Abréviations utilisées dans cet ouvrage :

pl : plus-value (survaleur) ;

MPC : mode de production capitaliste ;

RP : voir note 20.

Notations des citations du Capital (K. Marx) :

Editions Gallimard, La Pléiade : PL I et PL II pour Œuvres Economiques, PL III pour Œuvres Philosophiques (dont IA pour Idéologie Allemande), PL IV pour Œuvres Politiques, suivi du numéro de page.

Editions Sociales K I, II, III, pour les livres, 1, 2, 3, pour les tomes, suivi du numéro de page.

Abréviations pour les ouvrages de T. Thomas cités dans cet ouvrage :

TT 1988 : Crise, Technique et Temps de Travail, éd. spéciale, Paris.

TT 1993 : Une brève histoire de l’individu, Albatroz, Paris

TT 1996 : Les Racines du fascisme, Albatroz, Paris.

TT 1999 : L’Hégémonie du capital financier et sa critique, Albatroz, Paris.

TT 2000 :K. Marx et la transition au communisme, Albatroz, Paris.

TT 2004 : La Crise chronique, ou le stade sénile du capitalisme, Contradictions, Bruxelles.

TT 2006 : Propriété et Possession, Aliénation et Liberté, Contradictions, Bruxelles.

TT 2009 : La Crise. Laquelle ? Et après ? Contradictions, Bruxelles.

TT 2011 : Etatisme contre Libéralisme ? C’est toujours le Capitalisme. Contradictions, Bruxelles.

TT 2013 : Nécessité et Possibilité du Communisme. Jubarte, Paris.

TT 2014 : Situation et Perspectives, Jubarte, Paris.

TT 2016 : Vers un nouveau communisme, Jubarte, Champrépus.

TT 2017 : Le Capital automate, Jubarte, Champrépus.

TT 2018 : La face cachée des nouvelles technologies, Jubarte, Champrépus.

TT 2019 : Ville et Capital, Jubarte, Champrépus.

INTRODUCTION.

L’objet de ce petit livre est seulement de rappeler pourquoi c’est une illusion d’en appeler à l’Etat pour guérir les maux sociaux ou stopper les dégâts écologiques et autres désastres que démultiplie aujourd’hui un capitalisme en crise incurable1, et qui suscitent en réaction des colères populaires de plus en plus massives et émeutières.

Cette illusion, comme nous le rappellerons, est loin d’être récente. Mais elle a connu un fort regain de popularité avec la grande crise contemporaine du capital qui n’a cessé d’entraîner une aggravation de ces désastres. Elle est portée par toutes sortes d’idéologues et politiciens, qu’ils soient catalogués de gauche ou de droite, comme, par exemple en France Melanchon ou Le Pen. Mais elle existe indépendamment d’eux, qui seulement la stimulent, et apparait massivement et spontanément dans les luttes populaires qui se développent un peu partout dans le monde avec cette crise, comme par exemple en 2018-2019 celle des Gilets Jaunes en France. De telles révoltes sont stigmatisées comme « populistes » par les soi-disant élites bourgeoises qui sont leur cible. Nous verrons qu’il y a tout autre chose à en dire, car ce sont ces révoltes importantes qui m’ont amené à la rédaction de cet ouvrage.

Il s’agit en particulier de comprendre pourquoi ce que ces « populistes » pensent de l’Etat amène nombre d’entre eux à croire qu’il suffirait d’en « dégager » ces élites qui s’en accaparent la direction et de le rendre plus démocratique, plus attentif aux besoins du peuple, pour que ceux-ci soient satisfaits. « Qu’ils s’en aillent tous », et que l’Etat se rapproche du peuple (par exemple par le moyen de référendums), qu’il restaure la souveraineté nationale et soutienne un capital national au lieu de se soumettre au capital apatride, cosmopolite, mondialisé, via une Union Européenne libérale qui impose par ses « diktats » l’ouverture à tous les vents de la concurrence étrangère.

Ce « pourquoi », nous le verrons, a pour nom « le fétichisme de l’Etat ». Et nous verrons surtout que s’il importe d’expliquer ce fétichisme, de mettre à jour ses racines, ce n’est pas seulement parce qu’en appeler à l’Etat pour « humaniser » le capitalisme c’est comme en appeler au lion pour qu’il ne soit plus carnivore. Mais, pire, c’est parce que c’est faire un premier pas sur la voie qui, autrefois dans les années 1920-1930, a mené aux divers fascismes, et qui mènera pour les mêmes raisons, si elle est poursuivie, à de nouvelles formes de fascismes.

CHAPITRE I. L’ETAT EST SEPARATION

C’est une ambiguïté qui mène à bien des confusions et erreurs que d’user du même mot Etat pour désigner toute forme de domination d’une autorité sur une société quelle qu’elle soit. Certes c’est une facilité de langage d’usage courant chez tout un chacun, et même chez Marx qui pourtant, le premier, a montré la profonde spécificité de l’Etat des sociétés marchandes-capitalistes par rapport aux organes de pouvoir des sociétés antérieures. Et si on veut dans ces cas user du mot Etat pour ces organes, alors il faudrait, au minimum, préciser Etat antique, Etat féodal, etc., tandis qu’on dirait Etat capitaliste pour l’Etat moderne, que nous appellerons tout simplement l’Etat parce qu’il est seul de son espèce et mérite donc bien que ce mot le désigne seul.

En quoi est-il le seul ? C’est ce que Marx a montré avec toute la rigueur nécessaire. Il n’est pas Etat parce qu’il s’agit d’un pouvoir politique, religieux, policier, judiciaire de domination. De tels rapports de domination et de dépendances existaient depuis bien longtemps dans les sociétés précapitalistes, mais ils étaient internes à ces société, les structuraient de liens certes hiérarchiques mais transparents et comme naturels. Tandis que ce qui caractérise le rapport de domination et dépendance qu’instaure l’Etat marchand-capitaliste, c’est que cette puissance dominante y est séparée de la « société civile », ce terme désignant dans cet ouvrage l’ensemble des individus dans leurs activités et les rapports qu’ils ont entre eux dans ces activités.

Cette séparation, dont nous verrons qu’elle ne fait que s’accentuer au cours de l’histoire du capital, est advenue en même temps que les membres de la société se constituaient comme individus privés, en individus indépendants, libérés des restes de liens communautaires contraignants issus des sociétés précédentes, en individus libres, juridiquement au moins. « La constitution de l’Etat politique et la désagrégation de la société civile en individus indépendants [….] s’accomplissent en un seul et même acte. »2, adviennent conjointement et réciproquement.

Pour éclaircir ce constat, nous allons rappeler brièvement ce qu’avaient encore de communautaires3 les rapports de domination et de dépendance dans la société féodale-monarchiste en Europe.

Dans ce type de société il y a évidemment déjà toutes sortes de divisions du travail et des fonctions administratives, religieuses, militaires, etc., mais elles restent au sein de la société. Les individus n’y existent pas comme tels, comme indépendants, mais comme assignés, en général par naissance4, à une place et activité particulière, fixés et contraints dans des corporations, jurandes, statuts, etc. Il n’y a pas d’individus qui n’appartiennent pas à un ordre, un « état » (tiers état, clergé, noblesse en France par exemple). Les individus sans attache, les vagabonds « sans feu ni lieu », sont longtemps condamnés à être pendus, ou plus tard aux galères, puis envoyés de force dans les premières colonies. Bref, il n’y a pas de séparations, seulement des liens directs de dépendance et de domination, du serf jusqu’au roi. Ainsi les rapports sociaux sont aussi directement rapports politiques. « Quel était le caractère de l’ancienne société ? Un seul mot la caractérise : la féodalité. L’ancienne société civile avait un caractère directement politique. »5 Dans cette société il y avait différents « états » certes, mais pas d’Etat comme puissance politique séparée, au-dessus et hors de la société civile. Evidemment aucun discours sur l’Egalité et les Droits de l’Homme ne venait masquer les rapports de domination et de dépendance. Ils étaient transparents et la religion les justifiait comme ceux d’un ordre voulu par Dieu et cimenté par l’Eglise supposée le représenter ici-bas. Evidemment aussi la démocratie, c’est-à-dire les médiations supposées suppléer à la séparation fondamentale entre la société civile et l’Etat n’avait pas lieu d’être dans une situation où cette société avait un caractère directement politique.

En 1924 E.B. Pasukanis écrivait dans son fameux ouvrage « La théorie générale du droit et le marxisme »6 : « Un pouvoir de type féodal ne connait pas de frontières entre le privé et le public. Les droits publics du seigneur féodal à l’encontre de ses paysans étaient en même temps ses droits comme propriétaire privé ; inversement ses droits privés peuvent être interprétés, si l’on veut, comme des droits politiques, c’est-à-dire publics. »

Certes on trouve dans la dernière période des régimes monarchiques des éléments embryonnaires de l’Etat futur, qui s’affermissent en même temps que se développent les rapports marchands, le commerce mondial et la bourgeoisie. Il s’agit notamment d’une administration, formellement faite de délégués royaux mais déjà en voie de former un corps séparé de la société, comme par exemple en France les Fermiers Généraux formant l’embryon d’une administration fiscale autonome, ou encore les Parlements provinciaux, etc. Néanmoins, que la formule « l’Etat c’est moi » prêtée à Louis XIV soit réellement de lui ou pas, elle traduit cette réalité d’une société sans organe de type Etat, séparé, le roi étant encore considéré comme le Père de sujets directement liés à lui et lui à eux7.

Ainsi s’il y a des embryons d’Etat dans la société monarchique finissante qui se forment avec le développement de fonctions assurées par des organes qui tendent à s’autonomiser de la société civile, ceux-ci ne sont pas encore pleinement constitués comme Etat, comme appareil détaché de cette société, ses membres n’étant pas eux-mêmes constitués comme individus privés, indépendants (sans liens de dépendance personnelle).

Une question reste : qu’est-ce donc qui a amené l’émergence, puis l’affirmation prééminente avec la révolution bourgeoise, de l’individu indépendant conjointement avec celle de l’Etat comme puissance séparée ? Cet individu, c’est le propriétaire privé, ne serait-ce que de sa force de travail, qui peut exercer le métier qu’il veut, de la façon qu’il veut, où il veut, dans la mesure où il en possède les moyens matériels et la capacité. Ce qui pose immédiatement une première limite à sa liberté8, à sa volonté.

C’est l’évolution des moyens matériels de la production qui a amené cette affirmation révolutionnaire de l’individu libre propriétaire privé9. Leur perfectionnement était alors arrivé à un point tel que les produits du travail apparaissaient comme le résultat de l’habileté et du mérite du producteur qui les utilisait. Ce qui l’amenait à vouloir exercer son métier librement et à disposer librement de son produit. Les échanges marchands s’étaient en même temps considérablement développés avec la diversification des métiers et la fin de la production autarcique, et ce à grande échelle (cf. Venise, etc.), et avec eux le rôle de l’argent comme médiateur des rapports entre les hommes. Ceux-ci sont donc amenés à produire pour l’argent, dans le seul but de gagner le maximum d’argent. Ce qui induit que chacun considère les autres, dans l’échange de leurs produits, comme moyens pour lui de gagner de l’argent. Ces échanges où prime absolument la volonté d’appropriation d’argent, cet« auri sacra fames » comme disait déjà Virgile, amènent les individus à des rapports posés en termes égoïstes, de puissance et de domination sur les autres, de concurrence, de ruse, et, bien souvent, de violence. C’est ce qu’on peut appeler les rapports de la propriété privée.

Ainsi les intérêts privés propres aux individus séparés de la société marchande-capitaliste induisent des comportements10 qui impliquent qu’ils ne peuvent pas former association, société par eux-mêmes, mais qu’il leur faut l’Etat. Nous allons y revenir.

La révolution bourgeoise a donc libéré le progrès des moyens de production et des échanges en libérant les individus des carcans des ordres, corporations, statuts, droits féodaux et religieux innombrables, etc. Elle l’a fait en posant comme fondement de la nouvelle société les rapports sociaux de la propriété privée dans lesquels chaque individu est dit, de droit11, libre de posséder et travailler pour lui-même12, pour le gain d’argent.

Pourquoi de tels rapports induisent-ils nécessairement l’existence de l’Etat comme pouvoir séparé ?

Bien évidemment les hommes ne peuvent produire leurs vies qu’en société, l’individu isolé est impuissant13. Dans le cas historiquement spécifique où ils sont individus formellement indépendants, séparés par les rapports de la propriété privée, ils doivent alors nécessairement être reliés par des médiations et organes particuliers en dehors d’eux, et qui dès lors les dominent puisque ce sont elles et eux qui les obligent à faire société, à ce que l’ensemble de leurs travaux et comportements individuels se complètent, soient compatibles avec la vie de chacun et permettent la reproduction de l’ensemble social, du mode de production de leurs vies.

La première de ces médiations est évidemment « le marché » qui, par le moyen des prix et de la concurrence leur fait savoir, suivant qu’ils ont produit une marchandise vendable, ou pas, si leur travail est, ou pas, socialement validé. C’est-à-dire leur fait savoir ce qu’ils doivent produire (qui donc réponde à un besoin), et comment (avec quelle dépense de travail, quels moyens, se manifestant par quel prix). Le marché leur impose aveuglément les contraintes sociales de la production qui, avec le développement du capitalisme, sont les contraintes de la valorisation du capital, lesquelles apparaissent superficiellement comme nécessité du profit.

Mais ces contraintes qui s’exercent sur les individus par la puissance extérieure de ce mystérieux « marché », cette « main invisible » selon la célèbre métaphore d’A. Smith, s’accompagnent nécessairement de celles de l’Etat, autre puissance qui leur est extérieure. Pourquoi ? D’abord parce que le marché ne peut fonctionner qu’avec un certain nombre de moyens et de règles générales. Ensuite parce que, au-delà du marché, l’amalgame d’individus privés, dont les intérêts divergent jusqu’à être même souvent antagoniques, afin qu’ils forment néanmoins une sorte de société, exige l’intervention d’un organe au dessus d’eux, l’Etat. Par des règles, des lois, une administration, une police, il fait en sorte qu’ils puissent « vivre ensemble ». Plus fondamentalement, il assure la reproduction de cette société qu’ils forment ainsi par son truchement en œuvrant à réunir toutes les conditions de la valorisation du capital sans laquelle il n’y a pas de production des moyens de la vie dans une société d’individus séparés dans les rapports de la propriété privée. Autrement dit séparés de leur puissance productive et créative qui est sociale, mais dont les moyens sont alors accaparés par le capital et par l’Etat.

Observons, par exemple, que, rien que pour que cette propriété privée existe, il faut qu’elle soit juridiquement établie et défendue par une loi commune et ses auxiliaires, magistrats, policiers, militaires. Ce qui est aussi nécessaire pour que les échanges sur le marché soient protégés et exécutés conformément aux contrats. Il faut qu’il y ait une monnaie fiable ayant cours légal. Il faut des moyens de communication à l’échelle de ce marché. Il faut organiser le financement de toutes ces fonctions générales. Et bien d’autres choses encore qui nécessitent, et nécessiterons de plus en plus avec le développement du capital, comme nous allons le voir plus loin, l’intervention d’un pouvoir au dessus des individus, l’Etat.

Puisque l’existence de cet Etat est inhérente à celle de la propriété privée et des individus définis comme tels, puisqu’il assure des fonctions générales qui sont nécessaires à leur existence, les idéologues la justifieront en disant qu’il représente leur « intérêt général », donc que ses actes sont dans l’intérêt de tous, comme si général équivalait au particulier de tout un chacun ! Ils affirment ainsi en fait le contraire puisqu’ils distinguent deux formes d’intérêt : un intérêt général et des intérêts privés, lesquels doivent être protégés du premier par des lois particulières et des « Droits de l’Homme ». En réalité, par la définition et la mise en œuvre de l’intérêt général l’Etat produit et reproduit les rapports sociaux issus de la propriété privée, qui fondent son existence en tant qu’Etat en même temps que celle des individus propriétaires privés. Ce qui est reproduire les rapports de production et d’échange marchands et capitalistes, qui sont la manifestation de ces rapports de propriété, avec tous les antagonismes qu’ils engendrent dans la société civile entre individus, groupes sociaux, classes. Il n’est d’ailleurs plus besoin aujourd’hui de démontrer, cela étant clairement établi, que cet intérêt général n’est que celui du capital, donc de la valorisation du capital, puisque c’est d’elle que dépend la « croissance », l’emploi, les revenus, bref, la prospérité de la société capitaliste, et donc qu’il s’oppose à toutes sortes d’intérêts privés, notamment des prolétaires, mais aussi d’autres catégories professionnelles, y compris même parfois de capitalistes particuliers (ce dont nous reparlerons chapitre 3).

Pour maintenir et reproduire la société capitaliste, l’Etat ne peut pas se contenter d’organiser les conditions matérielles, juridiques et policières du fonctionnement du marché. Il lui faut aussi stimuler et diffuser les idéologies qui présentent cette société comme une association réellement unie par ce même intérêt général, c’est-à-dire qui présentent celui-ci comme coïncidant, et même optimisant les intérêts privés de tous ses membres. Cela passe par toutes sortes de moyens de propagande et d’éducation, que l’Etat prend directement en charge ou délègue à des organes spécialisés qu’il contrôle. Dans ce domaine de l’idéologie il assure tout particulièrement les cultes de deux mythes : le Citoyen et la Nation (dite Patrie quand il s’agit que certains se fassent tuer pour elle). Cultes laïques auxquels chaque individu est sommé, voire obligé de prendre part et de sacrifier.

Examinons brièvement le mythe de la Nation. Elle serait l’association des individus privés dans le cadre d’un territoire déterminé, le capital se développant d’abord dans un territoire particulier au sein duquel des capitaux particuliers peuvent prospérer sous le couvert et avec l’aide d’un Etat particulier. Ce territoire s’est formé historiquement au cours de la période féodale-monarchique au moyen de guerres dont le but étaient alors l’appropriation foncière, l’agrandissement ou la défense du domaine, puisque telle était alors la source essentielle de la richesse. Au sein de ce territoire se sont noués les liens sociaux particuliers évoqués ci-dessus qui formaient la société féodale puis monarchique, dont l’unité, comme rappelé ci-dessus était fondée sur des liens personnels de domination et de dépendance. Il n’y avait évidemment alors pas de Nation puisqu’il n’y avait pas d’individus privés à devoir associer ainsi, autrement que par ces liens personnels : par une idée basée sur une histoire mythique, une forme d’unité plus ou moins ethnique et d’histoire commune légendaire qui remonterait à Jeanne d’Arc voire à Vercingétorix, et sur un intérêt général commun illusoire, le tout engendrant une « volonté de tous les jours » (selon Renan) de vivre ensemble fraternellement.

L’idée de Nation ne s’est en réalité développée que beaucoup plus récemment, qu’en même temps que l’émergence et le triomphe de l’individu privé ont dissous et aboli l’ancienne forme d’unité sociale. Il fallait bien en créer une nouvelle ! Ce pour quoi on devait utiliser des éléments légués par l’ancienne société, tels le territoire, la monnaie, les structures marchandes existantes, la langue14, des embryons d’administration de type étatique, etc. Cela en tant qu’ils contribuaient au développement de la production et des échanges marchands, à celui donc de cette nouvelle base des liens sociaux dite « le marché » établie par la révolution bourgeoise et faite de la suppression de toutes les obstacles, internes au territoire national, à la liberté de posséder, de produire, de circuler, d’échanger. Il ne s’agissait donc nullement d’un prolongement des anciennes formes d’unité sociale, que ces éléments avaient au contraire contribué à dissoudre. La Nation est une idée d’unité sociale en rupture avec les précédentes, une idée temporaire historiquement spécifique qui prétend unir ce qui est divisé par la construction d’un illusoire intérêt général et destin commun. Car, Nation ou pas, il n’en reste pas moins que, comme nous l’avons dit, des individus privés, poursuivant des intérêts privés, le gain du maximum d’argent étant l’objet et le but général de leurs travaux et de leurs échanges, ne font pas association par eux-mêmes, bien au contraire ils sont concurrents, ont des intérêts contradictoires, et même antagoniques.

Néanmoins l’idée de Nation s’alimente toujours d’une réalité : celle de la concurrence généralisée propres aux rapports sociaux capitalistes. Laquelle, sur la base de l’idée de Nation, engendre le nationalisme qui entraine les peuples dans des guerres où ils ne servent que les intérêts de différents capitaux. De sorte qu’alors l’idéologie de la Nation crée la réalité de la Nation : le mythe, avec une redoutable efficacité, se fait puissance létale15.

Examinons maintenant cet autre mythe produit avec l’avènement de l’individu privé : le Citoyen. La fabrique du citoyen est, elle aussi, celle d’une illusion. Celle que construisit, notamment, la théorie du Contrat Social de J.J. Rousseau. Elle affirme que l’Etat représenterait l’association volontaire des individus privés en étant l’expression de leur commune volonté exprimée par leur vote. Comme si il pouvait y avoir association et volonté commune dans une société fondée sur des individus privés aux intérêts contradictoires et souvent opposés. En réalité, au moment même où ceux-ci sont proclamés maîtres de l’Etat, celui-ci leur échappe puisqu’ils en sont exclus, devant en fait par leur vote le laisser aux mains d’une caste de politiciens et de bureaucrates qui forment un appareil spécial qui leur est extérieur et les domine au prétexte que l’intérêt général que représente l’Etat est supérieur aux intérêts privés, corporatistes, locaux, etc. Le Citoyen est l’habit que revêt l’individu privé , une fois tous les 5 ou 6 ans, pour jouer le rôle de l’électeur pendant les 5 ou 6 secondes où il met un bulletin dans l’urne après avoir été longuement pilonné de propagande, de promesses et de mensonges. En dehors de ces secondes il n’est politiquement rien, sauf s’il lutte contre l’Etat pour s’approprier sa puissance sociale en le dissolvant16. Mais l’Etat ne permettra jamais qu’une élection puisse remettre en cause son existence, sa domination, ses fonctions de reproduire la société dont il est le produit et qu’il produit.

Le caractère illusoire de la puissance du citoyen est tellement évident d’ailleurs que même Rousseau, en contradiction avec la position qui vient d’être rappelée, l’a énoncé quand il écrivit plus justement : « La souveraineté ne peut être représentée, par la même raison qu’elle ne peut être aliénée [….] Le peuple anglais pense être libre ; il se trompe fort, il ne l’est que durant l’élection des membres du Parlement ; sitôt qu’ils sont élus, il est esclave, il n’est rien. Dans les courts moments de sa liberté, l’usage qu’il en fait mérite bien qu’il la perde. »17 De toute façon la liberté du citoyen-électeur est toute relative compte tenu de la puissance de l’idéologie justifiant la domination du capital, « les lois du marché » et la capacité de l’Etat à satisfaire le mieux qu’il est possible les besoins des citoyens. Idéologie qui leur forge une conscience ignorante des causes dont ils ne rejettent que les effets.

Et bien d’autres penseurs énoncent le même genre de constat. Comme, par exemple, l’aristocrate libéral Tocqueville qui écrivait : « ….dans ce système, les citoyens sortent un moment de leur dépendance pour désigner leur maître, et y rentrent […….] la nature du maître m’importe bien moins que l’obéissance. »18

Quoi qu’il en soit du contenu, purement idéologique, des concepts de Nation et de Citoyen, ils jouent néanmoins un rôle réel dans l’unification de la société capitaliste. Et c’est une fonction importante de l’Etat de les construire, diffuser, imposer par tous les moyens dont il dispose. Parmi lesquels une flopée d’agents intellectuels stipendiés, la mainmise sur l’éducation « Nationale », une multitude de médias.

Par l’ensemble des fonctions qu’il assure – et dont nous verrons qu’elles s’accroissent au fil du temps – l’Etat joue un rôle primordial dans la reproduction de la société capitaliste, et donc en tout premier lieu dans la valorisation du capital qui en est la condition. De ce fait il ne saurait être seulement défini, comme le font beaucoup, comme étant l’organe qui a le monopole de la violence légitime. Il accapare bien d’autres fonctions sociales, et les exerce sous bien d’autres formes que la seule violence.

Ceci dit, on ne saurait non plus expliquer l’existence de l’Etat seulement par ses multiples fonctions qui assurent la reproduction de cette société. Encore faut-il expliquer pourquoi il faut cet appareil séparé des individus de la société civile pour le faire. Pourquoi des fonctions spécifiquement étatiques.

Engels écrivait : « La société engendre certaine fonctions communes dont elle ne peut se passer. Ceux qui sont choisis pour les exercer forment une nouvelle branche de la division du travail à l’intérieur de la société. Ils acquièrent ainsi des intérêts distincts à l’encontre de leurs mandants, ils se séparent d’eux, et voilà l’Etat. »19 Si on suit Engels, il semblerait qu’un même Etat, une même forme de pouvoir séparé de la société civile, s’est développé de la Haute Antiquité jusqu’à nos jours, simplement en accroissant ses fonctions, et que c’est cet accroissement qui aurait fini par en faire un appareil séparé. Appareil dont se serait un jour emparé la bourgeoisie pour s’en servir selon ses propres intérêts. Et qui pourrait donc tout aussi bien être occupé par une autre classe, servir d’autres intérêts, ceux du « peuple » dangereuse illusion dont nous reparlerons plus loin.

Or si des divisions du travail et des fonctions de domination ont existé depuis bien longtemps avant les sociétés marchandes, elles n’y formaient pas les mêmes rapports sociaux : elles y étaient internes aux sociétés, fonctions de la société elle-même dans laquelle l’individu indépendant n’existait pas. Il n’y a que dans les péplums au cinéma qu’on présente les choses autrement en projetant les rapports sociaux du présent dans le passé, seuls changeant les habits et les décors !

Ainsi ce n’est pas parce que dans toute société quelque peu évoluée il y a des travaux qui impliquent des choix et des mises en œuvre qui concernent tous ses membres, mais qui doivent être confiés à des organes sociaux particuliers que ceux-ci forment nécessairement un appareil séparé des membres de la société. La cause que des fonctions communes doivent être exercées par un appareil hors de la société civile, l’Etat, est dans les RP20 spécifiques qui caractérisent les sociétés marchandes-capitalistes. Ce ne sont pas d’abord ses fonctions qui expliquent la nécessité de l’Etat, mais ces RP qui séparent les individus, et eux de l’Etat, lequel exerce, par les fonctions qu’il s’approprie, la puissance sociale dont ils se sont eux-mêmes privés en se déclarant propriétaires privés.

Il découle de cette réalité que l’Etat est inséparable de ces rapports. Il en est le produit qui ne peut que les reproduire, n’existe que par et pour cela, que pour reproduire la société qu’ils engendrent : le capitalisme. Ce théorème engendre cet autre : les formes et les fonctions de l’Etat évoluent en fonction de l’évolution de ces rapports. Cette cause générale fondamentale de l’évolution de tout Etat n’empêche pas que de multiples autres facteurs particuliers (par exemple des circonstances historiques, des traditions culturelles, des conditions naturelles, etc.) peuvent intervenir qui influent aussi sur la forme de tel ou tel Etat particulier, laquelle peut donc présenter « des variations et des nuances infinies » 21 suivant les situations concrètes. Mais elles ne remettent nullement en cause l’essence de l’Etat telle qu’elle vient d’être rappelée dans ce chapitre.

Un examen de cette évolution réciproque des RP capitalistes et des fonctions et formes de l’Etat est maintenant utile qui permettra de vérifier par les faits que l’Etat travaille exclusivement à la reproduction du capitalisme (de ses RP spécifiques donc) en s’adaptant à cette tâche en fonction des problèmes particuliers que pose cette reproduction. Mais aussi d’expliquer la représentation de l’Etat qu’ont en général les individus privés (qu’on appellera « fétichisme de l’Etat ») et qui détermine leurs rapports immédiats avec lui dans les luttes spontanées qu’ils mènent pour améliorer leur sort.

CHAPITRE 2. EVOLUTION DES RAPPORTS DE PRODUCTION CAPITALISTES ET DES FORMES DE L’ETAT.

Pour faire cet examen des liens entre l’évolution des RP capitalistes et celle de l’Etat, nous serons obligé de prendre appui sur quelques périodes et cas particuliers, ne pouvant évidemment pas considérer toutes les « variations et nuances infinies » que prend concrètement la forme des Etats dans chaque situation historique concrète particulière. C’est pourquoi nous nous limiterons à l’analyse de trois exemples généraux relatifs à trois périodes significatives de l’histoire du capital dans les pays où son développement a été le plus ancien et le plus avancé (Europe et USA notamment), à savoir : période où ces RP ont généré ce que Marx a appelé la domination formelle du capital, puis période de sa domination réelle, et enfin la période actuelle dite du capital sénile. Ce qui sera néanmoins suffisant pour illustrer ce qui vient d’être dit, à savoir que l’Etat s’adapte à l’évolution de ces rapports afin de pouvoir toujours assumer sa tâche de les reproduire en reproduisant la valorisation du capital.

2.1 Domination formelle du capital et Etat.

Cette forme de domination22correspond aux débuts du capitalisme (manufactures), avant le plein développement de la grande industrie. L’ouvrier est sous les ordres du patron qui a la propriété des moyens de production (il représente le capital), mais pas leur possession23. La domination est extérieure au procès de production lui-même, celui-ci est aux mains de l’ouvrier qui est le possesseur de la technique, de l’habileté, du savoir-faire, de l’expérience qui font son métier. Ce n’est qu’avec les développements de la machinerie qu’il perdra progressivement cette possession en lui devenant soumis. La domination du représentant du capital afin d’extorquer une pl ne peut alors guère s’exercer sur la façon de travailler, mais seulement sur la durée du travail de l’ouvrier24 (qui s’étendait jusqu’à des 14-16 heures par jour encore vers la moitié du 19ème siècle) et sur l’obligation de rester au travail. En effet l’ouvrier « de métier » est difficilement remplaçable, et causerait bien du tort au patron en allant se vendre à un concurrent.

Il résulte de cette situation, de ce type particulier de RP, que le capital, via ceux qui le représentent, ne peut exercer sa domination pour extorquer la pl que par la coercition. Et c’est exactement ce à quoi l’Etat s’emploiera à aider les patrons à faire, par la loi, la police, la prison, s’affichant ainsi ouvertement, sans détour, sans le moindre masque, comme l’Etat du capital, organisateur et reproducteur du capital.

Dès 1791 en France, les lois d’Allarde et Le Chapelier25 en interdisant les vieilles corporations interdisent du même coup toute forme d’association des ouvriers face aux patrons, et toute tentative en ce sens était considérée comme s’opposant à l’indépendance, considérée comme l’équivalent de leur liberté, des individus et donc criminelle. Il était imposé par l’Etat issu de la révolution qui fit de l’individu privé, séparé, le nouvel Homme sur terre que la relation entre patrons et ouvriers soit purement individuelle, et ainsi soi-disant juste et égale parce qu’entre individus soi-disant rendus libres de contracter et égaux par la loi : « ….c’est aux conventions libres d’individus à individus de fixer la journée de travail pour chaque ouvrier, à l’ouvrier de maintenir la convention qui a été faite avec celui qui l’occupe. Quant au salaire, seules les conventions libres et individuelles peuvent les fixer » (loi Le Chapelier).

Ainsi, non seulement, au prétexte du principe de la liberté des individus, la loi transforme l’inégalité réelle entre patron et ouvrier en égalité juridique, purement formelle, mais, dans la même phrase, elle nie elle-même cette égalité en énonçant que c’est « à l’ouvrier de maintenir la convention ». Et si ce dernier veut aller la faire respecter en allant au Conseil des Prud’hommes, chargés de juger de la bonne application de ces « conventions libres », il le trouvera composé de 5 patrons, 4 chefs d’atelier, et aucun ouvrier, et avec cette règle que le maître est cru sur sa seule parole.

Toujours dans cette nécessité où est le capital de contraindre par la force les ouvriers, les règlements d’atelier sont incroyablement draconiens, détaillés et pointilleux26. Et la sacro-sainte liberté de l’individu non seulement lui interdit toute forme d’association, la moindre revendication collective, même sous forme d’une simple pétition, mais elle est carrément abolie par le moyen du livret ouvrier (loi du 30.11.1803, il ne sera aboli qu’en 1890). Détenu par le patron il portait son appréciation sur l’ouvrier et était nécessaire pour trouver un nouvel emploi. Ainsi le patron pouvait, en retenant le livret ou en y déconsidérant l’ouvrier, l’empêcher de trouver un meilleur travail ailleurs. Tout ouvrier voyageant sans son livret était « réputé vagabond et pourra être arrêté comme tel »27.

Bref, dans le rapport de production qui définit la domination formelle du capital, les représentants du capital, l’Etat en premier lieu, doivent user de méthodes terriblement brutales et coercitives pour extraire la pl. Mais en même temps le mode d’extorsion de cette pl « absolue » est transparent : l’allongement démentiel de la journée de travail, des salaires (temps de travail payé) terriblement bas, l’emploi des femmes et d’enfants encore moins payés que les hommes, des conditions de travail et de logement terriblement insalubres, etc.28. De sorte que cette forme si ouvertement violente de la domination du capital entrainait des émeutes elles-mêmes violentes. Par exemple celle des luddistes en Angleterre en 1811-1816, des canuts à Lyon en 1831, tous voulant conserver leurs emplois et les revenus correspondants menacés par les progrès de la machinerie. Et aussi des mouvements révolutionnaires (notamment 1848 et 1871 en France) qui voient les prolétaires s’organiser en classe et s’en prendre à l’Etat pour exiger un travail décent, mieux payé, plus court, etc.

La violence est des deux côtés, mais celle de l’Etat l’emporte facilement (20.000 morts à Paris en 1871 en une « semaine sanglante », mais Thiers le boucher est toujours honoré, bien qu’aussi traître à la sacro-sainte Patrie).

Il n’est pas nécessaire d’en dire davantage, tant elles sont connues, sur les fonctions répressives extrêmement brutales à l’encontre des prolétaires qui caractérisent presque à elles seules l’Etat de cette époque, et dont nous avons vu la cause dans le mode d’extraction de la pl et les rapports patrons-ouvriers qu’il impliquait. Sinon pour rappeler qu’elles furent encore bien pires dans les colonies ainsi que dans les Etats esclavagistes d’Amérique.

Par contre il est utile de signaler l’émergence d’une autre face de cette fonction qui est la sienne d’assurer la valorisation du capital. Pour cela il ne lui fallait pas seulement contraindre brutalement les prolétaires, mais aussi assurer que le capital dispose chaque jour de prolétaires aptes à travailler. Reproduire le capital, c’est aussi reproduire les prolétaires. Or ce capitalisme sauvage des débuts les maltraitait à ce point que, affaiblis, malades, ils devenaient rapidement inaptes au travail. Chaque capitaliste particulier, même les plus paternalistes comme les Owen, Menier, Godin, etc., était incapable de résoudre ce problème dès lors qu’il prenait une ampleur massive en même temps que la concurrence les obligeait à la dureté. Les Etats ont donc dû s’en charger. D’où les premières « lois sociales » dès la fin du 19ème siècle. Et pas des Etats gouvernés par des socialistes, mais par de fieffés serviteurs du capital comme les Disraeli, Bismarck, Napoléon III. Par exemple, avec Bismarck : assurance maladie (1878), contre les pertes d’emplois dues aux accidents (1884), assurance vieillesse invalidité (1889). Idem avec les deux autres. Et aussi lois limitant la journée de travail des femmes, l’âge pour l’embauche d’enfants, etc.

Dans cet élargissement au « social »de ses fonctions l’Etat n’agissait pas seulement pour répondre aux luttes ouvrières en en émoussant la pointe révolutionnaire, mais bien aussi parce qu’il était de son rôle d’organisateur des intérêts généraux du capital d’agir ainsi – malgré l’opposition de nombre de capitalistes particuliers – afin de lui fournir une main d’œuvre apte à travailler. Le développement de l’enseignement par l’Etat répondra aussi à cette nécessité. Cependant, si elles en corrigaient certains effets, ces premières lois sociales ne transformaient pas beaucoup le rapport de domination du capital sur l’ouvrier qui restait encore largement extérieur au procès de production et caractérisé essentiellement par la force juridique et policière ouvertement exercée sur l’ouvrier pour le contraindre. Ce n’est qu’avec l’affirmation et la suprématie de la « domination réelle » du capital, dont nous parlerons ci-après, que ce rapport évoluera.

Mais l’Etat étend ses fonctions dans bien d’autres domaines. Ainsi pour favoriser l’accumulation du capital dans le pays qu’il gère Marx remarque29 que, dès ses débuts, il utilise toute sa puissance pour la conquête de colonies, évincer des concurrents par des barrières douanières, développer la dette publique, agissant comme un agent économique de première importance. Et cette fonction n’a fait que s’amplifier jusqu’à nos jours, quand bien même le pouvoir politique se dise libéral (et bien sûr aussi quand il est étatiste). La dette publique, que l’Etat a toujours fait gonfler, est un exemple significatif de « cadeau » fait au capital. Elle transforme l’argent non dépensé, improductif, en capital financier. Un capital qui, pour ses propriétaires devenus créanciers de l’Etat, n’a même pas à se risquer dans les aléas d’un procès de production pour leur rapporter de l’argent sous forme d’intérêts. En plus, des capitalistes industriels profiteront de cet argent en étant chargés de travaux « d’intérêt public » que l’Etat financera grâce à ses emprunts. « Une bonne partie de ces emprunt (leur) rend le service d’un capital tombé du ciel »30. Par exemple dès 1842 l’Etat français finance le développement des chemins de fer, indemnise en 1848 les capitalistes de la faillite de la ligne Paris-Lyon en la nationalisant au moyen d’une rente perpétuelle versée aux actionnaires (2600 km de lignes sont nationalisés entre 1857 et 1863). Et finalement ce sont les taxes et impôts issus du surtravail des prolétaires qui paieront le remboursement de la dette publique, en même temps que nombre de petits épargnants seront floués.

La multiplication des fonctions de l’Etat est aussi évidemment croissance de la bureaucratie, d’un énorme appareil spécialisé indépendant, « un effroyable corps parasite »31 qui accentue la séparation Etat-société civile32 et pèse sur elle comme un boulet. Absorption par l’Etat de plus en plus de fonctions sociales arrachées à la société civile comme le décrivait aussi fort bien Marx en 1852 : l’accroissement « ….de la division du travail à l’intérieur de la société bourgeoise créait de nouveaux groupes d’intérêts, donc de la matière nouvelle pour l’administration de l’Etat. Chaque intérêt commun fut immédiatement distrait de la société, pour lui être opposé comme intérêt supérieur, général, arraché à l’activité autonome des membres de la société pour être l’objet de l’activité gouvernementale, depuis le pont, la maison d’école, la propriété communale, jusqu’aux chemins de fer, aux biens nationaux et à l’Université de France. »33 On voit bien dans cette description le lien entre l’évolution des rapports de production, c’est-à-dire de la division du travail, et celle de l’Etat.

Nous allons poursuivre et confirmer cette analyse en passant de cette première période de l’histoire où, comme nous venons de le voir, aux rapports de production définis, dans leur caractère général, comme « domination formelle » du capital et extraction de la pl sous sa forme absolue correspondait un Etat ouvertement patronal, brutal et purement coercitif (jusqu’aux premières lois sociales de la dernière partie du 19ième siècle), à cette deuxième période (fin 19ième – 20ième siècle pour les pays développés) où les rapports de production sont définis, dans leur caractère général, comme « domination réelle » du capital.

2.2. Domination réelle du capital et Etat.

Pour caractériser cette période nous prendrons pour exemple les années de l’après deuxième guerre mondiale dite « les 30 glorieuses » lors desquelles, dans les pays développés tels que ceux d’Europe de l’Ouest, du Japon, des USA, les très importants gains de productivité dans l’industrie s’accompagnent de ce qui y a été appelé l’Etat Providence, dont nous avons vu l’embryon avec les premières lois sociales de la fin du 19ème siècle en Europe.

Rappelons brièvement ce que sont les gains de productivité et le mode particulier d’extraction de la pl, dite alors relative, qu’ils induisent.

Ces gains sont obtenus par l’emploi d’une machinerie toujours plus perfectionnée et les réorganisations et transformations du travail qui l’accompagnent, par exemple la chaîne fordiste. En effet, prenons une production de valeur V représentant une quantité de travail Cc+Cv+pl34. En ce qui concerne la technologie et l’organisation du travail, augmenter la productivité consiste à accroître l’usage et l’efficacité de la machinerie, en diminuant par ce moyen la quantité de travail vivant nécessaire pour produire la même valeur. Mais le but étant d’augmenter la pl, il faut que, pour produire cette même valeur V, l’augmentation de Cc soit moindre que la diminution de Cv ainsi permise, de sorte que Cc+Cv diminuant, pl augmente. La même valeur V est produite, mais la part qui en revient à Cv diminue relativement à celle qui revient à pl. D’où le nom de pl relative donné par Marx à cette forme d’extraction de la pl obtenue par diminution de la quantité de travail vivant dans la valeur produite, à l’inverse de la forme absolue qui est obtenue par augmentation de cette quantité35.

En outre, grâce à l’efficacité accrue de la machinerie, les gains de productivité permettent que cette même valeur V corresponde à plus de marchandises produites, donc chacune de moindre valeur. Ce qui se traduit, même s’il n’y a pas une corrélation stricte et immédiate entre valeur et prix, par une diminution de ceux-ci relativement aux salaires. Ces gains de productivité permettent donc une élévation du niveau de vie des salariés. Elle peut être encore accrue quand ils sont assez élevés pour que l’accroissement de la pl soit tel que les capitalistes leur en cède une petite partie. Ce qui fût le cas pendant cette période des « 30 glorieuses », de sorte qu’alors l’élévation de la « consommation de masse » a permis d’écouler celle la production de masse générée par les progrès technologiques. Mais cette « régulation fordiste » 36, à laquelle les ouvriers se sont cependant souvent fortement opposés tant était alors dégradé leur travail ainsi « fordisé », n’a duré qu’un temps. En effet les gains de productivité ont été tels qu’ils ont fini par diminuer la quantité de travail vivant employé au point que cette base unique de la production de pl (et de la valeur elle-même) en a été sapée37. Ce qui a abouti à la crise actuelle, ce dont nous reparlerons plus loin quant à ses conséquences spécifiques sur le sujet qui nous intéresse ici : l’évolution de l’Etat.

Pour le moment examinons quelle évolution de l’Etat est engendrée par quelle évolution des RP propres à l’extraction de la pl sous sa forme relative.

Avec l’accroissement fantastique du nombre et de l’efficacité des machines, l’ouvrier voit être en même temps dévalorisée ce qui lui reste encore de sa seule propriété : son habileté, son « métier » , des qualités qui, nous l’avons rappelé, pouvaient lui permettre d’être fier de son travail, de lui donner un minimum de sens, et lui conférait une certaine autonomie et une certaine puissance personnelle face au patron. Maintenant il est soumis à la puissance de la machine. Il en est le simple servant, exécutant des gestes simples et répétitifs, ou même simplement chargé de vérifier qu’elle a tout ce qui est nécessaire à son bon fonctionnement. Elle le domine38. Et cette domination ne lui apparaît plus comme celle de personnes extérieures à son travail, le patron et ses acolytes, mais comme celle de la science appliquée à la production, comme fruit du « progrès », donc inéluctable et non critiquable. Certes il peut protester contre des dirigeants qui lui imposent des cadences trop élevées, des salaires trop bas, des conditions de travail trop dangereuses, etc. Et il le fait au moyen de luttes collectives puissantes, mais aussi sous l’épée de Damoclès d’un licenciement d’autant plus aisé que le travail déqualifié le rend remplaçable aisément. Par exemple par des immigrés qui travailleront dans les pires conditions et pour moins cher. Mais il ne s’agit encore que de luttes contre des effets du capital, pas de leur cause.

Dans ce nouveau type de situation où le rapport de production apparaît comme impersonnel, la domination du capital est dite réelle parce qu’elle est interne au procès de production, s’impose sous l’apparence d’une nécessité technologique et n’apparait pas alors comme la volonté violente et extérieure à ce procès de patrons avides et d’un Etat à leur service. Cette domination apparait comme d’autant plus impersonnelle que le propriétaire qui accapare le produit de leur travail, et semble être le seul à le faire, est une Finance anonyme, actionnaires lointains, fonds de pension, et autres organismes insaisissables, loin des lieux de la production et de ses processus. Tout cela fait que la critique ouvrière ne portera pas contre ce rapport de domination lui-même, c’est-à-dire le rapport de production capitaliste moderne, et le type de travail qui en découle pour eux, mais seulement sur le fait que cette Finance accapare beaucoup trop et, pour ce faire, « mondialise », met en concurrence les ouvriers du monde entier. De même qu’elle reprochera seulement à l’Etat d’être aux mains de cette Finance, et non pas d’être l’organisateur en chef de cette domination qui les écrase et les dépossède complétement non pas seulement d’argent, mais, surtout, de toutes les conditions de leur autodéveloppement.

Ce qui est caché dans cette situation où les prolétaires sont soumis au capital via des sciences qui, dans le cadre des rapports de la propriété privée capitalistes, des divisions du travail qui les manifestent concrètement, ont été appropriées et développées par certains de ses agents, appliquées par eux en technologies et machineries spécifiquement adaptées à la valorisation du capital, c’est précisément qu’il s’agit bien d’une domination du capital sur le procès de travail et le contenu même du travail. Qu’il s’agit bien de RP dans lesquels une classe spéciale a la maîtrise, c’est-à-dire possède les moyens de production et en fait des moyens de production de la pl. Une classe qu’on peut appeler, à la suite de Marx, celles des « capitalistes actifs » (ou « puissances intellectuelles de la production ») par distinction des « capitalistes passifs », actionnaires et organismes financiers qui détiennent seulement la propriété juridique et n’interviennent que pour exiger des actifs, dont ils nomment les principaux dirigeants, qu’ils remplissent bien leur fonction de maximiser l’extorsion de la pl. C’est en réalité cette division du travail puissances intellectuelles/exécutants qui, s’accentuant de plus en plus au cours de l’histoire du capitalisme, constitue l’essence du rapport de production dans le capitalisme développé.

Mais cela n’apparait pas ainsi au premier coup d’œil ! Bien au contraire, dans ce mode de domination du capital dite réelle, le rapport avec le capital apparait comme étant avec une puissance extérieure au procès de production, la Finance, le propriétaire juridique, alors même qu’il lui est interne39. Et, en effet, dans le procès de production la machinerie n’apparait pas au premier abord comme capital, et les « capitalistes actifs », n’apparaissent en général pas, même s’il y a aussi des cadres honnis des ouvriers, comme ceux qui personnifient le capital, organisent la production de la pl. Seuls les plus haut dirigeants nommés par ceux de la Finance (qui siègent dans les Conseils d’administration) et qui sont vus comme ses représentants, sont, avec les financiers, perçus comme des capitalistes.

Avec la domination réelle du capital, on a donc un rapport de production bien moins brutal, plus pacifique qu’avec la domination formelle40. La violence du rapport capitaliste n’est pas abolie, mais se fait plus sournoise, plus insidieuse, plus vicieuse. Les divisions du travail qui le caractérisent semblent aussi « normales » que la domination de la machinerie sur l’ouvrier (« subsomption ») et que le type de travail, vide de sens, sans qualité, abrutissant, répétitif, usant, qui induit chez celui-ci une existence aliénée dans tous ses aspects (travail, loisirs, consommation), un dépérissement non plus seulement de ses facultés physiques mais aussi intellectuelles s’il ne parvient pas à s’y opposer. C’est-à-dire à ne pas limiter sa révolte à obtenir que la Finance, réduite en France avant la guerre aux « 200 familles », comme aujourd’hui dans le monde aux « 1% », lui laisse une plus grande part du produit de son travail, mais la porte sur le terrain de la remise en cause de cette division du travail, et donc, en particulier, de l’abolition du travail prolétaire. Thème qui est apparu dans certaines luttes contemporaines. Par exemple pendant la Révolution Culturelle en Chine, ou, quoi que de façon encore très minoritaire, dans les luttes des années 60-70 en France et, surtout, en Italie.

Le relatif pacifisme des rapports entre ouvriers et capital qu’engendre sa domination réelle est d’ailleurs un temps stimulé, tant que se poursuivent les forts gains de productivité qui permettent d’en laisser une petite part aux salariés et d’augmenter leur niveau de consommation. C’est ce qui précisément produit pendant les « 30 glorieuses » dans les pays impérialistes. Des améliorations ont alors été apportées dans divers domaines (logement, santé, congés payés, retraite, etc.) qui ont stimulé l’adhésion de la majorité au mode de production capitaliste, contribué à borner étroitement les luttes prolétaires à l’amélioration de la condition salariale, et à soutenir les organisations politiques et syndicales (« la gauche ») qui la négociaient avec la bourgeoisie. Dire les limites de ces luttes n’est pas dire qu’elles ne furent pas nombreuses et souvent dures. C’est seulement dire qu’elles restaient dans le cadre du rapport salarial et ne remettaient donc pas en cause l’existence même du prolétaire et du capital, qu’au contraire elle la reproduisait. C’est ainsi qu’on a pu dire de cette époque qu’elle était celle du « compromis fordiste41 » : la majorité des prolétaires (alors essentiellement des ouvriers) se résignaient à subir les très dures conditions du travail intensifié, dégradé, abrutissant, soumis aux rythmes infernaux imposés par le système mécanique (la chaîne fordiste notamment) en échange d’une certaine amélioration de leur niveau matériel de vie.

Alors pourquoi l’Etat, dans les pays développés, a évolué en Etat dit « Providence » par ses apologistes? Qu’est-ce que cet Etat ?

Rapports de production relativement pacifiés puisqu’opacifiés, autres rapports sociaux fluidifiés par la relative amélioration du niveau matériel de vie de la population, tout cela ne veut pas dire reproduction automatique du capital par les seules lois du marché, ni abolition de toute lutte de classe.

C’est que, tout d’abord, les gérants de chaque capital particuliers sont poussés à extraire le maximum de pl en serrant au maximum les coûts de production, notamment la masse salariale. Ils doivent nécessairement agir en ce sens, sinon ce capital disparaîtrait, et eux avec, sous l’effet de la concurrence entre capitaux. Tous ces comportements particuliers menaient à une ruine générale par baisse de la consommation relativement à la production de masse, ce qui fût une des causes de la grande crise des années 30, ainsi que par l’exacerbation des conflits de classe. Mais pour chacun de ces capitalistes particuliers c’est « après moi le déluge ! Telle est la devise de tout capitaliste…..le capital ne s’inquiète donc point de la santé et de la durée de la vie du travailleur, s’il n’y est pas contraint par la société. »42 Et cette contrainte a en l’occurrence été exercée conjointement par les luttes ouvrières et l’Etat. En effet, une espèce d’objectif commun les réunissait43. Comme on l’a vu, d’une part les luttes ouvrières étaient essentiellement orientées vers l’obtention d’une amélioration du rapport salarial, restaient dans le domaine de la distribution et ne touchaient que peu celui des procès de production, des divisions du travail et du travail lui-même. Et d’autre part, les gains de productivité permettaient de les satisfaire quelque peu dans cet objectif sans nuire au taux de profit. Enfin il était absolument dans l’intérêt général du capital de le faire, aussi bien pour calmer ces luttes et les maintenir dans leurs limites. Donc les gains salariaux étaient alors non seulement compatibles avec la croissance capitaliste, mais plus encore lui étaient en quelque sorte une aide pour équilibrer une production devenue de masse, pléthorique, avec une consommation qui soit également de masse.

Une telle conjonction d’intérêt a été particulièrement forte après la deuxième guerre mondiale. Les bourgeoisies étaient alors particulièrement affaiblies du fait de la collaboration de beaucoup de ses membres avec les fascismes, les forces populaires issues de la Résistance étaient puissantes, la reconstruction était accompagnée de forts gains de productivité en même temps qu’elle créait un plein emploi favorable aux augmentations de salaires. Elle créait aussi de très fortes concentrations ouvrières dans toutes sortes de secteurs industriels (automobile, sidérurgie, mines, chimie, textile, etc.) qui favorisaient les luttes ouvrières. Tous ces facteurs cumulés ont poussé à l’augmentation du niveau de vie des travailleurs pendant les « 30 glorieuses ». De sorte que les luttes ouvrières de cette période, sous le double effet du renforcement de la domination du capital sous sa forme réelle et des résultats obtenus dans une amélioration du niveau de vie qui semblait pouvoir perdurer indéfiniment en même temps que la croissance du capital, restaient résolument orientées vers l’objectif d’un « juste partage » des fruits de celle-ci.

Et c’était l’Etat, et notamment en son sein les partis « de gauche », qui promulguait et imposait à tous les capitalistes particuliers, malgré les gémissements de beaucoup d’entre eux qui ne voyaient pas combien cet Etat était un instrument indispensable à leur existence, les mesures qui ont fait sa réputation d’Etat Providence : Sécurité Sociale, Allocations Familiales, Caisses de Retraites, Congés Payés, Droit du Travail, Logement Social, etc. Les lois sociales de la fin du 19ème siècle étaient démultipliées et portées à un niveau beaucoup plus élevé. Mais ce n’était qu’une évolution, pas une révolution des rapports Etat-individus de la société civile. Evolution qui fait que l’Etat prend de plus en plus de fonctions à sa charge ­ notamment, à travers ces lois sociales, la gestion du rapport salarial et de la reproduction de la force de travail – dont est dessaisie la société civile, y compris les capitalistes particuliers44. Il devient de plus en plus tentaculaire.

Cette évolution était, comme toujours, déterminée par les nécessités de la valorisation du capital. Dans le domaine des lois sociales l’Etat était toujours dans son rôle d’assurer la reproduction du rapport salarial de sorte qu’il produise le maximum de pl. Mais la domination réelle du capital détermine de nouvelles formes de ses interventions dans les luttes de classe. Par le rôle qu’y jouaient ces lois sociales renforcées et démultipliées, et par les rapports de collaboration de l’Etat avec les syndicats pour leur élaboration et leur mise en œuvre, elles devenaient nettement plus pacifiques qu’à l’époque antérieure, même si le recours à la violence policière quand la confrontation s’aiguisait était encore fréquent et parfois mortel. Elles étaient surtout une façon qui permettait à l’Etat, et que la bonne santé du capitalisme de l’époque lui permettait d’utiliser, de limiter les lutte de classe à l’obtention d’un meilleur partage des fruits de la croissance. Et elles étaient alors le moyen d’organiser un consensus social démocratique45 autour des bienfaits de cette croissance du capital, chantée au refrain de « plus on produit, plus on peut distribuer », sans bien sûr que soit questionné ce qu’on produit, comment et par qui. Tous les faiseurs d’opinion stipendiés, de droite comme de gauche, partis politiques, syndicats, économistes, médias, chantaient ainsi en cœur : croissance, croissance, croissance…. ! Oubliant : « du capital »46 ! Ainsi, dans ses nouvelles formes d’intervention, L’Etat ne faisait pas que bloquer brutalement les luttes, il les orientait pacifiquement, démocratiquement, afin qu’elles concourent autant que possible à la reproduction du capital. Et de plus, par ces réformes sociales positives qu’il promulguait, et qui mécontentaient quelque peu tels ou tels capitalistes, l’Etat apparaissait comme un moyen possible de progrès pour le peuple.

Cette organisation d’un consensus social démocratique a naturellement entraîné une collaboration politique entre les « partenaires sociaux », syndicats patronaux et syndicats des travailleurs. Collaboration sous l’égide de l’Etat qui la finance, la contrôle, et la formalise sous forme de lois dont il assure ensuite la mise en œuvre. Les lois justifient et reproduisent les rapports sociaux47 en leur donnant l’apparence qu’ils sont consciemment construits comme produits de la volonté générale exprimée par les citoyens. Elles codifient la contrainte, extérieure aux individus, du général sur le particulier. En étant partie prenante dans l’élaboration de compromis sociaux qui sont formalisés en lois, les syndicats contribuent à l’élaboration de l’intérêt général, qui n’est toujours que celui du capital. Que des luttes grévistes, où même, des émeutes leur aient été utiles pour créer un rapport de force permettant d’obtenir du capital plus de miettes à distribuer aux salariés, et ce faisant de conforter leur emprise sur eux, ne contredit pas qu’il s’agit toujours de l’élaboration de cet intérêt général et de la reproduction du capital. Lequel inclut parmi ses conditions, comme nous l’avons dit, que la lutte de classe soit contenue dans les limites de cette reproduction. Un exemple remarquable en a été donné en France à la Libération quand le PCF a négocié avec la bourgeoisie, passée tout d’un coup du pétainisme au gaullisme, les fameuse lois sociales qui ont marqué les « 30 glorieuses »48, permettant ainsi, contre ce plat de lentilles, au capital de reprendre un vigoureux essor et à cette bourgeoisie d’effacer son récent passé fasciste, ou, à tout le moins, attentiste.

On ne rentrera pas ici dans les arcanes de l’organisation de ce consensus social démocratique. Mais il est intéressant de souligner que tous ses participants ont un argument commun pour justifier leurs propositions : chacun affirme bien haut qu’elles sont « bonnes pour la croissance ». Par exemple le patronat réclame la baisse des charges sociales et des impôts sur les sociétés et les dividendes au prétexte que cela ferait baisser les coûts de production et donc les prix, d’où augmentation de la consommation, des exportations et de la production. Les syndicats de salariés prônent aussi l’augmentation de la consommation et de la production, mais par le moyen d’une hausse des salaires et d’une limitation des importations49.

L’organisation de ce consensus social démocratique passe par de multiples organismes. Outre les Parlements et Ministères concernés, il faut rappeler la multitude d’organismes paraétatiques à la périphérie des organes centraux de l’Etat, dont le périmètre ne se limite aux ministères et leurs administrations. Par exemple en France, la Sécurité Sociale, l’URSAF, la CNAV, les Conseils Economiques et Sociaux, et bien d’autres. Ce sont des vaches à lait pour les syndicats qui y placent des milliers de leurs membres50, dont certains d’entre eux mènent grand train. De sorte que les syndicats, comme tous les partis politiques parlementaires, sont progressivement devenus au cours du 20ème siècle une partie de l’appareil d’Etat, ou à tout le moins un de ses appendices, en collaborant de plus en plus avec lui à l’organisation du consensus sur la croissance du capital, tant sur les plans idéologique que pratique. Mais leur influence sur les salariés diminuera avec la crise de la valorisation du capital commencée dans les années 70 qui mettra à mal la justification de leur existence comme moyen pour les travailleurs salariés d’obtenir de meilleures rémunérations et conditions de travail.

Si l’organisation d’un consensus social par les moyens de « compromis sociaux » et de lois sociales (et plus tard « sociétales ») est devenue une des fonctions essentielles de l’Etat, ses anciennes fonctions se sont également amplifiées. Sans les reprendre toutes, citons notamment son rôle dirigeant dans les contenus et les formes de l’éducation, ainsi que dans le financement des entreprises via des subventions directes et des dépenses publiques qui, ne cessent de gonfler en même temps que la dette publique, dont nous avons déjà rappelé le rôle précédemment (section 2.1), se fait toujours plus importante, bien qu’encore loin de ses sommets stratosphériques actuels.

Tout cela entraîne un accroissement exponentiel de la bureaucratie et des appareils bureaucratiques. En 1850 Marx décrivait : « la machine d’Etat » bonapartiste avec 1 million de fonctionnaires comme « un effroyable corps parasite qui enserre, tel un filet, le corps de la société française, en obstrue tous les pores…. »51. Que dirait-il des 5.000.000 qu’emploie aujourd’hui l’Etat français, de ses sommets jusqu’aux villes, dans de multiples organismes, sans compter les innombrables comités, sociétés, institutions, etc. qui lui sont rattachés, ne serait-ce que parce que vivant de ses subsides. Même pour les plus utiles de ces organismes, comme les hôpitaux ou le système scolaire, le problème est que dépendre de l’Etat, c’est toujours dépendre du capital, être soumis aux exigences de sa valorisation, contrôlé par ses agents spécialisés. C’est que ses organismes sont hors d’atteinte des individus réduits face à eux à l’état de consommateurs passifs, râleurs et souvent alors contempteurs des « services publics » au lieu de l’être du capital, et comme si celui-ci était moins redoutable sous forme de « services privés ». Il est vrai que le rapport général des individus privés à l’Etat devenu « social » au point qu’il s’occupe de tous les aspects de leurs vies, est qu’ils le jugent alors aussi responsable de tout, en même temps que toujours trop contraignant et coûteux et jamais assez efficace à satisfaire leurs besoins particuliers. Qu’il est pour eux ce lointain et froid et anonyme appareil bureaucratique leur prenant toujours trop sans leur donner jamais assez. A chacun d’eux du moins, car ils leur arrivent souvent aussi de considérer qu’il en « assiste » d’autres plus qu’eux ! Ce qui est « normal » dans un système social où chacun, individu privé, est amené à lutter pour l’argent, et des avantages qui correspondent à des gains d’argent (loyers moins cher, aides sociales diverses, baisses d’impôts, subventions, etc.). Ce qui pousse à l’individualisme ou au corporatisme, les mieux placés, ceux qui ont les moyens d’embêter le plus le capital, ou d’influer le plus sur les gouvernements, obtiennent plus, d’où, entre autres résultats, la formation d’une « aristocratie » ouvrière corporatiste.

Pour résumer cette partie de notre analyse qui a concerné les liens entre l’évolution des RP et celle de l’Etat, on voit que les développements extraordinaires des sciences appliquées à la production, c’est-à-dire de la machinerie et de la productivité, ont amené celui de l’extraction de la plus-value sous une forme dite relative et, par là, à des rapports de production relativement « pacifiés » du fait d’une forme de domination du capital dite « réelle », impersonnelle, ne semblant être due qu’à ces progrès de la technologie. En même temps, les conditions de la production devenant de plus en plus sociales avec l’accumulation et la concentration accrues du capital ont dû, de ce fait, être de plus en plus prises en charge par l’Etat, le représentant de la société, l’organisateur et le possesseur de son caractère social au-delà des individus privés qui la composent. Ce qui, puisque les rapports sociaux étaient relativement « pacifiés » dans leur cœur, les rapports de production, a amené la forme d’Etat dite « Providence » par ses apologistes parce que les importants gains de productivité lui ont donné les moyens d’une certaine augmentation du niveau matériel de vie des travailleurs, lui permettant aussi ainsi de négocier une relative « paix sociale » avec la collaboration des syndicats et partis politiques qui étaient unis avec lui dans le but d’une « croissance » capitaliste la plus élevée possible.

L’Etat dont les fonctions étaient ainsi démultipliées développait ainsi une tendance à s’occuper de tout, c’est l’Etat qui étend son emprise bureaucratique de gestion, de surveillance de contrôle sur la vie d’individus dont le dessaisissement est ainsi accentué. Et les voilà réduits à être des« assistés » quémandeurs d’aides de l’Etat. C’est aussi un Etat à la bureaucratie hypertrophiée, donc un Etat hyper séparé des individus de la société civile. Mais cette affirmation occulte-t-elle cette autre, souvent avancée, que cet Etat peut être caractérisé comme Etat de la bourgeoisie, non séparé d’elle donc ? C’est ce qui va être examiné maintenant.

CHAPITRE 3. ETAT ET BOURGEOISIE.

« C’est justement cette contradiction entre l’intérêt particulier et l’intérêt collectif qui amène l’intérêt collectif à prendre, en tant qu’Etat, une forme indépendante, séparée des intérêts réels de l’individu et de l’ensemble [….] Précisément parce que les individus ne cherchent que leur intérêt particulier, qui ne coïncide pas pour eux avec leur intérêt collectif [……] cet intérêt est présenté comme un intérêt qui leur est « étranger », qui est indépendant deux…… » 52

De cette analyse fondamentale (développée ci-dessus chapitre 1) que l’Etat représente un intérêt général distinct des intérêts particuliers, Marx a tiré la conséquence, souvent ignorée par la suite et c’est pourquoi il est utile de la rappeler ici, qu’il parfois amené à s’opposer, plus ou moins, à tels ou tels intérêts particuliers de telle ou telle fraction de la bourgeoisie, représentant tel ou tel capital particulier. Ce dont les capitalistes concernés se plaignent bruyamment, en arguant en général qu’on les empêche de créer de l’emploi !

C’est ainsi qu’il écrivait : « L’Etat bourgeois n’est rien de plus qu’une assurance mutuelle de la classe bourgeoise contre ses membres individuels ainsi que contre la classe exploitée. »53 Ou encore : « Le capital pris isolément se rebelle constamment contre l’intérêt global de la classe capitaliste. »54 Cette contradiction Etat/capitalistes particuliers doit être relevée, car elle joue un rôle significatif dans l’idée « fétichiste », qui sera examinée ci-après chapitre 4, que l’Etat est, ou peut être, au service du peuple.

Marx a ainsi, le premier, clairement défini l’Etat moderne comme l’Etat de la classe bourgeoise, « le Conseil d’Administration » de la bourgeoisie, des intérêts généraux de cette classe. « Le gouvernement moderne n’est qu’un Comité qui gère les affaires communes de la bourgeoisie toute entière » dit le Manifeste du Parti Communiste.

Néanmoins ce genre de formulation n’est pas pleinement satisfaisant car il prête, et a effectivement prêté, à une confusion qui entretient l’illusion que l’Etat, puisqu’il se présente comme un appareil coiffé d’un Comité, ou Conseil d’Administration, gérant les intérêts généraux de la bourgeoisie, pourrait tout aussi bien, avec un autre gouvernement à sa tête, gérer celles du peuple ou du prolétariat. Dans cette acception, l’Etat ne serait qu’un appareil technique55, pouvant servir, par exemple, à « humaniser » le capitalisme et « servir le peuple » comme le chantent sur tous les tons de nombreux partis et idéologues. On sait d’ailleurs que Marx a lui-même de fait corrigé sa formule initiale en tirant de l’expérience de la Commune de Paris la leçon qu’il ne s’agit pas seulement de changer « le gouvernement moderne », le « Conseil d’Administration », mais qu’il faut briser tout un Etat que le prolétariat ne peut pas utiliser pour son propre compte.

En effet, comme il vient d’être démontré dans les chapitres précédents, l’Etat ne fait et ne peut que reproduire les RP qui fondent le capital. S’il est l’Etat des intérêts généraux de la bourgeoisie (de la classe bourgeoise) c’est en tant qu’ils sont ceux des capitaux qu’elle représente. Chaque capitaliste représente et défend les intérêts d’un capital particulier, et leur intérêt général, de classe, est l’intérêt général de ces capitaux. Donc il est plus précis de définir l’Etat comme le garant et l’organisateur de la reproduction du capital, c’est-à-dire de sa valorisation. Ce faisant il reproduit aussi une bourgeoisie, mais pas toujours la même, comme on cela est arrivé en URSS et en Chine par exemple.

Certes ceux qui gouvernent l’Etat fondé sur les RP capitalistes ont une volonté. Elle apparait leur libre choix, mais elle n’est rien d’autre que de prendre les décisions qu’ils pensent être les meilleures pour réaliser les conditions de la valorisation du capital en général, base de la société qu’ils doivent reproduire56. Ce qui ne veut pas dire qu’ils prennent les meilleures décisions en ce sens à chaque fois comme le montre l’histoire. Par exemple des circonstances historiques particulières ont amené un changement de personnel politique à la tête de l’Etat et des formes d’Etat qui n’ont pas été des plus favorables au capital général des pays concernés, par exemple les fascismes, des dictatures militaires.

C’est qu’en général la bourgeoisie est la mieux placée pour assumer les fonctions de l’Etat puisqu’elle est éduquée à diriger le capital, et certains de ses membres le sont plus spécialement pour le faire en tant que hauts fonctionnaires de l’Etat57. C’est qu’elle a l’expérience de tout cela, et que ses membres sont en général obsédés par une volonté d’enrichissement, lequel dépend de la masse de pl qu’ils peuvent accaparer, donc aussi de l’efficacité de l’Etat à en favoriser la production. Ses fonctions et ses intérêts de classe coïncident donc avec ceux de l’Etat.

Pour autant cette bourgeoisie « traditionnelle », celle dont les membres sont des capitalistes actifs ou passifs, ne siège pas toujours, via ses représentants directs, au Conseil d’Administration de l’Etat. Lors de crises il lui est fréquemment arrivé de devoir y céder la place à d’autres, « aventuriers » (disait Marx), souvent issus du peuple, et, surtout, poussés par lui à l’occuper au motif que les « élites » bourgeoises traditionnellement à la tête de l’Etat n’avaient rien fait pour leur éviter la misère engendrée par ces crises. En prenant cette place, ces « aventuriers » se conduisaient eux aussi nécessairement en fonctionnaires, mais le plus souvent fort mal avisés, du capital. Mais en acceptant, voir en soutenant plus ou moins ce changement de personnel politique, la bourgeoisie sauvait l’essentiel : elle perdait sa couronne pour sauver sa bourse (Marx). Le peuple croyait avoir éradiquée la cause de son malheur en donnant cette couronne à d’autres, mais non : le capitalisme et les capitalistes étaient toujours là !

L’Etat peut très bien ne pas être dirigé par la bourgeoisie traditionnelle. Il peut très bien engendrer une « nouvelle » bourgeoisie comme cela s’est passé en URSS et en Chine où a fini par prospérer une bourgeoisie d’Etat cumulant la possession des fonctions administratives et économiques du fait de la nationalisation des entreprises et des terres, car en tant que puissance dominante dans une division sociale du travail particulière il est toujours créateur de bourgeoisie. Et il est toujours l’Etat, quels que soient ceux qui le gouvernent, tant que ne changent pas les rapports sociaux qui le fondent tel qu’il est. Il est toujours puissance dominante séparée des individus de la société civile qui lui sont soumis.

Etat d’autant plus séparé de ces individus que la bureaucratie politico-administrative et militaro-policière qui le compose a ses intérêts propres. Ses hauts dirigeants profitent de leur place dominante pour se servir le plus copieusement possible, renvoyer l’ascenseur à ceux qui les aident dans leur carrière, puis aussi arroser leurs collaborateurs pour se les attacher, sans oublier les proches, ami(e)s et famille. Par des moyens aussi bien légaux qu’illégaux ils s’approprient des fortunes, mènent grand train et se créent d’innombrables sinécures. « La bureaucratie tient en sa possession l’essence de l’Etat [……] : c’est sa propriété privée. L’esprit général de la bureaucratie, c’est le secret [……] l’autorité est le principe de son savoir, l’idolâtrie de l’autorité sa conviction […..] Quant à l’individu bureaucrate, il fait du but de l’Etat son but privé : c’est la curée des postes supérieurs, le carriérisme. »58 Evidemment cette vaste bureaucratie veut persister et se reproduire. N’est-elle pas « service public » ? L’appellation est prometteuse, mais néanmoins trompeuse. En ceci que s’il s’agit, souvent, de services utiles, et parfois très utiles : hôpitaux, écoles, etc., le fait qu’ils soient rendus par des organismes publics, c’est-à-dire d’Etat, ne tient pas à cette utilité. Elle tient au fait qu’il s’agit de fonctions nécessaires à la reproduction de la société, mais que les capitalistes, en certaines circonstances, ont trouvé avantageux, voire nécessaire, de faire exécuter par l’Etat. Parce qu’ils ne pouvaient pas, ou mal, ou de façon pour eux plus coûteuse, les assurer chacun de son côté59. Le capitaliste esquinte l’ouvrier pour extraire le maximum de pl, les services publics Hôpitaux et Sécurité Sociale le requinquent. Et ainsi de suite.

Une conséquence de cette étatisation de nombreuses fonctions sociales a été que se renforçait ainsi l’idée que l’Etat peut être au service de tous, et qu’il n’y avait qu’à lui réclamer les meilleurs services possibles.

Ainsi l’autonomie de l’Etat par rapport à tous les individus, y compris bourgeois, sa justification par l’idéologie de l’intérêt général, le fait qu’il s’est chargé progressivement de s’occuper de tout, et semble pouvoir décider de la production comme de la répartition des richesses, concourent puissamment au développement d’une illusion qu’on nommera « fétichisme de l’Etat » et dont il nous faut maintenant parler.

CHAPITRE 4. LE FETICHISME DE L’ETAT.

4.1 Le fétichisme de la marchandise.

Pour pouvoir expliquer le fétichisme de l’Etat, il nous faut d’abord faire un bref détour par le fétichisme de la marchandise. Nous verrons pourquoi.

Dans une société où les producteurs, les unités de production, sont indépendants les uns des autres, chacun agit selon les moyens de production qu’il possède et l’idée qu’il se fait des débouchés, laquelle lui vient du « marché ». C’est en amenant ses produits sur le marché qu’il sait, suivant qu’elles sont vendues ou pas, et à quel prix, si ses produits, donc le travail qu’ils contiennent, sont socialement validés ou pas. C’est-à-dire s’il a produit selon les conditions sociales60 et besoins du moment. C’est par l’échange généralisé des marchandises que les producteurs apprennent quoi, comment et combien produire. Mais ils ne l’apprennent qu’après avoir engagé cette production. Donc quand ils décident de l’engager, c’est-à-dire d’engager les investissements nécessaires en terme de matériels et de main d’œuvre, c’est en présupposant ces informations, en supputant, aujourd’hui à l’aide d’enquêtes, d’études de marché, etc., les réponses à ces questions qu’ils le font.

Quelles conséquences tirer de ces faits ? Entre autres celle-ci que c’est par les rapports d’échange entre les marchandises, qui se manifestent sous forme de prix (incluant des profits) et de quantités échangées, que s’impose le caractère social de la production, le fait qu’elle est le résultat de la combinaison de multiples travaux qui doivent se compléter, être faits dans les conditions de productivité et répondre aux besoins de l’époque. C’est par ce rapport entre marchandises que s’impose malgré eux, sans qu’ils en aient décidé, le caractère social de la production des biens nécessaires61 à la reproduction des individus privés et de leur société. « Ainsi nos échangistes découvrent-ils que la même division du travail, qui fait d’eux des producteurs privés indépendants rend la marche de la production sociale, et les rapports qu’elle crée, complétement indépendants de leurs volontés, de sorte que l’indépendance des personnes (des producteurs privés, des unités de production, n.d.a.), les unes vis-à-vis des autres trouve son complément obligé en un système de dépendance réciproque, imposée par les choses (les marchandises, leurs prix, leurs quantités, etc.) ».62 Le caractère social de la production leur est imposée par le moyen chosifié de rapports entre les marchandises63. C’est ce que Marx a appelé « le fétichisme de la marchandise ». Il est la croyance que ce sont ces rapports entre marchandises qui décident de la marche de l’économie, alors qu’ils ne sont que la conséquence, la manifestation, « l’apparence phénoménale », de rapports sociaux spécifiques, les RP marchands et capitalistes. Lesquels imposent non seulement que l’échange des produits du travail selon l’égalité de leur valeur64, et donc leur production en tant que valeurs, mais la valorisation des valeurs engagées dans la production (ou valorisation du capital)65. Et ce sont donc, en réalité, les lois de cette valorisation, les lois générées par un rapport social de propriété particulier, qui s’imposent à travers les échanges de marchandises. C’est ce que masque le « fétichisme de la marchandise ».

Observons enfin, pour en terminer avec ce bref résumé sur le fétichisme de la marchandise, qu’il ne s’agit pas d’une simple illusion sans fondement dans une réalité. Car il est bel et bien fondé sur cette réalité que sont les rapports marchands et capitalistes. Il en est une apparence certes superficielle mais bien réelle. « Les catégories bourgeoises (prix, salaires, profits, etc.) sont des formes de l’intellect qui ont une vérité objective, en tant qu’elles reflètent des rapports sociaux réels ….. »66 Cette réalité est en particulier, nous l’avons vu, que ce sont effectivement les rapports entre les choses (marchandises), médiatisés par l’argent, qui valident socialement des travaux effectués indépendamment les uns des autres, déterminent les décisions des producteurs, et assurent la relative cohérence de l’ensemble en équilibrant, à travers crises et catastrophes67, l’offre et la demande. Et c’est cette réalité, quoique simple apparence chosifiée des rapports sociaux qui la fondent, dont s’évertue à rendre compte la « science » économique bourgeoise. Laquelle, entièrement fondée sur ce fétichisme de la marchandise, est, nous allons le voir, un appui indispensable au fétichisme de l’Etat.

4.2 Le fétichisme de l’Etat.

A partir du moment où il a été compris que l’Etat est absolument inhérent aux RP capitalistes, qu’il en est le produit dont la fonction est de les reproduire, qu’il est lui-même un de ces rapports, un rapport de domination sur les individus, d’un intérêt général distinct sur leurs intérêts particuliers, il n’est pas difficile de comprendre ce qu’est le fétichisme de l’Etat : il est cette croyance illusoire – et pourtant si répandue – qu’il pourrait défendre autre chose que cet intérêt général, qui ne soit pas la reproduction de ces RP, et par là de la société dont ils sont les fondements, et dont il est « la force concentrée et organisée »68. Il est donc cette croyance illusoire que l’Etat est une puissance qui pourrait faire autre chose que réunir les conditions de la valorisation maximum du capital, y compris dans certaines situations historiques, comme nous l’avons vu, par les moyens pacifiques de certaines réformes sociales positives. Une puissance qui, aujourd’hui comme hier, pourrait empêcher que cette valorisation soit aujourd’hui en voie d’épuisement, et que se développent les effets sociaux et écologiques catastrophiques de cette « crise chronique »69. Bref, dans cette idéologie, l’Etat est, tout comme un fétiche, doté de pouvoirs qu’il n’a pas, qu’il ne peut pas avoir par définition.

On a vu pourquoi dans les chapitres 1 et 2 précédents, ainsi que pourquoi l’Etat dominait de plus en plus la société civile dans ses fonctions de Haut Fonctionnaire du Capital, donc de sa valorisation, en étant obligé de démultiplier ses fonctions, dont les individus étaient ainsi dessaisis, au fur et à mesure de l’évolution des conditions de cette valorisation. L’existence et la reproduction du prolétaire, comme celles du bourgeois et du capitaliste, dépendent ainsi de plus en plus de l’Etat, ce qui fait qu’il semble qu’il peut en décider à sa guise, alors qu’il s’agit de rapports sociaux de propriété et de production dont l’Etat n’est qu’un produit fait pour les reproduire. C’est si vrai que son action ne dépend guère de ceux qui le gouvernent, sinon dans quelques points de détail. N’importe quels présidents et ministres peuvent se succéder et parader à sa tête, la machine d’Etat « est si bien consolidée »70 qu’elle assure ses fonctions….mécaniquement. Les différentes cliques politiciennes qui aspirent au gouvernement (aux avantages qu’il procure et permet de distribuer) ont beau se démener chacune pour faire ressortir des différences politiques abyssales entre elles afin de faire croire à une capacité de « changement » que n’ont pas leurs rivaux, instruits par l’expérience ça ne persuade plus grand monde. Bref, le pouvoir du gouvernement n’est pas grand-chose au regard de celui de l’énorme machine d’Etat. Spinoza avait déjà remarqué avant Marx qu’on ne peut se contenter de couper la tête tyrannique du corps social, car il resterait le cadavre mutilé de la société. Et donc, peut-on ajouter, une tête quelconque repousserait nécessairement. Comme chez le dragon dont la tête coupée repousse toujours, il faut, pour changer la société, toucher l’Etat au cœur, en l’occurrence les RP qui génèrent sa nécessité et ses fonctions.

Reproduisant les RP capitalistes l’Etat reproduit bien sûr la bourgeoisie comme classe, comme « élite » dominante. Au 19ème siècle, l’aristocrate et libéral Tocqueville, décrivait déjà ainsi l’Etat se posant au dessus de la masse des individus dominés, dépossédés, comme une puissance qui s’élève comme : « ….un pouvoir immense et totalitaire qui se charge seul d’assurer leur jouissance et de veiller sur leur sort [.....] ; il aime que les citoyens se réjouissent pourvu qu’ils ne songent qu’à se réjouir [……] que ne peut-il leur ôter entièrement le trouble de penser et la peine de vivre. »71 C’est une description qui s’applique encore plus aujourd’hui qu’hier, à ceci près qu’aujourd’hui il fait plus que de leur ôter le trouble de penser : il fait tout pour les faire penser selon les exigences de la croissance du capital, pour les faire penser bête et bas.

L’étendue toujours plus élargie des fonctions de l’Etat, son action pour limiter un peu certaines « exagérations » des capitalistes nuisant à la reproduction du capitalisme dans son ensemble, les améliorations qu’il a été parfois amené à apporter aux conditions de vie de la population, comme par exemple pendant les mythiques « 30 glorieuses » dans les métropoles impérialistes, ont été autant de facteurs qui ont contribué au renforcement du fétichisme de l’Etat72, toujours puissant aujourd’hui. On pense que s’il a pu faire ces améliorations, il peut toujours le faire encore, que s’il peut aider les nantis, il peut aussi aider les pauvres, que si un Dupont est « le président des riches », c’est qu’un Durand peut être celui du peuple, etc. L’Etat qui s’occupe de tout peut agir en faveur du peuple sur tous les problèmes sociaux, emploi73, santé, logement, éducation, etc., puisqu’il est le dépositaire de leur puissance sociale dont il l’a dessaisi (dont aussi il s’est laissé dessaisir). Qu’il agisse en ce sens ou pas ne serait qu’une question de gouvernement, de volonté politique.

Observons enfin que le fétichisme de l’Etat est étroitement lié à l’idéologie nationaliste, au mythe de la Nation comme association des individus d’un territoire donné, puisque la puissance de l’Etat est supposée être celle de ces individus-là, celle qu’ils lui ont tous confiés pour qu’il défende des intérêts qu’ils auraient en commun. Paradoxe, absurdité même puisque l’Etat est précisément la manifestation que ces individus ne sont pas associés mais séparés, ont des intérêts individuels différents et contradictoires, et même antagoniques quand ils s’opposent en tant que classes. Mais paradoxe que veut justement masquer l’idéologie nationaliste dans laquelle Nation = Communauté et Etat = puissance de la Communauté. Dans cette idéologie, ce ne sont ni le capital ni la bourgeoisie ,à part sa petite fraction désignée cosmopolite, mondialiste, qui sont l’ennemi, mais des puissances étrangères74 et des « envahisseurs » immigrés.

L’analyse ci-dessus exposée des principaux fondements de l’idéologie dite fétichisme de l’Etat serait toutefois incomplète si on n’y incluait pas le lien étroit qui l’unit au fétichisme de la marchandise, et c’est pourquoi nous avons commencé par là. Sans fétichisme de la marchandise, pas de fétichisme de l’Etat.

4.3 Rapport du fétichisme de l’Etat au fétichisme de la marchandise.

Nous avons vu (section 4.1 ci-dessus) l’origine et le contenu du concept de fétichisme de la marchandise, et pourquoi il induisait cette réduction de l’économie à des rapports entre choses, entre des quantités de marchandises dont les échanges et leurs variations sont déterminés par des niveaux de prix, de profits, de taux d’intérêts, de quantité monétaires, etc. Avec une telle conception on peut évidemment croire que l’Etat peut influer, voire décider de la marche de l’économie, entretenir la croissance et répartir les richesses équitablement. Puisqu’alors, en effet, il ne s’agirait que de décider de questions de quantités de choses, de répartition judicieuse des quantités d’argent entre salaires et profits, entre investissements dans diverses branches, entre exportations et importations, entre production et consommation, décider de la masse monétaire, de taux d’intérêts, etc. Par les impôts, les taxes, la dépense publique, l’émission monétaire, les réglementations douanières, etc., l’Etat aurait tous les moyens d’y parvenir. Et, en particulier, tous les moyens de remplir alors son rôle de bienfaiteur du peuple, de garant du progrès pour tous.

Ainsi le fétichisme de la marchandise est une condition du fétichisme de l’Etat puisqu’il faut qu’il y ait cette conception que l’économie n’est qu’une question de rapports entre quantités de choses pour que l’on puisse croire que l’Etat peut la réguler à sa guise, que ce serait une simple question de volonté politique de son gouvernement. Qu’il soit aux mains de « vrais » représentants du peuple, et il peut assurer son bonheur ! Et inversement s’il est aux mains « des riches », des libéraux mondialisés, etc.

On voit donc que les mêmes rapports sociaux de séparations spécifiques aux sociétés marchandes et capitalistes engendrent simultanément le fétichisme de la marchandise, qui est l’illusion que l’économie se résume à des rapports entre quantités de choses75, et le fétichisme de l’Etat, qui est l’illusion qu’il peut régir ces rapports pour le bien de tous. Or, comme nous l’avons rappelé, si l’Etat agit effectivement, c’est, et ce ne peut être, que pour réunir les conditions de la valorisation du capital. Et si il a alors à s’occuper des hommes, ce n’est qu’en tant qu’ils sont personnifications de choses, de marchandises : les capitalistes en tant que personnification du capital comme valeur se valorisant, les prolétaires comme marchandises forces de travail, exécutants de cette valorisation.

C’est toujours ce qu’il comprend, même s’il le comprend de travers, très obscurément, être les multiples conditions de la valorisation du capital, qui guide et stimule l’activité de l’Etat. Le fétichisme de l’Etat est donc une illusion opposée à cette réalité qu’est la domination du capital automate. Elle fait croire que cette automaticité de la valorisation peut être domestiquée, « humanisée ». L’Etat est alors effectivement considéré comme un fétiche, chargé de qualités et d’un pouvoir qu’il n’a pas, ne peut pas avoir. On le charge alors en effet de combattre les effets d’un mode de production dont il ne peut que reproduire les fondements (les RP) qui sont ceux de sa propre existence. Effets qui s’aggravent de plus en plus. Mais le fétichisme de l’Etat amène les individus qui en sont imprégnés à rendre responsable de ces catastrophes non pas les nécessités de la valorisation du capital, donc les RP qui les engendrent, mais le gouvernement d’un l’Etat supposé pouvoir dompter ces nécessités. Or c’est justement ce que sa nature le rend tout à fait impuissant à faire.

4.4 Impuissance de l’Etat.

Au vu de tout ce qui a été dit jusqu’ici dans cet ouvrage, il est évident qu’une conclusion qui en découle est que l’Etat n’est pas seulement impuissant à diriger le capital à sa guise de sorte à en faire le moyen de satisfaire les besoins du peuple. Mais qu’il l’est tout autant aujourd’hui à empêcher que se poursuive et s’aggrave la crise du capital arrivé à son âge sénile, puisque ses causes, que nous allons brièvement rappeler au chapitre 5 suivant, sont dans l’extinction du fondement de la valorisation, à savoir le travail productif de pl, à laquelle ont inexorablement conduit les progrès de la productivité.

Cette impuissance s’affiche aujourd’hui comme une évidence. Et c’est que nous allons maintenant examiner en analysant l’évolution des interventions et des formes de l’Etat caractéristiques de la période contemporaine, toujours en rapport avec celle des RP. Nous verrons alors aussi que, paradoxalement, c’est aussi une période où, malheureusement, le fétichisme de l’Etat atteint un paroxysme : on lui demande d’être ce que l’idéologie du fétichisme de l’Etat, répandue et stimulée par l’éducation et la propagande bourgeoise, dit qu’il est, l’organisme dépositaire de la puissance sociale chargé du bien-être de tous, au moment même où la sénilité du capital l’oblige à se charger de faire l’inverse en ce qui concerne le peuple. Mme. Tatcher aurait eu raison de dire « il n’y pas d’autre alternative » si elle avait ajouté : pour le capital, pour sa valorisation et la reproduction de la société capitaliste.

CHAPITRE 5. SENILITE DU CAPITAL ET ETAT.

Nous reprenons ici l’examen de l’évolution réciproque des rapports de production et de l’Etat dans les pays capitalistes les plus développés qui n’avaient été mené que jusqu’aux « 30 glorieuses » dans le chapitre 2. Il s’agit donc ici de l’époque contemporaine, caractérisée notamment par le développement de la grande crise, dite de sénilité du capital, commencée aux débuts des années 70, et sans cesse aggravée depuis.

5.1 Evolution des interventions de l’Etat.

Cette crise est dite ainsi de sénilité du capital parce qu’elle est caractérisée par la diminution drastique et insurmontable de ce qui fait sa vigueur : la quantité de travail productif de pl qu’il peut employer, et qui est contenue dans chaque marchandise. Ceci bien entendu du fait de l’emploi généralisé d’une machinerie moderne dont l’extraordinaire efficacité déjà atteinte dans les années 60 a été ensuite décuplée par les NTIC76 qui, de plus, ont été aussi introduites dans les secteurs administratifs, financiers et commerciaux jusque-là peu productifs. Ce très haut niveau de productivité atteint a donc diminué la quantité de travail humain contenue dans les marchandises à un tel bas niveau que c’est la substance même de la valeur et la base de la production de la pl qui ont été réduites au point que la valorisation du capital en général est définitivement évanescente. C’est cette évanescence irréversible du rapport de production capitaliste, celui dans lequel la pl est produite, qui justifie l’appellation capital sénile. Elle met en cause l’existence même du capital, puisque celle-ci est sa valorisation, son mouvement de valeur se valorisant. Qu’il faiblisse, c’est qu’il est malade, qu’il s’arrête c’est qu’il meurt. Mais ses Hauts Fonctionnaires, mais les Etats sont là pour l’empêcher de mourir, et ils le feront tant qu’une révolution ne l’abolira pas jusque dans les RP qui le génèrent.

Expliquer plus en détail la cause de cette sénilité du capital n’est pas notre propos ici77. Pour nous, dans le cadre de cet ouvrage, la question est : que devient l’Etat, que fait-il dans ce nouvel état des rapports de production et de ses conséquences sur la valorisation ?

Il va réagir selon deux axes essentiels. 1°) Selon l’idéologie fétichiste propre au capitalisme que c’est l’argent qui produit de l’argent « comme le poirier des poires », ce que semble réaliser le capital financier générant un revenu sous forme d’’intérêt. 2°) Selon la réalité qu’il faut pour cela passer par un procès de production de pl, et, donc, dans cette situation de sénilité où cette production s’avère insuffisante par le moyen des augmentations de productivité (pl relative), qu’il faut recourir à nouveau au moyen primitif de la pl absolue consistant à abaisser les coûts salariaux et à allonger la durée du travail, et aussi exploiter les ressources naturelles aux moindres coûts, c’est-à-dire le plus sauvagement possible.

Selon le premier axe les Etats ont agi via les Banques Centrales (nationales, ou supra nationale pour l’Europe) en leur faisant fournir massivement de l’argent quasi gratuit aux entreprises et particuliers. Ce n’est évidemment pas en faisant fonctionner la « planche à billets » à toute berzingue qu’ils pouvaient palier à l’évanescence de la production de pl, et à la baisse subséquente du taux de profit. Ni donc relancer significativement les investissements des entreprises. Lesquels lorsqu’ils avaient néanmoins lieu78, notamment avec l’arrivée des NTIC, s’avéraient souvent peu ou pas rentables, tout en accélérant cette diminution de la quantité de travail productif de valeur pourtant déjà arrivée à un seuil critique fatal au capital en général. Un résultat de cette politique d’émission monétaire a certes été de masquer pour un moment cette évanescence de la production de valeur par la création de profits fictifs. Par exemple les entreprises utilisaient ces crédits gratuits pour augmenter les dividendes, lesquels ne correspondaient alors évidemment pas à une réelle pl, et aussi pour racheter leurs propres actions, toutes choses qui faisaient mécaniquement monter les cours boursiers et l’euphorie spéculative79. Ce à quoi contribuait aussi le fait que d’autres milliers de milliards servaient aux entreprises à se racheter les unes les autres. Mais ce résultat a aussi, et surtout, été le gonflement pharaonique d’une masse de capital fictif, capital purement financier80 ne correspondant à aucun procès de valorisation réelle, et formant une bulle gigantesque de titres financiers dont l’éclatement inéluctable montrera la fictivité et aggravera la crise dans des proportions impossibles à imaginer aujourd’hui.

Nombre d’économistes officiels s’attendent d’ailleurs à ce prochain krach sans pouvoir dire comment le prévenir. Déjà, du fait que l’émission monétaire massive a amené les taux d’intérêts des emprunts proche de zéro, les institutions financières dont ils sont la ressource (banques, assurances-vie, fonds de pensions, etc.) commencent à crier famine. Ou bien vont chercher du rendement dans des placements risqués, eux qui étaient jusqu’ici habitués à en trouver des sûrs dans les emprunts d’Etat. Et voilà l’Etat donc qui ne joue plus ce rôle traditionnel de fournisseur de rentes sûres pour les entreprises financières et les bourgeois81.

Tout cela est dire combien cette politique monétaire des Etats révèle leur totale impuissance à sortir le capital de sa crise de sénilité. Tout au plus leur permet-elle de s’endetter à très bon compte. Ce qu’ils font tous massivement afin d’en user pour abaisser les impôts, taxes et charges sociales que paient les entreprises tout en bouclant leurs budgets. Ces entreprises récupèrent ainsi pour elles cette part de pl qui allait à l’Etat et ses services publics. On arrive là au deuxième axe de l’action de l’Etat pour relancer la valorisation du capital.

Il consiste à un recours accentué à l’ancienne forme dominante d’extraction de la pl : la forme absolue. Il s’agit évidemment de suppléer de cette façon au déclin des gains de productivité qui permettaient cette extraction sous sa forme relative. Deux moyens sont employés pour cela : 1°) l’abaissement des coûts salariaux (salaires directs et indirects) ; 2°) l’augmentation de la quantité de travail fournie par les travailleurs, aussi bien en augmentant l’intensité du travail pendant un temps donné qu’en augmentant ce temps (heures supplémentaires, réduction des congés payés, allongement de l’âge de départ à la retraite, etc.).

L’abaissement des coûts salariaux est notamment obtenu par la précarisation et la flexibilisation du travail de façon à ne payer que le temps strictement occupé, par son « ubérisation » (autoentrepreneurs), son externalisation dans les pays à bas coûts, l’exploitation d’une main d’œuvre immigrée, la pression d’un chômage accru par la crise, et la dégradation de toutes les prestations sociales qui constituent le « salaire indirect » géré par l’Etat, souvent avec la participation des syndicats : allocations chômage, logement social, retraites, soins médicaux, etc. C’est toujours au nom de la « compétitivité » et de la « défense de l’emploi » face à la concurrence que l’Etat justifie ces moyens d’augmenter la pl et les taux de profit. Ainsi tout le système de « droit du travail » et de « protection sociale » développé au cours des « 30 glorieuses » est méthodiquement détruit.

Cette réduction drastique des prestations sociales gérées par l’Etat et les syndicats apparait souvent comme s’il s’agissait simplement de fournir à certains capitalistes de nouveaux domaines où faire des profits du fait qu’elle s’accompagne de la privatisation de certains services publics. Celle-ci est bien évidemment une aubaine pour les actionnaires des sociétés qui en profitent. Et un désastre pour les usagers qui subissent les augmentations de tarifs qu’elles pratiquent. Mais ce qu’il faut bien voir, c’est que cette déliquescence des services publics a une cause plus fondamentale que de favoriser quelques capitaux privés particuliers. C’est la poursuite du mouvement de valorisation, la survie du capital en général et de la société capitaliste qui est en jeu. Car, comme on vient de le rappeler, elle exige aujourd’hui l’abaissement généralisé des coûts salariaux afin d’accroître l’extraction de la pl sous sa forme absolue. L’essentiel n’est pas que des privatisations favorisent quelques capitaux particuliers. Il est cet abaissement, qui, obtenu par la baisse des charges sociales, impôts et taxes, augmente d’autant la part de pl restant aux mains du capital en général et constituant ses profits. Les services publics voient leurs budgets diminués, la qualité de leurs prestations baisser. Que cela soit un prétexte à leur privatisation éventuelle n’est que cerise sur le gâteau pour les capitaux particuliers qui en profiteront. Mais c’est avant tout la valorisation du capital en général qui est par là recherchée. Et c’est bien le rôle de l’Etat d’agir pour l’intérêt général du capital. Dans le contexte de la crise du capital sénile ce mouvement est irréversible. Les luttes ne peuvent que le freiner momentanément, sauf à se faire révolutionnaires.

Il faut aussi remarquer que, dans le même temps où il semble ainsi réduire le champ de ses fonctions en privatisant des services publics, l’Etat, quand bien même il est dit « libéral », démultiplie en réalité ses interventions dans de plus en plus de domaines. C’est qu’en même temps qu’il agit pour relancer la valorisation du capital, il doit aussi le faire pour limiter les désastres accrus que cela entraîne inévitablement. Cette relance exige en effet à l’époque du capital sénile l’écrasement des salaires, l’allongement de la durée du travail, l’augmentation de son intensité82, l’aggravation d’une exploitation destructrice de la nature et des désastres écologiques subséquents, etc. Il en découle notamment des effets tels que la baisse de la consommation par rapport à la production et l’accentuation de la diminution de la quantité de travail vivant productif employé. Effets qui s’opposent à la production de cette pl que l’Etat espère au contraire relancer par son action. Toutes choses qui entrainent aussi des résistances accrues, des luttes, des émeutes. Donc des freins à l’action de l’Etat et une augmentation des dépenses policières improductives. Bref tout ce qu’il fait pour tenter de relancer la valorisation du capital crée immédiatement des effets qui s’y opposent très efficacement. Ce sont alors autant de domaines où il est obligé d’intervenir83 pour limiter cette efficacité anti valorisation. D’où la démultiplication des réglementations, normes, contrôles, lois, décrets qui caractérise aussi l’action de l’Etat contemporain. Un Etat à tendance tentaculaire, nullement replié sur ses fonctions régaliennes comme on l’entend dire parfois.

Cela suscite des gémissements sans fin de nombreux capitalistes particuliers s’estimant entravés dans le développement de leur capital par ces réglementations aussi pointilleuses que démultipliées. Ainsi se plaignent-ils qu’il y aurait en France « aujourd’hui près de 400.000 normes, 11.500 lois avec leurs 320.000 articles auxquels il convient d’ajouter 130.000 décrets »84. La bureaucratie bruxelloise de l’U.E. est aussi une cible particulièrement visée dans ce domaine.

En conclusion, l’impuissance de l’Etat à relancer la valorisation du capital à l’époque du capital sénile nous rappelle que la cause fondamentale des difficultés de celle-ci ne relève pas alors de la forme sous laquelle la pl est extraite, relative ou absolue, mais de l’affaiblissement notoire de la quantité de sa substance même : le travail vivant productif de pl. Toutefois le fait qu’à cette époque l’Etat soit obligé d’aider les capitalistes à recourir toujours davantage à la forme absolue de cette extraction, beaucoup moins adéquate à la reproduction du capital que la forme relative, conduit à produire des effets anti valorisation spécifiques qui s’ajoutent à cette cause fondamentale et contre lesquels il est obligé de déployer des mesures réglementaires et de contrôle social accentuées, qui contraignent et enserrent les individus de tous côtés, et donnent à l’Etat des formes de plus en plus autoritaires, délitant, progressivement mais rapidement, les formes démocratiques propres à l’époque précédente examinée section 2.2 ci-dessus. C’est qu’il nous faut voir maintenant.

5.2 Evolution des formes de l’Etat.

Ce qui fait la particularité de l’évolution des formes de l’Etat et de ses rapports avec la population, c’est évidemment celle des rapports de production constituée par le recours accru aux formes ouvertement brutales d’extraction de la pl brièvement rappelées ci-dessus. D’où évidemment des résistances croissantes, des émeutes plus ou moins violentes, des luttes étendues à tous les domaines où se manifeste de la dégradation généralisée des conditions de vie (logement, écologie, santé, transports urbains, etc.), et pas seulement limitées au rapport salarial dans les entreprises. Ce qui induit que l’Etat soit contraint de se faire de plus en plus autoritaire et violent pour tenter d’imposer malgré tout les conditions contemporaines de la valorisation du capital. Et plus il s’aperçoit qu’il est impuissant à y parvenir, plus il s’enfonce dans cette voie, usant notamment du privilège de la force armée qui est le sien. Cela sans même savoir que cette activité criminelle est tout à fait incapable de résoudre cette crise puisqu’il n’en connait pas la cause.

Ce faisant l’Etat érode chaque jour un peu plus les formes démocratiques qui, jusque là, caractérisaient ses rapports avec la société civile des individus privés dans les pays les plus développés. Ces formes étaient constituées de médiations par lesquelles les différents individus, ou catégories d’individus dites « socio-professionnelles » (salariés, commerçants, agriculteurs, patrons, etc.) étaient censés pouvoir influer sur l’Etat, par le biais d’élus et de syndicats notamment. Ces médiations participaient pleinement à la construction du consensus social nécessaire à la mise en œuvre de « l’intérêt général ». Nous avons vu pourquoi ce type de rapport relativement pacifique avec la société civile avait pu s’épanouir lors des « 30 glorieuses ». A l’inverse il se délite nécessairement quand l’antagonisme entre l’intérêt général, la reproduction du capital donc, que défend et organise l’Etat, et les intérêts particuliers des diverses couches sociales du peuple se fait de plus en plus âpre. D’où, en particulier, la crise du parlementarisme (abstentions records aux élections, détestation des élus), et celle des syndicats (perte abyssale d’adhérents et d’influence). Tous les appareils des médiations démocratiques traditionnelles s’affaiblissent nécessairement puisque les bases du consensus social qu’elles contribuaient à organiser, à savoir un certain partage des gains de productivité, disparaissent définitivement à l’époque de la sénilité du capital, ce qui induit qu’ils n’ont plus d’utilité, ne servent plus à rien. Autres temps, autres mœurs !

Il faut ici faire une parenthèse pour observer que cet affaiblissement des médiations démocratiques a pris en Europe une forme particulière avec la création de l’Union Européenne. Elle a permis d’organiser le transfert d’un certain nombre de fonctions étatiques au niveau de ses instances hyper bureaucratiques et absolument hors de portée des « citoyens », le Parlement européen n’étant qu’une chambre d’enregistrement, au demeurant très lucrative et de tout repos pour ses membres. Il s’agit donc d’un renforcement significatif d’un exercice autoritaire des fonctions de l’Etat, par lequel les mesures exigées par les conditions de la valorisation du capital à son âge sénile sont prises et imposées aux peuples de façon quasi dictatoriale85. L’U.E. est ainsi un exemple de l’accentuation permanente de l’autoritarisme des Etats contemporains à l’époque de la sénilité du capital.

D’une façon générale il se développe donc une sorte de vide entre l’Etat et la société civile, perçu par les individus comme une distanciation, un désintérêt de l’Etat à leur égard. Afin de maintenir les conditions d’un « vivre ensemble », du minimum de consensus nécessaire à toute société, l’Etat s’emploie à combler ce vide par le moyen d’une intense et massive « communication »86 mise en œuvre par des médias quasiment tous aux mains de la haute bourgeoisie ou, ce qui revient au même, directement contrôlés par lui. Ce n’est évidemment plus alors une médiation permettant de construire un consensus par le biais d’élus et d’un « dialogue social » avec les syndicats, mais une pure propagande. Arrive alors rapidement le moment, malgré l’habileté professionnelle des dirigeants politiques entourés de « communicants » et des journalistes à donner le change, où ils sont détestés par tous ceux « d’en bas » qui luttent pour améliorer leur sort. Policiers matraqueurs des corps, journalistes matraqueurs des cerveaux, et politiciens matraqueurs des citoyens, même combat !

Certains, travailleurs nostalgiques de la période révolue des « 30 glorieuses » où ils obtenaient des miettes de la croissance du capital, politiciens et chefs syndicaux débris de la vieille gauche qui regrettent de ne plus jouir des places et des pouvoirs qu’ils possédaient à cette époque du fait du rôle qu’ils jouaient dans l’organisation du consensus social « fordiste » et démocratique d’alors, s’imaginent possible d’y retourner. Ce qui est évidemment n’avoir rien compris à la situation du capital à son âge sénile. Il en va de même pour ceux qui imaginent organiser un consensus social autour du thème d’un capitalisme vert.

Les mêmes, fusionnant sur ce point avec d’autres venus de la droite pensent aussi pouvoir reconstruire ce consensus sous la forme de l’unité nationale en activant avec plus d’intensité le vieux mythe de la Nation. Nous y reviendrons chapitre 6.

Ce qui importe ici, c’est de constater, à nouveau, le lien étroit entre l’évolution des rapports de production et la forme de l’Etat dans son rôle obligé de reproduire ces rapports. D’une façon générale, au-delà des multiples nuances particulières qu’elle peut prendre en fonction de caractères particuliers propres à chaque pays, nous avons vu pourquoi l’Etat devait non seulement poursuivre l’extension de ses interventions en prenant en main de plus en plus directement la valorisation du capital (tant dans ses aspects économiques que sociaux), mais qu’il devait le faire de plus en plus brutalement, violemment, sans plus prendre le moindre gant de velours démocratique pour cacher sa main de fer.

La faiblesse de l’Etat à tendance autocratique et despotique contemporain par rapport à l’Etat démocratique de l’époque des « 30 glorieuses », c’est évidemment qu’il ne fabrique plus de consensus social, d’acceptation par les individus de l’ordre social capitaliste. Ayant réduit à presque rien, voire à néant, les traditionnelles médiations démocratiques, il laisse alors percevoir sa séparation d’avec le peuple qu’elles masquaient. D’autant plus nettement que cette réduction est la conséquence de la nécessité où il est de devoir dégrader fortement les conditions de travail et de vie de ses multiples composantes, prolétaires, commerçants, petits entrepreneurs, paysans, fonctionnaires de base, etc. Il apparaît alors clairement à leurs yeux comme ne servant pas leurs intérêts particuliers, comme ne réalisant pas la fonction dont on les a persuadés de longue date qu’elle est la sienne de par la délégation de pouvoir qu’ils lui consentent par leur vote : assurer leur bien-être. Ils vont donc être amenés à rechercher les moyens pour qu’il le fasse.

5.3 Capital sénile et fétichisme de l’Etat.

A l’époque de la sénilité du capital le fétichisme de l’Etat prospère pour les mêmes raisons que nous avons déjà exposées. Il s’accentue aussi puissamment du fait de l’extraordinaire expansion du capital financier.

Nous avons déjà fait remarquer que le développement du capital financier en même temps que celui des sciences appliquées à la production de la pl amenaient les travailleurs concernés à considérer d’une part ce rapport de production comme impersonnel, un rapport à un complexe de machines, et, d’autre part, leur exploitation comme un accaparement des richesses produites par les seuls capitalistes financiers, parasites avides et jamais rassasiés. Ce qui est masqué dans cette conception, c’est que ces sciences et technologies sont du côté du capital, développées et mises en œuvre pour extorquer la pl, appropriées par les « capitalistes actifs », qui se présentent cependant masqués par leur qualité de membres du « travailleur collectif » qui produit les marchandises en tant que « puissances intellectuelles de la production ».87

Il résulte de cette conception qu’il suffirait que l’Etat oblige les financiers à moins d’avidité pour que puisse être établie une distribution équitable des richesses. Et pour que, cerise sur le gâteau, la consommation ainsi accrue permette de faire repartir « la croissance » au bénéfice de tous, surtout si, de surcroît, elle devenait verte ! On voudrait donc réduire les inégalités sans s’attaquer à leurs causes. Car si elles ont atteint des sommets, c’est bien parce que le capital n’a cessé, en même temps qu’il poursuivait le mouvement historique de son accumulation par celui de sa valorisation, de se concentrer davantage du fait que les procès de production mobilisaient toujours plus de machinerie, donc de toujours plus énormes quantités d’argent à devoir concentrer afin d’investir pour cela. Quantités qui devaient nécessairement bénéficier du taux de profit moyen, et donc recevoir une masse toujours plus élevée de pl88. Quantités que seuls pouvaient réunir des organes financiers (banques, bourses, etc.) concentrant les apports de nombreux associés investisseurs et d’une multitude d’épargnants. Cette concentration du capital est donc aussi une évolution de la propriété financière, juridique, du capital. Elle est devenue celle de puissances financières énormes et anonymes, dirigées par leurs plus importants actionnaires qui accumulent entre leurs mains des fortunes considérables puisque le principe spéculatif de l’argent qui rapporte de l’argent est celui de la boule de neige : plus elles roulent et plus les plus grosses grossissent davantage que les plus petites.

Bref, les rapports de distribution sont toujours déterminés par les rapports de propriété, les propriétaires et possesseurs des conditions de la production sont aussi ceux de ses résultats. Et ce n’est pas l’Etat, organisateur et protecteur par nature de ces rapports qui pourrait les abolir, ni donc abolir leurs conséquences, tel en l’occurrence que l’accroissement des inégalités.

Qui plus est, la pharaonique émission monétaire après le grand krach de 2008, très largement déconnectée d’investissements dans la production, a surgonflé démesurément la masse de capital financier. De sorte que c’était à qui, grands patrons, spéculateurs, traders, agioteurs de toutes espèces s’accaparerait le maximum des masses d’argent ainsi déversées par les Banques Centrales.

Tandis que, pour toutes ces raisons, flambait ainsi la finance, au même moment les obstacles auxquels se heurtait la valorisation du capital imposaient aux Etats de dégrader les conditions de travail et de vie des populations. Ce contraste était évidemment aussi frappant que réel, à partir duquel pouvait jouer à plein le fétichisme de l’Etat. Cette dégradation n’était pas comprise comme nécessité pour un capital frappé de sénilité, mais comme le résultat d’une volonté politique, dite libérale et mondialiste, toute entière au service de la Finance, à laquelle pourrait s’opposer une autre volonté politique, celle de promouvoir un capitalisme étatique et nationaliste supposé capable de réduire les problèmes de paupérisation, d’inégalités, de chômage, d’ubérisation du travail, de santé publique, etc. D’ailleurs l’argent, simple chose en apparence, ne peut-il pas être réparti selon la volonté politique ? Du moins selon l’idéologie du fétichisme de la marchandise qui accompagne toujours celui de l’Etat !

Pourquoi donc ne le fait-il pas alors que, selon ces fétichismes il le peut ? La réponse est alors évidente : c’est qu’il est dirigé par des agents de ce capital financier et mondialisé. Vidons, « dégageons » cette « élite », cette caste oligarchique malfaisante, et l’Etat pourra être au « service du peuple ». Telle est une des bases du « populisme » : une double ignorance. Sur la cause profonde de la crise, et sur ce qu’est l’Etat. Ignorances, il est vrai très répandues, notamment chez les économistes les plus médiatisés, sur l’origine de la maladie, et sur son remède.

CHAPITRE 6. A PROPOS DU « POPULISME ».

Qu’est-ce que le populisme selon les idéologues et propagandistes du capital mondialisé qui ont fabriqué et répandu ce terme ? Rien de précis. Ils en usent jusqu’à plus soif pour stigmatiser les protestations d’une masse hétéroclite d’individus – qui vont des plus déshérités jusqu’à des petits capitalistes demandeurs de protectionnisme – contre les effets d’une crise qui les frappent tous. Et pour stigmatiser aussi dans la foulée leurs opposants politiques qui cherchent à capter le soutien de cette masse pour prendre le pouvoir. Ce mot, dans leur bouche et sous leur plume, est péjoratif, méprisant. Il désigne des gens jugés par eux parfaitement ignorants des soi-disant « lois économiques » officielles, et avançant de ce fait des revendications farfelues. Comme si ces « élites » au pouvoir, ces « premiers de cordée » que ces gens devraient suivre selon Macron, n’avaient pas abondamment fait la démonstration que, bien que prétendument très compétentes, elles n’avaient strictement rien compris aux causes de la plus grande crise de l’histoire du capital se montrant incapables d’empêcher son aggravation, pire même, y contribuant par les mesures qu’elles prennent.

Les dits populistes se désignent eux-mêmes autrement : ils disent qu’ils sont le peuple. Et que celui-ci est fait des « 99% » opposés aux « 1% » qui sont « les riches », l’oligarchie qui possède et décide de tout.

Quels que soient les pourcentages, le peuple qu’ils disent être est une appellation qui masque cette réalité qu’il s’agit d’une masse hétéroclite d’individus privés, appartenant à toutes sortes de catégories socio-professionnelles, aux intérêts disparates et souvent contradictoires. Mais ce peuple a aussi une réalité du fait que ces individus partagent un certain nombre de choses en commun. A savoir aujourd’hui89 :

1) L’ample dégradation de leurs conditions de vie, que tous subissent avec la crise.

2) L’imprégnation du fétichisme de l’Etat dans leurs esprits. Ce serait parce que les élites au pouvoir ne le veulent pas que l’Etat ne prendraient pas les mesures capables de faire rendre gorge au capital financier, et de résoudre la crise. Cela parce qu’elles sont les agents de la mondialisation90, des puissances financières et industrielles multinationales, voire d’Etats étrangers (les USA, l’Union Européenne). Aux mains de ces élites l’Etat abandonne ces individus à leur triste sort au lieu d’accomplir la tâche supposée être la sienne de les protéger, d’agir pour leur bien-être.

3) Un commun ennemi : ces élites et le « système » qu’elles ont mis en place afin de leur permettre de s’accaparer le pouvoir d’Etat et de s’y perpétuer.

4) Une solution : l’idée, conséquence directe des trois points précédents, que, puisqu’une volonté politique peut diriger l’Etat contre les intérêts du peuple (ce qui suppose évidemment que les intérêts des individus qui le composent soient communs !), une autre volonté politique peut le diriger en faveur de ses intérêts. Il suffit de « dégager » ces élites et de les remplacer à la tête d l’Etat par d’authentiques représentants du peuple, soumis à son contrôle, et capables de soumettre le capital à ses besoins.

Si les quatre points précédents sont, grosso-modo, aujourd’hui communs à la masse d’individus communément appelée peuple, on voit par contre qu’il n’y a aucun lien qui soit fait entre la dégradation de leur situation et sa cause : la crise de la valorisation du capital. On ne voit aucune nécessité d’abolir les RP qui sont la cause fondamentale des effets que subissent les individus du peuple et contre lesquels ils luttent. Il est vrai que ces RP ont cette faculté de produire eux-mêmes91 ces fétichismes de la marchandise et de l’Etat qui masquent leur rôle fondamental. Si on ajoute à cela que l’éducation et la propagande bourgeoises amplifient ces fétichismes avec toute la puissance des moyens matériels qui sont à leur disposition, on comprend qu’il est normal que cette nécessité n’apparaisse pas comme une évidence, et, en particulier, que les luttes populaires spontanées s’en prennent aux dirigeants de l’Etat et non à l’Etat lui-même, ce qui serait s’en prendre à son fondement que sont ces RP.

Quel rôle peuvent jouer, quel avenir peuvent avoir les mouvements de révolte dits « populistes » dont les projets sont fondés, et dans la mesure où ils le sont, sur le fétichisme de l’Etat ? Pas autre chose alors que d’être, sans doute inconsciemment pour la plupart des individus qui les composent, une tentative, vouée à l’échec, d’instaurer un « bon » capitalisme au service du peuple. Projet populaire et pas exclusivement sous sa forme populiste, aussi vieux que le capitalisme lui-même, par exemple sous la forme du réformisme « de gauche ».

Dans l’histoire ce type de mouvement a toujours correspondu à des moments de crise et d’exacerbation des contradictions, des mécontentements et des émeutes ou révoltes qui en découlent et menacent d’évoluer en luttes révolutionnaires. Des aspirants à être chefs surfant sur la vague « dégagiste » se présentent alors comme ennemis des élites politiques en place et vrais amis du peuple, voire être eux-mêmes « le peuple », comme fusionnés avec lui, parviennent parfois à s’emparer du pouvoir. Par exemple en France Badinguet-Bonaparte après les journées révolutionnaires de 1848. Ou tentent de s’en emparer comme le général Boulanger lors de la crise de la fin du 19ème siècle, ou les Ligues fascisantes dans les années 30.

Lorsque ces mouvements de type populistes parvenaient à s’emparer du pouvoir, ils mettaient fin aux révoltes en satisfaisant la volonté de « dégagisme » qu’elles contenaient, et rétablissaient le minimum de cohésion sociale nécessaire à la reproduction du capital. Telle a toujours été leur utilité pour le Capital. Par exemple Badinguet-Bonaparte déclarait le 2 décembre 1851 lors de son coup d’Etat que sa mission consistait « à fermer l’ère des révolutions en satisfaisant les besoins légitimes du peuple »92. Les différents partis fascistes ou fascisants des années 30 ont toujours été portés au pouvoir sur la base de discours et programmes d’apparence très sociaux, très « à gauche »93, nationalistes et socialistes (développement d’un capital national puissant + distribution favorable au peuple des richesses ainsi produites). On sait ce qu’il en en a été une fois qu’ils furent au pouvoir.

Marx avait observé que dans des situations de crise la bourgeoisie, pour maintenir le capital et ses fonctions lucratives de capitalistes, pouvait être amenée à céder le pouvoir d’Etat à d’autres qu’issus de ses propres rangs. Ce sont des cas où, « la bourgeoisie reconnait que son propre intérêt lui commande [……] que, pour conserver intacte sa puissance sociale, il lui faut briser sa puissance politique […..] pour sauver sa bourse, la bourgeoisie doit nécessairement perdre sa couronne et le glaive qui doit la protéger (d’une possible révolution, n.d.a.) est nécessairement une épée de Damoclès suspendue au dessus de sa tête. »94

Cette épée de Damoclès s’est révélée particulièrement redoutable avec les fascismes. Les nouveaux dirigeants fascistes n’avaient pas les compétences des anciens pour gérer le capital. Mais la crise stimulait alors les révoltes au point de faire peur à la bourgeoisie pour « sa bourse », et de lui faire préférer de « perdre sa couronne ». Ces dirigeants fascistes n’étaient que des aventuriers démagogues ayant surfé sur des revendications populaires incompatibles avec la situation du capital à ce moment dans ces pays, mais que, s’appuyant sur le fétichisme de l’Etat, ils ont prétendu satisfaire en excitant à l’extrême le nationalisme qui l’accompagne toujours. On en sait les résultats catastrophiques pour les peuples. Mais il faut remarquer que les bourgeoisies qui avaient dû renoncer au pouvoir d’Etat ont effectivement été frappées elles-mêmes quelque peu par cette épée sous la forme de ruineuses et destructrices défaites militaires.

Le même fétichisme de l’Etat poussant à une exacerbation des nationalismes imprègne aujourd’hui une large fraction des mouvements populistes. Cela les amène à ne contester du capital que la forme mondialisée qu’il a aujourd’hui et à réclamer un capitalisme national, que l’Etat instaurerait en renforçant le protectionnisme et en soutenant plus vigoureusement les intérêts nationaux dans le monde. Ils ignorent pourquoi la valorisation du capital ne peut être aujourd’hui que mondiale. Que, vu l’extrême concentration du capital, cela favorise nécessairement son accumulation aux mains des plus puissants (effet « boule de neige ») au détriment des plus faibles et la domination impérialiste des pays dont relèvent ces capitaux puissants et où sont leurs principaux propriétaires. Cela est un fait. Mais revenir à l’époque d’un capitalisme protectionniste n’est absolument pas une réponse souhaitable aux maux qu’engendre le capital mondialisé. Bien au contraire, c’est une tendance réactionnaire au sens propre du terme. Elle ne pourrait produire que ruines du fait d’un blocage absolu de la valorisation de capitaux alors enfermés dans un marché devenu ainsi beaucoup trop étroit au regard de leur masse accumulée et du niveau scientifique et technologique des forces productives modernes. Lequel est un niveau irrémédiablement mondialisé, manifestant par là, malgré toutes les horreurs induites du fait de l’enrôlement des sciences sous les commandements du capital, la tendance à l’universalisme propre au développement du genre humain. Ce blocage absolu de la valorisation ne manquerait pas alors d’exacerber les conflits nationaux et les guerres. Il ne s’agit pas de la bloquer tout en conservant les RP qui la rendent nécessaire, mais d’abolir cette nécessité en les abolissant.

En vérité, la solution des problèmes engendrés par la crise contemporaine, et notamment la gravissime et continue dégradation des conditions de vie des masses, ne relèvent pas d’un choix entre mondialisme ou nationalisme, libéralisme ou étatisme. Ils ne relèvent pas de tels choix politiques qui ne suppriment nullement la cause de cette crise : la déliquescence irréversible de la valeur et de la valorisation. Mais les capitalistes du 21ème siècle pourraient bien être à leur tour obligés d’accepter de perdre leur couronne politique pour tenter de sauver leurs bourses, au profit de chefs issus des nouveaux et puissants mouvements populistes que génèrent la crise contemporaine, afin, ce faisant, d’essayer d’éviter que les colères populaires croissantes ne se transforment en luttes révolutionnaires qui non seulement videraient leur bourses, mais aboliraient le MPC qui les remplit.

Pour le moment rien n’est encore décidé de l’orientation que prendront majoritairement des révoltes populaires qui n’en sont qu’à leur début et au sein desquelles les opinions divergent à ce sujet. Parmi celles-ci il en est une qui exprime le besoin d’aller au-delà du seul « dégagisme » en posant la question de comment faire pour que l’Etat qui serait ainsi « dégagé » soit réellement au service du peuple. Comment faire pour que ne s’y reforme pas une nouvelle caste politico-administrative oligarchique recréant le même « système » coupé du peuple que le précédent ? Ils constatent la séparation de l’Etat d’avec eux, et en font la cause de ce qu’il ne s’occupe pas de leur bien-être.

Ils réclament donc, en conséquence d’une conception fétichiste de l’Etat, que soient supprimées, ou du moins amoindries, la séparation Peuple-Etat, grâce à des moyens tels que les referendums d’initiative populaire, le mandat impératif des élus, leur rotation fréquentes par la limitation du nombre et de la durée des mandats afin qu’ils ne se constituent pas des chasses-gardées et ne considèrent pas le service de l’Etat comme l’occasion de carrières lucratives, la transparence de leurs actes, leur contrôle permanent par le peuple, et toutes sortes d’autres recettes de ce type.

Cette demande de rapprochement Peuple-Etat n’est pas nouvelle, traduisant la perception que l’Etat est bel et bien séparé du peuple, et alors que ce serait la cause qu’il n’est pas au service des divers intérêts privés de ses membres. Toujours, depuis les origines du capitalisme, le peuple a cherché à le réaliser au moyen d’une démocratie qui serait plus réelle, plus directe. Ce qu’il crût d’abord pouvoir obtenir par le suffrage universel et sa représentation par des élus, chose dont il lui faut bien constater aujourd’hui que ça ne change rien à la dégradation de sa situation quels que soient ceux-ci. D’où la défiance à l’égard de ces médiations démocratiques, partis politiques, Parlements, syndicats, etc. qui sont devenues autant d’intermédiaires inutiles séparant le peuple de l’Etat (et nous avons vu pourquoi).

Dans les pays de l’Union Européenne cette demande de rapprochement a aussi pris la forme d’une demande de retour à l’Etat strictement national, les organes étatiques de l’UE étant jugés comme particulièrement coupés des peuples et de leurs intérêts considérés comme nationaux. D’où les forces politiques en faveur du Brexit, du Frexit, etc. C’est là un exemple typique de l’association qui existe entre fétichisme de l’Etat et nationalisme que nous avons expliquée précédemment. Tous ces « exit » ne sont rien d’autre que quitter une forme de domination étatique pour une autre encore pire puisqu’infectée du virus létal du nationalisme.

Dans cette revendication de rapprochement Peuple-Etat, quelles que soient les modalités envisagées, il y a évidemment la manifestation que les individus veulent faire valoir leurs intérêts en pesant le plus directement possible sur l’Etat.

Mais il faudrait déjà ne pas oublier que peser sur les élus et le gouvernement n’est pas synonyme de peser sur l’Etat en tant qu’il est une énorme et complexe machine bureaucratique exerçant une domination anonyme que les gouvernements sont loin de pouvoir manier à leur guise. Il faudrait ne pas ignorer non plus que si l’Etat existe comme pouvoir séparé des individus, c’est parce qu’eux-mêmes le sont dans leurs rapports sociaux, lesquels font qu’ils n’ont pas d’intérêts communs à faire valoir, sauf en tant qu’intérêts de classe, classe bourgeoise dont l’intérêt général est organisé et satisfait par l’Etat, classe prolétaire dont l’intérêt général se construit comme lutte abolir la condition de prolétaire comme celle de bourgeois. Abolir ainsi les classes, c’est abolir l’Etat, ce qui est tout autre chose que de vouloir le démocratiser.

Certes, cette séparation de l’Etat, devenue abyssale avec le capitalisme contemporain, manifeste combien sa domination est celle d’intérêts qui ne sont pas ceux des individus du peuple. Mais sa cause en est, comme nous l’avons vu dans cet ouvrage, dans les RP qui caractérisent la société capitaliste et génèrent l’Etat comme agent du capital. La cause des malheurs du peuple n’est pas dans cette séparation, mais dans ces RP qui génèrent aujourd’hui cette crise profonde et irréversible du capital. C’est elle, c’est cette sénilité du capital qui oblige son agent, l’Etat – et il ne peut être par définition que cela – à tout faire, par tous les moyens, pour tenter de relancer la valorisation du capital. Ce qui l’amène à devoir prendre cette forme autoritaire despotique dont nous avons parlé.

Or, si les dits populistes veulent modifier les rapports Peuple-Etat, ils n’envisagent en général nullement de le faire de ces rapports sociaux qui fondent le capital, et l’Etat comme domination sur eux, pouvoir séparé les dessaisissant de tout pouvoir. C’est que la plupart n’en veulent pas au capital, mais seulement aux capitalistes financiers avides et mondialisateurs. Ceux-là veulent un capital qui croisse (donc qui se valorise) mais afin de créer plus d’emplois et de richesses pour le peuple, voire qui croisse aussi écologiquement. Un capital qui serait patriotique ! A titre d’exemple récent, on peut citer le mouvement de révolte des Gilets Jaunes en France. La revendication mise par la plupart d’entre eux à l’encontre du capital fut le rétablissement de l’ISF (impôt de solidarité sur la fortune). Lequel impôt se caractérise justement par le fait qu’il épargne le capital puisque tout ce qui est capital (bâtiments, moyens de production, stocks, etc.) et qui appartient aux dirigeants capitalistes n’y est pas soumis au prétexte de ne pas faire fuir des capitaux si nécessaires à la croissance95 ! Il ne faut pas désespérer le capital qui fournit les emplois et les salaires qu’on souhaite toujours meilleurs bien que la crise rende vain ce compréhensible espoir. Or avec le capital on a nécessairement l’Etat séparé qui le sert au nom de l’intérêt général. Et avec le capital sénile on a nécessairement l’Etat totalitaire-autoritaire.

Bref, il faut maintenir que ce n’est nullement en essayant rapprocher le peuple de l’Etat que l’on pourra résoudre en quoi que ce soit les problèmes sociaux dont souffrent les masses populaires. Marx confirmait à la fin de sa vie ce qu’il affirmait déjà à ses débuts à l’encontre des illusions politiques en général et démocratiques en particulier : « Ce n’est pas en accouplant de mille manières le mot peuple avec le mot Etat qu’on fera avancer le problème d’un saut de puce. »96 Il ne s’agit pas de se rapprocher de l’Etat tel qu’il est, mais de le dissoudre en le faisant des rapports sociaux qui le fonde ainsi que le capital.

Pour en terminer avec cette idée de rapprochement Peuple-Etat, il faut dire un mot sur les dangers qu’elle recèle au-delà de la volonté positive qu’elle manifeste d’avoir prise sur sa vie.

En effet cette idée induit évidemment celle que plus grand est ce rapprochement, et plus le peuple fait de l’Etat l’instrument de sa volonté. Poussée à bout, elle peut déboucher sur celle de l’unité des deux termes, de leur fusion en une seule force. Ce qui d’abord suppose l’unité du peuple, condition de sa force. Ce qui est l’idée de la Nation comme puissance que tous doivent s’attacher à renforcer, par désir ou par devoir, volontairement ou contraint, chacun là où il est, et selon ses compétences. Et ce qui est en conséquence le nationalisme comme moyen et comme combat pour accroître la richesse de tous les membres de la Nation. Le nationalisme est très présent dans de nombreuses révoltes populaires contemporaines imprégnées du fétichisme de l’Etat. C’est en particulier parce qu’il s’associe aisément à l’idée d’un possible « socialisme » distributif : si mon pays est puissant, qu’il produit de nombreuses richesses grâce à une politique de « préférence nationale » (« make my country great again !) le protégeant des importations et des délocalisations, et aussi grâce à une politique extérieure agressive, impérialiste, lui permettant de s’approprier les richesses produites par d’autres, alors toutes ces richesses pourront être distribuées par l’Etat au profit du peuple. Bien évidemment chaque Nation faisant la même chose, cela ne mène qu’à la ruine de tous les peuples.

Cette distribution « socialiste » des richesses sera rendue possible grâce à l’unité du peuple, lui-même donc supposé uni, avec l’Etat (idée symbolisée dans les années 20-30 par l’image du faisceau, d’où le terme fascisme), directement, sans médiations démocratiques faisant écran. Plus grande serait cette unité, plus l’Etat serait celui du peuple, à son service. L’idéal serait une sorte de fusion dans laquelle le peuple serait l’Etat, où tous les éléments du peuple seraient éléments de l’Etat.

En réalité dans ce pseudo bloc Peuple-Nation-Etat imaginé par les idéologues du rapprochement maximum, c’est nécessairement l’Etat avec sa bureaucratie toute puissante qui a la puissance concrète puisqu’il est obligé de soutenir le développement du capital national, non seulement parce qu’il n’existe que pour cela et par cela, mais aussi parce que c’est justement ce que lui demande soi-disant « le peuple », en réalité seulement les fractions du peuple entichées du fétichisme de l’Etat et de nationalisme, et donc ne combattant pas le capital. Et ceux qui ont cru à un possible rapprochement du peuple avec l’Etat, par le biais de différentes formules d’accouplage, afin que celui-ci soit un moyen pour eux, ont vu se réaliser tout le contraire quand de telles tentatives ont été réalisées, en Europe dans les années 30 notamment (y compris dans l’URSS stalinienne, ou l’Etat était déclaré celui « du peuple tout entier »). Au nom d’une unité déclarée réalisée Peuple-Nation-Etat, ce dernier peut alors s’affirmer comme étant le peuple, et en prétexter pour combattre et éliminer tout opposant comme étant un ennemi du Peuple et de la Nation97.

Bref, cette idée de rapprochement Peuple-Etat sans que soient supprimés les rapports sociaux capitalistes qui fondent les séparations et antagonismes entre les individus tant dans le dit Peuple qu’entre lui et l’Etat a, dans les années 20-30, été au fondement des divers fascismes qui se sont développés en Europe98. Comme évidemment ces prétendues unités étaient purement factices, ces régimes n’ont pu se maintenir qu’en usant, au prétexte de défendre ces fictions, d’une répression policière des plus féroces99, tandis qu’un nationalisme exacerbé les poussaient à des guerres de conquêtes et de pillages par lesquelles ils espéraient pouvoir obtenir les richesses que leur système protectionniste et bureaucratique calamiteux les empêchait d’obtenir par eux-mêmes.

Mais notre propos n’est pas d’examiner ici le possible développement des mouvements dits populistes en fascismes. Les conditions historiques sont d’ailleurs très différentes compte tenu notamment de la mondialisation irréversible des procès de valorisation qui pose un sérieux obstacle à un nationalisme pur et dur. L’inévitable développement du pouvoir d’Etat vers des formes totalitaires-autoritaires évoqué ci-dessus (§ 5.2) rend encore plus utopique l’idée d’un possible rapprochement Peuple-Etat, et il n’y a même guère lieu d’envisager la suppression des médiations démocratiques pour ce faire : elles sont déjà à l’agonie. Quel que soit son gouvernement, l’Etat devra adapter son action aux exigences d’un capital nécessairement mondialisé, c’est-à-dire que son objectif sera de défendre et promouvoir la croissance des capitaux investis dans le pays qu’il domine, tout en favorisant le plus possible les capitaux qui relève essentiellement de capitalistes nationaux (ou aussi européens pour la zone U.E.). S’il devait être obligé de céder aux volontés nationalistes et protectionnistes, la crise en serait immédiatement fortement aggravée, et d’abord pour le pays concerné. Mais ce ne sont là que quelques rapides observations « en passant » qu’il faudra approfondir et développer ultérieurement.

Pour ce qui relève du sujet de cet ouvrage, il reste, pour en terminer, à tirer la conséquence du fait, sur lequel nous avons insisté, que l’Etat n’était, et ne pouvait être, que le Haut Fonctionnaire du capital, et donc qu’on ne pouvait pas attendre de lui, quel que soit le gouvernement, qu’il puisse faire autre chose, dans l’état de crise où se trouve la valorisation du capital, que d’aggraver la dégradation des conditions de vie des individus du peuple. Tirer cette conséquence c’est, ne serait-ce que brièvement, rappeler ce que sont les rapports entre révolution politique et révolution sociale.

CHAPITRE 7. REVOLUTION POLITIQUE ET REVOLUTION SOCIALE.

Ceux qui gouvernent l’Etat, comme tous les autres Hauts Fonctionnaires du capital, voient la cause des maux sociaux dans le peuple, dans la paresse que manifesteraient ceux qui n’auraient qu’à « traverser la rue pour trouver du travail » et voudraient être d’éternels « assistés, ainsi que, plus généralement, dans les obstacles qu’il oppose aux réformes, toujours « indispensables », qui, selon eux, permettraient au capital de croître vigoureusement et à la société de se développer harmonieusement, eux se chargeant de faire « ruisseler » la richesse du haut jusqu’au bas. Ils vont répétant qu’il « faut produire avant de distribuer », comme si quiconque l’ignorait, omettant simplement d’ajouter que la façon capitaliste de produire induit une distribution inégale, et bien d’autres maux, catastrophes et désastres dont le peuple est l’évidente première et principale victime.

Pour le peuple, dont les conditions de vie se dégradent et qui ne voit ruisseler sur lui qu’une misère grandissante, la cause de ses maux est, à l’inverse, ceux qui gouvernent l’Etat dans le but premier de se servir copieusement, eux et leurs amis « les riches » au lieu de le servir. Ils auraient créé un « système » politique qui leur assure la propriété exclusive et permanente de l’Etat.

Certes, cette perception de la réalité n’est pas fausse, mais cependant bien incomplète, superficielle, tronquée. Car le « système » c’est beaucoup plus qu’un système politique, c’est un mode production particulier, le MPC, fondé sur des RP spécifiques qui engendrent non pas seulement l’appropriation des conditions de la production par une classe, et donc aussi celle de ses résultats, mais aussi l’argent et le gain d’argent comme comportement et médiation des rapports entre les producteurs et comme but pour les individus, ainsi que la valorisation du capital comme nécessité s’imposant à l’existence des individus, indépendante de leur volonté100, dont l’Etat n’est, et ne peut être, que l’organisateur. Organisateur plus ou moins efficace selon les compétences de ceux qui le gouvernent, mais surtout impuissant à l’être dès lors que les conditions même de cette valorisation, la quantité de travail en tout premier lieu, mais aussi la soumission des travailleurs, s’effondrent.

S’en prendre au gouvernement de l’Etat, ou à la forme de l’Etat, c’est situer la cause des maux dans le seul domaine politique, alors qu’elle est dans le mode de production tout entier, jusque dans son fondement dans les RP.

Le jeune Marx de 1844, qui donc n’avait pas encore mis à jour ce qu’est le capital, disait néanmoins déjà fort justement, à propos du peuple français de l’époque en l’occurrence : « Parce qu’il pense sur le mode politique, il aperçoit la raison de tous les maux sociaux dans la volonté …. »101, celle des gouvernants complotant contre le peuple, à laquelle il oppose la sienne. La révolte d’un peuple qui s’en prend à ceux qui dirigent l’Etat en vue de changer la politique menée jusque-là, c’est évidemment la manifestation d’une volonté de transformer la situation, de guérir les maux dont souffrent ces révoltés. « Le principe de la politique, c’est la volonté […….] Plus exclusif, c’est-à-dire plus parfait est l’esprit politique, et plus il croit à la toute-puissance de la volonté…. »102, et plus alors il engage ceux qui n’agissent que selon cette croyance dans des aventures vouées à l’échec puisqu’ils ignorent alors les limites de la volonté.

Certes, rien de grand ne se fait sans passion, sans cette audace par laquelle « on tente le coup » bien que pas tout à fait sûr d’atteindre son but. Donc, bien sûr, la volonté est indispensable pour atteindre quelque but que ce soit. Mais pour ce faire encore faut-il qu’elle ne soit pas telle celle d’Icare, mais qu’elle soit intelligence de la nécessité. Ce qui est aussi une définition classique de la liberté. Elle dit que la liberté est cette « intelligence », c’est-à-dire n’est ni autodétermination absolue de la volonté, ni seulement conscience de la nécessité, comme le disait Hegel, mais action. Action capable de transformer les conditions objectives de la vie en même temps que soi-même et la société parce qu’elle est maîtrisée. Maîtrisée c’est-à-dire tenant compte des lois qui gouvernent les phénomènes, des moyens réels, concrets qui existent, ou pas, pour transformer ces conditions, dans une certaine mesure, selon quel processus, etc. Etre timoré dans la révolte, et tout particulièrement dans l’action révolutionnaire qui vise à des changements radicaux, c’est ne pas déceler ou sous-estimer toutes les conditions et moyens concrets déjà là, bien que souvent cachés sous les apparences, de transformation radicale des rapports de propriété et de production. Etre volontariste, c’est alors courir à l’échec en ne voyant pas les limites qu’imposent à l’action la réalité concrète. Par exemple c’est ne pas voir qu’on ne peut pas supprimer les classes, et donc toute forme d’Etat, par décret, par la volonté d’une décision politique, puisque le faire c’est supprimer les divisions du travail capitalistes, notamment la division capitalistes actifs-puissances intellectuelles de la production/exécutants dépossédés des conditions de la production. Ce qui nécessite un plus ou moins long processus révolutionnaire.

On sait en la matière comment Marx a résumé la chose d’une façon lapidaire : « Les hommes font leur propre histoire, mais ils ne la font pas de plein gré, dans des circonstances librement choisies ; celles-ci ils les trouvent au contraire toutes faites, données, héritage du passé…. »103

Si on prend l’exemple de la situation contemporaine, on a vu qu’une volonté portée par le peuple qui imaginerait pouvoir, par le moyen de l’Etat actuel, guérir les maux engendrés par la crise du capital arrivé à son stade sénile était vouée à l’échec. Ce qu’il serait possible d’obtenir par ce moyen serait, au mieux, un ralentissement momentané de leur aggravation. Par contre si on comprend que cette crise a pour fondement la baisse drastique du temps de travail productif de pl, alors on peut et doit en tirer la conclusion que cette baisse, si elle est la cause de l’obligation où est le capital de dégrader toujours plus la situation du peuple, est en même temps la réalisation d’une condition matérielle aussi indispensable que puissante pour abolir le capital en créant une nouvelle forme de communauté. Car ce formidable potentiel de temps libre – qui peut être assez rapidement décuplé par l’élimination de toutes sortes de travaux qui sont uniquement liés à des besoins spécifiques du capital, des activités inutiles et nocives, d’innombrables gaspillages, etc. – peut devenir le moyen pour que tous s’approprient les conditions de leur vie développées par les générations passées, ce que Marx a résumé sous le terme de « intellect général », pour que ce temps libéré du travail contraint soit « du temps pour l’éducation, pour le développement intellectuel, pour l’accomplissement des fonctions sociales, pour les relations entre parents et amis, pour le libre jeu des forces du corps et de l’esprit…. ».104

Ce que la réduction drastique du temps de travail contraint permet d’abolir, c’est l’appropriation de l’intellect général par une classe particulière, et, donc, notamment, celle des conditions de la production. C’est l’abolition de tous les rapports sociaux fondés sur cette appropriation. C’est, en particulier, l’abolition des divisions sociales du travail qui déterminent l’existence des « capitalistes actifs » (l’élimination des capitalistes passifs, les propriétaires juridiques de titres financiers est plus simple, immédiate, une simple décision politico-juridique suffisant à les annuler). Bref, c’est l’abolition de ces rapports sociaux historiquement spécifiques qui fondent le capital, et l’Etat séparé comme agent du capital.

Cette appropriation par tous de l’intellect général en même temps que la réduction du travail contraint à une quantité négligeable, c’est le développement du travail riche, effectuation et manifestation des plus hautes qualités que chacun a librement choisies de développer pour se développer lui-même. Enfin, pas seulement lui-même, car des qualités ne s’acquièrent que par des échanges libres avec autrui dans lesquels chacun s’enrichit des qualités des autres. En matière de qualités rien ne s’achète : l’argent ne fait pas de vous un musicien, ou un savant, ou un ébéniste, etc., mais seulement ce que vous pourrez apprendre des autres dans ces domaines et que vous pourrez alors améliorer par votre propre travail. Dans l’échange de qualités, chacun se construit en contribuant à construire les autres. « La véritable richesse intellectuelle de l’individu dépend entièrement de la richesse de ses rapports réels »105. Alors il n’y a plus d’intérêt privé égoïste puisque l’intérêt de chacun est de trouver un maximum de qualités, de facultés chez les autres avec qui il échange. Cet intérêt est réciproque, commun. Plus les échanges sont élargis, variés, universels, et plus grand est l’enrichissement de tous. Il n’y a plus l’opposition entre intérêt privé et intérêt général puisqu’il n’y a plus que cet intérêt commun qui est que le plus riche développement de chacun est ainsi la condition de celui de tous. Dans l’intérêt général de la société capitaliste, on a que « le général est toujours la forme illusoire du communautaire »106 (l’Etat et la Nation aussi qui représentent le général). Avec l’intérêt commun on a la communauté, et l’individu riche de cette vraie richesse que sont les qualités intellectuelles, artistiques, corporelles, etc. Laquelle, acquises grâce à la richesse de ses échanges avec les autres, est la condition de sa liberté. « C’est seulement dans la communauté que l’individu a les moyens de développer ses qualités dans tous les sens ; c’est seulement dans la communauté que la liberté personnelle est donc possible »107.

Quand il n’y a plus d’intérêt général opposé aux intérêts privés, plus de classes antagoniques, il n’y a évidemment plus d’Etat à proprement parler, c’est-à-dire de pouvoir séparé de la société civile et la dominant. La politique, les décisions concernant les affaires communes sont dans la communauté, chacun, en ayant acquis les moyens, participe consciemment à ces décisions, et elles peuvent être prises en charge par des organes transparents, contrôlés, intégrés à la communauté, sur le fondement partagé par tous d’un réel intérêt commun.

Il est bien clair qu’une volonté communisante108 est aujourd’hui nécessaire et possible109, et qu’elle a pour principale bases l’énorme potentiel de temps libre que nous avons évoqué et la masse énorme et grandissante des prolétaires qui sont objectivement à la fois très durement atteints et très intéressés par la disparition de leur travail, du moins dès qu’ils comprennent qu’ils peuvent en faire par leurs luttes le moyen de l’abolition de leur condition. Mais là n’est pas ici notre sujet, sinon pour dire que le premier obstacle que rencontrera cette volonté communisante, dans la mesure où elle se développera et se concrétisera en force combattante organisée, c’est l’Etat, une puissance politique disposant de forces armées considérables et que l’usage de n’importe quel genre de violence n’a jamais effrayé. Que les masses populaires s’en prennent à l’Etat qui décide des mesures qui les ruinent, c’est très normal et très juste, c’est le commencement. Le premier acte d’une révolution est politique. Mais la question est : pour quoi faire ? Car nous avons vu que cet Etat n’est que le Haut Fonctionnaire du capital, qu’il n’est que l’exécutant obligé de valoriser le capital, et que cette obligation, tout comme son existence, découlent nécessairement des rapports de propriété et de production qui sont l’essence du capital et qui fondent la société actuelle.

Autrement dit, s’attaquer à l’Etat pour seulement en faire « dégager » les hauts fonctionnaires et politiciens qui le gouvernent habituellement n’est en réalité pas s’attaquer au véritable dirigeant de l’Etat : le capital, ni aux causes de sa crise dont les effets frappent les peuples, et que l’Etat n’est même pas en mesure de connaître. Attaquer l’Etat c’est exercer une volonté politique qui n’a de sens, d’efficacité, que si elle s’attache par là, en détruisant cette puissance au service du capital, à la transformation, jusqu’à leur abolition, des rapports sociaux qui fondent le capital. Il ne s’agit pas de se « rapprocher » de l’Etat par différentes ficelles démocratiques, mais de le dissoudre en même temps qu’on le fait de ces rapports sociaux qui le fondent, au fur et à mesure que les individus s’approprieront la puissance sociale en formant communauté. La volonté et la révolution politique n’ont de sens que comme conditions de la révolution sociale, de la révolution abolissant les rapports sociaux de propriété et de production capitalistes, ce que la « fin » de la nécessité du travail contraint rend possible.

Est-ce que la colère populaire partout montante dans le monde d’aujourd’hui mènera, via l’idéologie dite « populiste » analysée dans cet ouvrage, vers une nouvelle sorte de fascisme (par exemple, avec les NTIC, de type orwellien), ou est-ce qu’elle s’élèvera, en s’épurant des éléments nationalistes-étatistes, jusqu’au niveau d’une force révolutionnaire communisante, c’est une prédiction qu’aujourd’hui personne ne peut faire. Mais chacun peut déjà choisir, et choisit déjà en fait suivant ce qu’il fait ou pas, l’une ou l’autre de ces deux options. Car le capital arrivé à son âge sénile n’en laisse aucune autre. La situation concrète de sénilité du capital ne laisse aucune place à une « troisième voie » qui instaurerait un capitalisme au service de « l’humain d’abord » selon la formule favorite des bonimenteurs dits de gauche.

Tom THOMAS

Paris, Février 2020.

Notes

  1. Sur cette crise du « capitalisme sénile » et son caractère incurable, cf. TT 2004, TT 2009, TT 2014.↩︎

  2. K. Marx, La Question Juive, PL III, 372. Ou encore : « C’est uniquement par opposition à la vie privée que l’Etat moderne existe ». K. Marx, Contre A. Ruge, PL III, 409.↩︎

  3. Communauté au sens des communautés primitives, c’est-à-dire où l’individu n’existait pas, n’était que l’élément d’un tout (clan, tribu, etc.), lesquelles se sont lentement dégradées au fur et à mesure du développement des forces productives et des échanges, mais n’ont été éliminées complétement que par les révolutions bourgeoises. Même dans la monarchie finissante les individus étaient encore fixés dans des « états », dans les liens de dépendances personnelles et d’obligations corporatives d’un ordre social voulu par Dieu. Cf. TT 1993.↩︎

  4. Dans la monarchie finissante ces fonctions ont pu être achetées par des bourgeois, prémisse de leur prise du pouvoir.↩︎

  5. K. Marx, La question Juive, PL III, 370.↩︎

  6. Editions EDI, 1970, p. 15.↩︎

  7. Encore le 5 octobre 1789 quand les parisiennes affamées se rendent à Versailles pour demander au roi de leur donner du pain, c’est dans ce même rapport personnel qui ne sera tout à fait et définitivement rompu que lorsque celui-ci abandonnera ses sujets (fuite de Varennes 20-21 juin 1791).↩︎

  8. La concurrence intrinsèque aux rapports entre producteurs indépendants, le fonctionnement aveugle du « marché », les lois implacables et pour lui mystérieuses de la valorisation lui en imposeront bien d’autres.↩︎

  9. Affirmation justifiée et promue sur le plan des idées par les intellectuels de cette époque, dites les « Lumières », qui ont fourni les bases idéologiques indispensables à toute révolution. Pour un exposé sur la naissance de cet individu privé, voir TT 1993.↩︎

  10. C’est l’occasion de rappeler que, d’une façon générale, la propriété est un comportement, une activité d’appropriation dans des modalités particulières, spécifiques à telle ou telle étape de l’histoire des hommes. Cf. TT 2006.↩︎

  11. Evidemment on sait qu’en fait ce droit est vide de contenu pour ceux qui ne possèdent pas de moyens matériels ou intellectuels de la production.↩︎

  12. Et mieux, l’indépendance de l’individu est posée comme une obligation légale, en France, par les lois d’Allarde (2 mars 1791) et Le Chapelier (14 juin 1791) qui interdisent tout droit d’association, de corporation, et même de pétition. Le culte de l’indépendance des individus a alors aussi servi pour interdire le droit de vote des femmes, au prétexte de leur dépendance à leur mari et aux religieux.↩︎

  13. La puissance de chacun ne peut être que sociale, faite de celle des autres, ceux du passé comme ceux du présent, nous en reparlerons chapitre 7 à propos du communisme.↩︎

  14. Qui n’était encore commune que dans les villes et les couches supérieures de la société.↩︎

  15. Il n’a été puissance positive que lorsqu’il qu’il a permis d’unir le peuple contre la monarchie, ou encore contre les puissances coloniales. Il est toujours puissance négative à l’époque du capitalisme mondialisé.↩︎

  16. Cf. infra chapitre 7.↩︎

  17. J.J. Rousseau, Du Contrat Social, Livre III, chapitre XV, Gallimard, Folio Essais 2010, p.252.↩︎

  18. A. de Tocqueville, Textes essentiels, Pocket Havas Poche, 2000, p.166. Tocqueville regrettait la royauté, mais se satisfaisait qu’avec la démocratie il restait l’essentiel : l’obéissance. L’honnête homme !↩︎

  19. F. Engels, Lettre à Conrad Schmidt, 1890, éd. du Progrès, Moscou 1970, O. Choisies, t. 3, p.522.↩︎

  20. Dans tout ce livre, les initiales RP désigneront aussi bien les rapports de propriété dans leur forme juridique que dans leur forme de rapports de production et d’échange. Ces RP sont donc la base, sous deux aspects différents (juridique et concret), qui détermine la répartition du travail et des richesses. Pour un développement argumenté, cf. T.T. 2006.↩︎

  21. K III, 3, 172.↩︎

  22. Que Marx appelait « subsomption » réelle.↩︎

  23. Sur cette distinction, cf.TT 2006.↩︎

  24. C’est pourquoi cette forme de pl est dite alors « absolue », augmentation « absolue » de la quantité de travail fournie par l’ouvrier, distinguée de la pl dite « relative » basée sur les gains de productivité qui permettent de faire produire plus de marchandises dans un temps égal, voire moindre.↩︎

  25. Cf. note 12.↩︎

  26. Pour s’en faire une idée, voir J. Donzelot, L’invention du social, éd. Seuil, Essais, p.141-145.↩︎

  27. Ibidem.↩︎

  28. Marx, à la suite d’Engels, en a dressé l’effroyable tableau pour l’Angleterre dans K I, 1, chapitre X, et dans K I, 2, p.159-182.↩︎

  29. K I, 3, 193.↩︎

  30. K. I, 3, 197. Tout comme aujourd’hui où l’émission monétaire massive pratiquée par les Banques Centrales ne sert pour l’essentiel qu’à faire grossir le capital financier, tandis que, innovation de l’Etat moderne, lorsque l’inévitable krach advient les gros « too big to fail » (et eux seuls) sont protégés par l’Etat. Cf. 1999.↩︎

  31. K. Marx, Le 18 Brumaire de Napoléon, PL IV, 531. Il ajoutait que « c’est seulement sous le Second Empire que l’Etat semble s’être rendu indépendant de la société, l’avoir subjuguée » ibidem, p. 532.↩︎

  32. Remarquons aussi que la masse populaire est interdite de droit de vote, par exemple jusqu’en 1848 en France pour les hommes (et 1945 pour les femmes !).↩︎

  33. Le 18 Brumaire, ibidem, p.531.↩︎

  34. Rappelons que Cc = valeur de la machinerie et de ses approvisionnements (quantité de travail passé) ; Cv = valeur force de travail (valeur des marchandises qui la reproduisent), et pl = plus-value (valeur du surtravail, quantité de travail non payé), Cv+pl = quantité de travail vivant.↩︎

  35. En réalité les progrès de la machinerie s’accompagnent aussi toujours d’une augmentation de la quantité de travail vivant, mais obtenue non pas par l’augmentation du temps de travail, comme dans le cas de la pl absolue, mais par celle de son intensité, c’est-à-dire de la quantité fournie dans un temps donné (exemples : le taylorisme, l’accélération des cadences, etc.). Ce qui n’est donc pas incompatible avec l’abaissement de la durée du travail et du nombre de travailleurs employés pour une même production obtenus par les gains de productivité, mais qui est par contre générateur de pénibilité et de fatigue particulièrement néfastes pour la santé.↩︎

  36. Ce relatif (et provisoire) équilibre entre production et consommation a été appelé « régulation fordiste » par certains économistes. Ceci en rapport avec Ford qui avait obtenu de tels gains de productivité avec la généralisation du travail à la chaîne dans ses usines qu’il l’avait accompagnée d’une augmentation de salaire significative, le fameux « 5 dollars a day », qui contribuait, se félicitait-il, à l’écoulement des célèbres Ford T, premières voitures produites en masse et bon marché.↩︎

  37. Sur ce phénomène essentiel à la compréhension de la crise actuelle, cf. TT 2004, TT 2009, TT 2014.↩︎

  38. Pour une analyse des formes modernes de cette domination, cf. TT 2018.↩︎

  39. Et on se rappelle qu’au vieux temps de la domination formelle ce rapport apparaissait comme avec une puissance intérieure, parce que rapport direct, personnel, ouvrier/patron, alors qu’il était externe.↩︎

  40. Marx avait déjà remarqué que, dès que le capitalisme « a acquis un certain développement, son mécanisme brise toute résistance [……] Parfois on a bien encore recours à la contrainte, à l’emploi de la force brutale, mais ce n’est que par exception. » K, I, 3, 178.↩︎

  41. Compromis entre classes en correspondance avec la « régulation fordiste » sur le plan économique évoquée ci-dessus. En France et en Italie, notamment, dans les années 60-80, de nombreux prolétaires ont commencé à refuser ce type de compromis, remettant en cause leur « travail de merde » et leur vie « métro-boulot-dodo ». Mais ils restaient minoritaires, et étouffés par les appareils syndicaux et politiques (notamment « communistes ») dont les bureaucraties prospéraient de leur rôle de médiateurs entre les travailleurs salariés et les hauts fonctionnaires du capital (patronat et Etat). En France, les « accord de Grenelle » de juin 1968 ont été le dernier grand exemple de « compromis fordiste ». Après, comme nous le verrons chapitre 5, la grande crise du capital arrivé à son âge sénile a changé la donne.↩︎

  42. K, I, 1, 264.↩︎

  43. Ce qui s’est en particulier traduit par une certaine intégration des syndicats dans l’Etat à travers toutes sortes d’organismes de gestion du capitalisme dont nous parlerons ci-après.↩︎

  44. Ce qui a amené nombre d’idéologues à faire passer pour du « socialisme » ce qui n’est qu’une socialisation étatique de conditions de la production dont le caractère est toujours plus social.↩︎

  45. Rappelons que la démocratie ce sont les médiations, ici les syndicats et les partis de gauche, entre les individus de la société civile, ici la fraction des travailleurs salariés, et l’Etat↩︎

  46. Le paradoxe est qu’en réclamant la croissance du capital, donc son accumulation, les travailleurs salariés réclament ce qui conduit inexorablement à celle des inégalités croissantes de revenu contre lesquelles ils s’élèvent. En effet plus le capital accumulé est important, et plus l’est la part de la production qui lui revient. Et plus aussi finit par diminuer l’emploi et sa qualité comme on le voit aujourd’hui.↩︎

  47. « La législation, tant politique que civile, ne fait que prononcer, verbaliser le vouloir des rapports économiques » K. Marx, Misère de la Philosophie, PL I, p. 55.↩︎

  48. L’organisation d’un nouveau consensus social à un moment où les forces de la Résistance anti-fasciste s’avéraient potentiellement menaçantes pour le capitalisme était bien un objectif des lois sociales de la Libération. Comme l’indique clairement, par exemple, ce passage de l’exposé des motifs de l’ordonnance du 4 octobre 1945 portant sur l’organisation de la Sécurité Sociale qui la justifie par « l’élan de fraternité et de rapprochement des classes qui marque la fin de la guerre ». Cité dans La Nouvelle Question Sociale, P. Rosanvallon, Seuil, 1995.↩︎

  49. Ajoutons que les écologistes démocratiques défendent eux aussi « la croissance », ils prennent même souvent comme argument que productions et consommations « vertes » permettraient de la relancer, de faire repartir une accumulation vertueuse du capital !↩︎

  50. Voir le rapport du député Perruchot qui expose les résultats d’une commission d’enquête parlementaire de 2011, qui, bien que ne devant pas être publié avant 30 ans, avait fuité et été publié par Le Point (et alors consulté sur LePoint.fr).↩︎

  51. Le 18 Brumaire, PL IV, 530-531.↩︎

  52. K. Marx, Idéologie Allemande, E.S. p.31.↩︎

  53. K. Marx, Le socialisme et l’impôt, Neue Rheinische Zeitung, avril 1850, PL IV, 1078. Souligné par moi.↩︎

  54. K. Marx, Manuscrits de 1861-1863, Cahiers I à V, E.S., p. 189.↩︎

  55. Les mêmes disent, en toute cohérence, que l’usine, les moyens de production en général, ne sont que des procédés techniques, et que la lutte de classe ne porte que sur la répartition des richesses. Dès lors l’étatisation de la propriété par un Etat dirigé par eux, les autoproclamés serviteurs du peuple, y suffirait.↩︎

  56. C’est la loi du capital automate qui s’impose à chaque capitaliste particulier, comme à l’Etat, le capitaliste en général. Cf. TT 2017.↩︎

  57. Cf. en France, l’ENA (Ecole nationale d’Administration).↩︎

  58. K. Marx, Critique du Droit Politique Hégélien, PL III, 921-922.↩︎

  59. Les nationalisations relèvent évidemment de la même « philosophie ».↩︎

  60. Notamment en termes de productivité et de coûts.↩︎

  61. Voire même inutiles, c’est un autre sujet.↩︎

  62. K. I, 1, 116.↩︎

  63. La concurrence, facteur externe à la production, oblige à cette confrontation des marchandises entre elles.↩︎

  64. Valeur = quantité de travail social contenue dans le produit du travail.↩︎

  65. Pour un développement, cf. TT 2017. On sait que sur le marché la valorisation (la pl) apparait sous une forme métamorphosée, le profit, qui en obscurcit l’origine.↩︎

  66. K. I, 1, 88.↩︎

  67. A travers crises et catastrophes puisque ces décisions sont prises privativement, alors que la production est sociale, et dans l’ignorance des lois fondamentales qui gouvernent cette production, celles de la valorisation.↩︎

  68. K. I, 3, 193.↩︎

  69. Cf. TT 2004.↩︎

  70. Ce que remarquait Marx dès 1852 : « La machine d’Etat s’est à tel point consolidée en face de la société civile qu’il lui suffit d’avoir à sa tête le chef de la Société du 10 Décembre (Badinguet), ce chevalier de fortune accouru de l’étranger, élevé sur le pavois d’une soldatesque ivre, qu’il a achetée avec de l’eau de vie et du saucisson…. » 18 Brumaire, PL IV, 532.↩︎

  71. Opus cité p.164-165.↩︎

  72. Particulièrement virulent dans la conception du communisme comme capitalisme d’Etat que véhiculaient les partis communistes staliniens de l’époque (et jusqu’à aujourd’hui pour leurs différents succédanés).↩︎

  73. Lionel Jospin, premier ministre, a soulevé un tollé lors de la campagne pour l’élection présidentielle de 2002 lorsqu’il déclara face à des ouvriers licenciés lui demandant d’intervenir : « L’Etat ne peut pas tout ». Il aurait dû ajouter : « Ce sont les conditions de la valorisation du capital qui décident ».↩︎

  74. Par exemple pour les nationalistes français, les ennemis principaux sont les USA et l’Europe jugés principales barrières s’opposant au développement du capitalisme français appelé par eux « Nation Française ».↩︎

  75. Y compris quand des économistes font intervenir d’autres facteurs individuels plus ou moins psychologiques dans la propension à produire, à consommer, etc.↩︎

  76. Nouvelles Technologies de la Communication et de l’Information. Cf. TT 2018.↩︎

  77. Cela a déjà été fait dans TT 2004, TT 2009, TT 2014 notamment.↩︎

  78. Car un capitaliste est toujours amené, dans le cadre de la concurrence et de la recherche d’une plus-value extra (et donc temporaire), à devoir investir peu ou prou ou à disparaître.↩︎

  79. Cf. TT 2014.↩︎

  80. Sur le capital financier, cf. TT 1999. Que le capital contemporain doive pour se survivre organiser une vaste valorisation fictive, un simple mouvement financier A-A’ alimenté par l’émission monétaire, est un aveu implicite mais tonitruant de ce que sa base, le rapport social producteur d’une réelle plus-value, est déliquescente.↩︎

  81. On a même vu parfois les taux de ses emprunts devenir négatifs ! Le financier devait ainsi payer un intérêt à l’Etat pour être plus sûr de retrouver son argent !↩︎

  82. Laquelle est notoirement facilitée par le contrôle extrêmement précis et implacable que permet l’usage des NTIC sur son effectuation. Cf. TT 2018.↩︎

  83. Certes certains gouvernements particuliers comme ceux de Trump ou Bolsonaro ne se soucient nullement de limiter ces dégâts sociaux et écologiques. Mais cette attitude électoraliste, aveugle et court-termiste, est suicidaire et suscite de fortes oppositions jusque dans les rangs des capitalistes.↩︎

  84. Normes, réglementations, mais laissez-nous vivre, Marie de Greef-Madelin et Frédéric Paya, éd. Plon.↩︎

  85. Et quand, pour une fois, il leur a été permis de voter, le 29 mai 2005 sur le projet de Constitution européenne, leur vote défavorable a été purement et simplement ignoré, annulé.↩︎

  86. L’époque est celle des sociétés et conseillers en communications, véritables et haïssables parasites sociaux spécialisés dans la pure propagande et les méthodes publicitaires de manipulation des opinions publiques, qui pullulent dans l’entourage des politiciens, chefs d’entreprises et autres dominants.↩︎

  87. Cf. TT 2006.↩︎

  88. Rappelons que selon le principe des gains de productivité une même valeur est produite par un développement de la machinerie s’accompagnant d’une diminution de la main d’œuvre employée. Mais de telle sorte que l’augmentation de la valeur Cc de la machinerie soit moindre que la diminution de la valeur Cv de la force de travail employée. Donc en conséquence une part toujours plus grande de la valeur produite revient au capitaliste propriétaire de Cc relativement à celle, Cv, qui revient au travailleur. D’où un inéluctable accroissement de cet écart en même temps que se développe la machinerie et que s’accumule le capital.↩︎

  89. Il faut préciser « aujourd’hui » car les facteurs qui font apparaître le peuple comme uni ne sont pas toujours les mêmes au cours de l’histoire. Tout dépend de l’ennemi qui suscite cette unité (par exemple : Un envahisseur ? Une classe sociale ? Un gouvernement ?)↩︎

  90. Il est intéressant de constater qu’autrefois, quand la mondialisation était de type colonial, seule une petite minorité des peuples des pays colonisateurs la critiquait, la majorité ne rechignait pas à en profiter et à défendre l’empire colonial protectionniste. Aujourd’hui que la mondialisation a pris une forme élargie, ouverte à tous les vents de la concurrence, c’est une autre chanson !↩︎

  91. C’est par les apparences phénoménales concrètes que prennent ces RP sous les formes prix, argent, salaires, etc. qu’ils produisent le fétichisme de la marchandise, de même que c’est parce qu’ils obligent les individus séparés à créer la notion d’intérêt général qu’ils produisent le fétichisme de l’Etat.↩︎

  92. Cité dans L’Etat en France de 1789 à nos jours, P. Rosanvallon, éd. Seuil, collection Histoire, p.454.↩︎

  93. Cf. TT 1996.↩︎

  94. K. Marx, Le 18 Brumaire, O. Choisies, éd. du Progrès, t. 1, p. 454.↩︎

  95. Et même les œuvres d’art, châteaux, voitures de collection, meubles anciens, etc. dans lesquels une part des vraies grosses fortunes est mise à l’abri échappent à l’ISF au prétexte de garder en France ce patrimoine culturel.↩︎

  96. Marx, Critique du Programme de Gotha.↩︎

  97. Pour les fascistes, non seulement sont ennemis les communistes comme internationalistes antinationaux, mais aussi les démocrates en tant qu’ils ruinent l’unité nationale par leurs incessantes querelles de partis, les divisions qu’ils excitent ou inventent dans leurs luttes purement électoralistes pour accaparer le pouvoir dans le seul intérêt de leur clique.↩︎

  98. Cf. TT 1996.↩︎

  99. A laquelle une partie du peuple, fusionnant sur ce point avec l’Etat, participait. Qu’une partie du peuple en combatte une autre sous les yeux ravis des capitalistes et avec leur aide, c’est cela « l’unité » peuple-Etat fasciste. Ils exploitent et attisent les contradictions, parfois importantes, qui existent entre les diverses catégories sociales qui sont réunies sous l’appellation « peuple » pour imposer leur pouvoir au service du capital national. C’est ce que proposent encore les fascisants d’aujourd’hui, comme, par exemple, ce candidat à la Mairie de Paris (S. Federbusch, interviewé dans le journal « 20 Minutes », 15.01.20) déclarant vouloir faire assurer les fonctions de police par « des conseils de sécurité du quartier, avec des rondes citoyennes, en s’appuyant sur la population pour localiser les fauteurs de trouble », et concluant sur la nécessité de « rapprocher la police du peuple ». Il ne propose pas évidemment que la population mette son nez dans les affaires des hauts fonctionnaires du capital fauteurs de misères en tout genre. Le rapprochement préconisé par les chefs « populistes » a des limites !↩︎

  100. Rappelons que l’argent est la manifestation du fait que dans le MPC le travail est travail abstrait, et que la volonté dominante y est celle du « capital automate » (celle de son existence comme « valeur se valorisant »). Sur ces sujets cf. TT 2017.↩︎

  101. Contre A. Ruge, PL III. p.415.↩︎

  102. Ibidem, p. 410.↩︎

  103. Le 18 Brumaire, PL IV, p.437.↩︎

  104. K. Marx, K. I, 1, 59.L’exposé du temps libre comme condition et possibilité de l’abolition du capital et de la réalisation d’une société communiste a été développée dans TT 1988, TT 2000, TT 2013, TT 2016.↩︎

  105. Idéologie Allemande, E.S., p.36.↩︎

  106. I.A. PL III, p. 1064.↩︎

  107. I.A., E.S., p. 62. Il s’agit bien de liberté personnelle et pas du « collectivisme » contraignant sous autorité bureaucratique et policière de l’Etat, autorité qui était nécessaire pour répartir un abondant et pénible travail contraint dans les pays du « socialisme » étatique où cette répartition ne pouvait se faire par le « libre marché ». Par ailleurs, il ne s’agit évidemment pas non plus d’imaginer une société communiste idyllique où il n’y aurait absolument plus les moindres conflits, mais ils ne seront plus induits, construits systématiquement, massivement, et inéluctablement par les rapports sociaux tels qu’ils sont dans le capitalisme (rapports égoïstes, d’argent, de concurrence, de domination/dépendance, d’appropriation/dépossession, etc.), mais relèverons d’autres facteurs personnels aléatoires.↩︎

  108. On peut dire « communisante » pour bien marquer qu’il s’agit d’un processus révolutionnaire entremêlant luttes politiques et luttes pour changer les rapports sociaux, et non de l’impossible création immédiate, dès la prise révolutionnaire du pouvoir d’Etat, de cette nouvelle communauté, jusqu’à ce jour jamais construite, ni en URSS, ni en Chine : le communisme.↩︎

  109. Cf. TT 2013.↩︎

Laisser un commentaire