Abréviations utilisées dans cet ouvrage

MPC : mode de production capitaliste.

pl : plus-value.

GES : gaz à effet de serre.

Notation des citations

Ouvrages de K. Marx

Pour Le Capital, Editions Sociales 1971 (E.S.) : K suivi de I, II, III, pour les livres ; 1, 2, 3 pour les tomes, puis le numéro de page.

Pour les Grundrisse, Editions Sociales (E.S.) : GR suivi de I ou II pour les tomes, puis le numéro de page.

Pour les Théories sur la plus-value, Editions Sociales (E.S.) : TPV, suivi de I, II, ou III pour les tomes, puis le numéro de page.

Pour la Contribution à la Critique de l’Economie Politique, Editions Sociales (E.S.) : CCEP, suivi du numéro de page.

Pour l’Idéologie Allemande, Editions Sociales (E.S.) : I.A. suivi du numéro de page.

Pour les citations tirées de la Bibliothèque de La Pléiade : PL, I, II, III, ou IV pour les tomes, suivi du numéro de page.

Ouvrages de T. Thomas cités dans cet ouvrage (par année de publication)

T.T. 1991 : A propos des révolutions du 20ème siècle, ou le détour Irlandais. éd. Albatroz, Paris.

T.T. 2000 : Karl Marx et la transition au communisme, éd. Albatroz, paris.

T.T. 2003 : Les Mondialisations, éd. Contradictions, Bruxelles.

T.T. 2004 : La crise chronique ou le stade sénile du capital, éd. Contadictions, Bruxelles.

T.T. 2006 : Propriété et Possession, éd. Contradictions, Bruxelles.

T.T. 2009 : La crise. Laquelle ? Et après ? éd. Contradictions, Bruxelles.

T.T. 2011 : Etatisme contre libéralisme, c’est toujours le capitalisme, éd. Contradictions, Bruxelles.

T.T. 2011 : Démanteler le capital ou être broyés, éd. Page Deux, Lausanne.

T.T. 2014 : Situation et Perspective, éd. Jubarte, Champrepus.

T.T. 2017 : Le capital automate, éd. Jubarte, Champrepus.

T.T. 2018 : La face cachée des nouvelles technologies, éd. Jubarte, Champrepus.

T.T. 2019 : Ville et Capital, éd. Jubarte, Champrepus.

T.T. 2020 : Contre l’Etat, éd. Critiques, Paris.

T.T. 2021 : Quoi qu’il en coûte, éd. Critiques, Paris.

TRAVAIL, BESOINS ET ECOLOGIE

« La production capitaliste ne développe donc la technique et la combinaison du procès de production sociale qu’en épuisant en même temps les deux sources d’où jaillit toute richesse : la terre et le travailleur. » 1

CHAPITRE I BREF ETAT DES LIEUX.

Le capitalisme, après ces deux derniers siècles de croissance rapide, se heurte aujourd’hui à deux limites objectives, et pour lui infranchissables : économique et écologique.

Je ne reviendrais pas dans cet ouvrage sur l’explication de la limite économique, à savoir les profondes et irrémédiables difficultés que rencontre le capital pour poursuivre le mouvement de sa valorisation qui est son existence. Phénomène historique dont j’ai déjà rendu compte dans plusieurs ouvrages précédents2. Il en résultait la caractérisation de l’époque actuelle comme étant celle de la sénilité du mode de production capitaliste (MPC). C’est-à-dire un stade de l’histoire du capital où la production de plus-value, qui est, répétons le, l’existence même du capital et de la société capitaliste, se heurte à des difficultés extrêmement aigües, structurelles et insurmontables. Dans le dernier en date de ces ouvrages, il est montré que la politique d’émission monétaire ultra massive menée par les principales Banques Centrales après la crise de 2008 (déjà avant, mais dans une moindre mesure), et fortement accentuée au prétexte de la pandémie de la Covid, est le signe évident que cette sénilité a atteint aujourd’hui un stade très avancé. Ce qui explique l’aggravation très rapide des conditions de vie des masses populaires partout dans le monde, même si c’est à des degrés divers selon les pays, le développement de conflits armés qui opposent de plus en plus directement les grands blocs impérialistes, et qui, comme en Ukraine au moment où son écrites ces lignes, amènent à quelques encablures d’une troisième guerre mondiale nucléaire, et la tendance des Etats à établir des formes de dominations plus ou moins totalitaires afin de tenter de maintenir les conditions de l’existence du capital et de l’ordre social capitaliste, dans lequel une petite minorité bourgeoise se gave de plus en plus.

Quant à la limite écologique, elle se manifeste aussi de façon éclatante, au point qu’il n’est pas nécessaire ici de l’exposer longuement. Si elle est fort bien documentée par de nombreux travaux scientifiques dont les résultats sont largement publiés, c’est non seulement parce qu’elle fait planer une sérieuse menace sur la planète et la vie de tous les hommes, bourgeois compris, mais aussi parce qu’en même temps des solutions de « verdissement » des productions sont affirmées possibles sans remise en cause de la croissance du capital, voire au contraire en lui fournissant une cure de jouvence. Fumisterie dont nous rendrons compte plus loin.

En attendant le constat des faits est sans appel. Saccages et pollutions, mortelles pour la biodiversité (disparition massive et rapide de milliers d’espèces animales et végétales) en même temps que sources de graves et massives maladies humaines (dont les zoonoses comme la Covid, et aussi bien d’autres), épuisement des sols soumis à l’agriculture intensive et inondés de produits chimiques, épuisement des ressources en matières premières, aussi bien des stocks des ressources non renouvelables (minerais, pétrole, gaz, ressources halieutiques, sable, etc.) que renouvelables puisque celles-ci sont consommées plus qu’elles ne peuvent se renouveler. Mais le plus spectaculaire et probablement le plus menaçant à court terme pour l’humanité est le réchauffement climatique dû aux émissions de gaz à effet de serre (GES), CO2, mais aussi méthane et quelques autres, dont les effets produisent des dérèglements très catastrophiques pour l’humanité.

Ce qui est tout aussi spectaculaire, c’est que la catastrophe était clairement annoncée. Dès 1972 le rapport du Club de Rome, écrit par des membres de l’élite intellectuelle bourgeoise qui étaient loin d’être des anticapitalistes, décrivait et annonçait à peu près tout ce qui arrive aujourd’hui dans ce domaine. Idem pour les innombrables études scientifiques qui ont suivi, dont celles du GIEC bien connues. Spectaculaire aussi l’impuissance des Etats, quels que soient leurs gouvernements, qui se sont depuis montrés, et se montrent toujours, tout à fait incapables de prendre les mesures qui pourraient limiter ce réchauffement. Ils s’y engagent pourtant bruyamment et solennellement lors des grandes réunions amplement médiatisées. En 2015 avec les Accords de Paris ils s’engageaient à le limiter à 1,5°C d’ici 2050. Aujourd’hui on en est loin, comme ils ont dû eux-mêmes le constater à la COP 26, et le constateront encore aux suivantes. Ils savent pertinemment la gravité du danger, mais sont impuissants à y parer. Ce qui illustre parfaitement que, dans le MPC, c’est le capital qui décide et les hommes appliquent, quand bien même ils croient décider3.

Ils voient la catastrophe arriver, mais en restent à des bla-bla-bla, y compris quand ils présentent de futurs et fumeux progrès technologiques qui permettraient de l’éviter. C’est que le MPC n’existe que dans la croissance, le procès d’accumulation automate qui est celui du capital. Qui dit croissance dit consommation d’énergie accrue, d’autant plus que cette croissance s’accompagne d’un usage toujours plus grand de machineries automatiques, robots, etc., et produit toujours plus de marchandises elles aussi numérisées (exemple les smartphones, les « réseaux sociaux », les jeux vidéo, etc.). Or cette automatisation et cette « numérisation » croissantes de la production et des produits impliquent une consommation croissante d’électricité, donc aussi des ressources qu’il faut mobiliser pour la produire et qui, nous le verrons, ne peuvent en aucun cas être seulement « propres ». De sorte que, sans fort improbables rapides modifications drastiques des productions, et donc aussi évidemment des besoins, le réchauffement climatique devrait atteindre les 3 à 4 degrés à la fin du siècle selon les estimations des climatologues4.

Ce qui veut dire par exemple, non seulement une élévation du niveau des mers de 0,5 à 1 mètre d’ici 2050, et davantage ensuite du fait du processus, rendu alors irréversible, de la fonte des glaces des inlandsis (glaciers continentaux) comme celui du Groenland. D’où submersion de nombreuses et importantes zones côtières très peuplées. Et sachant que la seule calotte glacière du Groenland « contient assez d’eau pour faire monter le niveau des mers de 7 mètres »5 si elle fondait entièrement, on voit jusqu’où cette submersion pourrait aller ! Et le moment où cette fonte approche de son point de basculement (le moment où le processus devient irréversible) pourrait arriver dans seulement quelques décennies selon les glaciologues.

Réchauffement de 3 à 4 degrés veut dire aussi fonte du pergélisol et libération d’une masse énorme de méthane, à effet de serre plus puissant6 que le CO2, ainsi que la libération des millions de bactéries et virus qui y étaient emprisonnés. Cette élévation des températures entrainerait aussi de graves manques d’eau, jusqu’à souvent une désertification, dans de nombreuses régions. D’où une baisse importante des rendements et productions agricoles (l’agriculture, c’est 80% de la consommation d’eau), alors même que la population mondiale déjà pléthorique serait accrue d’environ 2 milliards. Déjà aujourd’hui environ les 2/3 de la population mondiale subit des pénuries d’eau. Par exemple le lac Tchad qui fait vivre quelques 30 millions d’Africains a vu sa superficie divisée par huit depuis 1973 et pourrait être asséché d’ici 20 ans. Ajoutons que le manque d’eau ne sera pas la seule raison des problèmes agricoles et de la faim dans le monde. Outre l’érosion des terres du fait de l’agriculture intensive et chimique, il y a aussi les pollutions : « Les pollutions à l’ozone dans les basses couches de l’atmosphère en Asie provoquent des pertes de récoltes de blé, de riz, et de maïs plus importantes qu’estimées précédemment selon une étude publiée dans « Nature Food ». Environ 33% des récoltes de blé en Chine sont perdues chaque année à cause de cette pollution, 28% en Corée du Sud et 16% au Japon. Pour le riz les pertes moyennes sont estimées à 23% en Chine, 11% en Corée du Sud et 5% au Japon … »7

L’ensemble des dérèglements que causerait un tel réchauffement climatique, dont nous ne subissons aujourd’hui qu’un modeste avant-goût avec les canicules, les incendies de forêts (de la Californie à la Sibérie), les inondations ravageuses, etc. entrainerait certainement un très grand nombre de morts ainsi que le déplacement de 1 à 3 milliards de personnes selon les estimations actuelles. Avec tous les drames humains et les conflits qui vont avec. Et encore nous avons surtout parlé ici de quelques effets du seul réchauffement climatique, puisque nous avons choisi de privilégier cet exemple de la crise écologique. Mais, on le sait, celle-ci a bien d’autres sources et effets catastrophiques.

Bref, qu’on se place du point de vue de la crise économique ou de celui de la crise écologique – mais nous verrons qu’elles sont liées, conjointes – il y a de quoi être pessimiste (voire collapsologues pour certains), ou au contraire de s’activer, mais c’est très urgent, pour démentir cet avenir qui n’est certain que si on l’accepte. Et nous verrons qu’il est tout à fait possible de ne pas l’accepter. D’ores et déjà nous voyons tous les jours de plus en plus de personnes qui reconnaissent qu’il s’agit d’une remise en cause de la course au profit, voire du MPC. Car si les Etats se montrent incapables de résoudre le problème, c’est que, en tant qu’ils sont et ne peuvent être par essence8, que les organisateurs de la reproduction du capital, ils sont face à une contradiction pour eux insurmontable, à un choix entre deux options qui toutes deux aboutissent à une impasse. A savoir :

Soit, chercher à résoudre la crise économique, donc chercher à relancer la croissance économique, celle de la plus-value et du capital donc, en la justifiant, pour y associer les populations, par le prétexte de résoudre le problème dit de « la fin du mois » (l’emploi, les salaires). Mais le hic est que cela ne peut se faire qu’en aggravant les problèmes écologiques et en allant alors vers « la fin du monde ». Car il n’y a absolument pas possibilité d’une croissance « verte » du capital, comme nous le verrons. Toute croissance dans le cadre du MPC et des besoins qu’il suscite est obligatoirement croissance de la masse des marchandises produites, donc des dépenses d’énergie, matières premières et autre intrants, bref croissance des dégâts écologiques.

Soit, pour résoudre le problème écologique, on organiserait la décroissance du capital, ce qui serait la ruine économique, la misère généralisée, et n’est évidemment qu’une hypothèse totalement absurde dans le cadre du MPC.

En général les problèmes écologiques ne sont en effet abordés qu’en termes de croissance imaginée verte ou de décroissance de la production et de la consommation, de société « sobre » opposée à « société de consommation », tout cela dans le cadre de maintenu du capitalisme. En réalité ce fait même que le monde capitaliste actuel se trouve face à un tel choix entre deux solutions conduisant chacune à un effondrement révèle plus qu’une impasse : une impuissance ! Qu’est-ce qui la détermine alors même que jamais l’humanité n’a atteint un tel niveau de connaissances scientifiques, en même temps que de puissants moyens d’agir ? Et bien il faut effectivement se pencher sur cet agir des hommes. C’est-à-dire sur la question de leur travail qui, plus que celle de leurs productions, est la question la plus décisive. Et aussi la plus concrète, le travail étant ce qu’ils vivent quotidiennement et qui les font ce qu’ils sont dans leurs divers comportements et situations de classe. En particulier, si la nature et eux-mêmes sont ravagés, ce ne peut être, sauf énorme cataclysme naturel comme par exemple la chute de l’astéroïde qui causa la disparition des dinosaures et autres millions d’espèces animales et végétales il y a 65 millions d’années, que sous l’effet de ce qu’ils font9. C’est-à-dire sous l’effet de leur travail. Si l’on voulait résumer en un mot la racine des problèmes écologiques, ce serait : le travail. C’est cet agir, autrement dit le travail tel qu’il est dans le MPC, son effectuation, ses moyens, ses buts qu’il faut examiner pour comprendre pourquoi les hommes se sont construits ainsi, par ce travail, comme impuissants devant des forces productives et un système social destructeurs, qu’ils ont eux-mêmes créés, et qui menacent très sérieusement leur existence. Répondre à cette question, c’est pouvoir poser les problèmes écologiques et économiques correctement, c’est-à-dire à partir de leurs racines. A partir de quoi il sera ensuite possible de voir si, et si oui comment il est possible d’y remédier.

CHAPITRE II. HISTORICITE DU TRAVAIL. QUEL TRAVAIL POUR QUELS HOMMES ?

Il faut en effet poser la question « quel travail ? » Car « le travail » n’existe que comme généralité. Le travail concret est historiquement spécifique, propre à chaque mode de production particulier. C’est un point important à rappeler, car si le travail est une activité relative à une situation historique particulière, propre à un mode de production particulier, alors c’est qu’on peut en changer en changeant ce mode de production, et réciproquement. C’est pourquoi il nous faut commencer en rappelant l’historicité du travail à travers les âges. C’est un détour, mais un détour nécessaire pour comprendre que le travail de l’époque capitaliste est au fondement des dégâts écologiques, comme aussi économiques d’ailleurs, contemporains. Mais aussi pour comprendre que ce travail étant celui du mode de production d’une certaine époque, il disparaîtra avec celui-ci, et les dégâts qu’il cause avec lui.

Mais avant de faire ce détour, il nous faut d’abord dire pourquoi parler du travail en général ne permettrait pas de comprendre qui sont les hommes d’une époque déterminée, et, quels sont, notamment, leurs rapports avec la nature.

II.1 Le travail comme auto-construction de l’homme.

La nature est un ensemble de milliards d’interactions chimiques et physiques entre tous ses éléments, des plus microscopiques et invisibles, aux plus imposants et visibles, végétaux, animaux, hommes, etc. Tous ces échanges sont ceux d’un métabolisme généralisé. Chaque élément vit par eux, grâce à cette biodiversité. L’homme ne fait pas exception. Il est un élément de la nature. Mais il présente aussi cette particularité d’être le seul dans la nature à pouvoir modifier ce métabolisme par son travail et transformer la nature. En cela il y a une sorte d’extériorité de l’homme par rapport à son environnement naturel appelé « la nature ». Il en fait partie, il en dépend, mais en même temps il y a une place à part en ce qu’il la façonne afin qu’elle réponde à ses besoins.

Il est généralement bien admis, sauf par les religions, que les hommes, par une qualité propre à l’espèce humaine, se sont toujours construits, eux et leurs sociétés, par le travail. C’est à dire dans ce que Marx appelait un « métabolisme » hommes/nature, entendant par ce terme l’ensemble des activités par lesquelles ils s’assimilent et s’approprient les divers éléments nécessaires à leurs vies, qu’ils prélèvent dans la nature, la transformant elle-même dans ces activités par lesquelles ils se transforment aussi, se construisent eux-mêmes. Le cœur efficace de ces activités, quelles que soient les formes sociales et les idéologies dans lesquelles elles s’exercent, c’est le travail, lequel est toujours un certain travail historiquement déterminé. C’est par le travail, un certain travail, que les hommes réalisent le métabolisme qui les relie au reste de la nature. « Le travail est de prime abord un acte qui se passe entre l’homme et la nature »10. C’est un fait anthropologique, indépendamment du fait que les hommes se sont représentés leurs rapports à la nature de différentes façons, religieuses, culturelles, scientifiques, selon les époques historiques, sans toujours y inclure le travail11. « Le travail » dans sa définition générale, ahistorique, le travail « indépendamment de toute forme de société est la condition indispensable de l’existence de l’homme »12, qui par-là produit les conditions de sa vie.

« Produit » est ici le point essentiel : c’est ce qui distingue l’homme de l’animal, ce qui définit ce qu’on peut appeler la nature humaine. C’est ce fameux métabolisme spécifique à l’homme car toujours transformé par lui, ce rapport à la nature par le moyen d’outils fabriqués par lui. L’animal, lui, ne produit pas, il prend, n’a pas de but conscient mais agit par instinct. Prendre n’est pas travailler. Utiliser des outils13, c’est qu’ils sont fabriqués selon un but. L’homme se caractérise par l’usage de l’outil et donc l’intentionnalité, le projet. Ce que Marx a illustré dans sa célèbre métaphore de l’abeille et l’architecte : « ….l’abeille confond par la structure de ses cellules de cire l’habileté de plus d’un architecte. Mais ce qui distingue dès l’abord le plus mauvais architecte de l’abeille la plus experte, c’est qu’il a construit la cellule dans sa tête avant de la construire dans la ruche. Le résultat auquel son travail aboutit préexiste idéalement dans l’imagination du travailleur [….] il réalise […..] son propre but dont il a conscience. »14

Ajoutons un dernier point quant aux caractères généraux du métabolisme hommes/nature qui se réalise par « le travail », c’est que celui-ci est toujours social (il n’a jamais existé d’individu pouvant vivre isolé, sauf par accident et pour un court moment). « Toute production est appropriation de la nature par l’individu dans le cadre et par l’intermédiaire d’une forme de société déterminée. »15 Certaines formes de travail, communautaire ou privé par exemple, créent certaines formes d’appropriation, de propriété, communautaire ou privée, et réciproquement. D’une façon générale formes de travail et formes de propriété (la propriété est l’appropriation, dans certains rapports sociaux, des moyens et des résultats d’un travail) se déterminent réciproquement.

Enfin, et pour en terminer avec ces quelques généralités, aujourd’hui d’ailleurs assez connues, il va de soi que la vie humaine n’est possible que sur la base d’une nature transformée, travaillée, à moins d’en retourner aux chasseurs-cueilleurs. La question n’est donc pas d’en revenir à des temps passés supposés plus respectueux des hommes et de la nature, mais de maîtriser ces transformations, le métabolisme hommes/nature, afin que soit préservée la reproduction de la nature dans tout ce qu’elle a de nécessaire pour l’homme, tant ses ressources et sa diversité que ses beautés.

Il résulte de tout ce qui vient d’être dit que, de ce fait que le métabolisme hommes/nature se réalise par un certain travail historiquement déterminé, c’est ce travail qui est en cause dans la rupture de ce métabolisme aujourd’hui telle qu’elle est manifestée par les désastres écologiques. C’est là un fait qui est largement ignoré par les écologistes patentés, mais c’est un fait qui doit pourtant bien être mis au centre de toutes réflexions et analyses de ces désastres.

II.2 Historicité du travail. Quelques exemples dans des sociétés pré-capitalistes.

Jusqu’ici nous n’avons parlé que du travail en général. Sous cette forme il ne s’agit que d’une abstraction. En effet, concrètement le travail n’existe que dans des formes historiquement spécifiques, au moyen d’outils spécifiques, dans le cadre de rapports sociaux spécifiques. C’est ce qui distingue les hommes et les sociétés des différentes époques.

L’outil est une fabrication consciente et inventive, par les hommes. L’observation, la pratique, la réflexion les amènent à en améliorer constamment l’efficacité. Même si ce fût d’abord très lentement dans les temps primitifs, même si les us et coutumes, les religions, croyances etc. ont aussi longtemps freiné cette inventivité, ellel a entrainé des transformations constantes du travail, des rapports hommes/nature et des hommes entre eux, et donc des hommes eux-mêmes. On peut ainsi affirmer avec Marx que « ce qui distingue une époque économique d’une autre, c’est moins ce qu’on fabrique que la manière de fabriquer, les moyens du travail par lesquels on fabrique. »16 Comme annoncé nous allons faire un bref détour dans l’histoire pour illustrer par quelques exemples ces transformations.

Jetons un simple coup d’œil sur les premières communautés d’hommes producteurs, c’est-à-dire au-delà de la simple activité de chasseurs-cueilleurs qui prélèvent dans la nature sans la transformer. Communautés essentiellement agricoles qui émergent quelques 6.000 ans ou plus avant J.C.17. Il est évident qu’elles se distinguent des sociétés modernes par la simplicité de leurs outils. Ils sont si rudimentaires qu’ils ne jouent qu’un rôle modeste. Les récoltes apparaissent comme dépendantes du territoire, et de la nature et des dieux qui l’animent, font la pluie et le beau temps. Territoire et dieux sont considérés comme la source de la richesse, bien plus que ce travail alors peu efficace. L’important et de s’approprier un territoire et d’honorer les dieux par toutes sortes de rites et cérémonies, qui, avec la gestion de la Communauté et la guerre, occupent plus de temps que le travail. Seule la Communauté peut s’approprier un territoire, le défendre, l’étendre. Elle est « le présupposé de l’appropriation »18. Elle seule aussi peut en faire usage, la force collective compensant le peu d’efficacité des outils, ou aussi lorsque l’irrigation est un élément clef de l’agriculture (Mésopotamie, Egypte, par exemple). Les hommes n’existent alors que comme éléments de la Communauté19, leurs activités sont directement sociales, la propriété est communautaire. « Le régime communautaire, sur lequel repose la production, empêche le travail de l’individu d’être du travail privé et son produit d’être un produit privé […..il] fait au contraire du travail individuel directement la fonction d’un membre de l’organisme social. »20 Cela même si, petit à petit, des métiers spécialisés apparaissent, par exemple la métallurgie du cuivre à partir de 4.000 ans avant J.C., celle du bronze vers –3.000, du fer vers -1500, et bien d’autres encore dans les domaines textile, agricole, bâtiments, etc. Sans oublier les fonctions religieuses, militaires, etc. Mais toutes ces activités restent encastrées dans l’ensemble des activités qui structurent la société21, parmi lesquelles les diverses activités rituelles et religieuses restent dominantes, et participent directement et puissamment aux liens communautaires. Le travail n’est pas perçu comme l’essentiel dans le métabolisme hommes/nature, le créateur de la richesse, mais une activité parmi les autres, occupant en général moins de temps que les autres. De sorte que souvent il n’y a pas de notion de travail isolant les activités productives des autres activités humaines, ni de mot pour le désigner22. Pas non plus d’opposition temps de travail/temps libre23 comme ce sera le cas dans le MPC.

Dans la Communauté il y a ainsi unité des hommes entre eux, unité de la Communauté avec la nature et les dieux qui l’animent, qui sont aussi ceux de la Communauté. La nature n’est guère impactée par les activités humaines – à l’exception notable des cultures et élevages sur brûlis, des feux de forêts, des écobuages qui abîment les sols – puisque moins les outils sont diversifiés et performants, moins sont aussi diversifiés et plus sommaires sont les productions et les besoins matériels. Ceux-ci ne se développent et ne se diversifient qu’en même temps que les moyens de les satisfaire. Le métabolisme hommes/nature n’est donc pas ravageur. Pas seulement d’ailleurs pour des raisons d’outillage, mais aussi parce que le but de la communauté est de se reproduire telle qu’elle est24 puisque c’est elle qui est l’existence des hommes. Telle que ses dieux fondateurs l’ont faite, car il ne s’agit pas de défier leur puissance, source de vie, en ne respectant pas leur œuvre et volontés. Tous les us, coutumes, rites, sont pour maintenir les traditions, nullement pour célébrer quelque changement ou invention que ce soit dans les rapports hommes/nature, dans le travail. Cette Communauté est par essence conservatrice, et ne cherche pas à produire au-delà des besoins immédiats.

C’est donc essentiellement la religion, et non pas le travail comme beaucoup plus tard dans le MPC, qui structure ces sociétés. D’où l’importance des fêtes, rites, cultes, sacrifices, cérémonies, bâtiments religieux, qui occupent un temps considérable, mais qui, activités religieuses ou à buts religieux, ne sont pas considérées comme du travail même si construire temples, pyramides, etc. en consommait beaucoup.

Si maintenant on avance plus loin dans l’histoire, on voit qu’avec le perfectionnement des moyens de production la notion de travail commence à se dégager ici et là comme activité particulière par laquelle les hommes produisent, ou au moins participent à la production des conditions de leur vie, quoi qu’encore selon le bon vouloir et les volontés des dieux. Déjà quand le texte biblique de la Genèse25 dit : « tu travailleras à la sueur de ton front », il dit que ce n’est plus Dieu seul qui donne, contrairement à ce que c’était auparavant dans la période de l’Eden, mais qu’il faut que les hommes travaillent pour vivre. Mais il n’en reste pas moins que c’est toujours la Communauté qui est la présupposition et la condition de l’appropriation de la terre et de l’existence de ses membres.

Si on regarde les sociétés antiques fondées sur l’esclavage26, Athènes, Rome par exemple, on voit que la notion de travail s’y dégage nettement, mais pas comme une activité humaine : les esclaves y sont considérés comme des animaux, parce que extérieurs à la Communauté d’origine divine. De sorte que le travail ne structurait pas la société des « vrais » hommes, ceux de la Communauté, elle l’était par les activités « nobles », politiques, religieuses, intellectuelles, etc. Mais, bien qu’extérieur à ces « vrais » hommes, le travail apparaissait déjà comme tel, ainsi que, face à lui, la propriété personnelle, celle des propriétaires fonciers, aussi propriétaires d’esclaves et d’animaux, et actifs à s’en procurer. De sorte que, si c’est encore la Communauté qui est la présupposition de cette appropriation, réservée à ses membres, on voit néanmoins commencer à se dégager la notion de propriété personnelle en tant que propriété des esclaves, donc en lien avec le travail (il faut aussi mentionner ce lien dans le cas des métiers artisanaux de plus en plus divers). Et se former corrélativement des classes sociales : propriétaires et esclaves, plébéiens (membres de la Communauté sans propriété) et praticiens. Donc on voit commencer à se dissoudre la Communauté. Et cela d’autant plus qu’en devant sans cesse agrandir son territoire pour se procurer terres et esclaves, ces Communautés, Rome par exemple, durent intégrer, plus ou moins, des esclaves affranchis et des peuples « barbares » (au point que même des empereurs en furent issus). Là encore, on voit se transformer conjointement moyens de productions et formes de propriété (d’appropriation), tandis que le travail émerge petit à petit comme activité particulière par laquelle les hommes produisent eux-mêmes les conditions de leur vie à partir des ressources qu’ils prélèvent dans la nature et transforment.

Ce processus se poursuivra lentement, s’accentuant progressivement tout au long du Moyen-Âge pour se terminer par l’instauration de la propriété privée, de l’individu privé, du travail privé, et du mode de production marchand puis, enfin, capitaliste.

Déjà au premier siècle après J.C., Saint Paul, élargissant à tous la malédiction biblique, proclamait : « Qui ne travaille pas ne mange pas ». Il donnait ainsi au travail une valeur universelle, en en faisant une obligation pour tous. Souvent ensuite confirmée par l’Eglise, comme en témoigne par exemple vers 540 la règle de Saint Benoit disant que : « l’oisiveté est ennemie de l’âme […..], c’est alors qu’ils sont vraiment moines, vivant du travail de leurs mains, comme le firent nos pères, les apôtres. »27

Cependant, dans le haut Moyen Âge notamment, le travail restait encore, comme toutes les autres activités, inséré dans des rapports personnels particuliers. Rapports de services réciproques et d’entre-aide au sein de la communauté villageoise, travaux menés en commun, services rendus personnellement et directement au seigneur et aux religieux, sous forme de corvées ou de redevances en nature comme la dîme (ce qui laissait la propriété du reste de son travail et de ses produits au serf). « Prenons les corvées et les redevances en nature du Moyen Âge. Ce sont les travaux déterminés des individus sous leur forme de prestations en nature, c’est la particularité et non la généralité du travail qui constituent ici le lien social »28. Notez bien « généralité » opposé à « particularité » du travail, parce que la généralité du travail sera une caractéristique essentielle du capitalisme dont nous parlerons plus loin. Dans le monde féodal le paysan, serf, conserve la propriété de ses moyens de production, outils, basse-cour, bétail, etc., tandis que les terres sont, pour une part au moins, d’usage commun (par exemple le droit de vaine pâture), qu’il y a exploitation libre de certaines ressources forestières. Le partage des produits du travail est le fait de dominations politique et religieuse, pas de la concentration de la propriété des moyens de la production en des mains particulières.

Dans les villes, mais aussi dans les campagnes, se développent toutes sortes de métiers artisanaux, dont les maîtres se sont libérés des corvées et redevances en nature en échange de sommes d’argent versées aux seigneurs. L’argent, en étant utilisé de plus en plus comme moyen d’une l’appropriation privée et des échanges, sera l’acide qui finira par dissoudre définitivement les derniers liens communautaires. Certes ces liens subsistent encore, quoi que bien dégradés, dans les corporations qui enserrent les artisans et leurs compagnons dans des règles strictes quant aux façons de produire, les matériaux à employer, l’accès à la profession, la qualité des produits, etc. De sorte que le caractère social des travaux particuliers est encore plus ou moins posé à l’avance dans le cadre de ces corporations, formes résiduelles des anciennes communautés. Mais, fondées sur la propriété privée, sur la production et les échanges contre argent, l’emploi de compagnons libérés des liens personnels féodaux (mais aussi encore contraints par les règles corporatives), les corporations eurent « une importance décisive en Europe pour la formation des capitalistes d’une part, et d’une classe de travailleurs libres d’autre part »29. En France, la Révolution s’empressera d’abolir cet ultime vestige des anciennes communautés en décrétant établi le règne de l’individu privé, propriétaire privé des moyens du travail, ou libre de vendre sa force de travail. Privé au point qu’il lui est interdit toute forme d’organisation professionnelle, corporation, syndicat ou autre (loi Le Chapelier, 1791). Individu supposé alors être libre parce que débarrassé de toute contrainte, sinon celles de respecter les lois votées, et d’être patriote au service de l’illusoire nouvelle communauté : la Nation30. Libre d’entreprendre et de recevoir selon ses mérites31.

Bref, c’est en même temps que les outils se perfectionnaient, que les métiers se différenciaient créant une vaste division sociale horizontale du travail, qu’en conséquence les échanges via l’argent se multipliaient, et que, dans ce mouvement, la Communauté apparaissait de moins en moins comme le présupposé, la condition de la production et de la vie de ses membres. Ce sont, outre bien sûr la terre, a nature en général, les outils, et autres moyens produits par l’homme et utilisés par lui, avec son habileté particulière, qui apparaissent comme cette condition. Avec l’outil et la spécialisation du travail dans un savoir-faire propre à chaque individu, dont l’outil est l’instrument, un prolongement de lui-même qui multiplie sa puissance, c’est le travailleur particulier qui apparaît comme le producteur, et l’outil comme la médiation entre lui et l’objet de son travail, qu’il provienne directement de la nature ou d’un autre producteur. Alors se comporter en propriétaire des résultats de son travail, implique d’être propriétaire de ses outils. Propriétaire non pas seulement en tant qu’ils appartiennent au producteur comme objets, mais aussi en tant qu’il en a la possession, c’est-à-dire qu’il sache les utiliser comme siens, selon son but. Ce qui assure la propriété n’est pas la seule propriété juridique des moyens de production, car « l’habileté particulière dans le travail assure aussi la possession de l’instrument ». L’instrument est le moyen du travail individuel, et « l’art de s’approprier réellement l’instrument, de le manier comme moyen de travail, apparaît seulement comme une habileté particulière du travailleur, qui pose celui-ci en propriétaire de l’instrument. »32 Bref, la Communauté n’apparaît plus comme le présupposé de la production, de l’appropriation des conditions de sa vie. C’est la capacité de se comporter comme propriétaire et possesseur de ses outils qui apparaît être cette condition. John Locke formulait alors ainsi l’appropriation privée : « Toutes les fois qu’il [l’homme] fait sortir un objet de l’état où la nature l’a mis et l’a laissé, il y mêle son travail, il y joint quelque chose qui lui appartient et de ce fait, il se l’approprie. »33

Avec l’achèvement, par les révolutions bourgeoises, de la dissolution des Communautés les rapports entre les hommes sont évidemment transformés. De rapports interpersonnels, quelles que soient les hiérarchies, ils deviennent avec la société marchande fondée sur la propriété privée personnelle, des rapports faits de l’échange de marchandises, médiatisés par l’argent, dont les hommes ne sont que les porteurs. Leurs rapports sociaux apparaissent comme des rapports entre choses. Et ce sont alors les lois de ces rapports entre choses, lois fondées sur leurs échanges selon l’égalité de leurs valeurs qui règlent leurs rapports et comportements, tant entre eux qu’avec la nature. Qui les règlent aveuglément.

II.3 Travail et propriété personnelle des moyens de production.

En même temps que se multiplient les différents métiers particuliers, une division sociale du travail horizontale, chaque producteur privé doit trouver toujours davantage dans la production des autres de quoi satisfaire ses besoins. Il doit vendre pour pouvoir acheter. Et parce qu’il doit vendre, il doit être propriétaire des moyens de son travail pour l’être de son produit. Ainsi le travail pour la vente se développe en même temps que la propriété privée des moyens de production, et réciproquement.

Les propriétaires privés, c’est-à-dire séparés, ne peuvent donc vivre que dans les échanges des marchandises qu’ils produisent chacun de leur côté, indépendamment les uns des autres. Chaque échange implique l’égalité de ce qui est échangé. Egalité qui ne peut être que celle de la seule chose qu’ont en commun les marchandises : du travail. Egalité donc des quantités de travail que contiennent ces marchandises. Encore faut-il :

1°) Qu’il s’agisse d’un même travail. Ce que Marx a appelé le travail abstrait, c’est-à-dire un travail considéré en dehors de toute qualité particulière, simple, absolument identique à tout autre, chaque travailleur ne se distinguant des autres que par la quantité qu’il peut en fournir, un travail en lequel se transforment, à l’insu de tous les producteurs, « dans leurs dos », leurs différents travaux concrets34.

2°) Que cette quantité de travail abstrait que contient chaque marchandise soit égale à celle qui est habituelle pour le type de marchandise considérée à un moment donné, dans une société donnée, autrement dit, une quantité de travail social moyen35.

On sait ainsi que la valeur d’une marchandise est égale à la quantité sociale de travail abstrait qu’elle contient. Laquelle est par définition inconnue telle quelle. Elle ne l’est qu’indirectement, que dans l’échange avec une autre marchandise. Si une chaise s’échange contre une veste, la veste dit la valeur de la chaise, laquelle est donc dite par une chose extérieure au travail qui a produit la chaise. En réalité, pour que toutes les marchandises puissent facilement s’échanger entre elles, une marchandise spéciale joue ce rôle de dire la valeur des autres : l’argent. L’argent est une marchandise spéciale qui, dans les échanges, dit la valeur des autres, qui représente la quantité de travail social abstrait qu’elles contiennent. C’est une valeur extérieure au travail concret des producteurs. Une valeur autonome donc, permettant à celui qui le possède d’acheter ce qu’il veut. Notamment d’acheter des moyens de production et des forces de travail humaines, qui seront alors la propriété de l’acheteur : le capitaliste. Point important : en tant que valeur extérieure au travail qu’il représente, simple représentant du travail abstrait, l’argent est une valeur autonome. Elle peut donc suivre son propre mouvement d’accumulation en des mains particulières. Ce que fera l’argent, car le fait même que l’argent soit l’aboutissement obligé de la production marchande entraîne nécessairement que le gain d’argent en soit le but : le producteur qui engage un investissement d’argent A ne le fera que s’il espère en obtenir A’ plus grand que A (A’>A), sinon à quoi bon courir le risque ? A-A’ est le mouvement automate de la production pour l’argent, mouvement automate qui trouvera sa pleine réalisation avec le MPC. Mouvement dont les capitalistes ne sont et ne peuvent être que les exécutants au lieu qu’ils s’imaginent en décider.

Pour ce qui concerne notre propos on tirera trois conclusions de ce bref rappel de la forme que prend le travail quand les rapports de production sont ceux d’individus privés vivant de la vente des produits de leur travail dont ils possèdent les moyens.

1°) Ils ne sont pas libres autant qu’ils l’imaginent. L’individu de la propriété personnelle, l’artisan, ne peut choisir ce qu’il veut produire, comme plus tard le capitaliste ce qu’il veut faire produire, que dans la mesure où cela correspond à des besoins qui existent chez les autres. Et il ne les connait pas d’avance, mais seulement quand et si il parvient à vendre ce qu’il produit. Et son métier, il ne peut pas non plus l’exercer comme il veut. Il est obligé par la concurrence de se plier aux conditions sociales de son travail. Il ne peut pas inclure dans la marchandise qu’il produit plus que la quantité moyenne de travail abstrait que les autres producteurs de la même marchandise y incorporent, sauf à vendre son heure de travail en dessous de sa valeur sociale. La valeur est sociale, reflète le caractère éminemment social de la production. Tant en matière de quantités à produire que de qualité et de prix, le caractère social de la production comme des besoins ne lui apparait qu’imposé par la concurrence. C’est par le biais du marché, et de la concurrence qui y règne, que la valeur prend la forme d’une réalité concrète, celle du prix, et impose aveuglément son règne, celui de l’argent qui la représente dans le prix. Sans qu’ils le sachent, les producteurs doivent soumettre leur travail concret à cette dictature de l’argent, valeur dont le mouvement automate est l’accroissement. Bref, le producteur privé, indépendant, séparé, n’est pas libre. Il découvre, par le biais des échanges marchands que son travail doit répondre à des exigences sociales qui lui sont totalement extérieures. « L’astuce suprême est au contraire que cet intérêt privé lui-même est déjà un intérêt déterminé socialement, et qu’on ne peut l’atteindre que dans le cadre des conditions posées par la société et avec les moyens qu’elle donne. »36

2°) Ils doivent produire pour l’argent afin de pouvoir satisfaire leurs besoins. Pour l’individu privé avoir l’argent est le but du travail. Quel travail, un travail pour produire quoi ? Cela passe après, et même le plus souvent, peu importe, plutôt le gain maximal, du moins si il a le choix du travail. Le travail pour l’argent est du travail aliéné. Pas seulement dans le sens courant d’aliénation, céder la propriété d’une chose, mais parce que la chose ne compte pas pour le producteur, n’est pas quelque chose qu’il a transformé selon son propre but, pour satisfaire un besoin qui le développe comme être humain. Le but de son travail est extérieur à lui-même, n’est que l’argent qui n’a rien d’humain (selon l’adage bien connu : avec l’argent on peut avoir, mais être c’est tout autre chose).

3°) Quand peu importe le travail pourvu qu’il procure de l’argent, c’est qu’il devient du travail « quelconque », qu’il est « du travail » avant tout autre chose. Quand chacun a pour première nécessité de trouver un travail sur « le marché du travail », au hasard des offres d’emploi, et qu’il en change au gré de ces offres et suivant l’argent qu’on lui propose, c’est une manifestation de ce que le travail devient un concept qui structure la société, devient « le travail », du travail en général37, du travail sans particularité. Le contenu caché de ce travail en général, c’est, nous l’avons rappelé, le travail abstrait. C’est lui qui se manifeste concrètement comme argent. Dans l’argent le travail n’est représenté que comme une chose, une abstraction du travail concret. Et, sans que les individus le sachent, en travaillant pour l’argent ils font apparaitre ce travail uniforme, sans particularité, simple parcelle identique à toutes les autres de la totalité du travail social, comme « le travail ». Ce qui se réalisera pleinement avec le développement du capitalisme.

Et le capitalisme, c’est ce qui commence à se développer en même temps que la conquête du pouvoir politique par la bourgeoisie et la généralisation de la propriété privée des moyens de production. Mais tous les individus ne devinrent pas alors miraculeusement propriétaires des moyens de leur travail, loin de là. C’est que l’argent, valeur autonome, peut facilement s’accumuler en quelques mains particulières. Ce qui s’est déjà développé bien avant la Révolution38. Et celles-ci pouvaient alors acheter les moyens du travail, machines mais aussi la force de travail de la grande majorité des gens qui étaient dépourvus de ces moyens, notamment les paysans chassés des terres communales appropriées par les seigneurs (phénomène dit des « enclosures » en Angleterre) s’instituant propriétaires fonciers. Et s’approprier à la fois les moyens de production et la force de travail d’autrui, c’est le faire d’une partie des résultats du travail : la plus-value. C’est le mode de production capitaliste.

Nous y voilà ! Les quelques exemples de formes de travail et de propriété précapitalistes que nous avons évoqués sommairement jusqu’ici n’avaient pour fonction que de mieux pouvoir faire ressortir, en contraste, la spécificité de ces formes dans le MPC, d’où découlera la spécificité du métabolisme hommes/nature propre à ce système, dont l’analyse est le sujet de cet ouvrage.

II.4 Le travail dans le MPC.

Dans le MPC la propriété privée des moyens de production se développe en propriété concentrée en quelques mains, tandis que la grande masse des travailleurs en est dépossédée. Le MPC est fondé sur cette dépossession. Les uns ont la propriété de ces moyens, les autres en sont privés. La première condition du système capitaliste est la séparation des travailleurs d’avec les moyens du travail. « Au fond du système capitaliste, il y a la séparation radicale du producteur d’avec les moyens de production »39. Les caractéristiques spécifiques d’une société fondée sur les séparations de la propriété privée des moyens de production subsistent puisque tel est toujours le cas : la production reste le fait de d’unités de production séparées, propriétés de capitalistes séparés. S’y rajoute cette très remarquable distorsion entre l’idéal proclamé et la réalité : un mode de production qui dit être fondé sur les individus propriétaires privés, mais qui l’est bien plutôt sur la dépossession de l’immense majorité. Dépossession qui sera d’abord formelle (propriété juridique), puis réelle (possession des savoir-faire, des techniques, des sciences), nous en reparlerons. L’expropriation généralisée du peuple des travailleurs, tel est le point de départ et le mouvement perpétuellement accentué du capitalisme. Il est « l’anéantissement de la propriété fondée sur le travail personnel » au profit de « la propriété fondée sur le travail d’autrui »40.

Une première conséquence est, que la plupart des travailleurs étant ainsi séparés des moyens de leur travail, celui-ci « cesse de ne faire qu’un avec les individus, sous quelque aspect particulier ». D’où leur « indifférence à l’égard de tel travail déterminé » 41. Ce qui compte avant tout est d’avoir un travail pour avoir le salaire, l’argent. Ils peuvent en changer, trouver d’autres propriétaires de moyens de production qui les emploient, dès lors seulement qu’il ne s’agisse pas de métiers nécessitant un long apprentissage, une haute qualification qu’ils n’auraient pas. De sorte que le travail, sous cette forme générale de travail quelconque, apparait comme le producteur de la richesse en général. K.Marx note que « un énorme progrès fut fait par A. Smith quand il rejeta toute détermination particulière de l’activité créatrice de richesse pour ne considérer que le travail tout court, c’est-à-dire ni le travail manufacturier, ni le travail commercial, ni le travail agricole, mais toutes ces formes de travail dans leur caractère commun »42. Le travail sans particularité, le travail quelconque du travailleur séparé des moyens du travail. « le » travail  en général est ainsi «point de départ de l’économie moderne».43

Une deuxième conséquence est l’accélération constante de la concentration de la propriété des moyens de production, permise par la possibilité de la concentration de l’argent en quelques mains financières44, induisant ainsi un accroissement rapide de la production de marchandises, tant en quantités qu’en diversité. La petite production ne pouvait permettre un vaste et puissant développement des sciences et technologies, du machinisme, ni la division du travail à grande échelle, aujourd’hui mondiale selon les avantages comparatifs des différents pays, et la coordination du travail de dizaines de milliers de travailleurs sous la coupe du même capital financier et de ses agents dirigeants ces oligopoles. Toutes choses permettant l’augmentation de la production de marchandises et de pl.

Cette accélération n’est en fait rien d’autre que le mouvement du capital automate dont les capitalistes ne sont que les agents. Car, redisons-le, quand le but de la production est le gain d’argent, le mouvement A-A’, l’argent qui doit rapporter plus d’argent, est automate45. Il s’impose à la production et, notamment, à ceux qui la dirigent.

Finalement pour tout un chacun le but du travail, c’est l’argent. Pour le salarié, c’est une question vitale, mais, le travail, ce n’est pas lui qui en décide. Pour le capitaliste qui en décide le but est d’accroître au maximum la quantité de surtravail, c’est à dire la quantité du travail salarié qu’il peut transformer en pl lors de la vente des marchandises. Il satisfait ainsi, à son profit, l’esprit de lucre qui est une caractéristique du monde capitaliste en recevant une part de cette pl. En réalité, ce faisant il reçoit la rémunération due par le capital à son agent, en proportion de sa réussite à le valoriser.

Produire pour l’argent, donc pour augmenter au maximum le surtravail convertible en pl, conduit le MPC à deux conséquences.

1°) La production devient but en soi. Produire pour produire comme le disait Marx. Quoi qu’il en coûte aux hommes et à la nature. Produire le maximum de marchandises, mobiliser le maximum de travail en vue d’en extraire le maximum de surtravail. Ceci explique bien sûr les contraintes sévères, les répressions brutales que les agents représentants le capital doivent exercer sur les salariés. Mais aussi explique qu’ils ne cessent de porter aux nues, de promouvoir, d’enseigner « la valeur travail », entendu qu’il s’agit ici bien sûr d’exalter le travail produisant de la valeur, de la pl pour le capital puisque c’est le fondement de sa reproduction, donc aussi celle des capitalistes et de toutes les classes de la société capitaliste. Toute société ayant pour but sa reproduction, celle-ci doit effectivement ériger « le travail » comme valeur morale et devoir fondamentaux.

2°) Augmenter au maximum la quantité de surtravail, cela passe comme on le sait, et particulièrement les capitalistes, par l’augmentation de la productivité. Donc par un usage toujours plus intensif et généralisé d’une machinerie toujours plus perfectionnée dans ce but. Donc aussi par une plus grande consommation d’énergie pour la faire fonctionner. Cela ajouté à la plus grande consommation de ressources naturelles qu’engendre d’une façon générale « la production pour la production », la soif inextinguible du capital pour le surtravail. On a là le mécanisme, dans sa généralité, des dégâts écologiques.

Il est utile de préciser ici que pas seulement l’industrie, mais aussi l’agriculture, l’élevage, l’exploitation forestière, la pêche, n’échappent à cette fringale de pl et de productivité qui les ont amenés à user de méthodes qualifiées d’industrielles. Là les rapports à la nature étant immédiats, les conséquences se révèlent pour ainsi dire à l’œil nu. L’agriculture intensive se fait monoculture, use massivement d’une multitude de produits chimiques (pesticides, herbicides, engrais), épuise les sols et ruine la biodiversité. Les forêts sont saccagées, artificialisées et détruites. Les élevages hors-sol sont des usines où les bêtes ne sont plus que des machines à lait ou à viande. Telles sont quelques-unes des méthodes « productivistes » bien connues d’un monde rural qui, autrefois, vivait en symbiose avec la nature dont il savait tirer parti sans la ruiner. Mais aujourd’hui cette agriculture est entièrement déterminée par les exigences de la valorisation du capital qui lui parviennent du « marché » qui, en l’occurrence, se compose des oligopoles agro-industriels et commerciaux qui commandent et achètent l’essentiel de leurs productions. Elle participe pleinement à la rupture du métabolisme hommes/nature par les ravages qu’elle cause à la nature et aux hommes, tant par ses méthodes de travail et ses produits, souvent nocifs pour la santé, que par les pollutions (ses effluents notamment) et les GES qu’elle contribue à accroître du fait des produits chimiques dont elle use surabondamment. De sorte que le travail agricole contribue lui-même à ruiner la matière nécessaire à son travail, la terre et le climat. Et plus il épuise les sols par ses méthodes productivistes, et plus il doit avoir recours à des produits chimiques pour maintenir les hauts rendements des récoltes. Ce qui les épuise encore davantage, et ruine davantage la biodiversité. C’est le cercle vicieux dans lequel est enfermée l’agriculture capitaliste. Et tout cela parce que les sciences et techniques qu’elle utilise n’ont été développées que pour produire de l’argent, et le plus possible ! Le monde agricole n’échappe pas aux lois du MPC dont Marx pouvait dire, dès le 19ème siècle : « C’est seulement avec lui (le capital) que la nature devient un objet pour l’homme, une pure affaire d’utilité ; qu’elle cesse d’être reconnue comme une puissance pour soi ; et même la connaissance théorique de ses lois autonomes n’apparaît elle-même que comme une ruse visant à la soumettre aux besoins humains, soit comme objet de consommation, soit comme moyen de production. »46 Effectivement, la science agricole développée sous l’égide du capital a conduit à l’agriculture industrielle et chimique qui a ruiné les terres et rendu malades les hommes.

Si les deux effets du MPC notés ci-dessus sont, en résumé, une explication certaine, et assez évidente, des limites écologiques que rencontre la reproduction de la société capitaliste, on ne peut cependant pas en rester là. Car ce qui est en jeu dans cette reproduction, c’est l’avenir de l’humanité. C’est l’existence des hommes eux-mêmes qui dépend du métabolisme hommes/nature. Lequel est fait du travail des hommes. Nous avons vu que, dans le MPC, ce travail était nécessairement, inexorablement, travail en général, quelconque, pour la plus-value maximum, pour l’argent. C’est ce travail historiquement spécifique qu’il faut abolir pour pouvoir stopper la rupture métabolique en cours et rétablir un métabolisme maîtrisé par des hommes conscient de ses conditions. La question est donc de savoir si une telle abolition est aujourd’hui possible. Et c’est donc seulement en examinant de plus près ce qu’est devenu concrètement ce travail aujourd’hui qu’il sera possible d’y répondre, c’est-à-dire de voir si, premièrement, il existe chez les hommes un besoin radical, irrépressible de refuser ce travail, de son abolition, et si, deuxièmement, il existe une possibilité matérielle de le faire.

D’abord examinons en quoi le travail propre au MPC mène inexorablement à la rupture du métabolisme hommes/nature.

II.5. Le travail capitaliste et la rupture du métabolisme hommes/nature.

Avec le développement historique du capitalisme il s’est aussi progressivement développé une division sociale du travail (dst) verticale séparant les puissances scientifiques et technologiques, enrôlées par le capital47 (comme la grande majorité des puissances intellectuelles en général), des exécutants prolétaires, travailleurs immédiats.

Voilà ce qu’en disait très précisément Marx dès le 19ème siècle :

« Les puissances intellectuelles de la production se développent d’un seul côté parce qu’elles disparaissent de tous les autres. Ce que les ouvriers parcellaires perdent se concentrent en face d’eux dans le capital. La division manufacturière (du travail) leur oppose les puissances intellectuelles de la production comme la propriété d’autrui et comme pouvoir qui les domine. Cette scission [……] s’achève dans la grande industrie qui fait de la science une force productive indépendante du travail et l’enrôle au service du capital. » 48

Ces « puissances intellectuelles » de la production sont aussi appelées par Marx « capitalistes actifs » parce qu’il les considère, à juste titre, comme possesseurs du capital en tant qu’ils maîtrisent les conditions du travail, notamment la machinerie, et sont donc ceux qui organisent sa valorisation, par distinction d’avec les financiers qui ne sont que les propriétaires juridiques de ce capital, et nomment les principaux de ses possesseurs à qui ils laissent une bonne part de la pl. en fonction de leur réussite à la faire produire par les travailleurs49. Production à laquelle ils peuvent d’ailleurs participer en tant que membres du « travailleur collectif » dont elle est issue. Ces capitalistes actifs sont les agents supérieurs du capital, ses hauts fonctionnaires entièrement dévoués aux exigences de la valorisation. Ce n’est pas la possession d’argent qui fait le capitaliste : un thésaurisateur n’en est pas un, un épargnant non plus. Il faut qu’il y ait transformation de l’argent en capital. C’est-à-dire qu’il y ait, séparation des conditions du travail d’avec les travailleurs, et organisation d’un procès de production de pl par les possesseurs de ces conditions.

Les crises économiques et écologiques ne sont pour les capitalistes que des obstacles à la valorisation, qu’il leur faut surmonter pour qu’elle reprenne vigueur. Ils ne les comprennent pas comme un effet dont ils s’acharnent à reproduire, en l’aggravant, la cause : ce procès de valorisation lui-même. Totalement aliénés à l’argent, et à la puissance qu’il permet d’exercer sur les autres, notamment sur ceux qui le produisent par leur travail, ils ont une si haute estime d’eux-mêmes qu’ils s’en approprient beaucoup. Cela en étant d’ailleurs persuadés que c’est par leurs mérites d’organisateurs de cette production qu’il est produit, et que ces autres travailleurs en gagnent aussi un peu. Bref, ignares sur la cause des crises, économiques comme écologiques, autant qu’arrogants, cyniques et brutaux dans leurs comportements, ils sont, par l’essence sociale même de leurs êtres, absolument impuissants à les empêcher, et d’être toujours plus catastrophiques. Leur aliénation à l’argent est cynique, maladive et totale, mais voilà : ils en jouissent !

Si l’on veut examiner, ce qui est le cas ici, s’il y a une possibilité que suffisamment d’hommes et de femmes veuillent abolir ce travail qui produit le capital sénile et ses catastrophes, il faut se tourner vers les prolétaires puisque ce sont eux qui en pâtissent absolument, totalement ­ en même temps d’ailleurs qu’ils pâtissent aussi de n’en point avoir, contradiction qui fait partie de la solution, comme nous l’examinerons ultérieurement.

Avec les perfectionnements de la machinerie, la dépossession, qui caractérise d’une manière générale le capitalisme, n’a cessé de s’accentuer. De formelle – l’ouvrier n’avait pas la propriété juridique des moyens du travail mais en avait néanmoins conservé la possession, c’est-à-dire les savoir-faire – elle est devenue de plus en plus réelle au fur et à mesure que cette possession s’accumulait du côté des puissances intellectuelles de la production sous forme de sciences et technologies, en même temps que le travail prolétaire se vidait de ses qualités. Cette dépossession ôtait aux prolétaires cette parcelle de pouvoir qu’ils détenaient face aux patrons de par leurs savoir-faire50. Marx avait repris à son compte cette formule de A. Ure : « lorsque le capital enrôle la science, la main rebelle du travail apprend toujours à être docile »51. Prolétaire docile car dépossédé, voué à un travail simplifié, répétitif, négation de son habileté, de son intelligence, une nouvelle forme de travail aliéné, déshumanisé, se cumulant avec celle du travail pour l’argent. Ainsi, « l’allègement du travail devient lui-même un moyen de torture, dans la mesure où la machine délivre non pas l’homme de son travail, mais le travail de son contenu. »52 Cela parce que le seul but des gains de productivité recherchés par les puissances intellectuelles enrôlées par le capital est l’augmentation de l’extraction de surtravail, base de la pl, le gain d’argent.

Que le travail du prolétaire soit devenu de plus en plus parcellaire, accessoire et subordonné à la machinerie au fur et à mesure de l’histoire du capitalisme est un fait aujourd’hui archi reconnu et incontestable. Ce qui est à remarquer c’est que ce processus en est arrivé aujourd’hui à un point où, comme Marx l’avait prévu, l’exécutant n’exécute souvent plus rien, ou presque : il est à côté de la machine pour la servir, l’entretenir, soigner ses moindres bobos. « Il vient se mettre à côté de la production au lieu d’être son agent essentiel. »53 Non seulement ce travail perd absolument tout caractère d’accomplissement personnel, mais, et plus que jamais aujourd’hui avec une division mondiale du travail poussée à l’extrême, fait de chaque travailleur parcellaire le rouage absolument insignifiant d’un vaste travailleur collectif mondialisé, combiné et dirigé par quelque oligopole aux mains d’énormes capitaux financiers, dont il ne maîtrise rien. Le capital mondialisé lui apparait globalement comme une puissance extérieure et hostile qu’il résume sous l’appellation « la finance ». Il est évident que le prolétaire en est aujourd’hui plus qu’éloigné, écarté. Il ne peut s’en sentir acteur, bien que ce soit son travail, mais combiné à celui de tous les autres prolétaires, qui produit et reproduit le capital. Or cette combinaison lui échappe. Non pas seulement parce qu’il n’en est qu’une insignifiante parcelle, mais aussi parce qu’elle est le fait du capital et de ses agents, qu’il n’y est pour rien, et ne peut y être pour quoi que ce soit dans sa situation. Ce qui échappe ainsi aux prolétaires, et aux travailleurs en général, c’est leur force sociale, leur travail tel qu’il est combiné dans le cadre d’une société déterminée (avec les structures politiques, culturelles, etc. qui encadrent le travail). Or c’est cette force totalement appropriée par le capital mondialisé qui est l’organisatrice du métabolisme hommes/nature par lequel se construisent les hommes contemporains. C’est cette production d’eux-mêmes qui ainsi leur échappe complètement du fait qu’elle appartient au capital. Tant qu’elle lui appartient elle n’aura d’autre fonction que la production de pl, d’argent. Cela donc quoi qu’il advienne des hommes, qui doivent produire le plus intensément, le plus vite possible, et de la nature qui a besoin de temps et de conserver sa riche biodiversité pour se reproduire.

Ainsi le métabolisme hommes/nature échappe comme doublement aux prolétaires. Du fait que leur travail personnel concret est subsumé sous la machinerie, et du fait que la force sociale de leur travail combiné appartient aussi au capital à tous ses niveaux (de chaque unité de production jusqu’à leur combinaison mondiale). Mais bien sûr, c’est toujours de l’appropriation par le capital de toutes les conditions du travail dont il s’agit.

II.6 Le travail aujourd’hui et la crise à double face, économique et écologique.

Pour être plus concret il faut maintenant examiner de plus près ce qu’est ce travail aujourd’hui, voir comment et dans quelle mesure les analyses faites par Marx sur le travail au 19ème siècle et brièvement rappelées ci-dessus54 permettent de rendre compte du travail aujourd’hui, et de ses effets actuels sur le métabolisme hommes/nature.

Aujourd’hui ce sont les développements du numérique et des Nouvelles Technologies de l’Information et de la Communication (NTIC) qui marquent les évolutions dans le domaine du travail (comme d’ailleurs aussi en ce qui concerne la consommation). Avec ces NTIC la domination sur les prolétaires des sciences appliquées à la production et appropriées par le capital prend des proportions qui accentuent jusqu’à un point ultime la réduction de leur travail à n’être qu’un minuscule rouage d’un ensemble mécanique mû par les automatismes créés par ces technologies. Ultime, car au-delà ce qui reste de travail humain, voire même de simple présence humaine, disparaît, remplacé par le robot55. Avec les NTIC, les prolétaires sont eux-mêmes transformés en quasi automates qui doivent surtout ne penser à rien, tous leurs gestes, simplifiés et limités à l’extrême, étantt programmés, dictés, mesurés, contrôlés à chaque instant, en temps réel par ces nouvelles technologies56.

Trois exemples significatifs pris dans l’industrie, la logistique et le commerce permettront d’illustrer cette transformation du travail capitaliste – du travail soumis au capital afin qu’il le reproduise – par le moyens des NTIC.

Avec les NTIC, il y a la multiplication de toutes sortes de capteurs et de réseaux d’information qui permet le « tout est connecté », en même temps que l’informatique mémorise tout, calcule, planifie, etc. De sorte que cela permet un système de commandement, d’organisation et de contrôle des flux et des travaux de tous les segments des procès de production et d’échanges, y compris étendus à une échelle mondiale, extrêmement précis et coercitif.

Dans une usine ce système permet une coordination et un contrôle des différents postes de travail bien plus efficace que ceux de l’ancienne échelle hiérarchique, encore en vigueur dans le « fordisme », qui allait du bureau des méthodes jusqu’aux ouvriers en passant par une multitude de « petits chefs ». Tous les postes de travail, hommes et machines, étant connectés, le fonctionnement de chacun d’eux est connu en temps réel, et l’informatique permet de tout planifier et contrôler. Tout, gestes, tâches à effectuer, réglages, approvisionnements, vitesse, qualité, etc., peut être calculé au plus juste avec une grande précision. Les maîtres mots des dirigeants sont plus que jamais « flux tendus » et « lean production »57. Flux tendus : zéros temps morts, égalisation des temps de travail entre les différents postes (zéro temps d’attente, vitesse maximum). Lean production, c’est moins de tout ce qui est coût : moins de travailleurs, moins de stocks, moins de temps pour chaque tâche, moins de frais salariaux, etc. En même temps, et pour parvenir à ces résultats, la coercition est accrue sur chaque travailleur « connecté » et ainsi surveillé en permanence dans tout ce qu’il fait (ou pas). Mais c’est une coercition qui, outre qu’elle est extrêmement précise et efficace, est aussi un peu mieux tolérée par le travailleur parce qu’elle parait être un élément du système technique (et à ce titre neutre, objective) et non plus relever de l’arbitraire de petits chefs trop souvent arrogants et honnis.

Mais le plus efficace et innovant de ce que les NTIC ont favorisé tient à leur rôle dans l’expansion de la mondialisation contemporaine des chaînes de production et de valorisation du capital (rôle qu’elles partagent avec l’abaissement considérable des coûts du transport maritime, notamment grâce au système des containers). Elles permettent en effet, à la fois de définir très précisément les différents travaux grâce à l’informatique (conception par ordinateur, définition des pièces, programmation des flux, etc.) et de segmenter tout aussi précisément les procès de production grâce à l’interconnexion généralisée qui permet, instantanément, la transmission des données et directives, la coordination, le contrôle, la traçabilité des pièces d’un bout à l’autre du processus menant au produit final. Ainsi une direction centrale peut diriger, faire travailler ensemble des travailleurs éloignés géographiquement. Ainsi, donc, elle peut développer la sous-traitance58 et mettre en concurrence les sous-traitants du monde entier pour obtenir les coûts les plus bas, c’est-à-dire mettre en concurrence les prolétaires à l’échelle de la planète. Cet abaissement généralisé des coûts salariaux par le moyen de cette mondialisation a joué un rôle essentiel pour atténuer sensiblement la crise de la valorisation du capital, notamment en faisant baisser les prix des marchandises, ce qui a favorisé cette baisse du prix de la force de travail sans pour autant freiner brutalement la consommation. Mais évidemment, en contrepartie les dégâts écologiques et humains ont été considérables : expansion des transports, maritimes notamment, surexploitation de la main d’œuvre des pays sous-traitants, dans lesquels aussi la santé des individus comme celle de la nature était le dernier des soucis.

Un autre exemple de cette évolution des rapports de production au moyen des NTIC peut être pris dans le secteur de la logistique, dont l’importance s’accroît tant avec la segmentation des procès de production dont nous venons de parler, qu’avec l’expansion du « e-commerce ». Les commandes, les transports, la livraison, toute la chaîne des échanges peut, encore bien mieux qu’avant, fonctionner en « flux (hyper) tendus » et « juste à temps » grâce aux NTIC. Les travailleurs y sont actionnés comme de simples rouages mécaniques de ces flux, leurs mouvements étant commandés par les « impulsions » (les ordres) qu’ils reçoivent dans leurs oreilles ou leurs yeux. Un journaliste qui, plus consciencieux que les autres, s’était embauché dans un des gigantesques entrepôts d’où Amazon, la firme emblématique du e-commerce, prépare et dispache les livraisons, décrit59 comment les employés y sont transformés en quasi automates60. Par exemple celui qui doit aller chercher les paquets dans les stocks reçoit par son casque ce qu’il doit faire, où son chariot élévateur doit aller, suivant quel trajet optimal, quel paquet il doit saisir et scanner, puis quel autre, le tout dans un temps strictement minuté et contrôlé par tout un appareillage. Il en va de même ensuite pour les transporteurs routiers, les livreurs, suivis à la trace en permanence.

Dernier exemple : dans les grandes surfaces commerciales. Déjà le code barre et le scanner ont simplifié à l’extrême le travail des caissières, le rendant quasi automate. De plus le nombre de caissières est calculé de sorte que se forme une file d’attente des clients. Assez longue pour qu’ils manifestent quelque impatience (tacite ou même parfois acrimonieuse) et fassent ainsi pression sur la caissière, pas trop pour qu’ils ne se découragent ni d’attendre, ni de revenir dans ce magasin (3 à 5 clients attendant serait le bon chiffre !). D’où aucun temps mort et travail accéléré pour la caissière : flux tendu ! Partout d’ailleurs où il y a encore quelques guichets (Poste, SNCF, Services Administratifs, etc.) cette technique est utilisée : la pression vient des « usagers », que la bourgeoisie s’emploie à dresser contre les employés, et du contrôle anonyme par les NTIC, un chef seul lointain peut, derrière ses écrans, tout contrôler.

Ces tâches, tant dans les entrepôts que les commerces, peuvent être aisément effectuées par des robots puisqu’un individu déjà « robotisé », transformé en automate humain, peut aisément être remplacé par un automate mécanique : pour le capitaliste ce n’est qu’une question de meilleurs profits. Déjà se développent, par exemple, les caisses automatiques. Une seule personne a en charge la surveillance de plusieurs de ces caisses : plus de fatigue physique à faire circuler les paquets d’un côté à l’autre de la caisse, mais beaucoup plus de stress et d’épuisement psychique61.

Les trois exemples qui viennent d’être décrits ci-dessus illustrent qu’avec les NTIC se poursuit, en s’accentuant fortement, cette tendance historique et inexorable du capital à réduire la quantité de travail qu’il emploie à la production, la distribution et la vente d’une marchandise donnée. Au point que, jusque-là compensée par l’augmentation de la quantité de marchandises produites, cette quantité de travail diminue absolument ainsi alors que la quantité de surtravail qu’elle contient, et, avec elle, la pl espérée. Ce phénomène caractérise la sénilité du capital : l’étiolement du fondement de la valeur et de sa valorisation. Il est l’explication de la cause profonde de la crise contemporaine.

Crise contemporaine. Ce terme convient afin d’indiquer que crise économique et crise écologique sont deux manifestations d’une même crise, sont unies comme étant des effets de cette même cause : la sénilité du capital. Au cœur de cette sénilité il y a le travail dans sa spécificité capitaliste. Pour le rendre toujours plus productif de pl62, le capital l’a rendu de plus en plus insignifiant, tant en qualité qu’en quantité. Du moins pour la plus grande part, celle du travail prolétaire. La quantité de ces « mauvais » emplois, souvent aisément robotisables, a plus reculé que n’a augmenté celle des « bons » emplois qualifiés, tandis que, notamment dans les pays les plus riches, augmentaient aussi les emplois dans les « petits boulots » précaires, et les services très peu qualifiés (par exemple : restaurants et « fasts food », ménages, divers types d’emplois « ubérisés », gardiennages, etc.), souvent précaires, très peu payés, et non productifs de pl.

D’où la crise économique. Le capital a rendu le travail ouvrier ainsi, diminué, insignifiant tant en quantité qu’en qualité, en enrôlant la science comme propriété des capitalistes actifs chargés d’en faire le moyen des augmentations de la productivité par les perfectionnements incessants d’une machinerie conçue dans ce but d’extraire le maximum de surtravail de chaque prolétaire employé. D’où la crise écologique puisque plus de machinerie – et en agriculture plus aussi de produits chimiques – c’est plus d’énergies et de matières premières consommées, et qu’il faut aussi extraire de la nature au moindre coût, donc sans se soucier de la ravager, pour contrecarrer la tendance à la baisse de la pl.

Tout cet ensemble de phénomènes n’a qu’une seule racine : le mouvement automate, inexorable du capital qui est celui de son accroissement par l’accaparement, et donc d’abord la production, du maximum de surtravail. Mouvement qui est l’existence même de la société capitaliste. Laquelle, et notamment son Etat, dont c’est la fonction, ne peut donc pas le remettre en cause, car ce serait le faire des rapports de production, de propriété, de possession qui la définissent, qui sont son essence. En même temps voilà que le capital et ses hauts fonctionnaires condamnent eux-mêmes, sans le vouloir bien sûr, ce mouvement par les transformations qu’ils ont fait subir au travail qui est son carburant indispensable. En tant que travail productif de pl, sa quantité s’étiole. En tant que travail profondément aliéné, inhumain, de moins en moins bien rémunéré, bref, pour résumer, travail destructeur des hommes et de la nature, il est souvent critiqué, détesté, voire refusé.

Ces hauts fonctionnaires du capital, dont les bras, souvent armés, sont ceux de l’Etat, ont trois moyens principaux pour tenter de faire face à cette situation, sans cependant pouvoir y remédier puisqu’ils en ignorent la cause.

1°) Accentuer l’exploitation des travailleurs que peut encore employer le capital63. Augmentation de l’intensité et de la durée du travail, des impôts et taxes, baisse des salaires et prestations sociales, hausses des prix, etc. Mais c’est aussi accroître les motifs de colères, les résistances, les révoltes.

2°) Produire de nouvelles marchandises et susciter de nouveaux besoins. Ce qui n’est pas possible quand les mesures d’appauvrissement évoquées ci-dessus abaissent la consommation. D’où la production de toutes sortes de marchandises financières et fictives64. Une pure absurdité tant d’un point de vue économique, mais aussi écologique vu l’énorme consommation d’énergie électrique ainsi induite.

3°) Réduire les coûts de production des approvisionnements de base (matières premières, énergie) nécessaires à la production des autres marchandises. Ce sont alors les ravages écologiques qui s’accentueraient. D’où nouveaux motifs de colères, de résistances, de révoltes.

Conclusion : les hommes du capitalisme ne contrôlent plus rien du métabolisme hommes/nature, bien qu’ils sachent pertinemment qu’il se dégrade gravement. Aucun des moyens évoqués ci-dessus ne peut permettre au capital de sortir de sa décadence sénile puisqu’elle est structurelle, a ses racines dans ce qui produit et reproduit le capital et s’étiole : le travail. Ils sont et seront néanmoins mis en œuvre parce que la dynamique du capital est automate, et qu’il trouvera toujours des hommes qui s’attacheront à en être les exécutants, tant pour des raisons financières qu’idéologiques, et aussi par soumission. Il tentera avec eux de poursuivre sa course vers l’abîme « quoi qu’il en coûte » : destruction des hommes (chômage, misère, guerres) et de la nature. Mais cette mise en œuvre ne peut aussi que susciter des colères, des résistances, des révoltes de plus en plus puissantes dans les masses populaires qui en sont et en seront toujours davantage les victimes. Ce qui entraînera nécessairement un durcissement de la répression et, d’une façon générale, de la domination du capital par le moyen de son agent l’Etat. Domination veut dire ici dépossession des quelques libertés personnelles dont les individus disposent parfois encore. Evolution donc vers un Etat de type totalitaire auquel les NTIC et l’intelligence artificielle (IA) fourniront de puissants moyens techniques.

Il n’est pas nouveau, comme nous l’avons vu, qu’en enrôlant la science le capital augmente ses moyens de rendre docile le travailleur. Toute application de la science à la production, tout progrès technologique a toujours signifié dans le MPC augmentation du despotisme, de la surveillance, de la dépossession généralisée des travailleurs. Aujourd’hui les NTIC permettent d’atteindre des sommets en la matière, que ce soit dans les lieux de travail ou dans les villes et même chez soi, partout l’usage de moyens numériques est immédiatement moyen de contrôle, de surveillance, étendu à l’ensemble des activités et des moments de la vie quotidienne des individus. « Nous assistons à une mutation historique décisive car, désormais, l’infrastructure technologique permet une « surveillance globale » : interconnexion généralisée, bases de données, géolocalisation, vidéosurveillance « intelligente » associée à des logiciels d’analyse comportementale, biométrie, puces et nanopuces ….. »65, tous les instruments d’une surveillance étroite de tous et de tous les instants sont en place, ou en passe de l’être. Les NTIC sont des instruments d’une redoutable efficacité de l’aggravation formidable de cette tendance au totalitarisme que la crise stimule parce qu’elle accentue les antagonismes et les conflits de toutes natures, poussant les Etats, sous prétexte de sécurité des citoyens, d’ordre, de défense des intérêts nationaux, etc., à démanteler le peu qui reste encore des droits démocratiques, à renforcer, notamment donc à l’aide des NTIC, leur fonctions répressives, militaires et de contrôle des idéologies et des comportements.

Il faut observer aussi que, de même que les hommes produisent le capital par leur travail productif, ils contribuent aussi à fournir au capital de quoi les surveiller et contrôler par leur usage des moyens numériques.

Il est bien connu en effet qu’en usant abondamment des connexions numérisées, les usagers livrent eux-mêmes aux maîtres de ces réseaux quantités d’informations sur leurs goûts, leurs centres d’intérêts, leurs activités, leurs agendas, leurs déplacements, leurs liens sociaux, leurs idées, leur santé, etc. Le « big data », c’est à dire le collectage, le croisement, le traitement et l’analyse de cette masse d’informations est le secteur le plus dynamique des nouvelles technologies. Il fournit à ces maîtres – et bien sûr à la police « en cas de besoin » – une connaissance des individus dont la précision est proportionnelle à l’usage qu’ils font des innombrables services que leur proposent les Google (et plus largement toutes les filiales d’Alphabet Inc., sa maison mère), Facebook et autres66. L’ancien président de Google, Eric Schmidt, disait dans un discours en 2010 : « nous savons où vous êtes, nous savons où vous étiez, nous savons plus ou moins ce que vous pensez », et son fondateur, Larry Page, prédisait en 2004 : « Google serra inclus dans le cerveau des gens. Ils auront un implant, et quand ils penseront à quelque chose, Google leur donnera la réponse. »67 Bref, avec ces « outils » eux et les polices en savent assez pour perfectionner, raffiner formidablement toutes les manipulations publicitaires, idéologiques et politiques, ainsi que pour ficher, connaître et suivre à la trace tous ceux qu’ils veulent surveiller, punir et combattre.

Mais si les individus agissent ainsi, c’est parce que le capitalisme ne produit pas que des marchandises, mais aussi, en même temps, le besoin de ces marchandises, besoin qui en demande le perfectionnement, d’où nouvelles marchandises. C’est pourquoi, et nous y reviendrons, production et consommation, c’est-à-dire travail et besoins, doivent être transformés conjointement, l’un par l’autre.

Il ressort de tout ce qui vient d’être exposé dans cette section II.4 :

Premièrement, que le travail spécifique du capitalisme en détruisant les hommes détruit aussi la nature, et réciproquement, en détruisant la nature détruit les hommes. Ce travail qui les détruit est donc extrêmement répulsif pour la grande majorité des individus qui en ont un, en même temps que beaucoup n’en ont pas ou peu parce que la quantité que peut utiliser le capital sénile a diminué et diminue toujours, drastiquement.

Deuxièmement, qu’aucune solution aux crises économiques et écologiques ne peut être trouvée dans le cadre du capitalisme sénile contemporain qui, bien au contraire, ne peut, faute de pouvoir de lui-même s’abolir, que les aggraver. C’est pourtant ce qu’essaient de proposer quantités d’intellectuels et politiciens bourgeois : réformer, améliorer ce mode de production capitaliste à l’agonie. J’ai déjà, comme heureusement bien d’autres, largement développé la critique de cette gauche traditionnelle qui prétendait, et prétend toujours le faire en imposant davantage le « mauvais » capital financier afin de réduire, plus ou moins, les inégalités de patrimoines et de revenus, et de soutenir la relance la croissance du « bon » capital productif et du travail68. Ce réformisme dit « de gauche » avait pu, à certaines époques où le capital pouvait encore augmenter nettement la productivité et où la classe ouvrière était fortement organisée autour des revendications d’amélioration de la condition salariale, obtenir certains succès dans ce domaine. Mais aujourd’hui la sénilité du capital conduit, sauf rares exceptions, à l’échec de ce type de luttes. D’où la désagrégation de cette gauche traditionnelle politique et syndicale dès lors qu’il n’est plus possible de concilier existence et reproduction du capital avec amélioration de la condition salariale.

On ne reviendra pas ici sur ces raisons objectives69 de la désagrégation de la gauche traditionnelle, d’autant plus que l’expérience de l’inanité de ces propositions dites « de gauche » a déjà été faite dans l’histoire récente, en France de Mitterand à Hollande en passant par Jospin, mais aussi partout ailleurs en Europe et dans le monde. Par contre il faut regarder de plus près la tentative de construire une sorte de réformisme rajeuni, moderne, en entendant par là ceux qui se saisissent de l’émergence de ce nouveau sujet de préoccupation, la crise écologique, pour prôner un réformisme réformé, revigoré parce que repeint en « vert », une transformation « verte » du capitalisme qui serait, pour les uns, une croissance « verte » du capital, pour les autres sa vertueuse décroissance. Donc, avant de voir s’il est possible d’abolir ce travail capitaliste, et alors comment, ce travail que nous venons de caractériser comme étant au fondement de la destruction des hommes et de la nature, de la rupture en cours du métabolisme hommes/nature, de la crise à double face, économique et écologique, il nous faut écarter ces fausses pistes.

CHAPITRE III. UNE ILLUSOIRE CROISSANCE VERTE DU CAPITAL.

III.1 Nouvelles technologies pour une énergie verte ?

Avec leur projet de croissance verte, les écologistes, du moins ceux qui sont nommés « les Verts » par les médias70, et qui ont des représentants dans la sphère étatique, veulent faire croire qu’il serait possible de résoudre en même temps les problèmes économiques propres au capital (sa croissance, l’emploi, les salaires, etc.) et écologiques, notamment le réchauffement climatique par les GES que nous avons choisi de privilégier dans cet ouvrage à titre d’exemple des limites écologiques rencontrées par le capital.

A l’origine du réchauffement climatique, il y a la croissance des émissions de GES au fur et à mesure de l’accumulation du capital, donc de l’usage accru des machines, de la multiplication, en quantité et en diversité, des marchandises produites, de la mondialisation de ce mode de production. La production d’énergies fossiles émettrices de GES (charbon, puis pétrole et gaz) a en conséquence été multipliée par 25 entre 1800 et 2020. Leur part dans la production mondiale d’énergie est aujourd’hui d’environ 80 à 85%, plus ou moins selon les années.

Il est entendu que la lutte contre le réchauffement climatique exige de diminuer drastiquement l’usage des énergies fossiles. Diminution qui serait aussi fort nécessaire pour réduire les graves pollutions qu’elles génèrent71. Pour les Verts et autres agents du capital, cela serait possible par le développement de nouvelles technologies de production d’énergie, et, miracle, cela serait aussi le moyen d’une cure de jouvence pour le capital dont la croissance repartirait de plus belle grâce à l’occasion qui lui serait ainsi donnée de trouver de nouvelles occasions de produire de la pl. Par exemple dans l’électrification des moyens de transports, la fabrication d’éoliennes, de panneaux solaires, d’hydrogène et autres sources d’énergies renouvelables, dans l’isolation des bâtiments, voire même dans les centrales nucléaires puisque, nous le verrons, ce serait alors une source d’énergie indispensable à une croissance décarbonée.

Examinons d’abord cet argument : de nouvelles sources de pl, donc de croissance pour le capital. C’est croire que de nouvelles technologies, engendrant la production de nouveaux moyens de produire de l’énergie ou d’en économiser l’usage, seraient un remède à la sénilité du capital. C’est ignorer que la source de la crise économique gît dans le niveau déjà atteint par l’usage des machines et de technologies ultra sophistiquées, comme les NTIC, dans la production, c’est-à-dire dans la sénilité du capital qui ne peut plus employer assez de travail vivant producteur de pl pour se valoriser. Et donc qu’inventer de nouvelles technologies ne peut en rien résoudre ce problème. Bien au contraire, elles l’aggravent. Et aussi fortement dans le domaine écologique comme nous le verrons à propos des nouveaux produits numériques.

D’ailleurs on voit déjà que le développement de toutes ces nouvelles technologies concernant les énergies renouvelables, éoliennes, panneaux solaires, etc., se heurte à des problèmes de rentabilité. Elles doivent être lourdement subventionnées par les Etats, ou alors ils doivent admettre des hausses importantes du prix de vente de l’électricité qu’elles produisent par rapport à ce qu’il est avec les énergies fossiles. Cela donc ne peut qu’aggraver davantage les difficultés de la valorisation du capital (hausse des impôts, des prix et baisse de la consommation). Et le pire en la matière est à venir du fait que les coûts d’extraction des métaux, plus ou moins rares, qui sont nécessaires à ces nouveaux moyens de production d’énergies renouvelables va considérablement augmenter en même temps qu’un usage plus important en sera fait. Un quadruplement du prix des quatre principaux d’entre eux est prévu dans les 20 prochaines années si ces énergies renouvelables devaient se développer jusqu’à permettre d’atteindre un réchauffement climatique de moins de 2° C d’ici 2050 (déjà supérieur donc aux 1,5°C estimés comme le maximum soutenable sans trop de dégâts par les spécialistes du GIEC !). Soit un total fabuleux de 13.000 milliards de dollars rien que pour ces quatre métaux72. « Dans un récent rapport, les experts du McKinsey Global Institute estiment qu’il faudra investir à l’échelle de la planète plus de 9.000 milliards de dollars par an dans l’énergie pour atteindre l’objectif Net-Zero en 2050, pratiquement trois fois plus que ce qui a été dépensé ces dernières années. »73

L’énergie solaire et éolienne, qui ne représentait en 2019 que 2,9% de la demande de l’Union Européenne en énergie primaire, a déjà néanmoins, à elle seule, absorbée plus de 1.000 milliards d’euros depuis l’an 200074. Cela laisse rêveur quant aux investissements nécessaires pour couvrir 100% de la consommation d’énergie par de tels moyens, qui plus est si sa croissance augmente ! Or tel devrait être le cas selon Thierry Breton, commissaire européen chargé du marché intérieur, qui prévoit un doublement de la demande d’électricité en Europe sur les 30 prochaines années75. Il n’imagine pas cependant que la crise, que la politique d’émission monétaire massive a momentanément masquée tout en l’aggravant en réalité76, pourrait bien, contrairement à ses prévisions, faire entrer le capitalisme en récession.

Quoi qu’il en soit, de tels investissements semblent donc fort compromis à une époque où les Etats sont déjà ultra endettés, au-delà pour la plupart de toute capacité de remboursement, et où le capital privé ne pourrait pas les rentabiliser, sauf à augmenter considérablement les prix de l’électricité, ce qui pénaliserait tous les autres secteurs de l’économie et appauvrirait des populations déjà très sensibles aux prix de l’énergie. Rien qu’en ce qui concerne l’Etat français, il devrait77, pour tenir ses engagements, fournir 127 milliards d’euros pour développer l’électricité d’origine photovoltaïque et éolienne d’ici à 2046. Mais personne ne peut dire où il les trouvera alors qu’il est déjà plus que surendetté ! Quant aux milliers d’emplois nouveaux que les Verts font miroiter dans leur propagande, ils ne tiennent même pas compte de ceux qui seraient supprimés dans les énergies fossiles selon eux abandonnées.

Bref, la promesse d’une régénérescence de la croissance du capital et des emplois par le moyen des énergies vertes est du boniment à usage électoral. Il n’y a pas de cure de jouvence possible pour guérir le capital de sa sénilité. Cette limite économique – limite de la valorisation du capital – n’étant jamais comprise par les fonctionnaires du capital, verts ou non, il convenait de la rappeler pour dire l’inanité fondamentale de leurs propositions. Mais il y aussi une limite écologique qui lui est conjointe, car jamais les énergies renouvelables ne pourront, et de loin, totalement suppléer aux énergies fossiles pour soutenir une croissance des productions.

En effet, rappelons brièvement quelques faits relatifs aux énergies décarbonées renouvelables.

La production d’électricité d’origine hydraulique représente en 2020 environ 15% de la production mondiale d’électricité. Or il n’y a plus guère de sites nouveaux à exploiter. Donc cette part devrait diminuer avec l’augmentation de la demande d’énergie électrique. Cela d’autant plus que le monde sera confronté à une forte pénurie d’eau du fait des dérèglements climatiques, qui, selon l’ONU, pourrait atteindre jusqu’à 40% si les tendances actuelles se maintiennent. Déjà, par exemple, la société Engie, un des gros producteurs mondial d’électricité, a dû réduire la production de ses installations hydroélectriques au Brésil faute de débit suffisant. Bien évidemment ces pénuries d’eau auront aussi des conséquences gravissimes sur l’économie et les hommes.

Le photovoltaïque ne fonctionne que s’il y a du soleil aurait dit Mr. De La Palisse. Donc pas la nuit, peu s’il y a des nuages, très peu l’hiver quand la demande électrique est la plus forte. Source d’énergie intermittente, il faudrait pouvoir la stocker. Ce qu’on ne sait pas encore faire, sauf au moyen d’une importante masse de batteries78. Or leur fabrication émet beaucoup de CO2, notamment parce qu’elle nécessite d’extraire beaucoup de métaux rares. Enfin elles posent en fin de vie un grave problème de déchets polluants, coûteux à traiter. Une autre solution consisterait de garder en réserve des centrales électriques fonctionnant au gaz ou au charbon qui fonctionneraient uniquement pour pallier les creux de production du photovoltaïque. Ce qui signifie de lourds investissements pour des services temporaires, et émetteurs de GES. Bref, tout cela non seulement ne serait guère écologique, mais renchérirait considérablement le prix de l’électricité.

Par ailleurs l’installation des panneaux solaires occupe et stérilise de très importantes surfaces au sol. Si, par exemple, on voulait remplacer l’ensemble des centrales nucléaires françaises par des panneaux photovoltaïques, et si ces panneaux étaient installés sur la Côte d’Azur (soleil maximum), ils occuperaient une surface de plus de 2.000 km2 ! Soit l’équivalent d’une bande de terres stérilisées de 10 km de large allant de Marseille jusqu’à Nice qui serait couverte de panneaux. Lesquels, de plus, n’ont, à l’heure actuelle, qu’une durée de vie d’une vingtaine d’années ! Et alors, nouvelle masse de déchets.

Les éoliennes ont aussi une production intermittente. Donc les mêmes problèmes que le photovoltaïque dont nous venons de rappeler les très gros inconvénients. De plus, si on considère qu’une éolienne ne fournit qu’entre 1,5 et 3,5 KW de puissance, selon sa taille et sa situation, et que chaque éolienne doit être séparée de ses voisines par une distance d’environ 7 diamètres d’hélice, soit environ 500 mètres pour des pales de 35 mètres de longueur (pour des éoliennes de puissance 1,5 KW, plus si la puissance est supérieure), alors on voit que, même si on en installe une partie en mer, il faudrait couvrir le territoire de champs d’éoliennes pour qu’elles puissent contribuer significativement au remplacement des énergies fossiles et nucléaires. Par exemple, si on voulait remplacer une centrale nucléaire fournissant 2.800 MW de puissance moyenne79 par des éoliennes dont chacune fournirait 300 KW80 il en faudrait plus de 9.000. Ce qui donnerait, compte tenu de cet espacement minimal de 500 mètres, un alignement de 4.500 km d’éoliennes si on les installait toutes sur une seule ligne. Les paysages seraient partout ravagés. Le monde rural, et les oiseaux, en particulier, risquent de ne guère apprécier ! De plus, c’est encore le paradoxe du Sapeur Camember81, l’éolien ralentit le vent, donc limite la convection atmosphérique. Des chercheurs du MIT82 ont calculé que si 10% de l’électricité devait provenir de l’éolien, cela augmenterait la température terrestre de 1°C.83.

Pour couronner le tout, ces derniers chiffres : « Il faut au moins 10 fois plus de métaux rares pour fabriquer une machine qui convertit 1kwh d’énergie renouvelable que pour fabriquer une machine qui convertit 1kwh d’énergie fossile….. Or, outre qu’elle consomme beaucoup d’eau, est très polluante et destructrice…… l’extraction des métaux consomme aussi beaucoup d’énergie. »84 Encore le dilemme du Sapeur Camember !

D’autres sources d’énergies renouvelables existent, comme la biomasse issue des produits et déchets agricoles et forestiers, ou la géothermie, mais elles ne peuvent en fournir qu’en quantités réduites. Il faut de plus observer qu’utiliser du maïs aux USA, de la canne à sucre au Brésil, du colza et de la betterave en Europe, pour produire de l’éthanol (qui entre pour 10% dans les carburants type E10 pour moteurs thermiques), c’est tomber dans l’aberration de devoir dépenser environ la moitié de l’énergie fournie par cet éthanol pour le produire ! Et de devoir y affecter d’immenses surfaces agricoles, inondées de produits chimiques nocifs, au détriment de l’alimentaire.

Un dernier commentaire à propos de l’hydrogène pour en finir avec cette brève revue des principales énergies renouvelables, mais néanmoins guère écolos en fin de compte, même si elles le sont plus que les énergies fossiles qu’elles sont supposées pouvoir remplacer. Il est présenté aujourd’hui à son de trompe comme l’énergie idéale du futur : renouvelable, propre puisque un moteur à hydrogène ne rejette que de l’eau, et stockable. Mais en réalité sale à produire, ou hors de prix si on utilise l’électrolyse de l’eau avec de l’électricité « verte », d’origine éolienne ou photovoltaïque par exemple, pour ce faire.

Hors de prix en effet l’hydrogène vert : « Produire de l’hydrogène vert coûte jusqu’à 5,5 euros le kilo avec l’électrolyse, soit trois fois plus cher que l’hydrogène gris issu du gaz naturel (1,5 euro le kilo). Par ailleurs, les quantités d’électricité nécessaires à l’électrolyse sont colossales. Pour alimenter à l’hydrogène vert les trois millions de camions parcourant l’Europe chaque année, deux chercheurs français ont calculé pour Reporterre en février 2021 qu’il faudrait près de deux fois la surface de l’Ile de France recouverte de panneaux solaires – l’équivalent, en matière de puissance électrique, de 156 réacteurs nucléaires. » 85 Bref produire de l’hydrogène vert n’est pas une solution viable, en tout cas en l’état actuel des conditions de production d’une électricité verte.

Reste alors l’hydrogène gris et l’hydrogène bleu : rien de vert alors ! Très polluant au contraire.

Le premier est produit à 95% à partir d’énergies fossiles, du gaz naturel, notamment du méthane. Mais ce procédé ne produit pas que de l’hydrogène, mais aussi du CO2 . Déjà actuellement « les émissions associées à de l’hydrogène gris sont estimées à 830 millions de tonnes équivalents CO2 par an (dans le monde). C’est deux fois plus que ce que rejette annuellement la France. »

Le deuxième est toujours produit à partir de gaz naturels, de l’hydrogène gris donc, mais le CO2 produit serait capté à la sortie des cheminées, puis enseveli sous terre. Cette idée est ardemment promue par les capitalistes du secteur gazier, un très puissant lobby. Or, non seulement cet ensevelissement c’est mettre la poussière sous le tapis, et elle risque de ne pas y rester ad aeternam, mais de plus des chercheurs américains ont prouvé que « la chaîne de production de l’hydrogène bleu et le procédé technologique permettant de piéger le CO2 dégagent en réalité beaucoup de GES, notamment du méthane. »

Donc toujours l’effet Sapeur Camember. On se débarrasse d’une pollution en en créant une autre ! De tous côtés on nous présente l’électricité comme l’énergie propre. Le tout électrique serait la solution miracle au problème du réchauffement climatique. Mais l’électricité n’est pas une énergie primaire. Elle doit être produite à partir d’autres sources d’énergie, nucléaire et, surtout, fossiles, et cette production est, déjà aujourd’hui, le principal émetteur de GES dans le monde, environ 25% du total, bien avant les transports ou le bâtiment par exemple. C’est, notamment, parce que la première source d’énergie primaire utilisée pour produire de l’électricité dans le monde est le charbon : en 2020 il était à l’origine de 35% de l’électricité mondiale. En 2021 la production mondiale de charbon a battu tous ses records selon l’AIE (Agence Internationale de l’Energie), qui prévoit d’ores et déjà que ce sera encore plus en 2022. Et le charbon produit 100 fois plus de C02 par KW d’électricité ainsi produite que le nucléaire. Et aussi fait plus de morts. L’Allemagne a stoppé la production d’électricité nucléaire, mais a dû augmenter celle issue du charbon86 ! Et de nombreux pays ne cessent d’ouvrir de nouvelles mines ou/et d’utiliser intensément des centrales à charbon (Australie, Inde, Chine, Pologne, USA, Japon, Russie notamment, mais pas seulement)87, parce que c’est la source d’énergie la plus abondante, la plus sûre d’un point de vue géopolitique, et, surtout, la plus économique (si bien sûr on exclut les coûts sanitaires induits par les pollutions, et les pertes humaines dans les mines).

Observons enfin que les grosses firmes financières, qui déjà délaissent le nucléaire pour cause de non rentabilité, ne parient guère sur l’avenir des énergies renouvelables, mais bien plus sur les énergies fossiles, charbon compris88. « Selon le fournisseur de données PitchBook, ils ont investi depuis 2010 au moins 1100 milliards de dollars dans l’énergie, soit le double de la valorisation de marché combinée des trois plus grandes compagnies pétrolières Exxon, Chevron et Shell. Et seulement 12% sont allés à ce stade vers les énergies renouvelables. »89

Les apologistes d’un capitalisme qui, selon eux, pourrait poursuivre son existence grâce à une croissance verte, se fondent sur des espoirs de progrès technologiques qui permettraient de fournir en quantités suffisantes de l’énergie verte. De multiples projets ne cessent de fleurir qui tendent d’accréditer cette thèse90. Mais en la matière il y a très loin de la fleur au fruit ! Les inventeurs de projets d’énergie propre sont surtout, le plus souvent, d’opportunistes captateurs des financements et avantages fiscaux que les Etats offrent abondamment au prétexte de promouvoir une soi-disant « transition écologique », qu’on attend toujours alors qu’au contraire les émissions de GES, entre autres dégâts écologiques, s’accroissent toujours. Marx avait déjà observé que « le capitalisme fait de chaque progrès économique une calamité publique »91. Plus le capitalisme a progressé en perfectionnements technologiques, et plus s’est vérifiée cette sentence. La réalité est que les progrès technologiques promus par le capital ne l’ont toujours été que dans la mesure où ils permettaient d’augmenter la production de pl par le moyen de la croissance de machineries grosses consommatrices d’énergie, et aussi des productions de marchandises. Ils ont donc toujours entraîné une aggravation des dégâts écologiques. Des sciences et technologies toujours nécessairement développées sous l’impératif absolu de la production de pl ne peuvent échapper à un tel résultat, pas plus aujourd’hui qu’hier. Le monde numérisé contemporain en est un exemple parmi d’autres (voir section III.2 ci-après).

De plus, la réalité est que, comme nous venons de le voir, les nouvelles technologies pour une énergie verte ne sont pas, en l’état actuel, substituables aux énergies fossiles et nucléaires. Elles permettent, au mieux, de limiter leur augmentation, qui se poursuit en même temps que celle, aussi minime soit-elle, de la croissance : « Même à 1% (ce qui signifierait déjà une forme de retour à une stagnation mondiale pérenne) il faudrait dégager plus de 400 exajoules supplémentaires d’énergie décarbonée, soit, par exemple, 16 fois le parc nucléaire mondial actuel. »92

Bref, même si, comme c’est probable, les technologies de production d’énergie verte s’améliorent quelque peu, en efficacité comme en coûts de production, il serait impossible, même avec une croissance zéro du PIB, de remplacer toutes les énergies fossiles par des énergies décarbonées, sauf à développer le nucléaire. Et si on imagine ne serait-ce qu’une mini croissance de 1%, alors cette impossibilité est évidemment encore plus évidente, et plus grave pour le climat.

Ainsi, malgré les quelques 4.000 milliards de dollars affectés aux énergies vertes renouvelables depuis le début du siècle, les énergies fossiles, charbon, gaz, pétrole, représentent encore 84% de la consommation d’énergie dans le monde. La part des renouvelables reste à peu près stable dans le monde : elles s’ajoutent aux fossiles pour satisfaire la croissance globale de la consommation d’énergie, elles ne les remplacent pas vraiment. Ne reste donc, n’en déplaise aux écologistes officiels, que le nucléaire pour produire de l’énergie décarbonée en quantité suffisante dans le cadre de la production capitaliste telle qu’elle est actuellement, aussi faible soit sa croissance, et quand bien même elle s’accompagnerait d’améliorations écologiques, telles qu’une meilleure isolation des bâtiments, moins de transports routiers et plus de ferroviaire ou de vélos en ville, circuits courts d’approvisionnement, etc. : les économies d’énergie ainsi créées ne peuvent être que bien inférieures à ce qui serait nécessaire ne serait-ce que pour freiner sérieusement le réchauffement climatique, et, pire, bien moindre que l’accroissement des consommations d’énergie qu’entrainerait une croissance, même faible, du capital. De nouvelles technologies peuvent bien améliorer quelque peu le bilan écologique du capitalisme, mais certainement pas au point de l’empêcher de s’aggraver.

Mais évidemment nul n’ignore les dégâts inouïs que peut causer le nucléaire, ainsi que le grave problème de déchets restant radioactifs pendant des milliers d’années, jusqu’à un million pour certains. Et, contrairement à ce que disent les nucléocrates et nucléophiles, il n’y a aucune certitude quant à la permanence de l’imperméabilité, pendant des dizaines, centaines de millions d’années, des couches géologiques où seraient enfouis ces masses de déchets. Mais ce qu’on ignore plus souvent, c’est le coût faramineux de l’électricité ainsi produite, même en laissant de côté celui des accidents type Tchernobyl ou Fukushima. La construction des centrales, leur entretien, le combustible, la gestion des déchets, la destruction des centrales au bout de quelques 50-60 années, ou les travaux nécessaires à leur prolongement : aucun nucléocrate n’a encore pu ou osé fournir un bilan solide de tout cet ensemble, ni donc du prix réel de l’électricité d’origine nucléaire, actuellement très largement sous-estimé car il ne tient pas compte de l’ensemble des coûts qui viennent d’être cités. Ce qui est sûr cependant, c’est que seuls les Etats peuvent engager, directement ou via des subventions, de telles dépenses93, il n’y a pas de grandes entreprises privées qui acceptent de le faire avec leur propre argent aux prix de vente actuels de l’électricité94. Par contre beaucoup salivent à l’idée que les Etats financent les chantiers pharaoniques du nucléaire dont elles profiteraient. Mais les Etats, nous le savons, sont financièrement surendettés, exsangues. Alors, problème ! De plus il faut au minimum 20 ans pour construire et mettre en service une centrale nucléaire, donc c’est trop lointain pour atteindre l’objectif d’un réchauffement climatique inférieur à 1,5° ou même 2°C d’ici 2050.

Ajoutons, pour en terminer avec le nucléaire que s’il s’agit d’une énergie qui ne dépend pas de flux renouvelables, comme les vents ou le soleil, mais de stocks, en l’occurrence l’uranium, ceux-ci s’épuisent, et rapidement : selon l’OCDE il y aurait environ 100 ans de réserves disponibles au rythme actuel de consommation. Mais, comme pour tous les métaux, plus la réserve s’épuise et plus on doit alors exploiter des gisements moins productifs, et plus l’extraction devient coûteuse. « Pour la même quantité d’énergie dépensée, les groupes miniers extraient aujourd’hui jusqu’à dix fois moins d’uranium qu’il y a trente ans, et c’est vrai d’à peu près toutes les ressources minières. »95 Alors, certes, des scientifiques annoncent qu’il sera bientôt possible d’utiliser d’autres procédés, comme les surgénérateurs, ou encore la fusion96 pour la mise au point de laquelle le projet ITER, à Cadarache en France associe 35 pays et qui utiliserait d’autres éléments radioactif, le thorium notamment, dont les réserves sont très importantes. Mais le surgénérateur expérimental Super Phenix a dû être démantelé en 1997 après avoir englouti en pure perte quelques 12 milliards d’euros. Quant à ITER, il a déjà englouti plus de 20 milliards d’euros, et constitue selon nombre de spécialistes un projet très hasardeux. Déjà de gros problèmes technologiques et financiers apparaissent à Cadarache. Mais une chose est sûre : aucunes de ces éventuelles nouvelles sources d’électricité nucléaire ne seront opérationnelles au mieux avant plusieurs dizaines d’années ….. si le capital sénile peut les financer. Car, comme nous l’avons dit, son problème n’est pas tant celui d’une limite scientifique et technologique pouvant, qui sait, éventuellement être franchie à long terme, mais d’une double limite économique et écologique immédiate.

Après avoir montré que prétendre que des énergies vertes, renouvelables et décarbonées, pouvaient à elles seules suffire à nourrir une quelconque croissance verte du capital n’était qu’une supercherie, nous allons maintenant montrer qu’il en va de même quant au caractère vert des marchandises qui sont censées nourrir cette croissance.

III.2. Nouvelles technologies pour des produits verts ?

Aujourd’hui les hauts fonctionnaires du capital prétendent, via tous les grands canaux médiatiques dont ils ont, seuls, la maîtrise, que non seulement la croissance future sera nourrie d’énergie électrique verte, ce dont nous venons de voir l’inanité, mais aussi qu’elle produira de plus en plus des marchandises verte. Voitures électriques, bâtiments écologiques, agriculture bio, recyclage intensif des matériaux et des produits usagés, usines et marchandises non polluantes, etc. Dans les publicités, toutes les marchandises sont écologiques aujourd’hui ! Par exemple dans les dessins d’architectes, tous les immeubles sont couverts de verdure, du sol jusqu’aux terrasses, elles-mêmes présentées comme des « fermes urbaines » ! La moindre opération d’urbanisme est appelée « écoquartier » ! Bref, le respect de la nature et des équilibres écologiques serait devenu une préoccupation majeure des dirigeants, publics comme privés. Une préoccupation, peut-être. De la propagande sûrement. Quant aux actes, très peu, absolument insignifiants par rapport au problème.

Or, tant la plupart des nouvelles marchandises produites en masse, que les nouveaux moyens technologiques utilisés pour les produire, que nous avons regroupés sous l’acronyme NTIC, n’ont aucune vertu écologique, pas plus d’ailleurs qu’elles n’en ont pour la croissance du capital réel (c’est-à-dire hors capital fictif financier).

Prenons d’abord un exemple particulier, celui de la voiture électrique qui a été claironnée comme l’exemple d’une technologie écologique permettant la fin des émissions de GES, en même temps que d’autres sources de pollution de l’air urbain, comme les très dangereuses particules fines. Il a été parfaitement établi97 que, si on considère tout le cycle de son existence, depuis l’extraction, extrêmement énergivore, polluante, et dramatique sur le plan humain98 des métaux, souvent rares, nécessaires à la fabrication des batteries, jusqu’au traitement de celles devenues hors d’usage, en passant par les consommations qu’exigent leur fonctionnement (renouvellement fréquent des batteries, électricité elle-même produite avec d’importantes émissions de GES), alors la tant vantée voiture électrique est tout autant, voire plus, émettrice de GES que la voiture thermique ! Mais évidemment, dans les pays riches auxquels cette voiture est réservée vu son prix, l’air y est plus propre, à l’inverse de celui des pays pauvres, lieux d’extraction des métaux.

Avec la voiture électrique, ou aussi, dans une moindre mesure, la trottinette électrique en libre-service, on a encore un exemple typique de l’effet Sapeur Camember. Un exemple aussi de la façon impérialiste dont le capitalisme mondialisé répartit les richesses en même temps que les souffrances et dégâts causés par leur production. Tous phénomènes qui ne pourront que s’accentuer puisqu’on sait déjà que, dans sa frénésie à rendre obsolètes des marchandises à peine mises sur le marché afin d’en produire et faire consommer de nouvelles, le capitalisme est déjà en train de promouvoir la 5G, et, avec la 5G, la voiture avec GPS sera encore plus bourrée d’électronique. En attendant la voiture sans conducteur, produite par l’usine sans ouvriers ? Tout cela ne pourrait engendrer que plus de GES, plus d’épuisement des ressources naturelles, plus de catastrophes humaines.

Du moins si le capital y parvenait, ce qui est douteux vu sa sénilité. En effet, au-delà de cet exemple emblématique de la voiture électrique, on peut reprendre celui des NTIC en général comme étant un résumé représentatif des nouvelles marchandises du monde moderne « numérisé » et des formes de consommation qu’elles induisent.

Rappelons quelques données significatives, que même des spécialistes bourgeois commencent aussi à rapporter avec quelques inquiétudes.

D’abord les NTIC et l’économie numérisée en général sont une source de consommation effrénée d’électricité, énergie dont nous avons rappelé combien elle était émettrice de GES. « Les technologies digitales mobilisent aujourd’hui 10% de l’électricité produite dans le monde et rejetteraient près de 4% des émissions globales de CO2 »99. Rejets qui seraient en croissance de 6% par an100. Les « réseaux sociaux » sont un des principaux consommateurs et pollueurs101. La folie numérique, courriers électroniques, photos numériques, vidéos, jeux, e-commerce, monnaies numériques, mondes artificiels (metavers), marchandises artificielles (NFT), etc., est telle qu’il ne passe pas une semaine sans que ne soit proposée quelque part dans le monde une nouvelle marchandise numérique (objet, application, service, etc.) à consommer via des connections internet. De sorte que ce secteur consommera 20% de l’électricité mondiale et émettra 7,5% des GES en 2025102. Le groupe de recherche français spécialisé The Shift Project (dirigé par Jean-Marc Jancovici, une star médiatisée de la promotion d’un capitalisme vert version décroissance douce) prévoit une progression de 9% par an de la consommation d’électricité pour faire fonctionner les appareils numériques103. Les centres de stockage des données (data centers) captent une grosse part de cette consommation d’électricité,. Ils sont de plus surdimensionnés puisque leurs routeurs ne fonctionnent habituellement qu’à 60% de leurs capacités au maximum afin de pouvoir faire face aux pics de trafic occasionnels104. Or l’ensemble des bâtiments doivent être réfrigérés, quel que soit le trafic. Et ils consomment d’autant plus d’électricité que, pour pouvoir pallier à d’éventuelles pannes, ils stockent les mêmes données, aussi insignifiantes soient-elles, plusieurs fois dans plusieurs centres différents. Elles peuvent être ainsi dupliquées jusqu’à 6 ou 7 fois105 !

« L’industrie » financière est aussi une énorme consommatrice d’électricité puisque des milliards de transactions boursières et financières sont chaque jour effectuées via Internet. On a vu aussi récemment, toujours dans le domaine financier, l’apparition de nouvelles marchandises complètement virtuelles, et purement spéculatives, qui consomment elles aussi une quantité gigantesque d’électricité. Par exemple les crypto monnaies. Chaque bitcoin – et ce n’est pas la seule crypto monnaie – « coûte 9.000 dollars à générer en équipements informatiques et en énergie »106. A elles seules les transactions portant sur les bitcoins consomment autant d’électricité que tout le Portugal !

Il y a donc un énorme potentiel d’économie de consommations d’énergies, et donc d’émission de GES, dans tous ces produits numériques et dans la monstrueuse « industrie » financière.

Bref, il ne fait plus de doute que les productions de marchandises et services numériques impliqueraient, si elles devaient se développer comme le prévoient ceux qui croient à la croissance future, quasi perpétuelle, du capital, une consommation d’électricité et donc une émission de GES absolument incompatible avec ne serait-ce que le ralentissement du réchauffement climatique.

Mais incompatible aussi avec ce que peut fournir la nature comme matériaux nécessaires au fonctionnement des nouvelles marchandises numérisées. Matériaux qui de plus sont souvent des métaux rares.

C’est bien sûr le cas des panneaux solaires et des éoliennes, dont la fabrication consomme beaucoup de ces métaux. Même le sable nécessaire au béton que consomment massivement les centrales nucléaires, et bien d’autres bâtiments, commence aussi à se faire rare, si bien qu’on ravage les fonds marins pour en trouver encore !

Mais prenons encore quelques autres produits de grande consommation pour illustrer notre propos.

« Ainsi, un ordinateur de 2 kilogrammes mobilise, entre autres, 22 kilogrammes de produits chimiques, 240 kilogrammes de combustible et 1,5 tonne d’eau claire…..une puce électronique (a nécessité) 32 kilogramme de matière pour un circuit intégré de 2 grammes »107. Un smartphone est un gros dévoreur de matières premières, une cinquantaine dont de nombreux métaux rares. Il faut extraire pour sa fabrication en moyenne 183 kilogrammes de matières pour 150 grammes de produit fini. A cela il faut ajouter que l’obsolescence planifiée, par une usure prématurée ou le lancement à haute fréquence de nouveaux produits à peine différents des précédents, induisent un renouvellement rapide des appareils. Ainsi, « en France un adulte de 18 ans a déjà possédé en moyenne 5 téléphones mobiles. »108 Ce qui, en plus, aggrave le problème des déchets. Une éolienne en mer, c’est plus de 15 tonnes de métaux par mégawatt installé, et elle ne produit que par intermittence. Pratiquement dix fois plus que pour une centrale à gaz109. Et les métaux ça produit beaucoup de GES pour les extraire et les traiter.

Les batteries dont l’usage se développe rapidement en même temps que les divers véhicules électriques et les diverses marchandises portables, sont aussi d’énormes consommatrices de divers métaux rares. On cite souvent à ce propos le lithium (batteries au lithium-ion). Or, selon l’Agence Internationale de l’Energie (AIE), la demande de lithium va devoir être multipliée par environ cinquante d’ici 2040 pour satisfaire les besoins en batteries110. D’où la multiplication en cours des mines et de leurs ravages écologiques111, notamment la stérilisation de vastes surfaces et l’épuisement des nappes phréatiques, l’extraction du lithium étant difficile ainsi que le traitement nécessaire pour séparer le métal de sa gangue qui demande énormément d’eau. D’où aussi une hausse rapide des cours du lithium : + 194% à janvier 2022 sur les cinq dernières années112.

Mais il n’y a pas que le lithium dans les batteries, 45 kg en moyenne, il a aussi du cobalt, 7 kg en moyenne, et du nickel, 50 kg. Et, pour les mêmes raisons d’une demande croissante, leurs prix augmentent : + 108% pour le nickel sur les 5 dernières années à janvier 2022113, qui n’est pas pourtant un des métaux les plus rares ni les plus difficiles à extraire et traiter. Même le cuivre qui, comme le nickel, n’est pas considéré comme un métal rare, le deviendrait si la croissance du capital devait se poursuivre même dans la limite d’une hausse des températures à +2 degrés maximum d’ici 2050. Car alors « le monde pourrait consommer entre 60 et 90% des ressources en cuivre connues. Pour la bauxite ces chiffres se situent entre 50 et 85%, pour le cobalt autour de 80%, 60% pour le nickel, 30% pour le lithium… »114.

Détaillons un peu l’exemple du cuivre, métal particulièrement incontournable pour la société « tout électrique » qui est à la base des politiques en matière de réchauffement climatique115. Même si l’on découvre de nouveaux gisements, leurs concentrations en cuivre seront plus faibles. « Selon un rapport du Bureau de recherches géologiques et minières (BRGM), la concentration moyenne en cuivre dans les mines en exploitation atteint 0,62%. Dans les sites récemment ouverts, elle ne dépasse pas 0,53% et pour les projets à l’étude, elle tombe à 0,43%. »116 Leur exploitation sera donc plus onéreuse, et nécessitera davantage de consommation d’eau et d’énergie. Or déjà « l’industrie des métaux, extraction et raffinage, consomme plus de 12% de l’énergie mondiale »117. Le problème de l’eau a conduit un tribunal chilien en 2021 à ordonner au géant minier BHP de ne plus en pomper, ce qui revenait à fermer une importante mine de cuivre.

D’une façon générale, « les quantités de matières premières extraites de la planète ont triplé au cours de ces 40 dernières années. » (1975-2015)118. Tout cela n’augure rien de bon, ni pour le capital, ni pour les hommes, ni pour la nature. Finalement, rien qu’à seulement considérer les investissements à mettre en œuvre et les prix que les consommateurs devraient acquitter pour payer ne serait-ce que les métaux nécessaires à une croissance verte du capital, limiter le réchauffement climatique à 2°C maximum semble tout à fait impossible. D’autant plus qu’il faut compter au moins dix ans pour l’ouverture d’une mine, et que d’ailleurs les énormes investissements nécessaires en même temps que la sensibilisation croissante des populations concernées aux problèmes environnementaux font hésiter les candidats. Or, selon l’AIE, limiter le réchauffement climatique à 2°C maximum nécessiterait de quadrupler la quantité des métaux nécessaires, cuivre, nickel, cobalt, lithium, manganèse, molybdène, etc. Cette hausse devrait être particulièrement forte pour le nickel et le cobalt (20 fois plus), et pour le lithium (42 fois plus)119. Ce boom pourrait entrainer un quadruplement des prix des principaux métaux de la transition selon le FMI.

Bref, l’épuisement des ressources naturelles non renouvelables qu’entrainerait une poursuite, même faible, de la production de marchandises, vertes ou pas, est une manifestation supplémentaire des limites que rencontre l’existence du capital. Quant aux ressources naturelles renouvelables, actuellement, en une année l’humanité en consomme 40 à 50% de plus de ce que la planète peut en renouveler. Chaque année « le jour du dépassement », c’est-à-dire le jour où on a extrait de la nature des matières renouvelables au-delà de ce qu’elle peut en produire en une année, avance. En 2021, c’était le 29 juillet ! Donc, que ce soient des flux (renouvelables) ou des stocks (non renouvelables) de matières issues de la nature, toute croissance de la production et de l’usage de marchandises, réelles ou virtuelles, ne mènerait qu’à des impasses et des catastrophes, tant pour la nature que pour les hommes puisqu’ils en vivent. Non seulement toute croissance, mais même une stagnation des productions et consommations au niveau actuel. D’où des propositions d’organiser une décroissance du capital. Mais avant d’examiner ces propositions, qui apparaissent à première vue de simple bon sens, il nous faut compléter l’examen de celles faites par les ubuesques promoteurs d’une croissance verte du capital en y ajoutant celui de l’idée qu’il serait possible de réduire drastiquement les émissions de CO2 par le moyen des prix.

Là encore l’idée paraît à première vue de bon sens. En taxant les activités émettrices de CO2 on pousserait leurs responsables à choisir d’user d’énergies décarbonées (donc principalement d’origine nucléaire !). Mais l’absurdité est ici que le fait de payer la pollution, c’est la permettre aux capitalistes. Pour les peuples, sur qui ces hausses de prix se répercuteraient, c’est leur faire payer l’air décarboné, transformer l’air en marchandise. Donner un prix à tout, l’eau propre, l’air pur, la pollution, la déforestation, etc., c’est seulement élargir le domaine des marchandises en amplifiant la chosification de la nature. C’est donc élargir la domination du capital sur la nature, déterminer les activités humaines par le gain d’argent : exactement le type de détermination qui a conduit aux ravages écologiques que nous connaissons, et qui donc, par cet élargissement du domaine des marchandises y conduira davantage120. Transformer tout en marchandise, les hommes comme la nature, c’est bien le mouvement historique du capital.

Plus généralement, si ce sont les prix qui servent à organiser les rapports hommes/nature, alors on use pour cela d’une forme métamorphosée de la valeur, une forme qui ne peut donc que manifester son mouvement automate : celui de sa valorisation, de l’accumulation du capital et de l’argent. Il tombe sous le sens qu’on ne peut pas utiliser une forme de la valeur pour combattre ses effets néfastes, notamment en l’occurrence la production pour l’argent, et donc pour toujours plus d’argent et de productions. Finalité à laquelle les hommes doivent se soumettre et qui détermine aussi leurs rapports avec la nature. Rapports qui sont de séparation et de chosification de la nature. Bref, penser pouvoir harmoniser le métabolisme hommes/nature par les prix, c’est comme penser pouvoir user d’essence pour éteindre le moteur en feu. C’est vouloir contraindre par l’argent les individus à changer leurs comportements de producteurs et consommateurs au lieu qu’ils soient en situation d’être eux-mêmes maîtres avisés des conditions de leurs vies. Or les comportements guidés et contraints par l’argent ne peuvent jamais aboutir qu’à perpétuer l’aliénation des hommes, à travers celle de leur travail comme de leurs besoins, l’égoïsme, la cupidité qui les dégradent comme aussi la nature.

Faire payer les pollueurs en les taxant aboutira beaucoup plus rapidement et sûrement à des hausses de prix qu’à une baisse des pollutions. Prenons l’exemple de la taxe carbone qui est appliquée à chaque tonne de CO2 émise.121. En 2020 elle a rapporté aux Etats qui l’appliquent dans le monde 56,8 milliards de dollars. En même temps les subventions mondiales des Etats aux énergies fossiles se montaient à 5.900 milliards de dollars (en y incluant les exonérations de TVA122). L’efficacité de ces taxes est donc bien faible ! Selon Christian Gollier, spécialiste de l’économie du climat à l’Ecole d’Economie de Toulouse, « pour contenir le réchauffement de la planète sous 2°C, il conviendrait de monter le prix de la tonne de CO2 à 150 euros en 2022 et à 500 euros en 2050. »123 Sachant qu’il était en 2021 de 85 euros en Europe, on voit quelles hausses des prix cela entrainerait pour nombre de marchandises, beaucoup d’entreprises ne pouvant se passer d’énergie fossile ou d’origine fossile, tant dans la production que dans le transport. Idem pour l’électricité dont la production, comme nous l’avons vu, est essentiellement d’origine fossile. De plus de telles taxes, qui évidemment se répercuteraient surtout finalement sur les produits les plus vendus, pénaliseraient bien davantage les plus pauvres que les plus riches. Or, en France par exemple, les 1% les plus riches émettent, par personne, 15 fois plus de GES que les 50% les plus pauvres124. Bref, ces hausses seraient inacceptables pour les masses populaires en général, et affameraient davantage celles des pays pauvres.

Dans l’ensemble d’ailleurs on voit que la « croissance verte » du capital est un colossal empilement de hausses de prix. Prix des métaux, prix de l’énergie, prix de la voiture électrique125, taxes carbone et autres, prix des produits « bio », etc. Les Etats déjà super endettés ne pourraient assumer les investissements nécessaires dans le nucléaire ou les énergies renouvelables qu’en augmentant considérablement les impôts ou/et l’inflation monétaire (déjà en hausse depuis une dizaine d’année). Tout cela susciterait des révoltes à côté desquelles celle des Gilets Jaunes paraitrait de la gnognote.

La conclusion de ce chapitre III est simple et évidente : les écologistes propagandistes de solutions qui permettraient à la fois de régénérer la croissance du capital tout en résolvant le problème des dégâts écologiques que cette croissance n’a cessé de développer ne sont que des bonimenteurs, disons même des charlatans. Ils masquent cette réalité que ce qui est en cause dans les deux crises conjointes, économique et écologique, qui s’alimentent l’une l’autre, ce sont les rapports de production et de propriété capitalistes, c’est le travail historiquement spécifique qu’ils engendrent en même temps qu’ils sont engendrés par lui, ce travail qui est l’activité par laquelle les hommes règlent leur métabolisme avec la nature par lequel ils vivent et se construisent, et que le capitalisme a fini, arrivé à son âge sénile, par totalement dégrader. On a vu que les NTIC illustrent parfaitement bien ce fait que les « progrès » que le capitalisme contemporain suscite, finance, organise aggravent conjointement les crises économique et écologique. Ils montrent qu’il s’agit d’une seule et même crise, celle du MPC, puisqu’elle se manifeste comme ravages et ruines, tant du côté des hommes que de la nature.

Il faut insister sur cette relation entre crise économique et écologique. Nous avons déjà pu l’établir à plusieurs reprises. On la voit bien, une nouvelle fois, si on considère l’exemple de l’extraordinaire et aberrante multiplication contemporaine de toutes sortes de produits fictifs : titres financiers fictifs126 et marchandises fictives. Par exemple, dans le monde fictif du metavers, on n’achète et on ne vend que des marchandises fictives avec de la monnaie fictive type bitcoin. Pourtant « près de 30.000 achats de résidences (fictives) ont été effectués dans cet univers numérique en plus de deux ans […….].Le prix record atteint pour l’un d’entre eux est 4,3 millions de dollars [……] Les prix des terrains des mondes virtuels ont été multipliés par 300 en un peu plus de deux ans »127. Et ce qui est intéressant à remarquer à propos de cette multiplication de marchandises virtuelles, c’est que non seulement elle mobilise et gaspille d’énormes quantités de matériaux et matériels, d’énergie électrique, de travail humain, mais aussi elle manifeste clairement à quel point le capital est devenu sénile. Car ce phénomène dit qu’il ne parvient plus à augmenter la production de pl, à poursuivre son mouvement de valorisation, par le moyen de la production de marchandises réelles. Qu’il en est à inventer un monde virtuel dans lequel s’achètent des marchandises virtuelles avec de la monnaie virtuelle pour des gains ou des pertes purement spéculatifs, sans lien avec une quelconque création de réelle valeur. C’est déjà ce que la politique d’émission monétaire massive et l’accroissement permanent d’un gigantesque montant de dettes publiques et privées, c’est-à-dire d’un capital financier fictif avait prouvé. Dans ce phénomène d’accroissement généralisé de produits fictifs, on à la fois une manifestation de la crise économique, celle de l’évanescence d’une valorisation réelle du capital que remplacerait alors une valorisation fictive, et de son lien avec la crise écologique puisque celle-ci est aggravée par l’énorme consommation d’énergie et d’émission de GES induite par toutes ces marchandises fictives et leurs échanges. Cette fuite en avant, ou plutôt cette plongée dans le gouffre de la fictivité, est un exemple qui montre bien que ces deux crises sont conjointes. Et que leur résolution ne relève pas de solutions techniques puisqu’il s’agit de limites structurelles atteintes par le capital arrivé à son âge sénile, de limites insurmontables

Mais il reste un dernier recours imaginaire pour ceux qui veulent conserver ce mode de production capitaliste, ses rapports de production et de propriété, son type de travail spécifique, tout en reconnaissant lucidement que la production effrénée de marchandises ne peut mener, mène déjà à la catastrophe. Ce recours, c’est celui de la décroissance. Fort bien ! Encore faut-il en examiner la possibilité.

CHAPITRE IV. UN CAPITALISME DECROISSANT, C’EST UNE CRISE CROISSANTE.

Une sévère décroissance de la production et de la consommation semble la réponse logique et nécessaire aux effets catastrophiques de la croissance. Et effectivement, il la faut. Le problème est que le capitalisme est incompatible avec la décroissance puisque le capital est une puissance sur les hommes qui les obligent à travailler de telle sorte qu’il s’accumule sans cesse davantage, et cela implique que s’accroisse sans cesse la masse de marchandises produites, en même temps que celle de la pl qu’elle contient.

Bref, la bourgeoisie, classe dominante et dirigeante, qui a pour fonction d’organiser ce mode de production capitaliste, et la reproduction de la société qui en découle, ne peut absolument pas organiser, ni même tolérer cette nécessaire décroissance. Mais la plupart des autres membres de la société, ne la souhaitent pas non plus spontanément dans la mesure où leurs emplois, leurs revenus, leurs existences dépendent de la plus ou moins bonne santé du capital, de la société capitaliste dont ils dépendent. Donc ils sont en général demandeurs d’une croissance du capital dont ils espèrent pouvoir obtenir, éventuellement par des grèves ou des émeutes, de plus grosses miettes, un meilleur travail, mieux payé, etc. En général aussi ils croient à l’efficacité de l’Etat qu’ils pensent apte à assurer leur bien-être pourvu qu’il soit bien gouverné128, voire même à un Etat qui ferait leur nation « great again » dans la concurrence mondiale. Dans ces conditions soutenir l’idée d’une décroissance pour des raisons écologiques leur est évidemment impossible. Elle entrainerait une diminution drastique de capacités de production, donc une baisse accentuée des emplois et des revenus129. En plus, cette contraction de l’offre décuplerait des pressions inflationnistes déjà redoutables. La hausse des prix se cumulerait donc avec celle du chômage ou du sous-emploi. Ce serait aussi un gigantesque krach financier vu les masses gigantesques de titres financiers dont la fictivité se révélerait ainsi en même temps que la disparition des actifs réels qu’ils étaient supposés représenter. Ceci dit, remarquons qu’une décroissance encore plus dramatique est cependant vraisemblable, mais cela sans qu’elle soit volontairement organisée par des écologistes « décroissants », compte tenu des progrès rapides de la crise due à la sénilité avancée du capital !

Plus généralement une telle décroissance irait à l’encontre de l’ensemble des besoins – et pas seulement du besoin d’emploi et de salaire – tels qu’ils sont générés par le mode de production capitaliste. Et qui dit besoins, dit productions pour les satisfaire. C’est pourquoi il ne peut y avoir y avoir de décroissance des productions – dont il n’est pas question de nier l’u’gente nécessité – sans transformation radicale des besoins et des comportements qu’elles génèrent. C’est-à-dire sans transformation des hommes tels que construits par leur travail, tel qu’il est concrètement et socialement défini dans le MPC.

Il convient en effet ici de rappeler, ne serait-ce que brièvement, le rapport étroit entre besoins et productions, bien qu’il paraisse évident à première vue puisqu’on ne saurait envisager de production sans consommation, ni de consommation sans besoins.

Mais pourquoi tels ou tels besoins ? Comment sont-ils déterminés ?

Comme l’a dit Marx, le premier fait historique de l’existence humaine est que l’homme, à la différence de l’animal, produit les moyens qui lui permettent de satisfaire les besoins élémentaires, matériels, de son existence tels que « boire, manger, se loger, s’habiller et quelques autres choses encore »130. Activité qui, et c’est ce qui marque la spécificité de l’homme en tant qu’espèce, nécessite un outil, aussi rudimentaire soit-il (une pierre taillée, un pieu). Petit à petit l’expérience, l’observation, l’usage de l’outil stimulent son perfectionnement, poussent à la création de nouveaux outils. Ce qui amène corrélativement à la création de nouvelles activités, et alors aussi à de nouveaux besoins. Bref, « la production de ces besoins, tout comme leur satisfaction, est elle-même un processus historique que nous ne trouverons jamais chez un mouton ou chez un chien [……] bien que moutons et chiens, sous leur forme actuelle, soient, mais malgré eux, des produits d’un processus historique131. Même des besoins naturels, c’est-à-dire existant de tout temps, tel celui de manger par exemple, prennent des formes historiques et sont satisfaits par des activités historiquement déterminées. Ainsi, « la faim est la faim, mais la faim qui se satisfait avec de la viande cuite, mangée avec fourchette et couteau, est une autre faim que celle qui avale de la chair crue en se servant des mains, des ongles et des dents. »132 Une autre faim encore quand les développements de l’agriculture et des échanges mondiaux s’accompagnent du besoin d’autres aliments.

Ainsi apparaissent en permanence au fil du temps des besoins nouveaux créés par des produits nouveaux dont la production est permise grâce aux perfectionnements des outils et technologies. Besoins de quelque ordre qu’ils soient : matériels, futiles, décoratifs, jeux, apparences, etc., ils ont tous une certaine valeur d’usage, une certaine détermination historique et sociale. Chez l’homme les besoins sont construits socialement et historiquement.

Dans le MPC, la production est entièrement déterminée par la nécessité d’accroître la pl. Ce qui, entre autre, implique la production du maximum de marchandises. C’est-à-dire que produire des valeurs d’usage n’est pas le but, mais des valeurs d’échange, des produits contenant une certaine quantité de travail abstrait, qui se représente dans l’argent. La valeur d’usage n’est que le support de la valeur d’échange, que le moyen d’obtenir de l’argent. Il en résulte que produire n’importe quoi est une caractéristique du capitalisme. Il suffit qu’on puisse donner au produit ne serait-ce que l’apparence d’une valeur d’usage, par le moyen de la publicité par exemple, ou aussi, et en même temps, en faire une réelle valeur d’usage, parfois quasi indispensable du fait de l’organisation des rapports sociaux – par exemple en faisant que toute démarche administrative, toute activité professionnelle ou même privée exigent l’usage d’internet – ou de l’organisation spatiale de ces rapports qui exige, par exemple, l’usage de la voiture.

Produire le plus possible de marchandises, et en susciter par tous moyens le besoin, voilà bien une loi du capital ! D’une façon générale il n’est pas difficile de constater ce mouvement historique du capitalisme de « marchandiser le monde », de tout réduire à l’état de marchandises et de prix, et même aujourd’hui, à l’âge sénile du capital, d’inventer toutes sortes de marchandises fictives. Non seulement tout élément naturel est réduit à l’état de marchandise, mais même des humains. Des individus qui ne sont considérés que comme force de travail, simple marchandise donc, jetée « comme des kleenex » quand le capital n’en a plus besoin, des femmes qui, dans la gestation pour autrui, vendent leur corps pour satisfaire le besoin d’enfant d’une ou/et d’un autre, une sorte de prostitution modernisée par la médecine, deviennent dans ces situations des marchandises.

Développer la production de nouvelles marchandises, c’est créer de nouveaux besoins (sinon évidemment cette production s’arrête). Prenons par exemple le smartphone. Avec ce produit, comme bien d’autres, on voit clairement que l’objet crée le besoin, et le développe en demande de perfectionnement de l’objet (et le mérite ou la chance de son inventeur est d’avoir imaginé que tant l’objet que son besoin pouvaient être créés). Un nouvel usage se développe, qui, dans ce cas en particulier, peut devenir une véritable addiction : il suffit de prendre un bus ou un métro pour voir les neuf dixièmes des voyageurs collés compulsivement à leur smartphone. Comme l’écrivait Marx : « La production ne produit pas seulement un objet pour le sujet, mais aussi un sujet pour l’objet. »133 Et, comme il vient d’être dit, nombre de rapports sociaux ont été modifiés de sorte à quasiment obliger à la possession d’un smartphone, d’une carte bancaire, à l’utilisation de Google, de toutes sortes « d’applications », etc. Et le besoin une fois créé, il se fait nécessité, parfois même addiction, se développe quasi automatiquement en nouveaux besoins comme ceux de passer de la 4G à la 5G, de faire soi-même ses courses à se les faire livrer par un travailleur ubérisé, de changer de voiture pour bénéficier de quelques gadgets nouveaux, etc. La publicité, la mode, l’obsolescence programmée, le crédit facile – du moins à souscrire – ne font qu’ajouter à cette frénésie de consommation créée par le mouvement automatique propre au capital à devoir produire toujours plus de marchandises, et donc de besoins.

Reprenons l’exemple de la voiture, longtemps un moteur essentiel de l’accumulation du capital. Son besoin a été rendu nécessaire pour nombre d’individus en même temps que se développaient d’immenses mégapoles134, une organisation spatiale dans laquelle sont séparées les fonctions d’habitat et de travail, surtout pour les catégories inférieures du salariat reléguées dans de lointaines banlieues. Ce qui génère de très importants besoins de transports, notamment de voitures, terriblement coûteux et consommateurs d’énergie. Et la voiture, et aussi les transports en commun, facilitent eux-mêmes en retour l’accroissement de ces séparations, l’étalement urbain (le « rêve » pavillonnaire) engendré par la mégapole asphyxiante, stressante et conflictuelle. D’où accroissement du besoin de voiture ! Lequel étalement est extrêmement coûteux en termes de réseaux, non seulement de transports, mais aussi d’électricité, eau, égouts, et autres réseaux divers, et, de plus, très destructeur de terres agricoles, forêts, et autres espaces naturels. Mais ce n’est pas tout, la mégapole bétonnée, polluée, crée aussi le besoin de nature, d’évasion, qui stimule la production de nouvelles marchandises : parcs animaliers, campings pour congés payés désargentés, exotisme artificiel type « Club Med », croisières sur des centres de loisirs flottants où s’entassent des milliers d’individus, voyages organisés en charters pour troupeaux de touristes appareils photos en bandoulière, etc. Observons enfin, pour conclure sur ce point, qu’on voit bien à travers ces exemples bien connus que les loisirs aliénés des individus du capitalisme, riches ou pauvres, sont tout aussi destructeurs de la nature que l’est leur travail aliéné. La mégapole contribue à détruire les hommes. Les besoins de loisirs qu’elle engendre contribuent à détruire la nature, vidée des anciens paysans qui savaient la respecter, chassés des campagnes par l’agrobusiness capitaliste lui aussi destructeur : là encore il s’agit du travail !

Toutes sortes d’autres besoins engendrés par l’existence du capital induisent aussi, en grande quantité, du travail, même s’il est improductif de pl. Par exemple pour la gestion de l’Etat, chargé d’organiser et garantir les conditions de la reproduction du capital en général à l’aide d’une bureaucratie pléthorique qui enserre les individus dans un carcan de règlements administratifs, les obligent au moyen d’une police toujours plus nombreuse. Cependant pas seulement les bourgeois, mais les masses populaires aussi, ont, paradoxalement, besoin d’Etat, dont ils attendent qu’il leur assure travail, revenus, assistance, services sociaux, etc. Et ont même besoin des forces de répression, de police, de magistrats, dont ils attendent qu’elle les débarrasse des criminels, dealers, voleurs, etc. Mais aussi elles critiquent l’Etat, son infernale bureaucratie, sa brutale police, ses services publics insuffisants, lui reprochant de ne pas faire ce qu’elles attendent de lui, et pour les réprimer dans leurs luttes, être au service « des riches ». Cela sans voir qu’il est nécessairement, par essence et par construction, au service du capital, quels que soient ses hauts fonctionnaires, de droite ou de gauche, qui le servent, et se servent en utilisant l’Etat135.

Nous ne discuterons pas ici de la qualité des besoins créés par le MPC, trop souvent médiocre voire pire, avilissante. Ni de tous les ressorts de la consommation. Sinon pour remarquer que cette qualité n’est que très rarement discutée. Ni en termes de valeurs d’usage des marchandises, laquelle est souvent discutable voire nulle, bien que leurs productions coûtent beaucoup en terme de travail humain et de ressources naturelles. Ni quant à la contribution qu’elles apportent, ou plutôt pas, au développement des qualités et aptitudes des individus sur les plans culturels, artistiques, scientifiques, amoureux136, etc., c’est-à-dire de la « vraie richesse » (dont nous parlerons plus loin). Plutôt pas, car, premièrement, le capital étant dépossession de la masse des travailleurs de leurs qualités, il étouffe et réduit toutes celles de leurs aptitudes qui ne le servent pas. Et, deuxièmement, parce que la plupart des besoins ne peuvent être satisfaits que par l’argent. Ce qui fait qu’en matière de besoins tout se résume en besoin d’argent. L’argent y est une forme d’abstraction de tous les besoins, comme il l’est de la richesse. Plus l’individu consomme, plus il accentue sa domination par le besoin d’argent, c’est-à-dire par le capital, le maître des revenus, de la production d’argent. Ceci est vrai des capitalistes, ces hauts fonctionnaires du capital qui ne sont que des adorateurs et accapareurs de l’argent, sans aucune limite. Mais c’est aussi vrai des individus de la masse populaire, dont le premier besoin, le besoin qui prime parce qu’il est la condition de la satisfaction de tous les autres besoins, et d’abord des plus basiques, est le besoin d’emploi et de salaire. A ce titre ils sont partisans d’un capital en « bonne santé », croissant donc et non pas décroissant, dont ils puissent espérer obtenir de plus grosses miettes. Ce qui revient à penser que mieux se porte le maître, le capital, mieux ses employés sont nourris. Et donc à soutenir la croissance du capital susceptible de vous employer : une source puissante du néfaste réflexe nationaliste face à la crise.

Il résulte de cette situation que les partisans d’une décroissance dans le cadre du MPC et des besoins qu’il suscite se heurteront non seulement à l’opposition de la bourgeoisie, mais aussi à celle des masses populaires137 que cette décroissance mèneraient encore plus vite à la mort économique que la crise du capitalisme sénile, cela au prétexte de leur éviter une future mort écologique.

Lier, comme il vient d’être fait, l’examen de la proposition d’une décroissance du capital à la question des besoins permet d’affirmer qu’on ne changera pas la production effrénée de marchandises, qu’on n’abolira pas le travail capitaliste qui la fait, sans aussi, en même temps, dans un même processus révolutionnaire, changer les besoins. Ignorer cette nécessité, c’est donner du grain à moudre aux partisans de la poursuite de la croissance à tout prix du capital. En effet, pour faire partager ce choix, ils s’appuient sur les besoins actuels, tels que créés le MPC et promus par ses idéologues, en qualifiant « d’écologie punitive » toute mesure écologique qui amènerait à s’opposer, ou simplement à réduire, ces besoins. Ce qui serait bien sûr particulièrement le cas avec une décroissance.

En conclusion, tant la crise économique que la crise écologique, qui ont les mêmes racines dans le travail aliéné et abstrait capitaliste, dans les rapports de propriété et de production capitalistes – ces rapports et ce travail s’engendrant mutuellement – ne peuvent être surmontées que conjointement, que globalement comme abolition de ces rapports, de ce travail, des productions et façon de produire qui en découlent, des besoins et comportements qui sont engendrés par tout cela. Et par là, c’est évidemment d’une transformation des hommes eux-mêmes qu’il s’agit. Mais, se transformer est leur destin, c’est ce qu’ils ont toujours fait au cours de leur histoire. Le faire aujourd’hui est un combat global, qui ne se limite pas à quelque problème particulier, sachant que : « Production, rapports de production, rapports sociaux et système de besoins ne sont, comme nous le savons, que différents aspects d’un seul et même édifice social qui s’impliquent tous mutuellement. La structure des besoins est une structure organique inhérente à l’édifice social tout entier. »138

C’est de cette transformation globale dont il faut maintenant parler, pas d’utopique façon, mais en se fondant sur ses possibilités réelles, telles qu’elles existent déjà dans le monde d’aujourd’hui. Telles qu’elles existent matériellement, objectivement, créées par le capital, mais aussi subjectivement comme besoins radicaux qui s’opposent au système de besoins qui est celui du capital, tel que nous venons de le décrire brièvement.

CHAPITRE V. NI CROISSANCE, NI DECROISSANCE : CHANGER TOUT.

Changer tout, parce que, comme le rappelait A. Heller dans la citation ci-dessus, production, travail, rapports sociaux, besoins, etc., il s’agit d’un même édifice social dont on ne peut changer une brique sans le faire de toutes les autres tant elles sont étroitement interdépendantes.

Résumons-nous. Nous savons que le mouvement intrinsèque du capital à s’accroître perpétuellement se heurte aujourd’hui à deux limites objectives : la crise dite économique qui a pour fondement le haut niveau de remplacement du travail productif de pl par une machinerie de plus en plus robotisée (crise de la valorisation du capital), et la crise écologique qui a pour fondement ce niveau de machinerie mis au service d’une production de marchandises que le capital doit toujours accroître parce que c’est dans ses gènes. Cet usage massif d’une machinerie toujours plus perfectionnée pour une production de marchandises toujours plus échevelée est cause de réchauffement climatique et d’épuisement des ressources naturelles. Derrière cette cause immèdiate il y a évidemment le capital et son mouvement automate de production croissante pour une pl croissante. Et cette double crise, double manifestation de la sénilité du capital139, a pour résultat des ravages humains et de la nature, qui deviennent tellement visibles et catastrophiques que de plus en plus de personnes s’en inquiètent et proposent des solutions de croissance « verte » ou de décroissance dans le cadre du MPC, dont nous avons vu l’inanité.

De plus en plus on entend dire aussi que les capitalistes, voir, mieux, le capital, mais trop souvent réduit à « la finance », sont la cause de la double crise parce que, seulement soucieux du maximum de profits, ils ne se soucient ni des hommes, ni de la nature. Certes ! C’est un bon point de départ. Mais néanmoins cela reste encore bien vague. Car il faudrait dire alors : qu’est-ce qu’abolir le capital ? Qu’est-ce qui fonde l’existence du capital et qu’il faut abolir ? La réponse courante est : c’est la propriété privée des moyens de production. Mais encore ? Car déjà, comme nous l’avons vu, il ne faut pas réduire, comme c’est généralement le cas, cette propriété à la propriété juridique – qui est aujourd’hui essentiellement, et de loin, non plus personnelle, mais celle du capital financier, propriété du capital financier. Il faut comprendre que la propriété concrète, pratique est la possession, entendue ici comme maîtrise, des conditions de la production, ce qui est le fait de ceux que, après Marx, nous avons appelé les capitalistes actifs, les puissances intellectuelles, scientifiques et technologiques, de la production. La propriété réelle est donc un rapport de production, plus précisément un rapport dans la production. C’est une division du travail particulière, verticale, entre les puissances intellectuelles de la production et les exécutants. Abolir la propriété privée ne se limite donc pas à abolir la propriété financière, pour cela un simple décret suffit, mais il faut aller jusqu’à abolir cette division du travail particulière qui n’a cessé de s’accentuer au cours de l’histoire du capitalisme avec les développements du machinisme. Et qu’est-ce que cela signifie ? Cela signifie évidemment abolir le travail prolétaire aliéné, vidé de qualités, abrutissant, répulsif à l’extrême, en même temps que, de l’autre côté de cette division du travail, celui, tout aussi aliéné (sinon plus puisque cette aliénation au capital est active, jouissance du pouvoir et de l’argent) des capitalistes actifs, ces puissances intellectuelles de la production. Les deux pôles de cette division du travail qui caractérise la propriété capitaliste s’abolissent simultanément puisqu’ils n’existent que l’un par l’autre, de même que le type de travail propre à chacun d’eux.

Ensemble tous ces individus forment le travailleur collectif dont le travail collectif, mais effectué et caractérisé selon cette division sociale verticale du travail, produit le capital. C’est-à-dire produit et reproduit les rapports de propriété, de possession, de production qui sont le capital, et qui engendrent ce travail aliéné, abstrait, qui caractérise le MPC. Les rapports de propriété capitalistes (ou de production, c’est une même chose, c’est la même division sociale du travail) et ce travail collectif s’engendrent mutuellement, comme la poule et l’œuf. Abolir la division du travail capitaliste, c’est abolir toutes les formes de travail qui, dans ce travailleur collectif, produisent et reproduisent le capital140.

Bref, abolir le capital c’est abolir ces rapports de propriété et de production, en même temps que le travail aliéné et abstrait spécifique du MPC, les deux existant l’un par l’autre. Mais pratiquement cela passe par l’abolition de ce travail. En effet des rapports sociaux ne s’abolissent pas par décrets, par une simple décision politique, contrairement à ceux qui croient, par exemple, que les nationalisations suppriment la propriété privée capitaliste alors même qu’elle ne supprima pas ces rapports, les divisions sociales du travail ci-dessus mentionnées. Ils s’abolissent dans ce qui les constitue pratiquement, dans l’activité réelle de la production des hommes par eux-mêmes qui sont l’aspect vivant de ces rapports : le travail. C’est en attaquant le travail capitaliste, qui est le côté concret, vivant, actif du couple inséparable propriété-travail, qu’on peut alors en même temps attaquer la propriété privée capitaliste dans son essence fondamentale de propriété-possession des moyens de production, et au-delà, de l’ensemble des conditions matérielles et sociales de la production de la vie.

Il est donc utile maintenant de revenir de façon plus précise à l’examen de la propriété en tant qu’elle est cette division sociale du travail intellectuels/exécutants, un rapport de possession/dépossession des conditions du travail, afin de voir si ces deux types de travail aliéné qui forment le travailleur collectif propre au MPC peuvent être abolis. Et il faudra alors dire quels seraient les résultats généraux de cette abolition quant à la résolution des problèmes, écologiques notamment, posés par la sénilité du capital que nous avons évoqués dans les chapitres précédents.

V.1. Appropriation, dépossession et rapports avec la nature dans le capitalisme.

Sous un premier aspect la propriété, c’est l’appropriation des biens fournis par le travail des hommes. Mais les hommes ne produisent qu’en société, dans certains rapports de production. Lesquels sont aussi des rapports d’appropriation, suivant la place que chacun a dans cette production, dans la maîtrise (la possession) qu’il a, ou pas, des conditions de la production, donc de son travail, place qui détermine la part que chacun peut s’approprier des biens produits.

Nous avons vu (chapitre II) qu’aux origines du capitalisme, il y a la dépossession. Et que le mouvement historique du capitalisme est celui d’une perpétuelle accentuation de cette dépossession de la plupart des travailleurs des conditions de leur travail et de la production de leur vie. Donc ce mouvement est aussi évidemment accentuation de la possession de ceux qui les possèdent. D’abord dépossession des terres communales, puis des petits producteurs indépendants par de plus gros, puis ces gros par de plus gros avec la concentration du capital en oligopoles et capital financier. Dans ce mouvement les producteurs immédiats ont été de plus en plus dépossédés de leur métier, savoir-faire, compétences professionnelles au profit des puissances intellectuelles de la production et des perfectionnements de la machinerie. Cela jusqu’à être de plus en plus nombreux à être expulsés du travail productif, ou seulement placés « à côté » de la machinerie. Pour la masse de ceux qui sont encore employés dans la production, leur travail est devenu ultra parcellaire, simplifié, réduit à des gestes de détail commandés par des machines, et maintenant avec les NTIC le travailleur est en quelque sorte robotisé lui-même.

Plus le capital se développe et plus il utilise et inclut de sciences dans les procédés comme dans les produits. Mais plus aussi les prolétaires sont extérieurs à ces développements auxquels il leur semble qu’ils ne sont pour rien, qu’ils proviennent de forces qu’ils n’ont pas, dont les applications les dominent, dont ils subissent les effets comme on subit l’orage ou la maladie. Ce sont « les cerveaux » dirigeants, les maîtres des sciences et des techniques qui les matérialisent dans la machinerie automatisée de l’usine moderne, c’est à travers elle qu’ils dominent. Cette machinerie, forme particulière du capital dite capital fixe, est un maître réifié, la science objectivée, matérialisée. Le rapport d’appropriation qui caractérise les puissances intellectuelles de la production disparaît derrière la neutralité apparente de la science et de ses applications, derrière la nécessité technique apparente de la machinerie. « L’accumulation du savoir et de l’habileté, des forces productives du cerveau social, est ainsi absorbée dans le capital face au travail, et apparaît donc comme propriété caractéristique du capital, et précisément du capital fixe…. »141.

Cet enrôlement de la science du côté du capital est une caractéristique essentielle du capitalisme moderne. Cette division sociale du travail au sein du « travailleur collectif » est un summum de la dépossession qui caractérise le capitalisme, qui frappe les prolétaires, et détermine l’aliénation de leur travail. Cette dépossession particulière, dépossession des qualités qui font la richesse de l’individu, dit, par contraste, ce qu’est la propriété privée en acte : la possession active142 des conditions de la production au sein du travailleur collectif, qui cependant apparait ici moins comme patronale – le « patron » semblant n’être que le financier, l’actionnaire – que comme scientifique, technique. Cette division sociale du travail est évidemment par définition un rapport de production, mais, on le voit, c’est tout pareillement un rapport de propriété. Et c’est tout pareillement un travail prolétaire spécifique, aliéné et vide de contenu qualitatif143.

Le rapport de propriété formé par cette division du travail « verticale » puissances intellectuelles de la production/prolétaires ne doit pas être confondu avec le rapport de propriété capital financier/travailleur collectif144. Certes, c’est le capital financier qui embauche les principaux capitalistes actifs, ces puissances intellectuelles qui utilisent l’argent fourni par le capital financier pour investir, c’est-à-dire pour convertir cet argent en moyens d’extorsion de pl. En les embauchant, il enrôle la science au service de la valorisation du capital que ces puissances organisent. Mais néanmoins c’est cette division sociale du travail entre capitalistes actifs et prolétaires qui constitue le noyau dur du rapport de propriété capitaliste, du rapport de production dans lequel la pl est produite145.

Le capital ne fait pas qu’enrôler « la » science, ce faisant il l’oriente. Il la veut évidemment au service de la production de pl. Il la paie grassement pour qu’elle invente et utilise des moyens de production et une organisation du travail qui aient ce but. Dès les origines du capitalisme la préoccupation des patrons étaient d’ôter autant que possible aux ouvriers leurs qualifications, de les soumettre par-là à la domination du capital. Taylor, père de l’organisation scientifique du travail (OST) qui caractérise les usines du 20ème siècle a été très franc et clair sur ce point. Il écrivait : « Notre objectif de départ était de retirer le contrôle de l’atelier d’usinage au collectif des travailleurs et de le placer entièrement dans les mains du management […….] La totalité du travail intellectuel doit être éliminée de l’atelier d’usinage, et être centralisée par le bureau d’études et de planification. »146 Le capital n’a pas développé la machinerie dans le but d’alléger la peine de l’ouvrier, mais pour le forcer à produire plus de pl en le dominant. Et si elle a pu alléger sa dépense de force physique, c’est en augmentant son ennui, son désintérêt, sa détresse, et parce que cet allégement permettait d’augmenter l’intensité de son travail. Les développements capitalistes des sciences appliquées à la production n’ont fait qu’accentuer toujours plus cette domination. Et cela aussi à l’extérieur de la production, avec des inventions tournées vers le décervelage, la surveillance, le contrôle, la répression, l’élimination des oppositions au capital. Jusqu’à progresser à grands pas aujourd’hui vers une sorte de totalitarisme cyberpolicier de type orwellien.

Cette orientation spécifique de la science par le capital avait déjà été notée par Marx : « L’ensemble des sciences ont été capturées et mises au service du capital [……] et l’application de la science à la production immédiate devient elle-même pour la science un point de vue qui la sollicite. »147 Aujourd’hui, par exemple, même l’agriculture est devenue une industrie (élevages hors sol, cultures hors-sols, fertilité artificialisée des sols par la chimie, labours lourdement mécanisés tassant les sols, OGM, pesticides, etc.), et les produits alimentaires eux aussi industrialisés, sous la poussée d’une science agronomique financée, comme toute les sciences, par le capital, et donc orientée vers la production de pl., avec tous les ravages que cela induit sur la santé des hommes et celle de la nature, notamment la biodiversité qui est essentiel à son existence148. On peut encore ajouter qu’une science orientée par la production de pl est aussi une science orientée vers les productions militaires qu’engendrent la concurrence entre capitaux et les guerres qui en découlent. Beaucoup des recherches et découvertes scientifiques modernes sont d’abord à buts militaires, à buts de carnages.

Comment les capitalistes enrôlent le travail scientifique du côté du capital et l’oriente pour en faire un instrument des profits ? Il est intéressant d’en dire quelques-uns des moyens.

- Ce sont eux qui le financent, que ce soit en tant que capitalistes privés ou en tant qu’Etat, et qui donc fixent ses buts. Eux qui, souvent aussi corrompent : voir l’exemple bien connu des « conflits d’intérêts » dans le domaine médical, ou dans les marchés publics.

- Ils le contrôlent du plus près possible en le parcellisant au maximum, au-delà des spécialisations pour une part bien sûr nécessaires, faisant en sorte que seuls quelques hauts responsables aient la compréhension de l’ensemble, et l’organisent selon les buts du capital. Les chercheurs faisant preuve d’indépendance critique sont étouffés, placardisés.

- Les travailleurs scientifiques sont étroitement spécialisés dès leurs études, de sorte qu’en général ils ne situent pas leur travail spécifique dans le cadre d’une compréhension d’ensemble de ses buts, de la marche du système social. Ils se comportent donc trop souvent comme « les idiots utiles » du capital. Leur seul souci est d’ailleurs trop souvent aussi d’obtenir le maximum d’argent pour leurs travaux et pour eux-mêmes, de monter dans la hiérarchie, et, pour certains, de connaître la « gloire » médiatique.

Les capitalistes d’ailleurs poussent dans le même sens en mettant en avant les projets les plus onéreux, gigantesques et spectaculaires possibles, ceux qui leur permettent d’obtenir et d’absorber le plus d’argent possible. Plus c’est gros, plus c’est complexe, moins aussi c’est compréhensible et contrôlable par les financeurs, qui sont en général les Etats, et, de plus, cela permet de justifier tous les « dépassements », demandes de financements complémentaires.

Les centrales atomiques EPR sont un exemple typique de ce phénomène. Ce sont de gigantesques gouffres financiers, quasiment sans fonds, bien qu’elles en reçoivent énormément ! Elles sont d’une telle complexité que les dizaines de milliers d’ingénieurs qui y travaillent, chacun dans sa spécialité, ont les plus extrêmes difficultés à les construire et faire fonctionner.

C’est ainsi que le capital développe toutes sortes de « grands projets » aussi coûteux que néfastes, et qui sont de nature totalitaire dans la mesure où seule une sorte de scientocratie-technocratie mystérieuse en décide et semble en détenir la maîtrise. De nombreux et graves accidents industriels et désastres écologiques démontrent la fragilité et les limites de cette maîtrise, soumise en fait aux exigences du capital qui est le vrai dirigeant de cette science.

Enfin, et pour en terminer avec l’analyse des « puissances intellectuelles de la production » qui permet de les définir comme « capitalistes actifs », il convient de souligner que dans le capitalisme moderne ces puissances se mélangent étroitement avec celles qui détiennent les rouages de l’appareil d’Etat. Il y est lui-même une puissance de la production, soit directement, soit indirectement en tant qu’il organise, gère, impose aux individus les conditions générales de la production de pl. Bureaucratie et technocratie sont deux puissantes catégories de la bourgeoisie.

A ce stade de l’exposé, une conclusion s’impose. Elle est que dire que, pour stopper la course, de plus en plus évidente, du capital vers de dramatiques désastres économiques et écologiques, il n’y a pas d’autre solution que d’abolir le capital, ce n’est qu’un début. Car ce n’est encore qu’une compréhension générale, abstraite, de la cause de ces désastres. Il faut – si on veut être conséquent – aller bien plus loin, vers le concret. Il faut pour cela dire qu’abolir le capital, c’est abolir cette division sociale du travail intellectuels/exécutants qui est le « noyau dur » du rapport de propriété qui définit le capital. Et dire comment l’abolir. Ce qui est évidemment abolir en même temps ses deux pôles : le travail des puissances intellectuelles et le travail prolétaire. Comme nous l’avons dit de façon générale au début de ce chapitre, l’analyse de la situation du capitalisme contemporain et de sa double crise économique et écologique montre qu’abolir les formes de propriété et de travail qui caractérisent spécifiquement le capitalisme contemporain sont une seule et même chose.

Est-ce possible ? Nous allons maintenant voir que, au moins du point de vue des conditions matérielles, objectives, c’est tout à fait possible. Car elles existent.

V.2. Existence des conditions matérielles de l’abolition du travail capitaliste.

Abolir le travail aliéné et abstrait propre au MPC est tout à fait possible pour l’excellente raison que le capital, via ses agents les capitalistes, a lui-même créé dans le cours de son mouvement historique le moyen matériel d’y parvenir. En effet, en accroissant sans cesse la productivité par le moyen de machineries toujours plus efficaces, il a fini par réduire la quantité de travail nécessaire à la production de marchandises à un point tel que, bien qu’il se soit acharné à les démultiplier, cette quantité a diminué, et continue à diminuer. Cela même si, dans les pays où les bas coûts de la main d’œuvre y ont concentré des fabrications pouvant encore user de moyens moins automatisés, les temps de travail sont encore assez importants (et les conditions de travail particulièrement abominables).

Non seulement le temps de travail a fortement diminué, mais nous allons voir qu’il y a encore possibilité de le diminuer bien davantage dans le cours d’un processus révolutionnaire. Or la diminution drastique du temps de travail, c’est évidemment la création de beaucoup de temps libre. Lequel est exactement le moyen matériel permettant l’abolition de la division sociale du travail capitaliste, l’abolition de l’appropriation des conditions de la production par les puissances intellectuelles au profit de leur appropriation par tous les travailleurs, l’abolition du travail propre à ces puissances comme de celui propre aux prolétaires.

Dit autrement, il s’agit pour les prolétaires de se supprimer comme prolétaires en s’appropriant les conditions intellectuelles et sociales de la production ­ et au-delà aussi tout le patrimoine intellectuel de l’humanité. C’est à dire en s’appropriant les résultats de tout le travail passé, lesquels se trouvent concentrés dans ce que Marx appelait le « general intellect », et matérialisés dans les machines, les équipements, les villes, les transports, la nature cultivée, etc.

La première condition générale pour y parvenir est que ce patrimoine existe sous une forme appropriable par tous. C'est-à-dire sous une forme homogène, concentrée et universelle. Cela est presque entièrement réalisé avec le niveau de mondialisation atteint aujourd’hui. A l’époque de la petite production parcellaire, il ne pouvait être envisagé qu’une appropriation elle-même parcellaire (à chacun son métier), la propriété commune de milliers de métiers différents, ou d’une multitude de petites fermes isolées dans une semi autarcie, était impossible. Aujourd’hui, existe un patrimoine concentré et universel, face à des prolétaires dépossédés et déqualifiés dont le travail et la situation face au capital sont aussi universels (au point que les unités de production peuvent se déplacer sur la planète au gré des gains espérés sans rencontrer de grandes difficultés). Ce qui leur permet une lutte commune pour l’appropriation collective de tout ce travail passé. La science, plus largement « le général intellect », « le cerveau social », le « savoir social général », selon les expressions de Marx – dont nous avons déjà souligné le rôle essentiel dans le métabolisme hommes/nature contemporain, qui est la production, catastrophique, de la vie actuelle – représente tout particulièrement la forme la plus concentrée, la plus synthétique, la plus universelle des acquis des activités de l’humanité, leur quintessence, depuis les origines.

Certes, cette concentration a été pour beaucoup l’œuvre du capital, qui a absorbé les savoirs parcellaires dans la science et l’a développée considérablement, mais, en en ayant fait ainsi sa propriété, selon ses propres buts « inhumains ». Notamment comme nous l’avons vu, dans le sens d’une aliénation toujours accrue du travail à la production de pl, à l’argent. Tous les domaines de la production de la vie : industrie, urbanisme, agriculture, éducation, etc., portent la marque du capital, de ses fétichismes149, de ses buts inhumains. Donc il ne s’agit pas de s’approprier le « général intellect » tel quel, tel qu’il a été ainsi orienté, pollué, infecté par le capital. Il s’agit en même temps de le transformer tout au long du processus de cette appropriation.

Ceci dit il y a évidemment dans l’intellect général, malgré son orientation capitaliste, un formidable potentiel utilisable pour le développement humain et, notamment la diminution considérable, voire totale de tout travail répulsif. Il ne s’agit pas non plus de prétendre, comme l’ont fait les staliniens, qu’il y a une science prolétarienne opposée à la science bourgeoise (ce qui a donné, entre autre, la ridicule théorie de Lyssenko en matière de génétique). Il s’agit de dire qu’il y a, développé par tous les modes de production précédents, et notamment par le MPC, un formidable potentiel dans lequel il est possible de puiser ce qui peut permettre d’abolir le travail capitaliste en développant concomitamment un travail (ou activité) libre, et, en particulier, une science libérée de ses déterminations capitalistes.

Mais il ne suffit pas que l’intellect général soit une forme universelle des acquis cumulés de l’humanité, et donc appropriable par tous, pour qu’il le soit. Il faut encore que chacun puisse s’en approprier ce qu’il veut. Pour cela, il y a au moins trois conditions :

1°) Une révolution politique pour abolir le pouvoir d’Etat de la bourgeoisie ainsi que la propriété du capital financier (nationalisations), et la propriété intellectuelle juridique (brevets). Ce qui n’est pas encore, loin de là, l’abolition du capital en fonction.

2°) Des luttes pour briser, pacifiquement ou non, les résistances des puissances intellectuelles qui ne voudront pas abandonner de leur plein gré la possession de ce qui fait leur domination et les avantages afférents. L’abolition de la division sociale du travail capitaliste et des classes sociales qui y correspondent ne peut être qu’un assez long processus, dit « de transition au communisme ».

3°) Du temps libre, et le plus possible150, pour que, par l’expérience de la participation réelle aux affaires publiques, à la gestion de l’entreprise et de l’économie en général, par l’éducation, cette appropriation-transformation de l’intellect général puisse se faire.

Ce temps libre, le capitalisme en a créé beaucoup, notamment dans les pays les plus développés. Mais c’est pour en faire du temps de chômage, du temps pour des loisirs aliénés, pour une éducation savamment falsifiée, et très réduite et dégradée pour les classes populaires, du temps vide de toute activité faute de moyens pour en exercer une.

Mais cela est loin d’être tout. Il y a encore beaucoup d’autres possibilités d’augmenter le temps libre. Voyons quelques exemples parmi d’autres, simples et d’application immédiate :

Il y a le temps dilapidé dans d’innombrables services domestiques, ceux dont usent surtout les bourgeois, mais pas seulement (par exemple les services « ubérisés » comme la livraison des repas ou des courses à domicile à des gens parfaitement capables de le faire eux-mêmes). Le temps passé à produire des marchandises de luxe (yachts, avions personnels, voitures, logements, palais et palaces, etc.)151, ou de demi-luxe (voir le gaspillage que constituent les millions de piscines privées en France et ailleurs, les maisons secondaires vides les trois-quarts du temps, etc.). Le temps passé pour construire et faire voler des avions qui transportent des marchandises, des hommes d’affaire, des masses de touristes venus des pays riches d’un bout à l’autre de la planète152. Du temps passé et des carburants dans des embouteillages monstres des mégapoles, qui, selon l’ONU feraient perdre 2.200 milliards de dollars chaque année rien que dans les pays développés, sans compter le coût des accidents et pollutions 153, soit l’équivalent d’une masse considérable de temps de travail. Il y en a aussi, soit dit en passant pour admirer jusqu’où peut aller le cynisme et l’inconscience, dans les consommations des riches capitalistes qui, au-delà des yachts, palais, avions, et autres produits de luxe traditionnels, bijoux, montres, etc., se piquent maintenant d’aller faire un tour dans l’espace. Selon Libération (08/12/21), 8.000 clients richissimes seraient déjà inscrits, à 450.000 dollars la place, sur la liste d’attente de la firme Virgin Galactic. Un projet pour un séjour d’une semaine sur l’ISS, la station spatiale internationale, à 55 millions de dollars par tête est à ‘étude. Le tout avec quelques millions de tonnes de CO2 émis en prime !

Mais passons à une autre catégorie d’exemples. Il y a aussi toute la quantité colossale de temps de travail gaspillé dans quantités d’activités spécifiques au capitalisme qui pourraient être aisément supprimées après une conquête ad hoc du pouvoir politique. Par exemple, et immédiatement, la plupart des activités financières, la publicité. Ou encore une partie de la machine bureaucratique d’Etat. Par exemple, l’accès gratuit aux soins permettrait, en France, d’économiser le travail des quelques 90.000 personnes qui travaillent à la Sécurité Sociale, sans compter celles occupées dans les Mutuelles.

D’autres économies de temps de travail peuvent être obtenues par la reprise des gains de productivité, mais dans un but différent de celui qui guidait en la matière le capital. En effet, en développant la productivité le capital n’est pas intéressé à diminuer le temps de travail total, mais seulement à diminuer le temps de travail payé par le salaire (dit travail nécessaire), à diminuer la masse salariale. Dit autrement, il n’est intéressé à développer la productivité que si cela permet d’augmenter le taux de profit154. C’est pourquoi les gains de productivité sont aujourd’hui freinés par le capital parce qu’ils ne lui permettent plus, ou que difficilement, d’augmenter le taux de profit du fait de la part maintenant considérable de la valeur de la machinerie dans celle du produit. Ce freinage des gains de productivité, qui est une manifestation de la limite « économique » que rencontre le capitalisme contemporain, faisait dire à Marx que cela « prouve simplement, une fois de plus, qu’il entre dans sa période sénile et qu’il se survit de plus en plus. »155 Dans un processus vers l’abolition du travail capitaliste, les gains de productivité ne seraient plus bridés par le taux de profit, mais viseraient à diminuer toujours davantage le temps de travail contraint total.

Evoquer une reprise des gains de productivité fait bondir les partisans d’un capitalisme décroissant. Ils crient au « productivisme » anti écologique. Mais ils oublient que cette reprise se ferait dans le cadre d’une diminution générale du temps de travail et de la production de marchandises. Elle ne s’appliquerait qu’aux productions matérielles, en nombre beaucoup plus restreint qu’aujourd’hui, qui seraient jugées nécessaires (nous en parlerons plus loin), et en tenant pleinement compte de leurs effets sur la nature. Il s’agirait alors de développer la productivité uniquement pour alléger la peine des hommes, d’augmenter leur temps libre, et, par là, nous verrons comment, leurs capacités à maîtriser le métabolisme qu’ils entretiennent avec la nature, leur propre développement débarrassé de la domination du capital. Il n’est ni nécessaire, ni souhaitable, ni possible, de retourner à l’araire ou à la diligence pour acquérir cette maîtrise. Au contraire. Bref, il y a deux types de hausse des gains de productivité. L’un pour augmenter au maximum le surtravail, et sans aucune considération ni pour les hommes, ni pour la nature, l’autre pour diminuer la pénibilité du travail, dans le cadre d’une diminution générale de la quantité de travail social et d’une transformation des besoins. Le besoin d’en finir avec le travail capitaliste ne signifie pas l’austérité, mais la transformation des besoins engendrés par le capital. Cette perspective communiste, que nous allons expliciter ci-après, n’a donc rien à voir avec celle proposée par les usurpateurs staliniens qui, sous ce couvert de se nommer « communistes », ne proposaient, et ne proposent toujours, que d’augmenter au maximum « les forces productives » au prétexte que cela permettrait de créer plus d’emploi, de travail, et alors de distribuer plus de revenus. Ce en quoi ils n’ont jamais été, au mieux, que l’aile gauche de la bourgeoisie.

A plus ou moins long terme des diminutions encore bien plus considérables du temps de travail contraint – c’est-à-dire du temps de travail exigé de chacun par la société pour son existence, qui est celle de ses membres, et sa reproduction – seront possibles. Par exemple les progrès du processus d’abolition du capitalisme dans le monde, et des rivalités qui lui sont inhérentes, rendront possible la suppression des activités et productions militaires (plus de 2000 milliards de dollars dans le monde en 2021, soit 2% du PIB mondial selon le Sipri, l’organisme de référence en la matière). Ou encore la suppression de la voiture privée, dont le besoin, comme beaucoup d’autres, relève de l’organisation capitaliste de l’espace : séparations internes aux mégapoles, séparations villes-campagnes, éloignement des services essentiels dans le monde rural. De façon plus générale la diminution des besoins de transports par le rapprochement des lieux de production et d’habitation, le resserrement des chaînes de production, la suppression de l’hystérie capitaliste de produire pour produire, multipliant toutes sortes de besoins dont l’utilité n’est que de servir de support à la valeur d’échange. D’une façon générale sont multipliés des besoins que seuls engendrent les rapports sociaux et le travail capitalistes, et qui disparaitrons avec eux. On peut rappeler en l’occurrence ce passage ironique de Marx : « Le criminel ne produit pas seulement des crimes, mais aussi le droit criminel, et par suite le professeur qui fait des cours de droit criminel, et l’inévitable traité grâce auquel ledit professeur jette comme « marchandise » ses conférences sur le marché général [….] le criminel produit d’autre part toute la police et la justice criminelle, les sbires, juges, bourreaux, jurés, etc. […..] Y aurait-il jamais eu des serrures aussi perfectionnées qu’il en existe actuellement s’il n’y avait point de voleurs ?  »156

Ces quelques exemples sont loin de constituer une liste exhaustive ou un programme. D’ailleurs on ne saurait décider aujourd’hui des besoins que choisiront de satisfaire, ou pas, les hommes du futur, placés dans des rapports sociaux entièrement différents, et eux-mêmes différents des hommes d’aujourd’hui. Il est utile néanmoins d’ajouter ici en ce qui concerne la nécessaire décroissance, celle d’une diminution démographique importante. Il ne s’agit pas de malthusianisme. Il s’agit de considérer cette situation toute nouvelle qu’est la soudaine et foudroyante augmentation de la population mondiale. De l’an 1 à 1800 elle est passée de 170 millions à 1 milliard, puis 1,8 milliard en 1920, puis ce fût une explosion à 7,8 milliards en 2020, soit +333% sur les seules 100 dernières années, et les 10 milliards devraient bientôt être atteints. Attention, dire cela n’est pas dire que ce sont les peuples des pays pauvres et dominés à fort accroissement démographique qui sont la cause du réchauffement climatique et autres dégâts écologique. Bien au contraire ils en subissent particulièrement les conséquences catastrophiques sans en être, et de loin, les principaux responsables157. Les USA, par exemple, consomment à eux seuls 15,3% de l’énergie primaire mondiale (chiffre de 2019) avec 4,5% de la population. Un américain consomme deux fois plus d’énergie qu’un français et dix fois plus qu’un africain. Des différences tout aussi abyssales existent dans les autres consommations de ressources naturelles. « Si toute la population mondiale devait avoir l’empreinte écologique des USA, il faudrait quatre planètes Terre »158 pour fournir les ressources correspondantes. D’une façon générale « les ménages avec les 10% des plus hauts revenus dans le monde représentent à eux seuls entre 36% et 45% des émissions de GES »159. Constater l’énorme et soudain accroissement démographique n’est pas désigner coupable telle ou telle population, c’est seulement dire qu’il est un facteur de déséquilibre des rapports hommes/nature qu’il faut corriger, mais cela dans le cadre d’un tout autre mode de conception, de production et de répartition des richesses dont nous parlerons plus loin. Car à de tels niveaux démographiques il est difficile, voire impossible, de faire coïncider un niveau de vie digne en termes d’habitat, de santé, d’accès à des valeurs d’usage de qualités, avec ce que cela implique de consommation de l’espace et de ressources naturelles, avec la préservation de la biodiversité, d’espaces libres d’occupation humaine dont les humains puissent jouir des beautés, et dans lesquels toutes les vies animales puissent s’épanouir librement. Evidemment une diminution forte, pacifique et consciemment organisée de la population mondiale prendra du temps. Le capital, de son côté, se dirige vers cette diminution via les guerres et les catastrophes économiques, sanitaires, écologiques, les famines, qu’il est en train de développer. Il faut choisir ! Et il est tout à fait possible de choisir : l’avenir n’est pas inévitablement aux mains du capital.

Le fait est qu’une diminution importante du temps de travail est immédiatement ou rapidement possible à la suite d’une révolution politique, une prise du pouvoir politique par des forces anti-capitalistes. Ceci même si des quantités de travail devront être progressivement augmentées dans certains domaines comme la santé, l’éducation, l’agriculture, la déconstruction des mégapoles et le réaménagement de l’espace. Ce qui ne nécessitera pas, au contraire souvent grâce à une agriculture moins chimique, une réduction des transports, une meilleure santé publique, etc., de prélèvements importants de ressources naturelles, ni ne sera nécessairement du travail aliéné, nous y reviendrons plus loin. D’une façon générale d’ailleurs l’élargissement des besoins n’est pas un mal en soi, c’est même en cela que les hommes se sont développés, ont développé et multiplié leurs qualités, perfectionné leurs sens et leur intelligence, même si ce fût aussi à travers bien des horreurs. Ce dont il faut discuter, c’est : quels besoins ? Et des besoins de qualité, ce ne sont pas des besoins d’avoir le plus de choses possible. Ce n’est pas le même type de consommation destructeur. Par exemple, le besoin de développer ses sens et qualités artistiques ou scientifiques ne nécessite pas de prélèvements insensés sur la nature, mais bien plutôt d’y travailler et d’apprendre d’autrui.

Bien évidemment engager le processus d’abolition de la division sociale du travail qui permettra d’abolir ce travail doit aussi s’accompagner d’une nouvelle répartition des richesses. Pour commencer, et puisque cette division ne sera pas immédiatement abolie, il s’agira d’abord seulement d’un rétrécissement important de l’échelle des revenus, d’une abolition des patrimoines et des revenus financiers, d’une socialisation des patrimoines fonciers et immobiliers. Ensuite le processus d’appropriation communautaire des moyens de production sera en même temps un processus de répartition communautaire de ce qui pourrait rester de travail contraint à partager ainsi que des revenus afférents. Car qui, individu, classe, ou communauté, maîtrise les moyens de produire, maîtrise aussi l’appropriation de ce qui est produit.

Résumons ce qui vient d’être dit. Il vient d’être montré qu’existe aujourd’hui, créée par le capital lui-même, la possibilité matérielle d’une abolition conjointe de la propriété concrète (i.e. la possession) et du travail capitaliste par un processus d’abolition de la division sociale du travail qu’a développée le capital. Cette possibilité est celle d’une diminution drastique du temps de travail, le temps libre qui en découle peut alors être utilisé pour l’abolition de cette division sociale du travail, c’est-à-dire utilisé pour que les masses dépossédées des conditions du travail et de la production de leur vie s’approprient, en le transformant, le « general intellect », le « cerveau social ».

Ce qu’il nous faut examiner maintenant, c’est en quoi cette abolition du travail capitaliste et, conjointement, l’accroissement considérable du temps libre conduisent à des rapports sociaux et à des rapports à la nature permettant de sortir des cataclysmes qu’engendre, toujours plus graves, plus mortels, le capital sénile. Quels seraient alors, dans leurs caractéristiques très générales – car il ne s’agit pas de décrire dans ses détails un avenir qui sera construit par des hommes différents – les rapports sociaux, les échanges entre les hommes et avec la nature. Quels seraient donc, dans leur généralité, les résultats d’une abolition conjointe du travail et de la propriété capitalistes ?

V.III. Résultats de l’abolition du travail capitaliste.

Le capitalisme ne pose la richesse que comme quantités de travail abstrait inclus dans les marchandises, que comme argent. Ce qui a fini à le conduire, et l’humanité avec lui, aux désastres contemporains. Or, dans le même mouvement, il a créé cet extraordinaire potentiel de temps libre qui permettra d’abolir ce travail qui produit le capital et ses désastres. Il convient donc de le réaliser en posant, à l’inverse, le temps libre comme la mesure de la richesse160. Dès lors que le temps de travail n’est plus la mesure de la richesse, « la valeur d’échange cesse d’être la mesure de la valeur d’usage », et « cela signifie l’écroulement de la production reposant sur la valeur d’échange »161, sur la production pour l’argent, et donc pour le gain d’argent, pour la pl. En diminuant fortement la quantité de travail productif de pl, le capital a lui-même enclenché le mouvement par lequel s’écroule cette production dont le but n’est que le gain d’argent. Et si, dans ce mouvement, il a aussi augmenté le travail scientifique, c’est dans une bien plus grande proportion qu’il a diminué le travail prolétaire. De plus les travaux scientifiques ne se prêtent guère à être réduits à du temps de travail abstrait. Affirmer le temps libre comme mesure de la richesse ouvrira une nouvelle ère de l’histoire humaine, dont le nom est communisme, au sens de communauté. C’est ce sens qu’il nous faut préciser pour tracer, dans les très grandes lignes, le résultat de cette abolition conjointe du travail et de la propriété capitaliste.

Le temps libre est une condition nécessaire pour s’approprier les capacités de développer la richesse qualitative de ses besoins et activités, et donc en même temps celle des jouissances qu’on en tire. Plus élevées et variées sont les capacités, plus le sont aussi les jouissances. « Pour une jouissance multilatérale, il faut la capacité de cette jouissance et donc un haut niveau culturel. »162 On trouve de plus grands plaisirs à réaliser des choses de plus en plus subtiles, belles, à franchir des obstacles, à découvrir du nouveau. Le temps libre c’est la possibilité de s’approprier ces nouvelles capacités et de les exercer. Il permet de s’approprier ce que l’on veut de ce que l’humanité a créé de ces vraies richesses, dans ces domaines qui développent la puissance et la jouissance de l’homme : arts, sciences, techniques, culture générale, etc. « Le temps libre est la richesse même, d’une part pour jouir des produits, d’autre part pour l’activité libre, activité qui n’est pas déterminée, comme le labour, par la contrainte d’une finalité extérieure qu’il faut satisfaire, dont la satisfaction est une nécessité naturelle ou un devoir social, comme on voudra. »163 Une activité, qui est certes toujours un effort pour transformer quelque chose et soi-même, et par là s’apparente à un travail, mais où je pose mes propres buts, où je me développe comme riche. Riche non pas d’argent qui n’a aucune qualité, et dont la frénésie d’accaparement engendre des individus dégradés, vulgaires, égoïstes, inhumains, mais riche du développement de tous mes sens, mon intelligence, et de multiples autres capacités. « Mais en fait [……] qu’est-ce que la richesse sinon l’universalité des besoins, des capacités, des jouissances, des forces productives, des individus, universalité engendrée dans l’échange universel ? »164. Et c’est bien en ce sens qu’est employé le mot « riche » dans cet ouvrage.

Observons au demeurant que l’appropriation par chacun de ce qu’il trouve de qualités, de connaissances, chez les autres ne lèse absolument personne, car cela n’ôte rien à quiconque : ni, bien sûr, aux hommes du passé qui nous ont laissé le general intellect en héritage, ni même à ceux du présent avec qui nous échangeons, puisqu’ils n’y perdent rien, conservent ce dont nous nous saisissons. Par contre il est certain qu’on ne peut vraiment s’enrichir que dans de tels échanges. Dans l’échange des savoirs, des qualités, personne ne perd ce que les autres acquièrent. Il n’y a rien ni personne qui s’aliène, ni ce qui est échangé, ni ceux qui échangent. Plus universel sera ce type d’échange, et plus ils seront riches aussi. « La véritable richesse intellectuelle de l’individu dépend entièrement de la richesse de ses rapports réels »165, avec le maximum d’autres personnes. Ce qui est entièrement le contraire des rapports entre les personnes privées, séparées du monde capitaliste, égoïstes et pour l’argent. C’est pourquoi, « c’est seulement dans la communauté que chaque individu a les moyens de développer ses facultés dans tous les sens ; c’est seulement dans la communauté que la liberté personnelle est donc possible. » 166

Evidemment il ne s’agit pas de développer le temps libre à la manière capitaliste, qui en fait du temps de chômage, du temps vide d’activité faute de moyens, ou alors du temps pour des loisirs débilitants. Le processus révolutionnaire qui mène à la communauté s’accompagne d’une transformation des besoins, et parce que le besoin d’activités riches, qui existent déjà dans les interstices de la société capitaliste, peut s’y déployer, stimulé par le mouvement révolutionnaire qui libère par lui-même tant d’énergies, fait émerger tant de qualités qui étaient étouffées. Ne serait-ce que dans le domaine de l’éducation167. La bourgeoisie a toujours développé l’éducation dans le sens d’une éducation pour le travail sous sa forme capitaliste, pour la soumission à des lois économiques qui ne sont que celles de la valorisation, pour la réussite individuelle par l’argent. Elle a aussi réservé aux siens l’instruction supérieure, ne fournissant aux prolétaires que le minimum d’éducation nécessaire aux tâches simples et répulsives qui leur sont réservées, en même temps que pour leur inculquer, autant que possible, les idéologies justifiant la société bourgeoise, la soumission à l’Etat, la glorification de la Nation.

Lorsqu’il y a dégoût du travail capitaliste, besoin de temps libre et de se développer en tant qu’individu riche de capacités, de qualités, de moyens de mieux maîtriser les conditions de sa vie, alors il y a aussi besoins de communauté. Elle est la puissance sociale qui permet, qui favorise, qui demande à chacun de développer sa propre puissance personnelle. Elle n’est plus la puissance sociale qui, concentrée dans le capital, et son principal agent l’Etat, s’oppose aux individus, les domine en tant que force toute puissante qui leur est extérieure, comme c’est le cas dans le MPC. Elle est les individus mis en situation de développement mutuel par des échanges volontaires et libres. Chacun ne peut évidemment absorber qu’une fraction limitée de l’intellect général du fait de l’étendue et de la variété de son contenu. Mais chacun, par des connaissances et des échanges libres et gratuits élevés avec beaucoup, peut participer en connaissance de cause à la discussion générale, aux décisions communes.

Dans la communauté ainsi fondée sur les besoins et activités riches, les échanges ne sont pas médiatisés par l’argent, et le gain du maximum d’argent. On peut citer à ce propos ce passage lyrique du jeune Marx : « Supposons que nous produisions comme des êtres humains : chacun de nous s’affirmerait doublement dans sa production, soi-même et l’autre. 1°) Dans ma production, je réaliserais mon individualité, ma particularité ; j’éprouverais, en travaillant, la jouissance d’une manifestation individuelle de ma vie, et, dans la contemplation de l’objet, j’aurais la joie individuelle de reconnaître ma personnalité comme une puissance réelle, concrètement saisissable et échappant à tout doute. 2°) Dans ta jouissance, ou ton emploi de mon produit, j’aurais la joie spirituelle immédiate de satisfaire par mon travail un besoin humain, de réaliser la nature humaine et de fournir au besoin d’un autre l’objet de sa nécessité. 3°) J’aurais conscience de servir de médiateur entre toi et le genre humain, d’être reconnu et ressenti par toi comme un complément à ton propre être et comme une partie nécessaire de toi-même, d’être accepté dans ton esprit comme dans ton amour. 4°) J’aurais, dans mes manifestations individuelles, la joie de créer la manifestation de ta vie, c’est à dire de réaliser et d’affirmer dans mon activité individuelle ma vraie nature, ma sociabilité humaine (Gemeinwesen). »168

Evidemment l’enthousiasme humaniste de Marx dans ce texte de jeunesse n’empêche pas de noter ses limites. Il n’y parle que de production sans qu’on sache de quoi il s’agit, sinon que ce travail serait conforme au genre humain. Or nous avons rappelé que le travail était toujours historiquement et socialement déterminé, ainsi que les hommes qui le font puisque, justement, la seule caractéristique particulière du genre humain est qu’ils s’auto construisent, toujours différents, par le travail, dans certains rapports sociaux. De plus, dans la société, il ne s’agit pas d’échanges seulement individuels de toi à moi, mais surtout élargis, sociaux. Mais il n’empêche, ce que décrit Marx donne une belle vision de ce que seraient des échanges au sein d’une communauté communiste où dominerait le travail libre et riche, et en quoi ils développeraient des hommes aux qualités et besoins élevés, ce qui est finalement une forme concrète d’humanisme.

Dans cette communauté, il resterait probablement une certaine quantité de travail contraint, travail non libre car exigé par les besoins généraux de la reproduction de la communauté et restant à être effectué par des hommes. Et cela plus certainement encore pendant le processus révolutionnaire y menant puisque, pour autant qu’on puisse imaginer l’avenir à partir du présent actuel, il n’est pas envisageable que tout ce travail nécessaire soit robotisé. La répartition de ce travail se fera selon un Plan élaboré collectivement. Nous allons voir plus loin ce qu’on peut dire de cette contrainte et de ce Plan. Mais les premières décisions prises par une révolution politique seront d’en réduire drastiquement et rapidement la quantité, ce dont nous avons vu la possibilité, afin que domine le temps libre.

Terminons en d’abord avec l’appropriation de l’intellect général. Elle ne consiste pas à rejoindre en quelque sorte ceux qui le détiennent aujourd’hui. Car ils le détiennent en tant que leur possession privée et de classe, comme moyen de gagner de l’argent, et en tant que capitalistes actifs recevant une part de la pl qu’ils contribuent à produire et à faire produire. Leur travail intellectuel est tout autant aliéné que celui des prolétaires. La différence est qu’ils jouissent de cette aliénation, car ils jouissent de la domination que leur confère cette possession, et ils l’affichent fièrement dans une consommation débridée de marchandises de luxe, qu’elles soient sous forme de choses, de spectacles, de loisirs, etc. Participer au dépouillement des prolétaires ne les gêne absolument pas. Un peu de charité, une légère philanthropie suffisent à assurer de leur humanité ceux qui auraient quelques doutes sur eux-mêmes à ce sujet, ou aussi c’est une ruse pour tenter de faire croire à ceux qu’ils dépouillent qu’ils ne sont pas des « méchants ».

Plus encore, comme nous l’avons dit, cet intellect général lui-même doit être transformé puisqu’il a été, et est toujours financé par le capital, orienté et stimulé dans le but de produire le maximum de pl, avec toutes les conséquences que nous connaissons sur les hommes et la nature. Ce dont il s’agit dans le processus révolutionnaire, répétons-le, c’est d’abolir la spécificité du travail des capitalistes actifs en même temps que celle du travail prolétaire, d’abolir conjointement les deux classes. Ce qui veut dire aussi qu’il ne s’agit pas « d’enrichir » le travail prolétaire comme le proposent parfois certains idéologues, en essayant de le rendre moins appauvri, plus varié, moins ennuyeux, pénible, souffrance, en laissant quelques marges d’initiatives aux exécutants, et en leur laissant miroiter la perspective de gravir quelques échelons de « l’échelle sociale ». Le travail, ou activité, riche est d’un tout autre ordre. Certes il est toujours effort, dépense du cerveau et du corps, mais il est libre, librement choisi et librement exercé, but en soi et pour soi, et non pour l’argent, non pour les besoins d’avoir mais d’être en développant et exerçant ses aptitudes par des échanges libres et gratuits les plus élargis.

Tout ce qui vient d’être dit sur les rapports entre temps libre et abolition du travail capitaliste, travail riche et libre et communauté, ne constitue nullement un « programme communiste », ni la description d’une future société idyllique. C’est seulement une brève présentation des conditions matérielles, objectives, qui existent aujourd’hui et qui permettent, pour peu que suffisamment d’hommes le veuillent, la réussite d’un processus révolutionnaire dont l’aboutissement serait que les hommes pourraient se développer librement selon leurs choix, selon des besoins dont nous pouvons seulement dire aujourd’hui qu’ils seront nouveaux parce que libres, débarrassés de la domination du capital, riches en qualités élevées, mais dont seuls ces hommes enfin libéré du travail aliéné pourront dire ce qu’ils seront concrètement.

Dire qu’un résultat d’un tel processus révolutionnaire est la communauté (Gemeinwesen), c’est dire aussi qu’il est la fin des séparations qui caractérisent le MPC : séparations des hommes entre eux, des entreprises entre elles, des travailleurs d’avec les moyens du travail, des classes, des nations, etc. S’il peut y avoir communauté, c’est que toutes ces séparations sont abolies. C’est que, notamment, l’intérêt personnel n’est pas séparé de l’intérêt général quand il est reconnu que la véritable richesse de l’individu dépend de celle des autres et de la qualité et diversité de leurs échanges. Que « moi, c’est les autres » comme le disait Laborit. La coercition politique, juridique et policière par le moyen d’un Etat devient superflue au fur et à mesure que progresse le processus révolutionnaire vers la communauté. « C’est seulement […….] lorsque l’homme aura reconnu et organisé ses propres forces comme forces sociales et ne retranchera plus de lui la force sociale sous l’aspect de la force politique, c’est alors seulement que l’émancipation humaine sera accomplie. »169 Quand intérêt personnel – qui est bien autre chose que l’intérêt privé – coïncide avec l’intérêt de tous, la puissance sociale n’est pas séparée des individus, extérieure à eux comme elle l’est dans l’Etat170. On voit ainsi finalement que la fin de l’Etat ne se proclame pas, elle est le fruit du processus révolutionnaire qui abolit le travail capitaliste.

Cette perspective d’une communauté communiste est dite dystopique par ceux qui prétendent qu’il ne s’agirait que de reproduire le soi-disant communisme stalinien. Elle dite utopique par des détracteurs qui pensent impossible l’abolition de ce travail capitaliste, impossible la prépondérance, d’abord massive, puis quasi totale, du travail libre et gratuit. Certes il restera encore, plus ou moins longtemps suivant les conditions qui existeront après une victoire de la révolution politique, une certaine quantité de travail contraint, non libre, à effectuer. Mais quelle sera la contrainte ? Non pas celle imposée par le capital et le type de travail qui en découle. Seulement celle d’une obligation de travailler, suivant les besoins qu’il aura été collectivement décidé de satisfaire. De travailler peu de temps vu le potentiel important de diminution du temps de travail que nous avons signalé. De façon digne et respectueuse de la santé des hommes et de la nature. Selon les capacités de chacun. Certes aussi selon aussi celles des divisions du travail issues du MPC qui, tout en déclinant, subsisteront encore pendant un certain temps, à un certain degré. Mais en même temps avec une recherche d’égalité de tous devant ce travail contraint, notamment au moyen d’une rotation et d’un partage de ces tâches entre tous, ce qui sera possible puisqu’il s’agira essentiellement de travail simple pouvant être exécuté par tous. Travail simple ne veut d’ailleurs pas dire travail répulsif171.

Le travail contraint, nécessaire, obligation vis-à-vis des autres, de la société, est certes non libre, mais est-il nécessairement corvée, sans satisfaction aucune, répulsif, si, de plus, il occupe peu de temps ? Déjà, ce n’est plus un temps de travail pour enrichir des maîtres, capitalistes privés ou d’Etat, mais pour moi et les autres à la fois, pour répondre à des besoins sociaux dont nous avons ensemble décidé de l’utilité, et que nous avons donc ensemble décidé de satisfaire en nous le répartissant équitablement, et non pas pour satisfaire à une production de pl appropriée par quelques-uns. Cela est une satisfaction en soi, celle de manifester son appartenance à l’espèce humaine et de participer à son existence et à son devenir. Y prendre une part peut donc très bien être non seulement un acte volontaire, conscient, mais, si c’est bien le cas, être même une fierté. D’ailleurs ce travail contraint par et pour la communauté pourra être d’autant plus attrayant qu’il sera le plus souvent d’un contenu scientifique et technique élevé172, la machinerie pouvant se charger de presque tout le travail physique ennuyeux et pénible qui restera à accomplir.

Cette contrainte qui subsistera ne sera pas seulement celle de l’obligation de tous quant à la participation, « selon ses capacités », à ce travail. Il y aura aussi celle d’une répartition entre tous de ces différents travaux. Répartition qui s’effectuera selon un Plan élaboré collectivement, au lieu que dans le MPC elle s’effectuait aveuglément, par le moyen de la « Main Invisible du Marché », c’est-à-dire par les mouvements des prix, des profits, le constat, après production, des ventes et des méventes, et autres manifestations superficielles des variations des valeurs et de la valorisation, dont les krachs financiers et les crises sont les plus spectaculaires. C’est dire que, dans le MPC, les individus, les capitalistes eux-mêmes, loin d’être libres, sont contraints de travailler suivant des exigences générales qu’impose la valorisation du capital et qui leur parviennent par le Marché, et leur sont imposées par la concurrence et les crises. Le Plan a pour objet de substituer une claire décision collective à ce despotisme anonyme et aveugle du capital imposé par le Marché. Dans la mesure où il s’agit bien d’une décision élaborée en commun, en fonction d’intérêts communs, de besoins communs, le travail ainsi réparti reste bien contraint en tant qu’obligation sociale, mais il a néanmoins aussi le caractère d’une nécessité consciemment et collectivement déterminée, ce qui est manifestation d’une certaine liberté.

L’idée de Plan est simple, et apparait de prime abord de simple bon sens : la société définit collectivement les besoins qu’elle veut satisfaire, en rapport avec les quantités de travail et de ressources qu’elle peut mettre en œuvre pour cela, et répartit le tout, travail, moyens, résultats, entre ses membres.

En réalité, établir un tel Plan se heurte à de nombreux et redoutables obstacles. Du moins tant qu’existent encore les divisions du travail qui caractérisent la propriété de type capitaliste, car alors ce sont toujours les comportements d’appropriation privée et les classes qui subsistent aussi. La simple nationalisation juridique de la propriété des moyens de production n’y change rien, elle ne fait qu’établir un capitalisme d’Etat qui ne change rien d’essentiel au MPC soi-disant libéral et démocratique, si ce n’est d’établir ce mode de production dans une forme encore plus bureaucratique, gaspilleuse et despotique. Dans ces conditions d’ailleurs le Plan est nécessairement le reflet des intérêts des classes dominantes, la bureaucratie étatique, sorte de capitaliste passif, et les puissances intellectuelles de la production, toujours capitalistes actifs qui, tout en collaborant dans l’exploitation des prolétaires, se disputent aussi le partage des richesses qu’ils leur font produire. Tout cela entrainant gabegies et pénuries173.

Mais il n’est pas question d’entrer ici dans l’analyse et l’explication des problèmes que pose l’élaboration d’un Plan dans une société en transition vers le communisme, qui donc n’est pas encore Communauté174. Ici, nous nous limitons à poser les principes généraux qui caractérisent une société communiste, le résultat d’un processus menant à l’abolition réciproque du travail et des rapports de propriété spécifiques du MPC. Dans une telle société il ne subsiste plus, sinon peut-être marginalement, d’intérêts privés séparés, et séparés aussi d’un « intérêt général » représentant au moyen de l’Etat la puissance sociale dont sont privés les individus privés. Donc un Plan peut y être élaboré en toute transparence, démocratiquement, et être réellement l’expression d’une volonté commune qui ne s’impose pas comme volonté extérieure, puissance extérieure aux individus. Chacun, ayant acquis un haut niveau de capacités intellectuelles, est apte à juger de la situation, de se saisir des informations et analyses fournies par tels ou tels, d’en apporter lui-même, de critiquer à bon escient, de comprendre les possibilités, les problèmes et les moyens, ou pas, de les régler, bref de participer pleinement, en connaissance de cause, aux choix collectifs, et alors d’en assumer les conséquences.

Ce qu’il faut ajouter cependant à propos du Plan, c’est que jamais dans les tentatives passées d’en élaborer, notamment dans les périodes révolutionnaires en URSS et en Chine, la question des rapports hommes/nature n’y était posée en termes d’équilibres écologiques. Seule étaient considérées – et cela s’explique évidemment par la situation d’extrême pauvreté où se trouvaient les populations concernées au moment de ces périodes – les questions de la croissance de la production et de l’élévation du niveau de vie. Marx estimait que tant qu’on est dans « le domaine de la nécessité naturelle », c’est à dire d’avoir à travailler pour vivre, et d’autant plus travailler que les besoins augmentent avec les moyens de les satisfaire, « la seule liberté possible est que l’homme social, les producteurs associés règlent rationnellement leurs échanges avec la nature, qu’ils la contrôlent ensemble au lieu d’être dominés par sa puissance aveugle et qu’ils accomplissent ces échanges en dépensant le minimum de forces et dans les conditions les plus dignes, les plus conformes à la nature humaine. »175.Mais tant qu’on en est dans le MPC, on en n’est pas seulement à travailler pour vivre, ce qui est la condition humaine, mais à vivre pour travailler. C’est le capital qui impose sa « puissance aveugle » et destructrice, à la nature comme aux hommes, et il ne peut y être question de « dignité » ou de conformité à une « nature humaine » (quelle est-elle d’ailleurs ?). En sortir, c’est sortir du « vivre pour travailler » dicté par les besoins de la valorisation du capital. C’est même sortir de la domination de la nécessité du travail du travail contraint. Il n’y a que dans le capitalisme que le travail est la finalité de l’homme.

Il devient évident avec le capitalisme sénile contemporain, et l’évidence de l’extrême gravité de la crise écologique, qu’un Plan devra nécessairement tenir compte de l’impact des choix relatifs à la production sur les ressources naturelles et la reproduction de la nature dans toute sa diversité. Par exemple, et pour en revenir au réchauffement climatique, décider de produire tel produit, de développer telle activité, impliquera de considérer à quelle émission de GES cela conduira.

Ayant ainsi esquissé dans ses très grandes lignes quel serait le résultat de l’abolition du travail capitaliste, à savoir donc la construction d’une Communauté d’hommes libres, nous pouvons maintenant résumer en quoi, plus particulièrement puisque c’est notre sujet, sera ainsi résolue la crise écologique, en même temps que la crise économique d’ailleurs puisqu’il s’agit de l’abolition du MPC.

Comme nous l’avons vu, c’est seulement dans un processus d’abolition conjointe du travail et des rapports de propriété capitalistes, au cours duquel se développent des besoins et du travail riches de qualités (travail libre qui devient lui-même alors le « premier besoin ») qu’il sera possible de réaliser la forte « décroissance » de la production de marchandises nécessaire à l’établissement de rapports harmonieux hommes/nature. L’appropriation par l’homme des conditions de la production de sa vie ne dépend pas tant de soi-même que des autres, toute vie humaine ne se développant que socialement. Etre ainsi propriétaire, c’est vivre l’unité de soi-même avec ses conditions d’existence que sont les autres – unité avec les autres qui, si elle est profonde, est alors la Communauté – ainsi que la nature176 et les moyens du travail, qu’il soit encore contraint ou qu’il soit libre. Cette propriété-appropriation, annule et inverse ce qui caractérise le capitalisme : la dépossession. Elle est une caractéristique fondamentale du communisme. Etant maîtrise collective des buts et des moyens de la production, elle est aussi par là maîtrise des rapports des hommes avec la nature.

Il faut insister à nouveau, parce que c’est ce qui en général n’est jamais dit, sur la nécessité de faire le lien entre la nécessaire décroissance des productions de marchandises et le changement des besoins. Et remarquer en particulier à propos de ce nécessaire changement, que les besoins ne sont pas seulement en rapport avec des objets. Le besoin de jouer d’un instrument de musique par exemple est un besoin d’aptitudes et de connaissances qui demandent beaucoup de temps à acquérir, pas seulement un besoin d’instrument musical. Et il en va ainsi de tous les besoins qualitatifs, riches. Des besoins de choses, de marchandises, ne demandent que de l’argent. Ils sont de la sorte illimités, tandis que des besoins de qualités, des besoins qui sont à la fois « des passions et des aptitudes »177, ont par nature des limites humaines. C’est aussi par cette caractéristique que les besoins riches se substituant aux besoins de choses participent à la décroissance. Bref, la décroissance ne se réduit pas à une question quantitative puisqu’elle ne peut exister que dans le développement et l’augmentation de nouveaux besoins riches, « radicaux », qu’on ne connaît même pas tous, loin de là, aujourd’hui.

Le développement de ces nouveaux besoins portera, stimulera le processus révolutionnaire en même temps que celui-ci les affirmera, approfondira et élargira. Il « changera tout », non seulement le mode de production, mais les hommes eux-mêmes. Mais c’est aussi un processus qui demandera évidemment du temps et beaucoup d’énergies pour aller jusqu’à son terme. Pas un « tout ou rien » immédiat. Nous venons de montrer qu’existent les conditions matérielles pour qu’il puisse réussir. Il nous faut examiner maintenant l’existence des conditions subjectives, celles qui peuvent pousser aux luttes qui seules peuvent réaliser le processus d’abolition du travail et des rapports de dépossessions capitalistes. Quels besoins existent aujourd’hui, et d’autres aussi encore plus ou moins latents, qui peuvent pousser aujourd’hui à réaliser ce processus révolutionnaire jusqu’au bout, et qui, quelles forces humaines les portent ?

CHAPITRE VI. CONTRE LA « VALEUR TRAVAIL ».

Le rêve réalisable de la Communauté Communiste esquissée ci-dessus à grands traits dans quelques principes essentiels, peut et doit constituer une orientation générale pour les luttes d’aujourd’hui et de demain afin qu’elles lui donnent un contenu concret, détaillé et multiforme en même temps qu’elles construiront le processus qui y mène.

Mener ces luttes, construire ce processus révolutionnaire est une obligation pour éviter la destruction de l’humanité où conduit l’actuelle sénilité du capital, laquelle se manifeste notamment par la combinaison d’une crise économique et d’une crise écologique qui s’alimentent l’une l’autre par leurs effets. Et une obligation urgente vu l’ampleur des catastrophes déjà certaines quand bien même une révolution politique réussirait demain. Par exemple, le réchauffement climatique bien au-delà des 1,5°C d’ici 2050 posé comme limite par le consensus scientifique est aujourd’hui une certitude, et les GES ayant une durée de vie très longue dans l’atmosphère178, ce sera un problème de plus en plus difficile à résoudre si on tarde, comme actuellement, à le faire. Urgent veut dire qu’il est nécessaire que toutes celles et ceux qui sont à juste titre angoissés, en colère et se révoltent de diverses façons contre la situation actuelle et l’incapacité manifeste et notoire des dirigeants, quel que soit leur label politique, à en modifier le cours, ne s’engagent pas dans les fausses routes, les impasses.

Il s’en présente de nombreuses, de l’extrême droite à l’extrême gauche de l’échiquier politique et idéologique. Leur point commun est de proposer la perspective d’un capitalisme « amélioré » et « vert », suivant les différentes recettes de chacun, grâce à l’Etat et à de nouvelles technologies qui permettraient de développer la croissance et le travail avec des énergies propres. Et le fondement de ce point commun est que tous ignorent la cause fondamentale des maux qu’ils prétendent guérir, à savoir cette sénilité avancée du capital qui oblige inéluctablement à l’aggravation de ses crises économique et écologique. Elle apparait pourtant quasiment à l’œil nu dans ce qui unit ces deux crises, ces deux limites que rencontre le capital : le travail, le travail propre au MPC, aliéné, n’existant en tant qu’il est travail social que comme travail abstrait, et se représentant comme argent dans les échanges. Car très visiblement et concrètement, c’est ce travail qui rompt le métabolisme hommes/nature dans lequel les hommes se produisent eux-mêmes. C’est ce travail qui ravage la nature dont il prélève inconsidérément les ressources et ruine l’existence (la biodiversité et ses équilibres, l’air, l’eau, les forêts, la terre, etc.).

Mais ce travail est la condition du salaire. D’où le développement, souvent chez les mêmes individus, de deux types de revendications antagoniques : plus d’emploi, de travail salarié et donc aussi de productions, mais aussi moins de pollutions, d’émissions de GES, de destructions de la nature, de la biodiversité, d’agriculture chimique, de déchets nucléaires, etc. Nous avons montré l’absurdité des propositions des partisans d’une croissance qui fournirait plus de travail, plus d’emplois, tout en étant vertueusement verte. Les partisans d’une décroissance sont plus dans le vrai, sauf qu’ils n’en comprennent absolument pas l’incompatibilité avec le MPC, qui exige la croissance, ni avec les besoins qu’il génère, notamment, au premier chef, ce besoin d’emplois et de salaires. Cette dystopie ascétique et morose d’avoir à vivre en se serrant, beaucoup, la ceinture ne saurait recevoir ni l’accord des capitalistes, ni celui des masses populaires qui l’ont déjà beaucoup trop serrée à leur goût.

Bref, tous ces nouveaux réformistes verts, ou anciens réformistes repeints en vert car tous sont verts aujourd’hui, ne proposent que des chemins qui sont des culs de sac, pire qui ne feraient qu’aggraver la situation en tentant ainsi de faire se survivre le capital sénile.

Au début le lecteur a pu être surpris du lien qui est fait dans cet ouvrage entre la question du travail et celle de l’écologie tant cela est loin des discours habituels. Pourtant, et nous espérons l’avoir montré, s’attaquer à la cause profonde des catastrophes écologiques, c’est bien s’attaquer à ce travail qui est l’agent actif des rapports hommes/nature, qui produit et reproduit, à travers toutes les crises et catastrophes que nous connaissons, les rapports de propriété, de possession et de production qui définissent le capitalisme, déterminent ce qu’il produit, comment il le produit, dans quel but il produit, et avec quelles conséquences sur les hommes et la nature.

Les hauts fonctionnaires du capital savent bien eux-mêmes, et depuis longtemps, que la question du travail salarié est cruciale puisqu’il est à la base de la production pour l’argent. Non seulement cruciale, mais centrale puisque toute la société capitaliste, c’est-à-dire l’ensemble de ses rapports sociaux, est structurée par ce travail179, par les rapports de production dans le travail, la propriété des moyens du travail, la répartition du travail et des produits du travail, l’éducation pour le travail, les luttes à propos du travail et des salaires. C’est la société du travail salarié, des individus propriétaires, les uns de leur seule force de travail, les autres des moyens du travail. Examinez aussi l’idéologie de la Nation, ou les fonctions de l’Etat et vous constaterez qu’il s’agit de promouvoir et d’organiser le travail et l’extorsion d’un maximum de surtravail à un maximum travailleurs, nationaux ou pas. Que les chiffres de l’emploi remontent un peu momentanément ici ou là parce que des gens ont dû, contraints et forcés par la misère et le besoin, accepter n’importe quel travail de merde sous-payé, et voilà les bourgeois qui se congratulent chaudement dans les médias.

C’est pourquoi, politiciens, économistes, idéologues, journalistes, etc., ne cessent, prétextant de la crise économique, de clamer qu’il faut honorer, restaurer, raffermir « la valeur travail ». « Travailler plus pour gagner plus » est un de leur slogan favori. « Les français vont devoir travailler davantage » titre le Figaro (03.09.2021), proposant, comme beaucoup d’autres, de supprimer des jours fériés, d’élargir le travail dominical, de repousser l’âge du départ à la retraite, etc. « Travailler plus notre seule chance de salut » clame à l’unisson de la meute médiatique bourgeoise Pierre Cahuc, professeur d’économie à Sciences Po180. Bien évidemment la gauche y va aussi de son couplet en réclamant plus d’emplois, de productions « françaises », plus de travail donc, mais « amélioré », mieux payé pour que le travail soit reconnu, mais par l’argent, non seulement comme valeur éthique, mais aussi que soit reconnue la valeur « économique » du travail comme marchandise (car dans le salaire le travail n’est qu’une marchandise, la « force de travail »). Ce qui est alors, selon la formule de Moïche Postone181, faire la critique du capitalisme « du point de vue du travail » alors qu’il s’agit de faire, comme nous l’avons exposé dans les chapitres précédents, « une critique du travail sous le capitalisme », une critique du travail spécifiquement capitaliste qu’il s’agit d’abolir.

Dans le processus révolutionnaire il ne s’agit évidemment pas de réduire le temps de travail de la façon dont le font les capitalistes. C’est-à-dire par un développement spécifiquement orienté de la machinerie qui, tout en réduisant sa quantité, vide le travail prolétaire de toute qualité, sinon celle de son intensité qui est accrue au maximum. Et en transformant en chômeurs ou semi-chômeurs une masse toujours plus grande d’individus. Quant aux loisirs auxquels peuvent s’adonner dans le temps libre accru ceux qui ont assez d’argent à dépenser pour cela, la domination du capital et des besoins qu’il engendre se traduit par la consommation de loisirs-marchandises bien plus que par des activités par lesquelles les individus peuvent développer de riches qualités personnelles et sociales. Comme l’avouait sans fard le patron d’une chaîne de télévision : mon rôle est de mettre à la disposition des capitalistes du « temps de cerveau disponible ». Non seulement les hauts fonctionnaires du capital déploient d’énormes moyens pour créer sans cesse de nouvelles formes de besoins aliénés, mais le fait que la majorité de la population n’a pas, ou fort peu, accès à la plupart d’entre eux, ou alors sous des formes médiocres, à cause du manque d’argent, y suscite des frustrations, des envies qui sont un puissant moyen pour attacher ces gens au travail, et donc au capital dont dépend l’emploi et le salaire. Pour le capitaliste le prolétaire « doit avoir assez pour vouloir vivre, et ne doit vouloir vivre que pour posséder »182, acheter, consommer. Il doit vouloir vivre parce que le capital a besoin de lui, mais vivre non seulement au travail mais aussi hors travail selon les besoins du capital.

Dans le processus révolutionnaire, c’est tout autre chose. Il s’agit d’augmenter le temps libre bien au-delà de ce que fait le capital, en supprimant une multitude de productions et fonctions inutiles et parasitaires. Mais, bien plus encore, il s’agit en même temps d’en faire un temps pour l’appropriation de toutes les conditions de la production des hommes par eux-mêmes qui peuvent l’être. « Le temps libre – qui est aussi bien temps de loisir que temps destiné à une activité supérieure – a naturellement transformé son possesseur en un sujet différent, et c’est en tant que tel qu’il entre dans le procès de production immédiat. »183 Ce qu’on fait et ce qu’on est dans le temps libre, n’est pas coupé de ce qu’on fait et ce qu’on est dans le temps de travail, des qualités qu’on peut y développer ou pas, de la maîtrise qu’on acquiert, ou pas, sur les conditions de sa vie dont fait évidemment partie le travail. Il y a action réciproque entre les contenus du temps libre et du temps de travail, entre leurs qualités. Cependant c’est le temps libre qui est l’essentiel, car c’est dans ce temps qu’on peut développer une activité libre, notamment la lutte pour toujours plus de temps libre, l’activité révolutionnaire contre le travail. C’est dans le temps libre qu’on peut développer des besoins nouveaux « radicaux », c’est-à-dire qui ne sont pas des besoins du capital, qui s’opposent au capital, au monde aliéné de la marchandise et de l’argent. L’essentiel est dans la transformation des hommes et de leurs besoins, au lieu que dans le capital il s’agit de les reproduire comme prolétaires, capitalistes, etc., tous, à des places différentes et à leur façon, agents du capital et dominés par lui.

Du fait que la bourgeoisie contemporaine a de plus en plus de mal à extraire toujours davantage de surtravail, comme l’exige la survie du capital, l’axe de sa lutte est, plus que jamais : promotion, dictature de la « valeur travail », en même temps que dégradation de ce travail et de ses revenus. Pour les prolétaires il doit être l’inverse. Il doit être d’aller vers l’abolition de ce travail, donc d’eux-mêmes en tant que prolétaires, de la bourgeoisie, du capital, selon le processus révolutionnaire dont nous avons esquissé le principe.

Les conditions matérielles de ce processus étant réunies, reste à le faire des conditions de la lutte qui pourra les mettre en œuvre pour aboutir à la concrétisation et au succès de ce processus.

Dans leurs luttes les hommes partent d’eux-mêmes, de leurs besoins tels qu’ils sont. Pour les prolétaires, puisque c’est d’eux dont il s’agit pour mener la lutte pour abolir le travail salarié et aliéné propre au MPC, ces besoins sont doubles :

1) Besoins immédiats d’emplois, de salaires, de meilleure conditions matérielles dans leur travail et vie quotidienne. Il s’agit d’obtenir un meilleur partage des résultats de la production en arrachant au capital une part de ce qu’il accapare. La nécessité pressante de ces besoins nourrit les luttes, tout à fait justifiées et nécessaires, pour réduire les inégalités des patrimoines et des revenus. Mais elles ne changent pas les rapports de propriété et de production, elles modifient seulement, au mieux très petitement et momentanément, la répartition de l’argent. Ce faisant, même en cas de quelques succès en la matière comme ce fût le cas dans le passé (en France, par exemple, Front Populaire, Libération, Mai-Juin 1968) ces rapports de propriété continuent à reproduire le capital par le travail salarié. Et on en arrive inexorablement au capital sénile d’aujourd’hui, avec toutes ses conséquences létales.

2) Besoin de s’élever contre toutes les dépossessions qui caractérisent le capitalisme, autrement dit de prendre possession des conditions de sa vie en les changeant radicalement, d’être son propre maître, libéré de la domination du capital, des capitalistes, et du travail prolétaire. Besoin d’exercer un travail où chacun puisse s’affirmer, développer son énergie, ses aptitudes et son intelligence. Besoin de participer pleinement, en connaissance de cause, aux décisions collectives et d’être fier de participer aussi à leur exécution. Besoin d’un maximum de temps libre pour des travaux ou activités libres.

Dès lors dans leurs luttes les prolétaires sont aujourd’hui à la croisée des chemins.

Soit ils se limitent à courir après un travail et des revenus qui se font de plus en plus rares et dégradés, et, ce faisant, ils vont malgré eux au secours du capital moribond, dont la domination se fait et se fera nécessairement de plus en plus brutale, dure, despotique vu ses difficultés à se valoriser, sans pouvoir pour autant l’empêcher de poursuivre son pourrissement sénile à travers de maousses crises économiques et écologiques.

Soit, s’appuyant sur le refus du travail capitaliste aliénant, déliquescent, et destructeur, ils lui opposent le besoin d’une « autre vie », qualitativement différente, et entreprennent collectivement de conquérir le pouvoir politique et militaire qui leur permettra d’enclencher un processus d’abolition conjointe des rapports de propriété et du travail capitalistes.

Or, dans la gravissime crise chronique où est embourbé définitivement le capital sénile contemporain, les besoins de la première catégorie ci-dessus ne peuvent plus qu’être de moins en moins bien satisfaits. Les luttes des prolétaires pour leur satisfaction, dont la légitimité et la nécessité sont pourtant indéniables, ne peuvent pas, ou que fort peu, aboutir pour la simple raison que le capital, contrairement aux apparences de bonne santé que donne, momentanément, son extraordinaire, mais tout à fait artificielle, exubérance financière184, est dans cette crise chronique qui ne fait que s’accentuer comme l’attestent la multiplication et l’aggravation de ses manifestations concrètes dans tous les domaines, économiques, sanitaires, écologiques, politiques, militaires, etc.

La bourgeoisie oppose le choix de l’emploi et du salaire afin d’assurer « la fin du mois » à celui de la forte décroissance nécessaire pour éviter « la fin du monde » par cataclysme écologique. Elle prétend possible d’assurer « la fin du mois » par une croissance du capital qui serait rendue verte grâce à des progrès scientifiques et technologiques ad hoc. La réalité est qu’avec le capital sénile il n’y aura pas de « fin du mois » et il y aura « fin du monde ». Ceux des prolétaires qui ne se soucieraient que de travail et de salaires n’assureront pas « la fin du mois » mais auront par contre, eux ou leurs enfants, « la fin du monde » sous les effets de la crise à double face, économique (aggravation du chômage et de la dégradation du travail et du niveau de vie) et écologique, crise qui suscitera de plus, comme déjà celle des années trente, de vastes conflits militaires, dont l’affrontement actuel entre les blocs impérialistes de l’OTAN sous hégémonie US et de la Russie n’est qu’un avant-goût.

Il ne s’agit évidemment pas de dire : ne luttons pas pour les salaires, les retraites, les logements, et autres besoins immédiats actuels, car ça ne fait que perpétuer la reproduction du capital. Il s’agit de montrer le lien indispensable entre ces luttes, nécessaires pour freiner les violentes offensives du capital, et la conquête de la maîtrise des conditions de la production afin de les transformer. Plus qu’un lien, c’est une condition. Dans sa situation actuelle le capital ne cédera aujourd’hui du terrain que s’il se sent sérieusement menacé dans son existence et pour tenter de la préserver par un recul tactique provisoire185. Et alors dans ce cas les prolétaires ne conserveront le terrain conquis que s’ils poussent leur lutte jusqu’à exécuter jusqu’au bout cette menace. Prendre conscience de ces conditions est possible du fait même que le capital ne peut visiblement plus assurer la survie des peuples du monde, ni sur le plan économique, ni sur le plan écologique, ni sur celui de la santé, ni même dans une concurrence semi pacifique entre capitaux des Etats impérialistes.

Mener la lutte jusqu’à l’exécution de cette menace, c’est, nous l’avons vu, mettre en avant l’objectif de l’abolition du travail capitaliste. Abolition que le capitalisme exécute lui-même en partie, à sa façon brutale, sauvage, létale, en réduisant la quantité de travail qu’il peut employer. Pour mener cette lutte dignement et pleinement, il faut s’appuyer sur l’existence, bien réelle, d’autres besoins que ceux qui satisfont la reproduction du capital. A commencer bien sûr par le besoin de refuser ce travail capitaliste, qui n’est concrètement, pour les prolétaires surtout, que peine, souffrance, ennui et vide.

Cela peut donc se résumer par cette formule lapidaire : « contre la valeur travail ». Contre cette « valeur travail » que défendent, chacun à leur façon, tous les partis politiques de la démocratie bourgeoise, de l’extrême droite à l’extrême gauche, qui se proposent de gouverner l’Etat actuel et se disputent le pouvoir et les postes. Tous promettent à chaque élection plus de croissance, plus d’emplois, plus de salaires. Ils ne se distinguent les uns des autres que sur les moyens d’y parvenir. Soit, en gros, pour les uns, en favorisant prioritairement la consommation des salariés et le protectionnisme nationaliste, ou, pour les autres, en favorisant d’abord l’investissement capitaliste partout dans le monde. Ou encore en tapant sur les immigrés qui volent « notre » travail et « nos » richesses.

On peut d’ailleurs ajouter ici cette observation que tous les mouvements dits communistes du 20ème siècle ont glorifié à leur façon le travail, et le prolétaire comme celui qui travaille, en opposition au capitaliste défini comme l’oisif rentier et cupide, comme le capitaliste financier. Il est vrai que les révolutions du 20ème siècle en Russie et en Chine se sont heurtées à cet obstacle redoutable, quasi insurmontable, qu’en l’état de misère où étaient ces pays il n’était absolument pas possible de sortir de la domination du travail sur les peuples, et d’une forme d’accumulation fondée massivement sur ce travail et les divisions sociales du travail propres au capitalisme.

Aujourd’hui la situation est toute différente. Diminuer drastiquement le temps de travail est à la fois nécessaire, urgent, et possible. Et très nombreux sont ceux et celles qui en éprouvent le besoin, qui critiquent et, autant qu’ils le peuvent, fuient leur travail. Tout particulièrement les prolétaires. Ouvriers comme employés, ils sont à même de mener cette lutte jusqu’au bout. Car les bourgeois, eux, trouvent leur intérêt dans le travail des prolétaires, d’où ils tirent une grande part des revenus qui justifient à leurs yeux leur propre travail aliéné, lequel est de plus moins pénible, moins vide, plus varié. Ils sont en général d’ardents promoteurs de la « valeur travail ».

Certes, les prolétaires ont besoin de travailler pour vivre. Ils veulent du travail. Dans le capitalisme il y a pire que d’être exploité, c’est de ne pas l’être quand on est chômeur ! Parfois même, quand il s’agit de travail quelque peu qualifié, ils tirent une certaine fierté d’avoir pu s’affirmer dans leurs qualités professionnelles, et le contentement d’assurer le mieux possible les besoins de leurs familles. Mais ce qui domine largement, c’est que ce besoin de travail est subi comme une pénible obligation. Il ne signifie pas qu’ils l’aiment, qu’il soit un besoin de leur propre personnalité. Le plus souvent ils détestent, ils haïssent ce travail tout en en ayant le besoin, et tirant donc malgré tout une certaine satisfaction de le satisfaire.

Marx a fait cette observation pertinente que prolétaires et bourgeois ont en commun d’être aliénés, produits du même rapport capitaliste dans lequel les travaux des hommes produisent la puissance aveugle des choses – du capital, des formes matérialisées et autonomisées du travail dans l’argent, les prix, les profits – sur eux. « La classe possédante et la classe du prolétariat représentent la même aliénation humaine. Mais la première se complaît et se sent confirmée dans cette aliénation de soi, elle éprouve l’aliénation comme sa propre puissance et possède en elle l’apparence d’une existence humaine ; la seconde se sent anéantie dans l’aliénation, elle voit en elle sa propre impuissance et la réalité d’une existence inhumaine. »186 Les choses que le bourgeois peut acheter à profusion comble ses désirs d’avoir à défaut d’être. L’abolition de sa propriété serait pour lui son abolition comme individu car « il croit n’être un individu que dans la mesure où il est un bourgeois. »187 Tandis que pour les prolétaires, leur aliénation est la perte de toute propriété, de toute puissance…..autre que la lutte de classe pour abolir les conditions inhumaines de leurs vies, donc pour s’abolir eux-mêmes en tant que prolétaires. C’est à dire, en résumé, abolir la propriété et le travail capitalistes.

Le capitalisme est, redisons-le, dépossession généralisée. Mais c’est le prolétariat qui en est tout particulièrement la victime. Dépossédé de la propriété des moyens de son travail et de ses produits. Dépossédé dans ce travail de toute objectivation et développement de ses qualités personnelles. Obligé à un travail qui n’est pas l’expression des besoins de sa personne, de sa personnalité, mais uniquement des besoins du capital à se valoriser. Besoins qu’il impose dans le travail et qu’il suscite dans la consommation. Un travail qui lui est non seulement obligation imposée de l’extérieur, mais aussi peine et souffrance. Cette dépossession extrême est insupportable. Elle suscite évidemment des antagonismes violents, des besoins d’autonomie, de refus radical de ce travail. C’est un fait que le jeune Marx a très vite décelé, et si bien exprimé qu’on ne résiste pas au plaisir de le citer à nouveau. Par exemple quand il écrit que cette dépossession consiste : « D’abord dans le fait que le travail est extérieur à l’ouvrier, c’est-à-dire qu’il n’appartient pas à son être ; que dans son travail, l’ouvrier ne s’affirme pas, mais se nie ; qu’il ne s’y sent pas satisfait, mais malheureux ; qu’il n’y déploie pas une libre énergie physique et intellectuelle, mais mortifie son corps et ruine son esprit. […….] Travail forcé, il n’est pas la satisfaction d’un besoin, mais seulement un moyen de satisfaire des besoins en dehors du travail. La nature aliénée du travail apparaît nettement dans le fait que, dès qu’il n’existe pas de contrainte physique ou autre, on fuit le travail comme la peste. Le travail aliéné est sacrifice de soi, mortification. »188 Aujourd’hui, bien plus encore qu’alors, le travail prolétaire est aliéné en étant subsumé, « numérisé », contrôlé, sous la machinerie moderne informatisée, véritable « Big Brother ».

Bref : le capitaliste « est plongé dans un procès d’aliénation où il trouve sa satisfaction absolue, tandis que l’ouvrier en en étant la victime, est dès l’abord dans une situation de rébellion contre une aliénation qu’il éprouve comme esclavage. »189 Entre les deux il se trouvera aujourd’hui des individus qui parfois, eux aussi, ressentent leur travail comme aliéné, sans intérêt, y vont à reculons, et qui essaient d’en trouver un qui « ait du sens ». Reste à trouver quel sens il peut bien avoir dans le MPC !

Car cette « rébellion » qu’évoque Marx, ne doit pas, afin d’aboutir à un réel changement, se limiter à revendiquer un « enrichissement du travail » dans le cadre des rapports de production et d’échanges capitalistes. Lequel, non seulement ne pourrait être que très limité, comme le montrent les différentes tentatives faites en ce sens par les dirigeants capitalistes dans le but d’intéresser davantage les ouvriers à leur travail, mais, surtout, n’enlèverait rien aux caractères capitalistes de ce travail (travail aliéné et abstrait). Elle consiste à entreprendre d’abolir ce travail, selon le processus décrit ci-dessus, au profit d’un travail libre ou, à tout le moins, collectivement et consciemment décidé comme nécessaire à la société. Un travail riche pour des besoins « radicaux ». Entendons par besoins radicaux des besoins qui, bien qu’engendrés par le capitalisme, n’appartiennent pas aux besoins qui le reproduisent, mais au contraire qui le contestent, qui sont antagoniques avec son existence, qui sont donc les besoins d’une révolution radicale. Donc pas des besoins de travail salarié, d’argent, de toujours plus de consommation de marchandises, mais, par exemple et pour en rester à notre sujet, des besoins d’abolir ce travail détesté, d’établir un métabolisme harmonieux avec la nature, des liens communautaires riches avec les autres, d’acquérir des aptitudes et capacités nouvelles, de travailler librement « en dehors de toute nécessité imposée de l’extérieur ». Satisfaire des besoins radicaux par une révolution radicale190, c’est tout autre chose que de « mieux » satisfaire les besoins aliénés et destructeurs du capitalisme, tels les besoins de travail salarié, d’argent, de police, de militaires, d’Etat, de destruction des ressources naturelles, et bien d’autres dont il serait possible, et souhaitable, de se passer.

Les besoins radicaux se développent en même temps que les moyens de les satisfaire, et cela est d’abord l’œuvre du capitalisme lui-même191. « Le plus souvent, les classes exploitées ne revendiquent rien de plus qu’une meilleure satisfaction des besoins qui leur sont répartis. Pourtant lorsque certaines conditions diverses sont réalisées, ces même classes exploitées prennent conscience de l’antagonisme qui existe entre leur propre système de besoins et celui des classes qui les dominent. En ce cas, ce qu’elles veulent avant tout, c’est éliminer ce qui fait obstacle à leurs besoins propres….. »192. Des antagonismes qui s’approfondissent radicalement, des moyens objectifs de satisfaire les besoins radicaux qu’ils engendrent, ce sont des facteurs décisifs pour le développement d’une activité révolutionnaire radicale. A l’opposé il se développe aussi des facteurs négatifs qu’il faut combattre fondés sur la volonté, non seulement d’en rester à la satisfaction des besoins aliénés et destructeurs par les moyens du gain d’argent, mais d’appuyer pour cela « son » capital, « ses » industries nationales dans la concurrence mondialisée accrue par la crise, appui qui passe par celui donné à l’Etat, sommé alors de mener plus fermement cette guerre économique, mais aussi policière et militaire, contre « les autres ». Qui passe aussi souvent par une condamnation de « la finance » supposée être le « mauvais capital » qui nuit au soi-disant « bon capital » que serait celui qui organise la production de pl. Qui, nuisant à ce « bon capital », nuirait aussi à ses travailleurs. Argumentation ressassée par la gauche et par laquelle elle se donne une coloration « anticapitaliste », totalement superficielle puisque ne changeant rien aux rapports prolétaires/capitalistes actifs.

Rien n’est encore joué quant à l’avenir de la planète et de l’humanité. Quand bien même un mouvement révolutionnaire pour une communauté communiste se déclencherait très rapidement – ce qui semble aujourd’hui peu probable – le réchauffement climatique, pour ne parler que de cette calamité, demanderait de nombreuses années pour être inversé vu les inerties naturelles en la matière. Plus généralement l’abolition du travail salarié, aliéné et abstrait, l’élément actif qui produit les rapports de propriété et de production qui définissent le capital, est un processus pouvant être aussi plus ou moins long suivant les circonstances concrètes. Autant de raisons pour s’y mettre et s’y consacrer « quoi qu’il en coûte » dès aujourd’hui.

De fortes résistances au travail, des refus même ont toujours existé dans le monde capitaliste (et même avant : Spartacus !). Dans les années 60-80 en Europe, en Italie notamment, elles ont été puissantes et violentes, et ont d’ailleurs beaucoup contribué au transfert des productions usant encore d’un nombre important d’ouvriers, aux tâches les plus pénibles et répulsives, dans les pays à bas coûts salariaux où ces résistances étaient moins fortes et encore plus durement réprimées. Aussi aujourd’hui, en Europe, la crainte du chômage s’ajoutant à cette disparition des grandes usines et concentrations ouvrières a affaibli notoirement ces résistances, puissantes car massives, usant de tous les moyens, collectives et organisées. D’autant que les organisations de la gauche traditionnelle, syndicats et partis, font tout ce qu’elles peuvent pour que les luttes prolétaires restent dans les limites de la sauvegarde de l’emploi, domaine dans lequel d’ailleurs, vu la sénilité du capital, elles n’obtiennent, au mieux et rarement, que les réductions d’emplois et les indemnités de licenciement soient un peu moins pires que ce que qui était annoncé. Sans oublier qu’avec l’intérim, les contrats courts, l’ubérisation du travail, le travail au noir, le patronat a mis en place les moyens d’éviter le plus possible d’avoir à licencier.

Mais les résistances au travail sont néanmoins toujours présentes, même si elles se manifestent, pour le moment, plus « sournoisement », moins collectivement et moins puissamment que dans les années 60-80. Ruses, freinage, tricheries, absentéisme, sabotages, les salariés trouvent toujours des moyens de s’opposer au travail. Dès qu’ils le peuvent, dès qu’ils ont les moyens de survivre ailleurs, même si ce n’est que momentanément, des salariés quittent le travail. De nombreux dirigeants, notamment aux USA, se plaignent aujourd’hui de « la grande démission » de leurs salariés. Phénomène qui touche même des salariés non prolétaires dont « 62% arrêteraient toute activité professionnelle s’ils le pouvaient »193. Le fait même que les dirigeants déploient d’importants efforts, usant massivement des nouvelles technologies, pour surveiller, contrôler, tracer les moindres faits et gestes des travailleurs est la preuve qu’ils ne peuvent que les forcer brutalement, minute par minute, à travailler, le plus intensément possible, sans le moindre temps mort194.

Evidemment il y a loin de la coupe aux lèvres. Loin entre désirer exercer une activité autonome, pleine de sens, dans laquelle l’individu puisse développer ses capacités195, et donner un contenu, une effectivité à ce désir, plus encore, ce besoin vital. Ce qui commencerait par réaliser qu’existent les moyens de parvenir à ces fins.

Un énorme potentiel objectif existe, et aussi subjectif, tout particulièrement chez les prolétaires, pour pouvoir passer d’une critique verbale, dispersée, individuelle, hésitante, partielle du travail, à une critique active, collective, sans concession à une quelconque légalité, que ce soit sur les moyens ou sur le but, une critique radicale donc. Faire valoir ce potentiel, le transformer en force consciente et organisée, c’est le moyen de résoudre la crise conjointement économique et écologique en abolissant le travail qui produit le capital, et réciproquement le capital qui produit ce travail et cette crise à double face.

Il faut ajouter qu’aujourd’hui les ravages écologiques amènent de nombreux individus issus de diverses couches de la population à critiquer vertement – aux deux sens du terme – le capital, du moins, pour commencer, dans ces effets. La prise de conscience de la nécessité d’une « décroissance », de produire autrement autre chose, de moins consommer n’importe quoi, de conserver la nature en état de se renouveler, gagne du terrain. Cela entraîne des résistances et des luttes. Elles sont utiles dans la mesure où elles freinent le développement des ravages écologiques et en font mieux comprendre la gravité. Mais elles ne sont pas encore une menace pour le capital en ce sens qu’elles cherchent seulement en général, pour le moment, à en corriger certains effets. Néanmoins elles sont pour lui une menace annoncée, déjà bien perceptible, puisqu’elles sont et seront amenées à se radicaliser au fur et à mesure qu’une partie au moins de ces écologistes, de plus en plus nombreux avec l’aggravation des dégâts écologiques, comprendront, ne serait-ce que par l’expérience et cette aggravation, qu’il faut passer des luttes contre les effets à des luttes contre les causes, qu’ils découvriront parce que cela leur sera alors nécessaire. Or ces luttes sont souvent le fait d’individus des « couches moyennes », d’une jeunesse « éduquée ». Ce seront alors de nouvelles forces, ajoutées aux forces prolétariennes anti travail, pour contribuer au combat général, multiforme, pour l’abolition du MPC. Un aspect important de cette contribution est qu’elles peuvent aider à amener les prolétaires, jusque là presque exclusivement préoccupés à améliorer leurs conditions de travail et leurs salaires, à élargir leurs luttes aux questions écologiques qui les concernent bien évidemment puisqu’ils sont touchés eux aussi, et plus que les couches supérieures de la population, par les effets des dégâts écologiques, telles que la hausse des prix, les zoonoses, les pollutions de l’air et de l’eau, les problèmes alimentaires, les dérèglements météorologiques, etc. De sorte que par cet élargissement du champ des luttes stimulé par l’action de nouvelles couches, souvent des jeunes instruits, de la population pourra être de mieux en mieux compris que le travail qui détruit la nature est aussi le travail qui détruit les hommes qui l’exercent. Que le but de luttes qui semblent pourtant, à première vue, concerner des domaines différents, économiques et écologiques, est le même : abolir ce travail. Entreprendre de l’abolir, c’est entreprendre de répondre à la fois à la nécessité écologique d’une forte décroissance des productions de marchandises, et à celle d’abolir le travail aliéné au profit d’un travail riche pour des besoins riches. C’est un processus révolutionnaire d’abolition de la division du travail capitaliste actifs/prolétaires, autrement dit des rapports de production et de propriété capitalistes.

Contestation des effets destructeurs du travail, tant sur les hommes que sur la nature, résistances et refus d’un travail de plus en plus dégradé, aliéné, diminution de la quantité de travail et du temps de travail, désir de temps libre et d’une maîtrise sur les conditions personnelles et sociales de sa vie, besoin d’accroître ses compétences, d’enrichir ses qualités et de les objectiver dans un travail (ou activité) libre et riche, ce sont autant de bases solides pour faire émerger et organiser une force globale capable d’abolir le capitalisme. Cette force, entre autres choses, aura à combattre les efforts insensés et nuisibles pour défendre, promouvoir, imposer par la force une « valeur travail » qui n’a plus de sens. Ni dans le sens de valeur d’échange, donc d’argent, de valeur se valorisant, de capital, puisque la quantité de travail abstrait qui constitue cette valeur a décru drastiquement, et continue à décroître. Ni dans le sens d’une quelconque valeur éthique, de valeur humaine, ce travail ne cessant de dégrader les hommes et la nature dont ils dépendent.

Rabelais disait que le rire est le propre de l’homme. Le propre des défenseurs du capital est de défendre, louanger et imposer le travail salarié, aliéné et abstrait, spécifique du capitalisme. Ce qui ne fait pas rire du tout. Preuve, si l’on suit Rabelais, qu’il n’est pas humain !

Paris, mars 2022

Notes

  1. K. I, 2, 165.↩︎

  2. T.T. 2004, 2009, 2014, 2021.↩︎

  3. Cf. T.T. 2017.↩︎

  4. Voir par exemple de Gaël Giraud, directeur de recherche au CNRS, Collapsus, p. 80 de cet ouvrage collectif sous la direction de Laurent Tissot et Laurent Aillet, éd. Albin Michel, Paris, 2020.↩︎

  5. D. Tanuro, Trop tard pour être pessimistes, éd. Textuel, Paris 2020, p. 55.↩︎

  6. Le méthane a un potentiel de réchauffement climatique 86 fois plus important que le CO2 sur une période de 20 ans.↩︎

  7. Les Echos 18/01/2022.↩︎

  8. Cf. T.T. 2020.↩︎

  9. On ne discutera pas ici si cet agir contemporain ouvre une nouvelle ère géologique, que certains baptisent anthropocène, d’autres capitalocène, car cela ne change rien à l’analyse des causes et des solutions aux cataclysmes créés par cet agir.↩︎

  10. K. I, 1, 180.↩︎

  11. Cf. « Sociétés avec et sans concept de travail », article de Noëlle Chamoux, volume 36 de la revue Sociologie du Travail, septembre 1994.↩︎

  12. K. I, 1, 58.↩︎

  13. Voire utiliser une énergie extérieure, autre que sa propre force : le feu, c’était il y a 1,5 à 2 millions d’années. Le silex taillé biface c’était environ vers -1,5 millions d’années.↩︎

  14. K. I, 1, 181.↩︎

  15. CCEP, p.153.↩︎

  16. K. I, 1, 18.↩︎

  17. Cf. Paul Bairoch, Victoires et Déboires, éd. Gallimard, Folio Histoire, 1997, tome 1.↩︎

  18. GR I, 412.↩︎

  19. La soumission de tous à un ordre cosmique considéré comme immuable, naturel, dont la Communauté n’est qu’un élément, n’empêche pas qu’il y existe une hiérarchie en son sein, chef-dieu ou demi-dieu, prêtres en contacts avec les dieux, etc.↩︎

  20. K. Marx, CCEP, p.13.↩︎

  21. Cf. Le travail et ses représentations, textes rassemblés par Michel Cartier, éd. les Archives Contemporaines, Paris 2001, p.12.↩︎

  22. Cf. Société avec et sans concept de travail, op. cité note 11.↩︎

  23. M. Cartier, op. cité p.33.↩︎

  24. Ce qui faisait dire à Marx que les mondes anciens avaient cette supériorité par rapport au monde capitaliste dont l’objectif n’est pas l’homme mais la marchandise : « L’opinion ancienne selon laquelle l’homme, quel que soit le caractère borné de ses déterminations nationales, religieuses, politiques, apparait toujours comme la finalité de la production semble d’une grande élévation en regard du monde moderne où c’est la production qui apparait comme la finalité de l’homme. » GR I, 424.↩︎

  25. Le texte définitif de la Genèse aurait été écrit aux environs du 8ème- 7ème siècle avant J.C. M. Cartier signale aussi qu’en Chine le philosophe Mencius (371-289 avant J.C.) avait distingué « les travaux de l’intelligence » et les « travaux du corps » (op. cité p.277).↩︎

  26. C’est l’amélioration des moyens de production et de la productivité agricole, grâce, par exemple, à une meilleure métallurgie et à l’usage perfectionné d’une source d’énergie extérieure à l’homme, comme la bête de trait, qui a pu permettre de dégager davantage de surplus de sorte que les esclaves pouvaient entretenir une vaste population oisive, ou occupée à des taches supérieures (politiques, religieuses, intellectuelles, etc.)↩︎

  27. « Le travail, reflet des cultures. Du sauvage indolent au travailleur productif. » Annie Jacob, PUF, 1994.↩︎

  28. CCEP, p.13.↩︎

  29. K. Marx, Un chapitre inédit du capital, U.G.E., 10/18, 1971, p209. Pages 209 à 210 pour un développement de cette idée.↩︎

  30. Sur cette illusion, cf. T.T. 2020.↩︎

  31. « Les hommes naissent libres et égaux en droit. Les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l’utilité commune. » Article 1er de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen.↩︎

  32. Observations judicieuses qui expliquent pourquoi, plus tard, le capital, pour imposer sa domination, devra s’approprier le contenu qualitatif même du travail, aller jusqu’à la «domination réelle», au-delà de la seule propriété juridique des moyens matériels du travail.↩︎

  33. J. Locke, Deuxième traité du gouvernement civil, cité par Annie Jacob, op. cité, p.10.↩︎

  34. La notion de travail abstrait est probablement la plus difficile à comprendre de la théorie du capital. Marx lui-même, qui en est le génial concepteur, n’a sans doute pas expliqué suffisamment précisément ce mécanisme de transformation du travail concret personnel en travail abstrait social. Pour un commentaire plus détaillé à ce sujet, voir T.T. 2017, ou, mieux, le premier chapitre du Capital.↩︎

  35. S’il faut 30 heures de travail pour produire une chaise, celui qui en met 40 parce qu’il est moins habile, paresseux, etc. ne verra pas pour autant la valeur de sa chaise valoir plus que 30 : la valeur est sociale.↩︎

  36. GR I, 92.↩︎

  37. Il ne s’agit évidemment pas ici du travail dans sa définition générale, anthropologique, rappelée section II.1.↩︎

  38. Pour qu’une classe puisse diriger une révolution, ici en l’occurrence la bourgeoisie, il faut bien évidemment qu’elle ait déjà une puissante existence avant. Même des ouvrières, et donc aussi des patrons, existaient déjà dès le Moyen-Âge comme en témoigne ces vers de Chrétien de Troyes (12ème siècle) : « Toujours soie nous tisserons/Et n’en seront pas de mieux vêtues/Toujours seront pauvres et nues/Et toujours soif et faim aurons/Et nous sommes en grande misère/Mais s’enrichit de nos salaires/Celui pour qui nous travaillons. » Cité dans Cahiers pour l’analyse concrète, n°36, 1996, p.6.↩︎

  39. K. I, 3, 154.↩︎

  40. K.I, 3, 215.↩︎

  41. CCEP, p.168.↩︎

  42. Ibidem.↩︎

  43. Ibidem, p.169. Il ne s’agit pas ici du travail en général comme catégorie anthropologique, comme nous l’avons rappelé section II.1, mais du travail moderne qui ne compte socialement que comme travail abstrait, homogène, quelconque.↩︎

  44. N’est pas développé ici que l’accumulation initiale de l’argent en quelques mains particulières a d’abord été le fait du commerce (la Hanse, Venise, etc.), et des banques qui finançaient ce commerce ainsi que les dépenses somptuaires monstrueuses de la haute noblesse, ses guerres qui mobilisaient de plus en plus de mercenaires et d’armes sophistiquées, etc.↩︎

  45. Cette nécessité est déjà décrite dans le Nouveau Testament, « parabole des talents », Matthieu 25, versets 14-13.↩︎

  46. GR I, 349.↩︎

  47. Nous ne distinguons pas ici capital privé ou public, capitalistes privés ou Etat en tant qu’il est le «capitaliste en général », organisateur des conditions générales de la valorisation du capital.↩︎

  48. K.I, 2, 50.↩︎

  49. C’est, par exemple, le principe des « stocks option ». Pour une analyse plus développée de la propriété juridique, distinguée de la possession concrète, voir T.T. 2006.↩︎

  50. Lesquels patrons la contestaient, par exemple par l’usage du livret ouvrier qui rendait difficile à celui-ci d’aller vendre ailleurs un savoir-faire recherché.↩︎

  51. K. Marx, Le Capital, éd. Gallimard, Pléiade, Œuvres Economiques 1, p. 1293.↩︎

  52. K. Marx, cité par A. Heller, La Théorie des besoins chez Marx, UGE, 1978, p. 72.↩︎

  53. GR II, 193.↩︎

  54. Les lire plus en détail dans les pages 184 à 200 de Gr. II, qui sont parmi les plus lucides et percutantes sur le travail prolétaire dans le capitalisme moderne, bien qu’écrites il y a plus de cent ans.↩︎

  55. Plus le travail humain est simplifié, parcellaire, réduit à quelques gestes, voire un seul, et plus il peut être aisément remplacé par un robot (cf. K. I, 2, 165), du moins si cela permet un plus grand profit, ce qui est une autre affaire.↩︎

  56. Dans un discours de banquet en 1856 Marx exposait que : « tous nos progrès et inventions ne semblent avoir pour résultat que de doter les forces matérielles de vie intellectuelle et de dégrader la vie humaine en force matérielle. » Cité par G. Waysand, la Contre Révolution Scientifique, éd. Anthropos, 1974, p.70. Et aujourd’hui le prolétaire, bien souvent, n’est même plus que le serviteur de la force matérielle matérialisant les forces scientifiques, du moins quand il a un emploi.↩︎

  57. Lean : maigre ; lean production : économiser sur tout.↩︎

  58. Cf. TT 2003.↩︎

  59. Cf. J.B. Malet, En Amazonie, Infiltré dans le meilleur des mondes, éd. Fayard 2013. Depuis on apprend (février 2018) qu’Amazon a déposé un brevet pour un bracelet qui, fixé au poignet de l’employé, indiquerait tout, à chaque instant, de ce qu’il fait, où il est (heureusement il ne serait pas encore capable de dire à quoi il pense). Il lui dicterait même jusqu’à la position de ses mains sur le colis !↩︎

  60. Ils sont en voie d’être rapidement presque tous remplacés par de vrais robots.↩︎

  61. « Burn out » pour les snobs.↩︎

  62. Par le moyen des gains de productivité c’est-à-dire de l’extraction de la pl sous sa forme dite relative.↩︎

  63. Ce qui n’est presque plus possible par des gains de productivité qui permettraient d’augmenter à la fois production et consommation comme pendant les « 30 glorieuses ». Donc ce qui se fait brutalement, violemment, par des attaques permanentes pour aggraver cette exploitation. Cf. T.T. 2004, 2014, 2021.↩︎

  64. Tokens, metavers, marchandises virtuelles dans un monde virtuel, produits financiers fictifs (cf. T.T. 2021), monnaies fictives (crypto monnaies, planches à billets tournant à plein régime).↩︎

  65. Techno-critiques, F. Jarrige, éd. La Découverte, 2014, p. 304.↩︎

  66. Le récent scandale Facebook, ayant livré à une obscure officine, Cambridge Analytica, les données de plus de 80 millions de personnes en vue de manipulations politiques en est un exemple parmi bien d’autres.↩︎

  67. Cités dans Alternative Economiques n°377, mars 2018. Rien que le moteur de recherche de Google reçoit plus de 3 milliards de requêtes par jour.↩︎

  68. Cf. T.T. 2011, 2020, 2021.↩︎

  69. Qui font que les échecs de la gauche qui propose « d’améliorer » le capitalisme sont moins les fruits d’une « trahison », que le résultat d’une ignorance crasse de ce qu’est le capital, et par suite de promesses électorales objectivement intenables.↩︎

  70. A vrai dire, vu l’évidence de la gravité des problèmes écologiques, notamment le réchauffement climatique, la plupart des partis politiques se proclament écologistes aujourd’hui.↩︎

  71. Par exemple, l’industrie pétrochimique mondiale absorbe 14% de la production de pétrole et 8% de celle de gaz. Entre autres pollutions, elle déverse des millions de tonnes de plastiques dans les mers chaque année, ce qui y étouffe la vie (selon l’AIE, cité dans Le Monde Diplomatique, février 2022). La moitié des déchets plastiques produits dans le monde sont le fait des pays riches qui composent l’OCDE, l’autre moitié par les autres qui représentent une population 4 fois plus nombreuses. A quoi il faut ajouter les pollutions atmosphériques très nuisibles pour la santé.↩︎

  72. Résultats d’une étude du FMI cités par J.M. Vittori, dans Les Echos, 30/11/21.↩︎

  73. J.M. Vittori, Les Echos, 01/02/2022.↩︎

  74. Samuel Furfari, professeur de géopolitique de l’énergie à l’Université Libre de Bruxelles, Les Echos, 22/12/21.↩︎

  75. Les Echos, 10/01/2022.↩︎

  76. Le « quoi qu’il en coûte » n’est qu’une fuite vers l’abîme. Cf. T.T. 2021.↩︎

  77. Selon un rapport de la Cour des comptes de 2018, cité dans Les Echos, 10/01/22.↩︎

  78. Certains ingénieurs imaginent stocker l’énergie issue des éoliennes et panneaux solaires en la convertissant en hydrogène vert, par électrolyse donc. Mais ce procédé, très coûteux, reste de ce fait à l’état de projet improbable.↩︎

  79. Soit par exemple 4 réacteurs de 900 MW comme il en existe beaucoup en France.↩︎

  80. C’est-à-dire des éoliennes de puissance nominale de 1,5 MW avec un facteur de charge (le rendement induit par les conditions d’utilisation) de 20%.↩︎

  81. Une des premières bandes dessinées (fin 19ème, de Christophe), dans laquelle le sapeur reçoit l’ordre de creuser un trou pour y mettre les ordures qu’il vient de balayer, et qui, se fait engueule pour n’avoir pas eu l’idée d’en creuser un deuxième pour y mettre la terre retirée du premier ! Les Verts préconisent ainsi souvent des mesures qui créent autant de problèmes que ceux qu’ils veulent résoudre. Voir T.T. L’écologie du Sapeur Camember, éd. Albatroz, Paris 1992.↩︎

  82. Massachusetts Institute of Technologie.↩︎

  83. Cité sur le site de Jean Marc Jancovici, article « quel est le vrai coût de l’électricité », Aout 2012.↩︎

  84. D. Tanuro, Trop tard pour être pessimiste, op. cité.↩︎

  85. Cf. l’article publié le 19 Aout 1921 dans Mediapart.fr : « Hydrogène rêve industriel, cauchemar climatique », par Mickaël Correia, dont sont tirées les citations utilisées dans ce commentaire.↩︎

  86. « Une énorme centrale à charbon, Dattel 4, a été inaugurée il y a à peine 18 mois du côté de Dortmund. »( Les Echos, 11/01/2022). « Les émissions de GES ont augmenté de 4,5% en 2021 en Allemagne du fait de l’attractivité du prix du charbon et du manque de vent pour produire de l’électricité verte » (Les Echos, 16/03/22).↩︎

  87. Cf. Guillaume Pitron, l’Enfer Numérique, op. cité, p.167.↩︎

  88. Les fonds de private equity qui, n’étant pas cotés en Bourse, peuvent investir en toute discrétion, sont particulièrement acheteurs de mines de charbon dont veulent se débarrasser, pour soigner un peu leur image, les sociétés cotées. Cf. Les Echos 19/01/22.↩︎

  89. Ibidem.↩︎

  90. Citons deux exemples parmi des centaines. Une nouvelle société, Sakowin, pense avoir trouvé le moyen de produire de l’hydrogène à partir du méthane sans rejeter de CO2. Peut-être, mais ça sent le sapeur Camember (un problème remplacé par un autre), car le coût de production en est, à ce stade expérimental du moins, absolument prohibitif. (Les Echos, 07/12/21). Une autre, Sweetch Energy affirme pouvoir produire de l’électricité verte par un procédé d’osmose entre l’eau salée et l’eau douce des estuaires. Il se produit alors une libération d’ions qui, captés, produiraient tout le courant électrique nécessaire (Les Echos, 22/03/22). Reste à le prouver et à en connaître le coût !↩︎

  91. K. I, 2, 15.↩︎

  92. Antoine Foucher, « Climat : les fausses promesses de la croissance verte », dans Les Echos , 19/01/21. Pour compléter, un taux de croissance de 2%, jugé le minimum nécessaire par les capitalistes pour ne pas parler de crise, c’est un doublement de la croissance tous les 37 ans.↩︎

  93. Et c’est la raison pour laquelle certains gouvernements abandonnent le nucléaire en mettant en avant des justifications écologiques douteuses, puisque, du moins dans le cadre du MPC, le nucléaire est ce qu’il y a de plus écologique.↩︎

  94. En France EDF serait déjà en faillite, vu le montant colossal de ses dettes, si l’Etat n’en était pas le garant.↩︎

  95. G. Pitron, La guerre des métaux rares. La face cachée de la transition énergétique et numérique. Ed. Les liens qui libèrent, 2018, p. 214.↩︎

  96. Pour une description de ces procédés, voir Wikipedia.↩︎

  97. Voir, par exemple, G. Pitron, La guerre des métaux rares, op. cité, ou Nicolas Meunier, L’arnaque de la voiture propre, éd. Hugo et Cie, 2021.↩︎

  98. Notamment parce que ces mines sont le plus souvent situées dans des pays dominés, comme la RDC en Afrique, où travaillent, pour des salaires de misère, jusqu’aux enfants dans des conditions telles que les accidents, souvent mortels, encore plus souvent graves, y sont nombreux.↩︎

  99. G. Pitron, Le Monde Diplomatique, Octobre 2021, p.18.↩︎

  100. Selon Sciences et Vie n° 1252, janvier 2022.↩︎

  101. « La moitié de la pollution numérique est provoquée par les réseaux sociaux ». Article de La Stampa, cité dans Les Echos, 15/12/2021.↩︎

  102. G. Pitron, L’enfer numérique, op. cité p. 21.↩︎

  103. Les Echos, 15/12/21.↩︎

  104. G. Pitron, Le Monde diplomatique, op. cité.↩︎

  105. Ibidem.↩︎

  106. Les Echos, 10/02/21.↩︎

  107. Ibidem.↩︎

  108. G. Pitron, L’enfer numérique », p.20, op. cité.↩︎

  109. J.M. Vittori, Les Echos, 30/11/2021.↩︎

  110. Les Echos, 21/12/21.↩︎

  111. Ce qui suscite de fortes oppositions des populations concernées, ce qui, à ce jour (janvier 2022), a obligé par exemple la très puissante société minière Rio Tinto de renoncer à son projet de mine gigantesque de lithium à Jadar, en Serbie. A la frontière Espagne-Portugal le même scénario est en cours.↩︎

  112. Source : Bloomberg, cité dans les Echos 13/01/2022.↩︎

  113. Ibidem.↩︎

  114. Selon Emmanuel Hache, économiste à l’IFPEN, institut de recherche sur les énergies nouvelles, Les Echos, 06/01/2022.↩︎

  115. Par exemple, il faut entre 1 et 5 tonnes de cuivre pour fabriquer, selon leur puissance, une seule éolienne (Les Echos, 19/04/22).↩︎

  116. Les Echos, 16/02/22.↩︎

  117. Emmanuel Hache, Les Echos, 06/01/22.↩︎

  118. D. Tanuro, Trop tard pour être pessimiste, op. cité, p. 191.↩︎

  119. J.M. Vittori, Les Echos 30/11/21.↩︎

  120. D’où la proposition de quelques idéologues de vouloir que soient déclarés « biens communs » de l’humanité l’eau, l’air et quelques autres éléments de la nature selon les uns ou les autres. Mais c’est ignorer ce qu’est la puissance automate du capital, qui s’est justement initialement fondée sur la dépossession de tout ce qui était bien commun (cf. le célèbre exemple des « enclosures »), et ne peut, par essence, que poursuivre ce mouvement jusqu’à ses limites. Il n’y a aucune possibilité d’isoler quelques « biens communs » du système social capitaliste, pas plus qu’il n’y en a d’en isoler des phalanstères comme le proposait les communistes utopiques (Fourier) du 19ème siècle, ou une coopérative, ou une entreprise autogérée, etc.↩︎

  121. Il y aussi le système des quotas d’émissions de CO2 appelés ETS (Emission Trading System), qui sont vendus par les Etats, en Europe par la Commission Européenne, et donnent droit à une certaine quantité d’émission, différent selon les industries. Ils peuvent être vendus par une société qui, « écologiquement vertueuse », n’a pas utilisé tout son quota à une autre qui l’a dépassé. D’où un nouveau marché financier, des spéculations et des fraudes massives. Nous ne développerons pas ici : voir Wikipedia.↩︎

  122. Source : Le Figaro Economie, 22/10/21.↩︎

  123. Les Echos 16/12/21.↩︎

  124. « Rapport sur les inégalités mondiales » de Lucas Chancel et Thomas Piketty.↩︎

  125. « Carlos Tavares, le patron du constructeur automobile Stellantis estime le surcoût à 50% ». Les Echos, 01/02/22.↩︎

  126. Sur les titres financiers fictifs, cf. T.T. 2021.↩︎

  127. Les Echos 21/02/2022.↩︎

  128. Cf. T.T. 2020.↩︎

  129. Remarquons que certains écologistes décroissants proposent de pallier ce problème en imaginant instaurer une sorte de « revenu universel » distribué à tout le monde sans condition. Comme si un capitalisme, même croissant, pouvait le faire autrement, au mieux, que sous forme de minuscules miettes, ou alors, par le moyen d’un simple tour de passe-passe qui consisterait, comme le font certaines de ces propositions, à substituer ce revenu à toutes les actuelles aides sociales (sécurité sociale, assurance chômage, aides au logement, etc.).Et sans parler ici du degré de soumission accrue à l’Etat qu’impliquerait un tel « assistanat ». Inutile de commenter davantage ici ces propositions mesquines et dégradantes, ou sinon purement fantasmagoriques.↩︎

  130. I. A., p.26.↩︎

  131. Ibidem, p. 66.↩︎

  132. CCEP, p. 157.↩︎

  133. Ibidem.↩︎

  134. Cf. T.T. 2019.↩︎

  135. Thèse développée et expliquée dans T.T. 2020.↩︎

  136. Dans sa chanson La Complainte du Progrès, Boris Vian ironise plaisamment sur le rôle des choses dans certains couples. Prévert dans Le Raton Laveur se moque poétiquement d’un monde de choses sans poésie.↩︎

  137. Certains individus prônent la décroissance en faisant appel à une volonté personnelle de vivre sobrement, écologiquement, en réduisant drastiquement ses consommations. Mais les besoins générés par le capitalisme ne se laissent pas réduire de la sorte. Cette position ne peut donc rester que très marginale, comme autrefois celle des ermites. Tout comme celle qui est illustrée par la métaphore du colibri, parce qu’elle ne peut être qu’inefficace, comme toute action individuelle qui, qui plus est, ne s’attaque qu’aux effets, non à la cause. Le stoïcisme peut être un mode de pensée, voire de vie pour quelques-uns, sans plus.↩︎

  138. Agnes Heller, La théorie des besoins chez Marx, op. cité.↩︎

  139. « Dans le développement des forces productives, il arrive un stade où naissent des forces productives et des moyens de circulation qui ne peuvent être que néfastes dans le cadre des rapports existants, et ne sont plus des forces productives, mais des forces destructrices (la machinerie et l’argent) …. » I.A. p.37.↩︎

  140. Originellement, à l’aube du capitalisme, c’est le travail aliéné, pour la vente, qui a produit la propriété privée des moyens de ce travail comme nécessité pour en vendre le produit et en recevoir l’argent. Puis, le rapport réciproque s’est établi. Dans ses textes de jeunesse Marx a d’abord établi un lien plutôt unilatéral entre travail et propriété, avant de l’établir de façon dialectique, notamment dans Le Capital. « Si la propriété privée apparaît comme la raison, la cause du travail aliéné, elle en est plutôt la conséquence….Plus tard ce rapport causal se change en action réciproque. » K. Marx, Manuscrits de 1844, PL II, p.67. Ou encore en 1845, parlant de la valeur d’échange et du travail salarié dans une critique qu’il porte à F. List : « Le travail est la base vivante de la propriété privée, la propriété privée étant sa propre source créatrice. La propriété privée n’est rien d’autre que le travail matérialisé. Si l’on veut lui porter un coup fatal, il faut attaquer la propriété privée non seulement comme état objectif, il faut l’attaquer comme travail ». PL III, p. 1433-1434.↩︎

  141. GR II, 186.↩︎

  142. Le financier étant passif dans l’utilisation des moyens de production aux fins de produire de la pl.↩︎

  143. « Division du travail et propriété privée sont des expressions identiques – on énonce dans la première par rapport à l’activité, ce qu’on énonce dans la seconde par rapport au produit de cette activité » I. A. p. 31. « Les divers stades de la division du travail représentent autant de formes différentes de la propriété. » Ibidem p.16.↩︎

  144. Dans une petite entreprise le propriétaire financier, par exemple une famille ou quelques associés, peut prendre une part active à la production et être donc aussi un capitaliste actif. « Celui qui fait fructifier le capital, s’il en est le propriétaire, représente deux personnes : celle qui possède et celle qui utilise le capital. » K, III, 2, 41.↩︎

  145. Même si les capitalistes actifs participent pour une part à cette production de pl, ils l’absorbent aussi pour une part. Ajoutons qu’évidemment la séparation capitalistes actifs/prolétaires est un concept qui rend compte d’une réalité sans être pour autant une frontière nettement délimitée. Cf. T.T. 2011.↩︎

  146. F.W. Taylor, Principes d’organisation scientifique des usines, éd. Dunod et Pinat, Paris, 1912.↩︎

  147. GR II, 192. Cf. aussi K. I, 2, 50.↩︎

  148. Voir la vidéo de l’agronome Jean-Pierre Berlan, « la science enrôlée par le capitalisme » sur le site « depossession.org ». Rappelons que « le secteur agricole est à l’origine de 430 millions de tonnes de CO2 sur les 1 milliards qui sont émis chaque année en Europe. »↩︎

  149. Fétichisme dont la « science » économique et les économistes stipendiés par le capital et son Etat sont un parfait exemple, eux dont Marx disait qu’ils sont « la bouche par laquelle se confessent et se justifient scientifiquement les hommes d’affaires concrets ». PL II, 93.↩︎

  150. C’est ce qui a manqué en Russie et en Chine, et qui a été une raison essentielle du fait que les révolutions y ont échoué à poursuivre le processus révolutionnaire entamé par la victoire politique jusqu’au communisme, jusqu’à abolir le travail et les rapports de propriété capitaliste. Cf. T.T. 2000.↩︎

  151. Les 10% les plus riches sont responsables de la moitié des émissions de GES (Libération, 08/12/1921).↩︎

  152. Globalement le transport aérien est responsable de 5% du réchauffement climatique dans le monde (Les Echos, 07/12/21).↩︎

  153. Les Echos, 02/11/21.↩︎

  154. Rappelons que le taux de profit est égal à pl/Cc+Cv (Cc=valeur d la machinerie, Cv=valeur de la main d’œuvre employée). A force de d’augmenter la part de la machinerie et diminuer celle de la main d’œuvre, le taux de profit finit par décroître, même si la quantité de pl produite par chaque salarié augmente avec la productivité, et aussi la quantité de marchandises produites.↩︎

  155. K. III, 1, 274, ou aussi K. I, 2, 76, passages où Marx explique la limite que le capital impose aux gains de productivité et à la baisse du temps de travail : à partir d’un certain point les gains de productivité ne sont plus une source de profits supplémentaires. Cependant la concurrence y pousse encore malgré tout (recherche de « profit extra »), du moins évidemment tant qu’elle existe, ce que la tendance aux monopoles veut justement faire disparaître.↩︎

  156. PL II, 399-400.↩︎

  157. Sur la responsabilité écrasante des pays riches en la matière, voir Hervé Kempf, Comment les riches détruisent la planète, éd. du Seuil, 2007.↩︎

  158. J. Bellamy Foster, B. Clark, Le pillage de la nature, Editions Critiques, Paris 2022, p. 259.↩︎

  159. Rapport du GIEC présenté le 04/04/2022, cité dans Les Echos 05/04/2022.↩︎

  160. Ce que Marx a, le premier, mis en valeur : « Ce n’est plus alors aucunement le temps de travail, mais le temps disponible qui est la mesure de la richesse. » (GR II, 196). Ce que son gendre Lafargue a considérablement édulcoré en le réduisant à un « droit à la paresse ». Beaucoup plus qu’un droit, c’est un fait, et beaucoup plus que de paresse, qui ne développe rien, il s’agit d’activités.↩︎

  161. GR II, 193.↩︎

  162. GR I, 348.↩︎

  163. TPV III, 301.↩︎

  164. GR I, 424.↩︎

  165. I.A., 36.↩︎

  166. I.A. p.62.↩︎

  167. Voir « Marx, Engels et l’éducation », par Lê Thành Khôi, PUF, collection Philosophies, 1991.↩︎

  168. K. Marx commentant un texte de James Mill, Manuscrits de 1844, PL II, 33.↩︎

  169. K. Marx, La question juive », PL III, 373.↩︎

  170. Cf. T.T. 2020.↩︎

  171. Marx distingue travail attrayant et travail répulsif. I.A., p.524. Et il note aussi qu’un travail attractif, libre, ne signifie pas « qu’il soit pur plaisir, pur amusement [……..]. Des travaux effectivement libres, la composition d’une œuvre musicale par exemple, requièrent justement à la fois un sacré sérieux et l’effort le plus intense. » GR II, 102.↩︎

  172. Pour Marx, le travail de production matérielle peu acquérir un caractère libre « 1) si son caractère social est posé ; 2) s’il revêt un caractère scientifique tout en étant un travail d’ordre général….. » GR II, 102.↩︎

  173. J’en ai donné une explication dans T.T. 1991.↩︎

  174. Voir T.T. 2000 pour un commentaire à ce sujet.↩︎

  175. K. III, 3, 199.↩︎

  176. Ce qui faisait dire à Marx : « Le communisme est un naturalisme achevé, et comme tel un humanisme ; en tant qu’humanisme achevé, il est un naturalisme ; il est la vraie solution du conflit de l’homme avec la nature…. ». K. Marx, Manuscrits de 1844, PL II, 79.↩︎

  177. A Heller, op. cité.↩︎

  178. Une centaine d’année pour le CO2 , plus ou moins suivant que les plantes et les océans ont la capacité de l’éliminer. Pour le méthane, c’est beaucoup plus. Cf. D. Tanuro, L’impossible capitalisme vert, op. cité p.96.↩︎

  179. Les mouvements dits « islamistes radicaux » en sont encore, restes d’autrefois, à vouloir structurer la société par des règles religieuses (charia). Les chrétiens « intégristes », catholiques ou évangélistes, s’y essaient aussi. Ils répondent donc tous parfaitement au qualificatif de « réactionnaires » (retour en arrière).↩︎

  180. Les Echos, 25/04/22.↩︎

  181. Moiche Postone, Temps de travail et domination sociale, éd. Mille et une nuits, Paris, 2009.↩︎

  182. PL II, 94.↩︎

  183. GR II, 200.↩︎

  184. Sur cette apparence et le caractère fictif du capital financier, voir T.T. 2021.↩︎

  185. C’est ce qu’il a fait par exemple en France à la Libération, en consentant à des réformes sociales négociées avec le PCF qui, en échange, brisa alors les forces révolutionnaires qui existaient dans la Résistance ainsi que les massives luttes ouvrières de 1947-48. Ce qui a permis à la bourgeoisie, alors largement déconsidérée par son soutien, dès les années 30, et sa collaboration avec les fascismes européens, de conserver le pouvoir, de restaurer un capitalisme triomphant dans les « 30 Glorieuses », puis, en remerciement de ses services, d’écraser le PCF qui avait permis son maintien au pouvoir, en faisant porter le coup de grâce par le pétainiste Mitterand.↩︎

  186. La Sainte Famille, Pl III, p.459, souligné par Marx. Voir aussi Le Capital, E.S. III, 3, p. 208, où Marx montre que bourgeois et prolétaires vivent sous la domination des « fétiches » (argent, capital, salaires, prix…etc.), de toutes ces formes apparentes, à la surface du « Monde Enchanté », des rapports réels des hommes dans leurs travaux. Les fétiches sont des créations des hommes qui les dominent et qui déterminent leurs comportements : c’est le point commun de l’aliénation religieuse et de l’aliénation capitaliste. Dans leurs fondements et leurs effets, elles diffèrent évidemment.↩︎

  187. I.A., E.S., p.226.↩︎

  188. Manuscrits de 1844, PL II, 60-61. Aujourd’hui il faut remplacer « ouvrier » par « prolétaire », puisque beaucoup de ceux-ci sont dans le secteur « des services » (banques, commerces, assurances, santé, administrations, enseignement, etc.).↩︎

  189. K. Marx, Un Chapitre Inédit, opus cité, p.142.↩︎

  190. « Une révolution radicale ne peut être que la révolution de besoins radicaux ». K. Marx, Critique du droit politique hégélien, E.S. 1975, p.207.↩︎

  191. Le capitalisme est « formidable » dans ce sens qu’il est « contradiction en actes » : non seulement il réduit lui-même la quantité de travail productif de pl, ce qui le conduit à sa sénilité par blocage de la valorisation du capital, mais il engendre et accentue des besoins qui poussent les masses populaires à l’abolir, en même temps qu’il engendre et développe aussi le moyen matériel d’y parvenir : la diminution drastique du temps de travail.↩︎

  192. A. Heller, opus cité, p. 138.↩︎

  193. Sondage Opinion Way, Les Echos, 17/02/2022.↩︎

  194. Que, souvent, même le temps passé aux toilettes soit minuté, mesure la brutalité de la surveillance.↩︎

  195. « Les salariés ont un fort désir d’autonomie, de sens, et d’apprentissage ». Ibidem.↩︎

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