INTRODUCTION

On constate aujourd’hui aisément l’expansion envahissante, dans le monde entier, de puissantes tendances nationalistes. Elles peuvent prendre différentes formes. Par exemple dans les pays capitalistes développés, impérialistes donc, elles ne sont pas sans rappeler l’avant-Première Guerre mondiale, ou encore la montée des fascismes dans les années 1930 en Europe et au Japon. Dans d’autres, situés aux niveaux inférieurs des chaines de production, c’est-à-dire de valorisation du capital mondialisé elles peuvent rappeler les luttes nationales des pays colonisés au XXe siècle, quoi que nous verrons que comparaison n’est pas raison.

Il est donc urgent de comprendre quelles sont les racines de ces divers nationalismes pour savoir quels intérêts ils servent, de quoi ils sont porteurs aujourd’hui quant à l’avenir des peuples dans les catastrophes et tempêtes sociales que la double crise économique et écologique du capitalisme contemporain déchaîne déjà et déchaînera toujours davantage. Du fait que cette double crise, ou plutôt crise à deux faces, exige, de façon de plus en plus criante chaque jour, l’abolition du capital cet ouvrage étudiera les nationalismes en se plaçant résolument dans cette perspective, et donc à l’aide de l’analyse marxiste du mode de production capitaliste (MPC dans la suite du texte). Ce qui signifie que les mouvements et luttes nationalistes seront jugés dans leurs rapports avec cette nécessaire abolition, donc avec ce qui s’appelle la lutte pour le communisme, mot qui sera utilisé même si le stalinisme en a galvaudé et souillé la signification, au point de le rendre difficilement audible, d’autant plus qu’aujourd’hui il est utilisé par des partis, tel le Parti communiste français, qui ne sont que les porte-parole « de gauche » du capital.

Pour analyser ainsi le rôle des divers nationalismes contemporains – car il en sera examiné diverses variétés – dans les luttes de classe modernes, car c’est bien de cela, de luttes politiques, qu’il s’agit quand on parle de nationalisme, il sera d’abord nécessaire de rappeler brièvement d’où vient le concept de nation : quand s’est-il imposé, dans quelle situation, pour dire quoi ? Puis il sera utile de montrer qu’elles furent les positions que prirent, au sujet de ces luttes, les plus grands théoriciens et dirigeants communistes des XIXe et XXe siècles, soit Marx, Engels et Lénine. En effet ce bref détour dans l’histoire permettra de comprendre en quoi et pourquoi ces éminents personnages ont proposé des analyses différentes en ce qui concernait les revendications et luttes nationalistes de leur époque. Et alors il sera plus facile de montrer, par comparaison, pourquoi, l’époque contemporaine étant différente quant au stade historique du développement mondialisé du capital, cela implique une analyse différente de ces luttes. Cette spécificité apparaîtra en effet d’autant mieux qu’elle sera mise ainsi en contraste avec les spécificités des époques précédentes. Ce qui est un principe de l’analyse concrète.

CHAPITRE 1. LE CONCEPT DE NATION.

Comprendre le concept de nation, c’est d’abord constater que le mot lui-même n’est apparu que récemment, vers la fin du 18ème et le début du 19ème en Europe, d’abord en l’Angleterre, puis en France1. C’est que le concept de nation apparaît dans les quelques rares pays où commence tout juste à se développer le mode de production capitaliste. Son usage s’affirmera et se généralisera en même temps que lui. C’est donc ce lien qu’il faut éclaircir pour comprendre ce concept.

Dans ces sociétés capitalistes originelles, sociétés encore essentiellement fondées sur l’accumulation de capital apportée par le commerce international (Venise et autres cités marchandes, puis les « Grandes Découvertes », soit la première mondialisation capitaliste2) les individus sont réputés exister comme individus privés, personnes libres d’être propriétaires d’eux-mêmes, de travailler selon leurs choix, soit qu’ils possèdent leurs instruments de travail, soit qu’ils ne possèdent que leur force de travail à vendre, et de disposer librement des fruits de leur travail.

Ces individus supposés libres et indépendants en tant que propriétaires privés sont néanmoins très dépendants des autres, desquels ils doivent obtenir tout ce qu’il leur faut pour vivre et que chacun ne produit pas, les besoins étant déjà à cette époque fort nombreux et différenciés. Mais les individus étant, en tant qu’individus privés, séparés les uns des autres dans leurs travaux privés, ils n’entrent en rapports pour satisfaire leurs besoins que par la vente et l’achat de marchandises (y compris la marchandise force de travail), par l’intermédiaire de l’argent. Et cela ne fait que croître avec les développements du capital, où se développe donc aussi le salariat, où disparait tout ce qui pouvait être encore plus ou moins autarcique, travail pour soi, travail personnnel (artisanat etc.), en même temps aussi que sont démultipliés les besoins, la masse et la diversité des marchandises, et leurs échanges. C’est une société où les rapports sociaux sont fondés sur l’argent et la nécessité du gain d’argent. Une société fondée sur les séparations privées, la concurrence. Où les uns et les autres sont en conflits permanents pour le gain d’argent : les capitalistes entre eux, les salariés et leurs patrons, les différentes classes sociales, les pays entre eux, etc. Une société où les rivalités et les antagonismes sont structurels.

Ce très bref rappel de quelques-uns des traits bien connus qui caractérisent les sociétés capitalistes est là pour dire que le concept de nation prend consistance à partir de ces séparations, divisions et antagonismes, du fait de la nécessité d’y palier puisque l’homme ne peut exister qu’en société et qu’une société c’est toujours un collectif, une union qu’elle soit consentie ou/et obligée par quelques contraintes religieuses, juridiques, policières, etc. Le concept de nation se développe comme représentant l’idée, l’affirmation d’une union là où n’existe que la désunion réelle, comme un substitut à celle-ci3. Pour se faire respecter comme union, la nation est dite « union sacrée », et elle a un nom de guerre, la Patrie, qui vaudra opprobre, et même pire, le peloton d’exécution à ceux qui refusent de s’y sacrifier.

Tel est le lien fondamental entre le MPC et le concept de nation. La nation est le produit idéologique d’une longue évolution historique et structurelle des forces productives et des rapports de production qui s’est conclue par la destruction des formes, dégradées et ultimes, des anciennes sociétés communautaires, c’est-à-dire soudées par des liens de dépendance personnels, dont les hiérarchies étaient considérées comme naturelles parce que d’origine divine. A leur place le MPC a développé les hommes comme individus privés4, « asociaux », « individualistes » par construction. Sauf évidemment s’ils refusent cette unité imaginaire, ce qui s’appelle alors luttes de classe et révolution !

Donc la nation est un concept historiquement déterminé. Elle est une forme historique particulière de cohésion sociale, une communauté imaginée, que B. Anderson décrit comme « l’imaginaire national »5, qui constitue ce qu’on peut appeler le fétichisme de la Nation. C’est une forme idéologique de l’existence du MPC comme société. Forme historique elle n’est donc pas éternelle. Ce que même Renan, chantre cocardier de la nation, reconnaissait dans sa célèbre conférence que « les nations ne sont pas quelque chose d’éternel. Elles ont commencé, elles finiront. »6

Le rôle idéologique, mais concrètement très efficace, que joue la nation comme moyen de dépasser les antagonismes de classe au nom de l’unité nationale s’affirme de plus en plus avec le développement du capitalisme, et donc des divisions et antagonismes qu’il engendre. Renforcer cette affirmation a fait sans cesse l’objet d’une attention particulière des Etats. En effet une idéologie ne peut seule suffire à construire, organiser l’unité sociale et la reproduction de la société capitaliste, fondée qu’elle est sur ces divisions et antagonismes bien réels. Il nous faut donc faire ici un détour pour rappeler brièvement le rôle de l’Etat dans cette construction, rappeler que c’est lui qui est la réalité concrète et agissante de la nation. De sorte qu’il n’y a pas de nation sans Etat (par contre il peut y avoir des nationalistes qui luttent pour en avoir un).

La première observation qu’on peut faire en ce qui concerne la liaison nation-Etat est de constater la correspondance historique entre la création et l’affirmation du concept de nation avec celles de l’Etat. Certes, comme la nation, l’État ne s’est pas créé totalement ex-nihilo, mais en utilisant, pour une partie de sa construction, des éléments préexistants. Par exemple la centralisation déjà effectuée par le pouvoir monarchique, en même temps que les débuts d’administration civile qu’il avait créée en dehors d’une noblesse dont les pouvoirs avaient été ainsi réduits. Ou encore la formation d’un territoire avec ses frontières, la création d’une monnaie officielle unique, etc. Mais pour autant l’Etat capitaliste, dans son essence et ses caractéristiques principales, n’en est pas moins une forme de pouvoir social spécifique et nouvelle7.

La deuxième, est que ce sont les mêmes séparations entre individus privés, entre productions effectuées privativement, entre possesseurs des moyens de production et salariés dénués de propriété, et les mêmes rivalités et antagonismes qui ont engendré la nécessité de l’Etat comme celle de la nation. Pas de nation sans Etat !

La Révolution française de 1789-1794, qui est l’archétype des révolutions antimonarchiques, construit l’Etat comme moyen pour abolir les rapports sociaux du système féodal-monarchique dégradé. Il s’agissait de supprimer tout ce qui faisait obstacle à la création d’individus libérés de tous les anciens liens de dépendances personnelles, aussi bien féodaux, religieux que corporatifs8. Libres jusqu’au point ou, dans le but d’abolir le système très contraignant des corporations, il leur était interdit de former la moindre association (loi Le Chapelier, 1791). Libre de produire et d’échanger dans un « Libre Marché ».

Certes, cet Etat s’est vite renforcé aussi de la nécessité d’avoir à faire la guerre aux monarchies européennes coalisées pour rétablir l’ancien régime. Mais il dut aussi, et très rapidement, organiser ce libre marché qui s’avérait incapable de fonctionner tout seul, librement. La « main invisible », selon la métaphore d’Adam Smith, ne suffisait nullement à réguler l’économie, et encore moins de réunir toutes les conditions de la reproduction de la société, de la nation. Observons, par exemple, que, rien que pour que la propriété privée existe, il faut qu’elle soit juridiquement établie, défendue par une loi commune et par ses auxiliaires, magistrats, policiers, militaires chargés de la faire appliquer. Ce qui est aussi nécessaire pour que les échanges sur le marché soient protégés et exécutés conformément aux contrats. Il faut qu’il y ait une monnaie fiable ayant cours légal. Il faut des moyens de communication à l’échelle de ce marché. Il faut organiser le financement de toutes ces fonctions générales. Et bien d’autres choses encore qui nécessitent, et nécessiteront de plus en plus avec le développement du capital, l’intervention d’un pouvoir au-dessus des individus, l’Etat.

Cet Etat est un organe extérieur aux individus qui agit comme puissance sur eux en tant qu’il est supposé agir au nom d’un supposé intérêt général, qui est donc autre que les intérêts privés. Il est dit intérêt général parce qu’il s’agit à travers lui de l’existence et de la reproduction de la société et de ses membres. Mais ce n’est pas « la » société, mais la société capitaliste. Donc l’intérêt général désigne en réalité l’intérêt général du capital – et des capitalistes en général – dont l’existence comme la reproduction sont le fondement et la condition de l’existence et de la reproduction de la société capitaliste, dite la nation dans son appellation officielle. En effet cet intérêt général peut évidemment tout aussi bien s’appeler intérêt national, intérêt de tous ceux qui sont la nation.

Ayant ainsi rappelé la racine des liens étroits entre nation et Etat dans les rapports sociaux de séparation et de dépossession qui définissent le MPC, nous pouvons maintenant poursuivre dans l’examen du rôle qu’a joué et que joue toujours l’Etat dans la construction du concept de nation et l’usage qu’il en fait pour étouffer les antagonismes réels qui caractérisent la société capitaliste.

Initialement une réelle unité populaire bourgeoisie, prolétariat, paysans, s’est forgée en unité nationale contre un ennemi commun qui avait fort bien su se faire haïr : la monarchie, dont quelques têtes furent coupées (Charles I d’Angleterre, Louis XVI, etc.). En France cette unité nationale fût très vite exaltée par la nécessité de résister à l’intervention des monarchies européennes coalisées contre la Révolution. La nation est alors devenue la Patrie pour laquelle les plus grands sacrifices devaient être consentis. L’argument patriotique fût par la suite sans cesse utilisé par la bourgeoisie pour mobiliser le peuple contre des capitalismes rivaux.

C’est ensuite l’Etat qui prit systématiquement en charge la construction et l’affirmation du concept de nation. Par divers moyens. Par exemple il faut dans ce domaine rappeler le rôle permanent que joua, et joue toujours, l’enseignement. L’Etat, via notamment les fameux « hussards de la république » (les instituteurs de la 3ème république) a déployé ses efforts pour imposer le français comme langue commune (ce qui était déjà stimulé par le libre développement des échanges commerciaux nécessaires au capitalisme). Partout9 une langue commune a toujours été un combat mené par des Etats pour imposer l’unité nationale10. L’enseignement, comme aussi une certaine littérature, puis le cinéma et autres médias, ont aussi joué un rôle pour construire un récit historique idéalisé et héroïsé du fait national. Il s’agit en particulier d’en faire remonter l’origine le plus loin possible dans l’histoire afin de conférer à la nation une réalité préexistant à sa naissance réelle. Par exemple en France toutes sortes de faits historiques anciens auraient été déjà constitutifs de la nation. Il en va ainsi, par exemple, de « nos ancêtres les Gaulois » (dont les divisions claniques expliqueraient celles propres à la société capitaliste d’aujourd’hui dans certains discours politiques !), de Charlemagne, de Bouvines, Jeanne d’Arc, etc.

Evidemment le concept de nation n’est pas né ex-nihilo. Certains éléments historiques comme par exemple la langue, le territoire, des liens sociaux créés par des échanges économiques réguliers, ou par des combats menés en commun, une dépendance commune à un même pouvoir central, etc., ont été repris pour tenter de donner un contenu concret au concept de nation. Mais les idéologues d’une nation aux racines, selon eux, multiséculaires n’expliquent pourtant pas l’essentiel : pourquoi ces éléments particuliers de liens sociaux qui existaient, plus ou moins11, dans les formes antérieures de société ont, à un moment donné de l’histoire ont servi à nourrir le concept de nation qui s’est alors imposé comme forme imaginaire d’une unité sociale (laquelle était auparavant faite de liens réels de dépendances personnelles, justifiés par la religion). Ils ne l’expliquent pas par ce qu’ils ne relient pas ce phénomène idéologique de la sanctification de la Nation au bouleversement des rapports de propriété, de production, d’échanges qui ont fait apparaître un nouvel homme : l’individu privé, séparé des autres dans les rapports de propriété, de production et d’échanges qui caractérisent le MPC. Séparations réelles des hommes entre eux que la Nation comme idéologie et l’Etat comme puissance coercitive extérieure à eux devaient compenser.

Il est utile de citer encore deux moyens12 par lesquels l’Etat, et les idéologues propagandistes du capitalisme en général propagent et affirment le concept de nation en essayant de lui donner un contenu concret.

Le premier est celui déjà présent dans la fable des abeilles de Mandeville de 1774, et repris aujourd’hui dans celle du « ruissellement ». Il est de dire que plus le maître est riche, plus grosses seront les miettes que recevront ses employés. En termes moins abrupts, c’est de dire que plus les entreprises nationales sont performantes, donc font de profits, plus prospère sera le peuple tout entier, la nation. Du moins si l’Etat organise un partage « équitable » de ces profits, ou que les luttes sociales y parviennent plus ou moins. Comme cela a l’apparence de la logique, et qu’aussi il soit parfois arrivé (notamment dans les pays colonisateurs et impérialistes) que les miettes distribuées soient plus grosses pour certaines catégories du peuple, ce raisonnement a souvent un fort impact, cela bien que ces profits ne soient toujours produits qu’au détriment de ceux qui les produisent, les employés du capital.

Le deuxième est que l’unité nationale est parfois aussi construite de sorte que le peuple y consente. C’est ce à quoi servent les formes démocratiques bourgeoises comme la délégation de pouvoir par voie électorale qui est censée permettre l’expression d’un véritable intérêt général, d’un intérêt national donc, et qui légitime un pouvoir d’Etat qui est, et ne peut être, que celui du capital comme rappelé ci-dessus.

Pour promouvoir la nation comme une noble réalité à défendre coûte que coûte, il faut aussi non seulement, comme nous l’avons rappelé, lui inventer une histoire aussi lointaine qu’héroïque, mais aussi effacer des mémoires bien des faits historiques réels. Par exemple ceux qui ont toujours vu les classes dominantes préférer pactiser avec les ennemis de la nation quand leur domination était menacée. Non seulement les nobles en 1789, mais aussi les bourgeois versaillais en 1871, ou ceux de 1930 qui préféraient Hitler au Front Populaire. De même il s’agit d’occulter, ou à tout le moins de minimiser tout ce qui fût fait de honteux en son nom, les atrocités coloniales par exemple. Et d’occulter aussi les causes profondes de guerres impérialistes, comme par exemple celle de 1914-1918 où 20 millions d’hommes moururent non pour la Patrie, mais pour les capitalistes de leur patrie, pour leurs désirs de conquêtes coloniales et de domination en Europe. Renan, dans sa célèbre conférence, n’omet pas d’indiquer la nécessité de ces « oublis » : « l’essence d’une nation est que tous les individus aient beaucoup de choses en commun, et que tous aient oublié bien des choses […], oublié la Saint Barthélémy, les massacres du Midi au 13ème siècle. » 13 Mais ces exemples de divisions sociales que cite Renan n’ont rien à voir avec une nation qui n’existait alors pas, seulement avec ses soi-disant racines historiques. Par contre il passe soigneusement sous silence ceux concernant les antagonismes divisant une nation qui est réputée exister, comme la révolution de 1848, la Commune de Paris 1871, pour ne pas parler à propos du Midi du massacre des immigrés italiens à Aigues Morte survenu les 16 et 17 août 1893, donc postérieur à cette conférence, ainsi que d’innombrables autres qui ont suivi et suivent encore.

Après avoir dit qu’il faut oublier « bien des choses » du passé pour faire une nation (et aujourd’hui ce bien des choses serait un euphémisme), c’est-à-dire tous les antagonismes réels que masque le concept de nation, Renan ajoute que ceci fait, on peut alors la faire par « le désir de vivre ensemble, la volonté de continuer à faire valoir l’héritage qu’on a reçu indivis »14. Ainsi la nation se constituerait en s’inventant une existence passée, et en se prédisant un avenir, pour expliquer sa réalité présente. Or, nous l’avons rappelé, elle n’existe pas dans le passé, disparaîtra dans l’avenir selon Renan lui-même, et n’explique pas le présent, mais doit être expliqué par lui.

Les commentateurs ont souvent loué cette façon de présenter la nation comme le résultat d’une volonté commune, comme étant cette association volontaire qu’imaginait Rousseau (mais lui ne parlait pas de nation, mais bien d’une véritable et réelle association). Ce qui serait une conception démocratique et citoyenne de la nation, opposée à une conception ethnique qui serait, par exemple, celle des Allemands. Ou encore la conception religieuse d’un « peuple élu », pour occuper un territoire, comme dans le cas du nationalisme sioniste. Sur le plan juridique, c’est le droit du sol opposé au droit du sang. A vrai dire, c’est une opposition un peu factice, car les associés peuvent très bien voter eux-mêmes un droit ethniquement (ou religieusement) défini à l’entrée dans leur association ! C’est bien le genre de délimitation qui se fait aujourd’hui à l’égard des immigrés (même quand la raison avouée n’est pas ethnique). La nation est toujours nécessairement une délimitation qui sépare inclus et exclus quelles que soient les raisons qu’on lui donne. Mais laissons là pour le moment la question de savoir qui est membre de la nation, pour dire un mot de la dite volonté.

Par leur vote les citoyens exprimeraient leur volonté de s’associer, c’est-à-dire de décider collectivement de ce qu’ils font, de comment ils organisent leur vie commune, le vote permettant de dégager un intérêt général commun à tous et transcendant leurs intérêts individuels qui ne peuvent s’accomplir que socialement. De sorte que l’existence d’une nation comme volonté des individus serait « un plébiscite de tous les jours »15.

En réalité le vote délègue cette soi-disant volonté commune à un organe politico-bureaucratique, l’Etat, qui impose aux individus radicalement divisés dans leurs intérêts privés, de classe, l’intérêt général du capital, du capital en général. C’est parce qu’ils abandonneraient volontairement leur pouvoir social à cet Etat que la soumission des individus à l’Etat est dite démocratique et libre. Et l’Etat étant un appareil si bien dévoué à l’organisation de la reproduction du capital, des classes et de leurs antagonismes, que l’éducation qu’il contrôle, la propagande qu’il organise, la légitimation par le vote dont il se prévaut ne lui suffisent pas pour maintenir l’unité nationale. Il doit y contraindre par la force et la violence. Elle est tellement l’essentiel de son pouvoir que la formule de Max Weber est très souvent reprise qui définissait l’Etat comme détenant le monopole de la violence légitime (ou du moins prétendant détenir cette légitimité). D’ailleurs le service militaire a longtemps un des creusets dans lesquels la bourgeoisie forgeait le sentiment national et l’obligation d’un dévouement aveugle et sans borne à la patrie. Sous l’uniforme l’individu n’est plus que chair à canon pour les intérêts du capital déguisés en intérêt national.

Finalement une sorte de boucle est bouclée si l’on considère les rapports entre Nation, Peuple et Etat. L’Etat est dit représentant un intérêt général qui serait celui du Peuple, appelé aussi Nation quand il s’agit d’en appeler à son unité. Comme on l’a vu, la Nation et l’Etat sont créés conjointement, l’une comme l’image du Peuple réuni par un intérêt général commun, l’autre comme l’exécuteur de cet intérêt général qui est en réalité celui du capital. Le Peuple serait le maître de l’Etat de par son vote, l’Etat l’exécuteur de sa volonté, la Nation le nom de l’association volontaire des individus formant Peuple. Nation, Peuple, Etat sont trois constructions conjointes et conjointement crées par le MPC16. Les trois, Peuple, Nation, Etat forment une sorte de triptyque en s’engendrant et se construisant mutuellement. C’est ce triptyque, dans lequel le Peuple apparaît comme le souverain, la Nation son incarnation, et l’Etat son instrument, qui forge, ou plutôt s’efforce de forger, l’unité de la société capitaliste. A tout le moins le minimum d’unité nécessaire pour faire société. Dans ce triptyque, la puissance concrète agissante est l’Etat, qui détient les armes juridiques, financières, policières et militaires. Mais ce n’est pas parce que le concept de Nation est idéologique que, tout comme celui de Dieu par exemple, il n’induit pas des comportements concrets. Des comportements dits nationalistes, engendrant, soutenant, développant des mouvements politiques et militaires bien concrets que l’on regroupe sous le nom de nationalismes.

Ces nationalismes existent, et on sait bien qu’ils ont contribué, et contribuent toujours fortement à engendrer des divisions, des luttes et des guerres. Il faut donc en tenir compte dans l’action politique. Mais pour en juger il est utile que nous fassions d’abord un détour dans l’histoire du MPC. En effet on s’apercevra alors que les nationalismes y ont été de nature diverses selon les différents stades du développement du capitalisme au cours des 19ème et 20ème siècles, et les situations des populations concernées. Il en est résulté des difficultés dans l’analyse concrète de ces situations et de nombreux débats quant au soutien que les révolutionnaires anticapitalistes devaient apporter, ou pas, à ces luttes. Rappeler brièvement les positions prises à ce sujet par les principaux théoriciens communistes de ces deux derniers siècles, Marx, Engels, Lénine (dans son fameux débat avec Rosa Luxembourg, alias Junius) permettra de mieux comprendre pourquoi et comment définir une position conforme à la nécessité d’abolir le MPC doit s’appuyer sur l’analyse concrète du stade de développement qu’il a atteint.

CHAPITRE II. LE NATIONALISME CHEZ MARX ET ENGELS.

Dans le Manifeste du Parti Communiste de 1848 Marx et Engels affirment le rôle historiquement positif des révolutions bourgeoises (à vrai dire alors encore peu nombreuses) qui « ont foulé aux pieds les relations féodales, patriarcales et idylliques. Tous les liens complexes et variés qui unissaient l’homme féodal à ses supérieurs naturels, elle [la bourgeoisie] les a brisés sans pitié …. ». Ils y écrivent même que ces révolutions ont donné « un caractère cosmopolite » à la production et à la consommation en enlevant « à l’industrie sa base nationale ». Ce qui en réalité n’a été qu’amorcé à leur époque, et pleinement réalisé que bien plus tard, à celle de la 3ème mondialisation contemporaine17.

Quoi qu’il en soit, c’est un fait historique que les révolutions bourgeoises de la fin du 18ème siècle ont brisé les rapports féodaux au profit d’un mode de production supérieur, le MPC. Comme on l’a vu et expliqué, elles ont créé la nation en même temps que ce mode de production. La nation avait donc alors elle-même un rôle positif dans le développement historique de l’humanité. Ceci dit en n’oubliant pas que l’accumulation du capital qui caractérise le MPC s’est alors créé largement sur la base de la traite des noirs et de l’esclavagisme dans les Amériques18. La nation n’existait que pour les blancs, voire même que pour les mâles blancs, et évidemment pas pour les colonisés. Dans les nouveaux et premiers pays capitalistes elle a alors une réalité concrète en tant qu’elle est le nom que porte le peuple, lequel est lui-même uni par un réel intérêt commun, malgré les divergences et conflits qui existaient entre ses diverses composantes de classe, face à l’aristocratie, à l’Église, aux quelques fractions populaires réactionnaires type Chouans, et bien sûr aux armées monarchiques. Bourgeois, artisans, commerçants, paysans, prolétaires formaient peuple et pouvaient donc se penser comme nation sur la base de ces intérêts immédiats communs et alors révolutionnaires. Le Manifeste, brillante et puissante condamnation de la bourgeoisie, affirme à juste titre qu’elle a alors « joué dans l’histoire un rôle éminemment révolutionnaire ». Donc le nationalisme aussi dans cette période historique qui, par exemple, fût la force des sans-culottes qui, sans la moindre expérience militaire, vainquirent pour la première fois, et pas la dernière, les monarchies et leurs armées professionnelles à Valmy. Et le souvenir de cette période d’un nationalisme glorieux et positif est longtemps resté vivace même une fois passé cette période où il l’était. On le retrouve notamment très présent dans les révolutions de 1848 et 1871 en France, mais aussi jusque dans les rangs des résistants antifascistes de 1942-1945 soutenant la restauration du pouvoir bourgeois, lequel avait pourtant conduit aux fascismes.

A ce moment de leur réflexion, en 1848, telle qu’elle apparait dans le Manifeste, les jeunes Marx et Engels ne se soucient nullement d’une quelconque question nationale. Ils semblent la voir comme déjà dépassée par le fantastique développement des forces productives qui a suivi les révolutions bourgeoises. Citons encore ce fragment du Manifeste : « Par l’exploitation du marché mondial, la bourgeoisie donne un caractère cosmopolite à la production et à la consommation de tous les pays. Au grand désespoir des réactionnaires elle a enlevé à l’industrie sa base nationale […]. A la place de l’ancien isolement des provinces et des nations se suffisant à elles-mêmes, se développent des relations universelles, une interdépendance universelle des nations. Et ce qui est vrai de la production matérielle ne l’est pas moins des productions de l’esprit. Les œuvres intellectuelles d’une nation deviennent la propriété commune de toutes …. ».

Non seulement cette description de la mondialisation est prémonitoire, celle-ci n’en étant pas encore, et de loin, à ce stade en 1848, mais elle est aussi idyllique, comme si alors les séparations et affrontements nationaux avaient déjà disparu, comme si il y avait alors propriété commune des œuvres intellectuelles, qu’elles aient été scientifiques, littéraires, artistiques, etc. Ce n’est même pas encore le cas aujourd’hui, bien que, plus encore qu’hier, ce type d’œuvres soient un produit de l’intellect général historique et d’échanges mondialisés, de sorte que l’appropriation privée qui en est faite, via les brevets par exemple, s’apparente le plus souvent à une escroquerie.

Reste qu’il y a déjà dans le Manifeste cette très juste affirmation, que Marx et Engels n’ont cessé d’approfondir par la suite, que le développement extraordinaire des sciences et des forces productives qu’induisait le MPC était un moment nécessaire de l’histoire humaine, une condition nécessaire à l’avènement du « règne de la liberté », autrement dit le communisme19, à savoir celle d’une abondance de temps libre, de temps libéré du travail contraint, de temps pour que tout un chacun puisse accroître ses capacités dans les domaines qu’il lui plaira, et, notamment, puisse ainsi libéré, s’approprier tout ce qui peut l’être des conditions de son existence, au sein de relations sociales réellement communautaires.

Le Manifeste indique aussi déjà clairement l’autre condition de la révolution communiste, créée par la révolution capitaliste : le prolétariat. Une classe qui grandit, se mondialise progressivement, et qui, condamnée à un travail répugnant, de plus en plus aliéné, exploitée jusqu’au dépérissement, est mise dans une situation telle de dépossession matérielle et intellectuelle qu’elle n’a pour avenir pouvant être qualifié d’humain que celui de s’abolir elle-même, et en même temps la bourgeoisie et le capital.

Alors qu’en est-il de la question nationale pour les jeunes Marx et Engels de 1848 ? Ils ne peuvent l’ignorer tant elle est vivace en Europe. Mais selon eux à ce moment, la nation n’est que le cadre dans lequel se déroule d’abord la révolution prolétarienne à ses débuts : « La lutte du prolétariat contre la bourgeoisie, bien qu’elle ne soit pas, quant au fond, une lutte nationale, en revêt tout d’abord la forme. Il va sans dire que le prolétariat de chaque pays doit en finir avant tout avec sa propre bourgeoisie […]. Les ouvriers n’ont pas de patrie. On ne peut pas leur enlever ce qu’ils n’ont pas. Comme le prolétariat doit en premier lieu conquérir le pouvoir politique, s’ériger en classe nationale, devenir lui-même la nation, il est encore par-là national, quoique nullement dans le sens bourgeois du mot. »20 D’ailleurs poursuivent-ils, « Déjà les démarcations nationales et les antagonismes entre les peuples disparaissent de plus en plus avec le développement de la bourgeoisie, la liberté du commerce, le marché mondial, l’uniformité de la production industrielle et les conditions d’existence qu’ils entraînent. »

La suite de l’histoire prouvera que non !

En quoi Marx et Engels se trompent-ils alors ? C’est certes parce qu’ils ont une vision non seulement exagérée du développement international de la production et des échanges. Mais c’est surtout parce qu’ils ont une conception trop strictement économique des conditions de la révolution communiste. Ce qui ressort en effet du Manifeste de 1848, c’est une sorte de lien mécanique entre le développement économique et la révolution prolétarienne. Le plus grand développement économique possible du MPC crée à la fois, quasi mécaniquement, les conditions matérielles du communisme, ce qui est vrai, et aussi les conditions politiques, le prolétariat qui fera la révolution, ce qui ne l’est pas. Le capitalisme crée certainement le prolétariat, mais pas mécaniquement le prolétariat révolutionnaire. Et nous verrons justement que la question nationale, et celle des nationalismes, s’est très rapidement imposée comme une des questions politiques les plus importantes à laquelle les luttes révolutionnaires de l’époque du MPC ont été confrontées. Et Marx le premier, plus clairement qu’un Engels toujours plus ou moins penchant du côté de cette tendance économiste, va être amené à reconnaître son erreur à propos de la question irlandaise dont nous allons bientôt parler.

Mais avant d’arriver à ce « tournant irlandais », poursuivons un peu encore notre investigation concernant les positions de Marx et Engels à propos des questions nationales.

Ils ne pouvaient pas longtemps échapper au fait que la question des indépendances nationales se développait partout en Europe, infirmant l’exposé du Manifeste sur ce point précis qui l’avait évacuée au prétexte qu’elle était dépassée du seul fait du développement économique, en même temps qu’il déclarait les prolétaires sans patrie. Les revendications nationalistes étaient particulièrement vigoureuses dans les vieux empires monarchiques multinationaux russe, austro-hongrois et ottoman. Elles concernaient aussi l’unité allemande et italienne.

Or dans un premier temps Marx et Engels étaient toujours ancrés dans leur vision strictement économiste, et obnubilés par l’idée de favoriser le développement du MPC comme préalable nécessaire à la révolution communiste. Ce qui les amenait à souhaiter tout particulièrement la chute du régime tsariste en tant que principale puissance réactionnaire s’opposant à ce développement en Europe, mais aussi à faire une distinction entre les grands territoires, et les petits territoires plus ou moins arriérés, « non viables », « sans histoire »21, au nationalisme confis de traditions conservatrices obsolètes, et qui étaient inéluctablement destinés à disparaître. Engels poussait ce raisonnement économiste plus loin encore, jusqu’à une forme de mépris, en parlant de « petites nations rachitiques », ou, ironiquement, de « nations fleurettes », trop petites et trop arriérées pour pouvoir, « livrées à elles-mêmes »22, participer à cette nouvelle phase du développement historique de l’humanité, le capitalisme. Encore bien plus tard, en 1882, il écrit dans une lettre à Kautsky23 qu’il a « diantrement peu […..] de sympathie pour les petits peuples et ruines de peuples slaves …. », tels les serbes, bulgares, slovènes, tchèques, parce que « ces tom-pouces de peuples » n’aspirent et ne peuvent obtenir leur libération du joug autrichien et ottoman que grâce au tsar, favorisant sa politique panslaviste et se mettant sous sa coupe24. Et il poursuit son raisonnement économiste en estimant intolérable le fait que ces petits peuples « veulent empêcher la prolongation du réseau ferroviaire européen jusqu’à Constantinople. » Prolongation qui constituait un progrès indéniable, mais qui, en l’occurrence, était poussée par l’impérialisme allemand (projet du Berlin-Bagdad Bahn) poussant ses pions vers l’empire ottoman, son allié dans la future Première Guerre mondiale. Impérialisme contre impérialisme, un aspect de la question dont ne se souciait pas Engels.

Toujours guidés par l’idée de favoriser le développement du capitalisme là où il est bridé par des divisions territoriales, des frontières et des obstacles juridiques survivances de situations féodales passées, Marx et Engels considèrent dans les années 1860-1870 « la lutte pour l’unification de l’Italie et de l’Allemagne comme révolutionnaire, même si elle s’accomplit dans l’intérêt exclusif de la bourgeoisie et se réalise par l’intermédiaire des « exécuteurs testamentaires » de 1848 aussi réactionnaires que Bismarck et Cavour »25.

Le seul critère pour juger de la validité de l’indépendance nationale est donc alors pour Marx et Engels celui du développement du MPC alors presque partout juste esquissé en Europe, à l’exception de l’Angleterre et de la France. Ce qui les amène à deux positions principales : premièrement, favoriser la constitution de grandes nations « viables »26 selon ce point de vue, deuxièmement, détruire la puissance qui, en Europe, est la principale opposition à ce projet : la Russie tsariste.

Non seulement cette Russie maintien un système féodal à l’intérieur de son empire (le servage n’y sera aboli par Alexandre II qu’en 1861, sans d’ailleurs que cela change grand-chose à la servitude puisque les ex-serfs n’ayant aucune propriété restaient soumis et exploités par les grands propriétaires terriens, essentiellement la noblesse), mais elle se conduit comme la grande protectrice de la Sainte Alliance créée par les monarchies après la chute de Napoléon-Badinguet pour se maintenir en brisant le moindre mouvement révolutionnaire, même simplement bourgeois comme en 1848. Marx ne cesse d’enrager et de fulminer contre cette « plus grande réserve de la réaction européenne » et soutient tout ce qui pourrait abattre le régime tsariste, même éventuellement une guerre menée par des puissances européennes étrangères.

Dans cette optique le mouvement national d’un pays suscite particulièrement l’intérêt de Marx et d’Engels : la Pologne. Elle satisfait au critère d’être une « vielle nationalité », un grand pays ayant une histoire, où donc un développement du MPC serait possible. Et en même temps son indépendance porterait un sérieux coup au tsarisme qui en occupe la majeure partie, ainsi accessoirement qu’aux Habsbourgs qui, avec la Prusse, en occupe le reste. Ils prennent donc fermement parti pour l’indépendance nationale de la Pologne. Et cela les amène donc à poser pour la première fois la lutte pour l’indépendance nationale comme une étape possible, comme condition préalable dans certaines situations à la révolution pour le communisme. Lénine notamment reprendra, mais aussi justifiera et défendra plus finement cette position dans sa polémique avec Junius (Rosa Luxembourg) et autres comme nous le verrons ci-après.

Avec le cas polonais, Marx et Engels agissent encore selon le seul critère27 du caractère historiquement positif, et effectivement nécessaire pour aller vers le communisme, du développement du MPC. Mais bientôt Marx va être amené à opérer un virage radical à propos de l’Irlande, alors colonie anglaise. Il fait son mea culpa comme, par exemple, dans cette lettre à Engels du 10 décembre 1869 : « Longtemps j’ai pensé qu’il était possible de renverser le régime actuel de l’Irlande grâce à la montée de la classe ouvrière anglaise. J’ai toujours défendu ce point de vue dans le New York Tribune. Or, une analyse plus approfondie m’a convaincu du contraire. La classe ouvrière anglaise ne fera jamais rien tant qu’elle ne sera pas débarrassée de l’Irlande. C’est en Irlande qu’il faut placer le levier. Voilà pourquoi la question irlandaise est si importante pour le mouvement social en général. »28

Certes Marx estime qu’à son époque l’Angleterre est « le seul pays où les conditions matérielles de cette révolution [communiste] soient parvenues à un certain degré de maturité. »29 Mais il constate que la classe ouvrière anglaise a partie liée avec la bourgeoisie anglaise dans la colonisation de l’Irlande.

Il observe en effet les effets délétères de la colonisation de l’Irlande sur l’unité des prolétaires et la conscience révolutionnaire des prolétaires du pays colonisateur, l’Angleterre30 : « Enfin l’essentiel. Tous les centres industriels et commerciaux d’Angleterre ont maintenant une classe ouvrière scindée en deux camps ennemis : prolétaires anglais et prolétaires irlandais. L’ouvrier ordinaire anglais déteste l’ouvrier irlandais comme un concurrent qui abaisse son niveau de vie. Il se sent à son égard membre d’une nation dominatrice, devient de ce fait un instrument de ses aristocrates et capitalistes contre l’Irlande, et consolide ainsi leur pouvoir sur lui-même […..] L’irlandais lui rend la monnaie de sa pièce. Il voit en lui à la fois le complice et l’instrument aveugle de la domination anglaise en Irlande. [……] Cet antagonisme constitue le secret de l’impuissance de la classe ouvrière anglaise […..] C’est aussi le secret persistant de la classe capitaliste qui s’en rend parfaitement compte. »31

Avec la stratégie du « détour irlandais » Marx opère donc un renversement spectaculaire des priorités. Il fait d’une révolution pour l’indépendance nationale irlandaise la condition politique d’une révolution communiste en Angleterre, là où les conditions matérielles, économiques sont mûres pour cela. Ainsi le processus révolutionnaire en Angleterre ne peut commencer qu’en Irlande, pourtant petit pays arriéré, par une révolution politique nationale, démocratique et bourgeoise puisque les conditions économiques n’existaient pas en Irlande pour le communisme.

Cette reconnaissance par Marx d’une autonomie des conditions politiques (ici une indépendance nationale) vis-à-vis de conditions économiques est d’une grande importance. Elle sera développée et affirmée avec succès par Lénine et, plus tard, Mao Tse Toung (contre les trotskystes et staliniens notamment). Plus particulièrement ici, en important dans le mouvement révolutionnaire mondial la notion de nations dominatrices et de nations dominées, ainsi que la notion qui en découle de classes ouvrières politiquement « ennemies », ainsi enfin que la conclusion qu’il tire de cette situation, à savoir la nécessité pour le prolétariat des nations dominantes de soutenir les luttes pour l’indépendance nationale des nations dominées (colonisées) comme l’Irlande, Marx a ouvert la voie à la généralisation qu’opérera Lénine de cette analyse, étendue par lui aux rapports entre l’ensemble des peuples colonisés et les prolétaires des pays qui les colonisent.

Les peuples colonisés, à l’exception de l’Irlande et de la Pologne, Marx et Engels ne les ont pas fait entrer dans le champ des luttes de classe de leur époque, ni n’ont prévu l’importance que leurs luttes nationalistes allaient prendre au 20ème siècle. Ce n’est pas qu’ils ignoraient ni ne dénonçaient vigoureusement leur abominable exploitation et le rôle qu’ils jouaient dans l’enrichissement des nations colonisatrices. Marx et Engels ont à cet égard a écrit nombre d’articles au vitriol pour dénoncer les atrocités de la colonisation anglaise en Inde, en Chine, en Algérie, en Perse, etc.32. Il observe aussi que « ce fût la traite des nègres qui jeta les fondements de la grandeur de Liverpool »33 (comme aussi de Nantes, Bordeaux, etc.). Ou encore que « l’enfouissement des indigènes dans les mines » d’or et d’argent, « les commencements de conquête et de pillage des Indes Orientales, la transformation de l’Afrique en une sorte de garenne commerciale pour la chasse aux peaux noires » furent « les procédés idylliques » de l’accumulation primitive du capital qui signalent « l’ère capitaliste à son aurore ».34

A ce propos Engels observe un autre aspect de la division en deux du prolétariat que Marx avait montrée en analysant la rivalité des ouvriers anglais et irlandais pour le travail. Il dénonce en effet le fait que « les ouvriers anglais mangent allègrement leur part de ce que rapporte le monopole de l’Angleterre sur le marché mondial et dans le domaine colonial »35. Ce qui les amène à plus ou moins soutenir la colonisation, acceptant sans trop ciller, ou approuvant même souvent les motifs que leur fournit la propagande bourgeoise quant à ses bienfaits civilisateurs, voire même ceux relatifs à la supériorité de la race blanche. C’est le phénomène que Lénine étendra plus tard, en le précisant, aux prolétariats des métropoles coloniales et impérialistes sous le terme « d’aristocratie ouvrière », une classe ouvrière qui reçoit des miettes des profits tirés de l’exploitation des peuples des pays colonisés et opprimés et, s’en satisfaisant, soutient peu ou prou cette situation.

Mais s’ils dénonçaient vigoureusement l’exploitation des peuples colonisés et montraient la part importante qu’elle prenait dans le développement du capital et l’enrichissement des nations impérialistes, Marx et Engels n’imaginaient pas le contenu révolutionnaire que les luttes des peuples colonisés pouvaient et allaient revêtir en posant la question de leur indépendance nationale. Ils s’attachaient plus à dénoncer les crimes coloniaux que ces luttes anticoloniales. Pourtant ce n’est pas qu’elles étaient inexistantes. Par exemple les deux guerres de 1839-1842 et 1856-1860 en Chine pour tenter d’empêcher l’Angleterre de l’inonder d’opium et de voler son thé. Ou encore la longue guerre habilement dirigée par Abdel Kader en Algérie entre 1832 et 1847 contre l’armée française sauvagement colonialiste et massacreuse. Ou encore en Inde la grande révolte des Cipayes de 1857-1858 réprimée au prix de 1 à 10 millions de morts par les anglais.

C’est qu’ils considéraient les peuples colonisés comme loin d’être assez mûrs pour former des nations capitalistes « viables ». Engels à ce point de vue se montre particulièrement peu avisé quand il affirme que les « colonies proprement dites, c’est-à-dire les pays peuplés d’éléments de souche européenne, comme le Canada, Le Cap, l’Australie, deviennent toutes indépendants ; par contre les pays sous simple domination et peuplé d’indigènes, Inde, Algérie, les possessions hollandaises, portugaises et espagnoles, devront être pris en charge provisoirement par le prolétariat et conduits à l’indépendance, aussi rapidement que possible. »36 Passons sur le fait qu’il appelle colonies les territoires peuplés de blancs, « oubliant » au passage que ceux-ci en avaient génocidé ou expulsé les autochtones, tandis qu’ailleurs où existent encore des populations indigènes il ne s’agirait que de « domination ». Mystérieuse, ou inavouable distinction ! En tout cas c’est le prolétariat, sous-entendu des pays dominants, qui devra prendre en charge leur indépendance. Pourquoi lui, qui est dit quelques lignes plus tôt manger sa part des profits coloniaux ? Mystère encore.

Toujours est-il que l’histoire a complétement désavoué Engels : ces peuples dominés se sont libéré eux-mêmes, et souvent sans guère d’appui des prolétaires des pays colonisateurs.

On voit, dans le court chapitre du Capital que Marx a consacré à la colonisation37 que là encore il met en avant, pour la critiquer, le fait que le système colonial empêche le libre développement du capitalisme dans les colonies. Il maintient des rapports de production de type plus ou moins esclavagistes dans les colonies, y empêche le développement de la propriété privée pour les indigènes, ne les libèrent pas des vieux liens tribaux, agraires et religieux, qui freinent leur transformation en libres individus privés, et se limite à y faire extraire des matières premières pour la métropole colonisatrice où se développent les industries38. Bref, les colonies sont un frein, « une gangrène anticapitaliste »39 pour les territoires concernés, tout en contribuant fortement à développer le MPC dans les pays colonisateurs, mais en y créant une « aristocratie ouvrière » anticommuniste.

C’est certes une analyse exacte. Mais elle est aussi aveugle sur l’importance que prendront les luttes des peuples colonisés pour leur indépendance nationale, et entrer par eux-mêmes dans un mode de production capitaliste.

On peut maintenant résumer l’essentiel des positions de Marx et Engels sur la question nationale. Ce sera en effet utile afin de bien observer en quoi et pourquoi elles vont être à la fois prolongées et dépassées, notamment par Lénine, en liaison avec ce qui va être le nouveau développement mondial du MPC : la mondialisation coloniale généralisée, ou deuxième mondialisation.

1°) Pour eux la question nationale est entièrement subordonnée à celle de l’émancipation humaine, du développement humain telle qu’elle commence à apparaître dans sa modernité dans quelques pays d’Europe au 19ème siècle, à savoir le communisme. C’est en Europe qu’existent alors, en Angleterre, les bases matérielles du communisme40, tandis qu’elles s’y développent, où peuvent s’y développer dans quelques autres pays. C’est là qu’existent aussi et se développent les forces qui aboliront le MPC : les prolétariats.

2°) Cette analyse les amène à deux positions essentielles quant à la question nationale en Europe. Pousser par tous les moyens à la chute des empires européens encore plus ou moins féodaux, principalement le pire d’entre eux, l’empire tsariste. Tenir les petites nations comme « non viables » car ne pouvant ni rester telles quelles isolées, ni constituer un cadre ad hoc pour le développement du MPC.

Elle les amène aussi à négliger les luttes des peuples colonisés pour refouler les colonisateurs, pour une indépendance nationale qui serait, selon eux, encore moins viable que celle des petits pays européens. En même temps ils reprochent aux colonisateurs, non seulement leurs abominations vis-à-vis des colonisés, mais aussi d’empêcher le plein développement du capitalisme dans les pays qu’ils dominent. Lesquels devraient attendre que les prolétaires victorieux en Europe viennent leur apporter leur aide pour qu’ils puissent s’émanciper en passant eux-aussi au communisme.

3°) Leur analyse se transforme radicalement à propos de l’Irlande. Ils mettent en avant un critère politique, et non plus seulement celui du développement du MPC, en distinguant nation colonisatrice, oppressive, et nation colonisée, opprimée. Mais cela dans le cas irlandais précisément et seulement. Et si « placer le levier de la lutte révolutionnaire » d’abord en Irlande, pour son indépendance nationale, c’est afin de lever un obstacle à la révolution communiste en Angleterre, seul pays où en sont réunies les conditions. Obstacle qui est celui de la division en deux classes ennemies des prolétaires travaillant en Angleterre : l’anglaise et l’immigrée irlandaise. Les réunir exige que l’anglaise se défasse des liens de subordination et d’unité avec la classe bourgeoise anglaise tissés par les miettes qu’elle reçoit de la domination anglaise sur l’Irlande41. Ultérieurement Engels ajoutera cet autre argument qu’un peuple colonisé verra toujours la cause de ses malheurs dans cette domination coloniale, qu’il faut donc abolir pour que les prolétaires puissent, leur bourgeoisie prenant et exerçant le pouvoir avec l’indépendance nationale, s’en détacher et la combattre.

Ainsi un point de vue politique, à savoir la nécessité des luttes pour l’indépendance nationale des peuples soumis à la férule de colonisateurs, a maintenant la prééminence sur le point de vue strictement économique qui prévalait jusque-là pour Marx et Engels en ce qui concerne le processus révolutionnaire menant au communisme. Avec l’introduction dans ce processus de ce « détour irlandais » comme un préalable, une condition de la révolution communiste en Angleterre, alors seul pays où y sont réunies les conditions matérielles, Marx et Engels le complexifient notablement. En même temps ils l’élargissent en y incluant d’autres protagonistes. Tout le 20ème siècle sera marqué par cette complexité : des luttes dans des pays colonisés où les conditions matérielles du communisme ne sont pas réunies et qui visent d’abord à l’indépendance nationale sous la direction d’une bourgeoisie nationale en formation42. Des luttes dans les pays développés, et alors toujours impérialistes, où ces conditions existent, mais où les prolétaires ont souvent été plus ou moins liés aux intérêts impérialistes43.

Néanmoins Marx et Engels n’oublient pas que l’objectif final de ce « détour irlandais » de l’indépendance nationale est de créer partout les conditions subjectives de la révolution communiste : un prolétariat consciemment uni contre la bourgeoisie44. Marx réfute à cet égard tout sentimentalisme comme éventuel fondement des luttes pour l’indépendance nationale des pays colonisés. Par exemple il affirme que pour l’AIT (Association Internationale des Travailleurs, ou 1ère Internationale) « l’émancipation nationale de l’Irlande n’est pas pour elle [l’AIT] une question abstraite de justice et d’humanisme, mais la première condition de son [la classe ouvrière anglaise] émancipation sociale. »45 Il ne s’agit pas de « sympathie pour l’Irlande, mais d’une revendication dans l’intérêt du prolétariat anglais »46. Il n’y a pas, dans la lutte révolutionnaire, place pour des lamentations sentimentales à propos du respect qu’il y aurait à prendre en considération quant aux traditions locales passées, aux vieux patois, aux rites divers, qui, tôt ou tard, deviennent du folklore ou prennent place dans les musées, ou deviennent l’objet d’études académiques, historiques et ethnologiques. Le MPC lui-même brise tous les carcans des coutumes et traditions issues des modes de production antérieurs, comme l’ont fait tous les autres modes de production avant lui.

Comme dès le 19ème siècle, et encore plus au 20ème, la première caractéristique que prend le capitalisme relativement aux questions nationales est son expansion mondiale sous la forme d’une colonisation planétaire débridée par les principales puissances capitalistes47, les marxistes vont être amenés à mettre les questions nationales au premier rang de leurs préoccupations stratégiques. Cette expansion a particulièrement été analysée par Lénine dans son fameux ouvrage « L’impérialisme stade suprême du capitalisme » (1917). Mais déjà bien auparavant il avait mené de vigoureuses polémiques pour étendre à l’ensemble de la planète et pour améliorer le contenu du retournement stratégique que Marx avait ébauché avec sa thèse sur le nécessaire « détour irlandais ». Il en résulté une extension, une diversification, une complexification des rapports entre des luttes nationales, de natures très différentes selon les pays, et la révolution communiste. Nous allons voir maintenant les analyses et positions défendues par Lénine, le meilleur théoricien et praticien de cette époque de l’impérialisme colonial triomphant du 20ème siècle, qui eut néanmoins bien du mérite et des difficultés à les énoncer simplement tant elles dépendaient de nombreux critères et de situations concrètes particulières.

CHAPITRE III. LENINE ET LES NATIONALISMES AU 20ème SIECLE.

Pourquoi ce chapitre ? Pourquoi s’intéresser aujourd’hui encore aux analyses de Lénine sur la question nationale ? Ne sont-elles pas obsolètes ? Oui et non.

Non, parce que Lénine a eu le grand mérite de comprendre le capitalisme du 20ème siècle comme impérialisme, comme une mondialisation du MPC dominée par une poignée de puissances impérialistes, leurs banques, leurs oligopoles. Et cette caractéristique reste aujourd’hui fondamentale. C’est dans ce cadre général que se développent, aujourd’hui encore, les nationalismes, et les conflits qui en découlent.

Oui en ce sens que la forme que revêt aujourd’hui au 21ème siècle la mondialisation impérialiste a changé. Il ne s’agit plus d’une mondialisation coloniale.

Actualiser les analyses léninistes nous sera très utile pour comprendre, premièrement, pourquoi construire une opposition ferme et systématique aux impérialismes, aux conflits et guerres que génèrent toujours, et inéluctablement, les impérialismes est, plus que jamais, une nécessité aussi urgente qu’absolue. Et, deuxièmement, pourquoi la position de Lénine appelant à soutenir les luttes nationalistes des peuples colonisés pour leur indépendance n’est plus d’actualité aujourd’hui puisqu’elle était fondée sur une situation concrète particulière, la mondialisation coloniale, qui n’existe plus aujourd’hui. Et c’est en comprenant cette différence de situation qu’on pourra plus facilement comprendre aussi pourquoi, du point de vue des intérêts prolétariens et de l’avenir de l’humanité, lesquels exigent l’abolition du MPC, il faut aujourd’hui en finir avec les nationalismes.

Jusqu’à la première guerre mondiale les débats concernant les rapports entre questions nationales et révolution communiste étaient encore européocentrés. Ils concernaient essentiellement les mouvements indépendantistes des multiples nationalités qui composaient les vieux empires féodaux en voie de décomposition russes, austro-hongrois, ottomans, ainsi que les rivalités nationales-impérialistes entre les pays capitalistes.

Il n’est pas nécessaire, tant la chose est bien connue, de rappeler comment ces rivalités impérialistes et les fortes poussées subséquentes de nationalismes qu’elles engendrèrent emportèrent les peuples d’Europe dans la grande boucherie de la première guerre mondiale. Sinon pour rappeler que la 2ème Internationale Communiste explosa à ce moment entre une fraction chauvine, sociale-impérialiste conduite notamment par Kautsky, et une autre conduite par Lénine, Rosa Luxembourg, Liebknecht et d’autres défendant le point de vue marxiste du caractère impérialiste de cette guerre, une guerre opposant des bourgeoisies capitalistes pour la domination mondiale, à laquelle les ouvriers et paysans de tous les pays belligérants n’avaient non seulement aucun intérêt à participer, mais à laquelle ils devaient activement s’opposer en s’unifiant pour la transformer en guerre révolutionnaire pour abattre ces bourgeoisies et le capitalisme. Ce qui ne fût fait qu’en Russie et échoua de peu en Allemagne du fait que les socialistes au pouvoir y organisèrent une contre-révolution. Les peuples européens ont alors payé le très lourd tribu qu’on sait pour avoir cédé aux sirènes nationalistes !

Il est plus intéressant, parce que la question nationale se présente de façon plus compliquée que dans le cas précédent des nationalismes impérialistes, de considérer la position défendue par Lénine qui en arrive, après une première période européocentrée, à distinguer sur le plan mondial des nationalités colonisées ou semi-colonisés et des nations impérialistes colonisatrices, et qui, sur cette base, défend le droit à l’indépendance nationale des premières, c’est-à-dire le droit de se doter de leur propre Etat, fût-il dirigé par la bourgeoisie nationale.

Au début lui aussi, comme Marx et Engels, se focalise sur l’Europe et, notamment, le cas polonais, qui d’ailleurs concerne particulièrement la Russie, principale puissance occupante. Mais il ne reprend pas tels quels les arguments de Marx. Dès 1903 il estime que « la situation actuelle de la question polonaise diffère de façon radicale de ce qu’elle était il y a cinquante ans. »48 Toujours soucieux d’analyse concrète, il part donc du fait que la situation a changé. Il convient maintenant de considérer que le féodalisme et l’absolutisme se sont effondrés, que le capitalisme s’est établi partout en Europe, même en Russie malgré les entraves qu’y ont mises les tsars. Et que donc la question de la révolution communiste s’y pose partout.

Ce n’est donc pas d’un point de vue antiféodal que Lénine affirme la nécessité de reconnaître le droit à l’indépendance de la Pologne, ainsi que d’autres nationalités opprimées en Europe. Marx, comme nous l’avons rappelé, soutenait inconditionnellement l’indépendance de la Pologne parce qu’il s’agissait alors pour lui de la nécessité prioritaire d’abattre par ce moyen, ou à tout le moins d’affaiblir le régime féodal tsariste qui entravait le complet développement du MPC en Europe. Maintenant, l’époque ayant changé, Lénine défend la tâche prioritaire d’une alliance entre ouvriers polonais et russes pour abattre cet ennemi commun : le capitalisme. Début 1914 il réaffirme cette position en écrivant : « les social-démocrates polonais ont eu parfaitement raison de s’élever contre les emballements nationalistes de la petite bourgeoisie polonaise, de montrer l’importance secondaire de la question nationale pour les ouvriers polonais, de créer pour la première fois un parti purement prolétarien en Pologne, de proclamer le principe éminemment important de l’alliance la plus étroite de l’ouvrier polonais et de l’ouvrier russe dans leur lutte de classe. »49 Ce qui confirmait sa position de 1903 quand il accompagnait son article sur la nécessité de reconnaître inconditionnellement le droit des nationalités opprimées à l’indépendance, tout en accompagnant cette inconditionnalité d’une limite : « il [ce droit] ne nous [les communistes] oblige pas du tout à soutenir n’importe quelle revendication nationale »50. Au contraire, « nous devons subordonner la revendication de libre expression de la volonté nationale »51 aux intérêts de la lutte de classe du prolétariat.

La position de Lénine est donc subtile sur le plan théorique, mais délicate d’application sur le plan pratique. Il est apparu en effet souvent difficile de défendre devant les masses à la fois un droit posé comme inconditionnel à l’indépendance nationale, donc à la formation d’Etats particuliers, tout en affirmant que, du moins dans des pays où le MPC est déjà quelque peu développé, les communistes combattront pour que cette indépendance soit subordonnée aux intérêts des prolétaires. Ce qui semble impliquer qu’ils doivent la diriger, et non pas la bourgeoisie, ce qui pose bien alors une condition. Il n’est pas plus aisé, bien qu’encore plus subtil, de déclarer ce droit inconditionnel, tout en se réservant la possibilité de ne pas en soutenir l’application. Ce que développera Lénine quand il affinera progressivement son analyse en exposant plus précisément les raisons de soutenir, y compris si la bourgeoisie dirige, ou pas, suivant les situations concrètes, comme nous allons le voir.

Lénine affinera en effet son argumentation en prolongeant l’analyse irlandaise de Marx sur la division en deux classes ennemies des prolétaires issus de l’immigration coloniale que nous avons rappelée ci-dessus, et celle d’Engels quand il déclarait dans une lettre à Kautsky du 7 février 1882 à propos de la Pologne : « Chaque paysan et ouvrier polonais qui sort de sa léthargie pour participer aux intérêts généraux se heurte tout d’abord au fait de la soumission nationale, elle est le premier obstacle qui se dresse partout sur son chemin. La supprimer est la condition fondamentale de tout développement libre et sain. Les socialistes polonais [doivent mettre] la libération de leur pays en tête de leur programme. »52 Phénomène que Lénine étendra à tous les pays colonisés et semi-colonisés, et qui lui fournira un argument de première force pour y soutenir toute lutte pour l’indépendance nationale, qu’elle soit ou pas dirigée par la bourgeoisie.

A ceux qui disaient : puisque la nation est de naissance et par essence, un concept bourgeois, une émanation idéologique du capitalisme visant à unir le peuple derrière lui, donc les communistes n’ont plus, au 20ème siècle en Europe, à soutenir de luttes nationales puisqu’y existent plus de régimes féodaux, Lénine a eu raison d’opposer à leur raisonnement strictement économiste le fait qu’il y a la réalité d’une occupation étrangère sur le territoire de certaines nationalités opprimées. Laquelle soude les prolétaires de ces peuples à la bourgeoisie nationale, comme elle soude aussi ceux de la nation oppressive à leur bourgeoisie. Il a eu raison de souligner la relative autonomie des instances politiques et idéologiques par rapport aux déterminations économiques. C’est, nous l’avons vu, le principe même du « détour irlandais » défendu par Marx après son autocritique. Et c’est le même but qui est par là recherché : créer les conditions d’une union internationale des prolétaires de différentes nationalités pour pouvoir abolir le capitalisme. C’est pourquoi il préconise des comportements différents en matière de nationalisme suivant qu’il s’agisse des prolétaires de peuples colonisés, sans indépendance nationale, sans Etat national donc, ou qu’il s’agisse des prolétaires de nations colonisatrices. La reconnaissance du droit inconditionnel à l’indépendance nationale (indépendance qui est d’ordre politique) est un devoir des seuls prolétaires des nations oppressives, colonisatrices53. Ceux des nations opprimées doivent prioritairement s’organiser indépendamment de leur bourgeoisie, défendre leurs intérêts de classe, chercher à s’unir avec ceux de la nation oppressive. Réunir les conditions de leur union, tel est le but de cette tactique.

Cette union est bien sûr un moyen d’assurer le succès de la lutte des prolétaires contre la bourgeoisie. Ce qui amène Lénine à s’opposer aussi à Boukharine qui affirmait que le droit à l’indépendance nationale des peuples opprimés n’était en réalité que le droit à l’autodétermination d’une bourgeoisie derrière laquelle se tiennent les prolétaires. Lénine lui rétorque très justement qu’au contraire, cette indépendance qui met la bourgeoisie à la direction de l’Etat est une condition pour que les prolétaires s’en détachent en constatant qu’elle s’en sert pour développer le capital à leur détriment, et pour son plus grand profit. C’est alors seulement que ces prolétaires peuvent se constituer en classe indépendante, condition nécessaire pour qu’ils puissent participer à la lutte commune de tous les prolétaires pour abolir le capital.

Cependant, tout en affirmant inconditionnel le droit à l’indépendance des nationalités opprimées, sans Etat, Lénine posait un certain nombre de limites relativement au soutien à apporter, ou pas, par les prolétaires à l’exercice de ce droit. Ce qui, comme nous l’avons observé, est une nuance intellectuellement subtile, mais pratiquement difficile d’application quand il faut se déterminer pour ou contre telle lutte nationaliste. Examiner ces limites est toujours d’un grand intérêt dans la mesure où elles s’appliquent toujours aujourd’hui dans certains cas, comme nous le verrons, par exemple dans le cas de l’Ukraine.

La première, et sans doute la plus importante de ces limites, est que la lutte nationaliste particulière considérée ne nuise pas aux intérêts généraux du prolétariat mondial. Notamment qu’elle ne soit pas subordonnée à des rivalités expansionnistes et des guerres impérialistes. Lénine prend ici pour exemple le cas des revendications nationalistes serbes et d’autres peuples des Balkans. Elles ne sauraient être considérées selon Lénine en dehors du fait qu’elles étaient instrumentalisées et subordonnées aux rivalités qui opposaient dans cette région tous les impérialismes européens pour s’approprier les dépouilles de l’empire ottoman, « l’homme malade de l’Europe », tout particulièrement les impérialismes austro-hongrois et russe, auxquels les autres, allemands, français, anglais étaient liés par des traités. Ce qui amena Lénine à dire que Junius (Rosa Luxembourg) avait raison de dire que « derrière le nationalisme serbe se tient l’impérialisme russe »54, et que donc ce nationalisme n’était pas soutenable dans le cadre de cette rivalité inter-impérialistes car cela aurait entrainé les prolétaires d’Europe à soutenir un impérialisme contre un autre dans leur rivalité qui, comme bien d’autres le prévoyaient, déboucha sur la grande boucherie de 1914-1918 quand l’Autriche envahit la Serbie soutenue par la Russie. Le parallèle avec l’ultra nationalisme ukrainien aujourd’hui est évidemment correct, puisque sa caractéristique principale est qu’il sert surtout de pion mercenaire à l’impérialisme US, et ses alliés de l’OTAN à ses ordres, combattant le russe.

En février 1916, alors que l’Allemagne occupait la Pologne d’où elle avait chassé les armées du tsar, Lénine écrivait : « Mais comment aider la Pologne à se libérer de l’Allemagne ? Est-ce que nous ne devons pas l’y aider ? Evidemment nous le devons, seulement sans soutenir la guerre impérialiste de la Russie tsariste, ou même bourgeoise….. »55. Il ajoutera que, coincés en 1916 entre deux impérialismes se faisant la guerre, les polonais ne peuvent rien faire pour l’indépendance de la Pologne sans tomber dans « une plate servilité » à l’égard d’un de ces impérialismes56. Il ajoutera encore dans la même veine en juillet 1916 que « être partisan d’une guerre générale en Europe pour le seul rétablissement de la Pologne, ce serait être un nationaliste de la pire espèce »57. Même raisonnement, même conclusion quand il écrit : « Si, par exemple, la séparation de la Norvège d’avec la Suède avait signifié certainement ou probablement, la guerre entre l’Angleterre et l’Allemagne, les ouvriers norvégiens auraient dû, pour cette raison, être contre la séparation. »58 Une fois encore on ne peut s’empêcher de penser au cas ukrainien.

Enfin, dernier exemple des limites posées par Lénine au soutien aux luttes nationalistes : qu’elles ne soient pas dirigées par des couches sociales « étroitement nationalistes »59, c’est-à-dire par exemple chauvines, réactionnaires, fascistes, etc. Ce qui, là encore amène à faire le parallèle avec l’ultranationalisme ukrainien des zélinskystes adorateurs de leurs prédécesseurs fascistes (les partisans du nazi et SS Stepan Bandera60).

Bref, il n’y a en matière de luttes nationalistes de doctrine unique et immuable, tout est affaire d’analyse concrète des situations pour en déduire la position la plus favorable aux intérêts des prolétaires de tous les pays, à la construction de leur unité.

Ceci dit, l’histoire a tranché la question des indépendances nationales en Europe. Tous les efforts de Lénine et de ses partisans pour faire des luttes pour ces indépendances le moyen d’une unité révolutionnaire des prolétaires européens, anti impérialiste, anti guerre, anti capitaliste ont échoué. Ce ne sont nulle part pas même des révolutions nationales bourgeoises qui ont créé de nouveaux Etats-nations indépendants. Ce fût le résultat des traités qui ont suivi la fin de la 1ère guerre mondiale. Lesquels ont été faits par les puissances impérialistes victorieuses dont l’intérêt était par ces créations de tirer profit de l’écroulement des quatre empires des Romanov, des Hohenzollern, des Habsbourg, et des Ottomans (la Sublime Porte) en les morcelant en petites nations bourgeoises ouvertes à leurs capitaux et ne pouvant pas constituer des rivaux impérialistes comme l’avaient été les puissances vaincues. Il n’y a qu’en Russie où la tactique léniniste de transformer la guerre impérialiste en guerre civile révolutionnaire a réussi, tandis que Mustafa Kemal (Ataturk) a mené avec succès une révolution nationale bourgeoise sur le peu qui restait de l’ancien empire ottoman.

Cependant tous les combats menés par Lénine à propos des luttes nationales ne se sont pas arrêtés pour autant. Jusqu’à la première guerre mondiale, ils étaient reliés et déterminés par l’espoir d’une révolution à l’échelle de l’Europe. Cette révolution n’a été victorieuse qu’en Russie là où, malheureusement, il lui était très difficile, sinon impossible, de poursuivre son chemin jusqu’au communisme61. Néanmoins il n’y avait plus qu’à essayer de faire avec la nouvelle situation concrète, telle qu’elle se présentait après la guerre. Encerclée de tous côtés, envahie par une douzaine d’armées ennemies (dont, déjà, une armée américaine !), la Russie bolchevique les ayant vaincues s’est retrouvée terriblement ravagée, les populations saisies par les famines. Il lui a fallu chercher des alliés non seulement chez les prolétaires européens (organisation de nouveaux partis communistes et d’une 3ème Internationale), mais aussi étendre son regard hors d’Europe. Ce fût la grande intelligence de Lénine de perfectionner la judicieuse tactique du « détour irlandais » en l’élargissant aux territoires colonisés ou semi-colonisés, qui étaient maintenant partout sur la planète et où commençaient à se développer d’importantes luttes pour l’indépendance nationale (par exemple Sun Yat Sen, premier président d’une première république de Chine en 1912). Luttes que les bolcheviques s’efforçaient d’appuyer en même temps que d’y insuffler quelques germes de socialisme.

Dès 1916 Lénine imagine que « les nations non développées et opprimées » pourraient profiter de l’affaiblissement des impérialismes européens ruinés par leur guerre pour se révolter. Il écrit alors : « la révolution sociale ne peut se produire autrement que sous la forme d’une époque alliant la guerre civile du prolétariat contre la bourgeoisie dans les pays avancés à toute une série de mouvements démocratiques et révolutionnaires, y compris des mouvements de libération nationale, dans les nations non développées, retardataires, opprimées. »62 C’est là une sérieuse évolution depuis Marx et Engels, qui, à leur époque, étaient resté dans le cadre européen et n’avaient pas encore perçu le potentiel révolutionnaire des luttes nationales anti-impérialistes peuples colonisés, lequel, il est vrai, ne s’est pleinement révélé que plus tard au 20ème siècle.

En organisant le Congrès des Peuples de l’Orient à Bakou en septembre 1920, les bolcheviques s’efforcent de réunir les forces qui pourraient réussir un « détour irlandais » mondial par le moyen de l’émancipation nationale de tous les peuples colonisés et semi-colonisés, par la conquête de leur droit à se constituer en Etats-nations. Et ils s’efforcent que des partis communistes, du moins se déclarant tels, jouent un rôle dirigeant dans les luttes pour l’indépendance nationale.

Si l’on regarde le résultat de ces luttes anticolonialistes pour l’indépendance nationale du 20ème siècle, c’est la bourgeoisie qui a pris le pouvoir d’Etat lors des indépendances (à l’exception notable de la Chine après la défaite des colonisateurs japonais et des nationalistes inféodés aux américains, voire aussi du Vietnam). C’est que, c’est en général elle qui dirigeait les luttes nationalistes, en promettant au peuple qui fournissait la masse des combattants que l’indépendance s’accompagnerait de profondes réformes sociales en sa faveur. Les mouvements de libération nationale adjoignaient d’ailleurs souvent le mot socialisme à celui d’indépendance. Lequel socialisme se résumait ensuite, une fois le colonisateur vaincu, à l’étatisation des biens coloniaux au profit d’une bourgeoisie d’Etat autoritaire, népotique et souvent corrompue. Et alors ? Le résultat était quand-même de coaguler une classe bourgeoise et, maintenant détachée d’elle, une classe prolétarienne industrielle et agricole. Donc de poser l’antagonisme de classe nécessaire à la révolution communiste. D’ailleurs la revendication de l’indépendance nationale des colonies et semi-colonies est une revendication politique démocratique, et « il n’est pas une seule des revendications démocratiques qui, dans certaines circonstances, ne puisse servir et n’ai servi à la bourgeoisie à tromper les ouvriers. »63

Tout à fait exact ! De même en ce qui concerne la critique que portait Lénine à l’encontre des marxistes étroitement et mécaniquement économistes, qui affirmaient que l’indépendance nationale, politique donc, des pays économiquement sous-développés, en retard, ne valait rien du fait qu’ils restaient économiquement dépendants du grand capital des pays impérialistes. Certes leur indépendance politique, le plus souvent, était, et est toujours aujourd’hui, plus ou moins étroite, contrainte par les lois économiques du capital mondialisé détenu et géré par les impérialismes dominants, que ce soit du capital financier, industriel, commercial ou scientifique. Certes « le capital financier, dans sa tendance à l’expansion, achètera et soudoiera « librement » le gouvernement républicain le plus libre et les fonctionnaires élus64 de n’importe quel pays, fût-il « indépendant ». la domination du capital financier, comme celle du capital en général, ne saurait être éliminée par quelque transformation que ce soit dans le domaine de la démocratie politique. »65

Que l’indépendance politique nationale soit très relative, très sommaire, voire purement formelle quand il y a domination économique extérieure, et suivant l’ampleur de cette domination, c’est incontestable. Et cela même aujourd’hui pour des nations puissantes, comme on le voit bien aujourd’hui des bourgeoisies européennes s’aplatissant servilement devant les intérêts d’un capital US superpuissant dans l’affaire ukrainienne.

Mais bien évidemment les résultats attendus du grand « détour irlandais » mondial initié par Lénine n’étaient pas cette indépendance économique. Ils étaient, et ils furent effectivement, ceux qui étaient attendus de cette stratégie prolongeant et affinant celle proposée par Marx une cinquantaine d’années auparavant à propos de l’Irlande. A savoir, pour les résumer :

La libération nationale des peuples colonisés ou semi-colonisés comme :

1) Condition pour unir les prolétaires des nations impérialistes avec ceux des nationalités colonisées.

2) Moyen de séparer les prolétaires des deux parties de leurs liens avec leur bourgeoisie (bien qu’un nationalisme persistant parce qu’imprégné dans les mentalités puisse freine cette séparation).

3) Ouvrant la possibilité, dans certaines circonstances, et comme l’a, par exemple, montré la révolution maoïste chinoise, d’ouvrir un processus de profondes réformes sociales.

En une sorte de résumé de ses travaux sur la question des luttes pour l’indépendance nationale Lénine écrivait en 1916 « qu’il faut distinguer pour être concret au moins trois types différents de pays [……]. Le premier type ce sont les pays avancés de l’Europe de l’Ouest (et de l’Amérique), le mouvement national appartient au passé. Le second type, c’est l’Europe de l’Est, où il appartient au présent. Le troisième, ce sont les semi-colonies et colonies où il appartient dans une large mesure à l’avenir. »66 Ce qui était tout à fait juste dans la situation concrète de 1916, celle de la mondialisation du capital sous sa forme coloniale (deuxième mondialisation). Ce qui l’a amené à une triple conclusion : 1) condamnation et opposition totale aux rivalités et guerres impérialistes ; 2) soutien aux luttes pour l’indépendance nationale, c’est-à-dire à la création d’Etats nationaux, des peuples colonisés ; 3) refus de soutenir les luttes nationalistes qui seraient subordonnées, dépendantes des rivalités impérialistes.

Etre concret a amené Lénine à affirmer le caractère positif et la nécessité tactique du « détour irlandais » mondial qui, finalement, a bien été réalisé au cours du 20ème siècle. Etre concret va maintenant nous permettre de d’affirmer qu’il n’y a plus de luttes nationalistes positives aujourd’hui, au 21ème siècle, parce que la situation concrète a changé. Elle a été bouleversée par le succès des luttes anticoloniales et par les nouvelles modalités des procès de valorisation du capital qui les ont suivies. Toutes nouveautés politiques et économiques qui caractérisent la troisième mondialisation dans laquelle nous sommes aujourd’hui. Laquelle, comme les deux précédentes, est bien sûr un stade historique particulier de l’existence du MPC.

A chacun des stades historiques du développement du capital correspond des caractéristiques particulières des luttes de classes. Nous avons rappelé le caractère progressiste du nationalisme à l’époque des premières révolutions bourgeoises, aux débuts de l’ère capitaliste en Angleterre et en France, puis le caractère positif, mais à certaines conditions, des nationalismes des peuples colonisés ou semi-colonisés (le fameux « détour irlandais »). Il nous faut maintenant voir en quoi l’accession à l’indépendance de ces peuples (fin de la deuxième mondialisation) amène une nouvelle appréciation concernant les nationalismes et luttes nationales contemporains.

Pour commencer il va nous falloir considérer ce qui a changé dans ce domaine des nationalismes avec la fin de la colonisation. Pour ce faire il sera utile de rappeler les caractéristiques concrètes essentielles de cette troisième mondialisation qui justifient une analyse particulière des luttes nationales contemporaines. Ce qui va donc nous amener à d’abord rappeler brièvement en quoi les différents types historiques de mondialisation du capital, à commencer par les deux premières, déterminent différents types de nationalismes, ayant un rôle différent dans l’histoire du MPC et des luttes des classes. Cela permettra alors de comprendre la caducité et, plus encore, la nocivité des idéologies nationalistes – dans toutes leurs variétés, qui vont des idéologies impérialistes jusqu’aux diverses idéologies « populistes » – aujourd’hui.

CHAPITRE IV. LA MONDIALISATION CONTEMPORAINE.

IV.1 Les fondements des mondialisations sont dans les gênes du MPC.

Les économistes, les idéologues, les politiciens parlent beaucoup de la mondialisation du capitalisme comme si c’était un phénomène original, récent. Il ne l’est que dans la forme particulière qu’il a aujourd’hui. D’autre part, certains en parlent comme s’il découlait simplement de volontés humaines particulières. Pour la même raison certains prétendent vouloir et pouvoir le contrecarrer, voire en inverser la tendance au moyen de politiques nationalistes, c’est-à-dire en opposant une volonté nationaliste à ce qui serait selon eux une volonté mondialiste.

Certes ce sont des hommes qui la mettent en œuvre, mais fondamentalement, et c’est bien la première chose à rappeler, la mondialisation du MPC est une tendance implacable inhérente au capital. « La tendance au marché mondial est immédiatement donnée dans le concept de capital. Chaque limite y apparait comme un obstacle à surmonter. »67 « Immédiatement » puisque ce concept implique une tendance addictive, intrinsèque, permanente et absolument vitale, indispensable à l’existence du capital puisque celle-ci est l’accumulation, la croissance perpétuelles, donc la recherche incessante de nouvelles productions, de nouveaux consommateurs. La mondialisation est un mouvement automate du capital dont les hommes, qui sont ses agents, sont les rouages qui l’exécutent eux-mêmes automatiquement, inexorablement.

Cet « immédiatement » s’est aussi immédiatement manifesté dans le temps, dès les origines du capitalisme puisque le capital a commencé à se développer en Europe au cours des 14ème et 15ème siècles sous la forme d’une mondialisation mercantile, qui l’engendra d’abord comme capital commercial, accumulation d’argent par le commerce (une des premières manufactures fut alors l’arsenal de Venise).

En effet, à l’origine du capitalisme il y eut, on le sait, le monde marchand se développant dans et contre le monde féodal finissant. Avec d’abord le développement de villes commerciales comme Venise, Gênes, Bruges, la Hanse, etc. Dans ce monde fondé sur le commerce, le profit n’est qu’une sorte de vol : revendre plus cher ce qu’on a acheté moins, vendre la marchandise au-dessus de ce qu’a coûté son achat et son transport. Ruse fondée sur la nouveauté et la rareté du produit, tels les soieries, épices, métaux précieux, amenés de l’étranger. D’où le développement de flottes et de comptoirs commerciaux au fur et à mesure de la découverte de territoires nouveaux. D’où l’effritement de l’autarcie (la production pour soi), l’accroissement des échanges, et donc aussi du besoin d’une plus grande quantité d’argent pour les monnayer, de la «soif de l’or» qui pousse les conquérants vers les Nouveaux Mondes. Et d’où la naissance d’une première accumulation d’argent en quelques mains marchandes et banquières, qui servira de base de départ au capital.

Cet argent afflue et se concentre évidemment dans les pays européens d’où partaient les flottes commerciales et militaires, car il ne s’agissait pas de ce « doux commerce » vanté par Adam Smith, mais d’extorsion à bas prix imposés68 par la force des armes en même temps que les rivalités étaient violentes et meurtrière entre portugais, hollandais, anglais, etc. « Les trésors directement extorqués hors d’Europe par le travail forcé des indigènes réduits en esclavage, par la concussion, le pillage et le meurtre refluaient à la mère patrie pour y fonctionner comme capital. »69

C’est en effet essentiellement sur cette base qu’ont été créées les premières manufactures de « l’ère capitaliste à son aurore »70. Cette base, c’est-à-dire la traite des nègres71, l’utilisation quasi esclavagiste des populations locales dans les mines d’or et d’argent où elles périrent par centaines de milliers, le pillage des produits exotiques, etc. Avec les manufactures on a la première apparition du capital dans son essence (ce que n’est pas l’argent) : la propriété des moyens de production séparée de leurs utilisateurs, les travailleurs (qui possèdent encore néanmoins leurs savoir-faire spécialisés issus des métiers développés dans les anciennes corporations artisanales). On a le propriétaire libre face au travailleur libre. Libertés qu’interdisaient les systèmes corporatifs et que conquirent les révolutions bourgeoises et nationales. Car, comme rappelé ci-dessus, c’est avec cette émergence du MPC qu’émerge aussi le concept de Nation comme nouveauté révolutionnaire.

Le développement des manufactures, et bientôt leurs perfectionnements avec l’usage de la machine à vapeur vont pousser au système de production et d’échanges de type colonial, c’est-à-dire à une division du travail historiquement spécifique entre les métropoles colonisatrices et les colonies. Ces métropoles, alors européennes, passent de la simple occupation de comptoirs commerciaux militairement protégés à l’occupation de territoires entiers et la soumission de leurs populations, mises au travail forcé sur toute la surface du globe (ce que les espagnols furent les premiers à faire dès le 16ème siècle dans les mines d’argent et d’or d’Amérique). Cela au moyen de massacres innombrables et de guerres entre les puissances colonisatrices, par lesquels l’Angleterre, finalement victorieuse de ses rivaux, se construira au 19ème siècle un empire sur lequel « le soleil ne se couche jamais ».

Marx le premier a caractérisé cette nouvelle division planétaire du travail en prenant l’exemple de la transformation de l’Inde au 19ème siècle en fournisseur de matières premières pour l’industrie anglaise. Il note qu’au 17 et 18èmes siècles c’est l’Angleterre qui importait d’Inde les fameux tissus de coton appelés justement « indiennes » dont ce pays était alors, avec les rouets rustiques de ses millions d’artisans villageois, le premier producteur mondial. La nouveauté et la qualité de ces tissus créent une forte demande, un nouveau besoin dans toute l’Europe. Et bientôt les anglais, avec leurs nouvelles machines à vapeur, produisent les cotonnades72 à bien meilleur prix que ces artisans, les ruinent et avec eux tout un système rural communautaire. La vieille société indienne est disloquée en même temps que la société anglaise connait sa première révolution industrielle et prend la tête du développement du MPC dans le monde. D’un côté il y a le coton fourni à bas prix par la réduction des paysans indiens à un quasi esclavage, des noirs des états US du sud à un total esclavage, des fellahs égyptiens à des prolétaires du coton, de l’autre, en Angleterre, outre une classe bourgeoise s’enrichissant énormément, une masse d’ouvriers, hommes, femmes et enfants, travaillant dans les manufactures de Manchester et d’ailleurs, dans des conditions tout aussi dures73. Puis les premières lois sociales de la fin du 19ème siècle commencèrent à améliorer petitement le sort des prolétaires anglais, phénomène qui, en se perfectionnant, engendra la formation d’une « aristocratie ouvrière » recevant une modeste part du développement, à base colonialiste, du capitalisme en Angleterre, ainsi que dans les autres pays coloniaux.

Cette analyse développée par Marx des rapports Inde-Angleterre à propos du coton peut évidemment être étendue à l’ensemble du système colonial qui caractérise la deuxième mondialisation. Ce n’est pas les pillages, l’esclavage, les massacres, la domination d’un envahisseur qui en sont les caractéristiques particulières : ces phénomènes ont existé depuis bien des millénaires auparavant, dans des modes de production, des sociétés très différentes. La caractéristique spécifique qui en fait une période particulière dans l’histoire du MPC, c’est cette division sociale du travail particulière qui a donné une impulsion formidable au développement du capitalisme industriel et financier. Nouvelle division mondiale du travail entre colonies et métropoles qui peut se résumer ainsi : production à bas prix de toutes sortes de matières premières agricoles (plantations), forestières, minières dans les colonies par l’utilisation d’une main d’œuvre très bon marché et, de plus, corvéable à merci. Développement industriel dans les métropoles où s’accumule aussi un capital financier qui s’accroît de ce développement, en même temps qu’il le stimule par le crédit, et en même temps aussi que s’y concentrent les moyens scientifiques et technologiques qui leur confèrent la possession des conditions de la production et la domination militaire.

Ce système de la mondialisation coloniale induit toute une série de conséquences, parmi lesquelles il faut ici noter celles qui concernent plus particulièrement notre sujet, les nationalismes :

1) Un développement des rivalités et guerres entre impérialismes se disputant les territoires coloniaux et à propos desquelles s’exaltent, et sont exaltés par les idéologues du capitalisme, des nationalismes inter-impérialistes virulents.

2) Une division du monde entre nationalités colonisées et nations impérialistes74, en même temps qu’entre prolétaires et peuples des pays colonisés d’une part et ceux des pays impérialistes d’autre part.

3) Un éveil et un développement de mouvements nationalistes débouchant sur des luttes et guerres anti coloniales et de libération nationale.

4) Finalement, la réalisation victorieuse d’un « détour irlandais » mondial qui mit fin au système colonial, mais au profit d’une 3ème mondialisation qui commença à se développer après la deuxième guerre mondiale sous la direction des USA, pour se réaliser pleinement après l’écroulement de l’URSS en 1991, comme il va être rappelé ci-après.

Le bref résumé historique qui vient d’être exposé ci-dessus a toute son importance pour rappeler que les différentes formes de nationalismes qui se sont développées depuis les débuts du MPC jusqu’à la fin de la deuxième mondialisation coloniale sont assez étroitement liées aux caractères particuliers pris par le capitalisme dans ce mouvement d’expansion mondiale qui lui est inhérent, aux divisions sociales du travail particulières qui l’accompagnent, aux dominations et dépossessions particulières qui en découlent, lesquelles sont totales pour les colonisés : territoriales, foncières, culturelles, et négations racistes de leur humanité75. Comprendre ce lien est indispensable pour pouvoir déterminer quel jugement, quel comportement adopter du point de vue de la lutte pour l’abolition du MPC.

C’est ainsi que nous avons pu déterminer que deux formes différentes de nationalismes ont joué un rôle historique important au cours de la deuxième mondialisation : un nationalisme qui est venu en soutien de l’impérialisme colonial, et un nationalisme anticolonial qui a combattu cet impérialisme. Le premier, détestable aussi bien pour les peuples colonisés que pour ceux des pays impérialistes qui l’ont payé des 20 millions de morts de la première guerre mondiale. Le deuxième favorable à l’union des prolétaires des nations colonisées et colonisatrices, et devant, à certaines conditions, être soutenu.

Ceci dit, puisque la stratégie d’un « détour irlandais » mondial n’a finalement débouché, malgré des débuts révolutionnaires en Russie et en Chine, que sur une troisième forme de la mondialisation du MPC, il nous faut donc réexaminer la question des nationalismes dans cette nouvelle situation. A ce stade du développement mondial du capital nous savons que les conditions matérielles du communisme sont réunies76. Mais pas encore les conditions subjectives. Notamment parce que cette troisième forme induit de fortes pulsions nationalistes qui s’y opposent. Il nous faut donc maintenant rappeler ce qu’est cette troisième mondialisation, en quoi elle diffère des précédentes, afin de pouvoir déterminer quels rôles jouent aujourd’hui les différents nationalismes, et donc déterminer quel comportement avoir à leur égard suivant qu’on les jugera positifs ou nocifs.

IV.2 La 3ème mondialisation et les nouvelles formes des dominations impérialistes.

Après la première guerre mondiale le système colonial semble devoir perdurer. Une nouvelle puissance impérialiste émergente, le Japon, y prend goulûment et brutalement sa part. Pourtant il montre déjà ses limites. Elles apparaissent bien sûr dans les mouvements nationalistes des peuples colonisés qui se développent et s’arment77. Mais elles apparaissent aussi parmi les capitalistes, au sein des puissances coloniales elles-mêmes.

C’est que le système colonial est un système protectionniste qui, s’il a initialement puissamment contribué au développement industriel et de l’accumulation capitaliste dans les métropoles colonisatrices a néanmoins fini par y constituer un frein. En effet, comme Marx l’a bien démontré, le moyen essentiel de la valorisation du capital et de sa croissance devient progressivement le développement de la productivité, obtenu par une mécanisation toujours plus sophistiquée des moyens du travail, s’accompagnant d’une simplification toujours accrue du travail prolétaire78 et d’une accélération de ses gestes (Organisation Scientifique du Travail : taylorisme, fordisme, toyotisme, etc.).

Les USA, devenus la première puissance économique mondiale après une guerre qui leur avait permis de saigner à blanc les finances de ses « amis » anglais et français, tout en venant tardivement tirer les marrons du feu à peu de frais étaient alors à la pointe dans ce domaine des augmentations de la productivité, comme l’illustre le fameux exemple de la Ford T et du travail à la chaîne (Les Temps Modernes de C. Chaplin).

Au contraire, les métropoles colonialistes européennes étaient à la traîne, encombrées qu’elles étaient d’un système colonial qui freinaient le développement de cette façon d’augmenter la production de masse et les profits. J. Marseille, par exemple, a montré79 que le colonialisme a surtout profité aux industriels petits et moyens qu’il met à l’abri de la concurrence mondiale, leur permettant de vendre à prix élevés, et sans qu’ils aient beaucoup à se soucier d’investir dans de nouvelles machines, des processus de production nouveaux pour tenir tête à cette concurrence. Investir ainsi massivement les auraient d’ailleurs obligés à céder davantage la place au grand capital financier, au détriment du capitalisme familial qui était souvent le leur. Bref, le système colonial offrait un certain confort à ce type de petits et moyens capitalistes conservateurs et adeptes du protectionnisme.

Mais tous n’étaient pas ainsi, notamment les gros capitalistes dont les énormes entreprises étaient à la pointe des progrès techniques, qui produisaient massivement et avaient besoin d’un marché mondial élargi, tant pour leurs approvisionnements que pour vendre. C’est que le protectionnisme colonial s’opposait maintenant, après l’avoir longtemps servie, à la logique automate du capital qui est l’accroissement permanent de la production, des profits et de l’accumulation, et donc aussi l’élargissement des marchés. De ce fait, il était condamné, ce dont se rendaient bien compte les capitalistes les plus dynamiques. Eux, comme leurs confrères américains, voulaient investir, former des oligopoles, conquérir tout le marché mondial et pas seulement celui, devenu pour eux trop étroit, de colonies particulières. Ainsi le voulaient aussi les gérants d’un capital financier de plus en plus concentré, dominant et dirigeant. Tous ces puissants capitalistes se disent alors que les colonies organisent un cloisonnement des marchés qui ne leur convient pas.

De plus, comme toute une propagande s’efforçait de justifier le colonialisme en le présentant comme une œuvre civilisatrice et bienfaitrice en faveur de peuples « arriérés » auxquels la généreuse métropole fournissait routes, chemins de fer, hôpitaux, écoles, missionnaires et autres bienfaits, il en résultait aussi l’idée dans l’opinion publique que ces colonies coûtaient bien cher aux peuples des pays colonisateurs, sans compter les frais d’entretien de dizaines de milliers de fonctionnaires coloniaux, les frais d’occupation militaire, l’obligation d’un minimum de services sociaux, etc. Tous ces frais pourraient être laissés à la charge de colonisés devenus indépendants, ce qui n’empêcherait nullement le grand capital métropolitain de continuer à s’y épanouir, et, plus avantageux, encore de profiter d’un marché mondial considérablement élargi par l’abolition des protectionnismes coloniaux (ce dernier aspect valait évidemment tout particulièrement pour les capitalistes des USA qui avaient peu de colonies relativement à leur puissance industrielle et financière). De sorte que, même au sein des principaux pays coloniaux, des voix influentes présentaient la colonisation comme « le boulet de l’homme blanc ». Par exemple en France, encore dans les années 50, un hebdomadaire à grand tirage, Paris-Match, faisait campagne sur le thème « la Corrèze plutôt que le Zambèze » pour populariser l’idée du « boulet », tout en promouvant le mythe de la générosité des œuvres coloniales françaises (sous-entendu : de quoi se plaignent les colonisés ?). En réalité le poids du dit « boulet » était plus que très exagéré puisque rien que les recettes fiscales tirées des colonies y couvraient les dépenses civiles (de faibles dépenses de santé et d’éducation, mais des salaires très élevés pour les fonctionnaires détachés de la métropole), tandis que les dépenses d’investissement étaient surtout orientées vers la satisfaction des firmes coloniales80, qui rapatriaient les profits tirés de l’exploitation sauvage des colonisés dans les métropoles. Mais le fait est que l’idée que des économies importantes pouvaient être réalisées au profit des colonisateurs par l’abandon des coûts d’occupation et d’administration coloniale aux colonisés eux-mêmes a joué un rôle dans le développement d’un anticolonialisme «de droite» dans les populations des pays colonisateurs – l’anticolonialisme « de gauche » étant fondé sur des critères démocratiques ou révolutionnaires – en même temps que les capitalistes industriels et financiers les plus puissants souhaitaient lever les obstacle que les protectionnismes coloniaux opposaient au libre et plein développement mondialisé du capitalisme.

Néanmoins dans les métropoles coloniales, la masse des moyens et petits capitalistes, mais aussi une grande partie des couches populaires, restaient attachés à la colonisation dont ils pensaient qu’elle faisait la richesse et la « grandeur », la supériorité de leur nation, donc d’eux-mêmes. Même une partie de la classe ouvrière était colonisatrice.

Il a fallu la deuxième guerre mondiale pour que les USA puissent obtenir une position dominante telle qu’elle leur permit de prendre la tête, et à leur profit, d’une nouvelle phase de la mondialisation capitaliste. Ils étaient devenus une énorme superpuissance économique, financière et militaire, profitant notamment de ce que la destruction des belligérants européens et japonais les laissait maîtres du monde « libre », hors URSS elle-même ruinée encore une fois par la guerre. En 1945 « les USA concentrent 50% de la production mondiale, 50% de la production d’acier, 90% de la production automobile, un quart des exportations mondiales et les deux-tiers du stock d’or. »81 Ils étaient depuis la fin de la première guerre mondiale opposés aux empires coloniaux protectionnistes qui gênaient leur propre expansion. L’ouverture du marché mondial leur était de plus en plus favorable au fil des années qui voyaient s’accroître la puissance de leurs capitaux financiers et industriels. Dès août 1941 le président F.D. Roosevelt rencontrait secrètement Churchill pour parler de l’entrée en guerre des USA. Il la conditionnait alors à la reconnaissance par l’Angleterre du droit à l’indépendance des colonies par un traité dit Charte de l’Atlantique.

L’opposition conjointe des USA et de l’URSS à l’expédition franco-anglaise de Suez en 1956 fût un exemple notoire de cette volonté des deux grandes puissances d’alors d’abolir l’ancien système colonial. Mais chacune des deux « grandes puissances » voulait organiser sa domination sur le système mondialisé qui lui succéderait. Un système de capitalismes bureaucratiques d’Etat dominé par la Russie d’une part, un système dit de mondialisation libérale dominé par les USA de l’autre. Ce qui a donné lieu à une concurrence acharnée à propos des luttes et guerres de libération nationale qui marquèrent particulièrement les années 1930-1970 (Chine, Corée, Vietnam, Algérie, Cuba, Angola, Mozambique, etc.) pour obtenir qu’elles débouchent sur une adhésion au « camp socialiste » ou « au camp libéral » dit démocratique. Chacune des deux grandes puissances essayait alors par son « aide » militaire et financière d’attirer les anciens pays colonisés dans son aire de domination.

Au bout de l’histoire des décolonisations on a eu, et on y reviendra plus loin, le triomphe d’un capitalisme « libéral » entièrement mondialisé sous une hégémonie US, néanmoins contestée aujourd’hui par la Chine et par une Russie cependant très affaiblie. C’est pourquoi, afin de caractériser les nationalismes contemporains, il nous faut d’abord caractériser cette troisième mondialisation qui est le système économique et politique dans lequel ils se situent.

Les transformations qui caractérisent le passage de la deuxième à la troisième mondialisation, outre l’abolition des colonies, concernent essentiellement le domaine des divisions sociales du travail, c’est-à-dire de la segmentation des procès de production au niveau mondial. Ces divisions y ont été complexifiées, élargies et aggravées.

Nous avons vu que dans la deuxième mondialisation coloniale ces divisions se caractérisaient principalement par la production de matières premières à bas prix dans les colonies, tandis que les processus industriels se développaient dans les métropoles impérialistes où se concentraient également les revenus et le capital financier.

Dans la troisième mondialisation, c’est tout différent, même si nombre d’anciennes colonies restent productrices de matières premières. Il s’y est opéré un ample mouvement d’externalisations (sous-traitance82) et de délocalisations (transferts d’usines, création de filiales) d’une grande part des phases industrielles des procès de production, autrement dit de valorisation du capital, hors des métropoles impérialistes. Un produit est conçu par d’énormes et puissants oligopoles qui concentrent les fonctions propriétaires essentielles, les fonctions scientifiques, financières et commerciales, situées en général dans les grands pays impérialistes, puis fabriqué dans des pays à bas coûts salariaux où des usines géantes assemblent des pièces, utilisent des matériaux, des énergies venues de nombreux autres pays. Chaque élément du produit final est ainsi produit dans le pays où le donneur d’ordre juge qu’il est le plus profitable de le faire. Ce produit final est donc le résultat d’une chaîne de productions – c’est à dire une chaîne de valorisation du capital puisqu’à chaque stade de la fabrication une plus-value est nécessairement produite – segmentée mondialement. Chaîne que le « patron », l’oligopole qui détient les fonctions propriétaires, organise à sa guise, et évidemment de telle sorte que, premièrement, chaque sous-traitant choisi soit le plus efficace et le meilleur marché possible, et, deuxièmement, de faire remonter au maximum dans ses caisses les plus-values produites tout au long de la chaîne de production. Caisses qu’il situera le plus possible dans un paradis fiscal.

Sans détailler plus avant le fonctionnement de ces chaînes de valorisation et les mécanismes par lesquels les plus-values qui y sont produites sont appropriées par ces oligopoles bien que non produites directement en leur sein83, il est utile de rappeler que l’efficacité, quant à la production de plus-value et donc de profits, de cette nouvelle et contemporaine division du travail planétaire par rapport à celle qui caractérisait l’époque coloniale, est fondée sur la combinaison de deux facteurs. L’un n’est pas nouveau, c’est le coût de la main d’œuvre resté très bas dans les ex-colonies. L’autre lui est nouveau. Il s’agit des très importants gains de productivité permis par les progrès des sciences appliquées à la production. Les nouvelles technologies développées dans la deuxième partie du 20ème siècle (les NTIC84 et, notamment, le déploiement des câbles optiques dans les années 80 qui démultipliaient les possibilités de flux d’ordres et d’informations) permettaient non seulement d’employer de la main d’œuvre de plus en plus déqualifiée, sans habileté de métier spéciale, dont le travail n’était fait que de gestes ultra simples (extension du taylorisme-fordisme), mais aussi de transmettre les commandes, de coordonner les différents intervenants, d’organiser et de contrôler en temps réel, grâce aux divers systèmes informatiques, tout le processus des productions segmentées le long des chaînes de valorisation. La main d’œuvre des ex-colonies, issue des masses paysannes très pauvres, sans la moindre expérience ou qualification industrielle, pouvait de la sorte être employée aisément. Très bas coûts salariaux, plus productivité élevée, c’est le cocktail parfait pour extorquer le maximum de plus-value85.

A ces progrès scientifiques et technologiques dans les processus de fabrication qui ont permis leur segmentation mondialisée, il faut ajouter que ces mêmes progrès ont permis de diminuer drastiquement les coûts des transports maritimes (pétroliers géants, porte-containers géants, etc.). Ce qui a permis de financer à bon marché l’extension des chaînes logistiques entrainée par cette dispersion intercontinentale des lieux de production et de consommation86.

Enfin si cette troisième mondialisation a permis de contrecarrer momentanément la tendance à la baisse des taux de profit, c’est aussi parce que ces délocalisations et externalisations ont mis une forte pression sur les salaires ouvriers dans les métropoles impérialistes, tout en y faisant disparaître des pans entiers de la classe ouvrière, n’y laissant plus qu’un prolétariat éparpillé et désorganisé, une classe en miettes. Notamment l’aristocratie ouvrière, petit bénéficiaire du colonialisme et colonne vertébrale des syndicats et partis réformistes PC et PS, dits « la gauche », s’y est effondrée, et cette gauche avec, sans que de véritables organisations anticapitalistes ne les aient encore remplacées. Ce qui laisse le champ politique plus libre à la bourgeoisie, ainsi qu’aux forces nationalistes réactionnaires et fascisantes dont il sera parlé plus loin.

Ayant rapidement rappelé les principales caractéristiques de la troisième mondialisation, il va être maintenant possible de voir en quoi elle a modifié, ou pas, par rapport à la deuxième mondialisation, les affrontements impérialistes et nationalistes qui sont inhérents au MPC.

IV. 2. 1. Les armes du « soft power » impérialiste.

Une des caractéristiques des formes de domination et de rivalités impérialistes de la troisième mondialisation tient à l’importance décuplée qu’y jouent la possession des sciences et technologies les plus avancées par la petite poignée de grandes puissances qui, tout au long de l’histoire du capitalisme, ont concentré et accumulé les richesses au point de pouvoir développer et s’approprier ces facteurs modernes de la domination. Ce qui concerne au premier chef les USA qui ont pu tirer pour eux-mêmes des avantages considérables du fait de leur positionnement dans les deux dernières guerres mondiales qui ont ruiné leurs principaux concurrents et fait d’eux les maîtres du « monde libre » et, de très loin, la première puissance mondiale (cf. supra).

Certes l’appropriation des sciences et technologies comme moyen de domination n’est pas une nouveauté. Par exemple, déjà en 1774 une loi anglaise interdit, sous peine de mort, l’exportation de machines nouvelles, plans, etc. afin de conserver à l’Angleterre son avance technologique. Le système protectionniste des brevets, tout comme l’espionnage industriel et le piratage des inventions sont des moyens utilisés de longue date. Mais aujourd’hui, cette appropriation étant devenue un moyen encore bien plus important de l’accumulation du capital87, il l’est aussi devenu pour les dominations impérialistes, faisant qu’elles n’aient été nullement abolies par la décolonisation. Car c’est entre autre par ce moyen qu’une poignée de Centres impérialistes contrôlent toutes les chaînes de valorisation mondialisées, et décident par là de l’économie des pays situés dans des positions subalternes dans ces chaînes.

Cette extrême concentration de la possession de la puissance scientifique et technique a induit le développement d’une forme de domination impérialiste appelée parfois « soft power ». Une domination qui ne serait obtenue que par des moyens pacifiques et démocratiques : la libre circulation du capital et des marchandises, le « doux commerce » déjà vanté pour ses soi-disant vertus pacifiques par Adam Smith. De sorte que la domination coloniale étant abolie, cette nouvelle forme de domination impérialiste semble respecter les indépendances nationales. Les anciennes colonies devenues effectivement politiquement des Etats indépendants n’en sont pas moins, pour la plupart (Chine, voire Inde exceptés), économiquement dépendantes puisqu’elles ne peuvent exister qu’intégrées dans le système de la troisième mondialisation. Ce qu’elles ne peuvent faire qu’en fonction de l’intérêt que le capital, concentré aux mains des grandes puissances impérialistes, trouve à y investir dans tel ou tel segment des chaînes de valorisation. Bref elles ne peuvent en général entrer dans le capitalisme mondialisé que dans des positions subalternes. Elles n’ont pas d’autre choix que de vendre « librement » leurs ressources et leurs mains d’œuvre aux détenteurs des moyens de production décisifs du monde moderne, les sciences et les technologies, également détenteurs du capital financier. Pouvoir colonial et soft power, on peut ici risquer une analogie quant à la forme de domination avec le rapport de l’esclave à son maître, et celui de l’ouvrier libre de vendre son travail à son patron. Il y a dépossession dans les deux cas, mais ce qu’il y a de nouveau avec l’ouvrier comme avec le soft power, c’est l’aspect libre que revêtent la domination et la dépossession. Alors que la domination coloniale était parfaitement apparente, ne se cachait pas, la domination impérialiste du soft power semble en quelque sorte naturelle, ne pas être imposée par un envahisseur étranger mais résulter naturellement des capacités scientifiques, technologiques, financières, commerciales d’oligopoles impérialistes, parmi lesquels d’ailleurs l’Etat de la nation dominée peut éventuellement avoir la liberté de vendre les ressources de son pays au plus offrant. Et puis, il n’y aurait qu’à imiter et développer partout ce merveilleux système capitaliste démocratique libre et droitdel’hommiste pour accéder au même degré de « civilisation » !

Il y a bien « développement inégal », « accaparement inégal » des richesses, « domination du marché mondial » par un petit nombre de « multinationales » soutenues par un petit nombre d’Etats qui usent pour cela de toute la gamme des moyens de domination dont ils disposent : puissance monétaire et financière, blocus économiques, interventions militaires, coups d’Etat téléguidés, etc. De sorte que les bourgeoisies des pays « dominés » (mais il y a toute une échelle dans l’étendue de la domination) n’ont pas d’autres choix pour exister en tant que telles que de collaborer avec les capitaux dominants en se faisant leurs auxiliaires locaux, leurs fonctionnaires dans un segment particulier de la chaîne de valorisation. Mais si la décolonisation n’a pas empêché que l’impérialisme continue de se renforcer, tout en se concentrant en deux ou trois superpuissances, si il y a bien développement inégal, et accroissement des inégalités, la forme de la domination impérialiste a changé, elle n’est plus coloniale mais essentiellement scientifique et financière.

Bien sûr soft power est un euphémisme puisque les impérialismes ne cessent de multiplier les coups d’Etat, les assassinats, les guerres aux quatre coins de la planète. Mais il s’agit de rivalités impérialistes se disputant des zones de domination économiques, pas de guerres coloniales. Il s’agit de pouvoir exercer son soft power librement, sans la concurrence d’un rival impérialiste, sans l’opposition de gouvernements nationalistes plus ou moins hostiles à une domination extérieure et à la libre circulation des capitaux. Cette liberté, cette démocratie formelle contrôlée étroitement, ces droits de l’homme brandis pour masquer les interventions criminelles, ne sont, selon la formule bien connue, que la liberté et les droits du renard libre dans le poulailler libre.

Le soft power remplace la domination coloniale par la mise en place et le soutien de gouvernements « amis », s’il le faut, en dernière extrémité, par des coups d’Etats et des guerres qui, souvent, manipulent des nationalismes comme nous le verrons ultérieurement. Mais toujours il y a utilisation de la propagande, de la désinformation à grande échelle, des mises en scènes et des manipulations ultra sophistiquées pour discréditer l’adversaire88, tout cela pouvant être amplifié massivement par les moyens de communication modernes, tous ou presque aux mains de magnats capitalistes. C’est l’utilisation d’intellectuels et d’artistes stipendiés, du cinéma, du sport, pour formater les consciences aux « valeurs » du capitalisme. C’est l’utilisation de multiples ONG financées par des magnats ou des Etats. Les méthodes des USA intervenant contre l’URSS pendant la guerre froide dans plus de soixante-dix pays « comprenaient le soutien financier aux candidats politiques et le truquage d’élections, le financement de magazines littéraires et la diffusion de propagande, les subventions à des armées privées parfois financées par le trafic de drogue, des coups d’Etat et des assassinats, des livraisons massives d’armes, de la formation policière et militaire, une surveillance à grande échelle, la subvention d’attentats terroristes clandestins attribués à des groupes de gauche pour les discréditer, la guerre chimique et biologique et le sabotage économique, en plus des interventions militaires conventionnelles et des bombardements. »89

IV.2.2. La lutte des USA pour l’hégémonie mondiale.

Il faut en effet ici rappeler comment les USA sont devenus la première superpuissance impérialiste après la deuxième guerre mondiale, faute de quoi il serait impossible d’analyser correctement un grand nombre de nationalismes propres à la troisième mondialisation.

Après la deuxième guerre mondiale les USA prennent la tête et les commandes de la troisième mondialisation, forts de leur formidable puissance militaire, économique, scientifique et technologique. Au moyen de multiples traités et accords, ils vassalisent littéralement l’Europe non soviétique, le Japon et l’ensemble du monde qu’ils appellent « libre ». Rappelons en particulier la Conférence de Bretton Woods de juillet 1944 qui réunit 44 pays et établit la suprématie du dollar90 qui devient la seule monnaie internationale, la seule dont le cours par rapport à l’or est fixe (Système du Gold Exchange Standard), ce qui permet aux USA de financer leur croissance par simple émission monétaire, tous les autres pays devant acheter ce dollar pour financer leurs échanges commerciaux (« le dollar est notre monnaie, c’est votre problème » avoue sans détour, en 1971, et sans doute en rigolant sous cape, John Connaly ministre des finances US). Ou encore en 1947 les accords du GATT91 (devenu OMC en 1995) qui instaurent un libre échange généralisé à la place des vieux protectionnismes des empires coloniaux, la création du FMI et de la Banque Mondiale et de sa filiale, la BIRD92 qui régentent le système financier du monde « libre » sous la houlette des USA. Par une extraordinaire extraterritorialité juridique, les USA s’arrogent le droit de sanctionner financièrement toute entreprise qui, utilisant nécessairement le dollar dans ses transactions internationales, n'obéirait pas à ses injonctions telles que, par exemple, de ne pas vendre tels produits à tels pays.

Pour ne parler que de l’Europe non soviétique, sa vassalisation débute par son occupation militaire et après que les bombardements aveugles des américains aient largement détruits ses infrastructures et beaucoup de ses villes. Ce qui obligeait ces pays à solliciter l’aide financière des USA pour leur reconstruction. Cette aide, notamment celle dite du plan Marshall de 1947 sous forme de prêts remboursables, était assortie de l’obligation d’acheter des produits américains, de s’ouvrir au libre-échange, d’accepter la présence de bases américaines US et, bien sûr, de lutter fermement contre le « communisme »93 sous la direction du Pentagone et de la CIA. Pour ce faire une organisation militaire spéciale anti-URSS, l’OTAN fût créée en 1949. C’est aussi dans cette optique que les américains ont poussé, dès 1947, au développement d’une organisation des Etats européens qui, progressivement, deviendra l’Union Européenne d’aujourd’hui. Union plutôt bancale, mais bien subordonnée à l’impérialisme américain94. C’est qu’à cette époque commençait ouvertement la « guerre froide » qui allait opposer les USA à l’URSS jusqu’en 1991.

Cependant l’impérialisme US, alors au sommet de sa puissance et de sa domination économique ne s’intéressait évidemment pas qu’à l’Europe et à l’URSS. L’exubérance de son capital ajoutée à la nécessité, inhérente à tout capital, de sans cesse poursuivre sa valorisation et accroître son accumulation, le poussait à l’expansion mondiale maximum. Il lui fallait un monde « libre », c’est-à-dire un monde où la masse inouïe des capitaux alors accumulés aux USA puisse se répandre librement, à leur guise. Deux obstacles se dressaient alors devant lui. D’abord l’URSS, « l’empire du Mal », voire du Malin (Satan) selon une propagande US à connotations religieuses. Lequel regroupait sous l’égide russe, rattachés plus ou moins étroitement, de nombreux pays, tant en Europe qu’en Asie (suite à la stratégie initiée par les bolcheviques au Congrès de Bakou qui a été rappelée ci-dessus). Et aussi, deuxième obstacle, des résistances nationalistes dans le « tiers monde » – dans lequel on inclura ici la Chine, bien que son système économique, social et politique la distingue des autres pays dits à l’époque du « tiers monde », parce que se voulant à égale distance des impérialismes US et russes.

Un temps les pays du tiers-monde ont tenté de se tenir à cette position médiane en essayant de former une sorte d’alliance. Des tentatives dans ce sens ont débouché sur la Conférence de Bandung en 1955, ou encore sur le projet d’une Conférence pour une grande alliance Tricontinentale, notamment poussé par le marocain Ben Barka, assassiné pour cela en 1955 à Paris. La Chine a aussi tenté, sans plus de succès, d’organiser cette « troisième force » en promouvant une théorie dite « des trois monde ». Ces échecs n’ont pas empêché des luttes nationales héroïques de faire obstacle aux volontés hégémoniques de l’impérialisme US, au Vietnam, à Cuba (échec du débarquement américain de la bais des Cochons en avril 1961), en Angola (échec des mercenaires de l’UNITA financés par les USA). Mais les tentatives menées par Che Guevara de créer « plusieurs Vietnam » échouèrent. Comme échouèrent les nombreuses tentatives de bourgeoisies et peuples du « tiers-monde » pour desserrer l’étreinte du capitalisme US sur leur pays en y installant des gouvernements nationalistes, proposant un capitalisme national, d’Etat, parfois teintés d’un « socialisme » plus ou moins vague. Les américains intervinrent systématiquement en finançant d’innombrables coups d’Etat et des mercenaires chargés d’éliminer par la force ces gouvernements et les forces populaires qui les soutenaient pour la seule raison qu’ils prétendaient nationaliser quelques secteurs de l’économie, voire avoir des relations avec l’URSS. Prétentions immédiatement taxées de « communistes » et valant à ce titre condamnation à mort pour tous ceux qui en étaient, ou étaient supposés en avoir été, les partisans. Coups d’Etat sanglants en Iran (1953) pour empêcher la nationalisation du pétrole, au Guatemala (1954) pour conserver à l’United Fruit Company la propriété des vastes plantations que lui contestait un gouvernement démocratiquement élu, suivi d’une longue guerre civile de 40 années dans laquelle furent massacrés par une soldatesque payée et armée par les USA plusieurs centaines de milliers de paysans, coup d’Etat encore et guerre civile en République Dominicaine (1965-1966), en Indonésie, en 1965, par le général putschiste Suharto avec le massacre qui s’en est suivi de 700.000 à 1,2 millions de personnes taxées de « communistes », coup d’Etat de Pinochet au Chili en 1973 suivi, là encore, de milliers d’assassinats. La liste est loin d’être exhaustive, à laquelle il faut ajouter le soutien financier et permanent de l’ethnocide du peuple palestinien par les sionistes.

Que l’impérialisme US ait toujours été très éloigné des valeurs démocratiques et droit-de-l’hommistes par lui claironnées comme justificatifs de ses multiples interventions extérieures n’est bien sûr pas un scoop. Le « soft power » affiché comme utilisation pacifique de la force n’est lui-même, en tant que guerre économique et médiatique, que la prémisse de la guerre militaire qui lui fait généralement suite quand les rivalités impérialistes s’accentuent, comme elles l’ont fait et le font toujours.

Il faut en revenir ici au principal rival et obstacle que rencontrèrent les USA après la deuxième guerre mondiale dans leur course à l’hégémonie au moyen de la création d’un capitalisme mondialisé sous la forme d’un monde « libre » (3ème mondialisation), c’est dire ouvert à la libre circulation des capitaux. Monde dont ils seraient, de par leur énorme et incontestable suprématie économique et militaire, l’organisateur, le législateur, le protecteur et, bien sûr, le grand bénéficiaire. Ce rival numéro 1 était alors l’URSS.

La rivalité USA-URSS ne concernait bien sûr pas que l’Europe, qu’ils s’étaient partagée par les accords de Yalta et de Potsdam en 1945. Toutes les luttes nationalistes par lesquelles les pays encore colonisés ou semi-colonisés voulaient conquérir leur indépendance nationale étaient aussi le théâtre de leur rivalité. L’URSS soutenait financièrement et militairement celles qui s’opposaient aux USA (en Chine, au Vietnam, à Cuba par exemple) ou à ses vassaux (la France en Algérie), et à l’inverse les USA soutenaient idem celles qui s’opposaient à l’URSS (dans ses satellites européens, en Afghanistan où d’ailleurs, ironie de l’histoire, les talibans qu’avaient créés les USA se sont retournés contre eux). Les prétextes de ces interventions étaient défense du communisme d’un côté, défense des droits de l’homme et de la démocratie de l’autre. Ce n’étaient effectivement que des prétextes, ni l’un ni les autres n’avaient de réalité.

Toutefois les USA et l’URSS ne s’affrontaient pas alors eux-mêmes directement militairement sur le terrain, mais par luttes nationalistes interposées. C’est que l’URSS était aussi une puissance nucléaire, et même encore une grande puissance militaire conventionnelle. Les USA ne pouvaient donc l’affronter que sur la périphérie de l’empire qu’elle avait formé elle aussi après-guerre, non seulement pour en empêcher l’extension, comme en Afghanistan, mais aussi pour le désintégrer de l’intérieur en stimulant et soutenant des nationalismes comme il vient d’être dit. C’est qu’en effet après la guerre l’URSS s’était étendue en un vaste empire. Ainsi le COMECON (ou CAEM, Conseil d’Assistance Economique Mutuelle) créé en 1949 regroupe 24 Etats95 (notamment en Europe de l’Est et en Asie) dont l’URSS, elle-même une fédération d’Etats. Le Pacte de Varsovie, miroir de l’OTAN, est créé en 1955.

C’est donc d’abord essentiellement par la guerre économique, la propagande, le soutien aux oppositions nationalistes, les sabotages96 et autres coups fourrés que les USA ont combattu l’URSS. Cette « guerre froide » a surtout obligé l’URSS à suivre la course aux armements menée par les américains (par exemple la très coûteuse « guerre des étoiles », un immense programme technologique anti-missiles lancé par le président Reagan en 1983). Une compétition dans l’élévation des dépenses militaires97 qui a beaucoup contribuée à ruiner un système économique soviétique déjà profondément rongé par une pléthorique et étouffante bureaucratie et toutes les contradictions qui sont celles d’un capitalisme étatisé. De sorte que de larges fractions des masses populaires des différentes nations devenues satellites de l’URSS après 1945, lassées d’un niveau de vie dérisoire, d’une bureaucratie étouffante, d’une police toute puissante et discrétionnaire, se sont lancées dans des révoltes où elles avaient alors à affronter l’armée russe, par exemple à Budapest en 1956, à Poznan en 1956, à Prague en 1968, ou des militaires soutenus par les russes (Pologne de 1970 à 1989). Interventions russes qui ne pouvaient qu’attiser une volonté d’indépendance nationale, par ailleurs fortement stimulée et soutenue, financièrement et médiatiquement, par les puissances de l’OTAN et l’église catholique, tandis que les scintillements de l’occident faisaient un excellent miroir aux alouettes.

Comme nous l’avons rappelé, les impérialismes capitalistes ont toujours utilisé les divers nationalismes pour se combattre. Ainsi, après la première guerre mondiale les revendications nationalistes des minorités allemandes en Tchécoslovaquie et en Pologne ont été excitées et utilisées par les nazis pour annexer les territoires correspondants au nom du droit des peuples à décider de leur sort. Dans les luttes nationales du 20ème siècle des peuples colonisés et semi-colonisés, sont toujours intervenus, ne serait-ce qu’indirectement, au moins deux impérialismes : celui du colonisateur et celui d’un ou de plusieurs de ses rivaux, qui, pour l’affaiblir, soutenaient ces luttes.

IV.2.3. Oppositions à l’hégémonisme US et exacerbation des rivalités impérialistes

Ces tactiques ont perduré après l’effondrement de l’URSS en 1991. Cette grande victoire des USA dans cette « guerre froide » de presque un demi-siècle a semblé leur assurer si sûrement et définitivement l’hégémonie mondiale sur une planète en voie d’être ainsi entièrement convertie en « monde libre », entièrement ouverte à la libre circulation des capitaux et des marchandises, donc à la suprématie militaire, financière et scientifique américaine, que beaucoup d’intellectuels médiatisés proclamaient arrivée « la fin de l’histoire »98, autrement dit pour eux le triomphe complet et définitif du MPC, l’indépassable et meilleur des mondes possibles !

Mais ils ont dû déchanter. Cette « fin de l’histoire » n’était pas encore arrivée. Et cela par le fait même que l’impérialisme US ne voulait d’une mondialisation qu’entièrement sous son hégémonie. Il ne voulait pas se contenter de la dislocation de l’ex empire constitué par l’URSS. Il lui fallait poursuivre leur lutte pour démanteler ce qui restait de l’URSS elle-même, affaiblir au maximum l’impérialisme russe au maximum. Pourtant les nouveaux dirigeants russes, l’alcoolique Eltsine puis Poutine, souhaitaient que la Russie, abandonnant ses derniers oripeaux de capitalisme étatique, touve sa place dans la troisième mondialisation libérale. Mais une place « honorable », conforme à son statut de grande puissance historique. Et pour cela ils avaient montré patte blanche. Dès 1991 Gorbatchev, l’ultime fossoyeur de l’empire construit par Staline, avait aimablement collaboré à son démantèlement en retirant sans combattre l’armée russe de l’Europe de l’Est et en dissolvant le Comecon et le Pacte de Varsovie, cela sans aucune contrepartie de la part de l’OTAN. Puis son successeur, l’alcoolique Eltsine accueille à bras ouverts les Chicago Boys, des économistes américains ultra-libéraux, pour les charger de convertir le capitalisme d’Etat russe en capitalisme libéral pour le plus grand, l’énorme profit d’une poignée « d’oligarques ». Puis en 2012 la Russie adhère aussi dans ce but à l’OMC99 (comme la Chine l’avait déjà fait en 2001100), s’ouvrant ainsi davantage à la mondialisation « libérale » et aux investisseurs étrangers.

Mais tous ces gages de bonne volonté libérale ne suffisaient pas à l’impérialisme américain. Il ne voulait pas d’une mondialisation multipolaire, mais unipolaire : un seul dirigeant hégémonique, les USA, et tous les autres derrières. Donc il lui fallait continuer à réduire toujours davantage la zone d’influence de l’impérialisme russe. Il lui fallait continuer la guerre froide. Ainsi les pays européens qui avaient rompu avec la domination russe étaient rapidement intégrés à l’OTAN, une alliance militaire ouvertement antirusse. Et ceux qui n’avaient encore totalement rompu, comme en Europe l’Ukraine et la Biélorussie, faisaient l’objet des habituelles manœuvres, manipulations, complots pour y mettre au pouvoir des ultras nationalistes antirusses.

Même la Yougoslavie, qui était pourtant un Etat neutre, « non aligné » a été attaquée par l’OTAN, afin de s’aligner en entrant de force dans l’orbite européenne, celle de l’UE, elle-même sous hégémonie US. Là encore les forces otanesques, notamment allemandes et américaines, ont poussé, financé, armé les fractions les plus ultra nationalistes de la Croatie, de la Slovénie, de la Bosnie-Herzégovine, du Kossovo afin qu’elles scissionnent de la Yougoslavie non alignée, alors défendue principalement par la Serbie, et s’alignent servilement sur le couple USA-UE101. Ce qui est advenu après une longue guerre au cours de laquelle, l’OTAN, qui d’abord la dirigeait en sous-main, est allée, contrairement à ses statuts officiels d’organisme purement défensif, jusqu’à bombarder pendant 78 jours, en 1999, toutes sortes d’objectifs civils serbes. De sorte que la petite Serbie dût capituler, et que la Yougoslavie fût pulvérisée façon puzzle en mini Etats (diviser pour régner) vites intégrés à l’OTAN, puis, petit à petit, à l’UE. Les peuples de l’ex Yougoslavie n’y ont gagné, eux, que des centaines de milliers de morts et déportés, des divisions et des haines qui mettront longtemps à se résorber.

Pourtant cette entreprise des USA pour une totale hégémonie mondiale a été critiquée même par de hauts responsables de l’impérialisme US qui y voyaient bien le danger d’une sorte d’hubris. Ainsi en témoigne un membre de la nomenklatura du capitalisme libéral : « Contrairement à ce que souhaitait Henry Kissinger, les Etats Unis et l’Union Européenne ont été incapables de donner une place à la Russie dans un nouvel ordre européen qu’il aurait fallu construire entre 1991 et 2021. »102 Mais ces « sages » n’ont pas été écoutés, car l’hubris est inhérente à l’impérialisme. De sorte que la lutte constante des USA pour affaiblir la Russie a fini par pousser cet impérialisme pourtant déjà bien affaibli, mais justement parce qu’il l’était et ne voulait pas tolérer de l’être plus, à passer de la guerre froide à la guerre « chaude » pour tenter d’empêcher l’Ukraine d’entrer à son tour dans le camp US et de l’OTAN (d’ailleurs après l’Ukraine des manœuvres otanesques avaient déjà commencé en Biélorussie). Le peuple ukrainien à son tour, après ceux de Yougoslavie, paye ainsi très chèrement le fait de s’être laissé entraîner par sa fraction ultranationaliste103 dans une guerre dont il est non seulement la première victime, mais dont aussi il n’a rien à espérer, que des malheurs et des ruines quels qu’en soient les vainqueurs. Car dans cette guerre tous, et à commencer par les ultranationalistes qui s’en font les hérauts, ne sont que les pions d’un « jeu » qui les dépasse, celui de la rivalité de deux impérialismes.

C’est là une leçon que nous aurons à retenir pour décider de nos comportements face aux nationalismes contemporains (voir plus loin). Une leçon pour juger de ce type de nationalisme que représente Mr. Zelinsky. Une leçon pour comprendre que dans ce genre de conflit entre impérialismes dont, entre autres pays, l’Ukraine est l’objet, il n’y a pas, contrairement à ce qu’affirment bruyamment les propagandistes stipendiés de chacun des deux camps impérialistes, d’agresseurs ou d’agressés, mais deux rivaux sur « le ring » qui se battent pour être champion du monde. Peu importe qui a donné le premier coup de poing, ils sont là pour se battre. Que l’un soit plus fort que l’autre ne change rien à l’affaire. Qui a commencé ? C’est, comme dans le cas de l’œuf et la poule, le résultat d’une longue histoire que nous avons brièvement résumée ci-dessus en ce qui concerne la rivalité USA-URSS (aujourd’hui Russie), une vieille histoire de rivalités impérialistes.

Sur ce sujet, et face aux vociférations envahissantes des porte-paroles otanesques qui innondent 24 heures sur 24 les ondes et les journaux, citons encore une fois le fin stratège Lénine : « Comment découvrir « l’essence réelle » d’une guerre, comment la définir ? La guerre est la continuation de la politique. Il faut étudier la politique avant la guerre. Si la politique était impérialiste […..] la guerre qui en découle est une guerre impérialiste [……..] se contenter de dire que « l’ennemi attaque », que « l’ennemi a envahi mon pays », sans se demander dans quel but on fait la guerre….. »104, cela ne dit rien des raisons de la guerre, des buts, poursuivis de longue date, par divers moyens, des belligérants. Bref dire que c’est le pays X ou le pays Y qui a envoyé le premier des soldats sur le territoire de l’autre105, c’est en rester à un épisode du conflit, nullement le comprendre. C’est un simple argument de propagande d’un des belligérants pour prétendre qu’il n’est pour rien dans la guerre, que c’est l’autre qui a commencé. Argument de bagarre de cours d’école !

Parfaitement juste, cher Lénine. Il ne peut y avoir aucun jugement correct sur une guerre sans un rappel des rivalités et luttes économiques et politiques qui l’ont précédée et préparée. Ainsi clamer aujourd’hui comme le font tous les médias aux mains de la bourgeoisie, à propos de la guerre en Ukraine, que l’agresseur c’est la Russie et seulement la Russie, n’est que simple procédé, bien éculé mais efficace il est vrai, de propagande, qui omet tout du passé. Les agresseurs sont trois : l’OTAN, la Russie, les ultra nationalistes ukrainiens instrumentalisés par l’OTAN.

Que l’histoire de ces rivalités et luttes impérialistes pour l’hégémonie mondiale n’ait pas été terminée par la victoire US sur l’URSS de 1991, on le constate aisément puisque les guerres menées par les vainqueurs de cette bataille, les américains et leurs vassaux de l’OTAN, n’ont pas cessées après. Pour mémoire, première guerre contre l’Irak pour le pétrole en 1991, guerre en Somalie en 1992-93, en Yougoslavie de 1994 à 1999, en Afghanistan de fin 2001 à 2022, deuxième guerre d’Irak en 2003, et guerre en Ukraine aujourd’hui. Rien que les deux derniers conflits précédant l’Ukraine ont coûté 2.000 milliards de dollars aux USA106, sans compter les ravages humains et matériels qu’ils ont causés aux pays envahis. La liste des interventions militaires indirectes est encore beaucoup plus longue.

Le cruel et barbare cynisme de l’impérialisme US, auto proclamé champion du Bien, a parfois été avoué, comme lorsque Madame Albright, ministre des affaires étrangères US, affirma dans une interview qu’exterminer 500.000 enfants irakiens ça «valait la peine» (sous-entendu : pour faire main basse sur le pétrole). Son conseiller Thomas Friedman était aussi explicite en affirmant dans le New York Times Magazine (28.03.99), sous le titre « Ce dont le monde a besoin aujourd’hui » : « pour que la mondialisation fonctionne, les USA ne doivent pas hésiter à agir comme la superpuissance toute puissante qu’elle est. […..] La main invisible du marché ne fonctionnera jamais sans un poing invisible. Mac Donald’s ne peut se répandre dans le monde sans Mac Donald Douglas, le concepteur du F15. Et le poing invisible qui garantit l’ouverture du monde pour les technologies de la Silicon Valley s’appelle l’armée, la force aérienne, la force navale et le corps des marines des Etats Unis. » Il arrive, quoique rarement, aux dirigeants américains d’être francs tellement ils sont sûrs d’être Bons !

Qu’un brave social-démocrate tente d’agir en respectant ces valeurs du monde « libre » que seraient la démocratie électorale et les droits de l’Homme, et il est promptement éliminé. Allende au Chili en est le symbole mémorable. « On ne saurait laisser un peuple inculte faire son propre malheur en votant pour un bourgeois nationaliste » avait alors précisé Kissinger, autre ministre américain célèbre pour sa ténacité à avoir voulu apporter le bonheur au peuple vietnamien à l’aide des B 52, de l’agent orange et du napalm.

Depuis longtemps le but de toutes les guerres est économique. Une caractéristique des guerres impérialistes modernes est de prétendre les faire pour des motifs démocratiques, humanistes, droit-de-l’hommistes, et aussi, pour en revenir à notre sujet, de droit des nations à disposer d’elles-mêmes. Par exemple, déjà en 1865 la victoire aux USA du Nord sur le Sud était, beaucoup plus que l’abolition de l’esclavage qui en fût le prétexte, celle du capitalisme industriel du Nord, alors protectionniste face à la puissance anglaise, contre le libre échange qui convenait aux planteurs de coton du Sud comme aux industriels cotonniers de Manchester. En s’engageant dans la deuxième guerre mondiale les USA luttaient bien plus contre des rivaux impérialistes allemands et japonais que pour combattre des dictatures qu’ils ont soutenus et soutiennent toujours partout dans le monde. En Irak ils sont tombés dans le pire ridicule en essayant de faire croire qu’ils luttaient pour détruire des « armes de destruction massives » que personne n’a jamais trouvées. En Ukraine aujourd’hui c’est l’affaiblissement de l’Europe et la défaite de l’impérialisme russe qui sont leurs buts sous couvert de soutenir le droit à l’indépendance du peuple ukrainien (droit dont ils n’ont rien à faire quand il s’agit, par exemple, des palestiniens). Partout cet impérialisme dominant intervient aussi au nom d’une « communauté internationale » qui n’est que le nom donné par le groupe de leurs nombreux vassaux.

« La première victime de la guerre, c’est la vérité », a reconnu Rudyard Kipling, pourtant grand défenseur de l’impérialisme anglais.

Néanmoins toutes ces guerres montrent que la mondialisation sous hégémonie US et otanesque se heurte à de nombreuses résistances. Pas seulement de ses rivaux impérialistes, Russie et, surtout, Chine, mais aussi d’autres nations plus modestes, qui tentent de s’y opposer parce qu’elles estiment ne pas y trouver leur compte, être plus ou moins bafouées, mal traitées. Le problème, et nous y reviendrons, est que les « grands » impérialismes se servent de ces nationalismes pour lutter contre leurs rivaux, et alors se les subordonnent. Il faut constater aussi que cette tentative de mondialisation « libérale » unifiée sous égide américaine se désagrège aussi par le bas en multipliant les Etats faillis (collapse states) tels par exemple la Libye, le Liban, le Centreafrique, l’Irak, Ceylan, Haïti, la Somali, le Soudan, le Mali et plusieurs autres Etats subsahariens, qui ne sont plus que des pétaudières où ne règnent que luttes de clans et de tribus, désordres, bandes armées mercenaires vendues au plus offrant, maffias, de telle sorte que l’exploitation rationnelle de leurs ressources en est rendue difficile et qu’ils ne peuvent guère prendre une place utile dans les chaînes mondiales de la valorisation du capital, mais y sont pour lui comme des furoncles désagréables.

La grande crise du capitalisme sénile contemporain107 entraîne évidemment l’accentuation de tous les antagonismes propres à ce mode de production, et, notamment les rivalités entre les grands impérialismes dominants, USA (suivis de leurs vassaux) contre la Chine en premier lieu, et contre la Russie aussi, tandis que quelques autres pays tentent de s’en tenir à l’écart, à plus ou moins égale distance pour tirer quelques marrons du feu. Il n’est pas étonnant dans ces conditions de crise aigüe que les dépenses militaires s’accroissent. Mais, en ce domaine aussi, ce sont les américains qui, de loin, font la course en tête. Depuis longtemps leurs dépenses militaires représentent à elles seules aux environs de 40% des dépenses militaires mondiales108. Ils entretiennent quelques 800 bases militaires dans le monde, disposent du plus vaste et puissant arsenal militaire de la planète, leurs forces armées spéciales agissent dans plus de 75 pays109.

IV.2.4 Sciences, technologies et hégémonie.

Cependant, face à des puissances atomiques comme la Chine et la Russie, les USA ne peuvent guère entrer en guerre directement comme ils l’ont fait contre l’Irak, la Serbie, etc. Ils les affrontent donc indirectement, par nationalismes interposés, comme en Ukraine ou à Taïwan. Et ils les affrontent surtout par une guerre économique de plus en plus intense qui vise à étouffer leur développement en les empêchant d’atteindre le niveau scientifique et technologique qui décide de la puissance du capital de qui est le maître du monde.

La guerre a toujours existé comme prolongement de rivalités économiques. D’abord la richesse passait essentiellement par des acquisitions territoriales. Avec le capitalisme il s’agit de rivalités dans l’appropriation des moyens de la valorisation et de l’accumulation du capital, c’est-à-dire les divers moyens de production et l’argent. C’est ce qui décide de qui triomphe des autres, les met à terre ou les absorbe, ce qui décide du vainqueur dans ce mode de production. Or ce qui est devenu de plus en plus important dans ces rivalités inhérentes au MPC, c’est le rôle de plus en plus déterminant qu’y ont pris les sciences et les technologies, aussi bien dans la guerre économique que dans la guerre militaire. Tant et si bien que la guerre économique – qui, soit dit en passant, est bien une guerre, faisant aussi des dizaines de millions de morts110 – consiste aujourd’hui moins à occuper, coloniser, des territoires et leurs ressources qu’à s’approprier les sciences, les technologies et les finances qui permettent à la fois de dominer « pacifiquement » leur mise en valeur, le marché mondial, et par là de s’approprier les richesses mondiales, tout en s’assurant du même coup l’hégémonie militaire. Car celle-ci reste nécessaire puisque cette guerre économique moderne finit toujours, comme toutes les précédentes, par engendrer des guerres militaires entre des capitaux qui rivalisent pour s’assurer la direction et le contrôle de tous les moyens de la valorisation du capital, donc celle et celui de l’ensemble des chaînes de valorisation qui structurent le capitalisme contemporain. Ce qui passe par la mise en place de gouvernements « amis », acceptant d’insérer leur pays dans le jeu de la troisième mondialisation, dont les USA et ses rivaux se disputent l’hégémonie, et pour cela soutiennent par divers moyens (propagande, corruption, coups d’Etat etc.) la mise en place de gouvernements qui soient leurs « amis ». D’où la monstrueuse croissance des dépenses militaires contemporaines, puisque chacun doit non seulement rivaliser dans des guerres locales, comme en Ukraine, mais aussi dissuader l’autre de l’attaquer directement (course aux armements).

Le rôle des sciences et technologies apparait bien dans toute son importance contemporaine si on considère la rivalité impérialiste principale aujourd’hui, celle qui oppose les USA à la Chine. Les USA ont en effet déclaré « une guerre économique totale contre la Chine »111. Ils ont bloqué l’accès de la Chine aux semi-conducteurs et puces de hautes technologies qui sont nécessaires à de nombreux produits qui déterminent la puissance industrielle et militaire moderne (super-ordinateurs, robots, matériels électroniques, armes etc.). Ils ont exigé, et obtenu, non seulement de sociétés US mais aussi de leurs vassaux de ne pas vendre leurs produits de pointe à la Chine. Cela concerne, par exemple TSMC à Taïwan, qui produit 60% des puces dans le monde, ou encore l’autre grand producteur Samsung en Corée. De même en Hollande la société ASML, le principal producteur mondial de machines à fabriquer des puces, notamment les machines à lithographie les plus sophistiquées (celles dites à « extreme ultravioloet lithography ») a dû renoncer à en vendre à la Chine. A l’inverse, les USA ont bloqué des exportations de matériel chinois, comme par exemple les produits téléphoniques de la société Huawei qui étaient en train de conquérir le marché mondial, et qui a aussi été privée d’acheter les puces nécessaires à ses produits, afin de l’étouffer financièrement. Le milliardaire d’ultra-droite et libertarien Peter Thiel, financier important et influent du parti républicain et de Trump, dirigeant de la firme US Palantir, financée en partie par la CIA via son fond In-Q-Tel, et qui produit, entre autres, des logiciels d’espionnage de pointe a lui aussi déclaré : « Nous sommes de facto déjà en guerre avec la Chine et la Russie »112.

Il faut aussi ajouter que l’impérialisme US a imposé à la Russie des sanctions économiques à l’encontre de la Russie, auxquelles se sont soumis ses « amis » otanesques européens, bien qu’elles fussent aussi des sanctions à leur encontre, cela tout en leur vendant cinq fois plus cher que chez eux leur gaz de schiste pourri. Ce faisant il faisait d’une pierre trois coups en affaiblissant un rival et des concurrents, et en stimulant leur propre économie. Cerise sur le gâteau américain, l’érection d’un puissant barrage protectionniste, l’IRA (Inflation Reduction Act) auquel les capitalistes européens sont incapables de répondre. Une telle vassalité est remarquable ! Protégez-moi de mes (soi-disant) amis, mes ennemis je m’en charge, devraient dire les capitalistes européens au lieu d’avaler piteusement couleuvres sur couleuvres !

Mais arrêtons là ce bref détour rappelant les principales caractéristiques concrètes de la troisième mondialisation et du système géopolitique qui en est issu. Il suffit pour fixer le cadre général dans lequel se développent, entres autres phénomènes subséquents, les divers nationalismes contemporains en réaction à la profonde crise du MPC arrivé à son stade sénile. Nationalismes pro impérialistes, nationalismes anti-impérialistes des peuples dominés par les impérialismes, nationalismes « populistes » anti-mondialisation et, souvent, à tendance fascisante dans les pays développés, il en est en effet de toutes sortes. Les caractériser et proposer à leur égard un comportement adéquat à la nécessité de sortir du capitalisme sénile, ses guerres, ses ravages humains et écologiques, ce qui ne peut se faire que par son abolition, par un processus révolutionnaire communiste, est l’objet de deux derniers chapitres.

CHAPITRE V. LE MPC SENILE ET LES NATIONALISMES CONTEMPORAINS.

V.1. Divers nationalismes.

En 1848 Marx et Engels donnaient dans le Manifeste du Parti communiste un tableau prémonitoire de la mondialisation du capitalisme : « Par l’exploitation du marché mondial, la bourgeoisie donne un caractère cosmopolite à la production et à la consommation de tous les pays. Au grand désespoir des réactionnaires, elle a enlevé à l’industrie sa base nationale [………]. A la place de l’ancien isolement des provinces et des nations se suffisant à elles-mêmes se développent des relations universelles, une interdépendance universelle des nations. Et ce qui est vrai de la production matérielle ne l’est pas moins des productions de l’esprit [……..]. L’étroitesse et l’exclusivisme nationaux deviennent de jour plus impossible ; ….. ».

Comme nous l’avons vu, la situation mondiale est telle que Marx et Engels sont alors, en 1848, d’une part surtout focalisés sur l’Europe et, d’autre part, n’imaginent pas que cette « interdépendance universelle des nations » se développera comme colonialisme, mondialisation impérialiste du capitalisme, monstrueuses oppressions et inégalités. Ce n’est que plus tard, à propos de l’Irlande qu’ils saisiront l’importance politique des luttes nationalistes dans les pays colonisés pour le succès des révolutions communistes dans les pays de capitalisme développé. Et c’est Lénine qui élargit et développa dans toutes ses caractéristiques concrètes la stratégie du « détour irlandais » à l’époque de la mondialisation coloniale.

Le philosophe Henri Lefebvre, membre réputé critique du PCF, introduisait bien en 1937 le mot « politique » dans son ouvrage sur le nationalisme, mais de façon générale et abstraite car ignorant les différents types de nationalismes : « La nation est aujourd’hui dépassée économiquement, puisqu’il s’est formé un marché mondial et que toute nation est un fragment d’une économie plus vaste dont elle ne peut se détacher. Elle est aussi dépassée politiquement. La politique est mondiale. L’interdépendance des éléments est devenue telle que les grands problèmes de la paix et de la guerre se posent nécessairement en termes mondiaux. On apprend tous les jours à penser internationalement, c’est-à-dire à penser ses intérêts en fonction de la réalité mondiale. La distinction entre « politique intérieure » et « politique extérieure » disparaît : tout acte de politique intérieure est un acte de politique extérieure, et réciproquement. L’internationalisme est donc devenu une exigence pratique. »113

« Dépassée politiquement la nation » en 1937 ? Certainement pas dans les colonies ! « Un fragment d’une économie plus vaste dont elle ne peut se détacher » la nation ? Certes oui, mais dans les plus grandes inégalités, les plus accentués rapports de domination entre tous les différents « fragments » colonisés ou colonisateurs !

Paraphrasons l’aphorisme du généticien russe Theodosius Dobzhansky, « rien n’a de sens en biologie si ce n’est à la lumière de l’évolution » en affirmant : rien n’a de sens en matière de nationalismes qu’à la lumière de l’évolution du MPC. Tout particulièrement de l’évolution des divisions mondiales relatives à la possession des moyens de la production de plus-value et de la richesse. Aujourd’hui on peut affirmer qu’à l’époque de la troisième et ultime mondialisation du capitalisme, « l’internationalisme est devenu une exigence pratique » encore bien davantage qu’en 1937. Et pourtant les nationalismes se déchaînent partout à qui mieux mieux. C’est donc qu’on « n’apprend pas tous les jours à penser internationalement ». Qu’il y a de très sérieux obstacles à cet apprentissage. Qu’il faut les identifier, et les lever.

Le MPC n’est que paradoxes. Il est fait de contradictions et d’antagonismes. Il ne jure que par la propriété privée, mais en a privé l’immense majorité en la dépossédant des moyens et des conditions de leurs vies. Il a développé au plus haut point les sciences et les technologies, mais produit en même temps, massivement et partout, ruines, misères et désastres écologiques. Il fonde son existence sur le travail productif de plus-value, mais, finalement aujourd’hui, ne cesse d’en réduire la quantité (en même temps qu’il en dégrade la qualité). Il prêche l’unité nationale, mais accentue toujours les antagonismes de classe. Et, pour en revenir à notre sujet, il crée toutes les conditions et, plus encore, la nécessité de l’internationalisme, tout en exacerbant les nationalismes et les rivalités entre nations. Tout cela apparait simplement paradoxal, des dysfonctionnements pouvant être corrigés par la raison, le pacifisme, les lois, la morale, la démocratie, l’Etat « socialiste » etc. Mais non, car tout cela est absolument inhérent aux rapports sociaux de possession/dépossession qui sont le fondement même et l’existence du capital.

Nous avons vu que la troisième mondialisation contemporaine est basée sur une segmentation de nations politiquement indépendantes, mais économiquement interdépendantes, ceci au sein de chaînes de valorisation (dont sont déjà exclus des « Etats faillis ») extrêmement hiérarchisées. En haut une petite poignée de nations qui concentrent dans quelques ultra puissants oligopoles soutenus par leurs Etats (notamment par leur puissance militaire), voir fusionnés avec eux, l’appropriation des conditions scientifiques, financières et commerciales des procès de valorisation, de sorte qu’ils captent l’essentiel de la plus-value qu’ils produisent . Au milieu sont les pays qui assurent les tâches industrielles que leur délèguent ceux du haut. Et en bas les pays les plus appauvris en moyens de propriété servent de sources de matières premières et de main d’œuvre corvéable à merci.

Il résulte de cette hiérarchie dans la production et dans l’appropriation des richesses, dans les conditions de vie en général (travail, santé, éducation, etc.) des nationalismes aux motivations et aux justifications différentes.

Il y a des nationalismes « d’en haut », c’est-à-dire des nationalismes développés par les bourgeoisies dans leurs rivalités pour élargir leurs zones de domination, d’extraction de plus-values. Marx écrivait en 1845 : « Pris individuellement, le bourgeois lutte contre les autres, mais en tant que classe les bourgeois ont un intérêt commun, et cette solidarité, que l’on voit se tourner au-dedans contre le prolétariat, se tourne au dehors contre les bourgeois des autres nations. C’est ce que le bourgeois appelle sa nationalité. »114 Il arrive aussi aux prolétaires de se donner ce type de nationalité quand, dans le rapport salarial, il a tendance « à voir sa seule chance de salut dans l’enrichissement de son maître »115. Phénomène qui, en particulier, caractérise « l’aristocratie ouvrière » (et la petite bourgeoisie salariée) dont nous avons déjà parlé, et qui soude une partie du prolétariat des pays développés au nationalisme impérialiste.

Ces nationalismes « d’en haut », ou nationalismes impérialistes, sont particulièrement agressifs, usant de tous les moyens du « soft power » et de leur puissance militaire. En général leurs interventions militaires ne sont pas pour occuper et gérer directement un territoire comme une colonie116, mais d’y installer des gouvernements « amis », qui seront particulièrement ouverts aux produits et capitaux de l’impérialisme dominant117, notamment dans le domaine des matières premières stratégiques comme les hydrocarbures et les minerais dont dépendent tous les procès industriels, mais aussi dans les domaines industriels et agricoles. Quand la guerre économique entre impérialismes débouche aujourd’hui sur une guerre, comme en Ukraine, c’est parce que l’un d’entre eux est en situation de faiblesse dans leur guerre économique, en l’occurrence la Russie, et, perdant le contrôle de territoires qui étaient dans sa zone de domination, est poussé, à partir d’un certain moment, à ce dernier recours. Situation qui peut, soit aboutir à la retraite de l’un des deux contraint de céder du terrain, soit dégénérer en guerre nucléaire.

Tous les principaux pays impérialistes sont en rivalité pour avoir la meilleure place possible dans la mondialisation. Mais en réalité il n’y en a que deux qui peuvent rivaliser dans ce domaine : les USA, toujours la première puissance mondiale, et la Chine, encore derrière. La Russie tente de suivre, mais son intervention militaire en Ukraine est, comme on vient de le dire, un signe de faiblesse. Quant aux autres, Japon, Allemagne, France, Angleterre, ce ne sont que des impérialismes de second rang qui, selon ce rang et en tant que vassaux des USA, conservent quelques fiefs et une place encore lucrative dans l’appropriation de la plus-value mondialisée.

La crise de sénilité du capitalisme contemporain exacerbe évidemment les rivalités entre les grandes puissances impérialistes. Ce qui exacerbe du même coup les nationalismes impérialistes. A l’instar des USA chacun clame vouloir être « great again ». La guerre économique fait rage et s’approche partout de la guerre militaire, ce qui au fond, n’est que l’histoire de l’impérialisme lequel a toujours été synonyme de guerre. Le nationalisme impérialiste est le moyen d’y entrainer les masses populaires qui, comme rappelé ci-dessus, sont souvent tentées de lier leur destin à celui de leurs maîtres, plus généralement du capital dont dépend leur salaire, oubliant qu’au contraire c’est le capital qui dépend de leur travail et de leur soumission à ses intérêts impérialistes. Les individus des couches populaires qui soutiennent les guerres impérialistes en brandissant le drapeau du nationalisme, se font des patriotes qui ne sont que les dupes plus ou moins consentantes d’une bourgeoisie qui, elle, ne défend la nation qu’en tant que cela lui semble défendre ses intérêts de classe privilégiée du capitalisme. Mais quand elle estime que l’Etat qui gère la nation est une menace pour les dits intérêts, alors elle jette patriotisme et nationalisme aux orties, comme Thiers et les Versaillais pactisant avec les envahisseurs prussiens en 1871 contre la Commune de Paris, ou comme la grande majorité de la bourgeoisie française qui avait préféré Hitler au Front Populaire, et Pétain et la collaboration à la Résistance, avant de se retrouver graciée, et à nouveau nationaliste, grâce à de Gaulle et au PCF à la Libération, puis aujourd’hui vassale des américains et otanesque.

Mais il y a aussi des nationalismes « d’en bas », des nationalismes portés par des couches populaires chez qui s’élèvent des oppositions à la mondialisation qu’elles rendent responsable de leurs malheurs. Ils sont de deux sortes suivant qu’il s’agit de pays impérialistes ou de pays dominés (sachant qu’évidemment il n’y a pas de frontière nette délimitant précisément ces deux catégories générales).

Considérons d’abord les pays dits dominés, c’est-à-dire ceux dont la place dans les chaînes de valorisation est médiocre, et donc dont l’économie dépend de capitaux et de capitalistes extérieurs qui les déplacent aisément au gré des avantages qu’ils y trouvent en terme de rentabilité, notamment en ce qui concerne le bas coût et la « docilité » de la main d’œuvre, ainsi qu’en ce qui concerne la liberté d’y polluer et d’y détruire la nature. Il se développe dans ces populations sévèrement paupérisées un nationalisme qui se fonde sur le fait qu’elles en attribuent la cause à la domination de ces capitaux et capitalistes étrangers. C’est évidemment tout à fait exact. Mais, en souvenir du passé, comme en prolongement des anciennes luttes anticoloniales (ces pays ayant en général été colonisés) leur protestation prend la forme de l’ancien nationalisme anticolonial, comme s’il s’agissait toujours de bouter hors du pays un envahisseur. Ce type de nationalisme anticolonial, alors même qu’il n’y a plus de pouvoir colonial, est cultivé et abondamment utilisé par les bourgeoisies qui détiennent le pouvoir politique, le pouvoir d’Etat dans ces pays. Elles font tout pour attribuer à un soi-disant « néocolonialisme » le paupérisme dans lequel sont plongés les peuples des pays qu’elles dirigent, le plus souvent d’une main de fer, de façon despotique. Elles font tout pour masquer ainsi leurs propres responsabilités dans cette situation, et, bien sûr, leur propre enrichissement. Car leurs propres responsabilités sont indéniables. Ce sont elles qui insèrent leur pays dans les chaînes de valorisation mondialisées. Ce sont elles qui négocient avec les grandes multinationales capitalistes et leurs gouvernements les contrats par lesquels elles leur permettent de piller sans vergogne les ressources nationales, souvent des matières premières qui ne sont même pas valorisées sur place. Ce sont elles qui empochent, comme prix de cette collaboration, une partie de la plus-value produite par ce pillage. Si donc elles accusent les anciennes puissances coloniales d’être responsables de la paupérisation de leur pays, elles n’en négocient pas moins avec les puissances impérialistes et leurs oligopoles la mise en coupe réglée des richesses nationales, matérielles et humaines, elles n’en acceptent pas moins la nouvelle forme des dominations impérialistes de la troisième mondialisation.

Observons sur ce point que, dans ces nombreux pays en manque de capitaux nationaux ainsi que de compétences industrielles nationales, donc sans entreprises capitalistes nationales, seule ou presque la mainmise sur l’Etat permet de s’enrichir en captant cette part de plus-value. Il en résulte que ce sont souvent des putschistes militaires qui y gouvernent. Et quand ce sont des civils, les militaires ne sont pas loin puisqu’il s’agit en général de dictateurs et autres présidents à vie qui, avec leurs entourages et clientèles s’attachent à conserver le pouvoir contre les autres factions qui veulent leur place. Situation qui engendre élections truquées, répression systématique des opposants, et de nombreux coups d’Etat, soutenus par tel ou tel impérialisme qui veut mettre au pouvoir des « amis ». C’est ainsi qu’au Mali118, entre autres exemples, Wagner remplace Barkhane.

Mais un nationalisme « d’en bas » existe aussi dans les pays développés, même les plus prospères. Un nationalisme populaire, souvent péjorativement qualifié par les élites bourgeoises dominantes de « populisme » dans la mesure justement où il s’en prend à ces élites comme étant responsables de la paupérisation du peuple dans ses différentes composantes, prolétaires, petite bourgeoisie salariée, commerciale et artisanale, petits et moyens agriculteurs, etc.

Les dits populistes ignorent que la cause réelle de leurs malheurs est le MPC, est dans la crise où il est définitivement englué. Ils constatent le fossé qui s’agrandit entre l’élite dirigeante de plus en plus riche et la masse du peuple, de plus en plus appauvri, qui constitue le corps de la nation, dont la prospérité est de la responsabilité de l’Etat, donc de cette élite qui le gère. Ils constatent que cette élite a engagé le pays dans la troisième mondialisation, et ils y voient un choix délibéré alors que c’était une obligation qui lui était dictée par l’existence même du capital, son mouvement automate de valorisation et d’accumulation. Ils s’en prennent donc à cette troisième mondialisation – alors qu’ils étaient favorables le plus souvent à la deuxième, la coloniale – qu’ils considèrent comme antinationale pour avoir désindustrialisé le pays, amené la domination d’oligopoles mondialisés qui ont inséré le travail dans la concurrence mondiale, ouvert davantage les frontières aux produits étrangers ainsi qu’à l’immigration, poussé à l’usage d’une machinerie de plus en plus automatique qui a détruit non seulement des emplois prolétaires, mais aussi nombre d’emplois propres aux couches moyennes, et qui a mis l’économie nationale aux mains d’une « finance » mondiale, parasitaire, anonyme, nomade, apatride, qui échappe à l’autorité de l’Etat et n’a cure des frontières, des nations et des peuples. Bref ils estiment que cette élite dirigeante, « l’establishment », a mis volontairement l’Etat au service de ce capital mondialisé au lieu de servir la nation et son peuple (comme on l’a dit, ce sont deux mots pour la même chose). Alors ils lui opposent le nationalisme, le « produire français », une industrie (un capital) français, des travailleurs français, etc. Mais en même temps ils ne voudraient surtout pas occuper les emplois qu’occupent les immigrés, ni renoncer aux bas prix des marchandises produites par de lointains prolétaires exploités au maximum ! Ils s’imaginent que l’Etat pourrait, s’il était gouverné par d’authentiques nationalistes, développer un capitalisme national, que le capital soit nationalisé (étatisé) ou pas, au service du peuple119. Ces illusions sur lesquelles se fondent les nationalismes « populistes » sont de celles qui, s’exacerbant, ont poussé aux fascismes dans les années 30, et y poussent toujours aujourd’hui. Il faut donc maintenant en reparler.

Mais observons auparavant que ces deux formes de nationalismes qui se développent dans les pays impérialistes et qui viennent d’être exposées ci-dessus, l’un s’exprimant comme antimondialiste, l’autre comme compétiteur pour une meilleure place dans la mondialisation, ont pour point commun cette même idée que la prospérité du peuple dépend de celle du capital dont il est tributaire. Capital qui est appelé « l’économie » par ses idéologues, comme s’il s’agissait d’un mode de production naturel, incontournable, irremplaçable. Capital ou « économie » dont seule la croissance permettrait aux peuples de s’enrichir parce qu’ils en recevraient des miettes, et qu’un Etat fort et bien dirigé saurait faire grossir.

V.2 Nationalismes et fascismes.

Nous savons qu’aujourd’hui le MPC est dans sa phase historique de sénilité croissante du fait de la double limite, économique et écologique à laquelle se heurte l’accumulation du capital120. C’est une période de crise chronique s’aggravant inexorablement au fil du temps, parfois lentement, voire avec de courtes rémission, parfois brutalement au cours de krachs financiers dont il ne se relève qu’en créant les conditions de krachs ultérieurs encore plus graves (augmentation des dettes privées et publiques, émissions monétaires massives, etc.).

Cette situation de crise générale et historique doit être rappelée parce que nous savons aussi, et c’est aisément compréhensible, que toutes les grandes crises du capitalisme ont toujours exacerbé les rivalités entre nations impérialistes121 et les antagonismes entre classes. Ces phénomènes sont à nouveau en développement aujourd’hui. On le voit très nettement avec l’aggravation des rivalités qui opposent l’impérialisme US et ses vassaux à ses deux principaux rivaux, Chine et Russie, ainsi qu’avec l’augmentation considérable des dépenses militaires. On le voit aussi dans les multiples attaques que mènent les classes bourgeoises, via leurs Etats qui se font de plus en plus despotiques, contre les classes prolétaires pour durcir les conditions de leur exploitation afin de maintenir un taux de profit qui permette la survie du capital.

Nous nous intéresserons ici aux Etats-nations où l’on voit se développer une mouvance nationaliste fascisante, si ce n’est, parfois, déjà ouvertement fasciste, par exemple l’Allemagne, la France, l’Italie, les USA. Ceci pour la raison qu’il s’agit souvent de pays développés, dont notamment les plus importantes puissances impérialistes, les puissances les plus agressives, les vrais détenteurs « d’armes de destructions massives »122, et donc les plus dangereuses pour l’humanité. Et aussi pour la raison qu’il s’agit notamment d’Etats européens, dont la France qui nous concerne au premier chef et où nous pouvons et devons agir.

La première question est : pourquoi dans ces pays particulièrement, un nationalisme se développe qui, comme dans les années 30, constitue le terreau d’un fascisme ? C’est-à-dire un mouvement politique populaire ultranationaliste débouchant sur un système étatique soutenu par de larges masses, du moins dans un premier temps, à la différence d’une simple dictature.123

Pour y répondre il faut partir du fait que si la troisième mondialisation a considérablement enrichi les couches supérieures de la bourgeoisie des principales nations impérialistes qui sont au sommet des chaînes de valorisation, elle y a aussi contribué, en plus des progrès de la productivité, à beaucoup réduire les emplois ouvriers, « délocalisés » dans les pays à bas coûts salariaux. En même temps une partie importante des emplois des classes moyennes étaient aussi détruits par le développement rapide de l’usage des NTIC124, non seulement dans ce qui restait d’industries mais aussi dans les secteurs dits « tertiaires » (banques, assurances, commerce, services divers, etc.). Bref, c’est toute une grande partie de la population qui a pu, à tort ou à raison, peu importe ici, mettre la dégradation de sa situation sur le dos de la mondialisation et du capital financier dont les exigences de profits amène les déplacements des industries et des emplois, ceux qui subsistent étant eux-mêmes dégradés du fait qu’ils sont susceptibles d’être mis en concurrence avec les travailleurs des pays à bas coûts. Ne se développent dans les pays impérialistes dominants que les emplois supérieurs bien payés des fonctions supérieures (scientifiques, technologiques, financières, managériales, médiatiques, etc.), et les bas emplois, souvent d’ordre domestique, des services divers que consomment la bourgeoisie aisée ou qui sont nécessaires à l’entretien minimum, et de plus en plus minimum, des populations locales (transports, santé, éducation, logement, etc.).

Cette dégradation de la situation de populations qui, autrefois, jouissaient de services sociaux encore protecteurs, d’une relative sécurité de l’emploi, voire d’une modeste prospérité et de l’espoir de pouvoir gravir un ou deux échelons de « l’échelle sociale », arrivant en même temps que se développait la mondialisation « libérale », ne pouvait qu’en entraîner beaucoup, considérant cette coïncidence, à rendre la dite mondialisation responsable de leur sort. Vécue par eux comme un déclassement, une déchéance, la trahison des promesses non tenues de la « société de consommation » et de l’Etat social, cette dégradation est source de frustrations, de peur de déchoir encore plus, de ressentiments qui leur désignent une cause : l’affaiblissement de la nation toute entière face à cette mondialisation. Car si toutes sortes d’individus qui sont dans des professions et des situations sociales différentes sont touchés, affaiblis, c’est bien qu’il s’agit du peuple qu’ils sont supposés former tous ensemble, c’est bien le corps même de la nation qui est touché, affaibli. L’affaiblissement de la nation, voilà la cause ! Et cette cause leur désigne un responsable : « l’élite » qui s’est appropriée l’Etat, une « élite » membre et au service de la finance internationale plutôt que de l’être de la nation, attachée à ses seuls intérêts de caste s’enrichissant de la mondialisation, qui a pour ces raisons complétement détourné l’Etat de son rôle de serviteur du peuple, lequel lui a pourtant délégué pour cela ses pouvoirs et les intérêts de chacun de ses membres regroupés sous le nom « d’intérêt général ». L’intérêt général est le prétendu intérêt de la nation, du peuple. Mais quel intérêt général pourrait-il y avoir dans le MPC, sinon celui du capital de qui dépendent la production, les emplois, les salaires etc. ? Quel intérêt général peut-il y avoir dans le MPC qui est fondé sur les divisions sociales dans la possession des moyens de production de la richesse, les profonds et violents antagonismes de classes, la concurrence, les intérêts privés des individus séparés, les rivalités pour le gain d’argent, le conflit permanent ? Aucun.

Pourtant c’est par ce biais nationaliste et « populiste » que, en situation de crise et de critique de l’Etat dans sa forme bourgeoise démocratique, se développe le fascisme. A la base de l’idéologie fasciste joue en effet à fond le double fétichisme de l’Etat et de la nation, ou, pour le dire autrement, l’idéologie mystificatrice de la trilogie Etat-Nation-Peuple que nous avons identifiée au premier chapitre. En cela la forme fasciste n’est qu’un prolongement de la forme dite démocratique de l’Etat-nation. Elle en est tellement un prolongement que, en 1945, le capitalisme n’a eu aucune difficulté à repasser de l’une à l’autre. C’est que la deuxième guerre mondiale a moins été une guerre antifasciste (sauf pour certains résistants vite mis sur la touche à la Libération) qu’une guerre entre puissances impérialistes (parmi lesquelles la Russie stalinienne). Les responsables et exécuteurs des atrocités fascistes n’ont en grande majorité pas été sanctionnés, l’idéologie fasciste pas éradiquée dans ses fondements capitalistes et nationalistes, sur la base desquels cette « bête immonde » resurgit aujourd’hui.

Le fétichisme de la nation a déjà été défini au premier chapitre de cet ouvrage. Sa puissance apparait quand on voit que, plus dans la réalité la société civile se divise, plus les antagonismes s’exaspèrent avec la crise, et plus nombre d’idéologues et politiciens, de droite comme de gauche, en appellent à l’unité nationale, à la défense des intérêts qu’ils appellent nationaux, parce que, face à ces antagonismes bien réels qui menacent de se développer en luttes de classe, capitalistes contre anticapitalistes, ce qui les terrorisent, ils n’ont à opposer que l’unité imaginaire de la nation, que l’imaginaire communauté nationale, qu’un nationalisme exacerbé en valeur suprême et son bras armé, l’Etat, seul détenteur à leurs yeux de « la violence légitime »125.

L’Etat est un organe évidemment bien concret, bien réel contrairement à la nation qui n’a ni plus ni moins de réalité que dieu (on agit religieusement ou nationalement si on croit en dieu, ou en la nation). Mais dans l’idée que s’en font les individus, c’est un fétiche puisqu’ils lui attribuent un pouvoir qu’il n’a pas : celui de pouvoir diriger le capital, de réguler l’économie126, d’être maître de la répartition des richesses. Les individus privés, dépossédés des conditions de leurs vies, s’imaginent volontiers qu’ayant abandonné leur pouvoir social à l’Etat, celui-ci, de ce fait, représente leur volonté collective, dite « intérêt général ». Mais par essence l’Etat est un instrument du capital puisque son existence est engendrée par les rapports sociaux qui fondent le capital, lui sont inhérents. Instrument dont le rôle est de reproduire les conditions d’existence du capital, c’est-à-dire de sa valorisation, de son accumulation permanente. Rôle qui, dit autrement, est de reproduire la société capitaliste, ce qui est aussi accentuer tous ses effets et méfaits, ses crises, ses catastrophes et ses antagonismes127.

Ce n’est pas tant qu’il soit un Etat aux mains d’une classe particulière, la bourgeoisie. Ou plutôt ce rôle étatique n’est pas nécessairement héréditaire : avec le fascisme, comme avec le capitalisme d’Etat stalinien par exemple, il peut être aux mains d’un personnel issu d’autres classes sociales128, formant alors une espèce de « nouvelle bourgeoisie » d’Etat. C’est qu’il est cet organe qui manifeste et reproduit les rapports sociaux de dépossession qui caractérisent le capitalisme. Mais, quand ils sont imbibés du fétichisme de l’Etat les individus des différentes couches du peuple pensent qu’il doit et, surtout, qu’il peut organiser la puissance et la prospérité du peuple national, de la nation toute entière. Et quand un ministre socialiste comme Jospin a osé répondre à un ouvrier devant être licencié « l’Etat ne peut pas tout », alors ce fût un tollé dans les rangs des politiciens de la gauche qui ont toujours promis au peuple des « lendemains qui chantent » grâce à l’Etat par eux gouverné, puis ont toujours dû devoir finalement plier devant les exigences du capitalisme dont ils ne remettaient pas en cause les fondements (pour cela d’ailleurs, il aurait au moins fallu qu’ils les connaissent).

Cette conception fétichiste de l’Etat-assistance qui peut et doit assurer la prospérité de la nation, ou, c’est la même chose, du peuple national, induit donc qu’il doit organiser la plus forte croissance économique possible. Ce qui veut dire concrètement celle d’un capital qui serait national pour pouvoir être nationaliste ! Et cette exigence s’accroît lors des crises, comme celle des années 30 et comme avec la crise contemporaine qui entraine une dégradation considérable des conditions du travail, de la vie des masses populaires urbaines comme rurales, les désastres écologiques, etc. Alors le fétichisme de l’Etat et le nationalisme qui l’accompagne prennent des formes fascistes. Si le peuple est malheureux, c’est que la nation est faible. Si elle est faible, c’est que ceux qui gouvernent l’Etat n’agissent pas selon leur devoir. C’est qu’il s’agit d’une « élite » arrogante, coupée du peuple, cosmopolite, fricotant avec le capital financier mondialisé pour se remplir les poches.

A partir de telles prémisses il est simple, et simpliste, d’énoncer la solution. Elle est celle d’un vaste coup de balai qui permettrait de confier l’Etat à d’authentiques nationalistes, vrais représentants du peuple national. Mieux encore de le confier au peuple lui-même, s’incarnant dans un Chef, qui saurait l’organiser en une puissance nationale forte, capable de lutter lui-même directement et collectivement, unifié dans et par son intérêt national, pour se sortir des griffes des élites cosmopolites anationales, des prédateurs financiers mondialisés, du « grand remplacement » par l’invasion immigrée, etc.

Ainsi, par cet ultra nationalisme on aurait l’union pour le bien commun au lieu des conflits entre intérêts particuliers, l’ordre et l’efficacité au lieu de la gabegie, la vertu patriotique au lieu des turpitudes financières, la puissance au lieu de l’impuissance, les victoires au lieu des défaites. Tout cela par le moyen de l’enrôlement volontaire des individus dans l’action nationaliste (et les non volontaires ne sont alors que des traitres, s’excluant d’eux-mêmes de la communauté nationale, pouvant donc être liquidés).

Pour que l’Etat soit bien le serviteur de la nation et du peuple, le fascisme imagine pouvoir fusionner les trois. Chaque individu exercerait une fonction de l’Etat en appartenant à une organisation spécifique, comme une milice policière, une corporation professionnelle, une organisation regroupant la jeunesse, une organisation s’occupant des familles, etc. Toutes ces organisations par métiers, âges, sexe, fonctions, etc., hors divisions de classe donc, formeraient ensemble un seul faisceau (d’où le nom de fascisme) comme le font tous les épis d’une même gerbe. Les médiations politiques, toujours plus ou moins autonomes et poursuivant des intérêts propres, seraient ainsi supprimées. Le peuple serait directement l’Etat, la nation et l’Etat seraient ainsi fusionnés129 par une volonté politique qui aurait, comme par magie, supprimé tous les intérêts particuliers, toutes les contradictions et antagonismes de classe. Comme l’illustre l’exemple de la gerbe, symbole du faisceau fasciste, l’unité nationale que propose le fascisme n’est qu’uniformité, et uniformes pour tous. Tout mode de vie particulier, toute culture différente de la soi-disant culture nationale qui remonterait aux lointains ancêtres primitifs, et bien sûr toute contestation du fétichisme nationaliste sont violemment combattus par le fascisme.

Le fascisme se distingue d’un simple despotisme, telle une dictature militaire issue d’un coup d’Etat par exemple, en ce qu’il est un phénomène de masse, initialement quasi démocratique130. C’est un surgissement d’en bas. Il ne se méfie pas du peuple, il flatte et exploite ses ressentiments, ses colères contre « le système ». Il cherche aussi l’adhésion du peuple, tout en éliminant ses opposants, en excitant les fétichismes de l’Etat et de la nation. Il réprime férocement ses opposants, mais aussi rassemble et galvanise des foules, du moins tant qu’elles n’ont pas encore déchanté à son égard, alors qu’une dictature se contente de les terroriser, et la démocratie bourgeoise de les anesthésier131. Il excite ses pires instincts, mais en exacerbant le fétichisme de la nation jusqu’à l’idée d’une supériorité de la race ou/et de la culture nationale, d’un « peuple élu », lui donnant le droit, voire le devoir, la mission de subordonner les autres et de régenter la planète. En cela le nationalisme fasciste est un phénomène moderne en ce sens que pour que se développe et triomphe l’idéologie nationaliste fasciste, il fallait, non seulement que la crise du MPC soit puissante, celle d’un capitalisme assez avancé pour être pourrissant, mais aussi que les fétichismes de la nation et de l’Etat soient eux aussi bien constitués, donc, là encore, que le capitalisme soit assez développé, arrivé à ce stade où une masse d’individus dépossédés de toutes les conditions de leur vie attendent tout d’un Etat qui revigorerait la nation.

Le nationalisme, qui veut restaurer la puissance du capitalisme national et en faire le moyen de la prospérité du peuple national, est dans la nécessité d’avoir à dire qui est membre de la nation. Ce peut être le « droit du sol » : qui est né en France peut être français. Ce peut être une décision arbitraire d’un gouvernement qui, en fonction des besoins du capital national en main d’œuvre de telle ou telle qualité, décide de recevoir, et d’accorder la nationalité, au bout d’un certain temps probatoire, à certaines catégories d’immigrés en telle ou telle quantité. Avec le nationalisme fasciste le critère s’est ethnicisé, se disant « droit du sang ». C’est la conception dite « völkisch » portée par un courant intellectuel et politique qui s’est particulièrement développé en Allemagne fin 19ème-début 20ème siècles. Cette conception ethnique débouche naturellement sur un pur racisme.

Comme le concept de race a été détruit par tous les scientifiques spécialisés, et moralement condamnée par la plupart des courants intellectuels, aussi bien religieux que laïques, des théoriciens d’extrême-droite, comme A. de Benoist en France, adaptent leur critère d’appartenance à la nation de façon à le rendre plus présentable. Ainsi ils ne s’attaquent plus aux immigrés sur la base de prétendue différences raciales, ouvertement du moins. Ils mettent plutôt en avant aujourd’hui des différences, des spécificités culturelles, de modes de vie, de religions, etc. Ils se posent en défenseur d’une culture française, une culture mythique qui aurait existé de tout temps identique. Ils se disent respectueux de toutes les autres cultures au point que, pour ne pas se dissoudre et disparaitre dans le « melting pot » de la mondialisation, chacune devrait se barricader dans son domaine national. A chaque culture son territoire particulier, à chaque nation sa culture, son histoire, ses traditions, qui constituent son « identité ». On ne parle plus de race, mais « d’identité »132, et la culture (mais laquelle ?) vient remplacer la race comme fondement de l’identité nationale133. Il y aurait ainsi une identité nationale culturelle, un génie national particulier, et aussi des défauts puisque, par exemple, comme chacun est supposé le savoir, les français sont indisciplinés, désunis parce que descendants des gaulois. Toute personne qui n’apparait pas porteuse de cette identité nationale ne peut adhérer à la nation, la défendre comme sa patrie, et donc être admise comme membre de la nation. Sur le sol national de tels personnes forment des groupes « communautaristes » qui y sont comme un corps étranger, et donc divisent la nation. Ce qui l’affaiblit et devrait être interdit.

Cette théorie d’une menace « identitaire » qui serait la cause de la dégradation des conditions de vie du peuple national, « de souche » (sic), a le grand avantage pour la bourgeoisie de ne pas remettre en cause le capitalisme et les fonctions de propriétaire qu’elle y a, même si elle peut remettre en cause son occupation des sommets de l’Etat. Mais on voit bien qu’elle n’est en réalité qu’un masque qui cache mal le fait qu’il s’agit en réalité d’une identité ethnique, raciste, qui s’appuie sur ce qu’il y a de réactionnaire dans la culture portée par certaines populations immigrées, comme le rapport de l’islam aux femmes, par exemple, tout en négligeant ce qu’il y a aussi de réactionnaire dans la culture religieuse et laïque, les idéologies dominantes et les agissements des pays capitalistes où vont les immigrés.

La bourgeoisie aux commandes du capitalisme de l’époque de la troisième mondialisation ne craint le fascisme que dans la mesure où il remettrait en cause cette mondialisation par trop de nationalisme protectionniste. Ce qui serait ruineux pour le capital. Mais qui n’arrivera pas parce que pour développer le capitalisme national comme le souhaitent les nationalistes fascistes, il leur faut bien composer avec ceux qui en ont la possession, c’est-à-dire qui savent le faire fonctionner, le faire prospérer. C’est déjà ce qu’Hitler avait dû faire. A ses débuts le fascisme allemand (comme l’italien) propose un programme très à gauche et recrute beaucoup parmi les déclassés, les chômeurs, les laissés pour compte. Puis il a dû tourner casaque une fois arrivé au pouvoir puisqu’il devait s’appuyer sur le capital et les capitalistes pour essayer de réaliser son programme de développement de la puissance nationale134. Plus encore aujourd’hui que dans les années 30 le capital ne peut survivre que par une mondialisation la plus large, la plus étendue possible, organisée et dominée par une poignée de puissances impérialistes. De sorte que le fascisme doit opérer la fusion entre le nationalisme impérialiste « d’en haut », et le nationalisme populiste « d’en bas ». Ce qu’il fait sur la base d’une propagande du type « make my nation great again ». Et ce en quoi il satisfait la bourgeoisie d’abord effrayée par le vocabulaire populiste de gauche du fascisme.

Néanmoins, dans des pays impérialistes de second rang comme la France, vassaux de l’impérialisme US, directement mais plus encore via l’Union Européenne, les nationalistes étatistes, parfois dits souverainistes, s’opposent plus ou moins à cette vassalisation, et prétendent pouvoir mieux développer la puissance de la nation et la prospérité du peuple (ce qui s’appelle aussi un nationalisme populaire ou socialiste) en quittant l’Europe, à l’exemple du Brexit anglais. Ce qui n’entraverait nullement la domination de l’impérialisme US, mais ruinerait encore davantage un capitalisme ainsi replié sur sa base nationale et incapable de rivaliser seul avec les super puissances à l’époque où la troisième mondialisation est une exigence incontournable pour ralentir autant que faire se peut la crise de sénilité du MPC.

CHAPITRE VI. QUE FAIRE DES NATIONALISMES AUJOURD’HUI.

Le bref rappel qui a été fait aux chapitres II et III des positions de Marx, Engels et Lénine à propos de la question nationale et des nationalismes a permis de montrer à quel point leurs analyses étaient reliées à des situations historiques concrètes particulières, à différents stades du développement du MPC. Et, pour juger des nationalismes comme de toute question politique, sociale ou économique, il convient d’en référer aux situations historiques, aux modes de production historiques. C’est pourquoi, par exemple, nous avons rappelé que Marx et Engels vivaient au moment des premiers développements du capitalisme industriel, fondés sur l’accumulation primitive du capital engendrée par la mondialisation marchande (première mondialisation). Ils ne concernaient, dans la première moitié du 19ème siècle, qu’une poignée de pays européens (Angleterre essentiellement, France, Hollande aussi, peu ailleurs), tandis que la Sainte Alliance des monarchies issue de la déroute napoléonienne et des traités de 1815 qui suivirent, ainsi que l’empire ottoman pourrissant, étouffaient dans tout le reste de l’Europe Continentale le développement du capitalisme sous le joug sénile de vieux rapports féodaux dégénérés. Cette situation les amenait à mettre en avant dans leurs analyses de la question nationale la nécessité urgente de briser ces vieux empires, notamment l’empire tsariste qui, outre d’être le plus attardé, le plus réactionnaire, agissait comme « le gendarme » de cette Sainte Alliance et « la prison des peuples ». C’est pourquoi ils soutenaient la lutte du peuple polonais pour son indépendance nationale, quand bien même elle était dirigée par la bourgeoisie, une lutte contre le tsarisme, leur ennemi abhorré. Pour la même raison ils critiquaient vertement les tchèques et les slaves du sud (les Balkans) qui luttaient pour leur indépendance nationale contre l’Autriche et les Ottomans en s’appuyant sur le tsar.

A l’époque le développement du capitalisme était un incontestable progrès historique pour en finir avec les dernières survivances de l’époque féodale et monarchique et libérer le développement de ces entraves. Ce développement nécessitait aussi l’existence de territoires et de marchés suffisamment vastes, ainsi que de travailleurs libres de toute attache féodale ou corporative pour que l’industrie et les échanges puissent s’y développer. Ce qui amenait par exemple Engels à écrire : « Tous les pays d’Europe sans exception possèdent à l’une de leurs extrémités un ou plusieurs fragments de peuple, survivance d’une vieille population locale, refoulée et asservie par la nation qui devint plus tard le véhicule du progrès historique.

Ces restes d’une nationalité impitoyablement foulée aux pieds par le développement historique – ces débris de peuple selon l’expression de Hegel – deviennent à chaque fois les véhicules fanatiques de la contre-révolution – et le restent jusqu’à ce qu’ils soient éliminés ou dénationalisés.

Au reste, toute leur existence n’est en général qu’une protestation contre une grande révolution historique.

Ainsi en Ecosse, les Gaels furent les soutiens des Bourbons de 1792 à 1800.

Ainsi en Espagne, les Basques furent les partisans de Don Carlos.

[…….]

La prochaine guerre mondiale ne balaiera pas seulement de la surface de la terre les classes et les dynasties réactionnaires mais encore des peuples réactionnaires entiers. Et cela aussi sera un progrès. »135

Comme souvent Engels est quelque peu emporté par un économisme exagéré qui l’amène à cette formule de « peuples réactionnaires entiers » dont la suppression serait un progrès. Mais il n’a pas tort de noter l’existence de « fragments de peuple » encore ancrés dans des rapports féodaux et cléricaux et menant des luttes réactionnaires pour les conserver, comme ce fût le cas, par exemple, pour les Chouans prenant les armes derrière nobles et curés contre la Révolution républicaine bourgeoise, « une grande révolution historique ».

La fameuse autocritique de Marx à propos de l’Irlande ouvrit la voie à la politique préconisée et longuement défendue par Lénine du soutien aux luttes nationalistes anticoloniales. Il fallait que l’indépendance nationale des colonies et semi-colonies soient obtenues pour qu’il y puisse y avoir des luttes révolutionnaires prolétariennes dans ces pays comme dans les métropoles. Néanmoins cette innovation tactique dans la lutte pour le communisme était accompagnée de conditions particulières visant à la soumettre aux intérêts généraux du prolétariat mondial, au but stratégique de la révolution communiste. Rappelons parmi ces conditions que nous avons rappelé chapitre III les deux suivantes qui restent toujours d’actualité, notamment aujourd’hui à propos de l’Ukraine : premièrement que ces luttes nationalistes ne se mettent pas sous la coupe d’un impérialisme ; deuxièmement qu’elles n’entraînent pas une guerre mondiale dont les peuples et prolétaires du monde entier seraient, par millions (et aujourd’hui centaines de millions), les victimes.

Aujourd’hui, époque de la troisième mondialisation et de la crise de sénilité du capital, est vérifiée l’analyse que Marx et Engels, un siècle trop tôt, proposaient en 1848 dans le Manifeste du Parti Communiste. A savoir que le capitalisme devenu sénile a créé lui-même les conditions objectives de l’internationalisme communiste qui lui succédera parce que beaucoup d’hommes s’opposeront à son agonie qui, sans leur opposition, entrainerait l’humanité entière avec lui dans sa mort.

Ces conditions se sont développées avec la troisième mondialisation. Tous les pays sont dans le MPC en étant intégré dans ses chaînes de valorisation (à l’exception de quelques-uns, les « Etats faillis »136 qui en sont exclus, se délitent aux marges du système, mais alors ils disparaissent peu ou prou de la scène). Les économies et les populations de chacun des Etats-nations, des plus puissants qui concentrent les fonctions supérieures dans ces chaînes mondialisées, aux plus faibles qui servent de fournisseurs de main d’œuvre à bas coûts et de matières premières, dépendent tous les uns des autres. Même les USA, le plus puissant et le plus riche d’entre eux.

Sur le plan politique, la colonisation est terminée : tous les pays ont conquis leur indépendance nationale. Evidemment cette indépendance n’empêche pas les puissances impérialistes d’organiser en leur faveur l’extraction de la plus-value qu’elles organisent dans les pays du bas des chaînes de valorisation dont elles possèdent les conditions et le commandement. Evidemment les moins puissants, qui dépendent quasi exclusivement des investissements des pays impérialistes pour l’exploitation de leurs ressources en matières premières et en main d’œuvre pour les fabrications délocalisées ou sous-traitées, n’ont qu’une indépendance politique subordonnée : il leur faut subir les exigences de la valorisation du capital à la place qui leur est assignée dans ses chaînes de valorisation. Néanmoins cette indépendance politique existe. Ce sont les bourgeoisies nationales de ces pays, civiles et militaires, qui détiennent le pouvoir d’Etat, et non plus les colonisateurs. Ce sont elles qui exercent, selon la place spécifique que tient leur pays dans les divisions sociales du travail de la mondialisation contemporaine, au niveau qu’ils occupent dans les chaînes de valorisation, les fonctions qui insèrent ceux-ci, à ce niveau, dans le capitalisme tel qu’il est aujourd’hui concrètement mondialisé. Ce sont elles qui concèdent aux capitaux impérialistes le droit d’exploiter les ressources et les prolétaires de leur pays. Ce sont elles qui y répriment les contestations, les colères et les révoltes, notamment parce qu’elles s’enrichissent copieusement, souvent par corruption, des accords passés avec les multinationales137.

Que les luttes qui ont amené les pays colonisés à l’indépendance nationale aient débouché sur leur insertion dans la troisième mondialisation (à l’exception provisoire de la Chine maoïste), que les bourgeoisies qui les dirigent depuis lors soient dans la nécessité de passer contrat avec les pays impérialistes les plus offrants, n’empêche pas que le « détour irlandais » a été réalisé qui place maintenant ouvertement ces bourgeoisies du côté du capital, et que les appels au nationalisme qu’elles adressent sans cesse à leur peuple ne sont que des appels à les soutenir dans leurs revendications de bourgeoisies, d’agents du capital. Qu’elles soient « dominées », et par leur intermédiaire les populations des pays qu’elles dirigent, par les grandes puissances impérialistes, c’est exact. Mais elles sont elles-mêmes un rouage de cette domination.

Une domination qui est de plus en plus exercée par les superpuissances impérialistes, USA loin en tête, c’est-à-dire des puissances qui ne sont pas sous la domination d’une autre. Ce qui, outre les USA, concerne la Chine et la Russie, tant qu’elle parvient à enrayer son déclin.

Il résulte de la situation géopolitique dont on vient de rappeler brièvement les caractéristiques générales, que la question des nationalismes et des luttes pour l’indépendance nationale, ou plutôt aujourd’hui d’une indépendance nationale qui serait « réelle » parce que détachée des dominations impérialistes, amène à une réponse différente de ce qu’elle était à l’époque de la colonisation, telle que définie notamment par Lénine. Aujourd’hui que toutes les bourgeoisies nationales, y compris celles des ex-colonies, sont directement et ouvertement des agents du capitalisme mondialisé, et qui ne peuvent exister qu’ainsi toutes les économies étant devenues interdépendantes, aucune lutte nationaliste ne peut amener une solution qui répondrait aux besoins des masses populaires car aucune n’éradiquerait la cause fondamentale de leurs malheurs, qui les précipite dans la misère : le capitalisme dans toute sa sénilité et les catastrophes économiques et écologiques qui en découlent. Bien au contraire, les exacerbations nationalistes iraient à l’encontre de cette solution en stimulant les divisions entre prolétaires des différentes nationalités. Pire ils seraient amenés, au moins pour une partie d’entre eux, à participer aux guerres qui en résulteraient inéluctablement, ce qui bien évidemment aggraveraient terriblement leur misère, comme on l’a vu par exemple dans l’ex-Yougoslavie, et aujourd’hui encore en Ukraine, en Arménie, en Ethiopie, etc. Bref, la raison qui justifiait le « détour irlandais » des luttes anticoloniales – une raison purement politique qui était de faciliter l’union des prolétaires des pays colonisés avec ceux des pays impérialistes en les détachant de ce qui, pour des raisons différentes, les unissait à leur propre bourgeoisie – n’existe plus. Pour les uns comme pour les autres, la raison de participer aujourd’hui à des luttes et guerres nationalistes est d’imaginer que soutenir sa propre bourgeoisie dans sa recherche d’une meilleure place dans les chaînes de valorisation mondialisées leur apporterait, en cas de réussite, de plus grosses miettes.

Dire, en conclusion de l’analyse générale géopolitique qui vient d’être résumée ci-dessus, qu’aucune lutte, aucune guerre nationaliste138 ne peut aujourd’hui apporter autre chose que des malheurs aux masses populaires, n’est pas dire qu’il faut combattre les nationalismes partout de la même façon qu’on soit membre d’un pays impérialiste du haut des chaînes de valorisation ou membre d’un pays du bas. Il faut en effet considérer alors, non plus seulement les caractères généraux du capitalisme contemporain tels qu’ils viennent d’être rappelés ci-dessus, mais aussi les situations concrètes particulières. Il n’est pas possible ici de les décrire toutes, néanmoins, et pour une analyse générale des combats à mener en la matière, on peut reprendre ici les deux grands types de nationalismes qui ont été définis dans le chapitre 5 précédent : 1) les nationalismes venus « d’en haut », c’est-à-dire essentiellement suscités, soutenus et utilisés par les impérialismes dominants et les bourgeoisies de tous les pays ; 2) les nationalismes « populistes », venus d’en bas.

VI.1/ Les nationalismes « d’en haut ».

J’appelle nationalisme impérialiste un nationalisme qui amène à soutenir un impérialisme contre un autre139. Soit directement, comme ce fût le cas en 1914 en France comme en Allemagne, soit indirectement quand l’aspect principal de ce nationalisme est qu’il est suscité, dirigé et utilisé par un impérialisme contre un autre, soumis aux intérêts de cet autre, et qu’il amène donc des populations, à tout le moins d’une partie importante d’entre elles, à soutenir la domination d’une puissance impérialiste contre une autre. Ce qui est, par exemple, notoirement le cas de l’ultra nationalisme ukrainien aujourd’hui.

Il est clair et aisément compréhensible que les rivalités entre impérialismes, surtout entre les superpuissances, s’accroissent toujours davantage avec la crise. D’où un fort accroissement des dépenses militaires, une aggravation et une multiplication des affrontements « pacifiques » par tous les moyens du « soft power », jusqu’à de multiples guerres (Irak, Yougoslavie)par lesquelles telle ou telle superpuissance cherche à conserver ou étendre sa zone de domination, et enfin la guerre en Ukraine qui met face à face les impérialismes otanesques et russe, éventuelle prémisse d’une troisième guerre mondiale, que seul l’armement atomique semble pour le moment pouvoir retarder. Mais jusqu’à quand ?

Seul ? Pour le moment ! Car il est possible que se dresse un mouvement pacifiste, assez puissant pour s’opposer à la guerre entre impérialismes, ce qui veut dire nécessairement antiimpérialiste pour être efficace. Cela ne s’est pas fait en 1914, ni en 1939, mais il cela doit être fait aujourd’hui si l’on veut éviter l’apocalypse nucléaire qui s’approche, parce que, à un certain stade d’exacerbation de ces rivalités impérialistes, il y aura toujours un Hitler ou un docteur Folamour pour appuyer sur le bouton. Il a été dit que Kennedy en était tout proche en octobre 62 lors de la crise des missiles russes installés à Cuba140.

Depuis toujours la position défendue à juste titre par les marxistes est de s’opposer aux nationalismes impérialistes, de tout faire notamment pour que jamais les prolétaires acceptent de soutenir un impérialisme ou une guerre impérialiste. Ce qui commence par s’opposer en priorité à l’impérialisme de leur nation, à son nationalisme impérialiste propre. Par exemple en ce qui concerne les français, cela implique au strict minimum dans l’immédiat des luttes pour sortir de l’OTAN et ne pas participer à ses guerres, démanteler les bases et les interventions militaires en Afrique ou ailleurs, stopper les ventes d’armes, reconnaître l’ampleur et la gravité des exactions coloniales et le droit des peuples des ex-colonies à se saisir de tous les capitaux français sur leur territoire. Mais évidemment de telles mesures n’annihileraient pas l’impérialisme français. Celui-ci étant inhérent au MPC, c’est cette abolition qui est nécessaire. Mais elles seraient un pas en avant dans les luttes pour y parvenir. Plus généralement il est gravement erroné du point de vue des intérêts prolétaires de prendre le prétexte de s’opposer à l’impérialisme le plus puissant et le plus nuisible, en l’occurrence les USA, pour soutenir un impérialisme plus faible rivalisant avec lui, par exemple le russe. Ou, autre exemple du même type, de soutenir un nationalisme français au prétexte de s’opposer à la soumission de la haute bourgeoisie française dirigeante aux USA, directement ou via l’UE. Prétendre combattre un impérialisme en en soutenant un autre, fût-il celui de sa nation, ne peut mener qu’à opposer les populations les unes aux autres, et n’est certainement pas le moyen d’améliorer leur situation en quoi que ce soit. Bien au contraire.

Ceci-dit, les superpuissances et leurs vassaux ne s’affrontent pas encore directement militairement sur le terrain. Même si en Ukraine ça en est très proche, les armées otanesques ne sont néanmoins pas (pas encore ?) engagées sur le terrain. Elles agissent par ultranationalistes ukrainiens interposés, qui, en quelque sorte, leur servent de mercenaires dans leur affrontement contre l’impérialisme russe.

Cela fait longtemps que les puissances impérialistes utilisent des nationalismes et des luttes nationalistes pour affaiblir leurs rivaux et établir à leur place leur propre suprématie. De telles luttes nationalistes, s’affichant pour le droit à l’indépendance nationale, ont le plus souvent aujourd’hui pour caractéristique principale d’être le fait de ce que j’ai appelé un nationalisme impérialiste, un nationalisme soumis à un impérialisme qui en fait un moyen de ses intérêts, et seulement de ses intérêts quand bien même il les cache soigneusement derrière de vertueuses intentions démocratiques et humanitaires.

Lénine avait déjà en son temps dénoncé l’utilisation par les grandes puissances des luttes nationalistes des petites nations dominées par des rivaux pour y établir leur propre domination. Se référant notamment aux Balkans que se disputaient autrichiens, russes et ottomans, il dénonçait ainsi « la duperie pratiquée systématiquement par les puissances impérialistes qui, sous le couvert de la création d’Etats indépendants, créent en fait des Etats entièrement sous leur dépendance dans les domaines économique, financier et militaire.141 » Et l’exemple du démantèlement de la Yougoslavie par les forces otanesques s’appuyant sur des nationalismes locaux qu’elles contribuaient puissamment à stimuler en est illustration récente et éclatante. Plus avant, les victoires américaines dans la guerre froide contre l’URSS s’appuyaient aussi sur l’instrumentalisation des nationalismes des pays « satellites » de la Russie (Hongrie, Pologne, Roumanie, etc.), outre bien sûr toutes les manipulations du « soft power » (financement des groupes d’opposition, faux charnier de Timisoara, ingérence grossière du Pape, etc.). Tous ces nationalismes ont été subordonnés et soumis aux intérêts de l’impérialisme US et de ses vassaux européens. Ils n’ont nullement fait avancer la cause révolutionnaire des prolétaires de ces pays. Leur nécessaire unité, qui était un objectif de leur soutien aux luttes pour les indépendances nationales de l’époque coloniale, n’a pas avancé d’un pouce. Cette unité ils ne l’ont même pas recherchée, dominés qu’ils étaient pour la plupart par l’idéologie nationaliste.

C’est encore cette domination idéologique qui a perdu les prolétaires russes et ukrainiens et les font s’entretuer pour la raison de déterminer qui, de l’impérialisme russe ou de l’impérialisme US dominera économiquement, financièrement, militairement l’Ukraine. Car bien évidemment, américains comme russes rivalisent pour la domination sur l’Ukraine, se fichent royalement du sort du peuple ukrainien, même si leurs propagandistes médiatisés s’efforcent de faire croire le contraire en présentant l’adversaire comme un barbare de la pire espèce et la guerre menée par leur maitre comme « libératrice », « droitdel’hommiste », respectueuse des lois de la guerre (sic), etc.142 Au final, si il y a une paix avant que l’escalade n’aille jusqu’à l’anéantissement nucléaire, les ukrainiens seront dans un pays ruiné, toujours sous la domination économique, financière et militaire d’une super-impérialisme, insérés à une place mineure dans certaines chaines de valorisation mondialisées, et leur indépendance politique n’aura guère d’épaisseur.

Il n’est pas aujourd’hui de lutte, de guerre menée au nom de l’indépendance nationale par des peuples particulièrement soumis à tel ou tel impérialisme qui ne soit préemptée par un impérialisme rival, dont les combattants nationalistes se font alors, sans le vouloir, aussi dévoués soient-ils à leur cause, malgré eux les mercenaires. Il est aussi des « révolutions » qui se disent nationalistes, mais qui ont tourné au cauchemar, comme en Iran où le nationalisme antiaméricain et antisioniste a finalement accouché d’une cauchemardesque dictature théocratique. Au Mali le nationalisme antifrançais a simplement remplacé Barkhane par Wagner, l’impérialisme français par le russe. Les cliques militaires ou les despotes qui dirigent la plupart des pays africains utilisent le nationalisme pour se vendre, et les richesses de leur pays avec eux, à l’impérialisme le plus offrant, ou à celui qui les aura aidé militairement et financièrement à prendre le pouvoir, ou à le conserver. Le nationalisme est abondamment utilisé pour faire croire que ces dirigeants, et ceux qui les soutiennent, ne sont pour rien dans la misère de ces peuples, pour souder ces peuples à leur bourgeoisie au nom de la lutte contre le « néo-colonialisme », expression forgée pour faire croire qu’il s’agit toujours de colonialisme, ce qui est faux. Bref, il n’y a aucun soutien à apporter aujourd’hui à ce type de nationalisme anticolonial, préempté par tel ou tel impérialisme contemporain, ou carrément réactionnaire comme en Iran ou en Corée du Nord, quand bien même dans ces deux pays il s’agit d’une opposition aux USA, la superpuissance la plus dominatrice et massacreuse. Dans les pays dits « dominés » (mais ils le sont plus ou moins pour la plupart dans le monde), la bourgeoisie nationale participe toujours pleinement à la soumission nationale par des pays plus puissants puisque l’« indépendance » dont elle se réclame consiste à pouvoir négocier librement la meilleure place possible dans les chaînes de valorisation mondialisées. Ce qui entraine nécessairement une soumission aux possesseurs des fonctions capitalistes supérieures. Et il est impossible de s’extraire de ces chaînes de subordination que sont aussi ces chaines de valorisation sans quitter le MPC, sans l’abolir. Et ce combat ne peut pas se poser comme nationaliste car il s’oppose à toutes les bourgeoisies, et parce qu’il ne peut pas être gagné à l’échelle d’un seul pays.

Il convient donc de ne pas soutenir ces nationalismes des ex-colonies ou semi-colonies aujourd’hui situés dans les strates inférieures de la troisième mondialisation puisqu’ils sont surtout un moyen qu’utilisent les bourgeoisies de ces pays, privées et étatiques, pour améliorer leurs parts dans la plus-value extraite dans leur pays par le capital mondialisé. Elles sont des supports, des fonctionnaires de ce capital, pas des amis des prolétaires qu’il exploite. Ces nationalismes « d’en haut » sont une de leurs armes pour asseoir leur pouvoir en même temps que celui du capital.

Néanmoins cette condamnation doit être faite avec précautions, avec tact. En effet les souvenirs de la colonisation sont toujours vivaces, et bien sûr entretenus par les bourgeoisies nationales qui ont succédé au colonisateur à la tête de l’Etat pour entretenir un nationalisme qui les sert. D’ailleurs, à partir du moment où les peuples, y compris donc les prolétaires des pays dominants profitent de quelques miettes des profits impérialiste tout en se montrant plutôt indifférents à leurs terribles origines, cela crée un ressentiment et une division avec les peuples et prolétaires des pays dominés. En effet ceux-ci sont dans une situation spécifique de misère et d’exploitation qui leur apparaît nécessairement d’abord comme le résultat du pillage impérialiste de leur pays par d’autres pays plus que comme un conflit de classes. C’est chez eux que sévissent la misère la plus noire, les famines, les épidémies et les pandémies. Chez eux que sévissent les dictatures militaires et compradores soutenues par les puissances dites démocratiques, les coups d’Etat et les guerres civiles que financent et arment ces puissances, les bombardements et les expéditions militaires, pour que les pays riches puissent se gaver de pétrole et de matières premières bon marché, qu’ils gaspillent sans compter en même temps qu’ils polluent toute la planète. Chez eux que l’espérance de vie est de 30 années inférieure, que sont les 40% de la population mondiale sans eau courante, les 50% sans électricité, que 200 à 300 millions d’enfants de 11 à 14 ans travaillent dans des conditions sordides

Il est donc inévitable que ce soit la domination financière et militaire, le pillage, l’arrogance, le cynisme, des pays impérialistes qui apparaissent aux peuples des pays dominés comme la cause première de leurs malheurs. Alors, ce qu’ils reprochent le plus à leur propre bourgeoisie est moins d’être capitaliste, que faible face à cette domination, pas assez nationaliste, pas capable de développer une économie nationale, des emplois nationaux. Il est évident que ce nationalisme, quel que soit son aveuglement sur le fait qu’il serve la bourgeoisie et sur l’impasse où il mène, ne peut pas être mis sur le même plan que celui des peuples des pays impérialistes. Dans le cas des pays dominés il s’agit de s’opposer à un ennemi bien visible, même si on s’illusionne sur la façon de s’en débarrasser. Dans l’autre, de collaborer avec les organisateurs principaux du pillage planétaire, ou d’accepter sans mot dire d’en profiter plus ou moins143. Il ne suffit pas de dénoncer l’irréalisme des solutions nationalistes, d’avertir doctement les prolétaires des pays dominés que toute bourgeoisie qui brandit le drapeau nationaliste ne cherche qu’à les utiliser pour s’approprier une part plus grande de la richesse sociale, ne pourra nécessairement que les exploiter, et s’insérer, de toute façon, à un rang subalterne, dans le système capitaliste mondialisé, pour œuvrer à l’unité mondiale des prolétaires.

Ces illusions nationalistes ne peuvent être combattues, cette unité réalisée que si les prolétaires des Centres impérialistes dominants se détachent explicitement de « leur » impérialisme, le combattent par tous les moyens. Il s’agit là encore de politique, de l’autonomie du politique, de la conscience politique per rapport aux bases matérielles, économiques de la situation qui indiquent que la bourgeoisie de tous les pays, y compris celle des pays dits dominés dont nous venons de parler, est un agent du capital, un ennemi des prolétaires à combattre quand bien même elle se drape des oripeaux nationalistes. C’est un point de vue qu’exprimait déjà l’Internationale Communiste, à son deuxième congrès de 1920 : « L’opposition séculaire des petites nations et des colonies par les puissances impérialistes a fait naître, chez les masses laborieuses des pays opprimés, non seulement un sentiment de rancune envers les nations qui oppriment en général, mais encore un sentiment de défiance à l’égard du prolétariat des pays oppresseurs [……..] d’où le devoir, pour le prolétariat conscient de tous les pays de se montrer particulièrement circonspect envers les survivances du sentiment national des pays opprimés depuis un temps très long, et de voir aussi de consentir à certaines concessions utiles en vue de hâter la disparition de ces préjugés et de cette défiance. »144

VI/2. Les nationalismes « populistes ».

Selon la distinction qui a été proposée chapitre V, il s’agit des nationalismes dits « d’en bas » parce qu’ils se développent, particulièrement avec la crise, dans les pays développés, dans des couches populaires (petite bourgeoisie salariée, artisans, commerçants et autres petits entrepreneurs, « ruraux » délaissés des services publics, prolétaires) qui s’élèvent contre les élites d’en haut qui dirigent les Etats et organisent la troisième mondialisation libérale. Ils sont dits « populistes » par ces soi-disant élites et leurs propagandistes qui marquent ainsi leur mépris arrogant pour ces « gens d’en bas ».

Le caractère général du nationalisme « populiste » est qu’il critique « l’establishment » étatique et financier pour avoir abandonné le service de l’intérêt national en choisissant, par intérêt égoïste, d’intégrer l’économie nationale dans la troisième mondialisation sous domination étrangère, celle d’une Union Européenne, dirigée par une bureaucratie apatride, celle, encore plus au-dessus, des USA qui, effectivement, tirent l’essentiel des marrons du feu de cette mondialisation et la dirigent. Ce nationalisme se veut donc rigoureux, sortir de l’Europe (Brexit, Frexit, etc.), protectionniste en économie, fermeture des frontières, etc. Il imagine pouvoir développer un capitalisme national comme au bon vieux temps. Un capitalisme qui, rendant sa grandeur passée à la nation, étant au service de la nation, serait donc aussi au service du peuple puisque les deux désignent la même chose dans cette idéologie fétichiste qui pose que Etat fort dirigé par des patriotes = Nation forte = Peuple heureux.

Nous l’avons déjà dit et démontré, et c’est d’ailleurs quasiment une évidence : nul développement « économique », c’est-à-dire nulle croissance du capital n’est possible aujourd’hui hors de cette troisième mondialisation. Et si la croissance s’y bloque, ce n’est pas en revenant en arrière que la situation s’améliorera. Imaginer le contraire est tout simplement ignorer absolument ce qu’est le capital.

Ce qui est exact, c’est que cette croissance n’a cessé de creuser les écarts de richesse entre « les élites » supérieures et les masses populaires, entre les quelques Centres impérialistes et le reste du monde. C’est un mouvement inhérent au MPC, celui de l’accroissement des écarts entre ceux qui possèdent les conditions matérielles et intellectuelles de la production et ceux qui en sont de plus en plus démunis. Qui, connaissant un tant soit peu ce qu’est le MPC, pourrait s’étonner de ce que le mouvement historique de croissance et d’accumulation du capital s’accompagne toujours, et nécessairement, de sa concentration dans quelques Centres mondiaux comme, notamment, les USA, en tout premier lieu, et l’Europe. Un mouvement qui a atteint aujourd’hui un paroxysme, et nous en avons dit ci-dessus les principales conséquences géopolitiques.

Les bourgeoisies le savent et s’inquiètent des inégalités croissantes qui fracturent le monde comme aussi chacune des nations, qui engendrent partout de nombreux et divers « désordres » qui menacent ses affaires. Toutes, dans chaque pays, essaient de rallier à elles les masses populaires, ce dont elles ont besoin pour affronter la concurrence mondiale et défendre leurs fortunes, leur capital. Les appels à l’unité nationale se font alors permanents et pressants, se font patriotiques. Dans son discours de vœux pour 2023, le président Macron n’a pas manqué d’insister lourdement sur « l’impératif d’unité de la nation » alors même qu’il ne cesse d’aviver les antagonismes en sacquant les chômeurs, les futurs petits retraités, les petits salariés, etc.

C’est que, contradictoirement, chaque gouvernement ne peut contribuer à améliorer la richesse nationale qu’en améliorant la place du territoire national qu’il administre dans les chaines de valorisation du capital mondialisé, qu’en y attirant et y retenant les capitaux, les compétences scientifiques et technologiques, les centres de décision, bref tous les moyens qui permettent d’attirer le maximum d’investissements et de capter le maximum de la plus-value extraite dans le monde. Cela veut dire se soumettre aux obligations qu’impose le capital aujourd’hui mondialisé. Se soumettre donc à la concurrence mondiale en matière de conditions de travail, de salaires, de fiscalité, de normes écologiques et sanitaires, etc. Concurrence qui s’exerce à tous les niveaux des chaînes de production et de valorisation, et qui a, par exemple, vidé la France de ses industries, en même temps que les plus hautes technologies devenaient souvent un monopole américain, ne laissant à la France qu’un rôle de second rang, ce qui n’est encore pas trop mal à l’échelle du monde capitaliste. C’est ce que les « populistes » appellent « dictature du capital financier ». Parce qu’ils ne savent pas qu’il s’agit de celle du capital automate.

Ceci dit, ils ont raison d’accuser « l’élite » étatique d’être de plus en plus coupée de la population, de creuser sans cesse la « fracture sociale », de ruiner l’unité nationale. Et de l’accuser de duperie : elle prône l’unité, mais écrase la masse populaire en se faisant l’auxiliaire de cette mondialisation qui la saigne. Comme ils ignorent qu’il s’agit du MPC, du mouvement automate et inexorable du capital, ils imaginent possible d’opposer à cette mondialisation infernale un nationalisme restauré, grâce à un Etat qui soit dirigé par des nationalistes qui seraient véritables et intègres. Un Etat nationaliste au service du peuple national.

Nous avons déjà dit combien cette opinion reposait fondamentalement sur les trois grands fétichismes propres au MPC, de l’Etat, de la nation, de la marchandise. Et comment les deux premiers, s’exacerbant avec la crise, menaient tout droit à un néofascisme, prenant probablement une forme « orwelienne » correspondant aux moyens technologiques modernes de contrôle des populations.

Pour autant il ne faut pas considérer les nationalistes « d’en bas » comme un bloc auquel il faudrait s’opposer globalement et frontalement. Car s’ils se font nombreux avec la crise, c’est qu’ils expriment une opposition de ceux qui en sont les principales victimes à la dégradation de leurs conditions d’existence, une résistance aux avanies de toutes sortes qu’ils subissent, à l’abandon où les laisse effectivement un Etat dirigé par une « élite » bourgeoise arrogante et cynique qui n’a de préoccupation que de sauver sa bourse en sauvant le capital (ce qu’elle appelle sauver « l’économie » et l’emploi). Qu’ils soient déçus et en colère à l’encontre de « l’establishment » qui dirige cet Etat dont ils attendent tout, c’est bien compréhensible, même si l’on sait que cette attente relève du fétichisme de l’Etat.

C’est pourquoi la démarche à mettre en œuvre vis-à-vis de ces nationalistes « populistes » n’est pas de se contenter de les critiquer. Il faut le faire bien entendu, mais en tenant compte de cet aspect de leur nationalisme qui est que leur critique des dirigeants de l’Etat est aussi une révolte contre l’état de chose existant. La révolte est juste, le moyen par lequel ces révoltés espèrent obtenir satisfaction non seulement ne l’est pas, mais les mèneraient au pire, comme ce fut déjà le cas suite à la crise des années 30. Le but de cette démarche est de travailler à la scission entre les fractions fascisantes des nationalismes « d’en bas » (qui existent y compris dans la gauche étatiste145) et d’autres qui peuvent être amenées progressivement à lutter contre la cause réelle, profonde des misères et souffrances dont sont accablées les couches populaires.

Travailler à cette scission n’est pas seulement critiquer le nationalisme d’extrême droite sur ses aspects les plus abjects, comme la xénophobie et le racisme146. C’est critiquer la critique toute superficielle que les divers idéologues du nationalisme « populiste » proposent pour expliquer la dégradation continue de la situation des classes populaires, qui se résume comme nous l’avons rappelé, à s’en prendre, verbalement du moins, au seul capital financier, à la mondialisation et à ceux qui en sont les plus ostensibles profiteurs, et les plus dévoués représentants, et organisateurs à la tête de l’Etat.

Travailler à cette scission, ce n’est pas non plus nier la vassalisation de la France capitaliste à l’UE et de l’UE aux USA., que critiquent à juste titre les divers courants nationalistes. Mais c’est montrer qu’elle n’est pas tant due à tels ou tels dirigeants politiques qu’au MPC lui-même, tel qu’il est au bout de son développement historique à l’époque de la troisième mondialisation. Mondialisation sur laquelle il n’est pas possible de revenir en retournant en arrière, ni à l’époque où la nation française s’enrichissait de son empire colonial, ni évidemment encore moins à la fin du 18ème siècle quand, avec la Révolution bourgeoise, elle s’affirmait comme nation dans ses frontières continentales. Etant un résultat inhérent au développement historique du MPC, cette vassalisation dans le cadre de cette troisième mondialisation ne peut être combattue et abolie que par l’abolition du MPC, et non pas par un quelconque nationalisme qui ne pourrait qu’être réactionnaire dans les deux sens du terme (rétrograde, fascisant).

Travailler à cette scission, c’est rappeler que vouloir restaurer la puissance nationale sans s’attaquer au capital ne peut être que vouloir restaurer la puissance d’un capital national, sa croissance, ses exportations, son impérialisme, sa force militaire, etc. Bien sûr la promesse du ruissèlement sera toujours faite : si le capital national est puissant, et si l’Etat est entre de bonnes mains « socialistes » ou « nationales-socialistes », le peuple aura sa juste part de la prospérité retrouvée147. Or, premièrement, la puissance du capital ne peut s’affirmer que comme exploitation accrue des prolétaires, et, deuxièmement, ne peut s’affirmer aujourd’hui que comme puissance impérialiste s’insérant à la meilleure place, la plus dominante possible, dans la troisième mondialisation. C’est alors entrer de plein pied dans toutes les rivalités et guerres que suscitent les rivalités impérialistes et qui divisent les prolétaires de tous les pays.

Bref, travailler à cette scission nécessite de montrer et dénoncer les graves conséquences qu’auraient à supporter les populations qui s’engageraient dans la voie du nationalisme, une voie qui, bien loin de les libérer, ou même simplement d’améliorer un peu leur sort, les enfoncerait encore plus dans les divers ravages du capitalisme (crise, paupérisation, guerres). Il s’agit d’opposer au nationalisme cette réalité que la misère de la situation dans laquelle se trouvent notamment les prolétaires, auxquels s’ajouttent ceux que la crise précipite tous les jours dans le prolétariat, n’est pas due à la faiblesse du capital national, d’une « économie » capitaliste nationale qui serait affaiblie par la mondialisation, mais à leur propre faiblesse en tant qu’ils ont été dépossédés eux-mêmes, individuellement comme collectivement, de la possession de toutes les conditions, matérielles et intellectuelles, de leurs vies. En tant qu’ils sont alors étouffés dans les rets du travail capitaliste, ou quasiment éjectés de la société quand ils n’en ont pas. En finir avec cette faiblesse n’est évidemment pas renforcer la nation, c’est-à-dire le capital national et l’Etat national, c’est exactement tout le contraire.

C’est passer de la critique des effets à celle des causes. C’est, par exemple, passer de la critique de la domination « exagérée » et des méfaits du seul capital financier à celle du capital lui-même. De la critique des inégalités de revenus et des niveaux de consommation à celle des inégalités dans l’appropriation des conditions de la production, c’est-à-dire des conditions du travail, par quelques-uns d’où découle la répartition des revenus. Concrètement, c’est en arriver à la critique des divisions sociales du travail propres au MPC et, par là, au type même de travail qui en découle : aliéné et aliénant, appauvrissant, dégradant, morbide. Ce faisant, c’est bien le MPC, les rapports d’appropriation/dépossession des conditions du travail et de la vie qui le fondent, qui apparaissent comme la cause des catastrophes qui s’amoncellent sur les peuples et, tout particulièrement sur la masse des prolétaires. Il faut dire plutôt : qui peuvent apparaître si ceux-ci parviennent à se débarrasser de leurs vieux fétichismes étatistes-nationalistes, malheureusement si bien enracinés dans les apparences de la vie quotidienne – et cela est particulièrement vrai pour les déclassés issus de la petite bourgeoisie ou de l’aristocratie ouvrière récemment devenus prolétaires tout en conservant les opinions étriquées et souvent racistes du « petit blanc ».

Un processus révolutionnaire d’abolition du MPC peut fort bien commencer dans un cadre national, de la même façon que la classe révolutionnaire doit d’abord occuper l’Etat avant et pour pouvoir l’abolir. Mais il ne peut se poursuivre que dans un élargissement international. D’abord parce qu’il se heurtera à une coalition bourgeoise internationale – comme autrefois la révolution bourgeoise française s’est heurtée à une coalition monarchique européenne – qui utilisera tous les moyens économiques, financiers, médiatiques, militaires pour s’y opposer. Mais surtout parce que les conditions même de la production et de sa transformation en production communiste, c’est-à-dire, notamment, abolissant au maximum le travail contraint, les divisions sociales du travail, des conditions du travail et de l’appropriation des richesses devenues internationales, exigent l’internationalisme révolutionnaire.

Internationalisme ne veut pas dire uniformisation, mais coopération volontaire et libre, sans esprit de lucre dans le but d’un développement humain, qualitatif et universel, dans lequel les hommes se libèrent du travail contraint, maîtrisent leurs rapports comme ceux qu’ils ont avec la nature. L’internationalisme étant fondé sur l’abolition des rapports sociaux d’appropriation privée qui définissent le capital, qui génèrent son mouvement aveugle de croissance perpétuelle de la production et des profits dont les hommes ne sont, volontairement ou malgré eux, que les agents, est en même temps abolition des rivalités et des nationalismes qui en résultent. Abolir les nationalismes n’est pas pour autant abolir tout caractère national, car ce n’est pas abolir tous les caractères culturels dont se sont servis les idéologues pour forger le mythe de la nation. Si, comme le proclame le Manifeste du Parti Communiste, les prolétaires n’ont pas de patrie, ils ont des caractères nationaux, voire régionaux. Certains sont à abolir, des caractères rétrogrades comme, par exemple, la religion, le nationalisme ethnique et raciste, certaines traditions dites « culturelles » par leurs défenseurs comme le patriarcat, l’excision, les cultes et rites patriotiques, sans parler des folklores moyenâgeux comme, en France, le Puy du Fou, l’exaltation de la chouannerie, de Jeanne d’Arc, etc. D’autres sont à respecter comme, par exemple, la mémoire de hauts faits tels la Commune de Paris, celle des Résistants aux fascismes, ou encore la langue, etc. Rien n’empêche que tous les caractères nationaux non rétrogrades, et particulièrement la langue dont l’importance est si considérable dans l’identité de chacun, subsistent dans le cadre de l’internationalisme (d’ailleurs dans internationalisme il y a national, ce n’est pas un cosmopolitisme). C’est pourquoi rien ne justifie non plus que certains caractères, comme une langue locale en voie d’extinction, soient utilisés comme moyen d’exacerber un nationalisme dépassé. De toute façon aucun caractère national, pas même la langue, ni aucune nation ne sont éternels, tous et toutes sont historiques. Des caractères dits aujourd’hui nationaux ont existés avant les nations, et existeront après elles tout en disparaissant pour certains, en évoluant pour d’autres, et finalement, comme il n’y a qu’une chose qui ne change pas, c’est le changement, tous les caractères nationaux d’une époque sont voués tôt ou tard à disparaitre. Comme le reconnaissait même un célèbre nationaliste comme Renan, ainsi que nous l’avons rappelé, la Nation est une catégorie historiquement transitoire. Elle doit disparaître au profit d’une réelle et concrète Communauté148.

La nation est un processus d’unification permanent que la bourgeoisie adapte à toutes les situations particulières. Suivant les problèmes qu’elle rencontre elle sait mettre en avant des arguments qui justifient, du moins l’espère-t-elle, l’adhésion, le dévouement de tous au service de l’unité nationale. Et si nécessaire les dits arguments se font coercitifs. Mais elle manipule le nationalisme avec un double objectif : 1) mobiliser la population derrière elle contre un rival impérialiste ; 2) appeler à l’unité contre la « gabegie », les « désordres » engendrés par la lutte de classe des prolétaires qui n’aboutirait par là qu’à ruiner davantage la nation. Ceux-ci ont donc un double intérêt à refuser le nationalisme : ne pas aller se faire massacrer dans ses guerres impérialistes, ne pas renoncer à leurs luttes pour une réelle, non pas seulement amélioration mais transformation radicale de leur situation. Quant à la bourgeoisie elle se trouve démasquée dans ses appels au nationalisme puisque d’un côté ils lui servent à unir les prolétaires derrière elle, tandis que de l’autre ils lui servent à les combattre quand ils luttent pour leurs intérêts de classe.

Sur le terrain des luttes salariales et des conditions de travail, il y a concurrence entre les prolétaires des différents pays, cela pour le plus grand profit du capital. Mais sur le terrain de l’abolition du travail prolétaire et de la condition de prolétaire en tant qu’individu dépossédé de toutes les conditions de son existence, matérielles, intellectuelles, sociales, politiques, il n’y a évidemment pas matière à concurrence. Ni entre ceux de chaque pays, ni entre ceux des différents pays. De sorte que les conditions de l’internationalisme, qui sont déjà réunies sur le plan matériel par la troisième mondialisation, peuvent l’être sur les plans idéologique, politique et organisationnel. Le combat pour y parvenir à de puissantes motivations, ne serait-ce que si l’on constate les catastrophes où mènent les nationalismes aujourd’hui (l’embrigadement des peuples ukrainien et russe dans la guerre inter-impérialiste en Ukraine par exemple, au lieu de leur union contre leurs bourgeoisies bellicistes, pour une révolution communiste). Ne serait-ce aussi, autre exemple, que si l’on considère l’urgence d’avoir à résoudre les dramatiques problèmes écologiques que le MPC fait subir à la planète et à ses habitants, et qu’il est lui-même tout à fait incapable et impuissant à résoudre149, et qui ne peuvent l’être qu’à l’échelle internationale, par une abolition du MPC à cette échelle, parce que les causes sont à cette échelle. D’une façon générale les catastrophes économiques et écologiques contemporaines sont étroitement liées, interdépendantes150, et ne peuvent être surmontées que par un bouleversement radical des rapports des hommes entre eux (rapports sociaux de possession/dépossession) ainsi qu’avec la nature, lequel peut commencer ici ou là, mais ne peut aboutir qu’à l’échelle planétaire.

Le grand « détour irlandais » initié par Marx et poursuivi en étant mondialement élargi par Lénine, les bolchevicks et les révolutions anticoloniales du 20ème siècle s’est achevé avec la grande victoire vietnamienne contre les USA. Cependant les questions nationales et les nationalismes font toujours partie des questions politiques, et débouchent encore sur des luttes et guerres. Ce n’est pas parce que les indépendances nationales ont partout été obtenues (Palestine mise à part), ni parce qu’en conséquence le développement économique du capitalisme tel qu’il est dans la troisième mondialisation a inséré tous les pays dans un même système capitaliste planétaire ultra hiérarchisé, que ces nationalismes ont disparu. Le nationalisme est une question politique et idéologique, et la politique comme l’idéologie n’évoluent pas mécaniquement en fonction des évolutions de la base économique. Il y a relative autonomie du politique par rapport à la base économique, à « la production et la reproduction de la vie réelle »151. C’est ainsi que, paradoxalement, la mondialisation totale contemporaine du MPC, alors qu’elle tend à l’uniformisation des rapports sociaux et des modes de vie qui en découlent, à dissoudre les particularités nationales et les nations, génère aussi par là même des oppositions nationalistes du fait de ses caractères ultra impérialistes qui apparaissent comme des dominations insupportables à nombre de pays qui sombrent dans la misère en même temps qu’ils voient s’enrichir les USA et quelques autres puissances impérialistes. Comme il a été rappelé dans cet ouvrage, c’est là un phénomène d’appropriation et de concentration du capital inhérent au MPC, et qui, comme tel, ne peut être corrigé et aboli que par l’abolition du MPC. Aucun des nationalismes suscités par la troisième mondialisation, qu’ils soient impérialistes ou à prétention anti-impérialistes, ou les deux à la fois, ne peut s’opposer à ce mouvement de concentration inhérent au capital. Il faut donc les combattre tous. Mais pas de la même manière, ainsi que nous l’avons vu, suivant qu’il s’agit de nationalismes « d’en bas » ou de nationalismes impérialistes, directement ou indirectement par peuples interposés (comme ce fût le cas en Yougoslavie, et aujourd’hui à propos de l’Ukraine).

Tous les nationalismes, aujourd’hui comme hier, engendrent des guerres, ou sont utilisés comme supports à des guerres. Elles se multiplient en même que s’aggravent les difficultés de l’accumulation capitaliste. Si vis pacem para bellum. Si tu veux la paix, prépare la guerre. Mais quelles guerres les prolétaires doivent préparer ? Celles suscitées par le capitalisme, ou celles qui les libérera du capitalisme ? Choisir la seconde solution c’est, entre autres conditions, choisir de combattre les nationalismes.

PARIS. Mars 2023.

LISTE PARTIELLE D’OUVRAGES DE T. THOMAS

A propos des révolutions du 20ème siècle, ou le détour irlandais. Albatroz, Paris 1991.

Les racines du fascisme, Albatroz, PARIS, 1996,

K. Marx et la transition au communisme, Albatroz, Paris, 2000.

Les Mondialisations, Contradictions, Bruxelles, 2003.

La crise chronique, ou le stade sénile du capitalisme, Contradictions, Bruxelles, 2004.

Propriété et Possession, Aliénation ou Liberté, selon K. Marx, Contradictions, Bruxelles, 2006.

La crise ? Laquelle ? Et après ? Contradictions, Bruxelles, 2009.

Etatisme contre Libéralisme, c’est toujours le capitalisme. Contradictions, Bruxelles, 2011.

Le Capital Automate, Jubarte, Champrepus, 2017.

La face cachée des nouvelles technologies, Jubarte, Champrepus, 2018.

Ville et Capital, Jubarte, Champrepus, 2019.

Contre l’Etat, Editions Critiques, Paris, 2020.

Quoi qu’il en coûte, ou la fuite en avant du capitalisme, Editions Critiques, Paris, 2021.

L’impasse capitaliste, travail, besoins et urgence écologique, Editions Critiques, 2022.

Notes

  1. Raoul Girardet indique que le mot nation apparaît, pour la première fois dans un dictionnaire, en 1773, dans la 4ème édition du Dictionnaire de Samuel Johnson. R. Girardet, Nationalismes et Nation, éditions Complexe, 1996, p.11.↩︎

  2. Sur les 3 mondialisations du capital, cf. Les Mondialisations, T. Thomas, éd. Contradictions, Bruxelles, 2003 .↩︎

  3. Le philosophe Henri Lefebvre a justement écrit en 1937 : « On n’a pas assez remarqué que la Révolution de 1789 a lancé simultanément dans l’existence sociale et politique deux réalités et deux thèmes opposés : l’individu et la nation. » dans Le nationalisme contre les nations, réédition Méridiens-Klincksieck, 1998, p. 31.↩︎

  4. Cf. Une brève histoire de l’individu, T. Thomas, éd. Albatroz, Paris, 1993.↩︎

  5. L’imaginaire national, Benedict Anderson, éd. La Découverte, Paris, 1996.↩︎

  6. Qu’est-ce qu’une nation, E. Renan, Conférence du 11/03/1882. Ed. Berg International, 2016, p.47.↩︎

  7. En ce qui concerne l’analyse de l’Etat comme organe propre au capitalisme, voir T.Thomas, Contre l’Etat, éd. Critiques, 2020.↩︎

  8. Libération qui concernait moins les femmes que les hommes, et pas les esclaves, sauf dans le court intermède initié par l’abbé Grégoire et fermé par Bonaparte.↩︎

  9. A de rares exceptions près : Suisse, Belgique, Canada par exemple.↩︎

  10. Aujourd’hui encore on a les efforts qu’ont déployés, et déploient toujours, les ultra nationalistes ukrainiens pour interdire la langue russe et éradiquer la culture russe quelle qu’elle soit des territoires qu’ils contrôlent.↩︎

  11. Par exemple en France, et bien que François 1er ait instauré la langue française comme officielle en 1539 par l’édit de Villers Cotterêts, encore « en 1789, 50% des français ne le parlaient pas du tout, et 12 à 13% seulement le parlait correctement. » Eric Hobsbawm, Nation et nationalisme depuis 1780, éd. Gallimard, Folio Histoire, 1992, p. 116-117.↩︎

  12. Pour ne pas être trop long, laissons ici de côté les symboles (monuments aux morts, drapeaux, etc.), les cérémonies (fête nationale du 14 juillet et commémorations diverses), le sport, et bien d’autres choses encore.↩︎

  13. Opus cité, p.27.↩︎

  14. Ibidem, p.45.↩︎

  15. Ibidem, p.46.↩︎

  16. « La notion de peuple est une construction institutionnelle majeure du capitalisme historique » Immanuel Wallerstein, Race, Nation, Classe, I. Wallerstein, E. Balibar, éd. La Découverte, Paris 1988, p. 114. Sous la monarchie, il n’y avait que des sujets, et des castes (en France les trois états, noblesse, clergé, tiers-état), qui ne formaient donc pas UN peuple. En 1789, c’est lorsque des nobles et des religieux ont rejoint le tiers-état lors des Etats Généraux qu’est né le peuple français.↩︎

  17. Sur les 3 mondialisations, voir T. Thomas, Les Mondialisations, éd. Contradictions, Bruxelles, 2003.↩︎

  18. La révolution française n’a aboli l’esclavage qu’un temps avec l’abbé Grégoire le 4 février 1794, vite rétabli par Bonaparte, tandis que Les USA se fondaient sur le génocide des autochtones.↩︎

  19. Condition si nécessaire que c’est principalement parce qu’elle n’existait alors pas pour elles que les révolutions russes et chinoises n’ont pu triompher jusqu’au communisme, s’étant retrouvées engluées dans cette « vielle gadoue » de la nécessité selon l’expression de Marx. Laquelle gadoue a produit un Staline qui y a enfoncé les peuples d’URSS jusqu’à les y noyer, et un Mao qui a tout tenté pour en extirper le peuple chinois, mais sans pouvoir y parvenir.↩︎

  20. Manifeste du Parti Communiste.↩︎

  21. Les marxistes et la question nationale, 1848-1914, Georges Haupt, Michaël Lôwy, Claudie Weill, éd. L’Harmattan, Paris 1997 (première édition François Maspéro, 1974), p.22.↩︎

  22. Ibidem p. 77. Article d’Engels dans La nouvelle gazette rhénane du 15-16/02/1849.↩︎

  23. Ibidem, p.108.↩︎

  24. Politique panslaviste qui a menée à la première guerre mondiale déclenchée, entre autres raisons, par la rivalité entre les impérialismes russes et austro-hongrois dans les Balkans.↩︎

  25. Ibidem, p.15.↩︎

  26. Au 19ème siècle l’avenir passe nécessairement par un développement du MPC, donc un développement industriel, une production de masse, un large marché, des progrès scientifiques et technologiques constants, etc., toutes choses impossibles dans le cadre de territoires petits, agraires, pastoraux, souvent confis dans des coutumes et religiosités archaïques. D’où la condamnation à la non viabilité des petites nations, vouées à disparaître..↩︎

  27. Dans une lettre à Kautsky du 7 février 1882, Engels insiste encore étroitement à propos de ce critère sur la question de la grandeur (grand territoire, grand peuple ayant une grande histoire le constituant) : « pour un grand peuple, il est historiquement impossible de discuter sérieusement de la moindre question interne aussi longtemps que la l’indépendance nationale fait défaut. » (Les marxistes et la question nationale, opus cité p. 105) ;↩︎

  28. Petite collection Maspéro n° 131↩︎

  29. Lettre de Marx à S. Meyer et A.Vogt, avril 1870. Les marxistes et la question nationale, opus cité p. 99.↩︎

  30. Encore une analyse que Lenine reprendra plus tard en l’élargissant à l’ensemble de la planète.↩︎

  31. Ibidem. Souligné par Marx. Toute comparaison avec les rapports prolétaires immigrés-prolétaires français (ou de tout autre pays impérialiste) aujourd’hui est bienvenue !↩︎

  32. Voir par exemple ses deux articles de 1853 dans le New York Daily Tribune sur « La domination britannique en Inde et ses effets » in Marx-Engels, Œuvres Choisies, tome 1, p. 508-519, éditions du Progrès, Moscou 1970. Plus généralement, voir Marx, Engels, Le colonialisme, Editions Critiques, qui recense leurs nombreux articles en dénonçant les atrocités.↩︎

  33. Le Capital, Livre I, tome 3, p. 201, Editions Sociales.↩︎

  34. Ibidem, p. 193. Accumulation primitive qui correspond à la première mondialisation capitaliste (cf. Les Mondialisations, opus cité).↩︎

  35. Lettre d’Engels à Kautsky du 12 septembre 1882. Marx, Engels, Œuvres Choisies, opus cité, tome 3, p.511.↩︎

  36. Ibidem p. 511.↩︎

  37. Editions Sociales, Livre I, tome 3, p.206.↩︎

  38. « Les colonies ne sont que des greniers de matières premières pour la mère patrie » Le Capital, Livre I, tome 2, p. 131.↩︎

  39. Le Capital, Livre I, tome 3, p. 213, Editions Sociales.↩︎

  40. Essentiellement un développement rapide du machinisme permettant d’aller vers un abaissement considérable du temps de travail contraint, et, par l’augmentation conjointe du temps libre, d’entreprendre l’abolition des rapports sociaux de possession/dépossession qui fondent et caractérisent le MPC, et donc la soumission des individus au mouvement automate du capital avec toutes ses conséquences destructrices des hommes et de la nature.↩︎

  41. Mais remarquons que reste alors vivace l’argument, pointé par Marx, de la rivalité entre prolétaires anglais et prolétaires immigrés irlandais pour l’emploi, et les salaires que cette immigration pousse à la baisse.↩︎

  42. Cela à l’exception de quelques pays comme, principalement, la Chine maoïste.↩︎

  43. A l’exception de la Russie, grand pays indépendant et colonisateur lors de la révolution de 1917, mais où les conditions matérielles du communisme étaient cependant loin d’être réunies.↩︎

  44. Engels, toujours européocentré et, bien plus que Marx, porté à l’économisme, ne voit encore, en 1882 pourtant, que « deux nations en Europe [qui] ont non seulement le droit mais aussi le devoir d’être nationales avant d’être internationales : les Irlandais et les Polonais. » Lettre à Kautsky, 7 février 1882, Les marxistes et la question nationale, opus cité, p. 107.↩︎

  45. Lettre de Marx à S. Meyer et A. Vogt, avril 1870, Les marxistes et la question nationale, opus cité p. 99.↩︎

  46. Lettre de Marx à Kugelmann, 29 novembre 1969, ibidem, p.95.↩︎

  47. Ce que j’ai appelé la deuxième mondialisation. Cf. Les mondialisations, opus cité.↩︎

  48. La question nationale dans notre programme, Lénine, Œuvres Complètes, Editions Sociales-Editions du Progrès, Moscou 1966, tome 6, p. 481.↩︎

  49. Du droit des nations à disposer d’elles-mêmes, Lénine, 1914, Œuvres Choisies, tome 1, Editions du Progrès, Moscou, p. 617-618.↩︎

  50. La question nationale et notre programme, opus cité, p.475.↩︎

  51. Ibidem, p.477.↩︎

  52. Les marxistes et la question nationale, opus cité, p. 106.↩︎

  53. « Jamais un marxiste russe n’a songé à faire grief aux social-démocrates polonais d’être contre la séparation de la Pologne [de la Russie]. Ces social-démocrates ne commettent une faute que lorsqu’ils tentent, comme l’a fait Rosa Luxembourg, de nier la nécessité d’inclure le droit de libre détermination dans le programme des marxistes russes. » Lénine, Du droit des nations à disposer d’elles-mêmes, opus cité, p. 614. Ce qui diffère d’ailleurs quelque peu de la position d’Engels de 1882 citée précédemment.↩︎

  54. Lénine, A propos de la brochure de Junius, Œuvres Complètes, Editions Sociales-Editions du Progrès, Moscou, tome 22, p. 331.↩︎

  55. Lénine, La paix sans annexions et l’indépendance de la Pologne, Ibidem, tome 22, p. 151.↩︎

  56. Ibidem, p. 378.↩︎

  57. Bilan d’une discussion sur le droit des nations à disposer d’elles-mêmes, ibidem, p. 377.↩︎

  58. Une caricature du marxisme, ibidem, tome 23, p. 61.↩︎

  59. Ibidem, p. 68.↩︎

  60. Une grande avenue de Kiev porte le nom du nazi Stepan Bandera. « Chaque 1er janvier à Kiev, une marche aux flambeaux honore la mémoire de Stepan Bandera, dirigeant de ces deux organisations [OUN et UPA] et collaborateur du IIIème Reich. Ce sympathique tableau serait incomplet sans mentionner l’intégration à l’armée, en 2014, du bataillon Azov, une milice néonazie qui emprunte son emblème à la division SS Das Reich. » (OUN, Organisation des nationalistes ukrainiens ; UPA, Armée insurrectionnelle ukrainienne est sa branche armée). Participèrent très activement à l’extermination des Juifs et, entre autres massacres, à celui de cent mille polonais). Le Monde Diplomatique, Mars 2022.↩︎

  61. Sur l’impossibilité d’un processus révolutionnaire communiste limité à un pays au capitalisme embryonnaire, Voir T. Thomas, Le détour irlandais, éd. Albatroz, Paris, 1991, et K. Marx et la transition au communisme, éd. Albatroz, Paris, 2000. Lénine avait lui-même souvent dit que le sort d’une telle révolution en Russie était lié au succès de celle-ci dans un, ou plus, autres pays, au capitalisme développé, européens, notamment l’Allemagne où, malheureusement, échoua la révolution spartakyste menée par R. Luxemburg et K. Liebknecht, vite assassinés.↩︎

  62. Lénine, Une caricature du marxisme, Œuvres Complètes, opus cité, tome 23, p.64.↩︎

  63. Lénine La révolution socialiste et le droit des nations à disposer d’elles-mêmes. Œuvres Complètes, opus cité, tome 22, p. 162.↩︎

  64. Des fonctionnaires élus, c’est un haut niveau de la démocratie bourgeoise. Mais une forme, même très démocratique, bourgeoise, c’est toujours une forme politique du MPC, donc du pouvoir de l’argent, de la domination du gain d’argent.↩︎

  65. Ibidem, p.157.↩︎

  66. Lénine, Une caricature du marxisme, opus cité, p. 39, souligné par lui.↩︎

  67. K. Marx, Grundrisse, Editions Sociales, tome 1, p. 347.↩︎

  68. Parlant de la Compagnie des Indes Hollandaises, un géographe de la Sorbonne écrit : « ses revenus ne devaient être en principe que des revenus commerciaux, mais ce furent de véritable recettes de domination lorsque les souverains indigènes furent contraints de délivrer les denrées à des prix déterminés. » Charles Robequain, Le Monde Malais, éd. Payot, 1946, p. 345.↩︎

  69. K. Marx, Le Capital, opus cité, Livre I, tome 3, p. 196.↩︎

  70. Ibidem.↩︎

  71. « La formation du capital anglais au cours du 17ème siècle s’est faite, pour un tiers, sur le commerce international des esclaves. » J. Petras, H. Veltemeyer, La face cachée de la mondialisation, éd. Parangon, p. 36.↩︎

  72. Le coton se prête beaucoup mieux à la production mécanique que le lin ou la laine principalement utilisés jusque là.↩︎

  73. « Au milieu du 19ème siècle, l’espérance de vie ne dépasse pas 24 ans à Manchester ». G. Vindt, 500 ans de capitalisme. éd. Mille et une Nuit, p.53.↩︎

  74. Division qui, bien sûr, n’a pas la netteté d’un trait sur une carte. L’analyse concrète est nécessaire dans chaque cas particulier.↩︎

  75. L’exposition coloniale organisée à Paris, au bois de Vincennes, de mai à novembre 1931 en est un exemple aussi inouï qu’inhumain : des colonisés amenés de force y sont exposés à une malsaine curiosité populaire exactement comme les animaux du zoo d’à côté construit à l’occasion.↩︎

  76. Voire, par exemple, T. Thomas, Nécessité et possibilité du communisme, éd. Jubarte, Champrepus, 2013, et Vers un nouveau communisme, Jubarte 2016.↩︎

  77. En Chine notamment, mais ailleurs aussi, par exemple au Maroc où Abdelkrim el Khattabi, vainqueur des espagnols, est président de la République du Rif de 1921 à 1926.↩︎

  78. Il s’agit de l’accroissement de l’extraction de la plus-value sous sa forme relative afin de suppléer celle sous sa forme absolue (allongement de la durée du travail) qui a atteint ses limites physiques dès la moitié du 19ème siècle. Pour une argumentation plus développée sur ce point, voir Les Mondialisations, opus cité, chapitre 2.↩︎

  79. J. Marseille, Empire colonial et capitalisme français, Histoire d’un divorce, éd. Albin Michel, Paris, 1984.↩︎

  80. Voir Un empire bon marché, histoire et économie politique de la colonisation française, XIX-XXIe siècle, D. Cogneau, éd. Seuil, 2023.↩︎

  81. G. Vindt, 500 ans de capitalisme, éd. Mille et une nuits, Paris, p. 90.↩︎

  82. Un exemple célèbre parmi bien d’autres : la société taïwanaise Foxconn qui emploie 1 million de personnes rien qu’en Chine pour fabriquer les produits inventés, mis au point et vendus par Apple aux USA. Foxconn produit aussi au Vietnam, en Inde, etc. Apple ne fabrique rien (société dite sans usines). 50% de la production de son concurrent coréen Samsug provient du Vietnam, d’Inde, du Brésil. Et Foxconn a des concurrents presque aussi gros que lui, comme Pegatron, Wistron Corp, etc. Tous sous-traitent à leur tour la fabrication de certaines pièces dont ils ont besoin, et ainsi de suite.↩︎

  83. Pour un exposé détaillé de ces processus, voir Les Mondialisations, opus cité, chapitre 3.↩︎

  84. Voir T. Thomas, La face cachée des nouvelles technologies, éd. Jubarte, Paris 2018.↩︎

  85. Par la combinaison d’un maximum de plus-value absolue et d’un maximum d plus-value-relative.↩︎

  86. On remarque que, effet de la segmentation mondiale des processus de production, dès les années 60 les échanges mondiaux concernant les produits manufacturés dépassent ceux des produits primaires (qui caractérisaient les échanges de la mondialisation coloniale).↩︎

  87. K. Marx a écrit : « De nos jours la suprématie industrielle implique la suprématie commerciale, mais à l’époque manufacturière proprement dite, c’est la suprématie commerciale qui donne la suprématie industrielle » (Le Capital, Editions Sociales, livre I, tome 3, p. 196). De nos jours, c’est la suprématie scientifique et financière qui donnent la suprématie industrielle et commerciale (et la suprématie militaire qui accompagne toute suprématie).↩︎

  88. Voir à ce sujet l’excellente, terrifiante et implacable démonstration faite par Diana Johnstone à propos de la désintégration de la Yougoslavie par les impérialismes occidentaux, USA en tête, dans La croisade des fous, Yougoslavie première guerre de la mondialisation, Editions Critiques, Paris 2022.↩︎

  89. J. Kuzmarov, J. Marciano, Guerres froides, les Etats Unis face à la Russie de 1917 à nos jours, p.179. Editions Critiques, Paris 2020.↩︎

  90. Voir par exemple Barry Eichengreen, Un privilège exorbitant, éd. Odile Jacob, Paris 2011.↩︎

  91. General Agreement on Tariffs and Trade.↩︎

  92. Banque Internationale pour la Reconstruction et le Développement.↩︎

  93. Les guillemets s’imposent ici puisque le régime stalinien et les partis communistes qui en dépendaient n’avaient rien de communistes, et, en tant que capitalisme d’Etat, la Russie était aussi un pays impérialiste.↩︎

  94. Voir Histoire mondiale de la guerre économique, Ali Laïdi, éd. Perrin, collection tempus, Paris, 2020, chapitre 23.↩︎

  95. 11 Etats membres (dont, pour les derniers adhérents, Cuba en juillet 1972 et le Vietnam en juillet 1978), 1 Etat associé (la Yougoslavie en 1964), 8 Etats observateurs, 4 pays coopérants. Le Comecon vise à coordonner et spécialiser les productions de ses membres et à organiser leurs échanges.↩︎

  96. Par exemple, déjà en 1982 les américains ont fait exploser le pipe-line transsibérien (cf. Histoire de la guerre économique, opus cité, p. 568). Opération renouvelée sur les Nord Stream 1 et 2 en 2022 !↩︎

  97. « Les Soviétiques souffraient de leur propre complexe militaro-industriel, qui représentait au moins 40% du budget de l’Etat durant la guerre froide. Arrivé aux années 1980, environ 70% de la production industrielle soviétique était consacrée à la défense avec des conséquences encore plus graves que pour les Etats Unis. ». Guerres froides, les Etats Unis face à la Russie de 1917 à nos jours. Opus cité. Note 12, p. 256-257.↩︎

  98. Francis Fukuyama. La fin de l’histoire et le dernier Homme, 1992.↩︎

  99. Organisation Mondiale du Commerce (succède au GATT).↩︎

  100. Mais les USA l’ont accepté parce qu’ils ne concevaient pas que la Chine ne devienne autre chose que d’être « l’atelier du monde » (usines d’assemblage), plus spécialement l’atelier des USA, une place subordonnée à celle des USA dans les chaînes de valorisation qui caractérisent le troisième mondialisation. Aujourd’hui que la Chine a rattrapé une grande partie de son retard scientifique et technologique, il en va tout autrement : les USA ont lancé à son encontre une nouvelle guerre froide. Et c’est eux qui occupent « l’Ukraine chinois » : Taïwan.↩︎

  101. Sur cette histoire voir l’implacable et minutieuse enquête de Diana Johnstone, La croisade des fous, opus cité.↩︎

  102. Christian Saint Etienne, Les Echos, 13/12/2022.↩︎

  103. Des admirateurs du nazi, membre de la SS, Stepan Bandera, chef du gouvernement ukrainien pendant la deuxième guerre mondiale (voir note 60).↩︎

  104. Lénine, Une caricature du marxisme, opus cité, tome 23, p. 33. C’est un développement concrétisant le fameux aphorisme de Clausewitz selon qui « la guerre est un prolongement de la politique par d’autres moyens ».↩︎

  105. « L’important n’est pas de savoir qui a attaqué le premier mais les causes de la guerre, les buts qu’elle se propose, les classes qui la mènent » Lénine, Lettre ouverte à Boris Souvarine, ibidem, p.219. Avec cet argument, on peut d’ailleurs tout aussi bien dire que ce sont les ultras nationalistes ukrainiens qui ont attaqué les premiers en ne respectant pas les accords de Minsk et en bombardant les civils russophones et russophiles du Donbass.↩︎

  106. Géopolitique et géoéconomie du monde contemporain, sous la direction de G. Delamotte et C. Tellenne, éd. La Découverte, Paris 2021, p. 107.↩︎

  107. Voir T. Thomas, Quoi qu’il en coûte, ou la fuite en avant du capitalisme contemporain, Editions Critiques, Paris 2021, et L’impasse capitaliste, Travail, besoins et urgence écologique, Editions Critiques, Paris 2022.↩︎

  108. Selon le SIPRI, l’organisme de référence dans ce domaine, les dépenses militaires, en 2021, ont été de 2113 milliards $ dans le monde, et, pour les quatre premiers pays en la matière, de 801 milliards $ pour les USA, 293 milliards pour la Chine, 76,6 milliards $ pour l’Inde, 65,9 milliards $ pour la Russie.↩︎

  109. Géopolitique et géoéconomie du monde contemporain, opus cité p. 504.↩︎

  110. Par des rétentions privatives (brevets) afin de maximiser les profits issus des découvertes, médicales par exemple, par exploitation forcenée des populations, les maladies et les famines, par les dégâts écologiques, les coûts sociaux des guerres économiques, qui incluent nécessairement, entre autres, les dépenses militaires « préventives » (si vis pacem para bellum) etc.↩︎

  111. Selon Dani Rodrik, professeur de politique économique internationale à l’université Harvard, Les Echos, 17/11/2022. Voir aussi : Une guerre froide fluide : les Etats Unis, la Chine et la concurrence autour de la technologie numérique. Adam Segal, Hérodote n°184-185, 1er-2ème trimestre 2022, éd. La Découverte.↩︎

  112. Les Echos, 02/02/2023.↩︎

  113. H. Lefebvre, Le nationalisme contre les nations », opus cité, p.78.↩︎

  114. K. Marx, A propos du système national de l’économie politique de F. List, éd. Gallimard, collection La Pléiade, tome III, Œuvres Philosophiques, p. 1436. Souligné par moi.↩︎

  115. K. Marx, Adresse de Marx au Comité Central de la Ligue Communiste du 15/09/1850, collection La Pléiade, tome IV, Œuvres Politiques, p. 1085.↩︎

  116. A l’exception notoire d’Israël. Avec l’invasion sioniste de la Palestine on a d’ailleurs une colonisation doublée d’une entreprise toujours en cour d’épuration ethnique, d’un ethnocide puisqu’il y a le « but final » d’ôter aux palestiniens leurs moyens d’existence, terres, eaux, maisons, etc., sans lesquels ils ne peuvent vivre, et de les tuer s’ils résistent.↩︎

  117. Et des alliés de l’impérialisme dominant, comme par exemple, dans le cas de l’ex-Yougoslavie qui a été rappelé précédemment dans le démantèlement de laquelle les pays de l’UE, Allemagne en tête, ont joué un grand rôle.↩︎

  118. Sur l’intervention impérialiste française au Mali, et les causes de son échec, notamment la morgue de Macron et de ses généraux, des néocolonialistes attardés et de ce fait carrément stupides (ça fait longtemps que l’armée française est en retard d’une guerre), voir Rémy Carayol, Le mirage Sahélien, éd. La Découverte, Paris, 2023.↩︎

  119. Pour un développement sur les liens entre populisme et fétichisme de l’Etat, voir T. Thomas, Contre l’Etat, opus cité.↩︎

  120. Voir T. Thomas, Quoi qu’il en coûte, et L’impasse capitaliste, opus cités.↩︎

  121. Rappelons que la crise des années 1880-1900 a débouché sur la première guerre mondiale et celle des années 30 sur la deuxième, tandis que la guerre d’Ukraine, qui engage directement déjà à ce jour au moins une vingtaine de pays, pourrait être la prémisse d’une troisième.↩︎

  122. On se souvient que c’est le mensonge éhonté utilisé comme prétexte par l’impérialisme US pour envahir et détruire l’Irak, alors qu’il ne s’agissait bien sûr de rien d’autre que de pétrole.↩︎

  123. Sur ce sujet, voir Les Racines du Fascisme, T. Thomas, éd. Albatroz, Paris, 1996.↩︎

  124. Nouvelles technologies de l’information et de la communication.↩︎

  125. Selon la définition de Max Weber.↩︎

  126. Rappelons que « l’économie » tout court, ça n’existe pas. Elle est historiquement déterminée puisqu’il s’agit de rapports sociaux de propriété, de possession, de production. L’économie au sens actuel et usuel du terme, telle que définie par les économistes bourgeois, est fondée sur le fétichisme de la marchandise, comme Marx l’a génialement mis en valeur (cf. Le Capital, Livre 1, chapitre1), est l’étude de rapports entre des choses telles que profits, salaires, taux d’intérêts, argent, et autres représentations sociales des marchandises (dont la force de travail) alors que ces rapports ne sont que la manifestation superficielle de rapports sociaux historiquement spécifiques entre les hommes. L’économie bourgeoise inverse les rapports entre effets et causes.↩︎

  127. Pour un développement de ces affirmations, voir Contre l’Etat, opus cité.↩︎

  128. C’est ce que Marx avait déjà expliqué quand, effrayée par la révolution de 1848, la bourgeoisie française avait choisi l’aventurier Bonaparte pour remplacer le gouvernement « socialiste » de la IIème république. « Pour conserver sa bourse, la bourgeoisie doit nécessairement perdre sa couronne, et le glaive qui doit la protéger [de la révolution, n.d.a] est nécessairement aussi une épée de Damoclès suspendue au dessus de sa tête. » (K. Marx, Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte). Epée qui l’a menée au désastre de 1870, comme elle a mené la bourgeoisie allemande à celui de 1945.↩︎

  129. Ce qui avait amené Mussolini à dire : « Tout pour l’Etat, rien hors de l’Etat, rien contre l’Etat. » Pour un développement sur le fascisme, voir Les racines du fascisme, T. Thomas, éditions Albatroz, Paris, 1996.↩︎

  130. Aujourd’hui on a encore l’exemple flagrant du sionisme qui a une base démocratique juive, laquelle soutient massivement la colonisation et l’élimination du peuple palestinien de ses terres.↩︎

  131. Ce qui, si l’on suit la définition qu’en donnait Tocqueville dans L’art de la politique, s’apparenterait à un despotisme : « Le despotisme retire aux citoyens toute passion commune, toute nécessité de s’entendre, toute occasion d’agir ensemble, il les mure pour ainsi dire dans la vie privée. »↩︎

  132. Un concept venu des USA, très à la mode aujourd’hui, sous le nom de « wokisme », qui, d’une façon générale, fait disparaitre une identité essentielle : celle de classe sociale.↩︎

  133. Voir R. Meyran et Valérie Rasplus, Les pièges de l’identité culturelle, éd. Berg international, Paris 2012.↩︎

  134. Ce qu’Hitler a fait en liquidant par plusieurs centaines d’assassinats lors de la Nuit des Longs Couteaux (le 30/06/34) l’aile « gauche » du fascisme, notamment ses chefs E. Röhm et G. Strasser, qui réclamait la réalisation de la partie« socialiste » du programme nazi initial. « Rien du programme de Hitler n’a été exécuté : pas de partage des bénéfices capitalistes, pas de nationalisation de l’industrie ni de réduction des intérêts des dettes agraires, pas de suppression des grands magasins. » s’était plaint Röhm. (Le Monde, 01/07/1984, « Les longs couteaux de Hitler).↩︎

  135. F. Engels, « La lutte des Maggyars », La Nouvelle Gazette Rhénane du 13/01/1849, in Ecrits militaires de Marx et Engels, éd. de l’Herne, p. 234 et 239.↩︎

  136. Par exemple la Somalie, l’Afghanistan, Haïti, le Centre-Afrique, la Lybie, le Liban et quelques autres.↩︎

  137. Pots de vin, corruptions, détournements de fonds publics existent partout, mais ce sont aussi souvent les seuls moyens dont disposent les bourgeoisies des pays sans capitaux propres, dépendants de capitaux extérieurs, pour s’enrichir. Moyens qui deviennent alors presque « normaux ».↩︎

  138. Une fois encore, à l’exception de la guerre du peuple palestinien en voie d’être dépouillé de toutes ses conditions d’existence par les sionistes.↩︎

  139. Etant entendu que le nationalisme impérialiste colonial est du passé, sauf en Palestine.↩︎

  140. Ce qui n’empêche pas les propagandistes otanesques de considérer que les russes doivent accepter sans rien dire ni faire que ceux de l’OTAN s’installent, après 1991, de plus en plus proche de leur frontière.↩︎

  141. Lénine et les questions nationales et coloniales, Editions de Pékin, p.29.↩︎

  142. D’une façon générale les guerres US et otanesques sont dites soutenues par une soi-disant « communauté internationale », tandis que les envahisseurs sont des gentils quand ils envahissent la Palestine, la Yougoslavie, l’Irak et y massacrent allègrement, mais des méchants quand il s’agit de l’Ukraine. La sécession des russophiles du Donbass est inadmissible, mais celle de Taïwan est formidable, des fusées russes à Cuba étaient une déclaration de guerre atomique aux USA, des fusées US en Europe et les armées otanesques aux portes de la Russie, c’est très bien. La propagande la plus grossière, les mensonges les plus éhontés, le deux poids deux mesures sont évidemment un grand classique des rivalités impérialistes et de leurs propagandistes stipendiés qui, partout, monopolisent les médias, tout autant dans les pays qui se disent démocratiques que dans ceux qui sont dits par eux despotiques.↩︎

  143. A titre d’exemple récent on peut rappeler que lors de la longue et puissante grève des travailleurs de Total, fin 2022 en France, dans le but d’obtenir des augmentations salariales qu’ils estimaient d’autant plus justifiées que les profits de Total explosaient tous les records, ceux-ci n’ont pas le moins du monde critiqué l’origine essentielle de ces profits monstrueux dans l’exploitation éhontée de travailleurs africains et asiatiques, en même temps que dans l’expulsion de milliers de paysans pauvres de leurs terres, et que les dégâts écologiques dramatiques causés par l’exploitation pétrolière dans ces pays, comme l’illustre notamment les travaux actuellement menés en Ouganda et Tanzanie  : 200 puits de pétrole (projet Tilenga), un immense oléoduc chauffé, de 1443 kilomètres, jusqu’à la mer (projet Eacop), 100.000 personnes expropriées, des milliers d’hectares de cultures vivrières ravagées, des parcs naturels saccagés (notamment le parc de Murchison Falls). De fait les hyper profits de Total, comme aussi en partie les salaires des travailleurs de chez Total, proviennent de ces lointaines origines. Et Total n’est qu’un exemple parmi d’autres.↩︎

  144. Deuxième Congrès de l’IC, Thèses et additions sur les questions nationales et coloniales, point 10. Texte réputé avoir été rédigé par Lénine.↩︎

  145. C’est un fait qui s’est vérifié dans les années 30-40 par exemple avec les figures de Doriot, Déat et d’autres, en Belgique avec le courant « planiste » de Henri de Man, etc. Voir les racines du fascisme, opus cité.↩︎

  146. C’est donc en particulier développer une critique combattante qui soit celle de l’immigration, et non pas des immigrés poussés par des nécessités dues au MPC. C’est travailler à supprimer les causes, les racines de l’immigration qui sont dans le capitalisme mondialisé, et, particulièrement, dans les impérialismes.↩︎

  147. La seule différence entre le ruissèlement promis par les libéraux et celui promis par les étatistes est qu’il sera naturel pour les premiers (selon la fable des abeilles de Mandeville, ou selon diverses fables philanthropiques), organisé par l’Etat et sa bureaucratie pour les seconds.↩︎

  148. Communauté ou Communisme. Cf. T.Thomas, Nécessité et possibilité du communisme, éd. Jubarte, 2013.↩︎

  149. Voir L’impasse capitaliste, travail, besoins et urgence écologique, opus cité.↩︎

  150. Ibidem.↩︎

  151. Lettre d’ Engels à Joseph Bloch, in Marx-Engels Œuvres Choisies, éditions du Progrès, Moscou, 1970, tome 3, p. 518.↩︎

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