INTRODUCTION.

« Nous sommes une bande de fugitifs restés loyaux envers une armée en pleine débandade, mais qui conserve de hautes ambitions. Nous sommes retranchés dans les cavernes au fond des montagnes et nous étudions un plan pour tenir bon. Nous ne recherchons pas dans un proche avenir à descendre de la montagne pour tenter une contre-attaque contre le front ennemi. Mais de concert avec d’autres tribus fugitives, proches ou lointaines, nous sommes déterminés coûte que coûte à attendre que notre heure arrive. »

Sakaï Toshihito. Editorial n°1 du Shin Shakaï (Nouvelle Société), Tokyo, 1915.

Fugitifs à notre tour après l’échec des assauts massifs mais désordonnés des forces anticapitalistes désunies qui ont tenté dans les années 70-80, en France et en Italie notamment, de mettre en œuvre le slogan post mai-juin 1968 « ce n’est qu’un début continuons le combat », nous sommes une poignée alors restée fidèle à l’idéal communiste malgré la débandade à devoir nous « retrancher dans des cavernes », ayant bien dû constater et admettre que les conditions de la création et du développement d’un mouvement révolutionnaire communiste (au sens vrai du terme) n’étaient alors pas encore mûres. Dans ce repli, il s’agissait de réfléchir tant sur les causes de cet échec que, plus généralement, sur celles des processus révolutionnaires passés, afin de préparer de nouveaux plans pour une prochaine offensive dont nous étions sûrs que l’occurrence se présenterait tôt ou tard puisque nous n’avions aucun doute sur la possibilité et la nécessité d’abolir le mode de production capitaliste (MPC dans la suite de cet ouvrage), ni sur le fait que les peuples seraient tôt ou tard contraints de s’y employer.

Or voilà en effet qu’aujourd’hui, en ces débuts de 21ème siècle, la situation du MPC est tellement catastrophique que cette nécessité se fait pressante. Dans les plaines et les villes où règnent encore les forces ennemies règne aussi aujourd’hui et s’amplifie un gigantesque chaos annonciateur de grands bouleversements. Des escarmouches, mais aussi des émeutes, des révoltes, des batailles, des insurrections, des guerres éclatent de tous côtés dans le monde et dans la plus grande confusion générale. La situation matérielle des masses populaires se dégrade partout sous l’effet de phénomènes multiples, tels que crise économique, crise écologique, crise géopolitique entre impérialismes, dont cet ouvrage montrera qu’ils sont reliés par une cause commune fondamentale : la sénilité du MPC, autrement dite sénilité du capital (qui sera définie au chapitre 1).

Une des manifestations de cette sénilité est la crise politique, le chaos politique qui se développe partout, notamment dans les Etats dits démocratiques, et dont la France est un exemple sous nos yeux. Elle manifeste l’incapacité des grandes bourgeoisies qui dirigent depuis ses origines le monde capitaliste à juguler ce gigantesque chaos généralisé. Elles se montrent impuissantes ne serait-ce qu’à enrayer son développement. Ce qui les amène alors, dans l’espoir de sauver le MPC, leurs pouvoirs économiques et leurs fortunes, à devoir pactiser, puis céder l’exercice du pouvoir politique à des forces dites « populistes », mais le terme néofascistes serait plus juste, qui ont su organiser leur emprise sur de larges fractions populaires en s’appuyant sur les idéologies de l’Etat et de la Nation comme il sera expliqué dans cet ouvrage (chapitre 4).

Ceci dit, ce qui est particulièrement et tout à fait remarquable dans la situation actuelle, en même temps que certain, et cela est l’objet des chapitres 2 et 3, est que cette sénilité se manifeste fondamentalement par ce fait, que Marx avait magnifiquement expliqué et prévu, qui est que le MPC en est arrivé à une étape de son histoire, de son existence où il est en train de se dissoudre lui-même, de s’abolir lui-même sous l’effet de ses propres contradictions. Et c’est bien pourquoi le terme de sénilité convient parfaitement. Mais ce faisant il entraîne avec lui l’humanité entière dans son agonie, dans une fin apocalyptique. Sauf évidemment à ce qu’une puissante force révolutionnaire ne se charge d’organiser cette abolition à sa façon, c’est-à-dire en engageant dans le même mouvement un processus révolutionnaire de création d’une nouvelle société, dont nous montrerons la possibilité et esquisserons le caractère général, et que nous appellerons communiste bien que cette appellation ait été si terriblement galvaudée, souillée par de précédents utilisateurs, les staliniens notamment.

Cette possibilité c’est que non seulement les bases matérielles existent pour une société vraiment communiste d’individus libres, mais que la soi-disant « polycrise » engendre des « polyluttes » qui, petit à petit, décuplent les forces qui critiquent activement et pratiquement tel ou tel effet du capital sénile. Celui-ci est alors attaqué, non pas encore dans son cœur, non pas encore en tant que tel, mais néanmoins de tous côtés, et partout dans le monde. Mais, s’il reste ainsi attaqué seulement dans tels ou tels effets de sa sénilité et de façons encore très dispersées, sans unité, sans stratégie visant une abolition du capital lui-même, c’est-à-dire dans ses fondements qui sont ses rapports sociaux, il ne sera pas vaincu.

Certes, s’attaquer aux effets est toujours le commencement, et la multiplicité de ces luttes est une grande richesse non seulement pour l’abolition du MPC, mais aussi pour élaborer pas à pas le contenu concret de la nouvelle société communiste à venir en même temps que pour transformer, libérer du carcan des idéologies, contraintes et besoins capitalistes, les individus qui y participent. Mais elles ne pourront vaincre les bourgeoisies mondiales, qui, aujourd’hui disposent de forces policières, militaires, médiatiques et culturelles extrêmement puissantes – notamment du fait des technologies modernes – et beaucoup plus que lors des épisodes révolutionnaires passés, qu’en s’unissant. Ce qui peut et ne peut se faire qu’en sachant reconnaître ce qui les unit, c’est-à-dire ce qui est la cause commune des effets combattus : la sénilité du capital, d’où découle la nécessité de l’abolir, à savoir d’abolir les rapports sociaux de possession, de propriété, de production qui sont au fondement du MPC. Et en reconnaissant ce qui rend possible cette abolition, et qui sera montré dans cet ouvrage, à savoir la « fin » du travail tel qu’il est déterminé (et aussi détermine) par ces rapports.

Telle est la « haute ambition » qui ne nous a jamais quittés, mais qu’il nous faut encore préciser et enrichir en la partageant et, surtout, faire valoir en saisissant toutes les occasions de travailler à unifier toutes ces luttes pour le moment dispersées.

Précisons, pour en terminer avec cette brève introduction, que ce livre a été écrit entre octobre 2023 et août 2024. Des données ou évènements ultérieurs n’y ont donc pas été pris en compte, sauf bref rajout de dernière minute.

CHAPITRE 1. DE LA SENILITE DU MODE DE PRODUCTION CAPITALISTE1.

Il n’est pas nécessaire d’être un fin observateur pour constater une aggravation et une multiplication rapides des catastrophes dans le monde en ce début de 21ème siècle. Citons en vrac : dégradation continue du pouvoir d’achat et des conditions de travail et de vie des masses populaires, ravages écologiques, hypertrophie pharaonique des dettes publiques et privées, stagflation2, et, un peu comme dans les années 30, mais à une échelle encore plus grande, aggravation des conflits entre impérialismes, augmentation massives des dépenses policières et militaires, multiplication d’Etats despotiques liquidant méthodiquement ce qu’il reste des oripeaux démocratiques, résurgence du génocide (Palestine), etc., etc.

Ces faits incontestables inquiètent jusqu’aux « experts » en charge de la défense du MPC. Par exemple, et pour ne citer que l’un d’eux, Mr. Nouriel Roubini3 écrit : « Un ensemble de « mégamenaces » interconnectées met en péril notre avenir [……] La stagnation séculaire – croissance perpétuellement faible en raison d’une demande globale peu élevée – a évolué en stagflation [ …..] Les effets du changement climatique se font de plus ne plus sévères, à un rythme beaucoup plus rapide que ne l’avaient prévu les observateurs. Les pandémies s’annoncent aussi plus fréquentes et plus virulentes et plus coûteuses. [….] Toutes ces problématiques alimentent une colère contre le capitalisme démocratique et renforcent les extrémismes populistes, autoritaristes et militaristes. [….] Ce que j’appelle « mégamenaces », d’autres le qualifie de « polycrise » […] Kristalina Georgina, directrice générale du Fonds Monétaire International, parle, elle, de « confluence des catastrophes » […..] Nous avançons tels de somnambules, ignorant chaque signal d’alarme …. »4.

Des inquiets de l’avenir, il n’en manque pas, dans toutes les classes sociales donc. Mais il ne manque pas non plus de ces « experts » qui, sans nier ces « polycrises » qui crèvent les yeux5, s’affairent à proposer toutes sortes de remèdes pour les surmonter. Ils imaginent mille solutions pour sauver le MPC. L’écologie ? Vive un renouveau « vert » de la croissance ! L’économie ? Les NTIC6, avec maintenant l’IA, encore un moyen formidable de relancer la croissance ! Les inégalités ? Pas de problème, dès qu’il y a croissance la richesse « ruisselle » du haut vers le bas ! 7. Et ainsi de suite. Pour ces « experts » chaque problème est 1°) traité comme un problème particulier ayant une cause particulière et non pas un effet du système capitaliste ; 2°) aurait une solution scientifique spécifique appropriée.

L’erreur est d’ignorer qu’il ne s’agit pas d’une « polycrise », mais des « polyeffets » d’une crise ayant une cause première dans ce qu’on peut appeler la sénilité du MPC, qu’il faut comprendre pour ce qu’elle est : le début d’une agonie, dont les effets se manifestent dans tous les domaines dans lesquels les hommes produisent leurs vies, se construisent dans une société : économique, écologique, social, politique, sanitaire, éthique, etc. Les catastrophes qui s’y manifestent ne sont que des effets de ce début d’agonie (qui peut s’étendre sur toute une période historique) qu’ils contribuent en retour à aggraver. Elles forment un tout et ne peuvent être réglées que comme un tout. C’est ce qui va être montré dans les chapitres de cet ouvrage.

Pour commencer il convient donc de comprendre ce qui est au fondement de cette sénilité du MPC, ce qui permettra alors de comprendre aussi ce qu’il faut faire si l’on veut éviter que nous, l’humanité, soyons emportés avec lui dans son agonie.

Caractériser de façon générale le capitalisme comme sénile, c’est dire que, comme tout corps vivant, il se dégrade irrémédiablement avec l’âge de tous côtés et que, comme les différents modes de production l’ont fait avant lui, il approche de ses limites, de multiples limites qui, comme on vient de le dire, apparaissent partout, dans tous les domaines où les hommes se construisent, eux dans une société. Une société, un mode production de leurs vies donc, le capitalisme, qui se reproduit aujourd’hui de plus en plus difficilement, dans un chaos généralisé.

L’existence du capitalisme, c’est d’abord, et fondamentalement, comme Marx l’a démontré, le mouvement automate de la valorisation du capital, la nécessité de la production de pl8, laquelle apparait comme profit9 à la surface des phénomènes économiques. Chacun sait que le profit est, dans le MPC, ce qui détermine la production, et par suite la consommation. Le capitalisme, c’est une production pour l’argent, et l’accumulation perpétuelle du capital aux mains de ceux qui possèdent les conditions de la production. C’est un phénomène qui s’impose aux capitalistes et aux individus en général comme si c’était une loi économique naturelle et incontournable. C’est un phénomène automate10. Et c’est en poursuivant avec acharnement et par tous les moyens, pendant quelques cinq siècles, cette quête du profit que les agents du capital ont fini par en tarir la source même, celle de la pl qui est à la base de ce profit : le travail particulier qui la, et donc le produit11, ce dont nous reparlerons plus loin. Cela en même temps qu’ils ont méticuleusement entrepris la destruction de toutes les conditions de la vie sur terre, dans un processus qui en arrive aujourd’hui au point de menacer l’humanité d’une apocalypse fatale. C’est ainsi qu’en lien avec la limite « économique » de la production de pl se sont ajoutées cette limites écologique, mais aussi bien d’autres, sanitaires, politiques, etc., qui, en retour, aggravent ces difficultés économiques.

Cette limite économique étant fondamentale, a été déjà été assez longuement expliquée dans son origine et son évolution12. On se contentera donc ici d’en résumer les quelques aspects essentiels qui constituent la toile de fond du chaos actuel dont l’anatomie est l’objet de cet ouvrage.

S’il y a sénilité, c’est que la production de pl qui est l’existence du capitalisme tend à stagner, voire même à régresser du fait que sa source, le travail ouvrier essentiellement, a fini par se tarir, paradoxalement sous l’effet même des efforts déployés par les dirigeants capitalistes pour augmenter cette production. Rappelons que dès le début du 19ème siècle, en Angleterre d’abord, ces efforts ont notamment consisté à développer une énergie basée sur le charbon alimentant un machinisme qui permettait de décupler la puissance du travail ouvrier (puis aussi paysan), d’augmenter la productivité générale et la production, tout en abaissant le coût des produits, donc en favorisant leur consommation. Cette façon d’augmenter la productivité était génératrice d’une augmentation forte de la plus-value sous sa forme dite relative13, laquelle a été au fondement de l’augmentation du taux d’exploitation des prolétaires14, de la croissance et de l’accumulation du capital (mais aussi de sa senescence comme nous allons le voir ultérieurement). Ceci cependant à travers des crises, des guerres, un travail ouvrier réduit de plus en plus à des tâches répétitives vides de contenu qualitatif, et un écrasement des peuples colonisés.

Rappelons ce résultat paradoxal, et aujourd’hui bien établi, ainsi obtenu qui est la diminution de la quantité de travail que ces augmentations constantes de la productivité générale au cours des 19ème et 20èmes siècles ont fini par provoquer, après l’avoir beaucoup augmentée dans un premier temps (c’est le phénomène de basculement qui caractérise le passage du capital de la vigueur à la sénilité, de la croissance à la stagnation et au déclin, qui va être développé plus loin, chapitre 3, section 2). Par exemple en France, elle est passée d’environ 4.000 heures par an et par actif en 1850 à 150O h/an au cours de la période 1850 et2000, alors même qu’on estime qu’une heure de travail produit 25 fois plus au terme de ces 150 années. Or cette diminution concerne tout particulièrement le travail ouvrier, celui qui produit l’essentiel de la pl donc, alors que dans même temps augmentaient les emplois improductifs, dans les activités commerciales, et financières notamment15. C’est un phénomène récent au plan mondial16, mais bien connu puisque de très nombreuses études rendent compte de cette « évaporation » du travail ouvrier dans le capitalisme moderne. Les grands serviteurs du capital le reconnaissent eux-mêmes aisément, puisqu’ils considèrent que cette baisse fait partie de leur fonction d’augmenter par ce moyen les profits. Par exemple :

En 2012, le patron de General Motors déclarait : « Avec toute la technologie que nous avons maintenant dans nos usines, le facteur coût du travail est devenu une composante relativement mineur, c’était différent il y a 10 ans. »17 Les dirigeants d’autres grandes firmes automobiles font le même constat : « le ratio masse salariale sur chiffre d’affaires tend vers environ 10% »18. Le PDG de Swatch Group (montres suisses) confirmait en 2010 : « il faut savoir que dans une grande compagnie industrielle de produits de consommation, que ce soit montres ou autres, un constructeur automobile par exemple, les salaires ne représentent que 10 à 20% des coûts. »19 En 2003 le PDG de Schneider affirmait déjà que le coût de la main d’œuvre employée par cette puissante multinationale était inférieur à 8% du prix des marchandises vendues20.

Avec les NTIC (Nouvelles Technologies de l’Information et de la Communication), qui utilisent de plus en plus de puces, et de plus en plus sophistiquées, le même phénomène s’amplifie considérablement. Dans les nouvelles usines qui les fabriquent, il y a un investissement d’environ 10 millions de dollars par emploi (cf. infra, chapitre 2). Les coûts salariaux dont il est question dans ces déclarations incluent les hauts salaires des cadres supérieurs ainsi que tout le personnel administratif et commercial, donc une masse d’improductifs de pl. Quoique aucune statistique ne permette de saisir précisément le nombre d’emplois productifs de pl dans la production contemporaine, il est clair au vu des données dont nous avons donné quelques exemples ci-dessus, que la valeur de la force de travail productive de pl est devenue, à partir de la fin du 20ème siècle, une part de plus en plus faible de la valeur du produit final du fait d’une mécanisation si poussée qu’elle a fini par réduire la quantité de travail productif employée à une part insignifiante au regard de l’importance de la machinerie21. Il est évident qu’il devient alors de plus en plus difficile pour le capitaliste de satisfaire à l’augmentation de la production de pl comme l’exige l’existence du capital. En effet cela passerait par de nouvelles augmentations de la productivité, donc de la pl sous sa forme relative. Or, augmenter la productivité sous sa forme relative, c’est remplacer de la main d’œuvre par des machines, mais de telle sorte que l’économie de capital ainsi faite sur la main d’œuvre soit supérieure au capital ainsi fixé dans les nouvelles machines. Alors évidemment, quand la masse de travailleurs employés (capital variable) est, comme c’est le cas de nos jours, devenue très faible par rapport au capital déjà fixé dans la machinerie et ses approvisionnements (capital constant), il ne peut y avoir qu’une très faible baisse des couts salariaux en même temps qu’une forte hausse de l’investissement en machinerie, même s’il ne s’agit que d’un faible pourcentage de hausse. Ce qui explique très exactement et simplement la stagnation contemporaine des gains de productivité qui est une caractéristique du capitalisme sénile. Certains économistes célèbres, non marxistes, comme par exemple l’’américain Robert Gordon en 2010, ont d’ailleurs été amenés à reconnaître que, parvenu à un certain niveau technologique, les gains de productivité étaient de plus en plus difficiles à réaliser. C’est bien pourquoi d’ailleurs qu’on constate depuis la fin du 20ème siècle une tendance à la diminution de la croissance des investissements industriels générateurs de gains de productivité22. Lesquels gains suivent alors cette même tendance à la diminution. Est depuis lors toujours vérifiée cette célèbre et ironique remarque de Robert Solow, prix Nobel d’économie, en 1987 : « on voit des ordinateurs partout, sauf dans les statistiques de la productivité ».

Pour compenser cette diminution des gains de productivité par le moyen de l’extraction de pl sous sa forme relative, les puissances capitalistes ont alors massivement développé la troisième mondialisation dite libérale23. Comme on le sait, cela consistait à délocaliser de larges pans des procès de production dans des pays à très bas coûts salariaux, longues journées de travail, sans droits syndicaux, etc. Il s’agissait tout bonnement d’y trouver les conditions d’une extraction de la pl sous sa forme absolue, comme au « bon vieux temps » des débuts du capitalisme industriel au 19ème siècle en Angleterre et en France. Un à deux milliards d’individus travaillent aujourd’hui comme main d’œuvre plus ou moins précaire, suivant des horaires déments, et dans les ateliers le plus souvent sordides des pays à très bas salaires. Main d’œuvre invisibilisée, sans contrat de travail, parquée dans les immenses bidonvilles qui ceinturent les mégapoles multimillionnaires des pays dits « du sud » ou du « tiers monde » où sont situés les étages inférieurs des chaînes de production, c’est-à-dire de valorisation, mondialisées24.

Mais les limites de cette façon d’extraire la pl sont bien connues et rapidement atteintes : épuisement absolu des travailleurs au fil de la journée au point que leur rendement s’effondre, et usure très rapide de leur santé au fil des ans, en même temps que, très mal payés, ils ne peuvent constituer des consommateurs importants malgré leur nombre, à quoi s’ajoutent les luttes ouvrières contre cette exploitation forcenée. Jamais l’extraction de la pl sous cette forme rustique, simplement brutale, ne pourra compenser, et de très loin, sa stagnation sous sa forme relative obtenue par les progrès scientifiques appliqués à la production. Aussi cette troisième mondialisation n’a pu relancer la croissance mondiale que quelques dizaines d’années pendant lesquelles le capital a pu bénéficier de pouvoir mettre chaque segment des procès de production à l’endroit du monde où il serait le plus rentable, ainsi que de la pression qu’exerçait sur les salaires des prolétaires dans les métropoles une concurrence ainsi mondialisée dans tous les domaines industriels, agricoles, transports, etc.

Mais il ‘en restait pas moins que la mécanisation, la productivité, l’extraction de la pl sous sa forme relative étaient toujours, et très largement, beaucoup plus favorables à la valorisation du capital. Et donc ce procédé s’est alors développé aussi dans ces pays à très bas coûts salariaux et longues journées de travail. Et d’abord en Chine qui, « d’atelier du monde », est assez rapidement devenue une puissance capitaliste « haut de gamme » rivalisant avec les USA et l’Europe dans les domaines les plus pointus. « Au cours de la décennie passée 2011-2020 les livraisons de robots industriels ont cru de 27% en moyenne par an en Chine, dépassant largement le rythme mondial de 12% […..] Plus de 290.000 robots industriels ont été installés en Chine en 2022 […..] Dans les usines chinoises, ce sont désormais plus de 1,5 millions de robots en activité. Deux fois plus qu’en Europe. » 25 L’Inde, le Vietnam et bien d’autres sont sur ce même chemin qui, après avoir fait l’extraordinaire puissance du MPC, le mène aujourd’hui à sa perte, au chaos (cf. infra).

Finalement, le fait est que, même cause mêmes effets, la plupart des économistes constatent que les gains de productivité ralentissent partout depuis environ la fin du 20ème siècle26. Selon certains ils approchent même de zéro27. Mais constater n’est pas comprendre. Dans « De la démocratie en Amérique » Tocqueville écrivait que « en politique, ce qu’il y a souvent de plus difficile à apprécier et à comprendre, c’est ce qui se passe sous nos yeux ». Il semble que cela soit encore plus difficile en économie pour les économistes patentés. Ils ignorent en effet que, quand le capital, de son propre fait, celui de son développement, ne parvient plus à augmenter la productivité, « il prouve par là simplement une fois de plus qu’il entre dans sa période sénile et qu’il se survit de plus en plus »28 au prix de ravages de plus en plus considérables. Et ils ignorent aussi que ces baisses drastiques de gains de productivité ne peuvent se comprendre qui si on les rattache au concept de pl relative et au fait que l’extraction de celle-ci trouve aujourd’hui sa limite dans la diminution drastique de la quantité de travail qui la produit. De même, comme nous le verrons, qu’on ne peut comprendre le chaos qui apparait dans tous les domaines, économique, écologique, politique, sanitaire, éthique, etc. que si on comprend qu’il s’agit de manifestations de la sénilité du capital, c’est-à-dire du fait que n’existant que comme valeur se valorisant, comme gains permanents de toujours plus de pl, il dépérit fatalement et inexorablement de ne plus pouvoir y parvenir. Et il ne le peut plus, effectivement de son propre fait, parce qu’à force d’avoir développé, au moyen des sciences et technologies appropriées par lui, la puissance et l’utilisation de la machinerie, il a lui-même fini par scier la branche sur laquelle reposait la production de pl : le travail productif qu’il a fait ainsi « évaporer »29. De sorte que « la véritable barrière de la production capitaliste, c’est le capital lui-même. »30

On le sait, le capitaliste ne saisit la pl que sous sa forme apparente et modifiée, le profit, et vise donc pour son accroissement le taux de profit maximum. Ainsi les fantastiques progrès de productivité qu’a réalisé le MPC durant son histoire sous les effets des sciences appliquées à l’ultra mécanisation, et la baisse des gains de pl qui a fini par en résulter, lui apparaissent comme baisse du taux de profit. « La tendance à la baisse du taux de profit général est tout simplement une façon propre au mode de production capitaliste d’exprimer le progrès de la productivité sociale du travail. »31

Pourtant, et en attendant le prochain krach financier qui mettra les choses au point, le capital semble encore bien se porter selon ses porte-paroles médiatiques et politiques puisque la masse des profits a encore augmenté, atteignant des records en 2023. Mais cette situation provisoire s’explique très bien. D’une part conjoncturellement par le fait que ces profits avaient été gonflés artificiellement dans les années précédentes par les émissions monétaires débridées et le crédit quasi gratuit ainsi fourni par les banques centrales pendant la période Covid (et déjà après la crise de 2008 avec le « Quantitative Easing », « quoi qu’il en coûte »). Cela au prix d’une nouvelle augmentation massive des dettes publiques. D’autre part parce que, d’un point de vue général, il n’y a rien d’anormal à ce que la masse des profits puisse augmenter quand augmente encore, ne serait-ce que d’un faible pourcentage, la masse déjà gigantesque du capital engagé dans « l’économie ». « Avec le développement du mode de production capitaliste, le taux de profit diminue alors que la masse augmente ».32

Or, c’est évidemment la grandeur du taux de profit espéré qui intéresse les capitalistes, les pousse, ou pas, à prendre le risque d’investir dans de nouveaux moyens de production, est le moteur de la croissance. Or ce risque, ils le prennent de moins en moins, ce qui est un signe évident qu’ils sont déçus par de médiocres perspectives de retour sur investissement, c’est-à-dire de taux de profits. D’où une croissance bel et bien en berne. Et d’abord dans les pays capitalistes dominants et leurs affiliés regroupés dans l’OCDE33, dont le rapport publié en Juin 2023 établit que « l’investissement en capital productif dans les économies de ses pays membres a été bien plus faible depuis 2010 qu’il ne l’avait été au cours des décennies précédentes. Le cas du Japon est emblématique : dans les années 1980, la croissance du capital productif dépassait 5% l’an. Depuis 2010, c’est quasiment zéro. Pour la zone euro, les chiffres sont passés respectivement de près de 3% à moins de 1%. »34

Les délocalisations des investissements dans les pays à bas coûts salariaux n’en sont pas la seule cause. En effet, comme nous l’avons déjà remarqué, la même tendance se manifeste aujourd’hui partout dans le monde avec quelques années de retard. L’exemple chinois est à ce titre emblématique.

Certes, les hauts fonctionnaires du capital n’ont pas renoncé, et ne peuvent pas renoncer puisqu’ils n’existent qu’en tant qu’ils font cela, à essayer d’augmenter les profits, donc d’accroitre l’extraction de la pl sous toutes ses formes. La science ne cesse de leur concocter de nouveaux perfectionnements technologiques, et de nouveaux produits qui, publicité aidant, créent de nouveaux besoins et stimulent la consommation. Mais tous ces « progrès » sont pour l’essentiel accaparés par une poignée de gigantesques quasi monopoles – par exemple les « sept magnifiques »35 – qui écrasent la concurrence, accumulent d’énormes masses de profits et font monter les indices boursiers.

Il est utile de faire ici une rapide incidente sur cette extrême concentration monopolistique du capitalisme contemporain car elle est aussi un signe de la sénilité du capital. En effet, les monopoles, ou oligopoles quand ils sont plusieurs de ces éléphantesques sociétés dans une même branche, étouffent la concurrence qui est un facteur essentiel de la stimulation de la croissance, le gendarme qui oblige les agents du capital à exécuter sa « volonté » de produire le maximum de pl. Eux-mêmes grossissent surtout en avalant d’autres sociétés, par achat ou fusion, ce qui ne crée rien de nouveau sinon d’accroître la domination des monopoles sur les chaines de production mondialisées qu’ils organisent. Une domination qui fait l’essentiel de leurs profits du fait qu’elle leur permet d’absorber l’essentiel des pl produites par ces échelons intermédiaires, qu’ils peuvent pressurer puisqu’ils dépendent de leurs commandes, souvent situés dans les pays à bas coûts salariaux entre l’amont de ces chaînes, la R§D (recherche et développement, conception des produits, stratégie générale, choix des sous-traitant) et leur aval (contrôle de la commercialisation). Par exemple, le siège social d’Apple aux USA n’emploie « que » 60.000 personnes, essentiellement chercheurs et cadres supérieurs, alors que les sous-traitants étrangers qu’il fait travailler emploient environ 700.000 ouvriers36. De plus de tels oligopoles, ou quasi monopoles, peuvent imposer leurs prix au marché puisqu’ils ont écrasé la concurrence, de sorte qu’ils vendent leurs produits au dessus de leurs valeurs, cela au détriment des acheteurs dont ils captent et affaiblissent le pouvoir d’achat, et réaliser ainsi un profit extra. De sorte que ce sont les gigantesques masses de pl ainsi captées qui expliquent une grande part des énormes profits de ces monopoles : ils sont moins le résultat de leur capacité à en faire que celui de leur capacité à détrousser les entreprises intermédiaires qui produisent pour eux, et donc leurs ouvriers, ainsi que les consommateurs. Leurs profits mirobolants ne sont donc pas le signe d’une vitalité toujours vive du capitalisme, bien au contraire ils sont le signe de sa sclérose. Enfin, et pour conclure sur cette rapide concentration monopolistique du capital, il faut remarquer qu’elle a un caractère impérialistes prononcé puisqu’elle concerne au premier chef les principales puissances impérialistes, et tout particulièrement les USA, qui sont les plus à même de pomper la pl produite partout dans le monde. Par exemple dans le domaine des NTIC ils écrasent la concurrences avec les fameux GAFAM (Google, Amazon, Facebook devenu Meta, Apple, Microsoft), ainsi que dans l’IA et bien d’autres domaines où tous les écarts se creusent de plus en plus avec leurs concurrents, exception faite, peut-être, de la Chine. La vieille Europe est, elle, déjà vassalisée et soumise depuis la fin de la deuxième guerre mondiale.

En réalité la baisse des taux de profits est une tendance qui s’affirme aujourd’hui dans presque tous les secteurs de la production. Ainsi aux USA, la super puissance capitaliste, on constate par exemple que du premier trimestre 2023 au premier trimestre 2024, la masse des profits des 500 premières sociétés a reculé sur un an de 2,4% si on met de côté les cinq énormes oligopoles technologiques Nvidia, Alphabet (maison mère de Google), Amazon, Meta et Microsoft. Avec ces cinq cette masse, dont il faudrait d’ailleurs diminuer la valeur monétaire d’une inflation de 3,8% sur un an, a augmenté de 5,3%. Ainsi la hausse des profits, premièrement, est concentrée sur une minuscule poignée de cinq énormes oligopoles, et, deuxièmement, ne signifie pas pour ces cinq là celle du taux de profit vu la masse gigantesque de capitaux investis pour la générer. Par ailleurs on constate que le chiffre d’affaire de ces 500 entreprises n’augmente qu’à peine plus que l’inflation (4,3% contre 3,8%) sur cette même période, donc reste quasiment stable, voire décroît, en termes de valeur monétaire réelle.

Très révélateur aussi d’une baisse des taux de profit est ce fait que la rémunération de l’argent avancé par les actionnaires est pour une part importante assurée au moyen d’artifices qui, tous, manifestent les limites auxquelles se heurtent les capitalistes pour reproduire les procès de la valorisation des capitaux. Citons en deux :

1)-Les rachats d’actions.

Il s’agit alors d’augmenter la part des profits distribués aux actionnaires non seulement par le moyen de dividendes, mais aussi par celui des rachats de ses propres actions par l’entreprise. Opérations qui peuvent aller jusqu’à parfois absorber jusqu’à la totalité des profits. Dès 2016 la CNUCED37 observait dans son rapport annuel que « la croissance de la part des bénéfices par rapport à la masse salariale constatée depuis 1980 ne s’est pas accompagnée d’une augmentation du taux d’investissement et qu’on passait d’une logique de production à celle de rentabilité financière. Les actionnaires recherchent avant tout une rentabilité élevée chaque année. L’un des meilleurs moyens est de distribuer des dividendes et de procéder à des rachats d’actions pour valoriser la capitalisation boursière. »38 Et six ans plus tard on pouvait lire que cette tendance ne s’était pas inversée : « En 2022, les 1200 plus grandes entreprises internationales ont racheté un montant record de 1310 milliards de dollars d’actions. Elles ont, dans le même temps, versé pour 1390 milliards de dollars de dividendes. » La valeur de ces rachats « a presque triplé depuis 2012(+ 182%), surpassant largement l’augmentation de 54% des dividendes sur la même période. »39 En 2023 ce montant est resté extravagant, même si en légère diminution à 1.100 milliards de dollars40. De sorte que les Bourses, dont la fonction est d’absorber et concentrer de l’argent pour le compte des entreprises qui l’investiront en nouveaux moyens de production fonctionnent en quelque sorte à l’envers en expulsant massivement de l’argent hors d’elles pour le rendre aux actionnaires. Cela donc au détriment d’investissements pour la croissance, la poursuite des procès de valorisation du capital concerné, lequel se montre bien ainsi frappé de sénilité. Dans la plupart des cas les actions rachetées sont détruites afin d’augmenter le cours de bourse des restantes.

Parfois même l’entreprise s’endette non pour investir et se développer (faire prospérer le capital en assurant sa reproduction élargie), mais pour distribuer cet argent aux actionnaires41. Cette politique nourrit le capital financier au détriment des investissements, c’est-à-dire du capital réel qui n’existe que dans la production de pl et sa croissance. Et pourquoi cette fuite devant l’investissement productif qui est le moyen de la reproduction du capital, son mouvement « naturel » A-M-A’ ? Evidemment parce que de nouveaux investissements ne paraissent pas pouvoir être assez rentables, tandis que le capital financier permet des profits directs alléchants (jusqu’aux krachs aussi récurrents qu’inévitables !).

2-) Une augmentation massive des subventions aux entreprises.

Assurer l’existence et la reproduction d’une société capitaliste, c’est la fonction de son Etat42, et tout son budget y est consacré. Cette fonction implique évidemment au premier chef qu’il organise les conditions générales de la valorisation et de la reproduction du capital lui-même sur le territoire qu’il contrôle. Il assume pour cela de multiples dépenses telles que, par exemple, les infrastructures, la recherche scientifique, l’éducation « républicaine » et la formation professionnelle, l’entretien et la reproduction des classes sociales, le logement dit « social », le soutien financier, diplomatique et militaire aux exportations, etc.

Dans ce rôle traditionnel, une caractéristique singulière de l’époque actuelle de la sénilité du capital c’est le développement extraordinaire des aides financières directes au capital. Elles sont nombreuses et passent par différents canaux. En France, par exemple « il existe de l’ordre de 2000 aides publiques aux entreprises. Tout y passe : exonérations et abattements fiscaux, apports en capital, subventions à l’installation, à l’investissement, etc….. »43. Tous les prétextes sont bons pour justifier que l’argent public aille valoriser le capital privé, comme : aider les jeunes à trouver du travail en payant les patrons pour qu’ils les embauchent : 21 milliards d’euros fournis par l’Etat pour l’année 2022, soit plus 270% depuis 201844. Ou encore créer des emplois en attirant des entreprises, par exemple : 1,5 milliards d’euros octroyés au taïwanais Prologium pour localiser à Dunkerque sa « gigafactory » de fabrication de batteries ; 2,9 milliards décrochés par ST Microelectronics pour étendre son usine dans l’Isère ; 850 millions d’euros pour l’aciérie Arcelor Mittal à Dunkerque45, etc., etc. Les subventions au capital pleuvent, sous forme de versements directs ou d’allègements fiscaux, tandis que les aides sociales ainsi que les services publics sont mis au régime sec46.

En France encore, selon un rapport de l’Inspection Générale des Finances (IGF) publié en janvier 2007, « l’ensemble des aides aux entreprises existantes représentaient à l’époque 65 milliards d’euros [……] soit l’équivalent de 3,5% du PIB annuel »47. En 2008-2009, lors de la grande crise dite des subprimes, le montant de ces subventions de l’Etat « atteint 110 milliards d’euros, soit une augmentation de 57% en à peine 6 ans »48. En 2017 ces aides atteignaient 150 milliards d’euros annuels49, ce qui est supérieur au montant agrégé des aides sociales (allocations familiales, chômage, aides au logement, pauvreté, etc.) que Macron fustigeait le 12 juin2018 comme « un pognon de dingue ». Mais effectivement, qui reçoit un « pognon de dingue » ? L’Etat français ne voulant plus fournir d’estimation des aides aux capital, et pour cause, depuis 2013, des chercheurs de l’Université de Lille et de l‘IRES ont estimé leur montant pour l’année 2019 à 157 milliards d’euros ! Soit 31% du budget de l’Etat, 2 fois le budget de l’Education National, 6,4% du PIB50. « Etat Providence » l’Etat français selon le ministre Lemaire et bien d’autres hauts serviteurs du capital ? Oui, mais pour le capital (et les capitalistes) qu’il tente désespérément de sauver de sa sénilité. Et maintenant les subventions sont annoncées devoir pleuvoir davantage au prétexte de « verdir » la production. Ce qui passe d’ailleurs non seulement par des subventions directes aux entreprises, mais aussi aux particuliers pour qu’ils puissent leur passer commandes : aides pour l’achat d’une voiture électrique, pour des travaux d’isolation thermique des bâtiments, etc.

C’est essentiellement l’accroissement de la dette qui permet de financer celui de ces subventions et aides au capital (aux « entreprises » dans le langage officiel) ainsi que celui des dépenses militaires et policières sans trop augmenter les impôts et taxes, voire, comme en France, en diminuant ceux que paient le capital (entreprises) et les riches. Ainsi, en France, « en 1995 les entreprises représentaient 65,2% du financement de la Sécurité Sociale […..] cette part est tombée à 46,9% en 2020 » 51. Quand, depuis l’an 2.000 « la part des services publics dans les dépenses de l’Etat recule de 5 à 6 points et celle des subventions aux entreprises augmente de 4 à 5 points » ; quand, entre 1995 et 2022 « la part des entreprises dans les prélèvements obligatoires est passée de 56% à 48% tandis que celle des ménages est passée de 44 à 52% » 52. Mais évidemment ce tour de passe-passe ne peut s’éterniser : il faut bien payer un jour, rembourser la dette, ou déclarer la faillite. De fait, au vu de l’ampleur prise par la dette publique, la bourgeoisie commence à comprendre, comme l’annoncent nombre d’économistes, que celle-ci approche un niveau insupportable, bien que l’inflation en ait subrepticement réduit le montant réel au détriment des populations, consommateurs et épargnants. Alors, aux abois, elle fait sonner les cors. Politiciens et « experts » envahissent les médias en claironnant sur tous les tons : « il faut rembourser, ou au moins réduire cette dette devenue incontrôlable ». Ils sonnent l’hallali : les services publics, « l’assistanat » (les chômeurs), les « avantages » (sic) sociaux (retraite, allocations diverses, sécurité sociale, etc.) désignés comme responsables de la dette parce qu’ils coûtent « un pognon de dingue » (dixit Macron) doivent être mis à mort, désintégrés. Il y a donc comme un mouvement de vases communicants : dégradation des services publics et du niveau de vie des ménages modestes d’un côté, et soutien aux profits du capital et de ses agents supérieurs de l’autre. Et les multiples oppositions et révoltes que cette situation engendre (comme celle des « Gilets Jaunes » par exemple) doivent être combattues férocement par une police qui est de plus armée militairement.

L’exemple français brièvement décrit ci-dessus n’est évidemment pas unique. Peu ou prou il s’agit d’un phénomène mondial, notamment dans les principaux pays impérialistes dont les Etats disposent de ressources financières et de capacités d’emprunts importantes. Ainsi les USA ont mis en œuvre un ensemble de plans d’aides massives aux entreprises qui, via l’Inflation Reduction Act (IRA), qui prévoit à lui seul d’engager 1000 milliards de dollars en dix ans, dont, par exemple, 280 milliards pour le Chips and Science Act pour les puces, semi-conducteurs, et autres technologies, l’Infrastructure Act pour les infrastructures, milliards qui sont supposés doper une croissance devenue poussive. Cela au prix d’un déficit budgétaire en forte augmentation, 7,5% du PIB en 2023, soit de l’ordre de 1800 milliards de dollars, le double de ce qu’il était en moyenne la décennie précédente.

Partout le capital est ainsi mis sous perfusion étatique. Et pour quels résultats quant à sa vitalité ? Résumons les plus remarquables en quelques points :

1-) Croissance molle des investissements productifs comme de la production, forte régression des gains de productivité depuis la fin du 20ème siècle. Une part de plus en grande des profits est accaparée par quelques immenses oligopoles multinationaux et leurs dirigeants qui accumulent des fortunes gigantesques. Cette croissance molle se manifeste particulièrement dans les secteurs industriels, pourtant essentiels dans la production de pl :

« A la fin du 20ème siècle, on pouvait parler d’une vague mondiale de désindustrialisation : entre 1991 et 2016, l’emploi industriel dans le monde a augmenté en termes absolus de 0,4% par an, mais beaucoup plus lentement que la croissance totale de la force de travail ; par conséquent, la part de l’industrie dans l’emploi total a baissé de 3% sur cette période [….] En vérité la croissance industrielle a tendance à baisser partout, pas seulement dans tel ou tel pays. Dans les années 1950 et 1960, la production industrielle mondiale augmentait en moyenne de 7,1 %  par an en taux réel. Ce taux est progressivement tombé à 4,8 % dans les années 1970 et à 3 % entre 80 et 2007. Entre la crise de 2008 et 2014 la production industrielle n’a augmenté que de 1,6 % par an à l’échelle mondiale ….»53 Dany Rodrik, professeur à la Harvard Kennedy School constate pareillement que « Même en Chine, puissance manufacturière planétaire, l’emploi dans ce secteur industriel décline depuis plus d’une décennie. »54, et que, partout dans le monde, sa part dans l’emploi total ne cesse de diminuer, et que chercher, au moyen de subventions massives, à « dynamiser l’emploi manufacturier équivaut à pourchasser une cible qui ne cesse de reculer » du fait de l’automatisation croissante des productions. Pour lui, comme pour ses pairs, seul le secteur des services pourrait encore créer de l’emploi. Ajoutons : peut-être dans quelques pays riches, mais pas pour longtemps car il n’y a pas de production de pl dans ce secteur (les profits y proviennent de la pl qui est créée dans les secteurs miniers, industriels et des transports).

2-) Augmentation dantesque des dettes privées et publiques. Aux USA, les ménages ont une dette qui atteint un record historique de 17.500 milliards de dollars. La dette publique y dépasse les 35.300 milliards à fin 2024. Tous les cent jours elle s’accroît de 1.000 milliards de dollars55. « Exprimée en pourcentage du PIB elle a doublé en quinze ans, passant de 52% en 2009 au lendemain de la crise financière à près de 100% aujourd’hui [……] Le service de la dette est désormais un poste aussi important que celui de la défense. En moins de 10 ans il est en effet passé de 10% de la moyenne des recettes à près de 20% prévus pour 2024. Et cette tendance va s’aggraver de manière quasi mécanique au fur et à mesure du refinancement de la dette fédérale. »56

La France affiche à fin juin 2024,une dette publique de plus de 3.230 milliards d’euros (qui n’intègre pas les quelques 1.700 milliards des futures retraites, hors bilan, des fonctionnaires) et un déficit budgétaire record de 6% du PIB prévu à la fin 2024 (sur un budget 2024 d’environ 512 milliards d’euros). Il en va de même partout dans le monde : en 2022 la dette mondiale globale privée et publique représentait 238 % du PIB mondial selon les chiffres du FMI57 contre 195 % en 2007, 175 % en 1992, 112 % en 1977, etc. En 2022, 25 pays, dont les USA et la Chine, avaient une dette totale, publique et privée, supérieure à 300% de leur PIB. Et ce sont les dettes publiques qui augmentent le plus : au niveau mondial, elles ont doublé rien que dans les onze dernières années58. Le capital est sous perfusion, drogué à la dette, laquelle ne peut que croitre puisque les déficits budgétaires sont permanents et que les taux d’intérêts s’élèvent.

3-) Destruction des services sociaux de ce qui reste du soi-disant Etat Providence et inflation sont un des résultats qui découlent de cette situation de faillite. Mais cela est aussi un facteur de diminution de la consommation des masses, en même temps que de troubles sociaux en tous genres, ce qui aggrave les difficultés économiques et politiques du MPC. Croissance faible ou nulle plus inflation, c’est un phénomène qui s’accentue et que les économistes appellent stagflation. Et ils savent « qu’il n’y a rien de pire. Car alors les prix augmentent (donc les taux) et les emprunteurs ne peuvent plus rembourser leurs dettes »59 du fait de la stagnation ou de la déliquescence de leurs affaires. Que les Etats eux-mêmes ne le peuvent plus, c’est déjà une certitude60.

4-) Pendant que les gains de productivité diminuaient de moitié environ depuis le début du 21ème siècle, la masse du capital financier mondial était démesurément démultipliée, créant des titres de plus en plus déconnectés de l’économie réelle (comme récemment les crypto monnaies), soit entre 2.000 et 2021, créant « un patrimoine de papier d’environ 160.000 milliards de dollars, bien au-dessus de la progression des richesses réelles » créées pendant cette période61. C’est une accentuation, caractéristique de la sénilité du capital, du phénomène dit de « trappe à liquidités » par J. M. Keynes : l’émission monétaire, les emprunts, les profits, etc. vont peu dans l’appareil productif, mais surtout dans le capital financier fictif62. Un capital fictif qui, véritable château de cartes de titres se démultipliant sur eux-mêmes, s’écroule régulièrement lors de krachs qui entrainent l’effondrement du système de crédit, ce qui génère une crise aigüe de tout le système productif (un arrêt cardiaque plus ou moins momentané dans le corps sénile du capital, pour poursuivre la métaphore).

Il ressort des quatre résultats des aides mirobolantes apportées par l’Etat au capital qui viennent d’être exposés qu’elles n’ont pas pu relancer les gains de productivité et redonner une vigueur « normale », intrinsèque au mouvement de valorisation du capital. Ce qui est bien, encore une fois, une preuve de sa sénilité : même quand l’Etat lui apporte des masses d’argent gratuit, il ne redémarre pas !

Maintenant, après avoir traité jusqu’ici de la cause fondamentale de cette sénilité dans « l’évaporation » du travail productif de pl, il est intéressant d’examiner d’autres phénomènes qui jouent aussi un rôle dans les difficultés que rencontre la valorisation du capital, la production de pl. Pour mémoire on en citera deux parmi tous ceux qui agissent comme freins, aujourd’hui puissants – puissance qui est encore un autre signe de sénilité – à ce mouvement de valorisation : premièrement cette augmentation pharaonique d’une masse de capital financier, autrement dit de capital fictif, deuxièmement l’augmentation massive des dépenses militaires.

Revenons en effet sur le capital financier (voir aussi annexe 2), dont nous venons de rappeler ci-dessus la récente et phénoménale accélération de son accroissement. C’est un capital argent spéculatif pour lequel des gains d’argent peuvent se faire sans avoir à passer par la production. Pour lui la marchandise, les procès de production réels de la pl ont comme disparu, ce n’est pas son affaire, il se contente de spéculer sur ses résultats en argent et de faire pression sur les capitalistes actifs, ceux qui agissent dans la production, pour qu’ils soient conformes à leurs vœux : « pour lui la forme A-M-A’ (argent – moyens de production, marchandise produite – argent grossi de la pl) se résume sans moyen terme dans les extrêmes A-A’, argent qui s’échange contre plus d’argent. »63 Le financier est saisi « du vertige de l’argent sans l’intermédiaire du procès de production. »64 dans lequel il ne rentre pas. Or reproduire le capital, perpétuer sa valorisation, et par là l’existence du MPC, ne se réduit pas à gagner de l’argent, à obtenir un profit, par quelque moyen que ce soit, car, et c’est bien évident, « l’argent n’est pas en lui-même un élément de la reproduction réelle »65. Reproduire le capital, c’est reproduire les conditions matérielles et humaines de la valorisation, d’une reproduction du capital, perpétuellement élargie. Aujourd’hui des centaines de milliers de traders, banquiers, financiers en tous genres ont pour seule et fébrile activité de vendre ou acheter des titres numériques ou de papiers, en jouant sur des espoirs de hausse ou de baisse. Et, comme nous venons de le rappeler ci-dessus, des titres, les financiers en ont créés à foison qui se superposent les uns sur les autres comme les cartes d’un château de cartes ….. jusqu’aux krachs qui surviennent périodiquement, entrainant alors dans leur chute l’ensemble de « l’économie réelle » qui repose sur le crédit, l’avance de A pour produire A’. On ne développera pas ici tous ces échafaudages de produits financiers, le mécanisme des krachs et leurs effets délétères puisque cela a déjà été fait66. Simplement, et pour en revenir à la question de la valorisation du capital, il faut dire cette conséquence du développement hypertrophié du capital financier, qui est qu’il exerce une énorme pression pour siphonner la part maximum des profits produits dans la sphère du capital réel (par exemple, il faut rémunérer les possesseurs d’un « patrimoine de papier d’environ 160.000 milliards de dollars » amassés entre 2.000 et 2.021 évoqués ci-dessus !). Pression qui s’exerce via les dirigeants des entreprises, lesquels sont d’ailleurs associés par les propriétaires financiers à l’accaparement de ces profits par le moyen de divers systèmes d’intéressement aux bénéfices très lucratifs : primes de résultats, stock-options, etc. Le résultat, est que tout cela contribue à freiner la valorisation du capital puisqu’une large part des profits accaparés par les financiers et leurs représentants à la tête des entreprises ne retourne pas faire grossir le capital réel, le capital en fonction, mais est dilapidée dans des consommations de luxe, dans les frais de fonctionnement du capital financier (bâtiments, traders, courtiers, banquiers, salariés, matériels informatiques, etc.), dans la création de nouveaux produits financiers (récemment les crypto-monnaies par exemple), dans de nouvelles spéculations etc. Ceci dit, répétons, parce que la « gauche » répand toutes sortes d’illusions à ce sujet, que ce gigantesque amoncellement de capital fictif n’est pas la cause de la sénilité du capital, mais une de ses manifestations dont les effets l’aggrave en retour.

Pour en terminer pour le moment avec le phénomène de ce fantastique accroissement du capital financier à l’époque du capitalisme sénile, il faut rappeler le rôle majeur qu’y jouent les dettes publiques qui ont dans le même temps gonflées aussi rapidement que démesurément. Non seulement elles servent à financer des dépenses qui servent à la valorisation du capital en général (infrastructures, formation et reproduction de la main d’œuvre, recherches scientifiques, ordre public, urbanisme, etc.) ainsi que des aides financières directes à certaines entreprises, mais elles sont une aubaine, un gisement fabuleux de revenus pour le capital financier qui achète ces monceaux de titres d’Etat, réputés sûrs, en touche les intérêts et « s’enrichit ainsi tout en dormant ». De sorte que la dette publique participe doublement à l’enrichissement de capitalistes : comme aide à la valorisation du capital, et comme moyen de croissance et de fructification du capital financier. Ensuite remboursement de cette dette ainsi que le paiement des intérêts sont autant de prélèvements sur la richesse produite par les travailleurs, autant d’arguments utilisés par la bourgeoisie, et au niveau international par le FMI, pour leur imposer « une indispensable austérité », via notamment la destruction des services publics, pour exiger qu’ils travaillent plus longtemps, paient plus de taxes, tout en subissant l’inflation qu’engendre inévitablement ces augmentations débridées de la masse monétaire. Bref, plus la dette publique augmente (par exemple en France elle a quasiment doublé entre fin 1995 et 2023, passant de 55% du PIB à 110%67), et plus les masses populaires s’appauvrissent en même temps que le capital financier grossit (jusqu’au krach !) sans pour autant que le capital productif retrouve une nouvelle vigueur. Cherchez l’erreur ! Il est piquant de remarquer que, d’après une étude de l’économiste Gabriel Zucman, mandaté par le G20, le taux d’imposition des milliardaires s’établit « à 0,3% de leur patrimoine, en moyenne […..] Or le patrimoine de ces riches personnes a fortement augmenté : la richesse des 0,0001% des ménages les plus aisés est ainsi passée d’environ 3% du PIB mondial en 1987 à près de 14% aujourd’hui ….. »68.

Venons-en maintenant aux dépenses militaires, qui atteignent aujourd’hui des sommets. En effet, rappelons-le d’abord en quelques chiffres. Selon les données du SIPRI (Stockholm International Peace Research Intitute)69 dont les études en la matière font autorité70, « le total des dépenses militaires mondiales s’élèvent à 2.443 milliards de dollars en 2023, soit une augmentation de 6,8% en termes réels par rapport à 2022. » C’est la plus forte augmentation depuis 2009, et elle concerne tous les pays avec, très largement en tête les USA (916 milliards de dépenses en 2023), et, plus largement, le bloc des 31 pays de l’OTAN qu’ils dirigent (1341 milliards, soit 55% des dépenses militaires mondiales), puis, loin derrière, la Chine, deuxième dépensier mondial dans ce domaine (environ 296 milliards) et la Russie, troisième avec « seulement » environ 109 milliards. Evidemment, ces formidables dépenses et leurs rapides et continues augmentations sont une manifestation de la sénilité du capital, de l’exacerbation des antagonismes entre la poignée de grandes puissances impérialistes qu’elle entraine. Mais en retour, elles contribuent fortement à accentuer cette sénilité, la difficulté où est le capital à toujours se valoriser. En effet, si les entreprises qui fabriquent des matériels militaires71 produisent une réelle et importante pl (contrairement au capital financier), il n’en reste pas moins que c’est aux dépends, bien évidemment de la population pour qui, selon l’expression consacrée, plus on produit de canons, moins on produit de beurre, mais aussi de la valorisation du capital en général, de sa valorisation globale, totale. Pourquoi ? Parce que l’industrie militaire ne produit pas d’éléments permettant de reproduire le capital, et si possible de façon élargie : ni nouvelles machines, ni biens de consommation permettant de reproduire des forces de travail humaines qualifiées, physiquement aptes, etc. Bref, les dépenses militaires consomment une masse considérable de capitaux et de forces de travail, sans pour autant que ceux-contribuent à la reproduction du capital en général. En quelque sorte, c’est, du point de vue de cette reproduction générale, du capital stérilisé. C’est ce que Marx appelait une consommation improductive de capital72. Dire, comme on l’entend souvent, que les dépenses militaires sont un débouché qu’offrent les Etats pour les capitaux excédentaires, ne trouvant pas ailleurs de profits, ou pas assez intéressants, ne fait que dire que ces capitaux sont effectivement ….. excédentaires, ne participent pas à la reproduction élargie du capital, sont parqués sur cette voie de garage de la valorisation du capital global où ils vivent aux frais des contribuables, comme des parasites.

Ainsi, plus les dépenses militaires sont élevées, et plus la reproduction élargie, le mouvement de valorisation du capital global est freinée. Et plus évidement sont appauvris les peuples, qui sont exploités davantage afin de nourrir le moloch militaire, donc plus aussi sont diminuées leurs consommations, ce qui affecte aussi le capital productif en général. Et comme les dépenses militaires sont largement financées par les dettes, elles contribuent à augmenter la masse de capital financier fictif dont on vient de voir le rôle de frein à la valorisation.

On peut, pour en terminer avec ce bref détour critique des consommations improductives de capital qui freinent, contrarient l’accumulation général, provoquent une moindre valorisation du capital en général, rajouter qu’elles constituent aussi un gigantesque gaspillage de temps de travail social, comme aussi de ressources naturelles, renouvelables ou non. Bref, qu’elles contribuent, avant même de le faire bien davantage dans les guerres, à la ruine des peuples et de la planète, dont on constate aujourd’hui l’ampleur. Elles manifestent et contribuent à la fois à accentuer la sénilité du capital.

Nous avons, dans ce premier chapitre, dressé à grands traits un premier et bref tableau de l’implacable et inexorable sénilité du capital telle qu’elle se manifeste, du moins principalement, dans ce qui est son existence, à savoir être valeur se valorisant, mouvement perpétuel de production et d’extraction de toujours plus de pl, toujours plus de croissance, de productions, d’accumulation. On y a rappelé que la limite fondamentale que rencontrait aujourd’hui le capital dans ce mouvement vital était la diminution drastique de la quantité de travail productif de pl qu’ont fini par engendrer les fantastiques progrès scientifiques et techniques tels que développés et orientés par la recherche de toujours plus de productivité, c’est-à-dire d’extraction de la pl sou sa forme relative. Progrès très relatifs en ce sens qu’ils ont aussi engendré toutes sortes de calamités concernant tant les travailleurs et la nature que les populations toujours plus décimées par les capacités destructrices des armées. Calamités qui constituent aujourd’hui autant de nouvelles limites au mouvement vital du capital, et, au-delà, à l’existence même de l’humanité.

Comme ce sont les sciences et technologies telles que le capital les a développées pour servir son mouvement de valorisation perpétuelle qui l’ont finalement amené à sa sénilité et au chaos catastrophique qui caractérise la situation contemporaine, il convient maintenant d’examiner ce qu’il faut penser de l’idée que répandent partout les partisans du MPC, qu’ils soient de droite ou de gauche, qui consiste à affirmer qu’elles pourront encore et toujours permettre l’existence, la reproduction de ce mode de production, de cette société. Nous verrons que non seulement elles ne le peuvent pas (chapitre 2), mais que, pire, elles ne font, et ne peuvent faire, qu’accroître le chaos déjà là, déjà gravissime (chapitre 3).

CHAPITRE 2.

2.1 Le capital est contradiction en actes.

K. Marx a bien observé ce caractère du MPC : il finit à la longue par ruiner les deux sources de la richesse : les hommes et la nature.

Mais il est allé beaucoup plus loin en démontrant :

Premièrement, que c’était là un mouvement automate, intrinsèque à l’existence du capital du fait qu’il n’existe que comme valeur se valorisant, dans un mouvement de croissance, d’accumulation perpétuelles73. Un mouvement que les agents du capital ne peuvent que tout faire pour reproduire afin de reproduire avec lui la société capitaliste qui n’existe que comme organisation de ce mode de production.

Deuxièmement, que ce mouvement était nécessairement fondé, et n’était dynamique, qu’au moyen d’une recherche permanente de gains de productivité, obtenus essentiellement par le développement et le perfectionnement constants des machineries, grâce à des progrès des sciences et technologies spécifiquement orientés dans ce sens.

Troisièmement, que ce faisant, il aboutissait finalement non seulement à dégrader, violemment et profondément, l’existence des hommes et de la nature, mais à une diminution telle du travail humain productif de pl – ainsi que rappelé supra chapitre 1 – qu’il sapait ainsi lui-même cette condition fondamentale spécifique de l’existence du capital. De sorte, concluait Marx, que le capital tend à s’abolir lui-même au terme de son développement historique :

« Le capital est contradiction en acte : il tend à réduire au minimum le temps de travail, tout en en faisant l’unique source et la mesure de la richesse. »74 « Le capital travaille ainsi à sa propre dissolution en tant que forme dominant la production »75.

Ces constatations de Marx sont tout à fait d’actualité, et c’est ce que nous allons maintenant voir en commençant par examiner la position des économistes et autres laudateurs du MPC qui nous affirment avec le plus grand enthousiasme que les NTIC (Nouvelles Technologies de l’Information et de la Communication), poussées aujourd’hui jusqu’à l’IA (Intelligence Artificielle), permettront de relancer les gains de productivité et la croissance. On a vu que nombre d‘entre eux, comme R. Solow, avaient déjà été amenés à reconnaitre à la fin du 20ème siècle : « ordinateurs partout, gains de productivité nulle part ». Les Etats ont beau avoir continué depuis à financer toujours davantage ces Nouvelles Technologies pour construire des « start up nations », cela n’a absolument pas les effets espérés sur les gains de productivité qui restent en très basses eaux.

Prenons l’exemple de l’IA. Les économies de main d’œuvre qu’elle pourrait permettre ne pourront être que dérisoires au regard des coûts faramineux qu’implique son développement. Car pour celui-ci, « il faudra des dizaines d’usines de puces, de gigantesques centres de données, de nombreuses centrales électriques pour alimenter des millions d’ordinateurs »76 Ce qui, selon les experts, nécessitera d’investir des milliards de dollars. Rien que pour commencer à développer sa firme OpenAI, qui a lancé le fameux langage IA Chat GPT, Sam Altman cherche à lever « entre 5.000 et 7.000 milliards de dollars »77. Autre exemple : toutes les NTIC utilisent énormément de puces et autres semi-conducteurs. Cela amène-t-il des gains de productivité significatifs ? Fort peu puisque, comme le confirme, entre autres experts, l’universitaire américain Dani Rodrik « c’est un fait, les usines de semi-conducteurs, à très forte intensité de capitaux, créent peu d’emplois par rapport à l’investissement physique qu’elles nécessitent. En Arizona TSMC78 ne devrait employer que 6.000 travailleurs – ce qui signifie plus de 10 millions de dollars investis pour un emploi créé. Même en intégrant les dizaines de milliers de postes prévus chez les fournisseurs, c’est peu. »79 10 millions de dollars de capital fixe par emploi, ça plombe la productivité ! Ce qui n’empêchera pas certaines de ces entreprises de faire éventuellement des profits importants, mais en tant qu’elles pourront pomper de la pl produite ailleurs par d’autres du fait de leurs positions monopolistiques comme cela a été expliqué chapitre 1.

L’IA, c’est aussi de gigantesques besoins en électricité et en eaux. Ce qui n’arrangera pas du tout la résolution des problèmes écologiques et agricoles, et coûtera de plus en plus cher. Nous y reviendrons.

Si donc l’IA ne créera que fort peu de travail productif de pl dans les secteurs manufacturiers, elle diminuera plus ou moins probablement l’emploi dans les secteurs administratifs publics et privés, ou encore dans certains services. Mais en réalité, ce qu’apportera surtout l’IA à la reproduction du capital, c’est d’être la possibilité d’extraire davantage de pl sous sa forme absolue grâce à ce moyen ultra perfectionné de surveiller et contrôler toujours davantage, toujours plus précisément, le temps de travail des prolétaires, d’optimiser leurs gestes, leurs déplacements, et par là d’accroître son intensité. Mais nous savons que, sous cette forme absolue, l’extraction de la pl reste insignifiante en comparaison de ce qu’obtenaient autrefois en la matière, jusque vers la fin du 20ème siècle, les gains de productivité. Ce qui est signifiant, c’est la dégradation considérable des conditions de travail et de vie des prolétaires qu’elle implique. L’IA, c’est un contrôle de plus en plus totalitaire qui s’accroît, non seulement sur les hommes au travail, mais sur toute la population dans la vie courante, sur toutes les résistances stimulées par le chaos capitaliste partout.

Il n’y a là rien de nouveau. Marx avait déjà en son temps résumé ce rôle des sciences et technologies telles que développées par le capital en citant ce mot d’un ingénieur anglais, A. Ure : « lorsque le capital enrôle la science, la main rebelle du travailleur apprend toujours à être docile »80. Mais au moins en son temps, le capital y gagnait beaucoup en productivité. Ce qui n’est plus le cas avec les NTIC.

D’une façon générale, comme nous l’avons vu chapitre 1, les progrès scientifiques ont aujourd’hui presque épuisé leur potentiel en ce qui concerne les gains de productivité. Pour le capital, ce que les NTIC ont favorisé, et favorisent toujours davantage c’est l’extension rapide de cette tendance à la surveillance et au despotisme propre au capitalisme à l’ensemble des activités et des moments de la vie quotidienne des individus. « Nous assistons à une mutation historique décisive car, désormais, l’infrastructure technologique permet une « surveillance globale » : interconnexion généralisée, bases de données, géolocalisation, vidéosurveillance « intelligente » associée à des logiciels d’analyse comportementale, biométrie, puces et nanopuces ….. »81. Tous les instruments d’une surveillance étroite de tous, de tous les instants et partout (au travail comme ailleurs) sont en place82, ou en passe de l’être. Les NTIC sont des instruments d’une redoutable efficacité non seulement pour pousser l’extraction de la pl absolue à son maximum, mais beaucoup plus encore pour cette formidable aggravation de cette tendance au totalitarisme – déjà à l’œuvre depuis les années 30 – qu’induit la concentration du capital, et donc de tous les pouvoirs en quelques mains, et que la crise stimule. Cela non seulement parce qu’elle induit comme on l’a dit la nécessité pour le capital de recourir à un durcissement des conditions de travail et de vie des prolétaires, donc aussi d’avoir à faire face à des résistances plus fortes, des émeutes, mais aussi parce qu’elle accentue des antagonismes et des conflits de toutes natures, poussant les Etats, sous prétexte de sécurité des citoyens, d’ordre, de défense des intérêts nationaux, etc., à démanteler le peu qui reste encore des droits démocratiques, à renforcer, notamment à l’aide des NTIC, leur fonctions répressives, militaires et de contrôle des idéologies et des comportements.

Bref, dire, comme nous l’avons déjà rappelé, que la science appliquée à la production est, dans le MPC, développée avant tout comme moyen de la valorisation du capital, veut dire aussi qu’elle l’est comme moyen de la dépossession, de la soumission, de la surveillance, du contrôle et de la répression des masses, prolétaires notamment. Et l’IA n’échappera pas à cette règle séculaire, pas plus qu’au « théorème » de Solow relatif à la productivité. Bien au contraire. Nous en reparlerons (chapitre 4, section 4.1.2.).

Pour en terminer avec cet examen des effets des NTIC sur le capitalisme contemporain, il est utile d’en rappeler encore trois :

-1) Une nouvelle et forte accentuation de la tendance, inhérente à l’accumulation du capital et à la constitution de monopoles puisque, premièrement, les systèmes informatiques, et l’IA encore plus que les précédents, sont d’autant plus puissants et efficaces qu’ils se nourrissent d’une collecte de données la plus large et massive possible. Par exemple, plus un moteur de recherche type Google recèle d’informations et plus il aura de « clients », lesquels nourrissent et renforcent à leur tour sa base de données qui devient ainsi la meilleure et qui donc attire encore plus d’utilisateurs. Tout éventuel nouveau concurrent est ainsi d’avance disqualifié. C’est le principe « the winner takes all » (le gagnant prend tout). Et puisque aussi, deuxièmement, si l’investissement de départ est très lourd83, et d’abord déficitaire, il devient ensuite par contre relativement peu coûteux à développer84, ce qui permet de fermer la porte à de nouveaux venus, et qui renforce le principe du « gagnant prend tout ». Or, nous l’avons vu, les monopoles sont un frein à la croissance du capital. Ils freinent l’innovation en ruinant la concurrence, pompent la plus-value produite tout au long des chaînes de production mondialisées qu’ils contrôlent ruinant ainsi aussi les sous-traitants, fixent des prix élevés qui érodent le pouvoir d’achat des consommateurs. Mais finalement le monopole est au capital ce que l’obésité est à l’individu : ça essouffle, ça immobilise, ça sclérose et fait dépérir.

-2) Dans l’économie mondialisée contemporaine la sénilité généralisée du capital entraine une montée des antagonismes impérialistes. Dans ce domaine les NTIC sont un facteur supplémentaire de fortes hausses des dépenses militaires. En effet, les nouveaux armements font appel, et même souvent sont à l’origine, des technologies les plus sophistiquées. Ces dépenses monstrueuses enrichissent quelques magnats industriels, mais appauvrissent les populations avant de les broyer dans les combats, diminuent donc la consommation, affecte la reproduction d’une main d’œuvre en bonne capacité de travailler. De plus, largement financées par l’emprunt, elles alourdissent considérablement les dettes publiques. Ce qui contribue à augmenter l’inflation puisque ces dettes ont pour contrepartie une émission monétaire massive, laquelle a toujours été une façon masquée de faire payer par les consommateurs le coût de ces emprunts dont bénéficient in fine les monopoles, dont ceux de l’armement85. Ce qui contribue évidemment à l’expansion pharaonique du capital financier fictif, à la fois parasite et drogue qui, poussée jusqu’à l’overdose, provoque régulièrement des krachs qui ruinent plus ou moins profondément l’ensemble du système de crédit sur lequel est fondé le capitalisme moderne.

-3) Marx avait déjà noté combien les progrès scientifiques et techniques impulsés par le capital faisaient « de chaque progrès économique une calamité publique »86, dégradant, notamment, la vie des prolétaires. Cela n’a fait que s’accentuer jusqu’à nos jours. Par exemple, même les « couches moyennes » des pays riches, jusque-là piliers indéfectibles du capitalisme dit démocratique, de la société bourgeoise, sont aujourd’hui affectées tant par la dégradation du contenu de leur travail87 que par son « évaporation » pure et simple, que l’IA promet encore d’accentuer. D’où l’élargissement au-delà des révoltes prolétaires « classiques » des motifs de et des manifestations de multiples colères, dispersées, plus ou moins politiquement aveugles pour commencer, et, finalement, des antagonismes de classe.

Ajoutons enfin à cette brève présentation des effets des NTIC sur la croissance du capital que les capitalistes ont entrepris de repousser ses limites géographiques en envahissant aussi l’espace, qu’ils ont ainsi entrepris de polluer à son tour. « Entre le lancement du premier Spoutnik en 1957 et jusqu’au début des années 2010, un flux régulier d’objets envoyés dans l’espace s’est établi de l’ordre de 100 à 150 objets par an. [……] (puis) le rythme est devenu de plus en plus rapide pour atteindre .2.199 objets en 2022 [……] D’ici à la fin de la décennie, les firmes et les Etats prévoient d’envoyer des dizaines de milliers de satellites supplémentaires …… »88. R. Chevrier estime à 7.000 le nombre de satellites opérant dans l’espace en 2023 contre 1.000 en 2010, 1.400 en 2015, 3.300 en 202089. En 2024 ils étaient déjà 10.019, et devraient être de 40 à 50.000 à la fin de cette décennie90.

Or une des principales utilités des satellites est aujourd’hui militaire. Les informations fournies par cet immense système d’imagerie satellitaire étant d’un niveau de détail extraordinaire, cela fournit aux grandes puissances qui possèdent ces satellites – en 2022 les USA, numéro 1, en possédaient à eux-seuls 1728, la Chine, numéro 2, 143 – des moyens de contrôle et d’espionnage surpuissants, ainsi que d’interventions sur les champs de bataille, en attaque comme en défense. En plus de cette caractéristique, aujourd’hui essentielle des progrès scientifiques et technologiques capitalistes, on a une pollution de l’espace avec, en 2022, déjà 36.000 débris de plus de 10cm de diamètre91 et 130.000 de plus de 1mm, laquelle doit augmenter rapidement en même temps que les risques de collisions engendrés par la mise en orbite de constellations de satellites type Starlink ou Open Web pouvant souvent compter jusqu’à plusieurs milliers d’unités92. A cela il faut encore ajouter une aggravation des pollutions terrestres, notamment via l’importante consommation d’énergie fossile lors des lancements des fusées. La course aux armements, le tourisme spatial qui est prévu, ainsi que d’autres usages (déjà certains rêvent d’exploitation de minerais) ne pourront qu’augmenter évidemment ces dégâts. Et comme pour en rajouter dans la pollution de l’espace, la Commission Européenne a commandé à un consortium mené par les sociétés Thalès et Léonardo une étude de faisabilité pour expédier des armoires entières d’ordinateurs dans l’espace. Ceci afin d’obtenir le refroidissement des datas centers ainsi établis sans consommer d’eau et d’électricité, matières dont ils consomment des quantités pharaoniques sur la planète93.

2.2. De nouvelles technologies pour une croissance verte ?

Le rapide détour dans l’espace qui vient d’être opéré amène au fait que les « calamités » qu’engendrent les « progrès » scientifiques » tels qu’orientés par la recherche des profits maximums concernent aussi la nature, les rapports hommes/nature. Le niveau dramatiquement élevé des dégâts écologiques sont aujourd’hui une autre preuve évidente de ce que le MPC touche aussi à une limite écologique. Mais, là encore, les hauts agents du capital, parmi lesquels nombre de scientifiques pourtant grands auxiliaires du capital et faisant parte des responsables de ces dégâts écologiques, prétendent que de nouveaux progrès scientifiques permettront de développer une croissance « verte », et vertueuse, du capital qui le sortira du marasme où il est actuellement plongé. Nous allons voir que, là encore, le capital est « contradiction en acte » et « en procès ».

Presque personne, et surtout pas les principaux agents du capital, ne voit la limite qu’approche l’extraction de la pl du fait de « l’évaporation » du travail qui la produit induite par les sciences et technologies appliquées à cette extraction. Presque personne donc aujourd’hui ne voit, et encore moins ne comprend, le phénomène central qui ruine le MPC, et délite la société contemporaine. Par contre beaucoup, jusque que dans « l’intelligentsia », s’intéressent à cette autre limite dont l’approche, qui accompagne la précédente, s’avère rapide : celle des désastres écologiques. Ils s’en inquiètent vivement, alors qu’ils restent en général plutôt indifférents aux autres ravages que cause le capital sénile dans les rangs populaires, chez les prolétaires notamment. Ils s’en inquiètent évidemment, premièrement parce qu’ils sont visibles à l’œil nu, et, deuxièmement, parce qu’ils touchent et menacent toutes les couches de la population, eux-mêmes donc aussi. Ils ont de quoi s’inquiéter en effet quand des scientifiques sont de plus en plus nombreux à faire, et cela dès le fameux rapport Meadows de 1972, le constat incontestable et terrifiant des catastrophes à, rapidement, venir. A moyen terme, ce sont de larges pans de la vie sur terre qui sont menacés, hommes, animaux terrestres et marins, plantes, par le réchauffement climatique et l’écroulement de la biodiversité, en même temps que s’épuiseraient de nombreuses ressources non renouvelables, ou même renouvelables mais surexploitées.

Les constats sont aussi bien établis que connus, et nous n’en rappellerons que trois exemples parmi tant d’autres mais qui sont frappants et significatifs parce qu’ils touchent à des ressources aussi nécessaires, simples et banales que jusqu’ici abondantes :

1-) Pollutions massives des mers, notamment par les plastiques entrainant des ravages chez les animaux marins, augmentés par la surpêche (la prise des poissons passe de 25 millions de tonnes à 100 millions entre 1950 et1990, depuis c’est moins 1 million par an du fait de l’épuisement de la ressource94). De plus l’acidification des océans par le CO2 tue le plancton et les petits mollusques dont se nourrissent les poissons95.

2-) Une autre ressource aussi abondante et banale que les sables marins et des rivières est en voie d’épuisement. Nécessaires au béton, à l’asphalte, au mortier, mais aussi à la protection des côtes déjà attaquées par l’élévation du niveau des mers due à la fonte rapide des glaces, ils ont été et sont toujours dragués à profusion. Aujourd’hui 50 milliards de tonnes sont extraits chaque année des rivières et des océans contre 1 milliard au début du 20ème siècle.

3)-) L’eau douce est pompée sans compter dans les rivières et les nappes phréatiques, notamment à cause d’irrigations en hausse rapidement croissante du fait du réchauffement climatique. Par exemple, en France, pays au climat pourtant encore plutôt tempéré, l’agriculture prélève 58% de l’eau douce, contre 26% pour l’eau potable et à usage personnel, 12% pour le refroidissement des centrales thermiques, et 4% pour les usages industriels. L’IA, les centres de données (data centers), la production des multiples métaux rares nécessaires aux technologies modernes, toutes choses qui se développent rapidement dans le monde sont de nouvelles activités très gourmandes en eaux (cf. infra). Enfin, la sécheresse s’aggravant partout dans le monde, quoi qu’inégalement selon les régions, ainsi que la pression démographique, les besoins en eau croissent par là aussi rapidement et beaucoup96. Rappelons que le corps humain est composé à 60% d’eau et ne peut pas survivre plus de trois jours sans s’hydrater. « En 2030 dit l’ONU, nos besoins en eau dépasseront de 40% la disponibilité des ressources »97. Il n’est pas difficile d’imaginer l’aggravation de la morbidité et des migrations, ainsi que de la multiplicité, l’ampleur et l’intensité des conflits entre les divers usagers que cette situation va entrainer.

Ce ne sont là que trois exemples, parmi les centaines d’autres que proposent différents spécialistes, climatologues, agronomes, biologistes, ornithologues, géologues, etc., choisis parce que, portant sur trois ressources aussi particulièrement banales qu’essentielles. Ils illustrent bien ce qui est maintenant parfaitement établi et vérifié, à savoir que le MPC est en voie d’épuiser toutes les ressources vitales de la planète. Ce constat n’a plus besoin aujourd’hui d’être démontré tant il est connu et avéré. Ce qui par contre reste à faire, c’est de comprendre comment stopper ces ravages, donc, et pour commencer, à en établir leur cause fondamentale. Et cela amène immédiatement à réfuter la pseudo solution proposée par les hauts agents du capital, politiciens et scientifiques, qui consiste à dire que les sciences permettraient, en proposant de nouvelles technologies (par exemple éoliennes, panneaux solaires, etc.), ainsi que de nouveaux produits (par exemple voiture électrique, habitats très bien isolés, plantes génétiquement modifiées pour être adaptées à la sécheresse, etc.) de supprimer les ravages écologiques causés par le MPC, par ces mêmes sciences que le capital s’est approprié pour les mettre au service de sa croissance. Autrement dit les sciences et technologies telles qu’appropriées et développées par le capital dans le but d’optimiser la production des profits, pourraient aujourd’hui corriger les effets humainement et écologiquement ravageurs de ce développement spécifique, tout en continuant à assurer le rôle que leur assigne le capital dont elles dépendent : la croissance de cette production des profits qui a conduit aux désastres écologiques. C’est prétendre pouvoir guérir le mal par ce et ceux qui le produisent, faire arrêter la destruction par le destructeur lui-même. Ce serait le miracle d’un capitalisme « vert » qui assurerait une croissance « verte » de la production de pl et donc des profits.

Pour illustrer l’impasse évidente d’une telle « solution » aux ravages écologiques, on commencera par examiner si elle permettrait de développer un capitalisme qui, limitant drastiquement les émissions de C02, résoudrait le problème du réchauffement climatique. Ce choix est fait parce que ce problème est celui qui retient le plus l’attention des puissances intellectuelles, médiatiques et politiques. Cela parce que, premièrement, c’est la catastrophe la plus immédiatement visible en ses dégâts divers, et parce que, deuxièmement, il concerne particulièrement l’utilisation des énergies fossiles d’où provient le CO2 responsable du réchauffement98, laquelle a été et est toujours un facteur primordial de la croissance du capital au moyen des gains de productivité induits par les perfectionnements des machineries et l’extension de leurs usages, et a donc augmenté avec eux.

Pour le capital il est essentiel de pouvoir continuer à jouir de sources d’énergie très abondantes et bon marché, ce que lui fournissent jusqu’à aujourd’hui les énergies fossiles, charbon, pétrole, gaz. Mais en même temps il lui faut bien tenter de régler le problème du réchauffement climatique dont il ne peut ignorer la gravité du danger. Eh bien, banco ! La science, sa fidèle servante depuis qu’il se l’est appropriée, va lui fournir la solution : produire une énergie verte, propre, « décarbonée », électrique essentiellement (l’hydrogène est aussi évoqué, mais sa production par électrolyse revient à devoir produire de l’électricité). Une énergie verte, pour des produits verts comme par exemple la voiture électrique et autres moyens de transports électriques, les pompes à chaleur, les fours industriels électriques, et bien sûr les multiples nouveaux produits numériques. Et tout cela créerait de nouvelles productions, de nouveaux besoins, et une nouvelle croissance, bref on aurait le beurre et l’argent du beurre : un capitalisme à la fois économiquement revigoré et écologiquement vertueux ! Le capitalisme vert.

Mais ce futur imaginé d’une croissance décarbonée, et plus généralement écologique, du capital grâce à la science est un conte de fée, où plutôt une dystopie. Rappelons rapidement pourquoi.

La croissance dans le MPC est fondamentalement basée sur une mécanisation toujours plus poussée et efficace, nécessitant des sources d’énergie toujours plus abondantes. Dans la première grande phase du développement industriel capitaliste, d’abord en Angleterre, ce fût la machine à vapeur avec le charbon99. Puis ce fut le pétrole, le gaz, et l’électricité (d’abord hydraulique) qui, bien que produits en quantités de plus en plus grandes, ne permirent pas pour autant de réduire la production de charbon, bien au contraire du fait des besoins croissants en énergies. Aujourd’hui l’ajout de nouvelles technologies, telles les éoliennes, le solaire, le nucléaire, supposées produire une électricité décarbonée, ne supprime pas non plus ni même ne réduit les précédentes sources d’énergie fossiles, mais plutôt s’y rajoute100. De sorte que la part des énergies décarbonées peut bien augmenter dans un mix global de consommation d’énergie qui augmente encore plus, sans que pour autant ne diminue la quantité des énergies d’origine fossile utilisées. Celle-ci peut même augmenter absolument tout en diminuant relativement dans ce mix. Et c’est bien ce qui se passe aujourd’hui. Par exemple la production mondiale de charbon, la pire des énergies fossiles, ne diminue toujours pas. Pire, elle est encore en hausse. Selon un rapport de l’AIE (Agence Internationale de l’Energie) de 2023, elle a augmenté de 3,3% en 2022, atteignant un record historique de production à 8,3 milliards de tonnes101. En 2023 la production de pétrole a elle aussi atteint un record historique à plus de 102 millions de barils par jour (Mb/j). Celle du gaz naturel a elle aussi atteint un record à 4051 milliards de m3 en 2023 (contre 4043 m3 en 2022). D’une façon générale, les émissions de CO2 issues des énergies fossiles (charbon, pétrole, gaz) – soit 50% des émissions mondiales – est encore en hausse de 1,1% en 2023102.

Or la croissance de la consommation d’énergie devrait – sauf crise générale et effondrement économique, ce qui certes arrivera, mais ne concerne pas le sujet traité ici d’une possible croissance verte du capital – se poursuivre à un rythme effréné si on en croit les prévisions des experts. Cela parce que les NTIC et les multiples produits qui en sont issus, tant pour des usages industriels que personnels, qui sont le moteur de la croissance contemporaine (aussi faible soit-elle), en consomment des quantités toujours plus gigantesques. Par exemple, dans le monde les centres de données (data centers) en consomment à eux seuls et par an quelques 1000 TWh (deux fois la consommation d’un pays comme la France). Et leur nombre ne cesse de rapidement augmenter en même temps que leur taille. Autre exemple, la fabrication des puces, à partir du silicium brut, qui sont aujourd’hui présentes partout, smartphones, ordinateurs, tablettes, centres de données, machineries modernes, moteurs de toutes espèces, matériels militaires, médicaux, etc., nécessite aussi une énorme quantité d’électricité.

De même l’IA, présentée comme la nouvelle technologie qui revigorera le capitalisme, s’avère devoir exiger, selon les experts, « une consommation délirante » d’électricité et d’eau nécessaires pour, toujours le même problème du numérique, refroidir les centres de données. Mais pas seulement, car il en va de même pour ce qui concerne les fabrications afférentes aussi. Par exemple : « A elle seule, une puce GPU Nvidia H100, une des plus utilisée pour faire tourner les algorithmes de l’IA, consomme chaque année plus d’électricité qu’une famille américaine moyenne. On estime qu’à partir de 2027, rien que les nouveaux serveurs nécessaires chaque année aux algorithmes d’IA représenterons la consommation électrique d’un pays comme les Pays Bas ou la Suède. »103. L’exemple des NTIC, jusqu’à l’IA aujourd’hui, des technologies, dont on a déjà rappelé ci-dessus (section 2.1) qu’elles étaient incapables de relancer la croissance capitaliste, mais au contraire bien plutôt susceptibles d’aggraver ce problème, s’avère montrer qu’elles sont de plus cause de multiples désastres écologiques. Ce qui démontre le lien étroit qu’il y a entre ces deux phénomènes économique et écologique, et donc l’impossibilité de résoudre la crise écologique sans abolir le mode de production capitaliste. C’est lui qui engendre la production pour la production toujours croissante de pl, de profits, et par là les ravages écologiques. Si on y ajoute la production de crypto-monnaies, qui sont elles aussi un « gouffre énergétique », car il faut bien que le capital financier, aussi hautement fictif qu’il soit avec ces monnaies sans fondement aucun, ait aussi sa croissance on a là un ensemble d’exemples qui confirment que toute croissance, aussi minime soit-elle en pourcentage, de l’accumulation du capital (du PIB pour une vague approximation) sera inéluctablement contradictoire avec une diminution des émissions de CO2 104.

A tout ce qui vient d’être dit ci-dessus concernant l’idée que la science et de nouvelles technologies permettraient de produire une quantité d’énergie électrique à la fois décarbonée et satisfaisant aux besoins toujours croissants du monde capitaliste, il faut ajouter cet autre fait, aujourd’hui bien établi, que ces nouvelles technologies, et plus généralement toutes les NTIC, ont aussi l’inconvénient majeur d’être grandes consommatrices de ressources naturelles, souvent rares, et dont les extractions, difficiles, sont presque toujours très dommageables pour l’environnement et très polluantes. Par exemple « il faut 32 kg. de ressources naturelles pour fabriquer une puce électronique de 2 gr., soit 16.000 fois son poids »105. Ou, autre exemple, selon Alice Durand, un smartphone engloutit tout au long de sa vie 600 fois son poids, soit 70 kg., en métaux, minerais, énergie fossile et eau106. La même débauche de minerais rares se retrouve dans les appareils utilisés pour produire, stocker, transporter l’énergie électrique décarbonée : éoliennes, panneaux solaires, batteries, lignes électriques.

De fait, une croissance qui serait fondée sur des énergies « vertes », principalement électrique, rencontrerait rapidement cette limite que constitueraient les besoins en métaux plus ou moins rares que cela impliquerait. Prenons par exemple le cuivre, qui, avec le nickel, est pourtant l’un des plus abondants de ces minerais. Selon l’AIE, il faudrait ouvrir pas moins de 80 nouvelles mines de cuivre (sans compter 70 de lithium et de nickel, 30 de cobalt, etc. pour les autres métaux rares), en plus de des quelques 250 existantes, pour réussir la « transition énergétique » capable de résoudre le problème du réchauffement climatique. Outre qu’ouvrir une nouvelle mine de cuivre (ou de tout autres métaux encore plus rares) exige de très lourds investissements, et prend en moyenne une quinzaine d’années, il y a aussi que les découvertes de nouveaux gisements se font de plus en plus rares, que leurs rendements en métal sont en général de plus en plus faibles, les meilleurs gisements ayant déjà été exploités107, et, que, de plus, il faut aller chercher le minerai de plus en plus profondément, de sorte, ironie de la chose, qu’il faut injecter davantage d’énergie dans l’extraction, ce qui annule quasiment toute amélioration en terme d’émissions mondiales de carbone108. Et la demande de cuivre devrait doubler dans les vingt prochaines années ! Il en va de même pour les métaux encore plus rares comme le lithium, le cobalt et plusieurs dizaines d’autres indispensables à cette « transition énergétique ». L’AIE estime que « les mines en cours d’exploitation et les projets qui vont entrer en production ne permettront de couvrir que 70% de la demande de cuivre en 2030. Pour le lithium l’écart est encore plus important, puisque l’offre minière ne satisfera que 50% de la consommation. »109 Deux spécialistes estiment pour leur part dans une étude fouillée110 que, pour limiter le réchauffement climatique à 2 degrés, 90% des ressources connues de cuivre seraient épuisées dans les 30 prochaines années, 87% pour la bauxite, 83% pour le cobalt, 60% pour le nickel, etc. Toute ces prévisions ne tiennent toutefois évidemment pas compte de la prochaine grande crise du MPC qui mûrit rapidement et ferait alors s’effondrer toutes les productions autres que pour les besoins militaires qui s’en suivraient.

Bien évidemment toute augmentation de la demande qu’entrainerait une « croissance verte », conjuguée avec la raréfaction des ressources, l’augmentation des coûts d’extraction et la diminution des rendements, entrainerait une explosion des prix de ces métaux, et, avec eux, de ceux de l’électricité « verte » qu’ils contribuent à produire, ainsi que de ceux des produits « verts » comme les batteries111, smartphone, ordinateurs, etc. D’où des freins à la « transition énergétique » que les Etats tentent de desserrer en subventionnant largement les industriels concernés par la mise en route de la dite « transition ». Encore une source de l’accroissement de leurs dettes ! Et on en est encore qu’au début du processus.

Il faut enfin ajouter à ce bref panorama que la consommation d’eau douce nécessaire à l’exploitation de ces sites miniers, notamment pour extraire les métaux de leurs gangues rocheuses et pour leur raffinage, est absolument colossale. Par exemple, il faut 2,2 millions de litres d’eau pour extraire une tonne de lithium. De fait, selon l’AIE, il y a déjà eu un doublement des prélèvements d’eau douce pour ces travaux rien qu’entre 2018 et 2021112. Or, comme on le sait, l’inexorable réchauffement climatique engendre de formidables sécheresses et problèmes d’eau pour l’agriculture comme pour les populations. Problèmes qu’aggravent donc considérablement ces nouvelles productions de métaux rares en même temps, comme nous l’avons vu ci-dessus, que la climatisation des centres de données.

Alors, tous ces milliers de milliards de dollars qui sont engagés pour stopper le réchauffement climatique113 permettrons-t-ils de résoudre ce problème tout en relançant la croissance d’un capitalisme devenu « vert » grâce à des énergies décarbonées alimentant des machineries, des voitures, des avions, des habitations, des ordinateurs, etc. fonctionnant à l’électricité verte ? La réponse vient d’être résumée ci-dessus : c’est évidemment non. Et cela, la majorité des scientifiques le savent et le disent. Mais, nous le verrons, ils n’ont rien de vraiment sérieux à proposer pour faire vraiment face à la catastrophe par eux annoncée. Cela parce qu’ils ignorent le lien étroit entre ce réchauffement climatique et la sénilité du capital dont il est une manifestation, un effet parmi bien d’autres. Un effet qui d’ailleurs aggrave en retour cette sénilité, et qui s’affirme comme un exemple remarquable de ce que le capital est « contradiction «en acte », s’autodétruit en détruisant les hommes et la nature, sources de la production de toute richesse.

2.3. Science et agriculture capitalistes.

Avec le capitalisme, l’agriculture et l’élevage ont évolué en devenant des activités de plus en plus capitalistiques, mobilisant une mécanisation de plus en plus poussée, sur des exploitations étendant leurs terres nues débarrassées de toutes haies, bosquets, arbres sur des centaines d’hectares, voire plus, et usant de plus en plus abondamment d’engrais chimiques et de produits phytosanitaires, tandis que les animaux d’élevage, bourrés d’hormones, vaccins et nourritures artificielles, s’entassaient par milliers et dizaines de milliers dans des habitats fermés. C’est l’agriculture « productiviste » aujourd’hui dominante. Ainsi mécanisation, concentration et mondialisation caractérisent aujourd’hui l’agriculture et l’élevage comme ils caractérisent l’industrie.

Dans le capitalisme contemporain, les produits agricoles sont le plus souvent, comme dans l’industrie, le résultat de chaines de production faites de multiples segments répartis sur la planète, tels que le travail de la terre, les machines utilisées, les diverses industries chimiques, les semenciers, les transporteurs (maritimes notamment) de produits agricoles bruts, les industriels du secteur alimentaire, les distributeurs, etc . Sans oublier banquiers et financiers partout, dont certaines grosses firmes de négoce qui spéculent sur les grands produits tels que céréales, cacao, café, soja, etc.. C’est un « complexe agro-industiel » mondialisé. Quelques grands oligopoles contrôlent la plupart de ces segments, empochent les plus-values, et obligent de fait les paysans « indépendants » à utiliser les méthodes les plus « productivistes ». Ceux-ci, du moins les petits et moyens agriculteurs, quand ils existent encore (ils sont moins de 400.000 en France en 2023), ne sont, au sein de ces chaînes, que des maillons subalternes et subordonnés, souvent pas beaucoup plus « indépendants » que des autoentrepreneurs ubérisés bien que dotés d’indéniables compétences, et souvent aussi couverts de dettes. Au sein du « complexe agro-industriel » les paysans sont pris en étau entre, d’une part les puissants oligopoles de l’amont qui fournissent les intrants (semences, engrais, pesticides, etc.) et les machines, et d’autre part, en aval, les non moins puissants oligopoles de l’agro-alimentaire qui collectent et transforment les produits pour les vendre aux oligopoles de la grande distribution. Comme on le voit ils ne pèsent en général pas grand-chose au milieu de tous ces requins114 ! Ils sont le maillon faible de ces chaînes et ne reçoivent inévitablement qu’une très faible part de la valeur qu’ils produisent – parfois même insuffisante à leur survie – et qui est captée pour l‘essentiel par ces gros trusts du « complexe agro-industriel ». D’où des jacqueries épisodiques comme celles qui ont éclaté en France, Italie, Allemagne en février 2024.

Cette « modernisation » à la façon capitaliste du secteur agricole – qui a été très puissante en Europe occidentale après la deuxième guerre mondiale – a eu les mêmes résultats que dans le secteur industriel proprement dit. A savoir d’abord de fortes hausses de la productivité, par exemple en France un quasi doublement des rendements de blé à l’hectare depuis la deuxième guerre mondiale, accompagnées d’une diminution drastique de la main d’œuvre employée115. Puis des limites, atteintes du fait des dégâts causés à la nature par cette industrialisation mécanique et chimique : infertilisation des terres116, destruction de la biodiversité, épizooties redoutables et répétées dans les élevages hors sol surpeuplés, etc. Rien que sous l’angle des rapports coûts-bénéfices les pesticides sont une calamité : ils coûteraient, en France, presque deux fois plus à la société en dégâts divers que ce qu’ils rapportent, et 2,5 fois plus au niveau européen117. Dans le monde c’est probablement bien pire quand on voit, pour ne parler que des pesticides, que leur quantité a augmenté de 80% depuis 1990 (120% en Amérique du Sud). Mais aussi, même cause, les progrès scientifiques et technologiques suivant les orientations capitalistes de produire le maximum de pl, même effet : « Après une progression extraordinaire durant des décennies, la productivité agricole stagne depuis 2010 »118. Pourtant, face à la concurrence, il faut toujours acheter de nouvelles machines plus perfectionnées et plus coûteuses, et, face à la dégradation des sols à laquelle elles contribuent, il faut toujours acheter plus d’intrants chimiques. Les dettes s’accumulent, les revenus de beaucoup de paysans sont insuffisants pour les rembourser. Faillites, parfois suicides, et puis émeutes. Voilà l’Etat (français ou/et européen) une nouvelle fois obligé de mettre la main à la poche pour soutenir l’agriculture nationale, surtout les plus gros agriculteurs puisque les aides sont pour beaucoup fonction du nombre d’hectares cultivés. Soit au total, en ce qui concerne la France, quelques 9 milliards d’aides et subvention. L’agriculture, encore un secteur du capitalisme dit « libéral » sous perfusion étatique !

Donc là, encore, on a, avec l’agriculture, le capital comme contradiction en acte et en procès. Ce qui confirme une analyse déjà énoncée par Marx : « Chaque progrès de l’agriculture capitaliste […….] est un progrès dans l’art de dépouiller le sol […….] ; chaque progrès dans l’art d’accroître sa fertilité pour un temps (est) un progrès dans la ruine de ses sources durables de fertilité. »119 A force de « progrès » scientifique et technologique de type capitalistes120 il aboutit à détruire les deux fondements de la production agricole, les sols, la biodiversité, la nature en général, d’une part, et, d’autre part, les hommes, non seulement les paysans qui sont les premiers empoisonnés par les produits chimiques qu’ils aspergent à tout va, et par le complexe agro-industriel qui les pressurent, mais aussi les autres, eux aussi empoisonnés par ces même produits qu’ils retrouvent dans la malbouffe, dans l’eau, dans l’air, sur les plages, etc. L’activité agricole du capitalisme sénile, c’est beaucoup de ravages sanitaires et sociaux, et, qui plus est, c’est scier la branche sur laquelle elle est assise. Tous les effets de cette agriculture « productiviste » étant très bien documentés par nombre d’experts scientifiques et d’écologistes, il n’y a pas en dire plus ici, sauf que ceux-là, en général, n’en voient pas la cause dans le MPC lui-même et sa sénilité.

2.4. Science et santé publique.

La santé publique est certes un domaine où la science a produit des résultats spectaculaires, qui ont sans aucun doute permis d’améliorer considérablement la condition humaine. En cela c’est un domaine où le MPC apparaît comme ayant produit des résultats particulièrement positifs pour l’humanité au vu, par exemple, de l’allongement des durées de vie. Pourtant, à y regarder de plus près, le domaine de la santé n’échappe pas aux conséquences délétères des exigences du capital qui finance et oriente les recherches scientifiques ainsi que les politiques et systèmes de santé. De ce fait les progrès qui continuent à être faits rencontrent cette limite qu’ils s’attaquent bien moins aux causes des nombreuses maladies que le capital démultiplie, comme on l’a encore vu récemment avec le développement des zoonoses tel le Covid, qu’à leurs effets. Au mieux les sciences médicales tentent de soigner les maux que d’autres sciences ont d’abord contribué à engendrer. Mais voilà que, depuis le dernier quart du 20ème siècle, ceux-ci (maladies diverses, pandémies, accidents, alcoolisme, drogues, famines, dégâts psychiques, etc.) prennent le dessus sur les progrès sanitaires121. Aujourd’hui les progrès du curatif ne compensent pas les faiblesses du préventif, et les progrès effectués dans le domaine thérapeutique sont dépassés par les maladies et accidents causés par le MPC. Cela pour le plus grand profit des firmes pharmaceutiques, la « Big Pharma », et autres capitaux investis dans des systèmes de soins de plus en plus privatisés. Privilégier le curatif par rapport au préventif coûte plus cher à la société, mais c’est ce qui rapporte le plus de profits, et ceci explique cela. Ainsi le choix du curatif ajouté à la mise au premier plan des critères de profit maximum renchérit doublement les coûts. A la fin ce sont les populations qui, directement, ou indirectement via les Etats, doivent supporter ces coûts. Ce qui amène d’ailleurs les Etats à s’endetter davantage pour assurer a minima – il faut bien reproduire une main d’œuvre en état de travailler – le fonctionnement des systèmes de santé : encore un secteur du capitalisme sous perfusion étatique ! Néanmoins, vu la crise de sénilité du capital, cette perfusion devient de plus en plus notoirement insuffisante pour répondre à des dépenses sanitaires qui croissent beaucoup en même temps que les ravages du capital sur les hommes et la nature, et donc partout dans le monde les systèmes de santé se délabrent, évidemment beaucoup plus dans les pays pauvres.

La France est un bon exemple122 pour illustrer ce choix de privilégier le curatif au préventif. Les deux principales causes de mortalité y sont les cancers123 et les maladies cardio-vasculaires. Des pathologies qui sont fortement corrélées aux modes de vie engendrés par le MPC, et dont l’occurrence pourrait donc être réduite en produisant et vivant différemment. Ainsi, par exemple, elles sont dues aux multiples pollutions engendrées par les industries (l’amiante par exemple, sans remonter jusqu’à la silicose des mineurs de la houille), par les automobiles (50.000 décès attribuables chaque année aux particules fines qu’elles émettent), par l’alcool (40.000 décès par an), le tabac (encore quelques 75.000 décès par an), la malbouffe (70.000 décès par an). Ce à quoi il faudrait ajouter les conditions de travail des diverses catégories de prolétaires qui ne sont pas prises en compte comme cause probable de diverses pathologies, dont plusieurs types de cancers, ainsi que les accidents du travail (plus de 600.000 chaque année en France), ainsi encore que les diverses maladies psychiques qui explosent avec un capitalisme de plus en plus terriblement anxiogène. Ce qui est à l’ordre du jour du capital sénile est tout autre chose : dégrader les services publics de la santé en prétextant leurs coûts trop élevés pour l’Etat au regard de la dette publique. Mais supprimer ou, au moins atténuer fortement ces causes n’est pas compatible avec la loi inexorable du profit et la croissance à tout va et à tout prix qui gouverne les sociétés capitalistes, et l’orientation qui en découle des sciences et technologies médicales et chirurgicales en particulier. C’est pourquoi des centaines de produits chimiques toxiques, connus comme dangereux, ne sont toujours pas interdits (voire même sont réintroduits comme le tristement célèbre glyphosate).

De plus, fait remarquer P. Meneton124, si l’Etat « fait preuve de passivité, voire de compromission, dans la lutte contre les principales causes de mortalité et de morbidité car cela nécessiterait de porter atteinte à des intérêts économiques », il agit par contre vigoureusement et autoritairement dans la lutte contre l’épidémie de Covid, les accidents de la route, la consommation de drogues, tous phénomènes beaucoup moins létaux que les cancers et les maladies cardio-vasculaires. Pourquoi donc puisque ce n’est pas là qu’il y a les causes évitables les plus importantes de mortalité, et de loin ? La réponse est : « la nécessité de surveiller et de contrôler une population »125. L’épisode Covid a ainsi montré que bien des scientifiques ont partagé la responsabilité de l’enfermement et des contrôles très sévères des populations faute d’avoir autre chose à opposer à la panique alors développée et entretenue par l’Etat et les médias sur fond d’encombrement des hôpitaux : ainsi leur délabrement organisé méticuleusement par l’Etat depuis une vingtaine d’années leur fournissait les arguments justifiant cet enfermement et ces contrôles. Ce rôle ambigu des scientifiques de la santé se reproduira puisqu’ils continuent à se contenter de réclamer plus d’argent pour les hôpitaux, donc pour augmenter les moyens curatifs, sans s’engager vigoureusement et activement dans le préventif, c’est-à-dire dans un combat pour éradiquer la cause de telles pandémies : la destruction de la nature par le MPC, et, plus généralement, les causes tout à fait évitables de très nombreuses autres pathologies dont quelques-unes ont été citées ci-dessus.

2.5. Science, scientifiques et mode de production capitaliste.

Nous venons de voir, à travers différents exemples, que les sciences ne peuvent pas sauver le MPC, mais seulement, éventuellement, en critiquer certains aspects, ou, à l’aide du marxisme, le critiquer radicalement. Pourquoi ? On l’a vu, c’est parce qu’il est arrivé à la sénilité, au terme d’une existence dont il a sapé lui-même le fondement pratique, le travail productif de pl, donc des profits qui conditionnent la croissance qui est l’existence du capital, ainsi que celle des hommes qui sont tous ses sujets dans le capitalisme. Pire, comme nous venons aussi de le voir, dans leurs efforts pour sortir sa croissance de sa léthargie, les hauts agents du capital ne font qu’accentuer les ravages qui, dans de multiples domaines, contribuent à ruiner non seulement cette croissance elle-même, et donc le MPC, mais avec lui les hommes et la nature : il n’a jamais existé auparavant un mode de production dont la sénilité menaçait d’emporter avec lui dans son agonie l’humanité entière126.

Mais tout cela, cette croissance et ses effets devenus au fil du temps historique terriblement délétères, ont été et sont toujours produits grâce à la science et donc aux scientifiques qui la possèdent et la développent. Ceux-là sont, depuis les débuts du capitalisme, la puissance essentielle qui a conçu et développé les forces productives et le travail spécifiquement capitalistes. Depuis la machine à vapeur jusqu’au nucléaire, la mule Jenny jusqu’aux robots, la première locomotive jusqu’aux fusées spatiales, le télégraphe manuel jusqu’aux smartphones, la machine à calculer manuelle de Pascal jusqu’aux ordinateurs. Ceux-là ont déterminé comment on produit et inventé ce qu’on produit et consomme. Ils ont imaginé, mis au point et organisé la production et la distribution, le travail et les besoins, suivant la ligne directrice propre au MPC, inexorablement, mécaniquement dictée par le capital : produire le maximum de pl, de profits.

De fait, cette formidable puissance qu’est la science a été accaparée par le capital dès les origines du MPC. Déjà, même dans les sociétés précédentes elle ne pouvait exister qu’aux mains d’une petite catégorie de la population puisque le nombre de ceux pouvant se consacrer à des travaux scientifiques, comme à des activités religieuses, administratives, militaires, etc., et donc qui ne pouvaient pas s’entretenir par eux-mêmes, dépendait du niveau de développement de la productivité du travail, de la capacité des travailleurs « de base » à dégager un surplus pour nourrir ces catégories particulières. La science n’a donc pu d’abord se développer que dans le cadre d’une division sociale du travail spécifique, déterminant une catégorie sociale spécifique de la bourgeoisie : les scientifiques. Laquelle a pris une ampleur particulière avec le MPC lorsqu’il est sorti de l’enfance au 19ème siècle avec la machine à vapeur. Depuis lors, cette division sociale du travail particulière entre les puissances scientifiques et technologiques d’un côté et les prolétaires de l’autre n’a cessé de s’amplifier en même temps que les sciences progressaient avec une rapidité, une diversification, une puissance toujours plus impressionnantes.

Cette division sociale du travail fonde le rapport de propriété essentiel, déterminant, que j’ai appelé « possession »127, qui caractérise le capitalisme. Dire que la science est une puissance que le capital s’est accaparée, n’est pas seulement dire qu’il l’achète contre argent, que le capital sous sa forme financière (qui est la propriété juridique, formelle) achète le capital sous sa forme active, celle dans laquelle il domine et organise pratiquement la production comme production d’un maximum de pl, en achetant ses agents actifs, les puissances intellectuelles de la production et la machinerie qu’ils promeuvent et contrôlent. C’est dire plus. C’est dire que, par tout un système de ségrégation et de reproduction sociale ad hoc, dans l’enseignement, la culture, l’urbanisme, les liens sociaux, les familles, bref l’ensemble des rapports sociaux et leurs reproductions, les hauts fonctionnaires du capital, publics comme privés, dont font partie les puissances intellectuelles et scientifiques (en général, sauf cas particuliers) reproduisent continuellement en leur faveur ces rapports de possession128, et pas seulement ceux de la propriété financière qui se reproduisent notamment par héritages. Ces rapports de possession/dépossession sont des rapports de classe du type bourgeoisie/prolétariat, des rapports d’appropriation et de domination. Ainsi, sauf exceptions individuelles, les scientifiques, les puissances intellectuelles de la production, et pas seulement les financiers, sont du côté du capital129 quand bien même ils n’y amassent pas autant d’argent que les financiers dont ils dépendent parce qu’ils sont subordonnés à ceux-là qui achètent leurs services. Comme l’écrivait J.M. Vincent, les « progrès » scientifiques et technologiques « ne sont pas séparables des finalités inhérentes aux rapports de production, aux commandes sociales qui en résultent, et surtout de la division sociale du travail social qui en fait des instruments de la valorisation et la reproduction des rapports sociaux […….]. Les sciences avancent en ignorant leurs propres conditions de production et les règles de constitution de leurs discours, parce qu’elles ne croient relever que des théories et pratiques de connaissance, et parce qu’elles définissent leurs objets de façon restrictives. »130

Il est utile ici de rappeler que ce n’est pas parce qu’il n’y a pas de neutralité des sciences, que ce n’est pas parce que sciences et scientifiques sont achetés par le capital qu’il y aurait pour autant, comme l’avaient stupidement affirmé autrefois les staliniens131, une science bourgeoise, nécessairement fausse par essence, et une science prolétarienne, une science capitaliste et une science communiste. Dans le MPC les sciences sont des sciences le plus souvent exactes, dans certaines limites comme toutes les sciences (ce qui n’empêche pas qu’il y en ait d’erronées, comme notamment dans le domaine économique par exemple) et y ont d’ailleurs faits des progrès foudroyants. Elles sont même très capables de constater et critiquer fortement certains dysfonctionnements, certains effets désastreux de ce mode de production. C’est par exemple le cas aujourd’hui à propos des dégâts écologiques dont de nombreux scientifiques ont bien mis à jour les causes immédiates (les gaz à effets de serre, les destructions du vivant, etc.), mais aussi dans bien d’autres domaines. Ce qui est par contre exact c’est que « l’ensemble des sciences ont été capturées et mises au service du capital [……] L’application de la science à la production immédiate devient elle-même un point de vue déterminant et qui la sollicite »132, c’est-à-dire qui l’oriente, bien sûr dans le sens de servir à la reproduction du capital. Ce qui l’amène aujourd’hui à vouloir sauver ce grand malade de sa sénilité grâce à de nouvelles technologies, tentative dont nous avons vu l’inanité. Mais revenons-y néanmoins un instant.

Considérons par exemple le domaine de la production. La science aboutit à se réaliser comme technologie et comme puissance dans des perfectionnements de la machinerie (le capital fixe) conçus dans le but d’augmenter la productivité, la pl relative, sans autre considération pour les dégradations et l’aliénation croissantes du travail des ouvriers – du moins pour ce qu’il en reste –, sauf à ce que les patrons y soient obligés par leurs luttes. Nous l’avons rappelé chapitre 1 à propos des NTIC133. Elle aboutit aussi à créer toutes sortes de nouveaux produits, de nouveaux besoins, bien souvent beaucoup plus nocifs qu’utiles, tant sur le plan du développement humain que sur le plan écologique. C’est bien, toujours, la création de nouveaux produits dont on espère de grands profits futurs, ainsi que les gains de productivité en vue d’une plus grande production de pl qui, dans le MPC, guide, oriente la recherche scientifique et ses applications. Y compris dans des domaines qui semblent les plus « humanistes » comme la santé134. Y compris dans les domaines des sciences « dures » qui semblent être plus indépendantes du capital parce que plus éloignées de la production immédiate. Ce qui peut sembler relativement éloigné du profit immédiat n’en est pas moins dépendant du capital et de ses objectifs, de son mouvement vital de valorisation. Les scientifiques en recherches fondamentales, par exemple mathématiciens ou astrophysiciens, peuvent paraitre plus éloignés de la production de pl que les ingénieurs, et ceux-ci que les techniciens, ils n’en sont pas moins dépendants du capital par les financements qu’ils reçoivent et qui sont fonction des espoirs de profits futurs que celui-ci met dans leurs recherches dont il s’appropriera les résultats, et s’en servira selon ses besoins, ses intérêts. Par exemple le très « trumpien » Elon Musk, première fortune mondiale s’est approprié la première place dans la conquête spatiale avec sa société Space X. La dite conquête est aussi très largement déterminée par les exigences militaires des grands pays impérialistes.

Evidemment, tous les scientifiques ne participent pas de la même façon à l’existence du MPC, selon le domaine dans lequel ils exercent, comme aussi selon le niveau de leur conscience morale, politique et économique. Quelques-uns parfois choisissent de la critiquer, mais très rarement en allant jusqu’à le faire des rapports de possession qui sont au fondement du MPC et qui les posent eux-mêmes comme possesseurs. Les meilleurs d’entre eux se bornent le plus souvent à des constats quant aux catastrophes qui menacent l’humanité, se faisant « lanceurs d’alerte », dans les domaines de l’écologie et de la santé notamment. Les pires sont ceux qui servent les terribles productions militaires, ou ceux qui se font payer pour produire des travaux niant la nocivité de tels ou tels produits, ou en argumentant en faveur des climato-sceptiques, ou, d’une façon générale, en vantant la capacité des sciences à toujours pouvoir produire des solutions aux ravages qu’elles ont-elles-mêmes contribuer à produire. Parmi la multitude de scandales dont ces scientifiques ont été les auteurs, on peut citer, à titre d’exemple notoire, « l’industrie du tabac (qui a ) financé pendant quinze ans (de 1970 à 1985) à hauteur de 45 millions de dollars des recherches médicales pour jeter un doute sur le lien déjà établi et reconnu entre cancer et tabagisme. »135 Entre les meilleurs et les pires, il y a les technophiles qui professent que les sciences peuvent produire un capitalisme vertueux en même temps que des progrès constants au service de l’humanité.

Mais dans le MPC il s’agit toujours, en dehors du marxisme, de sciences et de technologies qui, au-delà de tel ou tel aspect positif, produisent et reproduisent le capital en même temps qu’elles sont produites par lui comme sa propriété, depuis le système d’enseignement jusqu’aux décisions d’investissements dans telles ou telles recherches, telles ou telles applications technologiques ou autres. Dans le MPC sciences, technologies, capital et Etat ne peuvent être séparés. C’est un ensemble de rapports réciproques, d’influences réciproques. Dans les rapports entre ces différentes instances, c’est le capital et les nécessités de sa valorisation qui l’emporte. Ce que, par exemple, reconnaissait à sa façon le président US Einsenhower, lui pourtant un généralisssime, quand, dans son discours d’adieu à la présidence, il s’inquiétait du pouvoir décisif du « complexe militaro-industriel » sur l’Etat. Que dirait-il aujourd’hui alors que ce sont les dépenses militaires ainsi que de contrôle policier, administratif et idéologique des populations, via les industries numériques notamment, qui financent et orientent de plus en plus la recherche scientifique, y compris spatiale.

Les critiques des sciences et technologies telles que développées sous la direction du capital font traiter leurs auteurs « d’obscurantistes » voulant non seulement arrêter le progrès, mais retourner à l’âge de pierre, ou pas loin. Ils sont souvent aussi traités de « luddistes », ces prolétaires anglais qui, au début du 19ème siècle, brisaient les machines qui leur enlevaient leur travail, dévalorisaient leurs métiers.

Vouloir réorienter les sciences dans d’autres directions, d’autres progrès, n’a évidemment rien d’obscurantiste. Il suffit de constater, ce que bien des scientifiques font d’ailleurs très bien, la situation cauchemardesque du chaos actuel pour être certain qu’il est possible et très urgent de comprendre que le progrès n’est certainement plus du côté du MPC sénile. Donc pas du côté des sciences et des scientifiques qui s’appliquent à « améliorer », « perfectionner » ce mode de production. Qui assurent que, cette fois-ci, ils trouveront les moyens d’un « bon » capitalisme, en l’occurrence vert et vertueux, sans misères, démocratique, etc.

Un tel courant, marqué par les progrès considérables et la puissance des sciences et des techniques modernes, s’est beaucoup développé au cours du 20ème siècle. Il prétendait alors déjà que les «experts» qui représentent, personnifient ces sciences et technologies seraient parfaitement capables d'organiser la société à la perfection, comme ces immenses et complexes machineries dont ils avaient la maîtrise. A qui se montrait capable de produire et dominer les sciences les plus puissantes, les technologies et organisations industrielles les plus complexes, il ne devait pas être bien difficile d'organiser aussi rationnellement, scientifiquement, avec une efficacité et une équité maximum la production et la répartition, ainsi que la société. Le mouvement dit planiste, par exemple, en Europe dans l'entre-deux-guerres, a développé ces idées au sein de larges fractions de l'intelligentsia, jusqu'à contribuer au fascisme, dont il était une des diverses armatures théoriques. Il se voulait organisateur d’une société rationnelle par les élites scientifiques œuvrant pour le bien de tous (non seulement dans le domaine économique, mais partout, par exemple la ville avec des architectes comme Le Corbusier). Ni capitalisme, ni communisme, mais la puissance et la soi-disant neutralité de la science : une société unie par un centre scientifique, qui, parce qu'il aurait été composé d'intelligences soi-disant supérieures, aurait pu créer le meilleur ordre social possible. En tant que tel, pensait-il, un tel ordre n’aurait pu qu'être accepté par la masse, unie par la reconnaissance que tout est organisé au mieux par la science et ses représentants, les élites. De là à une sorte de totalitarisme136 orwellien, il n'y a qu'un pas.

Cependant, si de nombreux scientifiques, savants, ingénieurs, techniciens collaborent toujours sans vergogne, sans trop se poser de question, voire même avec enthousiasme et certitude de bien faire au développement, ou plutôt à la tentative de sauvetage du MPC, il en est d’autres qui s’inquiètent quand même de certains phénomènes, comme, tout particulièrement, les ravages écologiques parce qu’ils les menacent eux-mêmes comme tout un chacun. Ils sont capables, par exemple, de dresser un constat rigoureux, sévère, alarmiste en ce qui concerne le réchauffement climatique et l’effondrement de la biodiversité. Ils sont capables, et c’est fort utile, d’en faire connaître les causes immédiates comme, par exemple, les émissions de CO2, l’agriculture industrielle et chimique, les monceaux de déchets plastiques et autres, etc. Ils sont capables d’aller jusqu’à dire que même si on découvrait une source d’énergie quasi inépuisable et décarbonée comme le serait, peut-être, la fusion nucléaire expérimentée par le projet Iter, cela ne réglerait rien de l’utilisation nocive qu’en ferait le capitalisme pour, comme toujours, comme c’est pour lui une nécessité vitale, produire toujours davantage, susciter davantage de besoins superflus et aliénants, et détruire davantage les diverses ressources de la planète, y compris les renouvelables.

Tous ces constats, analyses, critiques, avertissements, faits par ces scientifiques lanceurs d’alarmes dans tous les domaines de l’écologie sont certes évidemment très utiles. Ils signalent de vrais et très graves problèmes, posent de bonnes questions. Mais ils ne peuvent y apporter de réponses et solutions réalistes parce que, sauf exceptions rarissimes et n’ayant alors guère la possibilité de se faire connaitre, ils ignorent la cause profonde, ultime des ravages dont ils s’alarment. Laquelle est, comme nous l’avons vu dans la sénilité du capital que ses agents, les capitalistes, doivent impérativement, c’est-à-dire à tout prix, tenter de contrecarrer en combattant la baisse des gains de pl, et partant des taux de profit. A tout prix, parce que c’est effectivement leur existence de classe dominante possédante et accaparante qui est en jeu en même temps que celle du capital. A tout prix, c’est-à-dire par effectivement tous les moyens, absolument tous, quitte finalement à tout détruire, hommes et nature.

Ces limites fondamentales que rencontrent en général les scientifiques qui critiquent certains effets du capitalisme – et il ne s’agit même pas de la majorité d’entre eux – sans aller jusqu’au bout d’une critique du MPC lui-même, tiennent pour l’essentiel au fait qu’ils sont, comme tous les individus, eux-mêmes une production sociale, une production du MPC, notamment via l’enseignement ségrégué et, plus généralement, les processus de reproduction des classes sociales bien connus (voir par exemple les travaux de P. Bourdieu). Une production sociale qui sépare et oppose puissances intellectuelles et masses prolétaires, les uns possesseurs des conditions matérielles, intellectuelles et politiques de la production des hommes et de leur société, les autres dépossédés, humiliés et dominés, mais aussi pour cela même, sujets périodiquement à des révoltes, et, parfois, des révolutions. Ces puissances intellectuelles, si elles sont des produits de cette société capitaliste historiquement déterminée, et historiquement provisoire comme toutes les précédentes, la produisent aussi, et ce faisant reproduisent en particulier leurs positions de classe possédante, de possesseurs collectifs, c’est-à-dire aussi « bien placés » tant en ce qui concerne la position sociale que la qualité de vie en général. Ce qui les amène, plus ou moins consciemment selon les individus, à défendre la société capitaliste, en prétextant par exemple ses « valeurs », pourtant si hypocritement proclamées, des « droits de l’homme », ses idéologies frelatées de liberté, égalité des chances, de méritocratie (c’est d’ailleurs, pensent-ils en général, à leurs seuls mérites, leur intelligence particulière qu’ils doivent leurs places) et de démocratie, sans oublier celle qui affirme la neutralité de la science et le pouvoir légitime des scientifiques, du moins ceux qui ont été sélectionnés pour leur particulière capacité à défendre le MPC, de dire, urbi et orbi, ce qu’il y a de mieux, de plus rationnel pour la société et les individus. Et ce qu’il y a de mieux, ce pour quoi ils occupent leurs places privilégiées, c’est de proposer des solutions pour perpétuer le MPC en prétendant qu’il peut, grâce à, eux, devenir plus vert, plus vertueux, plus équitable, et plus enrichissant pour tous.

Bref, ce n’est pas du côté des sciences et des scientifiques actuels, tels que produits par le capital, que pourrait venir aujourd’hui une solution, une force qui pourrait guérir le capital de sa sénilité et de ses effets ravageurs. Au contraire tout ce qu’ils peuvent proposer, croissance ou décroissance sans abolir le MPC (donc ses rapports sociaux de possession et de propriété), ne peut qu’aggraver les contradictions multiples qui contribuent chaque jour davantage à accentuer le chaos monstrueux et généralisé que devient le monde capitaliste contemporain. Monstrueux et généralisé car la sénilité du capital affecte tous les domaines de la vie sociale et individuelle : économique et écologique comme on vient de le rappeler, mais aussi idéologique, politique, social, éthique, culturel, etc. Dans tous les domaines, ce qui domine c’est la crise, la déliquescence, la déchéance, la putréfaction. Et toutes ces crises particulières réagissent les unes sur les autres dans ce même sens, s’aggravant réciproquement. C’est ce qu’il va falloir maintenant établir, parce que cela est nécessaire pour comprendre qu’il n’y a de solution à ce chaos généralisé, et il y en a une formidable, que globale, systémique, qui sera esquissée plus loin.

CHAPITRE 3. LE CAPITALISME SENILE, C’EST LE CHAOS.

3.1. Le capitalisme englué dans un enchevêtrement de multiples contradictions.

Le capital sénile enfonce la société capitaliste dans un vaste et profond chaos parce que chaque fois que ses agents supérieurs tentent de guérir une de ses plaies, de régler un de ses problèmes, de repousser une des limites qui bornent sa reproduction, ils ne peuvent qu’en aggraver d’autres. Piochons quelques exemples parmi ceux évoqués au chapitre 2 précédent :

Qu’ils espèrent relancer les gains de productivité et la croissance par les NTIC ? Et c’est alors la quantité de travail productif de pl, dont la faiblesse est déjà la cause essentielle de sa sénilité, qui s’aggrave encore, sans même que cela puisse aboutir à ce résultat espéré du fait de cette faiblesse déjà là. De plus, vu les besoins des NTIC en électricité et en métaux rares, c’est accroître les émissions de CO2 et donc aussi le réchauffement climatique, et donc les problèmes écologiques et agricoles, de santé publique, etc. L’essor de l’IA, s’il se produit comme annoncé, devrait entrainer un doublement de leur consommation d’électricité d’ici 2026 selon l’AIE. Elle atteindrait ainsi celle du Japon (1.000 TWh). Une grande partie de cette consommation ne pourrait alors provenir que de centrales à charbon et au gaz, et viendrait donc accroître les émissions de CO2. En fait cette soi-disant solution, c’est comme vouloir éteindre l’incendie avec de l’essence ! C’est pourtant ce qu’ils font sans le savoir.

Qu’ils tentent de produire des produits « verts », comme par exemple la voiture électrique, et ce sont les coûts de ces produits qui explosent, dans ce cas ceux des métaux rares nécessaires aux batteries et aux fabrications d’électricité verte (éoliennes, panneaux solaires, etc.), en même temps que s’aggravent les ravages miniers dus à l’extraction de ces métaux, et donc encore des dégâts écologiques qui « remplacent » ceux que le produits vert s’efforçait de supprimer. Auxquels se rajoutent les problèmes économiques posés par ces coûts de production élevés (investissements très lourds et difficilement rentables). Lesquels sont aussi des problèmes politiques, l’augmentation des prix suscitant l’opposition des consommateurs qui dénoncent alors une écologie « punitive »137.

Qu’ils continuent mordicus à faire de l’agriculture productiviste pour soutenir le capitalisme agricole (dit, soit dit en passant, « productiviste » précisément pour ne pas dire capitaliste), ultra mécanisé, industrialisé et chimique ? Et c’est la biodiversité, ce fondement de la vie en général, et de l’agriculture en particulier, qui s’effondre. Un nouveau facteur de crise économique et politique.

Qu’ils veuillent développer tel ou tel secteur de l’économie, et c’est, bien souvent, la consommation d’eau qui augmente alors qu’elle manque de plus en plus dans le monde, réchauffement climatique oblige. D’où, bien sûr, d’énormes problèmes humains, mais aussi pour l’agriculture (la désertification des terres s’accentue rapidement) et l’industrie (comme on l’a vu, notamment pour les NTIC). Rien que pour les mines et minerais, les besoins en eau ont doublé dans le monde entre 2018 et 2021. Ce phénomène accentue les conflits entre les divers utilisateurs138. Par exemple au Panama, c’est le fameux canal (6% du trafic maritime mondial) qui, par manque d’eau et afin d’en garder assez pour la population, a dû réduire drastiquement les passages en 2023 tout en multipliant les prix des créneaux disponibles jusqu’à 20 fois ceux de novembre 2022. Et quand des pays riches de pétrole et de gaz, mais très assoiffés d’eau douce, comme ceux situés dans la péninsule arabique, s’en procurent par désalinisation de l’eau de mer, ce moyen, très énergivore, fait que sont ainsi rejetés chaque année dans l’atmosphère 80 millions de tonnes de C02. Ce qui accentue le réchauffement climatique et le manque d’eau qui en résulte, en même temps que 142 millions de mètres cubes de saumures, très nocives pour la faune marine, sont rejetés chaque année à la mer, et qui, quelle contradiction !, augmentent la salinité de cette eau de mer qu’on veut désaliniser.

Ces quelques exemples vont au-delà d’illustrer à nouveau ce fait qui a été exposé et analysé ci-dessus chapitre 2 : le capitalisme est contradictions en actes. Ils montrent qu’au stade du capitalisme sénile, s’il y a bien comme depuis toujours dans le MPC des contradictions, elles se sont développées jusqu’à, en ce 21ème siècle, n’avoir plus de solutions qui permettent la poursuite d’une croissance continue et solide du capital. Contradictions partout, solutions nulle part : c’est le chaos mondial irréversible ! La science en tant qu’elle est le moyen principal sollicité et développé par le capital tant pour doper sa croissance, son existence donc, que pour limiter les dégâts et ravages qu’elle cause, est elle-même contradiction en actes : en effet elle est alors comme le pyromane à qui on demande officiellement d’être pompier. Et qu’on finance pour tout cela à la fois.

Au stade actuel de son développement historique, non seulement les contradictions du MPC se sont développées partout, comme les métastases d’un corps atteint de cancer, mais elles s’enchevêtrent, agissent les unes sur les autres, s’aggravent mutuellement. Ainsi relancer la croissance capitaliste c’est inéluctablement aggraver les problèmes écologiques. Lesquels, en retour, aggravent les difficultés et les coûts humains et économiques de cette croissance. Ou, autre exemple, le développement des NTIC sous l’égide du capital n’a pas que les effets économiques désastreux que nous avons rappelés sur la valorisation de ce même capital, arroseur arrosé, ainsi que sur les ressources naturelles. Mais dans bien d’autres domaines apparemment pourtant éloignés, comme par exemple celui de la santé publique. Ce que démontre M. Desmurget, docteur en neurosciences et directeur de recherche à l’Inserm, qui conclut ainsi une vaste et approfondie étude139 : « La communauté scientifique affirme depuis des années que les médias électroniques doivent être reconnus comme un problème majeur de santé publique […….]. La liste des champs touchés paraît sans fin : obésité, comportement alimentaire (anorexie, boulimie), tabagisme, alcoolisme, toxicomanie, sexualité non protégée, dépression, sédentarité, etc… A l’aune de ces données, on peut affirmer, sans ciller, que les écrans sont parmi les pires faiseurs de maladie de notre temps. » Il démontre notamment que les effets délétères des écrans en tous genres (télévisions, ordinateurs, smartphones, etc.) sont particulièrement néfastes sur les enfants et adolescents. Ils ont non seulement un coût humain élevé, mais aussi en matière de santé publique, ce qui aggrave la situation économique.

Bref les hauts fonctionnaires du capital, publics comme privés, ne peuvent aujourd’hui tenter de régler un problème dans un domaine sans en aggraver d’autres ailleurs, qui, en retour, aggravent la situation générale. On a donc avec ce formidable enchevêtrement de contradictions allant en s’aggravant les unes par les autres les bases immédiatement visibles du chaos généralisé qui caractérise ce stade historique de la sénilité du capital, et dont la cause est cette sénilité dont nous avons donné la raison fondamentale au chapitre 1. Comme il a été montré ci-dessus, aucune des limites aujourd’hui atteintes par le MPC, aucun des problèmes cruciaux qui en découlent aujourd’hui, économique, écologique, agricole, pauvreté, immigration, santé publique, etc., ne peuvent être réglés séparément des autres avec lesquels ils s’enchevêtrent et forment un tout : ce capitalisme sénile contemporain. Ceci contrairement à ce qu’affirment et tentent de faire les divers représentants du capital, aussi bien politiques, patronaux et financiers que scientifiques.

Pour couronner ce tout, ce sont les dettes qui s’amoncellent comme une drogue qui dope et euphorise un moment le drogué, mais qui, à doses inexorablement toujours plus fortes, finissent par l’achever. Aussi quand l’ex premier ministre français G. Attal proclame lors de sa déclaration de politique générale, début 2024 : « le meilleur moyen de réduire le déficit, c’est la croissance », il ne fait qu’étaler publiquement que non seulement il ne comprend rien, mais alors absolument rien à la situation, mais que, pire, de ce fait, il fait tout pour l’aggraver. Lui et plus généralement, au-delà de sa petite personne aussi arrogante qu’éphémère, l’Etat propre au MPC, qui est, quel que soit le gouvernement, en charge par essence, par fonction, d’organiser cette croissance. Comme la science appropriée par le capital, comme tout dirigeant de l’Etat, comme l’Etat lui-même par essence, il est à la fois un de ces pompiers en charge d’éteindre l’incendie de cette « polycrise », aboutissement de la croissance multiséculaire du capital, et le pyromane qui, en promouvant à tout prix cette croissance, arrose cette « polycrise » de matières inflammables : augmentation des dettes, dégâts écologiques, destruction des services sociaux, accentuation des luttes de classes, guerres impérialistes, etc. D’une façon générale l’Etat140 est l’organisateur du chaos en même temps que chargé de le supprimer afin que perdure la société capitaliste. Ce qu’il ne peut finalement tenter de faire que par la force puisqu’il ne peut en supprimer les racines. Et plus la force s’avère impuissante à y parvenir puisqu’elle ne s’attaque nullement aux causes, plus il décrète que c’est parce qu’elle est encore trop modérée et qu’il faut donc la pousser toujours plus loin, toujours plus violente et totalitaire.

3.2. L’histoire du capitalisme, un processus qui aboutit au chaos.

L’histoire du capitalisme, est un processus au cours duquel les aspects progressistes, résultats d’une formidable poussée scientifique et technologique, ont fini par être supplantés par des aspects négatifs, qui certes existaient dès les origines141 mais qui sont devenus aujourd’hui ultra développés et dominants jusqu’à menacer l’humanité d’extinction, en même temps que les aspects historiquement progressistes issues de ce processus constituent une base pour créer un futur très remarquable, ce qui sera examiné plus loin.

Comme nous venons de le voir, le chaos contemporain est le résultat du fait que, dans tous les domaines, économique, écologique, politique, idéologique, etc., le capital est contradictions en actes, et en procès, c’est-à-dire s’aggravant dans le processus historique de sa croissance. Pendant longtemps ce processus, après des débuts très barbares (commerce des esclaves, génocides coloniaux, travail des enfants, journées de travail de 14 heures et plus, extrême mortalité et misère ouvrière, etc.), a pu se développer grâce à des progrès scientifiques et technologiques puissants qui ont permis d’accroître l’extraction de la pl sous sa forme relative, via des gains de productivité, en quantité telle qu’une partie pouvait être affectée, notamment sous la pression des luttes ouvrières dans les pays les plus avancés, à l’élévation du niveau de vie matériel des masses, à la diminution des horaires de travail, à l’amélioration de la santé publique, de l’alimentation, et du niveau d’éducation, aux congés payés, etc. Ce qui, d’ailleurs, était nécessaire pour écouler une production de plus en plus massive. Et ce qui avait de surcroit l’avantage de développer dans ces peuples l’idéologie réformiste que plus le capital national, celui-là même qui les employait et les exploitait, se portait bien et plus le peuple pouvait bénéficier, notamment via un Etat gouverné par la gauche, d’une croissance capitaliste dont ils ne recevaient pourtant que des miettes. Idéologie qui a constitué, et constitue encore, un fort soutien à l’existence du MPC.

C’est à partir du milieu du 19ème siècle et plus encore au 20ème que ces progrès ont été spectaculaires et fulgurants, du moins dans les pays dits avancés (Europe occidentale, USA, Japon, URSS notamment). Mais parler de progrès à propos du MPC moderne n’est pas oublier que le développement des sciences et des forces productives, de la productivité, de la santé publique, de l’éducation, de conditions de logement et de vie améliorées qu’il a connu s’est accompagné d’une exploitation accrue des prolétaires142, et d’une dégradation de leur travail, de plus en plus « en miettes », aliéné et aliénant, de guerres de rivalités impérialistes meurtrières, de peuples colonisés, piétinés et brisés, de crises avec leurs millions de chômeurs, bref de toutes sortes de calamités bien connues. C’est dire que, malgré cela, il y avait malgré toutes ces calamités des progrès très significatifs, qui non seulement ont constitué un grand pas en avant dans l’histoire de l’humanité, mais aussi ont fini par créer les conditions intellectuelles et matérielles qui peuvent permettre la fin de la domination du travail contraint, terrible punition divine selon la Bible, et de sa nécessité pesant, qu’ils le veuillent ou non, sur les individus (autre création positive du MPC, quoi que limitée par lui à l’individu borné, isolé, égotiste143), et de passer du règne de la nécessité à celui de la liberté, ce dont nous parlerons chapitre 4.

Le « nouveau » aujourd’hui, et c’est encore une manifestation de la sénilité du capital, c’est cette sorte de basculement qui fait que les destructions et ravages causés aux hommes et à la nature qui ont toujours accompagné le développement du MPC sont devenus le trait ultra dominant de son existence, tandis que ce qu’il avait d’historiquement progressiste s’est étiolé au point, souvent, de disparaitre. Pour le dire brièvement, les « inconvénients » du développement capitaliste l’emportent aujourd’hui largement, et de plus en plus, sur les « avantages ». D’où d’ailleurs cette atmosphère de « fin du monde » morbide, nihiliste, désespérée, le déchainement de grandes violences et le cynisme absolument débridé de la classe bourgeoise qui sent bien, quoi que confusément, la situation lui échapper.

Ainsi l’histoire du MPC, de sa jeunesse au 18ème siècle en Angleterre jusqu’à sa sénilité d’aujourd’hui, c’est aussi ce processus historique au cours duquel le capital, tout en se développant, a « travaillé à sa propre dissolution »144 en étant contradictions en actes et en procès.

Et Il y a dans cette histoire cette sorte de basculement évoqué ci-dessus qui se produit après les « trente glorieuses », entre la fin du 20ème siècle et le début du 21ème. Une période qui, grosso modo, est celle du passage à la « mondialisation libérale », c’est-à-dire d’un recours accru à l’extraction de la pl sous sa forme absolue grâce aux délocalisations des emplois ouvriers dans les pays à bas salaires afin de suppléer à la faiblesse des gains de productivité via l’extraction de la pl relative qui caractérise la sénilité du capital. Ce basculement se manifeste dans tous les domaines. Nous l’avons par exemple montré en ce qui concerne le domaine économique où, depuis cette époque, les progrès scientifiques et technologiques n’apportent plus que de poussifs gains de productivité, voire aucun. Ou dans le domaine agricole où les rendements n’augmentent plus, voire baissent. Ou dans le domaine de la santé où les pathologies progressent plus vite que ne peuvent les soigner la science médicale. Ou encore dans le domaine de la finance où les crises sont tellement réitérées qu’elles sont presque permanentes.145 .

Parce qu’il est rarement exposé, insistons particulièrement sur ce fait, les sciences accaparées et orientées par les capitalistes, eux-mêmes simples agents, simples personnalisation du capital, créent aujourd’hui beaucoup plus de catastrophes, de ravages que de progrès utiles à l’humanité.

Ainsi ce basculement généralisé d’un « progrès », dont le contenu a certes toujours inclus une part horrifique, vers une situation où c’est l’horrifique qui l’emporte est caractéristique de la sénilité du capital. Il manifeste clairement, et c’est pourquoi il est important de remarquer ce phénomène historique, que le MPC a fait son temps », et qu’il ne faut en particulier, il faut le redire, certainement pas compter que la science actuelle, contrairement à ce qu’affirment ses thuriféraires, puisse lui trouver les moyens d’une cure de jouvence. Bien au contraire !

La sénilité du capital est bien l’aboutissement d’un processus historique au cours duquel le capital, par l’intermédiaire de ses agents les capitalistes, n’a cessé d’accentuer les contradictions qui le minent. Ce que Marx avait démontré, et ce dont il avait annoncé le résultat, par exemple dans ce passage du Capital dont nous avons déjà cité une partie : « dans l’agriculture moderne, de même que dans l’industrie des villes, l’accroissement de la productivité et le rendement supérieur du travail s’achètent au prix de la destruction et du tarissement de la force de travail. En outre, chaque progrès de l’agriculture capitaliste est un progrès non seulement dans l’art d’exploiter le travailleur, mais encore dans l’art de dépouiller le sol ; chaque progrès d’accroître sa fertilité pour un temps, un progrès dans la ruine de ses sources durables de fertilité. Plus un pays, les Etats Unis du Nord de l’Amérique par exemple, se développe sur la base de la grande industrie, plus ce procès de destruction s’accomplit rapidement. La production capitaliste ne développe donc la technique et la combinaison du procès de production sociale qu’en épuisant en même temps les deux sources d’où jaillit toute richesse : la terre et le travailleur »146.

Chaque progrès scientifique appliqué à la production, au travail donc, est aussi en même temps dans le MPC destruction, partie prenante d’un processus historique de destruction que ce progrès accentue inexorablement, jusqu’à condamner ce mode de production capitaliste qui l’a engendré. Ce qui a été et est toujours l’activité qui est au cœur de ce processus, c’est bien l’activité de production des conditions matérielles de la vie des hommes, c’est-à-dire le travail tel qu’il est conçu, organisé, exécuté par et dans les rapports de production (divisions sociales du travail), de possession, de propriété qui définissent et caractérisent le MPC. Rapports dans lesquels la science et les technologies, comme toutes les autres conditions de la production, l’organisation de la coopération entre des travailleurs réduits à un travail parcellaire par exemple, sont appropriées par le capital comme moyen de produire de la pl, des profits. Et c’est pourquoi, pour en finir avec l’ensemble des dégâts qui s’enchevêtrent les uns les autres dans le capitalisme contemporain, il convient de considérer qu’ils forment un tout, qu’ils sont le résultat de cette même activité humaine : le travail tel qu’il est conçu, organisé, exécuté dans les rapports de possession et de production capitalistes. C’est le fil directeur, le fil rouge à choisir pour unifier toutes les luttes éparpillées en une force unique capable d’abolir le MPC : abolir ces rapports pour abolir ce travail, et réciproquement.

Ce travail là est celui dont « l’évaporation », qui devrait être un grand progrès pour l’humanité, est une calamité pour le capitalisme puisqu’avec lui se tarit aussi la source de la pl (des profits donc) qui est son viatique. Cette situation est toute nouvelle dans l’histoire du capitalisme. Elle caractérise la crise chronique qui manifeste sa sénilité comme historiquement spécifique. En effet les crises « traditionnelles » qui jalonnent l’histoire du MPC étaient dues fondamentalement, au-delà des causes conjoncturelles immédiates qui les déclenchaient, par exemple un krach boursier, au déséquilibre structurel entre une accumulation du capital, des moyens de production et donc une augmentation de la production, toujours plus rapide et forte que la consommation des masses. Crises de suraccumulation du capital/sous-consommation des masses, du fait même de leur exploitation, dont la dernière en date fût la grande crise « presque finale » des années 30. « Presque » parce qu’en fait il restait encore de grandes réserves de gains de productivité (de pl relative) qui ont pu se réaliser après que la deuxième guerre mondiale ait fait place nette pour que le « fordisme »147 puisse se développer, en même temps que la fin des empires coloniaux facilitaient la troisième mondialisation du MPC148 et l’exploitation de masses prolétaires à très bas salaires. L’expansion du « fordisme », ce fût les dites « Trente Glorieuses » après guerre dans les pays ouest-européens et au Japon. Puis cette troisième mondialisation dite « libérale » permis une ultime croissance du capital, marquée par un gonflement rapide et gigantesque du capital financier fictif, et les multiples krachs qui en ont découlé149.

Ainsi ce que la sénilité du capital implique de nouveau, de particulièrement spécifique dans l’histoire du capitalisme, c’est qu’elle se manifeste par une crise qui n’est pas seulement et classiquement de suraccumulation/sous-consommation, mais, bien plus et bien pire pour le capital, une crise « d’évaporation » du travail. Une situation pour lui sans issue autre que sa « dissolution » comme nous l’avons montré Laquelle commence par le chaos généralisé qu’il est aisé de constater aujourd’hui partout. Partout dans le monde, et dans toutes les dimensions de la vie sociale. Partout la crise économique et sociale, partout les ravages écologiques, les misères et les famines, partout le fracas des guerres et des émeutes, des révoltes et des répressions brutales, partout des politiciens et gouvernements, menteurs, cyniques, des maffias politico-financières gérant des Etats de plus en plus autoritaires, renforçant leur mainmise sur tous les leviers du pouvoir, économiques, administratifs, policiers, juridiques, médiatiques, éducatifs, culturels, sportifs, etc. Partout un effondrement moral, éthique, intellectuel des classes bourgeoises en putréfaction150, et au-delà chez les nombreux individus qu’elles réussissent à influencer et dominer jusque dans les milieux populaires. Bref, un chaos total, généralisé, qui est bien la manifestation évidente de la sénilité du MPC en ce qu’il affecte toutes les structures matérielles et politiques, toutes les idéologies, toutes les classes sociales, tous les pays du monde.

Mais il n’y a pas que du négatif dans le chaos. Dans la mythologie grecque, le « khaos » n’est pas la fin d’un monde, mais son début : c’est à partir du « khaos » qu’ont été libérées des forces jusque-là étouffées qui ont accouché d’un monde civilisé. C’est bien d’ailleurs à travers de longues périodes de crises, de sénescence aboutissant à des chaos que se sont succédés les divers modes de production, les diverses civilisations. Et il est vrai que le chaos actuel n’a pas que des aspects négatifs puisqu’il est engendré par l’autodestruction du capital et la manifeste. Une destruction aujourd’hui hautement souhaitable, indispensable, et certaine. Reste cette inconnue : quel monde, quelle sorte de mode de production, de société lui succédera ?

Sur cette question, personne ne peut lire « dans les marmites de l’avenir » pour reprendre l’expression de Marx. Néanmoins, et sans faire de la science-fiction, il est possible de voir, dans la cause même du chaos, de la sénilité du capital, à savoir la diminution drastique de la quantité de travail nécessaire, la possibilité d’une autre société, débarrassée des tares du capitalisme, dans laquelle pourraient se développer des hommes riches de qualités supérieures. Nous en donnerons une esquisse générale plus loin.

Le fait est qu’aujourd’hui l’humanité a tout à fait le choix, mais ce seul choix :

Soit continuer à soutenir l’existence du capital, c’est-à-dire des rapports de production, de propriété, de possession qui le fonde, et alors c’est rechercher sa valorisation, sa croissance à tout prix, c’est l’accompagner dans son autodestruction apocalyptique, s’autodétruire avec lui. L’augmentation exponentielle des dépenses militaires et le fantastique potentiel destructeur des armements modernes, et là encore ce sont de purs produits de la science, sont un des signes les plus évidents des multiples antagonismes qui, s’accroissant, ont non seulement conduit au chaos, mais qui aussi peuvent conduire à une autodestruction de l’humanité.

Soit mettre à profit le chaos, c’est-à-dire mettre à profit les difficultés où se trouve le capital pour maintenir son existence, notamment les antagonismes de classe qu’il est obligé pour cela d’accentuer, donc les mécontentements, les révoltes de populations frappées par la dégradation de toutes leurs conditions de vie. Mettre à profit, c’est-à-dire passer d’une destruction subie à une destruction organisée de telle sorte qu’elle engendre un nouveau mode de production. L’histoire de l’humanité a d’ailleurs toujours avancé de la sorte. Elle a toujours été une succession de nouveaux modes de production qui trouvaient chacun leurs racines dans celui qui les précédaient et étaient arrivés à leur stade sénile. C’est le côté positif du capitalisme que d’avoir produit ces racines, en faisant « évaporer » le travail productif, contraint, nécessaire, ce qui à la fois le détruit et constitue la condition matérielle essentielle, indispensable même, du nouveau monde, enfin communiste – car une société communiste n’a encore jamais existé151 – qui pourra lui succéder.

Deux voies donc, et seulement deux, pour l’avenir de l’humanité. L’une, suicidaire, l’autre révolutionnaire, communiste, c’est-à-dire œuvrant à sur l’abolition des rapports de possession et de production qui fondent le capitalisme, et donc sur la « fin » du type de travail, contraint, aliéné, et absolument destructeur des conditions de vie qui en découle, laquelle a été rendue possible par le capitalisme lui-même.

CHAPITRE 4. SORTIR DU CHAOS.

Le constat du chaos est évident et assez largement partagé. Mais bien évidemment arrivent immédiatement les questions concernant les causes de ce chaos, d’où découlent celles de savoir comment y remédier. Et alors on se trouve face à ce chaos intellectuel, idéologique et politique qui fait partis du chaos général. On peut néanmoins y discerner les deux courants principaux évoqués ci-dessus, dont nous allons détailler, au-delà des multiples sous-courants particuliers qui les composent, les caractéristiques principales.

Un premier courant qui prétend abolir le chaos en clamant sans cesse « union », « cohésion sociale », « vivre ensemble », et assure pouvoir rétablir une unité sociale sur la base d’un nationalisme exalté et, pratiquement, sur la force d’une volonté politique qui userait d’une autorité renforcée de l’Etat. Un Etat donc à forte tendance despotique, voire plus ou moins de type fasciste, totalitaire. Une telle volonté politique, qui ne fait que poser un lourd couvercle idéologique, médiatique et policier sur toutes les contradictions et antagonismes sociaux n’en règle évidemment aucun. C’est comme vouloir faire rentrer de force la pâte dentifrice dans le tube ! Nous allons y revenir.

Un deuxième courant qui, par une volonté politique toute différente, cherche au contraire à s’attaquer aux causes du chaos, c’est-à-dire, comme nous l’avons vu, au capital devenu sénile, irréversiblement destructeur des hommes et de la nature, en promouvant dans le même mouvement la construction d’une nouvelle société, d’une réelle communauté (réelle, c’est-à-dire fondée sur des intérêts réellement communs, universels). Nous allons aussi y revenir pour essayer de clarifier cette perspective, cette recherche encore balbutiante, fragile, ce qui est bien normal puisqu’il s’agit de comprendre une situation nouvelle dans l’histoire, celle de la sénilité du capitalisme, et donc aussi de trouver des solutions concrètes nouvelles et révolutionnaires pour passer d’un mode de production à un autre qui n’a encore jamais existé, et qu’il faut donc inventer à partir des conditions actuelles. Ce qui n’a néanmoins rien d’utopique puisque les bases matérielles de cette nouvelle société, que nous appelons communiste bien que ce mot ait été galvaudé, dévoyé, sali par le stalinisme, sont déjà largement présentes dans ce capitalisme sénile.

4.1. Vers un nouveau fascisme ?

A voir la montée des partis d’extrême droite dans le monde, et notamment en Europe, il est tentant, et beaucoup le font, de faire un parallèle avec la poussée fasciste des années 30 : même cause, une profonde crise systémique, mêmes effets : tout recommencerait comme alors. Examiner l’éventuelle pertinence de ce scénario – qui ne serait d’ailleurs pas une farce succédant à une tragédie, comme le disait Marx à propos des répétitions historiques telle celle des deux Napoléon – va être utile pour comprendre la situation politique actuelle. Pour ce faire il faut rappeler brièvement ce qu’était le fascisme des années 30152.

4.1.1. L’expérience historique du fascisme.

L’histoire de la montée des fascismes en Europe dans les années 30 est bien connue, ainsi que ses causes immédiates : la grande crise avec son cortège de chômeurs, de petits bourgeois déclassés et de petits patrons ruinés (des proies faciles pour les nationalistes), les traités d’après-guerre, très humiliants et très durs pour les vaincus, notamment l’Allemagne, et jugés injustes par une Italie s’estimant mal récompensée de s’être rangée du côté franco-anglais, et, bien sûr, la grande peur panique des bourgeoisies face aux succès de la révolution bolchevique et à la poussée de mouvements revendicatifs prolétaires massifs, et souvent à forte composante révolutionnaire comme ce fût le cas du soulèvement spartakiste en Allemagne, ou de celui des Conseils Ouvriers en Italie. Une grande peur qui les amena à soutenir puissamment les différentes organisations d’extrême droite et/ou fascistes qui opposaient le nationalisme au communisme comme moyen de sortir de la crise et de servir les intérêts du peuple.

Ce qui est en général beaucoup moins expliqué, c’est la base idéologique qui a conduit des masses populaires numériquement importantes à sympathiser, puis à adhérer au fascisme, souvent avec enthousiasme aux débuts avant que l’expérience de l’inanité du programme fasciste, les déconvenues, les répressions, les guerres et les défaites ne viennent doucher leur engouement initial. Car, contrairement à une simple dictature militaro-policière, comme il y en a eu et comme il en existe encore beaucoup, les fascismes en Allemagne comme en Italie notamment, ont eu une base de masse153, ils ont d’abord été un surgissement « d’en bas » de larges fractions des masses populaires contre « l’élite » bourgeoise au pouvoir, cette « caste », cet « establishment » arrogant, cynique et prédateur, régnant au nom d’une démocratie et de « valeurs » humanistes qu’ils bafouent en permanence sans vergogne aucune. Aussi, au-delà des circonstances historiques particulières qui ont nourri les mécontentements, la colère, la rage, les frustrations, et qui ont été la cause immédiate de ce surgissement, il faut se poser cette question : pourquoi ont elles accouché de cette forme politique : le fascisme ? Comme nous allons le rappeler, la réponse est à rechercher dans l’idéologie qui y a poussé et que génère automatiquement, spontanément le MPC : le nationalisme. Un nationalisme qui s’exacerbe, ou plutôt que des idéologues et des politiciens exacerbent, dans des circonstances de crise grave comme celle des années 20-30 en Europe, et comme celle d’aujourd’hui. Sa fonction est de détourner la colère des masses vers un soutien acharné au capitalisme national qui serait capable d’enrichir la Nation, donc soi-disant, le peuple constitué de tous les nationaux (considérés sous le critère idéologique du « droit du sang »), si des dirigeants, « cosmopolites » hier, « mondialistes » aujourd’hui, ces gens de « l’establishment », n’en avaient pas bradé les intérêts. Et si la critique de ce fondement du fascisme qu’est l’idéologie nationaliste n’a guère été développée, c’est bien sûr parce que ce serait alors critiquer l’idéologie sur laquelle, de tout temps, la bourgeoisie s’appuie, qu’elle promeut et tente d’imposer par tous les moyens, afin d’obtenir l’unité sociale mise à mal par les antagonismes de classe que génère le capitalisme. Critiquer le nationalisme, serait critiquer un des piliers idéologiques essentiel de la société capitaliste.

Or il n’y a pas de critique du fascisme qui tienne sans être aussi une critique de l’idéologie nationaliste, et par là du capitalisme.

Rappelons donc que l’idéologie nationaliste, c’est le fétichisme de la Nation154. Lequel consiste à l’imaginer comme une communauté réelle, concrète, ayant à défendre et promouvoir un intérêt général commun surpassant les intérêts particuliers des individus parce que condition même de leurs existences, de la meilleure satisfaction possible de leurs besoins dans un monde de rivalités permanentes, de luttes permanentes de tous contre tous155. Bref, vivre et prospérer le mieux possible nécessiterait d’être membre d’une Nation parfaitement unie afin d’être puissante, le plus possible, cela dans le suprême intérêt de tous ses membres faisant bloc.

Cette puissance nationale qui serait en même temps celle de chacun des membres de la soi-disant communauté nationale doit disposer de moyens qui l’organisent. Ce devrait être l’Etat, supposé dépositaire d’un intérêt dit général qui serait celui des membres de la Nation, à condition évidemment qu’il soit aux mains de véritables patriotes entièrement dévoués au service de cette Nation, et non pas, comme ceux-là de « l’establishment », qui mettent l’Etat à leur service.156. A cette condition l’Etat aurait la capacité de gérer le capital afin d’en faire l’instrument de la prospérité nationale. A tel point qu’il serait en quasi fusion avec le peuple puisque l’intérêt national qu’il représenterait alors effectivement serait réellement celui du peuple, et non plus celui de telle ou telle caste, groupe social ou classe ne défendant que des intérêts catégoriels.

On peut d’ailleurs remarquer que le rôle de plus en plus important que les sciences et technologies ont joué dans la production de la richesse a nourri l’idée dans la conscience des masses populaires que celle-ci est le fait du capital lui-même qui les a mises de son côté et développées à sa façon. De sorte que les travailleurs dominés par cette énorme puissance scientifique incarnée dans la machinerie hyper puissante du capitalisme moderne, semblent n’être eux-mêmes plus grand-chose dans la production des richesses, et sont poussés à considérer que leur sort dépend de cette puissance et donc du capital et des capitalistes qui la possède et qui les emploient. Ce que ne manquent évidemment pas de leur seriner tous les porte-paroles de la bourgeoisie, politiques, médiatiques, économistes, etc. De sorte que, constatant la dégradation de leurs conditions de travail et de vie, il arrive que certains, beaucoup même, soient portés d’en faire porter la responsabilité aux capitalistes non pas en tant que tels, mais en tant que « méchants » capitalistes « mondialistes » qui délocalisent les usines au lieu d’être nationalistes, préférant faire travailler des immigrés plutôt que des nationaux, ouvrant grand les frontières aux produits étrangers plutôt que de favoriser les productions nationales, etc. Et, a contrario ils en arrivent à imaginer qu’il pourrait y avoir un « bon capitalisme » qui, dirigé par un « bon gouvernement » pourrait être au service du peuple en même temps que du capital national, répartir équitablement les richesses, assurer à tous et à toutes une vie heureuse. C’est que le rapport salarial « accoutume le travailleur à voir sa seule chance de salut dans l’enrichissement de son maître »157, que « tant qu’il est salarié, son sort dépend du capital. Telle est la communauté d’intérêt tant vantée de l’ouvrier et du capitaliste »158. D’une façon générale le fait d’être totalement dépossédé des moyens de produire les conditions de leur existence pousse les masses populaires à attendre de l’Etat, organe du capital en général dans le périmètre spatial qu’il contrôle, mais supposé maître de l’économie, qu’il les lui fournisse. C’est une source évidente de ce fétichisme de l’Etat159, ou étatisme, qui pourrit la conscience des travailleurs.

Or, et pour résumer, nationalisme et étatisme sont des idéologies qui relèvent du fétichisme parce que :

-1) La Nation n’est pas une réelle communauté, mais une idée fantasmée de communauté, certes fondée sur certains caractères communs (langue, territoire, histoire, coutumes, etc.), mais qui ne sauraient faire oublier que la réalité du MPC est faite de concurrence généralisée, d’intérêts privés contradictoires, d’antagonismes de classes de plus en plus accentués et violents.

-2) L’intérêt national, dit aussi intérêt général, c’est d’abord et avant tout l’intérêt du capital. L’intérêt général que l’Etat est supposé représenter, organiser et promouvoir n’est en fait que celui du capital en général (reproduction des conditions générales, économiques, sociales, éducatives, etc., de la valorisation du capital), lequel peut de ce point de vue s’opposer à tel ou tel capital particulier. Au nom de cet intérêt général cet Etat peut même prendre des mesures et faire voter des lois qui ne plaisent pas au patronat, mais qui assurent dans les moments de fortes luttes prolétaires ou, plus largement, populaires, par quelques concessions, la paix sociale et la pérennité du MPC (comme par exemple en France à la Libération, ou avec les Accords de Grenelle en 1968) et c’est ce qui peut le faire prendre pour intérêt général par les masses populaires elles-mêmes.

-3) L’Etat ne peut nullement diriger la reproduction du capital, puisqu’au contraire ce sont les conditions de cette reproduction, à savoir la production du maximum de pl, qui dirigent l’Etat comme tous les capitalistes. Il ne peut que l’organiser du mieux possible. Dans le MPC, ce sont « la production et ses rapports qui régissent l’homme au lieu d’être régis par lui. »160. La production, c’est la production de pl, ses rapports, ce sont les rapports de possession/dépossession des conditions de la production, ce sont eux qui engendrent automatiquement cette production particulière. L’Etat ne peut que réunir plus ou moins bien les conditions de la valorisation du capital. Il ne peut rien contre l’aggravation des contradictions intrinsèques, dont nous avons vu les principales, par lesquelles le capital, contradiction en actes et en procès, produit lui-même sa « dissolution ».

Le fascisme est donc un phénomène spécifique du MPC parce qu’il est fondé sur des idéologies propre au MPC : un nationalisme, poussé jusqu’au racisme le plus extrême, et un étatisme, poussé jusqu’au totalitarisme. Ainsi fondé, « le fascisme n’est pas le contraire de la démocratie, mais son développement en temps de crise » (Bertolt Brecht). Car en temps de crise la bourgeoisie a besoin plus que jamais de renforcer à tout prix l’unité nationale, que ce soit par une propagande qui rende les étrangers, les cosmopolites, les « mondialistes » responsables de cette crise, et que ce soit aussi par un Etat qui écrase les révoltes prolétaires, quitte à en laisser les rênes à d’autres qui ne sont pas issus de ses rangs (des Hitler, des Mussolini par exemple), mais qui n’hésitent pas à user de tous les moyens pour écraser son ennemi principal : les prolétaires, les communistes. Que ceux-là usent des plus grandes violences pour éliminer toute opposition, pratiquent l’épuration ethnique, le génocide, ne saurait la gêner puisqu’elle l’a toujours fait, depuis ses origines avec l’esclavage et l’élimination systématique des autochtones indiens dans la première démocratie, les USA, jusqu’à aujourd’hui comme on le voit, par exemple en Palestine, en passant par toutes les horreurs coloniales.

Bref, le fascisme n’invente rien mais pousse à bout, exacerbe au plus haut point des idéologies et des pratiques générées par le MPC et ses intellectuels organiques, pour reprendre cette formule de Gramsci.

Ce « surgissement d’en bas » d’une masse hétérogène de petits et moyens bourgeois déclassés, de mécontents enragés d’être « oubliés » par l’Etat advient quand, apeurés, paniqués par les effets sur eux d’une crise du capitalisme moderne, ils constatent que l’Etat aux mains de « l’élite » bourgeoise ne joue pas le rôle que le fétichisme de l’Etat dont ils sont imbibés leur fait croire, devoir et pouvoir être le sien : être leur puissance, assurer les conditions de leur existence161. Ceux-là ne disent pas : l’Etat n’est pas ce que je pensais qu’il était, mais : s’il est impuissant à me servir, s’il m’abandonne au lieu de me faire vivre, c’est qu’il est mal gouverné. C’est bien ce que nous répètent les dirigeants et idéologues des extrêmes droites aujourd’hui, mais aussi ceux de l’extrême gauche parlementaire162.

Alors c’est la crise politique, le rejet de l’élite bourgeoise traditionnelle, avec son alternance droite-gauche qui ne change jamais rien au système et à ses tares. On exige le grand « coup de balai », que s’en aillent de la tête de l’Etat tous ces incapables de redresser la situation, mais si capables de se servir de l’Etat pour s’enrichir, eux, leurs familles, leurs amis, leurs clientèles et les capitalistes. Cette masse hétéroclite de mécontents enragés, pleins de peurs (de la crise, des immigrés, des voleurs, des révolutionnaires, des homosexuels, et tous les « différents » en général parce que pour eux différences signifient désunion, désordres, troubles, « chienlit », et donc faiblesse de la Nation, catastrophe) s’imaginent que c’est simplement parce que l’Etat est aux mains de politiciens immoraux et corrompus, ne défendant que leurs intérêts et ceux de leur maître la Finance, mondialisée et donc apatride (cosmopolite disait-on dans les années 30), bradant l’intérêt national à une bureaucratie européenne hors sol, aux mains des lobbies – et tout cela sont des évidences bien visibles – des politiciens qui donc ne les représentent pas, ne résolvent pas leurs problèmes, ne s’y intéressent même pas : bref, les abandonne (ce « sentiment d’abandon » comme disent les sociologues est évidemment l’apanage de ceux qui attendent tout de l’Etat).

La solution serait donc ce grand « coup de balai » qui permettrait de confier l’Etat à de bons chefs, probes, déterminés à nettoyer les écuries d’Augias, cette pétaudière politicienne, aptes à représenter vraiment le « Tous » que serait la Nation, de renforcer son unité pour qu’elle défende ses intérêts dans ce monde rempli de concurrents (toujours fourbes et déloyaux par définition), de financiers cosmopolites, d’étrangers envahissants, coucous voulant prendre votre place dans le nid national et profiter de vos « acquis sociaux », d’ennemis complotant dans l’ombre votre perte (les « explications » complotistes se répandent aujourd’hui facilement à travers internet et les « réseaux sociaux »).

Ainsi dans les années 20 et 30 les fascistes proclamaient sur tous les tons qu’eux sauraient restaurer la puissance de la Nation, en la sortant des griffes des communistes inféodés à Moscou que des financiers cosmopolites (les juifs notamment pour les nazis et pétainistes), et en soutenant les « bons capitalistes »163, ceux qui acceptaient d’investir vertueusement pour et dans la Patrie. Ceux-là seraient aussi protégés des concurrents étrangers par un protectionnisme renforcé. Tout opposant à cette soi-disant restauration sera évidemment stigmatisé, voire condamné et puni, comme antipatriote, déserteur, agent de l’étranger. Ainsi on aurait l’union pour le bien commun au lieu de la dispute pour les postes, l’ordre et l’efficacité au lieu de la gabegie, l’honnêteté au lieu des turpitudes, la volonté au lieu de l’abandon, et, récompense finale, la puissance au lieu de l’impuissance, la victoire au lieu des défaites.

A leurs débuts les fascismes, notamment allemand et italiens présentaient un programme qui s’affirmait social parce que national, parce que seule une nation unie pourrait être puissante, et l’étant, être riche en faveur de tous ses membres. Un programme donc qui présentait quelques propositions de gauche.

En Italie, en 1919, sont fondés les premiers « Faisceaux ». Le 23 mars 1919 à la réunion de San Sepulcro, à Milan, les premiers fascistes formulent le premier programme du fascisme et réclament notamment « l’institution du suffrage universel avec représentation proportionnelle et vote des femmes ; l’institution du référendum populaire […..] ; l'abolition du Sénat, des titres de noblesse, de la police politique, du service militaire obligatoire ; la liberté de pensée, de conscience de religion, de la presse, de la propagande […….], la suppression de toute spéculation boursière, un impôt et un prélèvement sur le capital, la confiscation des biens des congrégations religieuses […….] ; la journée de 8 heures, la participation des travailleurs à la gestion des entreprises, la remise de la terre aux paysans ….. »164. A la même époque Mussolini écrivait : « Etre le chef des mécontents. Telle est la vie. Si vous ne pouvez pas vous asseoir à la table des dominateurs, des rassasiés, des convives du banquet, allez dans les cuisines et poussez à la révolte les plongeurs et les serveurs auxquels on jette les restes, aiguillonnez les domestiques. »165

Si on regarde le programme nazi des débuts on trouvera, par exemple :

- La critique des ploutocrates et cosmopolites (les "mauvais capitalistes"), qu'il faut éliminer.

- Le nationalisme et le militarisme présentés dans une version "de gauche", comme une lutte contre les trusts internationaux qui vampirisent le peuple allemand grâce au traité de Versailles (les réparations, l'occupation de la Ruhr). Ce que le Parti Communiste allemand dénonçait aussi.

- L'antiparlementarisme fondé sur une dénonciation de la gabegie, de la corrup­tion, de l'impuissance de ce système, constat indéniable que partageaient, à juste titre nombre de prolétaires.

- L'affirmation que le peuple peut et doit user de la violence pour chasser les profiteurs de la tête de l'Etat.

Ces programmes à connotations socialistes permettaient de mobiliser le peuple. Avec bien sûr beaucoup de démagogie. Le fascisme n’est pas d’abord créé par le grand capital, même si une fraction de celui-ci le soutient, comme en France aujourd’hui le milliardaire Bolloré. Mais les fascistes ne pouvaient pas créer une Nation puissante et riche qui puisse, selon leurs promesses, enrichir tous ses membres, sans développer le capitalisme national, donc sans s’appuyer sur les capitalistes nationaux. Lesquels seraient convaincus d’appuyer le fascisme par ces promesses de développement dont ils bénéficieraient au premier chef. Mais pour cela il leur fallait entreprendre de liquider cette aile gauche qui leur avait servi à s’attirer des sympathies populaires en prétendant pouvoir associer réellement « national » et « socialiste ». Par exemple en Allemagne, c'est dès 1927 que les nazis commencent à abandonner les points de leur programme qui pouvaient déplaire aux capitalistes. En 1930 la quasi-totalité de la droite bourgeoise traditionnelle les a rejoints166. Six mois après l'arrivée de Hitler au pouvoir (30-01-1933) un des chefs de l'aile gauche des nazis, Rohm, est très désappointé et le fait savoir : "Rien du programme de Hitler n'a été exécuté: pas de partage des bénéfices capitalistes, pas de nationalisation de l'industrie ni de réduction des intérêts des dettes agraires, pas de suppression des grands magasins."167 Rohm veut l'exécution du programme nazi, la "seconde révolution" après celle de la prise du pouvoir. Il est exécuté ainsi que des centaines de dirigeants des S.A., la puissante milice que Rohm dirigeait, et aussi Gregor Strasser l’influent, habile et populaire théoricien du « socialisme » nationaliste, tous deux grands amis de Hitler depuis les débuts du nazisme. Ce fut la célèbre Nuit des Longs Couteaux (30-6-34) par laquelle Hitler paya le prix qui scella son alliance totale avec la bourgeoisie allemande, l'armée et le grand capital.

Cette alliance grande bourgeoisie-fascisme fait penser à cette célèbre formule de Marx à propos de la prise du pouvoir par Napoléon III : « Pour sauver sa bourse168, la bourgeoisie doit nécessairement perdre sa couronne et le glaive qui doit la protéger du prolétariat est nécessairement aussi une épée de Damoclès suspendue au dessus de sa tête. »169. La fameuse épée a fait son œuvre, et, entrainée par les nazis dans la catastrophe que l’on sait, la bourgeoisie allemande a pu méditer cette autre appréciation de Marx : « assurément la bourgeoisie ne peut que craindre la stupidité des masses tant qu’elles restent conservatrices, et leur intelligence dès qu’elles deviennent révolutionnaires. »170

Une fois au pouvoir les dirigeants fascistes vont entreprendre de mettre en place une organisation de la société qui, selon eux, devait réaliser leur promesse d’ordre, d’unité, de puissance et de bien être pour tous. Ils pensent cette unité comme non seulement strictement nationale, au point d’être ultra-raciste pour les nazis, mais aussi comme une fusion organique Etat-Peuple. Fusion que réaliserait la suppression de toutes les médiations politiques, tel que, par exemple, le Parlement traditionnel, de sorte que l’Etat serait directement l’expression de la volonté populaire en étendant ses tentacules dans le peuple par le biais de multiples organisations para étatiques : des corporations professionnelles remplaçant les syndicats, des organisations par catégories sociales, jeunes, femmes, retraités, etc., toutes classes ainsi confondues au sein de chacune de ces corporations, et formant ensemble un « faisceau » dont chaque composante n’est qu’un élément, une partie du Tout qu’ils formeraient ainsi réunis en « faisceau ». Tout qui serait à la fois Peuple, Etat, Nation, une unité incarnée par Un Chef. Tout qui, ayant ainsi éliminé, purement formellement, toutes divisions catégorielles ou/et de classe, peut prétendre alors servir et réaliser un intérêt non plus général mais commun. Car évidemment si on imagine que par le seul effet d’une organisation sociale qui ne change rien des contradictions et antagonismes réels on réalise la fusion Peuple, Etat, Nation, alors il n’y a plus aussi, du fait de cette unité, qu’un intérêt unique. » !

En réalité chacun est obligé par le système fasciste de devenir un pion de l’Etat. Il est quasiment obligatoire d’adhérer à une des branches du faisceau, d’en faire partie, ou sinon on est déclaré être antinational, antipatriote, se mettre soi-même au ban de la société, et, d’y être alors souvent effectivement mis en étant envoyé dans un camp de concentration. Quand chaque individu est sommé d’être ainsi un élément du tout que formerait l’Etat-Nation, en fait un pion de l’Etat seule réalité concrète de cet attelage, c’est que l’Etat s’insinue partout, s’introduit dans les moindres recoins de la société civile. Mussolini avait d’ailleurs cette formule : « Tout pour l’Etat, rien hors de l’Etat, rien contre l’Etat ». L’Etat serait la Nation incarnée, l’Unité, l’Ordre, la Puissance de tous. Mais affirmer une unité et un intérêt unique purement fantasmés, idéologiques, ne résout rien des contradictions et antagonismes réels qui caractérisent le MPC. Les nier au lieu d’essayer de les résoudre concrètement ne fait au contraire que les aggraver, en même temps qu’obliger le pouvoir fasciste à accentuer la répression, seul moyen à sa disposition pour tenter d’unifier ce qui est objectivement divisé. Il ne fait qu’ajouter de la barbarie au chaos qu’il prétendait résoudre.

Ce bref résumé des fondements des fascismes des années 30 va maintenant nous être utile pour analyser en quoi la situation politique actuelle a, ou pas, des analogies avec celle de cette période, si donc la poussée des forces d’extrême droite pourrait déboucher sur ce même type de système politique appelé fascisme.

4.1.2. Science et totalitarisme.

Des analogies, il y en a, et même beaucoup. Mais bien des différences aussi.

Analogies évidentes : une crise économique profonde, avec tout ce que cela entraine comme peurs, rages, ressentiments, révoltes diverses qui se manifestent massivement, et souvent violemment, dans différentes fractions de la population, luttes de classe qui effraient bien sûr la bourgeoisie, mais aussi la petite bourgeoisie et tous ceux qui se voient descendre « l’échelle sociale », être déclassés, et même pour beaucoup tomber dans une misère qu’ils n’imaginaient pas devoir subir un jour. La gauche parlementaire, comme la droite ayant depuis longtemps fait la preuve de leur incapacité à enrayer cette crise et, notamment la gauche, de la trahison de leurs promesses électorales, il reste à ces gens, du moins tant qu’ils ne comprennent la cause de leur situation que comme tenant à de mauvais dirigeants de l’Etat, à voter pour l’extrême droite fascisante qui exacerbe les fétichismes de l’Etat et de la Nation. En effet ces mêmes fétichismes de la Nation comme Communauté et de l’Etat qui pourrait diriger le capital au service de celle-ci, subsistent aujourd’hui et, comme autrefois, s’accentuent en même temps que la crise. Et ils produisent toujours les mêmes effets : demande d’un Etat fort, au service exclusif des intérêts nationaux, du peuple national, capable de supprimer le chaos en rétablissant l’ordre et la sécurité, en imposant par la force l’unité nationale nécessaire pour faire face à tous les ennemis, ou considérés comme tels, extérieurs comme intérieurs. Et pour les néo-fascistes d’aujourd’hui, qui sont persuadés et s’autoproclament être les seuls vrais défenseurs de la Nation et des nationaux, tous ceux qui s’opposent à eux sont des déserteurs, ou pire des traitres, à punir sévèrement, ou à éliminer.

Bref, bien des éléments de la vieille idéologie fasciste sont là, en développement avec la crise de sénilité du capital. Pour autant comparaison n’est pas raison. En particulier la composante ultra nationaliste, si puissante dans le fascisme des années 30, ne peut se concrétiser autant aujourd’hui qu’alors. Cela pour cette raison essentielle qu’à l’époque actuelle, celle de la 3ème mondialisation171, il est impossible à une nation d’exister, sans même parler de se développer, sans insérer son appareil productif, son économie, dans la nouvelle division mondiale de la production capitaliste qui caractérise cette époque.

Une politique économique protectionniste (sans parler d’autarcie comme le voulaient les nazis) trouverait donc immédiatement ses limites. C’est bien pourquoi les Meloni en Italie, Le Pen en France et autres post fascistes ailleurs en Europe ont été obligées d’en rabattre sur leurs velléités nationalistes genre sortie de l’euro, Frexit, etc. Et d’en arriver à réduire et concentrer leur nationalisme sur la lutte contre les immigrés en général et l’islamisme en particulier, et d’en faire le point culminant de leur programme qui, pour le reste, reprend les vieux arguments, dits « populistes » par la bourgeoisie prétendument cultivée et compétente, qui sont de remplacer « l’establishment » à la tête de l’Etat par eux se présentant comme vrais patriotes, désintéressés, dévoués au service du peuple en l’étant à celui de la Nation.

Aujourd’hui, et beaucoup plus qu’hier, c’est la puissance scientifique qui assure la puissance économique, financière et militaire, dont elle se nourrit en retour. Et dans ce domaine il n’y a guère que deux ou trois pays qui puissent rivaliser pour la domination mondiale à laquelle pousse inexorablement la concentration toujours plus extrême des capitaux accumulés si massivement qu’il leur faut le marché mondial, toutes ses ressources et tous ses consommateurs, pour se reproduire encore de façon un peu élargie. Les USA, la puissance capitaliste pourtant encore dominante, ont eux-mêmes besoins d’alliés pour essayer de contenir la Chine, puissance montante et principale rivale, et achever de vaincre une Russie tentant de résister à un déclin déjà marqué par la défaite de l’URSS dans la « guerre froide » qui l’opposait au camp américain. De sorte que l’ultra nationalisme que tentent d’affirmer les forces d’extrême droite, plus ou moins fascisantes, des pays européens, pour ne parler que de ceux-là, ne pourrait pas en réalité s’émanciper du système de domination économique et politique dans lequel leurs pays sont inclus, en l’occurrence la domination des USA. Au « mieux » pourraient-elles imaginer un néofascisme européen, comme l’avait déjà tenté l’ex-nazi Otto Strasser (le frère de Gregor) après-guerre, ce qui supposerait l’abandon des nationalismes traditionnels et la création d’un nationalisme européen, toutes choses qui n’ont rien d’un tant soit peu réaliste. Bref, les politiciens d’extrême droite peuvent bien accuser la mondialisation en général et l’Europe « supranationale » et « libérale » en particulier d’être responsables de tous les maux dont souffrent les peuples européens, ils ne pourraient pas aller bien loin dans la mise en œuvre d’un ultranationalisme économique et politique fondant une société du type des sociétés fascistes des années 30 et supposé pouvoir relever le niveau de vie des peuples concernés.

Il n’en reste pas moins que le nationalisme reste une idéologie très prégnante qui peut être utilisée comme moyen encore puissant pour étouffer les antagonismes, les luttes de classe en leur opposant l’union (nationale) qui ferait la force (de tous). Et elle l’est à profusion. Car rien de plus facile pour prôner l’unité que de créer un ennemi soi-disant commun, menaçant et soi-disant cause des malheurs du peuple. Un ennemi antinational, ce fût les juifs pour les nazis, pétainistes et autres. Aujourd’hui dans les pays riches, ce sont les immigrés, ennemis venus de l’extérieur, particulièrement ceux qui sont qualifiés en Europe « d’islamistes », et les « gauchistes », qui désagrègent la société de l’intérieur. Et voilà l’ennemi : les islamo-gauchistes confondus en un seul bloc pour l’occasion ! Plus généralement, tout ce qui parait miner l’unité nécessaire pour faire une nation forte doit être éliminé, ainsi par exemple le « communautarisme » et le « wokisme ». Et la flamme nationaliste est attisée par tous les moyens, non seulement en attisant les haines et les violences contre tous les ennemis qui viennent d’être cités, mais en utilisant jusqu’aux compétitions sportives172 en passant par la « préférence nationale » et l’éducation dite « civique » et l’uniforme à l’école, les commémorations patriotiques, l’exploitation du moindre fait divers sordide, surtout s’il met en cause des non-blancs, tout est prétexte à incessamment bramer unité nationale, ordre, autorité comme moyens de conjurer le chaos. Comme si bramer ainsi, en y ajoutant en pratique le recours intensif aux moyens policiers, pouvait en quoi que ce soit réduire, pour ne pas dire supprimer, les effets délétères du capitalisme, les antagonismes réels qu’il développe. Lesquels ne cessent de se creuser, à tel point que l’extrême droite contemporaine n’envisage même pas aujourd’hui de fusionner, à l’instar du fascisme des années 30, le peuple et l’Etat en une organisation unique. Elle garde au contraire le peuple à distance, se méfie de tout ce qui pourrait apparaître comme une intervention directe du peuple dans les affaires de l’Etat, comme, par exemple, le RIC (référendum d’initiative citoyenne). En guise de fusion, il n’y a que la promesse que quand cette extrême droite dirigera l’Etat elle réalisera exactement ce qu’il y a de mieux pour le peuple, sera vraiment à son service exclusif, sans se servir elle-même, sans servir une classe particulière ni la finance mondialisée comme le fait « l’establishment ». Ce sera donc comme si c’était lui qui gouvernait. Ce qui, finalement, n’est que la prétention de toujours de la démocratie bourgeoise !

Aujourd’hui pour tenter de mettre l’Ordre à la place du chaos généralisé, l’arme concrète de la bourgeoisie c’est encore la science et les technologies mises au service de l’Etat, sa police et ses juges. Si, comme nous l’avons vu, les progrès de celles-ci ont épuisé leur capacité à augmenter la productivité de telle sorte à avoir une production de pl suffisante pour empêcher la baisse des taux de profit, ils permettent par contre toujours de perfectionner des moyens de surveillance, de contrôle, d’autorité et de domination sur les populations plus efficaces que jamais. C’est même aujourd’hui pour le capitalisme l’intérêt essentiel, et presque exclusif, de ces « progrès » : le moyen de contenir les révoltes diverses qui se multiplient et se renforcent du fait des terribles conséquences économiques et écologiques des dits progrès sur les populations. Ainsi les progrès des NTIC, jusqu’à l’IA aujourd’hui, sont surtout une arme de la bourgeoisie pour surveiller, contraindre et punir, partout, tout le temps, chaque travailleur dans les ateliers comme chaque passant dans la rue, tous les gestes comme tous les comportements, toutes les communications entre les personnes, la nuit comme le jour. Les NTIC équipent non seulement les entreprises, mais aussi les Etats pour qu’ils puissent tout savoir, et elles y parviennent presque : partout des capteurs, des caméras de surveillance et de reconnaissance faciale, des moyens sophistiqués d’intercepter, de trier, stocker toutes les communications numérisées, etc. Via les usages rendus quasi obligatoires d’Internet, des cartes de crédit, des smartphones, etc., Big Brother connait tout de vos relations, opinions, centres d’intérêts, relations, activités. De surcroît les NTIC équipent aussi les Etats pour perfectionner leurs armements en vue des guerres qu’attise la sénilité du capital et donc une concurrence de plus en plus acharnée pour capter une pl dont la production est mondialisée.

La capacité des NTIC de permettre à leurs maîtres de pénétrer, contrôler, manipuler les vies privées, et bien sûr tout particulièrement les organisations « subversives », ainsi, autre terrifiant usage, qu’à être un moyen de décerveler les individus n’est plus à démontrer. Il est aussi bien connu qu’en usant sans cesse des connexions numérisées, les usagers livrent eux-mêmes aux maîtres de ces réseaux tout sur leurs goûts, leurs centres d’intérêts, leurs activités, leurs agendas, leurs déplacements, leurs liens sociaux, leurs idées, leur santé, etc. Le « big data », c’est à dire le collectage, le croisement, le traitement et l’analyse de cette masse d’informations est le secteur le plus dynamique des nouvelles technologies. Il fournit à ces maître – et bien sûr à la police – une connaissance des individus dont la précision est proportionnelle à l’usage qu’ils font des innombrables services que leur proposent les Google (et plus largement toutes les filiales d’Alphabet Inc., sa maison mère), Meta (ex Facebook) et autres. L’ancien président de Google, Eric Schmidt, disait dans un discours en 2010 : « nous savons où vous êtes, nous savons où vous étiez, nous savons plus ou moins ce que vous pensez », et son fondateur, Larry Page, prédisait en 2004 : « Google serra inclus dans le cerveau des gens. Ils auront un implant, et quand ils penseront à quelque chose, Google leur donnera la réponse. »173 Bref, avec ces « outils » eux et les polices en savent assez pour perfectionner, raffiner formidablement toutes les manipulations publicitaires, idéologiques et politiques, ainsi que pour ficher, connaître et suivre à la trace tous ceux qu’ils veulent surveiller, punir et combattre. Et depuis ces déjà vieilles déclarations l’outil s’est terriblement perfectionné.

Sur ce plan les NTIC ne produisent pas un phénomène nouveau dans l’histoire du capitalisme. Mais il l’est néanmoins par son ampleur, sa puissance et son efficacité. Ainsi la Chine, par exemple, l’a poussé jusqu’à créer un système de « Crédit Social » par lequel les individus, espionnés dans tous leurs comportements, notamment par des moyens perfectionnés de reconnaissance faciale installés partout, dans les rues, les entreprises, les lieux recevant du public, etc., se voient attribuer des bons ou mauvais points qui déterminent des récompenses ou des sanctions ! Ce n’est pas seulement infantiliser les individus, ce qui ne serait qu’humiliant, c’est, bien pire, tendre vers un régime 100% techno-totalitaire.

Ainsi les sciences et les technologies telles qu’orientées et développées par le capital, si elles ne peuvent, comme nous l’avons vu, rien faire contre la sénilité du capital, sinon la prolonger quelque peu, ni donc résoudre le chaos, les désordres sociaux et les révoltes en tous genres qui en résultent, sont par contre d’une redoutable efficacité pour combattre celles-ci en les réprimant par la force. Plus généralement chaque manifestation du chaos, chaque revendication contre tel ou tel aspect du chaos se voient ainsi opposer une réponse policière. Par exemple, face au délabrement des hôpitaux, immédiatement saturés par la pandémie du Covid, la réponse fût partout dans le monde, enfermement des populations et contrôles policiers ; aux manifestations et protestations pacifiques type Gilets Jaunes, anti-Bassines, refus de la diminution des droits à la retraite, etc., sont opposées de violentes répressions policières, avec usage d’armes létales (les grenades LBD par exemple en France). Les lois se font de plus en plus répressives, éliminent méticuleusement, petit à petit, les quelques libertés publiques qui subsistent. Partout, tout le temps, la matraque plutôt que d’essayer de tarir la source des problèmes et des conflits. Conflits qui pourtant ne portent pas encore des revendications qui menaceraient le MPC dans son fondement, mais seulement sur quelques effets de sa sénilité. Mais c’est justement parce que sénile, il est trop affaibli pour les supporter. C’est là une autre manifestation de ce que le MPC a atteint ses limites.

Cette évolution du capitalisme vers un système politique totalitaire, armé de technologies ad hoc, c’est ce qu’engendre aujourd’hui un capital à bout de souffle pour sa défense. C’est la construction, déjà bien avancée, d’une nouvelle forme de la dictature bourgeoise qui, de plus ou moins masquée dans de nombreux pays par des formes jusqu’ici plus ou moins démocratiques, devient partout ouverte en prenant la forme d’un pouvoir techno-despotique. Une forme donc qui est loin de celle d’une soi-disant fusion Peuple national-Etat que prétendait organiser le fascisme des années 30. C’est au contraire l’affirmation d’une séparation accrue, une forme qu’on pourrait qualifier d’orwelienne, en référence au célèbre roman 1984. Laquelle est acceptée, voire demandée par une partie de la population qui s’imagine pouvoir être ainsi débarrassée des affres du chaos sans avoir à remettre en cause tous les besoins suscités en eux par le capitalisme, tels l’emploi (le travail), le salaire, la voiture, et toutes les consommations plus ou moins aliénantes et destructrices de la nature qu’il suscite également à profusion. Ce faisant ils ne font au contraire que contribuer aveuglément, sans le vouloir, à aggraver le chaos dont ils sont les victimes.

Alors il faut nous tourner maintenant vers cet autre courant qui, quoique encore embryonnaire et tâtonnant, cherche une solution et les moyens pratiques (type d’organisation, formes de luttes, objectifs intermédiaires, alliances, tactique, stratégie) ad hoc qui permettraient de sortir du chaos en s’en prenant à sa cause. Encore faut-il la reconnaitre, ce qui ne peut être que le résultat d’un processus au cours duquel, à travers de multiples luttes et expériences, et les bilans et réflexions qu’on peut en tirer, cette prise de conscience peut s’effectuer. Néanmoins on ne part pas de zéro dans ce processus puisque le marxisme nous fournit déjà non seulement l’analyse de ce qu’est le capitalisme dans son fondement comme dans l’inéluctabilité des effets qui en découlent, mais aussi en quoi il produit lui-même les moyens matériels d’en sortir. Reste à en trouver les moyens politiques, pratiques dans le cours du processus qui va des révoltes partielles et dispersées d’aujourd’hui à la nécessaire révolution future.

Voyons ici seulement ce que nous dit l’analyse marxiste du capitalisme et de son abolition.

4.2. Destruction et construction.

Le chaos contemporain c’est la destruction du monde, société, hommes, nature, comme effet de l’autodestruction du capital. Il est le résultat de l’aggravation de toutes les contradictions inhérentes au MPC, facteurs de cette autodestruction, qui ont été exposées dans les chapitres précédents, où il a été aussi montré que toutes les limites auxquelles se heurte aujourd’hui l’existence du capital se rattachent à cette cause fondamentale : la diminution drastique de la quantité du travail qui produit la pl, essentiellement le travail ouvrier, ce qui le contraint, par l’intermédiaire de ses fonctionnaires, à chercher la relance de cette production par l’accentuation de l’exploitation, et cela jusqu’à leur destruction, des deux sources de la richesse : les hommes et la nature. Mais cela n’est que la partie négative de la situation. Car la baisse de la quantité de travail, si elle est létale pour le capital, est en même temps une formidable et magnifique opportunité pour libérer les hommes qui y sont contraints, et pour qui, très majoritairement, ce travail est un fardeau, un joug, une limite à leur plein et libre développement. D’ailleurs ce travail, le travail tel qu’il est historiquement déterminé par les rapports de production capitalistes, n’est pas seulement ce fardeau, cette aliénation des individus, mais il est aussi l’activité qui détruit la nature. Le réduire jusqu’à l’éliminer, c’est donc en quelque sorte faire coup double : libre développement des hommes et sauvetage de la nature, l’un n’allant évidemment pas sans l’autre.

Ainsi, s’il y a bien au fondement du chaos contemporain la diminution drastique de la quantité de travail productif de pl, celle-ci est à la fois cause de la « dissolution du capital par lui-même » et possibilité de créer une nouvelle société fondée sur la libre activité, le libre développement des hommes dans une autre conception, alors qualitative, de la richesse et des besoins. Il y a donc dans la cause fondamentale de ce chaos bien du positif puisqu’il y a à la fois ce qui détruit le MPC et ce qui peut permettre de construire cette nouvelle société, pour peu qu’il y ait suffisamment d’hommes qui le veuillent. C’est-à-dire qui veuillent empêcher les capitalistes de pouvoir préférer l’apocalypse, et nous y entrainer tous de force avec lui, plutôt que d’admettre que leur règne, en fait celui du capital dont ils ne sont que les agents, est de toute façon terminé.

Il s’agit donc, pour pouvoir agir efficacement, donc sur la base d’une claire compréhension de la situation concrète créée par la sénilité du capital, de comprendre que la cause de ce chaos contemporain, cet enchevêtrement d’antagonismes, de crises et de désastres qui se renforcent mutuellement, réciproquement, et provoquent tous ensemble l’effondrement du vieux monde capitaliste, est aussi ce qui pourra permettre de sortir du dit chaos, de le remplacer par une nouvelle société qu’il serait normal d’appeler communiste, bien que les staliniens aient très malheureusement galvaudé le terme et l’idée même de communisme. Cette nécessaire compréhension par la masse des révoltés, mais qui le sont aujourd’hui seulement, le plus souvent, plus contre tel ou tel aspect particulier du chaos, contre tel ou tel effet de la sénilité du capital que contre le capital lui-même, ne se fera évidemment pas spontanément, immédiatement, mais au cours des expériences de leurs luttes. Mais c’est une tâche qui doit dès aujourd’hui être entreprise pour contribuer à construire une force de combat unifiée, pas seulement des forces contre tel ou tel aspect du chaos, mais une force contre le chaos lui-même, en tant qu’il est généré dans tous ses aspects particuliers par la même cause : la sénilité du capital. Une force pas seulement négativement anticapitaliste, ce qui est bien vague, mais positivement communiste, parce qu’elle aura compris que ce qui cause la sénilité du capital est en même temps le moyen matériel du communisme en son sens vrai : une réelle communauté d’hommes libres, sans classes, ni Etat séparé les dominant.

4.2.1. Erreur sur le diagnostic, erreur sur la solution.

Comprendre les origines du chaos dans la sénilité du MPC, comprendre alors la nécessité de le détruire avant qu’il nous détruise, c’est là évidemment une sérieuse difficulté, quoi qu’il soit tout à fait possible de connaitre, depuis Marx, ce que sont les fondements du MPC, à savoir ses rapports de production, de possession, de propriété, et pourquoi les conditions sont réunies pour les abolir puisqu’ils sont déjà en train de se dissoudrent du fait que le travail qui les reproduit, est en voie de disparition avancée.

Or si l’ignorance de ces fondements est totale du côté des forces réactionnaires que nous venons d’évoquer dans la section 4.1 ci-dessus, et qui s’imaginent pouvoir perpétuer, voire revitaliser le MPC par le moyen d’un despotisme totalitaire scientifico-policier, elle est aussi souvent le fait de forces réformistes et légalistes dites pourtant « de gauche », voire « d’extrême gauche » par la bourgeoisie et ses médias (autant dire la quasi-totalité d’entre eux), qui s’affichent comme virulents critiques du capitalisme. Leurs positions critiques ne sont pas toutes négligeables, mais ne s’en prennent, dans le meilleur des cas, qu’à certains effets de la sénilité du capital. Elles prétendent pouvoir les corriger, tout en ne s’attaquant pas aux fondements du capital, à ses rapports sociaux. C’est pourquoi d’ailleurs que, chaque fois que de telles forces sont arrivées au pouvoir, elles ont dû rapidement s’incliner devant les exigences de la valorisation du capital.

Pourquoi ? D’abord, c’est une erreur de diagnostic. Ne prenons qu’un exemple. Celui du principal objectif que se fixe en général cette gauche : améliorer, par des lois ad hoc, le sort du peuple en diminuant les inégalités criantes de revenus et de l’accès aux biens et services fondamentaux (logement, santé, éducation, etc.). Certes cela a pu donner pendant un temps, à certaines époques, dans certaines circonstances (par exemple, en France, avec le Font Populaire en 1936, ou à la Libération), quelques résultats appréciés. Mais cela n’a nullement empêché après ces quelques moments de progrès, l’augmentation continue de l’exploitation des prolétaires, ni la marche en avant du capitalisme dans des destructions toujours plus graves et massives des hommes et de la nature dont nous voyons les résultats catastrophiques et l’aggravation inexorable aujourd’hui. Car évidemment critiquer les inégalités sans toucher à leurs fondements dans les rapports sociaux, c’est parler pour ne rien faire de sérieux, de durable. Et de fait les inégalités, en dehors de courtes périodes où elles ont un moment été réduites, n’ont cessé de s’accroitre en même temps que la croissance et l’accumulation du capital, ainsi que la concentration dans les mains de la bourgeoisie des conditions de la production et de la vie en général. Et aujourd’hui encore la gauche proclame que son programme c’est de prendre aux riches pour donner aux pauvres, et non pas d’abolir ce qui fait que les riches et les pauvres le sont, que les inégalités s’accroissent. Ceci de plus à un moment où la sénilité du capital sonne le glas de tous les projets de réduction des inégalités, dits « réformistes », de la gauche qui seraient emportés par une crise financière et économique (comme ce fût déjà le cas après 1981 en France). Aujourd’hui il s’agit même pour le capital sénile de revenir sur les « acquis ». Mais l’extrême gauche parlementaire et légaliste ne comprenant rien à la situation actuelle du MPC, à sa sénilité avancée, continue à affirmer que tous les maux dont souffre le peuple aujourd’hui « trouvent leur commune origine dans la caractéristique actuelle de notre époque : la domination sans partage du capital financier dans le monde »174. La Finance, l’argent-roi, voilà l’ennemi toujours vainement proclamé. Et encore, seulement sa domination, ses excès, son exubérance. Elle, mais pas le « bon » capital industriel et national, qu’il faut au contraire promouvoir pour, et toujours, produire des richesses que la gauche fera ensuite « ruisseler » par décret vers le peuple au moyen de l’autorité de l’Etat dirigé par elle ! Et ainsi on aurait une société harmonieuse, le bien être, l’ordre et la sécurité pour tous. Par la loi, par décret, cela rappelle que déjà Marx en son temps avait fustigé un « Monsieur Heizen (qui) a résolu toutes les difficultés [……] réalisant sous la forme de décrets d’Etat le vœu pieux de tous les braves gens qui est que nul ne puisse avoir trop ni trop peu [……..] Et c’est de cette manière grandiose que Mr. Heizen a résolu tous les conflits économiques […….] à la façon dont les braves gens conçoivent l’équité. »175

Ainsi, il y a erreur de diagnostic, ignorance totale de ce qu’est le capital et sa sénilité, de sa cause, donc de celle du chaos généralisé, et ne pouvant que s’aggraver, que prétend surmonter cette gauche réformiste et légaliste. Evidemment une erreur de diagnostic entraine inévitablement des erreurs dans les remèdes proposés. Citons en deux :

-1) Faire du capital financier la cible principale, l’ennemi dont il suffirait de réduire la puissance, voire d’étatiser plus ou moins comme en 1981 en France, c’est s’attaquer, à une forme superficielle du capital, sans même pouvoir la réduire et encore moins la détruire puisque ce serait la ruine du système de crédit et de la circulation de l’argent dont dépend le capital productif, via les Bourses, les Banques et autres organes financiers type hedges funds, et dont il dépend d’autant plus aujourd’hui que le capital sénile repose sur un gigantesque monceau de dettes, et qu’il lui faut toujours plus emprunter, comme un drogué qui doit toujours augmenter ses doses, donc toujours subir les exigences du capital financier et accroître sa masse. Certes, c’est une cible bien visible puisque c’est là que s’accumulent les profits qui, de plus en plus, ne sont pas réinvestis dans une activité productive, ainsi que les intérêts des emprunts et que les financiers « s’enrichissent en dormant » (mais aussi cauchemardent lors des krachs). Et d’autant plus visible que les écarts de fortunes et leurs concentrations en quelques mains sont devenus énormes. C’est donc une cible aisément critiquable. Forme visible d’un enrichissement qui parait sans cause sérieuse, fruit le plus souvent d’héritages, de manœuvres boursières, de spéculations et de corruptions, cette forme argent du capital est, disait Marx, « la cible la plus proche d’une critique superficielle […….], la cible la plus facile pour les socialistes vulgaires [……]. Le socialisme qui s’en prend au capital rapporteur d’intérêt comme à la « forme de base » du capital, n’est donc pas seulement enfoncé lui-même jusqu’aux oreilles dans la vision bourgeoise […….] il n’est lui-même, au plan de la théorie, qu’un symptôme du développement capitaliste. »176 D’ailleurs « prendre aux riches », ponctionner un peu plus les profits en augmentant quelque peu leurs impôts et taxes, c’est à la fois trop et bien trop peu. Trop parce que c’est seulement alors les effrayer, faire fuir les investisseurs mondiaux et nationaux, faire bondir les taux d’intérêts des emprunts qui resteront nécessaires, et finalement déclencher une récession de grande ampleur (voir par exemple la dernière expérience de cette nature en France en 1981). C’est donc aussi bien trop peu, ne serait-ce que pour tout juste commencer à désarmer la bourgeoisie et prendre les commandes de l’économie. Pour cela le strict minimum est de tout leur prendre immédiatement, sans indemnité, de contrôler entièrement les investissements par un Plan ainsi que le commerce extérieur, de s’approprier les médias, de transformer de fond en comble police et armée, bref de s’approprier toutes les manettes du pouvoir que possible dans ce tout premier temps d’un processus d’abolition du MPC, en gardant toujours en mémoire cette fameuse et très lucide prédiction de Saint Just : « ceux qui ne font les révolutions qu’à moitié creusent eux-mêmes leur propre tombe ». Alors quand une soi-disant « gauche radicale » ne propose que d’égratigner légèrement le capital financier – ce qui suffit certes à lui faire pousser des cris d’orfraie, harpagonestes – en réduisant quelque peu les inégalités matérielles, laissant ainsi tout loisir à ses agents, les capitalistes, de s’opposer à cette légère entorse superficielle à la propriété privée, ce n’est qu’une façon d’être sûr d’une aggravation de la crise économique et du chômage qui fasse que la droite revienne rapidement au pouvoir, ou plutôt aujourd’hui qui accède le néo fascisme qui prétend être ni droite, ni gauche, puisque tous deux ont visiblement fait faillite, mais nationaliste pour le peuple.

-2) Deuxième erreur : s’imaginer que l’Etat actuel, par naissance et par essence un organe de la reproduction du MPC, pourrait faire autre chose que de réunir les conditions générales (économiques, politiques, culturelles, etc.) de cette reproduction, notamment user du capital comme d’un instrument qu’il pourrait commander à sa guise, indépendamment des nécessités de sa valorisation maximum qui sont au fondement de son existence, ainsi donc que de celle de la société capitaliste. Qu’il pourrait lui ordonner d’investir dans telle ou telle production, d’augmenter les salaires et la qualité des services sociaux comme l’exigerait une vraie réduction des inégalités, de prendre les mesures drastiques de « décroissance » nécessaires pour, ne serait-ce que réduire un peu sérieusement, les dégâts écologiques, etc. Cette erreur, c’est du fétichisme de l’Etat à l’état pur177 !

D’une façon générale, il ressort d’ailleurs des propositions de la gauche réformiste, y compris « extrême », qu’elles reposent sur les mêmes fétichismes de la Nation et de l’Etat que partagent tous les autres partis siégeant au Parlement, jusqu’à l’extrême droite où, comme nous l’avons rappelé, ils sont particulièrement exacerbés. Et il faut ajouter qu’en prétendant pouvoir administrer une sorte de cure de jouvence au MPC en lui organisant une nouvelle croissance qui soit en même temps favorable au peuple, « humaine », « progressiste », « écologique », cette gauche œuvre aussi à la survie de ce MPC en putréfaction avancée. Si la gauche, au moins dans sa partie plus ou moins « extrême » n’est cependant pas à confondre avec la droite, elle aussi plus ou moins « extrême » et fascisante, c’est que ses critiques du capitalisme, quoi que superficielles et incapables de permettre de sortir du chaos qu’engendre sa sénilité, peuvent contribuer à une résistance « contre les empiètements ininterrompus du capital »178, et par là à un tout début de prise de conscience politique anticapitaliste, possible prélude au développement d’une conscience politique procommuniste. Un « anti » encore superficiel, certes, mais qui peut permettre à une partie au moins des couches populaires influencées par l’extrême gauche d’avancer dans une critique active de plus en plus consciente du MPC, tandis qu’une autre partie se rangera dans une défense ouverte du MPC avec l’extrême droite, la sénilité du capital s’accompagnant nécessairement d’une montée des antagonismes et des extrémismes politiques. Dans cette rupture la partie la plus radicale se ralliera, sans même probablement le savoir, à ce sage conseil de Vauvenargues : « Avant d’attaquer un abus, il faut voir si on peut en ruiner le fondement ».

4.2.2. Détruire le capital ou être détruit par lui.

Le constat est sans appel : tout montre, les faits comme l’analyse de leur cause commune fondamentale, que le capitalisme court de lui-même, inéluctablement, à sa perte, y entrainant l’humanité avec lui. Mais ce qu’il faut maintenant alors expliquer, c’est pourquoi, comme nous l’avons dit, cette cause, le déclin devenu massif au fil des années de la quantité de travail productif de pl, donc de profits, est en même temps un formidable moyen matériel pour qu’au contraire, loin de se laisser aller passivement à périr avec le capitalisme, l’humanité puisse passer à une nouvelle étape de son histoire, créer un nouveau mode de production, de nouveaux rapports sociaux, de nouveaux rapports avec la nature. Pour paraphraser John Start Mill, qui disait : « Pour triompher le mal n’a besoin que de l’inaction des hommes de bien », on peut dire que pour aller jusqu’au bout de la destruction des hommes et de la nature, le capital et ses agents n’ont besoin que de la passivité et de l’ignorance des masses populaires qu’ils oppriment, trompent et font tout pour essayer de tromper et décerveler davantage. Mais l’histoire a bien montré que leur passivité n’est jamais éternelle, et que, à force de subir une situation désespérée, d’encaisser des coups, elles se révoltent et peuvent se transformer rapidement en force révolutionnaire. En 1843 Marx écrivait à Ruge, avec qui il collaborait alors : « Vous ne me direz pas que je me fais une trop haute idée du temps présent, et si, malgré tout je ne désespère pas de lui, c’est que sa situation désespérée est précisément ce qui me remplit d’espoir. »179 Et cinq années plus tard, un vaste mouvement révolutionnaire balayait l’Europe. C’est qu’une situation où tout un monde semble s’écrouler dans un chaos désespérant est justement en général aussi une situation révolutionnaire. Une situation où non seulement comme le disait Lénine « ceux d’en haut ne peuvent plus et ceux d’en bas ne veulent plus ».

Que ceux d’en bas ne peuvent plus assurer la reproduction du capital et de la société capitaliste, cela se voit notamment dans les fractures qui traversent le camp des représentations politiques bourgeoises. Par exemple en France le désarroi qui a poussé Macron à la dissolution aventureuse de l’Assemblée Nationale, suivie d’une élection qui a profondément divisée ce camp et amené à un formidable chaos politique avec un gouvernement ultra minoritaire. Chaos politique qui se développe aussi aux USA comme en témoigne la popularité d’un vulgaire Trump, en Europe et partout ailleurs dans le monde. Chaos qui favorise la poussée de forces d’extrême droite ouvrant la voie à une sorte de néofascisme que la haute bourgeoisie capitaliste tend de plus en plus à soutenir ouvertement puisque, ne pouvant pas surmonter la « polycrise » engendrée par la sénilité du capital, elle tente néanmoins de maintenir ce MPC moribond dont elle profite en utilisant ces forces politiques qui bénéficient d’un certain soutien populaire pour rétablir l’ordre par tous les moyens d’une autorité totalitaire. Elle conserverait ainsi sa bourse en cédant sa couronne, comme le disait Marx à propos de la prise du pouvoir par Napoléon III.

Car si ceux d’en haut ne peuvent plus se maintenir qu’en ajoutant la catastrophe du néofascisme, des dictatures et des guerres à la « polycrise », c’est aussi parce que « ceux d’en bas » sont encore très incertains et divisés sur ce qu’ils veulent, souvent égarés, en tout cas divisés dans leurs colères et leurs révoltes. Cependant il existe un fait historiquement nouveau fondamental et très positif : « l’évaporation » du travail, qui engendre cette « polycrise » condamne le capitalisme en même temps qu’elle est la manifestation que cette condition matérielle indispensable à la réussite d’un processus révolutionnaire communiste abolissant le MPC existe bel et bien (contrairement aux révolutions passées en Russie et en Chine). C’est ce qu’il faut aujourd’hui montrer : non seulement la nécessité d’un tel processus, comme l’impose l’état de sénilité du capital qui a été exposée supra, mais aussi sa possibilité. Ce qui est dire quel but peut déjà raisonnablement, et donc doit se fixer180, du moins dans ses grandes lignes, un processus révolutionnaire qui, évidemment, doit d’abord commencer par la prise du pouvoir politique, l’Etat et tous les appareils de la dictature bourgeoise, armée, police, justice, médias, enseignement, etc.

Ce but, il ne suffit pas de dire que c’est l’abolition du capitalisme, comme, par exemple, certains écologistes le concèdent parfois du bout des lèvres aujourd’hui, ainsi que d’autres « anticapitalistes. Mais sans savoir ce que cela implique. Et cela implique qu’il s’agit d’abolir les rapports de propriété qui sont le fondement du MPC. Rapports de propriété qui ne consistent pas seulement, loin de là, et il faut le répéter tant il y a de confusion à ce sujet, dans la propriété privée juridique et financière, mais dans la propriété privée réelle des moyens et des conditions de la production181 de la vie et de la société, propriété réelle que j’appelle possession et qui prend la forme de rapports de production, de division sociale du travail182 entre les puissances scientifiques, intellectuelles d’une part et les exécutants dépossédés, désappropriés de ces conditions de l’autre. Une des plus grandes erreurs des communistes « vulgaires » (staliniens notamment), est de ne comprendre la propriété privée que comme propriété juridique et financière183. Abolir la propriété juridique et financière est facile, mais abolir l’ensemble de ces rapports qui fondent le MPC est plus difficile, ne peut être que le résultat d’un processus de luttes qui abolissent les classes fondées sur ces rapports, bourgeoisie comme prolétariat notamment. Mais cette abolition est bien ce que commande impérativement de faire la situation actuelle qui se caractérise par ce fait bien établi qu’et le déclin, « l’évaporation » du travail tel qu’il est produit par ces rapports184, mais qui aussi les reproduit. « Evaporation » qui conduit à la sénilité du MPC et aux catastrophes engendrées par les mesures que prennent les capitalistes pour essayer de s’y opposer. Il s’agit donc de comprendre pourquoi, en quoi ce déclin maintenant très avancé du type de travail propre au MPC, qui est pour lui létale, est une aubaine pour l’humanité. Une aubaine pour une révolution qui « n’a pas à réaliser d’idéal, mais seulement à libérer les éléments de la société nouvelle que porte dans ses flans la société bourgeoise qui s’effondre »185.

Bref, il s’agit pour les communistes de transformer un processus « d’évaporation » du travail contraint, aliéné qui se existe déjà – mais qui pourra être rapidement décuplé – et qui produit le chaos ravageur exposé dans les chapitres précédents, en un processus positif de « fin » de ce travail là, libérateur, créateur d’une nouvelle société d’hommes débarrassés non seulement du travail capitaliste aliéné mais de la domination du travail contraint186, libres d’exercer les activités de leur choix, de se développer dans le maximum de directions. Il s’agit de constater que le capitalisme a fait son temps, et que, comme tous les modes de production qui l’ont précédé, il a préparé les conditions pour passer au suivant, dont on peut, sur la base même de ces conditions réalisées ou immédiatement réalisables, esquisser les grandes lignes, mais seulement les grandes lignes puisque ce sont les hommes et femmes agissant qui décideront des besoins qu’ils voudront satisfaire et comment, des humains qu’ils voudront être.

D’abord, dès la prise du pouvoir politique, il s’agit de démultiplier la baisse du temps de travail contraint déjà réalisée par le capitalisme lui-même. Ce qui peut rapidement être obtenu par la suppression, ou à tout le moins la forte réduction, de toutes sortes d’activités comme par exemple la finance, la publicité, les productions de luxe, et beaucoup d’autres encore qui seront jugées et rendues inutiles, ou le deviendront de facto comme par exemple dans le vaste domaine des bureaucraties administratives. Toutes ces baisses de quantité de travail seront aussi évidemment autant de sérieuses mesures écologiques de décroissance.

Le temps libre considérable ainsi dégagé sera alors du temps disponible pour transformer les rapports de possession légués par le capitalisme. En effet il pourra être notamment :

-1) Du temps pour se former, s’informer, participer en connaissance de cause aux prises de décisions politiques, économiques, sociales, à tous les niveaux, aux réunions et assemblées qui décideront de l’organisation sociale187. Conditions indispensables pour que puisse commencer un processus de destruction de l’Etat en tant qu’organe encore plus ou moins séparé du peuple, un processus de suppression des rapports de possession/dépossession propres au MPC, donc aussi des classes – lequel est aussi un processus de luttes de classe qui continue après la prise du pouvoir politique – et donc de construction d’une réelle démocratie.

-2) Du temps pour que toutes et tous puissent s’approprier les conditions intellectuelles, scientifiques notamment, permettant de rendre toujours plus efficace, plus puissante cette participation, cette construction d’une véritable démocratie (pouvoir réel du peuple participant aux décisions et au contrôle de leurs applications). C’est là que se situe la caractéristique essentielle du processus révolutionnaire, à savoir qu’il est un processus politique, une poursuite de la lutte pour abolir tous les rapports de propriété, de possession et de production qui fondent le capitalisme, ses contradictions, le type de travail, et le règne de l’argent qui le caractérisent.

Une fois encore il faut affirmer que, si il peut aujourd’hui s’agir d’un rêve, il ne s’agit pas pour autant d’utopie. En effet il ne s’agit pas d’autre chose que de partir de la réalité que nous lègue le capitalisme sénile, déjà plus ou moins agonisant. Et dans cette réalité il y a le développement fantastique d’une puissance sociale concentrée, au cours de l’histoire, dans les sciences et leurs applications. Sciences et technologies qui, on l’a dit, se sont retournées de plus en plus au cours de leur développement contre l’immense majorité des hommes en étant appropriées par une classe d’individus, les capitalistes, et en étant dès lors de plus en plus puissamment orientées et développées vers la production du maximum de pl par des scientifiques mis par eux du côté du capital. Ceux-ci étant devenus aussi de plus en plus étroitement spécialisés, bornés dans leur activité, cela fait deux raisons pour qu’ils soient bien souvent limités quant à la compréhension de leur rôle dans le système capitaliste et de ce système lui-même.

Mais si sciences et scientifiques ont joué, comme nous l’avons analysé et critiqué, un rôle essentiel dans le développement du capitalisme, y compris dans tous ses crimes, ravages et méfaits, jusqu’à sa très dangereuse sénilité actuelle, ils ont aussi, en augmentant formidablement la productivité dans le but d’augmenter les profits, organisé la aussi formidable baisse de la quantité de travail productif qui est cause de la sénilité du capital, elle-même cause du monstrueux chaos actuel. Et ils ont aussi, tout au long de l’histoire, et tout particulièrement de l’histoire du MPC dont c’est une caractéristique essentielle, contribué à une accumulation fantastique de connaissances, qui constituent, suivant les mots de Marx, un « général intellect », un « cerveau social », une formidable puissance qui, si elle était collectivement appropriée, pourrait aisément être orientée et développée dans une toute autre direction que la production de pl et la reproduction élargie du capital, la production d’un maximum de choses pour un maximum de profits. Etre orientée vers la production de la vraie richesse, la production d’hommes et de femmes riches de qualités, pouvant les développer dans un maximum de domaines et d’activités, dans un maximum de relations sociales sans argent ni contrainte, simplement désirées comme satisfaction réciproque de besoins, enrichissement réciproque de qualités et de plaisirs.

Examinons brièvement ce qu’est la vraie richesse188. Est-ce l’argent ? Avec l’argent la richesse est posée comme accumulation de choses, n’importe lesquelles puisque l’argent uniformise tout, achète tout. Il n’a aucune autre qualité et posséder de l’argent n’est pas posséder une quelconque qualité, car il peut juste acheter ce que d’autres ont produit par leurs qualités. Selon cette conception, la richesse est une accumulation sans fin d’argent et de choses. L’argent est une richesse chosifiée, hors de soi, il n’est pas ni l’expression ni le développement d’une richesse personnelle, de qualités personnelles. L’homme aliéné du capitalisme, c’est « j’achète, donc je suis ». Bref, comme bien des sages l’ont dit à propos de l’argent, avoir n’est pas être. Le communisme, à l’inverse, est « une société qui garantit à ses membres l’épanouissement et l’exercice libres et complets de leurs dispositions physiques et intellectuelles » en plus « d’une existence parfaitement suffisante du point de vue matériel »189.

Observons incidemment que ce « libre exercice » semble à première vue bel et bien exister dans les régimes politiques dits « démocratiques », et leurs thuriféraires stipendiés ne cessent de le clamer. « Semble », c’est vrai et c’est un élément important de leur justification. Mais « semble » seulement, car en réalité le MPC, démocratique ou pas, s’oppose foncièrement au développement de besoins riches puisqu’il fait de l’argent et de l’achat de choses le but principal, sinon exclusif de l’activité, du travail. Le capital et ses agents les capitalistes dirigent automatiquement, comme naturellement, les manifestations de ce qu’il nomme la liberté, celle que donne selon eux la propriété privée à l’individu libre d’entreprendre ou de vendre son travail et de jouir de ses revenus, vers l’avoir, l’achat de choses et non pas vers le libre développement et « l’épanouissement et l’exercice libre et complet » de ses aptitudes personnelles, vers une liberté qui donc développerait l’être. C’est ainsi que les aspirations des individus à la liberté, à la libre activité, sont systématiquement poussées à s’exprimer hors de leur activité, le travail, et à se manifester comme achat et consommation d’un maximum de biens matériels et de loisirs chosifiés. Acheter les plus luxueux, les plus tape à l’œil, les plus « à la mode », « flamber », c’est, dans le MPC, être reconnu comme quelqu’un qui a réussi, une personne qu’on admire, un exemple à imiter. Le succès est mesuré par ce qu’on amasse. Et ce besoin d’avoir de l’argent et des choses induit non seulement cette aliénation, mais aussi un développement des magouilles et des crimes, pour avoir de l’argent, comme aussi un renforcement de la concurrence entre individus pour grimper dans l’échelle des places et des salaires et autres revenus. Ajoutons que le capital emploie une grande armée de publicitaires, communicants, et autres influenceurs pour stimuler ces besoins de choses, d’avoir. Lesquels sont rémunérés grassement par la pl produite par les travailleurs qui paient ainsi eux-mêmes ceux dont les activités sont de les manipuler. Supprimer cette grande armée sera facteur d’une importante diminution de la quantité de travail prolétaire, et doublement : par la diminution de la part de ce travail qu’ils consomment, et par leur affectation à la part de ce travail qui serait conservé.

Mais revenons-en à la vraie richesse. Il est clair que le temps libre est évidemment une condition indispensable pour que chacun puisse s’approprier ce dont il a besoin pour épanouir toutes ses dispositions, toute sa personnalité, et, au-delà, acquérir aussi de nouvelles qualités. Ceci en puisant dans le patrimoine intellectuel, scientifique, artistique légué par les générations passées, par une éducation permanente, par des échanges avec les autres. En effet, « la véritable richesse de l’individu dépend entièrement de la richesse de ses rapports réels ».190

Il est facile de comprendre que le développement des facultés de chacun dépend du développement de celles des autres et des échanges qu’on a avec eux. C’est déjà ce qu’affirmaient Marx et Engels en 1948 dans le fameux Manifeste du Parti Communiste : « A la place de l’ancienne société bourgeoise, avec ses classes et ses antagonismes de classes, surgit une association où le libre développement de chacun est la condition du libre développement de tous. » Cette association, cette formation d’une authentique communauté, le communisme, est ainsi fondée sur ce réel intérêt commun qui est de se développer en tant qu’individus riches de qualités. Dans les temps primitifs il y avait la communauté sans les individus (chacun n’était qu’un élément de la communauté qui était le seul sujet) ; puis il y a eu les individus privés, libérés des lourdes contraintes et de l’immobilisme des règles coutumières et religieuses très strictes et conservatrices, immobilisatrices (reproduction sociale à l’identique) de ces communautés, mais reliés par l’argent, dans la concurrence, l’accaparement, l’égoïsme, l’égotisme, dans les divisions et antagonismes sociaux, donc sans la communauté (sinon imaginaire avec la Nation) ; enfin, avec le vrai communisme, et comme nous allons maintenant l’esquisser, il y aura l’individu pleinement développé et libre grâce à ses liens communautaires, non pas imposés, mais recherchés comme source de la vraie richesse.

Le processus menant au communisme est un processus au cours duquel sont abolies toutes les formes de propriété capitaliste, qui sont autant de causes de divisions, d’antagonismes, et de crises, jusqu’à conduire au chaos actuel. C’est les abolir jusqu’à l’appropriation par la bourgeoisie de cette puissance sociale, issue du travail des générations passées, qui a pris la forme d’un « général intellect », appropriation qui est au fondement du capitalisme moderne. Accaparée par la classe bourgeoise ce « général intellect » s’oppose aux prolétaires comme une puissance étrangère les dominant comme naturellement, démocratiquement, chacun étant soi-disant placé dans la hiérarchie sociale « selon son mérite », ses capacités. De sorte que la bourgeoisie n’a pas toujours, et en permanence, systématiquement besoin d’avoir recours à une coercition violente (toutefois toujours présente pour étouffer et réprimer dans le sang les révoltes épisodiques) pour les opprimer et saigner à blanc, sinon à l’égard des « éléments perturbateurs ». Approprié collectivement par tous, grâce au temps libre, dans de nombreux échanges libres et gratuits, le « général intellect » devient alors une puissance qui développe les qualités et la liberté de chacun. Les liens qui fondent la société sont alors des liens qui enrichissent les individus en même temps que leurs rapports, et les libèrent des nécessités imposées de l’extérieur, par le capital et ses représentants (l’argent, la bourgeoisie, l’Etat, les médias, la publicité, etc.), et non par les besoins suscités par le libre développement de leurs qualités et personnalité. Il y a réduction, puis suppression des contradictions générées par la concurrence généralisée et la domination de l’argent dans les échanges sociaux. Réduction, puis suppression des antagonismes de classes puisqu’elles disparaissent progressivement au fur et à mesure que tous s’approprient « le général intellect » et partagent l’intérêt commun d’un développement mutuel, de s’enrichir mutuellement de qualités, et par là de s’affirmer comme soi jouissant du fait que son individualité est reconnue par les autres parce qu’elles les développent, et réciproquement. Parce que les individus reconnaissent la source de leur richesse et de leur liberté dans la richesse de leurs connexions sociales, ils reconnaissent alors leurs rapports aux autres comme faisant partie d’eux-mêmes. Plus ces rapports sont volontaires, libres, nombreux et riches, plus les individus se reconnaissent comme sociaux, et plus ils sont développés en tant qu’individus particuliers et libres. « C’est seulement dans la Communauté, avec d’autres, que chaque individu a les moyens de développer ses facultés dans tous les sens ; c’est seulement dans la Communauté que la liberté personnelle est donc possible. »191

Il est quand même inouï de voir l’extraordinaire puissance scientifique et technologique acquise des siècles durant, beaucoup dans les trois derniers, cumulée sous forme « de général intellect », générer aujourd’hui autant de ravages parce qu’elle est toujours développée et appropriée par le capital et ses agents scientifiques. Or c’est ce « général intellect » qui, parce qu’il est ainsi approprié, a créé et aggrave le chaos contemporain. Mais c’est lui aussi qui peut fournir le moyen de la solution : la « fin » du travail comme condition et résultat de l’abolition des rapports sociaux qui sont au fondement du MPC, comme moyen d’une véritable communauté d’individus libres.

C’est l’occasion de commenter cette phrase souvent citée de Marx qui fait dire à certains que le communisme ne serait que dans la fin du travail : « En fait, le royaume de la liberté commence seulement là où l’on cesse de travailler par nécessité et opportunité imposées de l’extérieur ; il se situe donc, par nature, au delà de la sphère de la production matérielle proprement dit. » 192 La première proposition est correcte : la liberté personnelle étant la puissance personnelle, elle ne peut pas trouver une pleine et riche expression dans les profondes limitations au développement humain qu’induit la soumission des individus au capital et aux « lois aveugles du marché », qui leur imposent de l’extérieur, avec l’aide d’Etats qui les dominent, comment travailler et pour produire quoi, quelle vie, quel monde. La deuxième est plus discutable. Le travail riche n’est pas par essence exclusivement hors de la production matérielle. La sphère de la production matérielle ne peut être assimilée au «royaume de la nécessité», au royaume du travail imposé de l’extérieur, que tant que l’existence humaine est dominée par l’exigence d’avoir à fournir un travail répulsif, obligatoire, socialement déterminé, pour produire les conditions de sa vie. Alors on est encore dans la situation sociale où la société doit, via l’Etat, organisme extérieur aux individus, exercer une coercition sur eux, leur imposer des normes, tenter de calculer, comparer et imposer des quantités de travail, le mieux qui puisse être alors obtenu étant de s’efforcer de « dépenser le minimum de forces et dans les conditions les plus dignes, les plus conformes à leur nature humaine »193. Mais toute production matérielle n’est pas, «par nature», dominée par la contrainte, la vieille malédiction biblique, d’avoir à travailler pour vivre. On peut avoir le désir travailler au sens de produire des efforts difficiles et fatigants, ne serait-ce que pour la satisfaction de se savoir utile aux autres et reconnu comme tel par eux dans des services partagés, réciproques. D’ailleurs aussi, produire une œuvre implique le plus souvent une production matérielle, et le travail peut être riche dans tous les domaines. Ce qui distingue fondamentalement le règne de la contrainte d’aujourd’hui de celui de la liberté demain, c’est la disparition des divisions entre travail intellectuel et manuel, la substitution du travail répulsif, mutilé, mono-activité spécialisée et de détail, imposé par une nécessité extérieure (par exemple le salariat), par le travail riche, mettant en œuvre le plus de sens et de facultés possibles, permettant la jouissance d’une «double affirmation», soi-même et les autres, soi-même par les autres. C’est d’ailleurs bien ainsi que l’entend Marx quand il dit que la base du communisme est que « le travail ne sera pas seulement un moyen de vivre, mais deviendra lui-même le premier besoin vital… »194. «Moyen de vivre», c’est le travail nécessaire, contraint, qui n’est pas une fin en soi, une jouissance ; sera le nouveau «premier besoin vital», c’est qu’il sera désiré comme étant une vie dans la jouissance d’une mise en œuvre de tous ses sens et facultés, d’une élévation de toutes les qualités spécifiquement humaines, c’est le travail comme fin en soi. Observons encore que Marx écrit lui-même, en contradiction avec le passage du Capital cité au paragraphe précédent, que le « travail de la production matérielle » peut être « travail attractif, auto effectuation de l’individu […..] 1°) si son caractère social est posé, 2°) s’il revêt un caractère scientifique tout en étant un travail d’ordre général…... »195.

Remarquons aussi que «le droit à la paresse», mis parfois en avant pour définir la liberté, n’est qu’un droit négatif, défini comme opposition au travail aliéné par simple extension à tout un chacun du droit du rentier à l’oisiveté que lui procure l’argent. Mais l’oisiveté ne s’oppose pas à l’argent en ce sens que, tout comme lui, elle ne peut amener un développement personnel. Car il n’y a de développement personnel que dans l’activité. « Un travail attractif, auto effectuation de l’individu [….] ne signifie en aucun cas qu’il soit pur plaisir, pur amusement [..…]. Des travaux effectivement libres, la composition d’une œuvre musicale par exemple, requièrent justement à la fois un sacré sérieux et l’effort le plus intense. »196 Une fois encore Marx, ici à l’encontre de Fourier et de « ses conceptions naïves et ses visions de grisette », ne construit pas d’Eden. Pas plus qu’il ne donne prise aux adorateurs du Moi, pour qui seul serait révolutionnaire la satisfaction de ses désirs actuels, tels qu’ils sont. Ce qui ne révolutionne rien du tout dans la mesure où ils sont déterminés par le mode de production actuel, les rapports sociaux actuels, le Moi actuel….toutes choses qu’il s’agit justement de révolutionner. Marx se moquait d’un anarchiste de son temps, Stirner, qui proclamait : « Moi, je me développe comme Unique », en lui répondant : «  la grande affaire, développer son Moi c’est quelque chose que chacun fait, ou tente de faire, tous les jours. Les communistes veulent au contraire abolir le mode de développement actuel », afin d’abolir l’homme égoïste, l’homme privé, rabougri et mutilé par son isolement et ses peurs, chosifié, l’homme qui est un loup pour l’homme. Il ne s’agit pas de libérer l’individu, tel qu’il est formaté par les besoins engendrés par le capitalisme, de la domination des Maîtres – qu’ils soient Dieux, Diables, Patrons ou Etat – car lui et eux sont les deux faces de la même médaille capitaliste. Il s’agit de les nier et abolir tous deux, le capital et l’individu tel qu’il est formaté par lui. Le processus révolutionnaire communiste, ou, si l’on veut, communisant, est un processus au cours duquel les révoltés qui le mènent, qui se chargent de porter le fardeau de la lutte, se transforment eux-mêmes197. Il ne s’agit pas de faire sauter un couvercle pour libérer d’un coup un individu tout prêt à être libre, communiste, déjà plein de nouveaux et riches besoins et de nouvelles capacités, mais d’enclencher un long processus de luttes pour conquérir la propriété de la puissance sociale, du «général intellect», pour changer le travail et, avec lui, toutes les connexions sociales. Il ne s’agit pas d’imaginer que le problème essentiel pour parvenir à une maîtrise collective et à une abolition du gouvernement des hommes par une puissance extérieure, en l’occurrence le capital198, gît avant tout dans les formes du pouvoir politique (république fédérative, communisme des conseils, autogestion, etc.)199. Il s’agit de le comprendre comme destruction de cette puissance par un processus d’appropriation réelle des conditions de la production, non seulement des biens matériels, mais des hommes eux-mêmes et de la société. En effet, la dépossession, dont sont particulièrement victimes les masses populaires, concerne tous les aspects de la vie, dont la maîtrise échappe complétement aux peuples : travail, consommation, logement, éducation, aménagement du territoire, rapports avec la nature, etc. Tout est décidé hors d’eux, notamment par les différentes instances de l’Etat (lesquelles reflètent les exigences de la reproduction du capital), symbole même de cette dépossession généralisée. Il s’agit donc de s’approprier collectivement tous les moyens, toutes les conditions de la puissance sociale. Ce qui permettra à chaque individu d’être libre dans et par la Communauté, et les formes politiques qui lui correspondront. L’individu intégral du communisme n’est ni privé (c’est à dire privé de la puissance sociale), ni contraint et dissout dans un collectif le subsumant, mais individu social, c’est à dire pouvant développer toutes ses qualités personnelles, et partant sa liberté, grâce à son existence sociale, à ses riches connexions sociales.

Ces dernières remarques faites, résumons, pour en finir avec ce sujet, ce qu’apporte, permet l’appropriation du « général intellect » par tous :

-1) Elle rend possible l’abolition des rapports de propriété, de possession, de production qui fondent le MPC et la domination du mouvement automate de la valorisation du capital sur les hommes (produire pour produire, et toujours plus, de la pl, du profit, de l’argent, et pour cela des marchandises). Ce qui veut dire aussi évidemment supprimer les classes sociales fondées sur ces rapports, la bourgeoisie qui en profite comme le prolétariat qui en souffre.

-2) Ce faisant, elle est une condition pour mettre fin au chaos engendré par la sénilité du capital. Il se résorbe en même temps que se construit une Communauté d’individus libres, fondée sur un réel intérêt commun, celui d’un développement réciproque des qualités de chacun, sur les échanges libres et gratuits dans le procès d’appropriation collective, les uns par les autres, du « général intellect ». De sorte que la coopération devient volontaire, que l’Etat capitaliste, l’Etat séparé de la société civile et la dominant, est progressivement dissout, et remplacé par des organes de gestion de la Communauté par elle-même, des organes qui n’en sont pas séparés, qui ne sont pas tenus par une classe ou une bureaucratie particulière, et qui décident quoi et comment produire, et selon quels critères distribuer ce qui a été produit.

-3) L’abandon de ces sciences, technologies et productions telles qu’elles sont développées sous l’égide du capital, qui dépossèdent, contrôlent les individus, les décervèlent et, de surcroît, ravagent la nature (les développements du numérique en sont un exemple récent, mais très loin d’être le seul évidemment). L’appropriation collective des sciences et des technologies sera un moyen essentiel, indispensable, pour les réorienter dans un sens qui soit le moyen d’un développement des capacités et donc de la liberté de tous, et notamment aussi de l’établissement de rapports avec la Nature fondés sur la connaissance de ce qui fait son importance vitale pour les humains, et qui, le sachant, sur les moyens d’en user pour leur propre développement sans la détruire, autrement dit de s’en servir intelligemment. Des sciences et des technologies qui ne sont pas déterminées par la production de pl et la croissance du capital se développent autrement, induisent d’autres productions pour d’autres besoins, d’autres rapports entre les hommes ainsi qu’entre eux et la nature, qui, en retour, influent positivement sur ce développement. Si la suppression de toutes sortes de productions inutiles quant au développement d’une vraie richesse sera déjà une première mesure non seulement de diminution du temps de travail, mais aussi de « décroissance » écologique, il faut néanmoins insister sur le fait que c’est la maîtrise raisonnée, consciente, grâce à l’appropriation collective de « général intellect » ci-dessus évoquée, déterminant une autre orientation des sciences et technologies qui est le moyen absolument fondamental et indispensable à une résolution radicale des dégâts écologiques, à une maîtrise intelligente du métabolisme hommes-nature, dans le cadre général d’un processus révolutionnaire d’abolition du MPC. Ce qu’ignorent pour le moment la plupart des « écologistes ».

Observons sur ce point que cette révolution dans les rapports Hommes/Nature doit être menée jusqu’à ceux qui seront les plus longs à transformer : ceux concernant les séparations ville/campagne. C’est une antique division du travail et de l’espace. Mais elle a été poussée à un comble insupportable par le capitalisme avec le développement, partout dans le monde, de gigantesques mégapoles200 de dizaines de millions d’habitants chacune, sources de nuisances, de gaspillages, et de ravages inouïs, aux coûts sociaux, économiques et écologiques exorbitants. Cela en même temps que l’espace rural se vidait d’activités, d’habitants et, notamment de paysans, lesquels se voient plus ou moins obligés par les « lois du marché », c’est-à-dire du capital, que se chargent de faire valoir l’agro-industrie capitaliste, de détruire leurs terres avec de lourdes machines et en les abreuvant de produits chimiques aussi nocifs pour elles que pour eux, pour l’indispensable biodiversité et pour tous les consommateurs. Supprimer cette séparation est indispensable pour réduire le temps de travail des paysans en repeuplant les campagnes, non seulement pour promouvoir des méthodes agricoles intégrant le souci d’une maîtrise intelligente du métabolisme hommes-nature. Mais est aussi indispensable pour que tous les hommes rétablissent des rapports directs avec la nature afin de la connaître et de mieux se connaître eux-mêmes comme en faisant partie – et tout cela est une jouissance de la vie – au lieu que les citadins en mal de nature soit n’y ont pas accès faute de moyens, soit la ravagent avec le tourisme de masse, des loisirs mécanisés, des « parcs naturels » très artificiels, etc.

-4) La transformation des besoins, donc des productions et activités, qui deviendront en même temps qualitatifs et non plus besoins d’argent pour acheter des choses et, pour ceux qui le peuvent, d’accumulation d’argent et de choses, de consommations aussi compulsives qu’abrutissantes. L’activité de l’individu est certes le moyen de satisfaire des besoins personnels, mais ceux-ci dépendent du mode de production propre à la société qui les suscite, de la place qu’y a l’individu dans les rapports sociaux, des moyens qu’il possède pour les satisfaire ou pas201.

Des besoins nouveaux, ce sont des hommes nouveaux. Le projet communiste ne dit pas ce qu’ils seront en dehors de ce fait très général qu’ils auront des besoins qualitatifs d’une vraie richesse. Il n’est pas une prophétie annonçant une société idyllique paradisiaque, un Eden sans conflits, sans peines, sans contradictions ni maux divers. Il n’invente rien par avance, il expose seulement les conditions générales qui résultent de l’état des choses existant, tel qu’il est créé par le MPC lui-même, état qui est la base matérielle sur laquelle le processus révolutionnaire communiste peut abolir les rapports de propriété, de possession et de production capitalistes en utilisant et en accroissant considérablement le temps libre, et ainsi permettre le développement de besoins et d’hommes nouveaux, profondément différents des individus du capitalisme, et qui s’inventeront comme tels au cours de ce processus. Le projet communiste n’est pas un programme tout prêt à appliquer. Il part du constat de la sénilité du capital. Il ne se contente pas d’en critiquer les effets ravageurs, ce qui n’est guère difficile tant ils sont bien visibles, il en indique la cause, qui est, elle, bien masquée. D’où il découle que le capital s’autodétruisant ne peut plus que conduire l’humanité à une apocalypse. Mais d’où il découle aussi la nécessité vitale et, très bonne nouvelle, la possibilité tout aussi vitale de l’abolition de ces rapports sociaux qui fondent le MPC. Abolition qui doit être « la vraie parole de la lutte » (Lénine) d’aujourd’hui, au lieu que pour « la gauche » en général cette parole se limite à critiquer certains effets du capitalisme : l’exploitation des salariés, les dégâts écologiques, le racisme, les inégalités, les riches toujours plus riches, la finance exubérante et parasitaire, etc. Des effets dont ils ignorent la racine, et dont ils ne peuvent donc pas ne serait-ce qu’envisager l’éradication.

Ce que feront les hommes issus du processus communiste de leur nouvelle liberté, quels besoins concrets nouveaux ils voudront précisément satisfaire et comment, quelles sera l’organisation de leur Communauté, nul ne peut le dire à leur place aujourd’hui. Seulement peut-on se permettre d’y rêver. Et le rêve fait aussi parti de la lutte. L’homme en effet n’est pas seulement ce qu’il fait, dans des rapports sociaux historiquement déterminés. Il est aussi ce qu’il espère, il est aussi ses rêves.

Ce qu’il est possible aujourd’hui d’affirmer, c’est :

-1) Qu’il n’y a pas besoin de révolution communiste pour que le capitalisme s’effondre, mais qu’il y en a besoin pour que l’humanité ne disparaisse pas avec lui.

-2) Que les conditions matérielles existent pour réaliser ce processus révolutionnaire vers le communisme.

-3) Que ce processus est nécessaire puisqu’il n’y a aucune autre voie aujourd’hui pour l’avenir de l’humanité, ni à droite, ni à gauche de l’échiquier politique traditionnel, aussi démocratique qu’il ose se prétendre encore ici ou là.

-4) Que, au sein des multiples et profondes transformations humaines et sociales que ce processus générera, il n’y a pas seulement celle de libérer le travail, les activités humaines en général, de la domination du capital, mais aussi, et surtout, celle de se libérer le plus possible du travail pour laisser place à des activités libres, libre développement de ses qualités.

-5) Que tout cela n’est pas une utopie.

Cependant, « ce qui doit tomber, il faut encore le pousser » (Nietzsche). Et ce n’est pas parce que les conditions matérielles d’un tel processus communiste existe que pour autant le sont les conditions politiques. La colère des opprimés ne devient pas nécessairement, automatiquement une force émancipatrice trouvant le chemin du communisme. « La révolution peut être mure sans que les forces révolutionnaires appelées à l’accomplir soient suffisantes. La société pourrit alors et sa putréfaction dure parfois des dizaines d’années. »202. La putréfaction, nous y sommes actuellement dans le monde en plein dedans, c’est le chaos économique, écologique, politique et moral, éthique actuel. Mais c’est de la putréfaction que peuvent surgir les plus belles récoltes. C’est parce que le capital sénile a atteint ses limites qu’il a aussi en même temps créé un terrain favorable soit à la barbarie, soit à la révolution communiste.

Mais qu’en est-il aujourd’hui de ces luttes quant à leurs rapports avec la nécessité d’une révolution communiste ?

4.2.3. Comprendre pour agir.

« Seuls les évènements peuvent secouer et réveiller les masses populaires indifférentes et passives …. »203. Et les évènements font qu’aujourd’hui que, cinquante ans après la victoire des dernières luttes anticoloniales (Algérie, Vietnam) et les échecs des grands mouvements révolutionnaires dans les années 70 (Révolution Culturelle chinoise, soulèvements de masse en Europe), de multiple luttes commencent de nouveau à émerger et à se développer dans le monde contre tel ou tel aspect du chaos.

Luttes économiques pour s’opposer aux diverses et de plus en plus brutales attaques du capital contre les chômeurs, les retraités, les prolétaires et autres travailleurs en général ; luttes écologiques contre tel ou tel « grand projet inutile » et, qui plus est, le plus souvent néfaste (autoroute, aéroport, extraction minière, bassines, pollutions, etc.) ; luttes des femmes, luttes antiracistes et antifascistes ; luttes d’étudiants et enseignants, des personnels de santé ; luttes contre les oppressions nationales, contre l’épuration ethnique génocidaire en Palestine ….cette liste est loin d’être exhaustive.

De très nombreuses luttes donc, mais dispersées, locales, au coup par coup, et souvent limitées, notamment dans les pays développés où subsistent encore de fortes illusions « démocratiques », à exiger de l’Etat une loi, un décret, pour mettre fin à tel ou tel abus, voire pour obtenir de lui ou d’un patron tel ou tel avantage corporatiste. Bref, des luttes dispersées contre certains effets, certaines manifestations de la sénilité du capital, mais méconnaissant la cause de celle-ci. Cela alors même que le capital mène, lui, contre les prolétaires et peuples du monde entier, une guerre frontale, systématique et bien organisée par ses états-majors, les Etats. Lesquels réunis en blocs impérialistes, dont le principal est l’Otan sous direction américaine, développent des rivalités de plus en plus guerrières du fait qu’elles sont attisées par la crise généralisée du capital sénile. Car, comme nous l’avons vu, chaque Etat tente de répondre au chaos social par de pressants et oppressants appels à l’unité nationale et une intense propagande nationaliste204.tournant à l’exigence despotique patriotique, et à une sorte de techno-fascisme orwellien.

Cette grande multiplicité des luttes manifeste que le champ des critiques adressées au capitalisme et celui des révoltes qui l’assaillent s’est élargi considérablement, notamment du côté de l’écologie205. Et c’est là évidemment une excellente chose. Mais leur fragmentation est aussi elle-même une manifestation, politique et intellectuelle, du chaos général, en même temps que les échecs des grandes révolutions passées en Russie et en Chine, systématiquement et adroitement exploités par les multiples porte-paroles du capital qui monopolisent la scène médiatique, ont semé un grand trouble dans les masses populaires et contribué fortement à amoindrir et désorganiser les forces révolutionnaires206. Il est évident qu’il est nécessaire, indispensable et urgent de sortir de cette grande confusion politique et organisationnelle, d’unir toutes ces luttes qui ne s’en prennent qu’à tel ou tel effet partiel de la sénilité du capital, afin d’en arriver à s’attaquer à sa cause elle-même. Attaque qui a, pour première étape, une révolution politique qui s’empare de l’Etat bourgeois afin de le démanteler en même temps que d’entreprendre le processus de communisation brièvement décrit ci-dessus dans ses grandes lignes générales. Connaître le but et la possibilité de l’atteindre n’est pas connaître le chemin. Quel sera-t-il ? Quelles seront les étapes diverses de l’abolition des rapports sociaux capitalistes, toutes les transformations concrètes des hommes et des circonstances, de leurs activités et de leurs besoins qui seront réalisées au cours de ce processus, ce sont les hommes et femmes qui mèneront ces luttes qui en décideront au fur et à mesure des obstacles rencontrés, des avancées et des reculs. Ils ne pourront accomplir cela que par le moyen d’une organisation, d’un Parti qui puisse centraliser les expériences, faire « l’analyse concrète de la situation concrète » (Lénine), et, sur ces bases, unir les forces, déterminer une tactique et une stratégie reliant les combats du moment au but à atteindre, être le quartier général de leur mise en œuvre. Car il ne fait aucun doute, au vu des expériences passées ainsi que des moyens de plus en plus terriblement violents qu’utilisent aujourd’hui partout les bourgeoisies pour tenter de maintenir en vie le MPC et leurs propres existences de classes dominantes, qu’elles ne connaîtront aucune limite dans ce domaine, que le processus révolutionnaire ne sera pas « un dîner de gala » (Mao). Possibilité et potentialités révolutionnaires ne sont pas des utopies. Ce qui serait utopique serait que des hommes d’aujourd’hui, encore tout imprégnés des oripeaux des idéologies et des besoins engendrés par le MPC aient la prétention de décréter par avance, comme par exemple l’avaient fait au 19ème siècle un Fourier avec ses phalanstères ou un Cabet avec son Icarie, la Communauté future dans toutes ses dimensions et détails.

Nous l’avons vu, les nombreuses et diverses manifestations du chaos dans tous les domaines, économique, écologique, politique, sociétaux, intellectuel, éthique, etc. réagissent les unes sur les autres dans un enchevêtrement qui forme une totalité : le capitalisme sénile. Totalité au cœur de laquelle il y a « l’évaporation » du travail productif de pl, laquelle ruine le processus de valorisation du capital, donc son existence. C’est pour tenter de contrecarrer cette ruine en cours, déjà bien avancée, que les bourgeoisies doivent aggraver non seulement l’exploitation des prolétaires en dégradant toutes leurs conditions de vie, mais aussi les ravages qu’elles font subir à la nature, en même temps de surcroit que s’aiguisent les nationalismes, les rivalités et les guerres entre blocs impérialistes.

Acter cette « évaporation » du travail capitaliste, la développer et la parachever par un processus révolutionnaire ad hoc, c’est-à-dire « communisant », peut et doit être l’axe programmatique autour duquel cimenter l’ensemble des luttes particulières évoquées ci-dessus, premières escarmouches qui commencent tout juste à esquisser le contenu concret d’un véritable anticapitalisme, le projet de nouveaux rapports entre les individus, ainsi qu’entre eux et la nature. Cette « évaporation » du travail est la condition matérielle pour mener jusqu’au bout ces transformations radicales. Elle n’est que cela, mais sans cela rien d’autre n’est possible que l’agonie apocalyptique du capitalisme.

Certes il n’est pas évident d’admettre, quand on vit dans le capitalisme que la diminution drastique de la quantité de travail est une perspective révolutionnaire non seulement nécessaire, mais positive. Car ce qui dans l’immédiat est évident, ce sont les besoins de la vie quotidienne actuelle, et le travail qui apparait comme une nécessité. Chaque individu « ordinaire » est attaché à l’emploi, souhaite un travail, et le mieux payé possible, le moins pénible, etc. En général les salariés luttent contre leur exploitation, pour en obtenir un meilleur salaire, pour en diminuer l’intensité, pas contre le travail, pas pour abolir le capital dont dépend leurs emplois, ou alors seulement ils critiquent le capital sous sa forme financière et les financiers trop avides. Dans ce type de luttes les dégâts écologiques ne font guère partie de leurs préoccupations207, de même qu’y prospère souvent une idéologie protectionniste-nationaliste imaginée favorable à l’emploi des « autochtones », ce qui est méconnaitre la véritable raison de l’inéluctable « évaporation » du travail en même temps que de la dégradation de ses conditions. De même pour beaucoup d’agriculteurs : bien qu’ils soient les premiers à souffrir de l’agriculture « productiviste » chimique et lourdement mécanisée, tant pour leur santé que pour celle de leurs terres, ainsi que du fait d’un endettement aussi lourd que leurs machines et la masse des intrants qu’ils sont obligés d’utiliser, ils sont néanmoins pris dans les rets de ce système agricole capitaliste, dont ils ne sont que les exécutants, dont beaucoup en voie d’être évincés par le grand capital agro-industriel, et le défendent souvent avec acharnement car c’est leur vie immédiate.

Cependant l’évolution même de la situation économique et écologique fournit des faits et des arguments de plus en plus évidents pour que la plupart des prolétaires, et aussi nombre d’autres salariés et paysans, en arrivent à comprendre :

-1) Que la dégradation du travail, tant en quantité qu’en qualité est un processus inéluctable, de sorte que la seule lutte contre l’exploitation n’est plus alors que le combat d’arrière-garde d’un prolétariat et autres salariés en déroute. De même qu’est inéluctable la disparition de la petite et moyenne agriculture privée, personnelle.

-2) Que ce processus a « quelque chose à voir » avec le capitalisme moderne.

C’est ce quelque chose qui doit être élucidé, en même temps que cette « évaporation » du travail pourra alors être comprise comme la possibilité des formidables progrès du développement humain, que résume le mot « communisme », qui ont été esquissés ci-dessus dans leur généralité. Evidemment il y faudra beaucoup d’expériences, de luttes, d’éducation, donc du temps afin d’élucider parfaitement ce « quelque chose », ce qui ne peut advenir qu’en même temps que se construira une force organisée apte non seulement à arracher le pouvoir d’Etat à la bourgeoisie mais, au-delà, à poursuivre le processus de « communisation » esquissé ci-dessus.

D’ores et déjà commencent à se dessiner, à nouveau, deux camps, deux analyses de la société contemporaine et de son avenir, deux formes de luttes dans les rangs des critiques du capitalisme : les réformistes et les révolutionnaires. Ce clivage n’a rien de nouveau dans l’histoire des luttes de classe propres au MPC. Ce qui est nouveau, c’est seulement que des révolutionnaires, c’est-à-dire ceux qui veulent abolir le fondement du MPC pour ce qu’il est, à savoir des rapports de propriété, de possession, de production spécifiques, qui avaient presque disparu du paysage mondial depuis les années 70, commencent, encore petitement certes, à y réapparaitre dans diverses zones de combat.

Le camp des réformistes, celui dit « la gauche » type LFI, ou Nouveau Front Populaire en France, n’a pas changé. Il est l’héritier, quelque peu dégénéré, des soi-disant « communismes » des IIième et IIIième Internationales versions kautskystes et staliniennes qui critiquaient la bourgeoisie comme oisive, exploiteuse et voleuse du travail prolétaire, et qui lui opposaient le prolétariat comme la classe qui travaille et par là comme la classe positive, moralement supérieure, intrinsèquement vertueuse et porteuse du progrès qu’apporterait un développement des forces productives dont elle est l’artisan. Un développement qui serait de plus dopé par l’Etat et une planification scientifique des investissements, et dont elle pourrait, en mettant au pouvoir cette gauche, partager équitablement les résultats avec la bourgeoisie s’ils n’étaient pas indument appropriés par elle. Non seulement cette conception oublie qu’une partie importante de la bourgeoisie, nommée par Marx les « capitalistes actifs » (les puissances intellectuelles de la production) n’est pas oisive, mais participe et contribue par son travail à la production, mais surtout, en exaltant la « valeur travail »208 de cette façon absolue, sans remettre en cause la division sociale du travail propre au MPC, sans poser la perspective de son abolition comme un but essentiel du processus révolutionnaire communiste, elle conduit à la contradiction insurmontable d’un mouvement prétendant supprimer le capital tout en conservant ce dont il se nourrit, se développe et s’engraisse : le travail, ce travail tel que historiquement déterminé par les rapports de production et de possession propres au MPC et à la révolution industrielle (développement du machinisme et de la productivité) qu’il a créée et sur laquelle il repose.

Aujourd’hui ces héritiers de la promotion de la « valeur travail » ne prétendent même plus, contrairement à leurs ancêtres socialistes et communistes, abolir le capitalisme, mais seulement le rendre plus équitable. Ils ne reprochent pas à la droite de porter aux nues la « valeur travail », mais au contraire de ne pas le faire en ne le rémunérant pas suffisamment (la dite valeur est alors réduite à une quantité d’argent, perd toute valeur qualitative bien qu’en parole il est affirmé que le travail est affirmation et réalisation de soi). De même ils lui reprochent de détruire de ce travail, ou de ne pas en créer assez parce que l’argent irait top à la Finance au détriment de l’investissement productif.

Cette gauche contemporaine dégénérée est composée de ceux qui préconisent toutes sortes de mesures – qu’ils ne peuvent le plus souvent même pas appliquer quand ils gouvernent sauf si elles permettent à la bourgeoisie d’éviter une possible révolution comme en 1945-48 en France – pour « améliorer » le capitalisme « en faveur du peuple » national. Soit, en gros, réduire les inégalités et améliorer les services sociaux en taxant davantage le capital financier, en faisant semblant d’ « euthanasier le rentier » comme le préconisait Keynes après la seconde guerre mondiale. Quant au capital en fonction, le capital manufacturier productif de pl notamment, il s’agit au contraire de le développer au maximum sur le territoire national, et de le protéger de la concurrence mondialisée et de la domination des grands oligopoles étrangers. Sur ce terrain du nationalisme économique cette gauche a donc des points communs avec cette droite « fascisante » dont nous avons déjà parlé.

Mais ce qui caractérise particulièrement toutes les formes politiques de critique superficielle du capitalisme, dont cette forme réformiste dite de gauche, c’est qu’elles partagent avec toute la bourgeoisie le culte officiel de la « valeur travail », un culte propre à ce mode de production. Ils vantent le travail comme valeur en soi quel qu’il soit, intellectuel ou manuel, de direction ou d’exécution, écrasant, usant, déshumanisé, aussi bien qu’artistique ou scientifique. Cela de plus au moment où le travail prolétaire, et même celui des masses populaires en général, non seulement a perdu tout intérêt sur le plan du contenu, mais aussi voit sa valeur en terme de revenus, d’argent, de pouvoir d’achat s’effondrer. Et, plus encore, au moment où la quantité de ce travail-la est en voie de forte diminution. La « valeur travail », c’est, dans le MPC, un mythe répandu par ceux, les bourgeois, qui non seulement ne souffrent en général pas de leur travail, mais s’enrichissent de celui des prolétaires qui, eux, en souffrent. Rappelons d’ailleurs que être riche n’est pas, le plus souvent, le résultat d’un travail acharné ou d’un mérite remarquable. Etre riche d’argent, d’un patrimoine, de revenus, c’est d’abord et surtout hériter. Hériter d’une fortune matérielle, en France par exemple « la fortune héritée représente aujourd’hui 60% du patrimoine total contre 35% dans les années 70 »209. C’est aussi être né et élevé dans un milieu bourgeois pour bénéficier du patrimoine culturel accaparé par cette classe, de l’éducation spéciale quasiment réservée, de fait, à ses enfants, des connexions sociales qui reproduisent cette classe. Il y a l’héritage du patrimoine, celui de la propriété juridique, et l’héritage intellectuel, celui de la possession des moyens de production, de leur mise en œuvre, de leur gestion. Bref, ce n’est pas en général leur travail210, mais surtout les hasards de la naissance, le travail des prolétaires, plus les spéculations financières, et, souvent, la corruption, qui font les riches (de même que c’est le plus souvent le milieu, la classe sociale dans laquelle on naît qui font le prolétaire). Et ces bourgeois poussent le cynisme jusqu’à louer « ceux qui se lèvent tôt », qui « travaillent dur », et qui, omettent-ils de préciser, sont soumis à un travail pénible jusqu’à, bien souvent, l’insupportable, mal payé et deshumanisant, et qui ce faisant les enrichissent ! Ces prolétaires, chez chacun desquels, pour parler emphatiquement comme Malraux, il y a « un Mozart assassiné ». Ce que disait de façon générale, et tout aussi banalement mais authentiquement humaniste, Georg Lukacs de la société capitaliste : « un vaste cimetière où reposent la grandeur et l’authenticité humaines assassinées »211

Le camp des révolutionnaires n’est pas encore formé, mais ses forces potentielles grandissent en même temps que s’accroissent les ravages du capitalisme essayant d’enrayer sa sénilité. Il est en train d’émerger, lentement, dans une critique de plus en plus active et s’affirmant petit à petit anticapitaliste, ce qui est encore trop vague puisque cela ne dit rien de ce que sont les fondements du capitalisme qu’il faut supprimer pour être vraiment « anti », ni, et c’est la même chose, de ce que par quoi on pense pouvoir remplacer ce qui est ainsi supprimé. Néanmoins être anticapitaliste est une formulation qui peut caractériser l’ensemble de ceux qui contestent les effets désastreux du capitalisme sénile, fermement, concrètement, activement au moyen de diverses formes de luttes et pas seulement en paroles, sans s’illusionner le moins du monde sur la gauche réformiste et parlementaire. Ils sont à la pointe de ces multiples luttes fragmentées évoquées ci-dessus, et qui doivent, sous peine d’échecs, s’unir en une force révolutionnaire organisée. Il n’y a d’ailleurs pas à choisir entre luttes partielles et luttes globales pour abolir le capital en entamant un processus de communisation : les unes et les autres ne peuvent réussir qu’ensemble, et elles se nourrissent et se renforcent mutuellement si elles se coordonnent et s’unissent. Les luttes partielles mettent en valeur des objectifs concrets qui enrichissent et créent le projet révolutionnaire, son « programme » qui, sans elles, resterait vide, purement théorique, sans vitalité. Chaque lutte partielle peut enrichir le contenu de la lutte globale. Elles mettent en mouvement des forces diverses qui constituent un renfort pour le camp des critiques du capitalisme, et qui sont d’ailleurs susceptibles de le rejoindre au fil d’expériences qui poussent à la prise de conscience. Mais ce sont des luttes qui se limitent à ne s’élever que contre tels ou tels effets du capitalisme sénile, et qui donc, quand bien même elles obtiennent parfois, d’ailleurs de plus en plus difficilement et rarement, quelques résultats, quelques réformes législatives, ne peuvent l’empêcher de poursuivre son processus de valorisation, et donc les ravages qui s’en suivent nécessairement, bien pires aujourd’hui qu’autrefois du fait de cette sénilité. Et elles ne peuvent s’unir qu’en dépassant les luttes contre les seuls effets de la sénilité du capital, qu’en se rattachant au but commun de supprimer leur cause, celui donc d’une abolition du capital par le moyen d’un processus menant au communisme, dont nous avons montré que « l’évaporation » du travail était la possibilité et le moyen matériel essentiel.

Dans le MPC, la force révolutionnaire principale a toujours été et est toujours le prolétariat pour la raison évidente qu’il s’agit de la classe qui, dépouillée de tout pouvoir autre que celui de sa révolte, est de plus celle qui est le plus massivement et dramatiquement affectée par « l’évaporation » du travail, en même temps que, pour ce qu’il en reste, elle subit une dégradation, forte et continue, de ses conditions212. Elle est donc la classe qui a le plus intérêt à s’abolir elle-même, à s’opposer radicalement au capital et à son incarnation humaine, la bourgeoisie, ce qui ne veut néanmoins pas dire que l’aggravation objective de cet antagonisme trouve déjà son expression politique adéquate, c’est-à-dire révolutionnaire. Tandis que chez les petits et moyens bourgeois domine plutôt, en général, la peur de perdre le peu qu’ils ont et, de là, une sympathie plus ou moins grande pour ceux qui leur promettent l’ordre, l’autorité et la préférence nationale, tandis que d’autres espèrent que des élections victorieuses permettront à l’Etat de « prendre aux riches » pour pouvoir réduire les inégalités et rétablir un bon fonctionnement des services sociaux. Parfois les deux se mélangent plus ou moins dans ce que les intellectuels stipendiés du capitalisme dénomment « populisme ». Mais la classe de ces « élites » intellectuelles fait aujourd’hui pleinement partie des responsables de cette « étrange défaite » dont parlait Marc Bloch en 1940 qui consistait, et consiste toujours aujourd’hui, à ne pas résister, ou seulement très mollement, et bien qu’elle dispose des moyens213 de le faire, aux poussées fascisantes, étant bien plutôt obnubilée par le « danger » d’une révolution communiste.

Si les ravages écologistes, bien médiatiquement décrits aujourd’hui, amènent des forces nouvelles bienvenues dans la critique du capital, issues le plus souvent de couches sociales « éduquées », cette critique reste encore limitée, ne s’attaquant pas au capital lui-même mais à certains de ses effets, par exemple à telles ou telles « exagérations productivistes ». Un flot d’ouvrages critiques sont édités sur ce thème, sans qu’aucun n’aille en général plus loin que de proposer « un changement de direction »214, une « bifurcation » 215, le mot est à la mode chez ces intellectuels, du capitalisme « productiviste » vers un capitalisme « vert ». C’est, comme nous l’avons vu, évidemment ignorer ce que sont le capital et sa sénilité. Avant de pouvoir bifurquer, il faut pouvoir tenir le volant du véhicule, c’est-à-dire en l’occurrence, prendre le pouvoir sur les conditions de la production, en avoir la possession. De même que sont à la mode des mots tels que « anthropocène » ou « capitalocène »216 censés caractériser l’époque actuelle comme dominée par les ravages écologiques, mais qui ne mettent en cause que l’activité humaine en général, tous les hommes pareillement responsables, pour le premier, ou, un peu plus précisément pour le deuxième, le capital, mais sans cependant qu’on sache jamais ce qu’est ce mystérieux acteur, ainsi vaguement désigné responsable des désastres écologiques, ni donc comment on s’en défait. De cette ignorance résulte l’incapacité de ces auteurs à mettre l’abolition du MPC comme condition incontournable de l’instauration d’un mode de production écologiquement responsable, et encore moins de dire ce qu’elle est.

Certes, les écologistes radicaux ont raison d’affirmer qu’il ne faut pas continuer à produire toujours plus de marchandises, de valeurs d’usage quelle que soit leur utilité du point de vue d’un riche développement humain (et, pire, souvent antagoniques à ce développement). Mais pour y parvenir il s’agit de s’appuyer sur le refus du travail capitaliste. Ce refus se manifeste positivement depuis longtemps dans la classe ouvrière de toutes sortes de façons : grèves, absentéisme, coulage, sabotage, perruques, et bien sûr insurrections. Il s’y ajoute une sorte de « refus » subi, négatif : la misère, les maladies, les accidents du travail, et les morts précoces, qui pousse ceux des travailleurs qui en sont les principales victimes, à passer aux formes positives du refus du travail. Et, contrairement à ce qu’on pourrait penser, les « progrès » scientifiques et technologiques induisent de nouvelles conditions de travail qui aggravent les effets négatifs217, ce qui nuit à sa propre reproduction

-1) Les conditions matérielles d’une possible « fin » de ce travail existent pleinement.

-2) Les luttes réformistes traditionnelles contre l’exploitation, pour l’amélioration du sort matériel des prolétaires, se heurtent, de plus en plus inexorablement, à la sénilité du capital qui ne peut, pour sa survie, qu’exiger d’aller en sens inverse.

-3) Les multiples limites que rencontre aujourd’hui l’existence du MPC, dont nous avons montré les principales dans cet ouvrage, renforcent la puissance d’un camp « anti-capitaliste » qui peut, et doit se transformer en camps pro-communisme.

Il faut donc insister sur ce fait que les luttes écologiques n’aboutiront à régler le problème des ravages écologiques, au-delà de succès partiels appréciables mais ne parvenant pas à remettre en cause l’accentuation généralisée de ces ravages, qu’en élargissant les domaines des luttes, et s’élevant au niveau d’une lutte globale et frontale pour une abolition du MPC par une transition au communisme fondée matériellement sur « l’évaporation » du travail et politiquement sur l’appropriation collective du « général intellect ». Si le prolétariat est nécessairement la force principale de ce procès révolutionnaire ce n’est pas seulement, comme on vient de le dire, parce qu’il est la principale victime des effets du capitalisme sénile (d’ailleurs être victime peut conduire à n’importe quelle rage, n’importe quelle sauvagerie). C’est aussi et surtout parce que son antagonisme avec le capital et la bourgeoisie qui le personnifie a pour fondement les divisions sociales du travail, les rapports de production, de propriété, de possession qui font le MPC, qui sont le MPC. Le prolétariat est ainsi dans la situation d’avoir à abolir ces rapports pour s’abolir lui-même, tandis que les fractions de la petite ou moyenne bourgeoisie et des scientifiques qui s’élèvent contre les ravages écologiques espèrent, pour beaucoup en tout cas, pouvoir faire « bifurquer » le capitalisme sans avoir à remettre en cause ces fondements du capitalisme, et donc la place qu’ils y occupent, les « valeurs démocratiques » qui leur laissent une influence particulière. C’est là la raison matérielle des limites de leurs luttes : leur position de classe.

Alors que s’aggrave dans le monde, en même temps que la sénilité du capitalisme, le chaos généralisé dont il a été fait état dans cet ouvrage, il est, pour citer l’humoriste Pierre Dac, « encore trop tôt pour savoir qu’il n’est pas trop tard ». Mais il n’est pas trop tôt pour savoir qu’il risque fort d’être trop tard si les forces, actuellement majoritairement seulement critiques des effets du capital, mais néanmoins par là potentiellement révolutionnaires, qui émergent à nouveau partout et de plus en plus dans le monde ne s’unissent pas pour abolir le MPC. L’unité autour de cet objectif, c’est ce à quoi ce livre a voulu contribuer en proposant une compréhension de la situation du capitalisme contemporain : le grand chaos. Comprendre pour agir en connaissance de cause.

T. Thomas, le 3O/08/2024.

ANNEXE 1 : PLUS-VALUE RELATIVE, PLUS-VALUE ABSOLUE ET PRODUCTIVITE.

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Nombre d’économistes constatent et admettent que la baisse des gains de productivité, qui tendent même aujourd’hui vers zéro, est un problème majeur pour le capitalisme contemporain. Mais ils en ignorent en général la cause, tout simplement parce qu’ils le concept de plus-value (pl), et donc l’origine des profits. En effet, obtenir des gains de productivité c’est, pour un même capital engagé dans un procès de production, obtenir des profits supérieurs – ce qui est le but de tout capital – donc une pl supérieure. La question des gains de productivité consiste donc à savoir augmenter cette pl, ou, quand on n’y parvient pas, à savoir pourquoi.

Pour résoudre ce pourquoi, il convient alors de distinguer avec Marx les deux formes d’extraction de la pl : la forme absolue et la forme relative. Ce qui permettra de comprendre, premièrement pourquoi la forme relative a été, et de beaucoup, la plus adéquate à la production de la pl, la plus performante, la plus durable, celle qui a permis la forte reproduction élargie du capital pendant les deux derniers siècles, deuxièmement pourquoi elle atteint maintenant ses limites, troisièmement pourquoi cette situation amène les capitalistes à tenter de recourir davantage à l’extraction de la pl sous sa forme absolue, ce qui ne fait qu’attiser les révoltes populaires.

Rappelons d’abord brièvement quelques définitions.

La grandeur de la valeur des marchandises produites au cours d’un cycle de production est la quantité de travail social qu’elles contiennent. Elle s’écrit : V = Cc + Cv +pl = A’ (A étant le capital argent engagé pour acheter Cc + Cv, A’ = A + pl).

Cc = capital constant = part de la valeur des moyens de production (du capital fixe) et de la valeur de leurs approvisionnements employée pendant un cycle. Est dit aussi travail passé, ou travail mort, et constant parce qu’il se retrouve comme même valeur dans la marchandise.

Cv = capital variable = valeur de la force de travail (représentée par les salaires et charges sociales) = quantité de travail nécessaire (à la reproduction de cette force), temps pendant lequel le salarié travaille pour lui. Est dit variable parce que cette quantité de travail vivant achetée Cv se retrouve augmentée de pl dans la valeur des marchandises produites.

Pl = plus-value (ou survaleur) issue du surtravail (temps pendant lequel le travailleur travaille pour le capital).

Les capitalistes sont le capital en actes, leur fonction est donc d’augmenter au maximum la pl. Ce qui revient toujours à augmenter la part du surtravail par rapport à celle du travail nécessaire. Ils disposent pour cela de quatre moyens essentiels :

1) Baisser les coûts salariaux.

2) Augmenter la quantité de surtravail en augmentant la durée de la journée de travail.

3) Augmenter la quantité de surtravail en augmentant l’intensité du travail, les cadences par exemple, sans pour autant augmenter Cc : une plus grande quantité de travail est fournie dans un même temps218 et pour un même salaire. La valeur produite augmente, et Cv restant constant, pl augmente.

4) Augmenter la productivité : une même quantité de travail rend dans le même temps une plus grande quantité de produits219. Pour une valeur V produite inchangée, le gain de productivité consiste à diminuer Cc + Cv tout en produisant plus de marchandises, cela par une augmentation de l’efficacité de la machinerie, mais de telle sorte que l’augmentation de Cc que cela entraine220 soit plus faible que la diminution de Cv (diminution du nombre de salariés employés) qu’elle permet. Donc pour une même valeur V produite on a plus de marchandises, donc leur valeur unitaire diminue, et plus de pl221.

Comparons brièvement l’efficacité à valoriser le capital de ces quatre moyens.

Les trois premiers relèvent de la pl absolue, c’est-à-dire d’une augmentation de la quantité de travail fournie sans dépense supplémentaire en capital fixe (machinerie) pour le capitaliste. Le quatrième relève de la pl relative. Utilisés aux débuts du capitalisme, les deux premiers atteignent alors très vite des limites : les prolétaires, souvent des enfants, avaient de trop faibles salaires pour pouvoir reproduire leur force de travail, étaient très tôt trop usés par d’interminables journées de travail, jusqu’à 14 heures, voire même parfois plus par jour, pour pouvoir continuer à travailler. Ce qui a amené l’Etat, de ce fait, et sous la pression des luttes ouvrières (ainsi que celle de certains capitalistes plus lucides que les autres) à devoir promulguer les premières « lois sociales » (limitation du travail des enfants, de la journée de travail, etc.). Le troisième, l’augmentation des cadences, de la vitesse de gestes simplifiés pour cela à l’extrême (taylorisme), l’élimination du moindre temps mort, est celui qui est si bien illustré par le film de Charlot, Les Temps Modernes. Le quatrième, qui est aujourd’hui notamment mis en œuvre par les NTIC (voir chapitre 2, section 2.1), ou la robotique, relève de la pl relative. Il est le moyen qui a « boosté » la fantastique croissance capitaliste au cours des deux derniers siècles : l’extraction de la pl sous sa forme relative.

Pourquoi les gains de productivité par le moyen de l’extraction de la pl sous sa forme relative, grâce aux perfectionnements de la machinerie et à l’extension de ses usages, sont le moyen essentiel, le plus adéquat pour la valorisation du capital ? C’est qu’ils permettent d’augmenter cette productivité tout en, premièrement, augmentant fortement la production, deuxièmement, diminuant la valeur d’une même marchandise, et, troisièmement, s’ils sont suffisamment importants, en augmentant aussi de façon également importante la production de pl, de telle sorte qu’une petite partie de celle-ci peut alors être redistribuée aux salariés sous diverses formes : augmentations de salaire ou services sociaux (sécurité sociale, retraites, allocations diverses). D’où améliorations du niveau de vie matériel, de consommation des masses, y compris prolétaires et comme en « compensation » à la forte dégradation de leur travail (taylorisme, fordisme, avec perte des savoir-faire professionnels, réduction au travail à la chaîne, « en miettes », etc.). D’où aussi deux bienfaits pour le capital : 1) la consommation peut s’accroître en même temps que la production (pendant un temps du moins car il y a toujours suraccumulation de capital plus forte que l’augmentation des salaires222) et ainsi nourrir la croissance ; 2) cela permet de nourrir les illusions réformistes portées par la gauche d’une amélioration toujours possible du sort des travailleurs : si le capital se porte bien grâce à des gains de productivité importants, il investit, il distribue, tout le monde est contant et la bourgeoisie peut dormir sur ces deux oreilles, la lutte de classe se limite à négocier le niveau d’exploitation des prolétaires ! A cela s’ajoute que, comme le machinisme semble pouvoir se développer sans fin, le capitalisme semble pouvoir progresser aussi sans fin, et pouvoir offrir toujours une solution scientifique aux difficultés rencontrées.

Mais les gains de productivité au moyen de l’extraction de la pl relative, de loin la plus efficace et la plus essentielle pour le capital comme il a été dit, génèrent, au bout d’un certain temps, une double limite à sa valorisation. D’abord leur partage tellement inégal en faveur du capital, qui donc grossissait beaucoup plus vite que la consommation, a toujours nécessairement conduit à des crises de suraccumulation de capital/sous-consommation des masses. Cette contradiction a encore été active comme cause de la crise contemporaine. Mais, deuxième limite, bien plus radicale, ils génèrent aussi sur le long terme une baisse drastique de la quantité de travail productif de pl que le capital emploie. Cela explique, comme nous l’avons rappelé dans cet ouvrage, pourquoi les gains de productivité sont devenus si faibles, au grand étonnement des économistes. En effet, à force de diminuer Cv en augmentant Cc dans le couple Cc+Cv, il devient difficile de continuer à obtenir par là une diminution d’un Cv déjà bien faible qui soit supérieure à l’augmentation d’un Cc déjà très élevé. Et, plus fondamental encore, cette diminution drastique de la quantité de travail productif implique qu’il s’agit d’une limite historique à la valorisation et à l’accumulation du capital. C’est la stagnation, non pas que la masse de la pl (et donc des profits réels) ne soit pas très importante, bien au contraire car les fantastiques gains de productivité historiquement accumulés ont amené la quantité de surtravail à des sommets relativement à celle du travail nécessaire descendue très bas. Mais cela signifie que cette masse est, globalement et non pas pour tels ou tels oligopoles dominants, proche d’un maximum parce que la productivité est proche de son maximum, du moins du point de vue du capital puisque l’augmenter n’augmenterait pas le surtravail, et donc la pl, à hauteur des investissements nécessaires223. D’où la stagnation de la valorisation, de la croissance du capital productif, ce qui constitue la caractéristique essentielle, et nouvelle, de la situation de crise chronique contemporaine qui est celle qui correspond à la sénilité du capital.

C’est pourquoi le capital tente, en contrepartie, d’augmenter davantage la pl absolue224. Ce qui induit alors deux conséquences notables :

1).Un effort brutal et despotique de la bourgeoisie pour tenter de revigorer la production de pl par un recours accru à sa forme absolue. C’est ce qu’elle appelle aujourd’hui « réformes », « modernisation », adaptation à la « réalité d’un monde qui bouge ».

2) L’échec inéluctable de cette tentative, puisque l’extraction de la pl sous sa forme absolue rencontre les limites immédiates. D’autant plus qu’aujourd’hui, et contrairement aux débuts du capitalisme où cette forme était dominante, cette baisse drastique de la quantité de travail social employée à la production (autrement dit de la valeur des marchandises) constitue un obstacle radical à la valorisation du capital, quelle que soit la forme de la pl.

On a vu ci-dessus qu’une telle augmentation pouvait être obtenue de trois manières : par une baisse autoritaire des salaires nets (directs et indirects), imposée par les patrons et l’Etat, ou/et de leur pouvoir d’achat par l’inflation. Par l’allongement de la durée du travail (cf. récemment l’allongement de l’âge du départ à la retraite). Par la chasse aux temps morts, la simplification et l’accélération des gestes. Il s’agit alors d’une augmentation de l’intensité du travail, de la quantité de travail que le travailleur fournit dans un temps donné.

C’est sur cette augmentation de l’intensité du travail qu’il est utile de s’attarder un instant, car c’est une méthode caractéristique du capitalisme développé (dont le père officiel est Taylor), du fait qu’elle n’est efficace que sur un temps assez court, au-delà duquel la fatigue, l’usure du travailleur, qui sont ainsi intensifiées, en réduisent rapidement le rendement (et occasionnent des arrêts maladies et diverses formes d’épuisement). C’est donc une méthode qui produit ses meilleurs effets lorsque les développements de la machinerie ont atteint un niveau assez élevé pour avoir induit une assez forte réduction de la journée de travail. Les nouvelles technologies n’entraînent pas seulement une augmentation de la pl relative produite par le travailleur qui emploie des moyens plus performants, mais aussi de l’intensité de son travail, c’est-à-dire de la quantité qu’il en fournit dans un même temps (pl absolue) grâce justement à ces nouveaux procédés techniques qui induisent une modification des divisions du travail avec réduction des temps morts, simplification des tâches, augmentation de leur vitesse d’exécution. Quand un patron augmente les cadences, la vitesse de la chaîne par exemple, cela n’exige pas nécessairement des innovations technologiques225. Ni, autre exemple, quand on réduit la quantité de personnel, obligeant les restants à un surcroît de travail. Bref, augmenter l’intensité est une méthode qui ne nécessite pas nécessairement, contrairement aux gains de productivité, de lourds nouveaux investissements perfectionnant la machinerie, même s’il y en a un peu, qui se présentent alors comme un complément de ces gains, un « bonus » de pl relative ajouté à la pl absolue. De sorte qu’il est de nombreux perfectionnements technologiques qui augmentent peu l’extraction de la pl sous sa forme relative, mais surtout l’intensité du travail, l’extraction d’une pl sous sa forme absolue. Comme, par exemple, le travail « ubérisé » grâce aux smartphones, le travail hyper intensifié grâce à la surveillance électronique et au contrôle des gestes (dans les entrepôts Amazon par exemple), etc.

Or l’extraction de la pl sous cette forme absolue rencontre pas moins de quatre limites, dont trois qui lui sont spécifiques. De ces trois, la première, déjà évoquée, c’est la fatigue, l’usure immédiate et rapide. La deuxième, c’est qu’une telle méthode ne diminue pas la valeur des marchandises produites qui, si elles sont produites en plus grand nombre dans un même temps contiennent aussi une plus grande quantité de travail226. Donc augmenter l’intensité n’a pas l’efficacité des gains de productivité en termes de baisse des prix des marchandises. Et comme, à production égale, elle fait baisser le nombre de travailleurs employés, elle induit une baisse de la consommation et, par-là, de la production et de la croissance du capital. La troisième est que cette méthode induit par sa brutalité, par la dégradation considérable des conditions de travail et de vie des masses qu’elle entraine, des résistances de plus en plus vives, stimule les antagonismes et la lutte de classe. Et enfin la quatrième, radicale et insurmontable, est la même que rencontre l’extraction de la pl relative à l’époque de la sénilité du capital : c’est que la baisse drastique de la quantité de travail humain que le capital peut employer, la part déjà énorme que prend déjà le surtravail dans la valeur produite rendent quasiment impossible d’augmenter encore cette extraction. Ou, dit dans le langage des économistes, augmenter l’intensité du travail d’un nombre de travailleurs si faible que le coût du travail rentre pour fort peu dans le coût global ne peut pas induire une progression significative des profits. S’attacher à augmenter la pl absolue faute de pouvoir le faire suffisamment de la pl relative a toujours été un aveu de faiblesse du capital, soit qu’il était dans l’enfance, soit, comme aujourd’hui, qu’il est sénile. Et aujourd’hui c’est carrément non seulement une impasse, mais aussi se susciter des ennemis radicaux sans plus pouvoir les calmer par des réformes « progressistes » que permettraient, mais c’est devenu impossible, une extraction de la pl sous sa forme relative.

En conclusion de ce bref exposé on voit que, même si pl relative et pl absolue, productivité et intensité sont souvent augmentées conjointement par les innovations technologiques, il est fort utile de les distinguer. Tant pour comprendre la situation et les actes nécessaires des capitalistes contemporains, que pour comprendre les différentes orientations que cela donne à la lutte des classes.

Les progrès scientifiques et technologiques générateurs des gains de productivité ont augmenté considérablement la puissance du travail humain et la qualité de ses résultats. Ils ont été jusqu’ici développés uniquement en tant que moyens de la valorisation du capital. Néanmoins, au-delà des terribles ravages et catastrophes qui ont accompagné ce mouvement, ils en ont aussi sapé la base en diminuant formidablement la quantité de travail productif, et, ce faisant, ont créé un puissant fondement matériel potentiel pour l’abolition du MPC au profit d’une société d’hommes riches de besoins, d’activités, de relations sociales qualitativement supérieures, toutes choses dont ils seront maîtres. D’ailleurs dans le processus de transition vers cette société nouvelle, les gains de productivité seront poursuivis, non pas à la façon étriquée de l’époque capitaliste, où il s’agit de diminuer le travail nécessaire (Cv) uniquement pour augmenter le surtravail (pl), ce qui pose une limite mesquine à ces gains, aujourd’hui bloqués parce que cette condition n’est plus réalisable, mais bien pour diminuer au maximum la quantité totale du travail contraint, pénible.

A l’inverse les augmentations de l’intensité du travail ne produisent que des effets négatifs pour ceux qui les subissent, uniquement de la fatigue, de l’usure, sans aucune contrepartie en termes de de niveau de vie ou de temps libre. A quoi s’ajoute aujourd’hui au contraire, dans les tentatives de plus en plus brutales des capitalistes d’augmenter l’extraction de la pl sous sa forme absolue, par des diminutions de revenus directs ou indirects (les services sociaux), des allongements des temps de travail et de son intensité. A moins de considérer comme un effet positif le rapide durcissement des antagonismes de classe que cette forme d’extraction de la pl induit nécessairement (et que la bourgeoisie fait tout pour transformer en antagonismes nationaux, en conflits et guerres entre blocs impérialistes). Et qui croîtra tout aussi nécessairement puisque, ne pouvant obtenir aucun résultat significatif en matière de relance de la valorisation du capital, la bourgeoisie ne pourra faire qu’accentuer sa politique dite toujours «de réformes », mais « réformes »qui ne sont plus qu’une politique d’accroissement d’une extraction accrue de la pl sous sa forme absolue et d’aggravation permanente d’une dictature bourgeoise qui se fait de moins démocratique, de plus en plus policière.

Autrefois, les gains de productivité via l’extraction de la pl sous sa forme relative avaient permis à la bourgeoisie de développer une politique de réformes améliorant un peu les conditions matérielles de la vie des masses (consommation accrue, congés payés, sécurité sociale, logements sociaux, etc.). Aujourd’hui cet ancien réformisme « progressiste », qui permettait de maintenir étroitement les luttes des prolétaires dans le cadre de la valorisation du capital, et sous la coupe d’organisations syndicales et politiques de collaboration de classes, n’est plus possible. Il doit être remplacé par un réformisme régressif, et la montée des antagonismes de classe ainsi que des conflits impérialistes et nationalistes qui l’accompagne. Voilà bien l’intérêt, en termes de compréhension de la nouvelle situation du point de vue de la lutte des classes, de comprendre la différence entre pl relative, dont l’extraction efficace induisait le réformisme, la collaboration de classe, et pl absolue, dont l’extraction aiguise les antagonismes de classe.

ANNEXE 2. LE CAPITAL FINANCIER COMME CAPITAL FICTIF.

Dans le procès de valorisation A-M-A’ … A’-M’­A’’ ….. etc. au cours duquel la capital s’accroît sous toutes ses formes, argent, moyens de production, marchandises, il n’y a production de valeur que dans la phase M, celle où les moyens de production, capital constant (bâtiments, machines, approvisionnements) et capital variable (force de travail), achetés par l’argent A, sont consommés. Consommés, c’est-à-dire que leur valeur est transmise au produit dans le cours de sa fabrication227. Partiellement en ce qui concerne le capital fixe (bâtiments, machines) qui est consommé (amorti dans la langue des comptables) sur de nombreux cycles de production, totalement pour le capital dit circulant (approvisionnements et force de travail) qui y est consommé totalement à chaque cycle. Seule cette consommation peut créer de la pl pour le capitaliste dans la mesure où la quantité de travail, c’est-à-dire la valeur, fournie par la force de travail consommée, ne revient pas entièrement à celui qui l’a vendue contre salaire au capitaliste : une part dite surtravail ou survaleur, ou encore plus-value, revient au capitaliste qui, au moment de la vente du produit, se réalise sous forme de profit.

C’est cette « consommation productive » de valeur qui, parce que la force de travail consommée dans le procès de production fournit une plus grande quantité de travail, de valeur, que celle qui lui est rendue sous forme de salaire, permet à A de devenir A’, A grossit de la plus-value (bien sûr si tout fonctionne comme prévu). La plus-value ne peut être créée que dans cette phase. Evidemment pas dans les phases A-M (achat des conditions de la production) ou M-A’ (vente du produit) où rien n’est produit, aucune valeur d’usage. Et encore moins, si l’on peut dire, dans le domaine financier où transite l’argent issu de la plus-value non consommée par le capitaliste avant d’être engagée dans un nouveau cycle de « consommation productive », à moins qu’il ne reste dans ce domaine, sous forme de divers titres de papier et utilisé en spéculations boursières. Non engagé dans un procès réels de production, non consommé productivement, le capital financier n’est donc qu’un capital fictif : l’argent ne produit rien, seul le travail produit marchandises et capital.

Le capitaliste financier s’imagine au contraire que c’est A qui produit A’, le profit étant pour lui le prix du risque (sic) que prend l’investisseur et du flair qu’il aurait eu, un flair proche de la chance ou du hasard, dans ses spéculations. L’augmentation du capital financier a été intimement liée au développement du capital réel engagé dans les procès de production puisque ceux-ci impliquent toujours une phase dans laquelle la valeur produite doit se présenter sous forme argent avant que celui-ci soit réinvesti. Une phase stérile du point de vue de la production de pl, mais que le crédit a permis de réduire considérablement en avançant l’argent nécessaire à un nouveau cycle de production avant que celui en cours ne soit terminé par une vente. Ou en avançant l’argent à un consommateur avant qu’il n’ait pu disposer de la somme nécessare à son achat. Le crédit, l’avance d’argent au producteur ou au consommateur, a toujours été un puissant accélérateur de la valorisation du capital, comme aussi l’émission de titres type actions qui permettent d’investir dans la production des capitaux beaucoup plus importants que ceux dont disposerait un investisseur singulier. Mais tous ces titres de papier représentant des avances d’argent, n’étant justement que de papier, valeurs purement spéculatives, ont servi de base à un échafaudage financier, véritable château de cartes de titres de papier, dont la valeur monétaire des uns repose sur celles d’autres, sur de simples indices boursiers, sur de simples paris sur de futurs et hypothétiques prix de vente de telle ou telle marchandise encore inexistante228.

La masse de ce capital financier fictif a pu ainsi grossir jusqu’à représenter une valeur monétaire sans presque plus aucun rapport avec la valeur des moyens engagés dans un réel procès de valorisation. Régulièrement des krachs financiers font alors effondrer le château de cartes. Mais cela a alors aussi pour effet d’assécher le crédit, de tarir l’investissement, de bloquer plus ou moins complétement l’ensemble du système productif, nombre d’entreprises ne pouvant plus rembourser leurs dettes, les financiers, petits et grands sont ruinés, plus personne ne peut ou ne veut investir. Bref, comme « la mauvaise monnaie chasse la bonne », le capital financier fictif gonflé aveuglément à outrance entraine alors régulièrement dans ses crises récurrentes tout le système de production capitaliste qui commence par l’avance d’argent pour l’achat des conditions de la production.

LISTE DES OUVRAGES DE TOM THOMAS CITES DANS CE LIVRE.

A propos des révolutions du XXème siècle, ou le détour irlandais, Paris, Albatroz, 1991.

Une brève histoire de l’individu, Paris, Albatroz, 1993.

Les racines du fascisme, Paris, Albatroz, 1996.

L’hégémonie du capital financier et sa critique, Paris, Albatroz, 1999.

Karl Marx et la transition au communisme, Paris, Albatroz, 2000.

Les Mondialisations, Bruxelles, Contradictions, 2006.

La crise chronique, ou le stade sénile du capital, Bruxelles, Contradictions, 2004.

Propriété et Possession, Aliénation et liberté, Bruxelles, Contradictions, 2006.

La crise. Laquelle ? Et après ? Bruxelles, Contradictions, 2009.

Démanteler le capital ou être broyés, Lausanne, Page 2, 2011.

Situation et perspectives, Champrepus, Jubarte, 2014 (editionsjubarte@free.fr).

Le capital automate, Champrepus, Jubarte, 2017.

Ville et capital, Champrepus, Jubarte, 2019.

Contre l’Etat, Paris, Editions Critiques, 2020.

Quoi qu’il en coûte, ou la fuite en avant du capitalisme, Paris, Editions Critiques, 2021.

L’impasse capitaliste : travail, besoins et urgence écologique, Paris, Editions Critiques 2022.

En finir avec les nationalismes, Paris, Editions Critiques, 2023.

Notes

  1. Dans la suite du texte Mode de Production Capitaliste sera écrit MPC.↩︎

  2. Stagnation de la croissance plus inflation.↩︎

  3. Professeur d’économie à l’université de New York, collaborateur régulier du journal du multimilliardaire B.Arnaud Les Echos.↩︎

  4. Les Echos, 26/01/23.↩︎

  5. « Multicrise », « polycrise », cela frappe même les économistes mainstream. Par exemple : « Plus on creuse le sujet, plus on se rend compte que ce qui distingue la crise actuelle des précédentes est la multiplicité des dimensions qu’elle prend. » P. Artus, O. Pastré, in De l’économie d’abondance à l’économie de rareté », éd. Odile Jacob, 2023.↩︎

  6. Nouvelles technologies de l’information et de la communication.↩︎

  7. Ou alors, autre possibilité (de gauche), « prendre aux riches » par la voie parlementaire : nous reviendrons sur ce fantasme qui voudrait, tout en conservant les rapports de propriété qui fondent le capitalisme, supprimer les effets qui en découlent inévitablement, dont notamment « les riches ».↩︎

  8. Dans cet ouvrage, l’abréviation pl désignera la plus-value, ou survaleur issue de la quantité de travail non payée dans les procès de production des marchandises.↩︎

  9. Dans cet ouvrage le terme profit désignera toutes les formes apparentes de la pl, tels que bénéfices, rentes, intérêts, dividendes.↩︎

  10. Voir T. Thomas, Le Capital Automate, 2017, éd. Jubarte. (editionsjubarte@free.fr).↩︎

  11. Que nous appellerons le « travail productif » dans la suite du texte. Ce qui concerne essentiellement le travail ouvrier, et exclut par contre notamment le travail dans les secteurs financiers, commerciaux, administratifs, militaires, policiers. Pour une discussion sur ce point, voir T. Thomas, Démanteler le capital ou être broyés, éd. Page 2, 2011.↩︎

  12. Voir par exemple : T. Thomas : La crise chronique ou le stade sénile du capital, éd. Contradictions, Bruxelles 2004 ; La crise. Laquelle ? Et après ? éd. Contradictions, 2009 ; Situation et Perspectives, éd. Jubarte 2014 ; Quoi qu’il en coûte, éd. Critiques, 2021. L’impasse capitaliste, éd. Critiques, 2022.↩︎

  13. La distinction entre l’extraction de la pl sous sa forme relative et sa forme absolue est importante pour comprendre que la faiblesse, voire la stagnation des gains de productivité obtenus via la forme relative est un signe évident de la sénilité du capital. Pour mémoire, concernant ces deux formes, voir l’annexe 1 en fin d’ouvrage.↩︎

  14. « Le simple fait d’économiser le travail n’est pas ce qui est caractéristique (du développement de la machinerie, n.d.a.) …..puisqu’à l’aide de la machinerie, le travail humain fait et crée des choses qu’il ne pouvait absolument pas créer sans elle…..Ce qui est caractéristique, c’est l’économie de travail nécessaire (la quantité de travail payé, n.d.a.) et la création de surtravail (source de la pl, n.d.a.). .K. Marx, Grundrisse, Editions Sociales, 1980, tome 1, p.327.↩︎

  15. D’après David Harvey le déclin des emplois industriels aux USA et en GB serait pour 60% dus aux progrès technologiques et 40% aux délocalisations (D. Harvey, Chroniques anticapitalistes, éd. Zulon, Paris 2023, Pluto Press, Londres 2020).↩︎

  16. Les nouveaux pays plus tardivement industrialisés, comme la Chine « atelier du monde », connaissent en effet aujourd’hui à leur tour le même phénomène pour la même raison.↩︎

  17. Les Echos, 06/08/2012.↩︎

  18. Les Echos 27/09/2022.↩︎

  19. Les Echos 06/04/2010.↩︎

  20. Libération 08/10/03.↩︎

  21. Selon la terminologie de Marx, il s’agit de l’augmentation de « la composition technique » du capital qui est au fondement de la baisse du taux de profit.↩︎

  22. Tandis que dans le même temps s’hypertrophiait la sphère du capital financier, fictif.↩︎

  23. Sur les trois types de mondialisation, voir T. Thomas, Les Mondialisations, éd. Contradictions, Bruxelles-Paris, 2003.↩︎

  24. Dans les activités économiques non délocalisables, comme par exemple le bâtiment, l’hôtellerie, la restauration, la main d’œuvre immigrée, souvent « sans-papiers », joue ce rôle dans les pays dominants.↩︎

  25. Cf. « La Chine a pris la tête du sprint mondial de la robotisation des usines » Les Echos, 10/01/2024.↩︎

  26. Alors même qu’ils les exagèrent en ne les considérant le plus souvent que comme productivité du travail et non pas comme productivité de l’association capital constant-capital force de travail, c’est à dire comme productivité rattachée à la pl relative. Mais nous ne disposons que de leurs statistiques tronquées pour en rendre compte.↩︎

  27. G. Bazot, maître de conférence à l’université Paris VIII écrit : « on estime à 140 milliards d’euros les revenus annuels perdus du seul fait du ralentissement des gains de productivité depuis 25 ans » en France. Les Echos 16/11/2023.↩︎

  28. K. Marx, Le Capital, Editions Sociales 1974, Livre III, tome 1, p. 274.↩︎

  29. Plus fondamentalement encore, le capitalisme a sapé ce qui constitue le produit de ses travaux comme étant des marchandises, c’est-à-dire la valeur, la quantité de travail social qu’elles contiennent, laquelle se présente concrètement comme argent. En vidant la valeur de son contenu, le travail, le capital ruine progressivement dans le même mouvement la production et les échanges fondés sur l’argent, donc le système économique du capitalisme.↩︎

  30. K. Marx, Le Capital, Livre 3, tome 1, Editions Sociales, 1974, p. 263.↩︎

  31. , Ibidem, p. 227.↩︎

  32. Ibidem, p.260. Rappelons : taux de profit = pl/Cc+Cv, avec pl=masse de la pl, Cc=masse du capital constant (bâtiments, machinerie, approvisionnements), Cv=masse du capital variable (coûts salariaux). Avec le développement de la machinerie, Cc+Cv tend historiquement à croitre plus que pl.↩︎

  33. Organisation de Coopération et de Développement Economique. Regroupe 38 pays (en gros le camp US), dont toute l’Union Européenne, la Grande Bretagne, les USA, Canada, Japon, Australie, Nouvelle Zélande, Corée du Sud pour les principaux.↩︎

  34. Les Echos, 08/06/2023.↩︎

  35. Google, Meta, Apple, Microsoft, Amazon, Nvidia, Tesla qui concentraient à fin 2023 30% de la valeur boursière des 500 premières entreprises US (indice Standard § Poor’s 500). Depuis Tesla a perdu 35% de sa valeur au premier trimestre 2024.↩︎

  36. Benjamin Bürbaumer, Chine-Etats Unis, le capitalisme contre la mondialisation, éd. La Découverte, Paris, 2024, p. 92.↩︎

  37. Conférence des Nations Unies sur le Commerce et le Développement.↩︎

  38. Les Echos, 22/09/16.↩︎

  39. Les Echos, 11/05/2023. En 2023 en France, les sommes versées aux actionnaires ont atteint le montant record de 94,2 milliards d’euros (30,1 Mds sous forme de rachats d’actions, 64,1 Mds sous forme de dividendes). Les trois premières sociétés françaises ont versé 37% du total à elles-seules.↩︎

  40. Selon l’étude annuelle du gérant d’actifs Janus Henderson (Les Echos, 24/04/2024).↩︎

  41. Il arrive évidemment aussi que des entreprises très endettées doivent stopper plus ou moins momentanément la distribution d’argent aux actionnaires pour pouvoir rembourser.↩︎

  42. Voir T. Thomas, Contre l’Etat, éd. Critiques ,2020.↩︎

  43. Alternatives Economiques n°431, février 2023.↩︎

  44. Alternatives Economiques , n° 442, février 2024.↩︎

  45. Les Echos 12/12/23 et 15/01/24.↩︎

  46. Voir Maxime Combes, Un pognon de dingue, mais pour qui ? éd. Don Quichotte/Seuil, 2022.↩︎

  47. Ibidem, p. 93.↩︎

  48. Ibidem, p.94.↩︎

  49. Ibidem, p.95.↩︎

  50. Alternatives Economiques, n°431, février 2023.↩︎

  51. Ibidem.↩︎

  52. Selon une étude de l’Institut La Boetie, auteurs Sylvain Billot et Vincent Drezet, citée dans Mediapart, 22/05/24, article de Romaric Gaudin, « Les services publics sacrifiés sur l’autel du Capital ».↩︎

  53. L’automatisation et le futur du travail, Aaron Benanav, éd. Divergences, 2022 (2020 pour l’édition originale), p.42-44. Cet auteur constate, mais ne parvient pas à expliquer le pourquoi puisqu’il méconnait complétement le concept de plus-value, donc celui de sénilité du capital.↩︎

  54. Les Echos 25/04/2024.↩︎

  55. Les Echos 12/03/2024.↩︎

  56. Les Echos, 23/05/24. Ce service de la dette représentera environ 1.200 milliards pour l’année 2024, soit environ un quart des revenus de l’Etat fédéral.↩︎

  57. Fond Monétaire International.↩︎

  58. Les Echos 09/05/23. Toujours selon un rapport du FMI (octobre 1923), la seule dette publique mondiale devrait atteindre 100.000 milliards de dollars à fin 2024.↩︎

  59. Les Echos 14/09/2023.↩︎

  60. Mêmes les économistes « mainstream », bienpensants, se sont moqués du ministre français de l’économie et des finances Lemaire quand il annoncé début 2024 vouloir essayer de faire des économies budgétaires d’une vingtaine de milliards d’euros (au seul détriment des budgets sociaux) pour faire face à une dette de plus de 3.000 milliards. Dérisoire bien sûr ! Mais, à supposer qu’une puissance politique résolument « de gauche » ponctionne drastiquement les riches, par un énorme impôt sur la fortune, ne serait-ce que de quelques centaines de milliards d’euros, cela, premièrement ne serait que le tir d’un fusil à un coup qui ne réglerait rien du caractère structurel des déficits, deuxièmement déclencherait une forte fuite des capitaux et aggraverait la crise économique. Une nécessaire révolution politique commencerait, à l’instar des bolchevicks en 1917, par annuler purement et simplement ces dettes en même temps que de saisir purement et simplement les grands patrimoines.↩︎

  61. Selon une étude de Mc Kinsey Institute : The Future of Wealth and Growth Hangs in the Balance. Mai 2023. Citée dans Les Echos, 06/06/23.↩︎

  62. Sur le capital financier comme capital fictif, voir annexe 2 à la fin de cet ouvrage.↩︎

  63. K. Marx, Le Capital, E.S. 1974, Livre I, tome 1, p. 167.↩︎

  64. Ibidem, Livre II, tome 1, p.54.↩︎

  65. Ibidem, p. 137.↩︎

  66. Voir T. Thomas, Le capital financier et sa critique, éd. Albatroz, 1999, et Quoi qu’il en coûte ou la fuite en avant du capitalisme, éd. Critiques, 2021.↩︎

  67. Source Wikipédia INSEE.↩︎

  68. Les Echos, 26/06/2024.↩︎

  69. Publiées le 22/04/2024.↩︎

  70. Quoi que certains experts les estiment fortement sous-évaluées. Voir par exemple B. Bürbaumer, chien-Etats Unis, le capitalisme contre la mondialisation, éd. La Découverte, Paris, 2024, p. 255.↩︎

  71. La France entretien et développe la plus puissante industrie de guerre en Europe avec ses « fleurons » en la matière : Safran, MDBA, Airbus, Thalès, Dassault, Naval Group, et bien d’autres : en tout dix grands groupes et quelques 4.000 entreprises travaillent pour l’armement. L’exportation de ces matériels permet au capitalisme français de pomper de la pl produite dans les pays importateurs, laquelle nourrit les profits (et les salaires) du complexe militaro-industriel français au détriment des prolétaires des pays importateurs. D’où les tentatives françaises de prendre la tête d’une industrie européenne de la Défense au prétexte d’une menace russe !↩︎

  72. Marx appelait consommation improductive de capital, des investissements qui ne reproduisaient pas les conditions matérielles et humaines (machines et forces de travail) d’une reproduction de capitaux productifs de pl, d’une continuation du processus de valorisation (cf. K. Marx, Editions Sociales, Grundrisse, II, 238-239). Il incluait, par exemple, dans cette catégorie l’industrie du luxe (cf. Le Capital, Editions Sociales, Livre II, tome 2, p.56-57) ou encore la fabrication de la monnaie (ibidem, p. 321).↩︎

  73. Cf. Le Capital Automate, opus cité. Automate veut dire que ce mouvement n’est pas décidé par les hommes, notamment les capitalistes, les possesseurs des moyens de production, qui ne font que l’exécuter plus ou moins bien, comme la condition de l’existence du capital, et donc de la leur qui, dans la société capitaliste, dépend de la bonne santé du capital, c’est-à-dire de sa valorisation. Les capitalistes ne sont que les agents, les exécutants de cette « volonté » aveugle du capital. Ils sont, comme Marx l’a très bien dit, la personnification du capital, son apparence humaine. « Volonté » qu’ils nomment « lois économiques », alors même qu’ils ignorent ce qu’est le capital qu’ils prennent seulement pour des choses, argent, machines, bâtiments, etc. au lieu qu’il est des rapports sociaux de possession et de production historiquement particuliers.↩︎

  74. K. Marx, Œuvres, Economie II, éd. de la Pléiade, Gallimard, p. 306. Les Editions Sociales traduisent « contradiction en procès » au lieu de « en acte », ce qui indique qu’il s’agit effectivement d’un mouvement historique (Grundrisse, Editions Sociales, 1980, tome II, p. 194).↩︎

  75. K. Marx, Le Capital, Editions Sociales, 1974, Livre III, tome 1, p. 263.↩︎

  76. .J.M. Vittori, éditorial Les Echos, 12/02/2024.↩︎

  77. Ibidem.↩︎

  78. Le taïwanais TSMC, premier fabricant de puces dans le monde, implante trois usines en Arizona, subventionnées par les américains dans un but d’indépendance nationale.↩︎

  79. Les Echos, 25/04/2024.↩︎

  80. K. Marx, Œuvres Economiques I, éd. La Pléiade, Gallimard, p.1293,.↩︎

  81. F. Jarrige, Techno-Critiques, éd. La Découverte, p. 304.↩︎

  82. A tel point que même un organe d’Etat comme la CNIL en France a, par exemple, été amenée à condamner Amazon France Logistique à 32 millions d’euros d’amende pour avoir, par des techniques électroniques de surveillance, que la CNIL a qualifiés de « système de surveillance excessivement intrusif », voulu contrôler « à la seconde près » le travail de ses salariés (souligné par moi). Les Echos, 24/01/2024.↩︎

  83. Comme presque toujours dans le domaine des NTIC. Par exemple la fabrication des puces qui sont nécessaires aux nouvelles technologies numériques mobilise des investissements initiaux de dizaines de milliards de dollars pour chaque type de puce. Du fait de ce coût d’entrée exorbitant, cette fabrication reste le monopole d’une poignée de sociétés dans le monde. Par exemple dans le domaine industriel la société hollandaise ASML a le quasi monopole de la fabrication de machines qui fabriquent les puces.↩︎

  84. Et alors très juteux, comme en a témoigné l’envolée des cours de bourse ces dernières années des cours de bourse des Google, Apple, Meta, Microsoft, Amazone, Nvidia, par exemple.↩︎

  85. Des porte-paroles du capital national se félicitent de ce que l’Etat développe les dépenses militaires afin de combattre la concurrence internationale. On mesure leur cynisme quand l’un d’eux déclare ouvertement : « Aussi horrible que cela soit, nous devons faire de la guerre une opportunité dont nous tirerons les dividendes » (D. Barroux, Les Echos du 06/03/2024). C’est bien d’ailleurs ce qu’ils font, par exemple en Ukraine !↩︎

  86. K. Marx, Le Capital, Editions .Sociales, 1974, Livre 1, tome 2, p. 165. Aujourd’hui les progrès économiques sont faibles alors que les calamités sont très fortes.↩︎

  87. Sur la dégradation du travail engendré par les NTIC (y compris dans les cas où il y a élévation du niveau des compétences et des revenus salariés), voir Cedric Durand, Techno-féodalisme, critique de l’économie numérique, éd. La Découverte, 2020.↩︎

  88. Cédric Durand, Comment bifurquer, les principes de la planification écologique, éd. La Découverte, 2020. p. 123.↩︎

  89. Raphaël Chevrier, Les saccageurs de l’espace, éd. Buchet-Chastel.↩︎

  90. Les Echos, 09/09/2024.↩︎

  91. Un débris de 10 cm, à la vitesse où il tourne autour de la terre dégage la même énergie que 240 kg de TNT, capable donc d’enfoncer les blindages (ibidem).↩︎

  92. Source : Wikipedia.↩︎

  93. Les Echos 18/09/2024.↩︎

  94. Contribution de P. Cury, dans Dernières Limites, ouvrage collectif, direction Audrey Bochly, éd. de L’Echiquier, 2023, p. 73.↩︎

  95. Sur l’extraction forcenée du sable et les nuisances qui s’en suivent, voir Nelo Magalhaes, Accumuler du béton, tracer des routes, éd. La Fabrique↩︎

  96. Près de 4 milliards de personnes vivent déjà dans des zones où l’eau peut manquer au moins une fois par an.↩︎

  97. Selon Emma Haziza, hydrologue, in Les Echos, 11/07/23. L’eau douce sous sa forme liquide utilisable disponible ne représente que 0,5 % de l’eau sur terre. Sur les problèmes de l’eau, voir La fin de l’eau ? de Simon Porcher, éd. Fayard.↩︎

  98. On oublie bien souvent le méthane qui a pourtant un pouvoir de réchauffement sur 100 ans 30 fois supérieur à celui du CO2. Or selon l’Organisation Météorologique Mondiale, le rythme d’accroissement du stock de méthane dans l’atmosphère est deux fois plus rapide que celui du stock de CO2.↩︎

  99. Marx a illustré ce premier grand saut qualitatif à la base de la première « révolution industrielle » par ce célèbre aphorisme : « le moulin à bras vous donnera la société avec le suzerain ; le moulin à vapeur, la société avec le capitaliste industriel. » Misère de la philosophie, éd. de La Pléiade, Œuvres Economiques 1, p.79.↩︎

  100. Ce qu’a démontré Jean-Baptiste Fressoz dans son livre « Sans transition. Une nouvelle histoire de l’énergie », éd. Le Seuil, 2022.↩︎

  101. Les Echos, 28/07/2023.↩︎

  102. Selon le rapport du Global Carbon Project présenté à la COP 28. Les Echos 05/12/23.↩︎

  103. Les Echos 09/04/2024.↩︎

  104. Le nucléaire est ici laissé de côté parce que ses immenses dangers, ses coûts de fabrication qui explosent, ses coûts gigantesques d’entretien et de démolition des centrales devenues obsolètes, ses graves problèmes de déchets irrésolus, l’épuisement rapide des ressources en uranium, sont des faits bien connus qui font qu’il ne saurait être, du moins dans l’état actuel des technologies, une ressource acceptable, encore moins acceptée, pas même économiquement viable d’ailleurs (voir la catastrophe économique que sont les chantiers EPR). Quoi qu’en dise la « vedette » pro-nucléaire et pro-capitaliste poussée par les médias J.M Jancovici.↩︎

  105. Voir G. Pitron, La guerre des métaux rares. La face cachée de la transition énergétique et numérique. Ed. Les Liens qui Libèrent.↩︎

  106. Alice Durand, dans Raz de données. L’impact du numérique sur l’environnement, éd. Delachaux et Nietslé. Voir aussi Fabrice Flipo, La numérisation du monde. Un désastre écologique. Ed. L’Echappée, 2021.↩︎

  107. Il faut 8 tonnes de cuivre pour installer 1Mw d’éolien offshore. Or les teneurs en métal dans les gisements de cuivre diminuent drastiquement du fait que les meilleurs ont été épuisés. Ainsi au Chili, premier producteur mondial, la teneur moyenne a chuté de 30% en 15 ans pour descendre à 0,6%. C’est à dire que pour obtenir une tonne de cuivre à partir d’un gisement de cette teneur, il faut aujourd’hui excaver 166 tonnes de roches contre 100 tonnes il y a quinze ans. Certes il y a parfois de nouveaux gisements qui ont été récemment découverts dans la fameuse zone dite du Copper Belt, à Mingomba en Zambie, qui recélerait du minerai à haute teneur, de même que, non loin de là, à Kamoa-Kakula en RDC où on extrait du minerai d’une teneur de 3,5% à 5,5%. Mais cela est exceptionnel, et loin de pouvoir satisfaire à une demande qui va beaucoup plus augmenter que l’offre, alors qu’il y a une baisse structurelle des teneurs partout ailleurs que dans cette zone. Compter sur le recyclage des métaux est également loin de pouvoir résoudre ces problèmes de ressources.↩︎

  108. Les Echos, 12/07/2023.↩︎

  109. Les Echos, 21/05/24.↩︎

  110. Métaux, le nouvel or noir, par E. Hache et B. Louvet, éd. du Rocher. Le récent effondrement des cours du lithium et du cobalt au début 2024 (- 80% en quelques mois) et du nickel (- 50%) sera provisoire étant dû à un déstockage massif s’ajoutant à un ralentissement des ventes de véhicules électriques moins subventionnés, notamment en Chine. De même pour le cuivre dont les prix ont subi une baisse au cours du troisième trimestre 2024, notamment du fait du ralentissement de la croissance chinoise et du déstockage qui s’en est suivi, après avoir atteint un sommet à plus de 10.000 dollars la tonne.↩︎

  111. Une batterie de véhicule électrique basique nécessite actuellement environ 8 kg de lithium, 35 de nickel, et 14 de cobalt.↩︎

  112. Ibidem.↩︎

  113. A propos duquel il faut rappeler ici que, selon le GIEC, 10% des plus riches de la planète sont responsables de 45% des émissions de gaz à effet de serre, tandis que 50% des plus pauvres y contribuent pour moins de 15%.↩︎

  114. Ce qui n’empêche pas qu’en France nombre d’entre eux ne comprennent pas qui les pressure, comme le signale leur appartenance à la FNSEA, syndicat présidé aujourd’hui par Mr. Arnaud Rousseau, ponte du « complexe-agro-industriel » puisqu’il est non seulement propriétaire d’une très grosse exploitation agricole, mais aussi le patron d’une quinzaine d’entreprises dont notamment la multinationale de l’agro-industrie, le groupe Avril, leader dans le secteur des oléagineux, 9 milliards de chiffre d’affaire en 2022.↩︎

  115. Par exemple en France, le nombre d’actifs agricoles d’environ 10 millions en 1945 était encore de 1.910.000 en 1982, (dont 310.000 ouvriers agricoles), Restent en 2023 un total 446.400 exploitants agricoles, petits et gros. De 1954 à 2020 le nombre de tracteurs a augmenté de 1000%, passant de 100.000 à plus de 1.000.000 et leur puissance totale a été augmentée de 1,05 Gw en 1946 à 71,6 Gw en 2005 (source : Technos-luttes. Enquête sur ceux qui résistent à la technologie, Fabien Benoit, Nicolas Celnik, éd. Seuil, 2022). Les campagnes se sont vidées, les villes se sont engorgées, d’où des dégâts économiquement et écologiquement très coûteux des deux côtés : encore une contradiction en acte du MPC, sans parler des dégâts humains.↩︎

  116. Un exemple parmi beaucoup d’autres : un quart du territoire italien fait déjà l’objet d’un phénomène de désertification du fait de ces méthodes et de la raréfaction de l’eau, de sorte qu’une baisse de 10% du PIB est envisagée d’ici à 2050.↩︎

  117. Selon un rapport de la fondation Heinrich Böll cité dans Les Echos, 17/05/1923.↩︎

  118. D. Coraes, Article « Productivité de l’agriculture française en panne : quels impacts dans la filière agroalimentaire », Analyses et Perspectives n° 2206, Mai 2022, revue de la Chambre d’Agriculture France.↩︎

  119. K. Marx, Le Capital, Editions Sociales 1974, Livre I, tome 2, p. 181-182, souligné par moi.↩︎

  120. Par exemple en France, dans la deuxième moitié du 20ème siècle, ont explosé l’usage intensif des engrais chimiques, des pesticides, de machines agricoles de plus en plus lourdes sur des exploitations « remembrées et débarrassées de toutes haies, bosquets, mares. Ce qui a, dans un premier temps, multiplié les rendements par 2 ou 3, voire plus selon les cultures et les terres, cela avec de moins en moins d’agriculteurs. Aujourd’hui, 50 ans après, ce « productivisme », d’abord jugé très positif tant pour les producteurs que pour les consommateurs, montre un résultat très gravement négatif, les terres deviennent stériles, la biodiversité s’écroule, les rendements stagnent et beaucoup d’agriculteurs ou éleveurs sont dans une situation difficile, voire catastrophique. C’est le « basculement », ou renversement dont nous parlerons chapitre 3, section 3.2.↩︎

  121. Voir Jean-David Zeitoun, Le suicide de l’espèce. Comment les activités humaines produisent de plus en plus de maladies, éd. Denoël, 2023.↩︎

  122. Exemple qui est ici cité à partir du livre de P. Meneton, chercheur à l’INSERM, « 2084, pourquoi l’Etat joue avec votre santé », éd. HumenSciences/Humensis, 2021.↩︎

  123. Evidemment la France n’est pas un cas isolé. Par exemple : « En trente ans, à l’échelle mondiale, les cancers diagnostiqués chez les moins de 50 ans ont connu une hausse de 80%. Selon l’Organisation Mondiale de la Santé, en 2019, deux millions de personnes sont décédées en raison de l’exposition à des produits chimiques de synthèse » selon un collectif de scientifiques (Libération 07/06/2024).↩︎

  124. Ibidem, p. 61.↩︎

  125. Ibidem, p. 90.↩︎

  126. A une échelle anecdotique, il paraitrait que les habitants de l’île de Pâques se seraient autodétruits en abattant tous les arbres qui y existaient. Aujourd’hui, à l’échelle mondiale, la destruction des grandes forêts tropicales (Amazonie, Congo, etc.) tend à contribuer au même résultat !↩︎

  127. Rappelons ici qu’à la base du Mode de Production Capitaliste, il y a la propriété privée des moyens et conditions de la production et ses séparations, entre propriétaires, et, surtout, celle des producteurs prolétaires d’avec les moyens de production. « La propriété » dans le capitalisme développé se présente en fait sous deux formes bien distinctes : 1) la propriété financière et juridique ; 2) la propriété, que j’appelle possession, des puissances intellectuelles, scientifiques et technologiques notamment, achetées par les financiers sur les moyens de production (ou division sociale du travail). Ce sont ces possesseurs, que Marx appelle « les capitalistes actifs », pour les distinguer des financiers qu’il appelle « capitalistes passifs », qui organisent l’extraction du maximum de pl par les ouvriers. Dans les petites entreprises ces deux types de propriétés et de capitalistes peuvent évidemment être confondus. Pour un plus ample développement, voir Propriété et Possession, éd. Contradictions, Bruxelles, 2006, chapitre 3, section 2.↩︎

  128. Ce qu’a notamment démontré en son temps le sociologue Pierre Bourdieu.↩︎

  129. Ce qui n’exclut nullement des contradictions, internes à la classe bourgeoise, entre les financiers (capitalistes passifs, c’est-à-dire n’organisant pas eux-mêmes la production de pl) et les scientifiques (capitalistes actifs, c’est-à-dire qui la font produire pour le compte des financiers et le leur), les seconds pouvant d’ailleurs se plaindre de l’inutilité, et de la cupidité des premiers, et penser s’en débarrasser, par exemple par des nationalisations qui donnerait le pouvoir aux « sachants » gouvernant, bien sûr pour son bien, la plèbe ignorante. Ce rôle des scientifiques explique pour une part une méfiance « complotiste » plus ou moins répandue dans la population à l’encontre des scientifiques. Méfiance abondée par les nombreux conflits d’intérêts et les corruptions dans les rapports entre certains scientifiques et le capital.↩︎

  130. J.M. Vincent, Critique du travail. Le Faire et l’Agir, Editions Critiques, 2019, p. 122.↩︎

  131. Notamment avec le pseudo biologiste Lyssenko.↩︎

  132. K.Marx, Grundrisse II, Editions Sociales, 1980, p.192.Plus généralement, et critiquant Feuerbach, Marx écrit : « Même cette science de la nature die « pure » n’est-ce pas seulement le commerce et l’industrie, l’activité matérielle des hommes qui lui assignent un but et lui fournissent ses matériaux ? » Idéologie Allemande, Editions Sociales 1976, p.25. Ainsi le capital, qui détermine cette activité matérielle, finance et oriente la science selon son but : la production de pl, le profit.↩︎

  133. Voir pour une argumentation plus complète T. Thomas, La face cachée des nouvelles technologies, opus cité.↩︎

  134. Nous ne parlons pas ici des nombreux cas de conflits d’intérêts et de corruptions qui existent dans le domaine de la santé comme dans d’autres, mais de liens structurels, organiques↩︎

  135. Les sciences dans la mêlée, B. Bensaude-Vincent et G. Dorthe, éd. du Seuil, 2023.↩︎

  136. Dans les années 30, le courant planiste européen du belge De Man était un soutien reconnu du fascisme. Le fétichisme d’un Plan décidé par des experts, organisant d’en haut, scientifiquement et équitablement la production et la consommation était aussi très présent dans le stalinisme. Voir T. Thomas, A propos des révolutions du 20ème siècle, ou le détour irlandais, opus cité.↩︎

  137. En réalité, c’est évidemment le MPC qui est « punitif » par tous les ravages qu’il entraîne. Mais comme les agents supérieurs du capital doivent en faire supporter les coûts aux consommateurs, ceux-ci s’en trouvent punis pour des motifs, qu’on leur présente comme purement écologiques, qui affectent sévèrement la satisfaction de leurs besoins tels qu’ils sont créés par le MPC. Seule l’abolition du MPC changera et la production et les besoins (cf. chapitre 4, section 2.2).↩︎

  138. Voir par exemple les luttes contre les stupides et désastreuses bassines en France, entre éleveurs et agriculteurs en Afrique, entre industriels miniers et populations un peu partout dans le monde, etc.↩︎

  139. Michel Desmurget, La fabrique du crétin digital, éd Seuil, 2019 (ou Seuil, Points, 2020). Remarquons que M. Desmurget, comme la plupart des scientifiques lanceurs d’alerte, ne relie nullement les ravages qu’il dénonce à leur cause : le MPC. Il se borne à constater.↩︎

  140. Pourquoi l’Etat ne peut qu’agir ainsi ? Voir T. Thomas, Contre l’Etat, opus cité.↩︎

  141. Dès son origine le MPC est contradictions en actes, lesquelles vont s’aggravant : il est aussi contradictions en procès.↩︎

  142. Avec une pl relative élevée un taux d’exploitation plus fort n’est pas incompatible avec une condition salariale améliorée, et donc avec une adhésion plus ou moins forte au MPC. L’exemple classique est celui du fordisme, le travail à la chaine « compensé » à l’époque par une augmentation de salaire conséquente, le fameux « 5 dollars a day ».↩︎

  143. Voire T. Thomas, Une brève histoire de l’individu, opus cité.↩︎

  144. K. Marx, Editions Sociales, 1980, Grundrisse , tome II, p. 188.↩︎

  145. Ainsi la Banque Centrale Européenne a publié en 2021 une étude sur les crises financières en Europe qui recense « pas moins de cinquante crises systémiques et quarante-trois épisodes de stress financier depuis les années 1970. » H. Rey, professeure d’économie à la London Business School, in Les Echos, 18/04/2024.↩︎

  146. K. Marx, Editions Sociales. 1974, Le Capital, Livre I, tome 2, p.181-182.↩︎

  147. Fordisme : relative acceptation du travail à la chaîne, en miettes, déqualifié par les ouvriers (par exemple les fameux OS révoltés de 1968 en France et en Italie) contre de meilleurs salaires : un modeste partage des gains de productivité qui permettait d’écouler une production décuplée de marchandises par ailleurs meilleur marché.↩︎

  148. Cf. Les Mondialisations, opus cité.↩︎

  149. Cf. L’hégémonie du capital financier et sa critique, et Quoi qu’il en coûte, opus cités.↩︎

  150. Dont le soutien, de facto indéfectible malgré les protestations orales hautement hypocrites des puissances occidentales, au génocide des palestiniens à Gaza, prolongement de l’entreprise de colonisation de la Palestine commencée en 1917 (déclaration Balfour), et d’épuration ethnique commencée en 1948 est aujourd’hui un des signes manifeste et ignoble les plus écœurant. Dont aussi le cynisme absolu de patrons, tels par exemple ceux de General Motors, Ford,, Stellantis aux USA qui, de 2013 à 2022 ont augmenté leurs émoluments de 40% quand ils faisaient baisser le salaire horaire moyen dans leurs entreprises de 19%, tandis que, d’une façon générale, toujours aux USA, « le patron moyen est payé entre 200 et 400 fois plus qu’un salarié » selon les diverses estimations (Les Echos 16/04/2024). Dont tant de corruptions, de mensonges, de malheurs répandus sur les peuples du monde, dont une liste de tant de crimes et de saloperies diverses…. !↩︎

  151. Il n’y a eu que des tentatives, malheureusement échouées comme l’avait craint et prévu Marx, principalement du fait que cette condition matérielle du communisme était très loin, beaucoup trop loin, d’y exister.↩︎

  152. Pour une analyse plus détaillée, voir T. Thomas, Les racines du fascisme, éd. Albatroz, Paris, 1996.↩︎

  153. En Espagne et au Portugal, l’histoire est différente. Il n’y avait pas les frustrations et misères nées de la Grande Guerre, mais le fascisme y avait une base populaire dans des masses rurales conservatrices, dominées par de très puissantes et très réactionnaires églises catholiques qui, avec et en soutien des grands propriétaires fonciers, étaient surtout motivés par la peur de la modernisation industrielle, de l’évolution des mœurs et coutumes qui l’accompagnaient, et qui voyaient poindre l’hydre communiste, c’est-à-dire le diable, dans la moindre revendication démocratique. C’étaient des fascismes conservateurs, contrairement aux prétentions modernistes et conquérantes des fascismes allemands et italiens. Ceci même si un J. A. Primo de Rivera, considéré comme un des pères idéologiques du fascisme espagnol pouvait avoir écrit, conformément à l’idéologie fasciste traditionnelle d’une unité nationale créée par décret, par la vertu d’une organisation idéale : "Nous concevons l'Espagne comme un gigantesque syndicat de producteurs [....] Nous organiserons la société espagnole selon un système de syndicats verticaux par tranches de production, au service de l'économie nationale toute entière [....] Les syndicats de producteurs devront avoir leurs ressources propres, nationalisation des banques, du crédit. La plus-value de la production doit rester au pouvoir des syndicats [....] Nous imposerons sans défaillance un ordre de choses nouveau, sans affamés, sans politiciens professionnels, sans caciques, sans usuriers et sans spéculateurs. » Une courte citation qui montre néanmoins fort bien le côté « socialiste » du fascisme théorique, lequel, purement propagandiste, n’a jamais été réalisé !↩︎

  154. Pour un développement argumenté sur le fétichisme de la Nation, voir T. Thomas, En finir avec les nationalismes, éd. Critiques, 2023.↩︎

  155. Ce qui est considéré dans l’idéologie nationaliste comme un caractère propre à une soi-disant nature humaine qui impliquerait que de tous temps l’homme aurait été « un loup pour l’homme », et le serait pour toujours.↩︎

  156. « Servir, et non pas se servir » était une des formules favorites du colonel de la Rocque, chef de l’organisation d’extrême droite Les Croix de Feu dans les années 30.↩︎

  157. K. Marx, Le Capital, Editions Sociales, 1974, Livre I, tome 3, p.60.↩︎

  158. K. Marx, Travail salarié et capital.↩︎

  159. Sur le fétichisme de l’Etat, voir T. Thomas, Contre l’Etat, opus cité.↩︎

  160. K. Marx, Editions Sociales, 1974, Le Capital, Livre I, tome 1, p. 92.↩︎

  161. Simple quémandeurs sont ceux qui attendent tout pour eux de l’Etat et de leur acceptation volontaire de cette servitude (La Boétie). « Dès 1931 [….] le peuple, animé de sentiments révolutionnaires, se tournait en masse vers Hitler parce qu’il souhaitait un bouleversement social, mais en même temps avait peur d’un changement de type rationnel. Hitler les soulagea de la responsabilité de leur propre destin, dont le mouvement révolutionnaire leur laissait le fardeau. » W. Reich, Les hommes et l’Etat, éd. Constantin Sinelnikoff, Nice, 1972, p.124. Et Hitler achètera le soutien de très nombreux allemands, après avoir éliminé les opposants antifascistes, en pillant pour eux, et avec eux, les peuples conquis (cf. Gütz Aly, Comment Hitler a acheté le peuple allemand, éd. Flammarion).↩︎

  162. Ce point commun ne suffit évidemment pas à mettre un signe égal entre eux, mais indique néanmoins que ni les ni les autres ne sauraient constituer une réponse à la sénilité du capital et ses conséquences dramatiques.↩︎

  163. Le fascisme distingue « le capital qui spécule et le capital qui travaille » disait Bietry, chef du « Mouvement Jaune ». Cité dans Ni droite, ni gauche, Zeev Sternhell, Le Seuil, 1983, p. 64.↩︎

  164. P. Milza, S. Berstein, Le fascisme italien 1919-1945. Ed. du Seuil-Points, 1980.↩︎

  165. Cité dans le livre d’Antonio Scurati, M, l’homme de la Providence, éd. Les Arènes.↩︎

  166. Comme aujourd’hui elle est en train de rejoindre le Rassemblement National en France.↩︎

  167. Le Monde, 1-7-84, "Les longs couteaux de HITLER".↩︎

  168. Qu’elle avait tant craint de perdre lors des forts mouvements révolutionnaires de 1848, de même que la bourgeoisie allemande avait tant tremblé devant le soulèvement spartakiste de 1919. Un souvenir qui fut influent dans son ralliement au fascisme.↩︎

  169. K. Marx, Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte.↩︎

  170. Ibidem. Cette « stupidité » d’une large fraction des masses aujourd’hui, on en a une preuve avec les succès électoraux des Le Pen, Meloni, Trump, AFD en Allemagne, etc.↩︎

  171. Voir T. Thomas, Les Mondialisations, opus cité.↩︎

  172. Et les J.O. de l’été 2024 en France en ont fourni une éclatante démonstration. Chaque médaille était l’occasion de tonitruants cocoricos patriotiques. La qualité du « spectacle » était incessamment vantée comme preuve de la grandeur de la France, de l’efficacité de ses dirigeants, et l’enthousiasme des spectateurs comme signe d’une possible cohésion sociale. Spectacle et spectateurs : ce n’était pourtant qu’un Cirque ! Et beaucoup d’argent gagné par ses divers organisateurs, grosses firmes du bâtiment et des travaux publics en tête.↩︎

  173. Cités dans Alternative Economiques n°377, mars 2018. Rien que le moteur de recherche de Google recevait à cette époque plus de 3 milliards de requêtes par jour.↩︎

  174. Brochure électorale du Front de Gauche, 2012, p. 7.↩︎

  175. K. Marx, Gazette allemande de Bruxelles n°94, cité dans K. Marx, Sur le parti révolutionnaire, J. Quétier, Editions Sociales, 2023.↩︎

  176. K. Marx, Théorie sur la plus-value, Editions Sociales 1976, tome III, p. 552-553.↩︎

  177. Pour une analyse de l’essence de l’Etat dans le MPC, voir T. Thomas, Contre l’Etat, opus cité.↩︎

  178. Formule de K. Marx dans sa célèbre conférence « Salaires, prix, profits » de 1865 qu’il concluait par ce ferme conseil : « Au lieu du mot d’ordre conservateur « un salaire équitable pour une journée de travail équitable », ils (les prolétaires) doivent inscrire sur leur drapeau le mot d’ordre révolutionnaire : « Abolition du salariat ». Souligné par Marx, Brochure Editions Sociales, 1966. Voilà pour la lutte contre les inégalités : attaquer la cause, non pas seulement les effets.↩︎

  179. Lettre de Marx à Ruge, mai 1843, in K. Marx, F. Engels, Correspondance, Editions Sociales, tome I, p. 296.↩︎

  180. Comme le disait Sénèque, « il n’y pas de vent favorable pour celui qui ne sait pas où il va ». Certes, connaître le but n’est pas connaître le chemin, mais c’est une condition pour en trouver le bon en fonction du point de départ, des circonstances particulières et des difficultés rencontrées. Par ailleurs dire que ce but peut et doit être l’appropriation réelle des conditions du maximum de liberté que permettra la « fin » du travail contraint ne nous dit pas ce que les hommes du communisme en feront, quels besoins ils décideront alors de satisfaire, par quels moyens, bref, quels hommes ils seront.↩︎

  181. « C’est cette séparation entre les conditions du travail d’un côté et les producteurs de l’autre qui constitue le concept de capital. » (K. Marx, Le Capital, Editions Sociales, 1974, Livre III, tome 1, p. 259).↩︎

  182. « Division du travail et propriété privée sont des expressions identiques – on énonce dans la première par rapport à l’activité, ce qu’on énonce dans la seconde par rapport au produit de cette activité. » K. Marx, L’idéologie Allemande, Editions Sociales, 1976, p.31.↩︎

  183. C’est par contre une erreur que n’a pas commise Mao Tse Toung, ce qui a justifié que soit lancée la Révolution Culturelle.↩︎

  184. Les lecteurs de Marx auront reconnu que ce type de travail est ce qu’il résume sous le terme de « travail abstrait ». Pour un exposé sur ce concept difficile, mais fondamental du marxisme, voir T. Thomas, Le capital automate, opus cité.↩︎

  185. K. Marx, La guerre civile en France.↩︎

  186. Par travail contraint il ne faut pas seulement comprendre celui qu’une société doit exiger de chacun de ses membres, selon leurs capacités. Il est contraint alors dans la mesure où il s’agit de tâches ennuyeuses, pénibles, et donc plus ou moins répulsives mais néanmoins socialement nécessaires, ce qui peut les rendre acceptables si elles sont réparties équitablement, n’occupent pas trop de temps, et d’autant plus acceptées d’ailleurs qu’on peut aussi y trouver la satisfaction d’être utile aux autres, reconnus par eux comme tel. Il s’agit surtout du travail contraint par les lois et exigences de la production de pl, représentées et mises en œuvre par l’autorité, la domination de puissances politiques et militaires (esclavage, colonisation), ou aussi scientifiques, technologiques, financières comme dans le capitalisme où, en plus des lois et règlements, les machineries réduisent les prolétaires à n’être, en plus d’être exploités, saignés à blanc, que de simples rouages de processus qui leur échappent complétement, dans toutes ses dimensions, ou alors chômeurs. Boris Vian disait avec humour : « Le travail, c’est ce qu’on ne peut pas arrêter de faire quand on a envie d’arrêter de le faire ».↩︎

  187. « Seul l’énorme accroissement des forces productives atteint par la grande industrie permet de répartir le travail sur tous les membres de la société sans exception, et par là, de limiter le temps de travail de chacun de façon qu’il reste à tous suffisamment de temps libre pour prendre part aux affaires générales de la société – théorique autant que pratique. » Engels, Anti-Dühring, souligné par moi.↩︎

  188. Pour un développement plus complet, voir T. Thomas, K. Marx et la transition au communisme, chapitre 5, éd. Albatroz, Paris 2000.↩︎

  189. F. Engels, Anti-Dühring, Editions Sociales, 1971, p. 319.↩︎

  190. K. Marx, L’Idéologie Allemande, Editions Sociales, 1976, p. 36.↩︎

  191. K. Marx, Idéologie Allemande, Editions Sociales, 1976, p.62.↩︎

  192. K. Marx, Le Capital, Editions Sociales, Livre III, tome 3, p. 198. La conclusion de ce passage est : « La condition essentielle de cet épanouissement (du royaume de la liberté) est la réduction de la journée de travail. »↩︎

  193. K. Marx, ibidem p. 199.↩︎

  194. K. Marx, Critique du Programme de Gotha.↩︎

  195. K. Marx, Grundrisse, Editions Sociales, 1980,tome II, p. 102.↩︎

  196. Ibidem.↩︎

  197. « « Cette révolution (communiste, nda) n’est pas seulement rendue nécessaire parce qu’elle est le seul moyen de renverser la classe dominante, elle l’est également parce que seule une révolution permettra à la classe qui renverse l’autre de balayer toute la pourriture du vieux système qui lui colle après et de devenir apte à fonder la société sur des bases nouvelles. » K. Marx, F. Engels, L’Idéologie Allemande, Editions Sociales, 1976, p.37. Par « seule une révolution », il faut évidemment entendre : seul un processus révolutionnaire.↩︎

  198. Qui, rappelons-le parce que c’est une des plus décisives découvertes de Marx, est une puissance qui dirige les hommes, notamment les capitalistes, les gouvernements, bien plus que ceux-ci ne peuvent le diriger (voir T.Thomas, Le capital automate opus cité)↩︎

  199. « Ce n’est pas en accouplant de 1000 manières le mot peuple avec le mot Etat qu’on fera avancer le problème d’un saut de puce », K. Marx, Critique du Programme de Gotha.↩︎

  200. Voir T. Thomas, Ville et Capital, éd. Jubarte, 2019.↩︎

  201. Ceci est imaginé de belle façon dans ce commentaire « humaniste », du jeune Marx, d’un texte de James Mill, que je n’hésite pas à citer une nouvelle fois pour sa beauté : « Supposons que nous produisions comme des êtres humains : chacun de nous s’affirmerait doublement dans sa production, soi-même et l’autre. 1°) Dans ma production, je réaliserais mon individualité, ma particularité ; j’éprouverais, en travaillant, la jouissance d’une manifestation individuelle de ma vie, et, dans la contemplation de l’objet, j’aurais la joie individuelle de reconnaître ma personnalité comme une puissance réelle, concrètement saisissable et échappant à tout doute. 2°) Dans ta jouissance, ou ton emploi de mon produit, j’aurais la joie spirituelle immédiate de satisfaire par mon travail un besoin humain, de réaliser la nature humaine et de fournir au besoin d’un autre l’objet de sa nécessité. 3°) J’aurais conscience de servir de médiateur entre toi et le genre humain, d’être reconnu et ressenti par toi comme un complément à ton propre être et comme une partie nécessaire de toi-même, d’être accepté dans ton esprit comme dans ton amour. 4°) J’aurais, dans mes manifestations individuelles, la joie de créer la manifestation de ta vie, c’est à dire de réaliser et d’affirmer dans mon activité individuelle ma vraie nature, ma sociabilité humaine (Gemeinwesen). K. Marx, Manuscrits de 1844, éd. de la Pléiade (Gallimard), Œuvres Economiques II, p.33. C’est une description lyrique des rapports sociaux d’une société communiste dont Marx, à cette époque (1844) ne connait pas encore les bases matérielles, notamment la « fin » du travail contraint et aliéné. Elle permet néanmoins une première approche de ce que seraient des rapports sociaux communistes fondés sur une libre activité ou, pour la part minime de travail contraint qui subsisterait, sur un consentement libre, c’est-à-dire compris, accepté, et même voulu pour les raisons que Marx indiquent dans ce passage.↩︎

  202. Lénine, Œuvres Complètes, éd. du Progrès, Moscou, tome 9, p. 380. Article publié dans l’Iskra d’Octobre 1905, sous le titre : Le dernier mot de la tactique de l’Iskra.↩︎

  203. Engels, Le Parti de classe, tome 3, Petite collection Maspero, 1973, p. 161.↩︎

  204. Voir T. Thomas, En finir avec les nationalismes, opus cité.↩︎

  205. De nombreux ouvrages en rendent compte. Par exemple : Anthony Cortes, Sébastien Leurquin, L’affrontement qui vient. De l’éco-résistance à l’éco-terrorisme ? éd. du Rocher, 2023. Ou encore Premières secousses, Les soulèvements de la terre, éd. La Fabrique, 2024. Ces ouvrages montrent bien la radicalisation des luttes écologistes et l’aggravation de la répression étatique. Mais il est étonnant d’y constater combien ces luttes sont encore éloignées de s’attaquer au capitalisme lui-même en ses racines, pas seulement à ses effets. De sorte que leur auto-affirmation d’être anticapitalistes reste tronquée.↩︎

  206. En Chine et en Russie les conditions matérielles nécessaires à la réussite d’un processus communiste étaient très loin d’être réunies, et alors, comme Marx l’avait prévu, une révolution politique se réclamant du communisme était la pire chose qui pouvait arriver, « le comble du malheur » (lettre de Marx à Engels, 09/08/1952), car c’était l’échec certain et la certitude de retomber dans la « vieille gadoue » capitaliste (Marx, Idéologie Allemande, E.S. p.52). Ce qui est effectivement arrivé. Aujourd’hui, c’est tout autre chose, c’est l’inverse : les conditions matérielles sont réunies, mais pas (pas encore) les conditions politiques. Voir T. Thomas, K. Marx et la transition au communisme, éd. Albatroz, 2000, et A propos des révolutions du XXème siècle, éd. Albatroz, 1991.↩︎

  207. On l’a vu en France en avril 2023 avec l’exemple caricatural des ouvriers des usines fabricant les cancérigènes poêles Tefal et manifestant néanmoins, avec succès, aux côtés de leur hiérarchie contre l’interdiction de ces produits néfastes. Idem en Allemagne pour soutenir l’exploitation des très polluantes mines de lignite. Il y a matière à multiplier ce type d’exemples en bien d’autres lieux et circonstances.↩︎

  208. Ce que, à son atroce façon, faisaient les nazis : « Arbeit macht frei » !↩︎

  209. Selon le rapport du Conseil d’Analyse Economique « Repenser l’héritage » de décembre 2021.↩︎

  210. En 1834, donc dix ans avant Marx, Blanqui écrivait déjà dans « qui fait la soupe doit la manger » (disponible en ligne) : « La richesse provient de la possession des instruments du travail plutôt que du travail lui-même ». Evidemment la bourgeoisie qui s’enrichit surtout du travail d’autrui se complait cyniquement à vanter et exalter « la valeur travail », le sien n’étant en général pas trop pénible.↩︎

  211. G Lukacs, L’idéal de l’homme harmonieux dans l’esthétique bourgeoise (1938). Cité par S. Roza, Marx contre les GAFAM, éd. PUF, 2024, p.59.↩︎

  212. Puisque, comme on l’a vu, le recours à l’extraction de la pl sous sa forme absolue (diminution constante des formes directes et indirectes des revenus, allongement de la durée du travail, augmentation de son intensité et de sa précarité, etc.) se développe au maximum avec la sénilité du capital pour compenser autant que faire se peut la stagnation des gains de productivité, l’extraction de la pl sous sa forme relative.↩︎

  213. Ses très faibles réactions, voire même souvent la compréhension qu’elle a manifesté (sauf quelques exceptions individuelles) à l’égard du sionisme fasciste, terroriste, criminel de guerre et contre l’humanité, génocidaire en est un exemple flagrant.↩︎

  214. J. Santolini et J. Stengers, dirigeants de « Sciences Citoyennes », dans le journal Libération du 17/05/2024.↩︎

  215. C. Durand, R. Keucheyan, Comment bifurquer, les principes de la planification écologique, opus cité. Manon Aubry, chef de file LFI aux européennes de 2024, critique le libre-échange comme « incompatible avec la bifurcation écologique » (tribune dans Les Echos du 22/05/2024). Ces auteurs « bifurcateurs », comme aussi Kohei Saito, récent auteur à succès (Moins !, La décroissance est une philosophie, éd. Le Seuil) et d’autres, peuvent affirmer que le capitalisme est incapable de résoudre la crise écologique et aller parfois jusqu’à se déclarer anti-capitalistes, mais sans rien savoir sur ce qu’est cette abolition. Ils ne conçoivent pas d’ailleurs la crise écologique comme effet de la crise économique, d’une sénilité du capital qui a sa cause profonde dans « l’évaporation » du travail et des gains de productivité.↩︎

  216. M. Aglietta, E. Espagne, Pour une écologie politique. Au-delà du capitalocène, éd. Odile Jacob, 2004.↩︎

  217. Par exemple en France une étude de Santé Publique France (citée dans Les Echos 10/10/2024) indique que, en 2023, les motifs psychologiques étaient la deuxième cause des arrêts de travail (15%), derrière les maladies « ordinaires », et que 22% des arrêts longs avaient pour cause des raisons psychologiques. Plus généralement, voir chapitre 2 ci-dessus, section 2-4 sur ce point.↩︎

  218. Voir K. Marx, E.S.,Le Capital, Livre I, tome 2, p. 192.↩︎

  219. Ibidem.↩︎

  220. Je passe ici sur le fait que la diminution général des valeurs dans le capitalisme sénile peut aussi contribuer à diminuer Cc (voir, par exemple, la baisse spectaculaire du prix des ordinateurs malgré leur puissance accrue), ainsi que le prix de la force de travail, donc Cv.↩︎

  221. On voit bien qu’en matière de gains de productivité, il ne peut pas s’agir seulement de la productivité du travail telle que la calcule les économistes, car si celle-ci peut s’accroître avec un investissement en machines plus performantes, encore faut-il que celui-ci ne soit pas supérieur à l’économie réalisée sur le travail vivant pour qu’il y ait accroissement de la pl. Il s’agit de bien prendre en compte la totalité des facteurs de production, les machines, leurs approvisionnements, le travail.↩︎

  222. Ce qui se règle par des crises régulières de suraccumulation/sous-consommation.↩︎

  223. Marx avait noté que « plus la pl est élevée avant le nouvel accroissement de la force productive [….] et plus faible sera la croissance de la pl que le capital obtient du nouvel accroissement de la force productive [….]. Le taux d’autovalorisation du capital croît donc d’autant plus lentement que le capital est déjà valorisé. », que la productivité est déjà élevée (nda). K. Marx., Manuscrits de 1861-63, Cahiers I à V, p.366-367. Voir aussi K. Marx, Le Capital, E.S., Livre I, tome 2, P. 194.↩︎

  224. Il a aussi d’autres ressources, mais qui, déjà très largement utilisées, sont aussi arrivées au maximum leur efficacité. Par exemple augmenter la vitesse de rotation du capital par le moyen du crédit (cf. T.T. L’hégémonie du capital financier et sa critique, opus cité). Mais l’expansion du crédit, donc des dettes, est, comme on le sait, devenue pharaonique et cause de violents et dévastateurs krachs financiers. Néanmoins le fond de l’affaire pour le capital reste l’accroissement de l’extorsion de surtravail et sa conversion en pl.↩︎

  225. L’augmentation de l’intensité du travail « ne requiert pas une plus grande avance en matériau ou en instrument de travail » K. Marx, Grundrisse, Editions Sociales, tome 2, p. 260.↩︎

  226. « Si sa productivité augmente, le travail rend dans le même temps plus de produits, mais non plus de valeur. Si son intensité croît, il rend dans le même temps non seulement plus de produits, mais plus de valeur. » K. Marx, E.S. Le Capital, Livre I, tome 2, p. 196.↩︎

  227. M représente donc à la fois la valeur des moyens de production (Cc + Cv) mis en œuvre pour produire la marchandise, et donc aussi la valeur de cette marchandise (qui se transformera en son prix de vente sous l’effet de différents facteurs).↩︎

  228. Pour une analyse plus détaillée de ce château de cartes, voir T. Thomas, L’Hégémonie du capital financier et sa critique, éd. Albatroz, 1999, et Quoi qu’il en coûte, ou la fuite en avant du capitalisme, Editions Critiques, 2021.↩︎

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