AVERTISSEMENT.

Dans cet ouvrage seront utilisées les abréviations suivantes :

MPC pour mode de production capitaliste.

Pl pour plus-value.

E.S. pour Editions Sociales.

K, suivi de I, II, III pour les livres, 1, 2, 3, pour les tomes, pour le Capital de K. Marx, Editions Sociales 1970-1974.

INTRODUCTION.

Dans un ouvrage précédent1 il a été montré que les « multi crises », économique, écologiques, politique et géopolitique, sanitaire, etc. qui caractérisent la situation mondiale contemporaine comme celle d’un gigantesque chaos manifestent, chacune à leur façon, que le capital est entré dans l’âge de sa sénilité. La sénilité, comme ce terme l’indique, c’est irréversible, et c’est une décrépitude qui mène vers une mort certaine. Et c’est bien là ce qui explique fondamentalement le chaos politique dont l’analyse est le premier objet de cet ouvrage, le deuxième étant la présentation des deux seules perspectives qui en résultent : mourir avec le capital, ce à quoi mène le néo fascisme partout en développement, où l’abolir par un processus révolutionnaire communiste. Deux seulement, tel est en effet le choix aujourd’hui.

Du fait que le responsable en dernier ressort de ce gigantesque chaos est le Capital entré dans l’âge de sa sénilité il découle qu’il n’est pas tant dû à l’incompétence, l’ignorance, la corruption bien souvent, des divers dirigeants politiques, ce qui d’ailleurs n’a rien de nouveau, qu’à l’impossibilité pour quiconque de « guérir » le MPC d’une situation aussi irréversible que fatale. Ainsi il sera montré dans cet ouvrage que quoi qu’ils fassent, qu’ils soient de droite ou de gauche plus ou moins extrêmes, les divers dirigeants politiques possibles de la société capitaliste ne font ou ne feraient qu’accroître le chaos économique, la misère des peuples et les ravages écologiques, tout comme le pendu qui se débat ne fait que resserrer le nœud coulant qui le condamne.

Mais il sera aussi montré, chapitre IV, que dans ce chaos contemporain se trouvent des facteurs qui, s’ils sont négatifs pour le Capital, sont extrêmement positifs pour les masses populaires en ce sens que, en étant intelligemment exploités, ils pousseront puissamment à l’émergence et au développement d’une force révolutionnaire communiste, s’attaquant au Capital lui-même, c’est-à-dire aux rapports sociaux de production qui sont à son fondement. Car en effet, et ce point très important est l’objet du chapitre III, le véritable ennemi, le responsable en dernier ressort du chaos capitaliste et de tous ses effets ravageurs, sur les hommes et la nature, c’est le Capital. Les capitalistes, les « riches », les divers dirigeants politiques n’en sont que les agents, les serviteurs, les mercenaires très bien payés. Des responsables certes, mais de second rang, qu’on ne peut pas éliminer sans le faire du Capital lui-même, et alors avec lui de la société capitaliste et toutes ses classes sociales. Mais s’attaquer au Capital, c’est s’attaquer aux rapports de production et de propriété qui le fondent, et pas seulement à leurs divers effets néfastes. Ce qui, concrètement, est s’attaquer au travail qui reproduit ces rapports, et donc le Capital en tant qu’il est, et ne peut être par construction, que mouvement permanent de valorisation, c’est-à-dire d’accumulation, de croissance de la Pl par le travail. S’attaquer au travail capitaliste pour l’abolir, ce sera l’objet du cinquième chapitre qui, en opposition au néo fascisme en développement, s’efforce de commencer à tracer la perspective d’une toute nouvelle époque révolutionnaire, celle d’un processus de « communisation » des rapports sociaux pour lequel toutes les conditions matérielles, objectives, sont aujourd’hui réunies pour la première fois dans l’histoire (et c’est là le nouveau).

Il reste évidemment à construire une force révolutionnaire, encore embryonnaire aujourd’hui, qui soit capable de mener à son terme ce processus. Un mouvement qui pourra et devra unir et organiser en une seule force combattante toutes les diverses forces opposées à tels ou tels méfaits particuliers du capitalisme qui se développent, s’aggravent dans tous les domaines. Ce qui nécessite de comprendre leur racine commune dans la sénilité du capital, laquelle indique à fois la nécessité et la possibilité de l’abolir en abolissant le travail capitaliste. Objectif qui est sous-jacent, et même parfois déjà émergent dans bien des luttes contemporaines portant sur divers fronts autres que directement celui du travail, comme, par exemple l’écologie ou le racisme, ce que montrera le chapitre VI.

CHAPITRE 1 DU CHAOS ECONOMIQUE AU CHAOS POLITIQUE (et vice et versa).

« Dans le développement des forces productives (de la croissance du capital, nda.), il arrive un stade où naissent des forces productives et des moyens de circulation qui ne peuvent être que néfastes dans le cadre des rapports existants (ceux du MPC, nda) et ne sont plus des forces productives, mais des forces destructrices. »2

Nous savons que la situation du monde contemporain se caractérise par ce qu’on peut appeler la sénilité du capital, que des économistes nomment « la stagnation séculaire, l’énigmatique chute de la croissance de l’investissement et la productivité »3, sans donc pouvoir expliquer ce qu’ils constatent, dont j’ai défini les principales caractéristiques dans mon dernier ouvrage. Pour le résumer en quelques lignes, cette sénilité est ce moment de l’histoire du MPC où le mouvement de la valorisation du capital, de son accumulation croissante, se heurte à des limites insurmontables. La plus fondamentale de ces limites est la quasi stagnation de la valorisation du capital global (tels ou tels capitaux particuliers pouvant encore prospérer) du fait que les constants développements du machinisme ont fini par aboutir à une formidable diminution de la quantité du travail productif de Pl4. Or, comme nous en rappellerons la cause, le capital, autrement dit le MPC, n’existe que comme valeur se valorisant en permanence, que comme mouvement permanent de production accrue de Pl, que comme croissance et accumulation des moyens de la produire. Cette stagnation de la valorisation, voire son déclin, est l’arrêt de mort du capital et du MPC. C’est pourquoi les capitalistes feront tout pour l’empêcher, et chacun d’eux pour le capital qu’il représente. Tout, c’est-à-dire jusqu’à détruire toujours davantage les hommes et la nature, jusqu’aux pires barbaries.

Tel le lièvre pris dans le collet, plus les capitalistes se débattent pour tenter de relancer la valorisation, et plus ils aggravent les phénomènes qui l’entravent5. Par exemple ils comptent sur de nouveaux progrès scientifiques et technologiques, notamment aujourd’hui l’I.A., pour relancer les gains de productivité6 et par là la production de Pl. Mais ces progrès ne font qu’aggraver la cause fondamentale qui ruine cette production : la diminution de la quantité de travail productif de Pl. En effet, poussé par la concurrence, chaque capitaliste est obligé de les faire7. C’est une application du caractère « automate » de la valorisation du capital qui sera rappelé chapitre 2. De plus, ces soi-disant « progrès » n’en sont pas vraiment du fait qu’ils aggravent les effets nocifs du MPC dans tous les domaines : écologie, santé, violences sociales, guerres, etc., effets destructeurs qui entrainent des coûts considérables qui minent la croissance. Comme l’avait remarquablement établi K. Marx, « le capital est contradictions en procès »8, s’autodétruit dans son propre mouvement de valorisation permanente, et avec lui l’humanité et la vie sur terre. De sorte que « la véritable barrière de la production capitaliste est le capital lui-même ».

A ce stade de l’histoire du MPC, celui de sa sénilité donc, les capitalistes, la bourgeoisie en général ne peuvent plus assumer leur fonction, qui est aussi le moyen de leur fortune, qui est de promouvoir, gérer, organiser la valorisation du capital puisque la condition matérielle de cette valorisation, la force de travail prolétaire, s’efface devant les niveaux atteints par les perfectionnements machiniques9. Cette impuissance insurmontable est la cause fondamentale du chaos politique dont on constate aujourd’hui les développements dans le monde. Elle se présente sous la forme que la bourgeoisie « ne peut plus » (Lénine), ne sait plus comment faire pour organiser, comme c’est son rôle, la valorisation du capital et par là la reproduction de la société capitaliste. Les contradictions s’aiguisent entre ses différentes fractions et partis politiques ainsi qu’entre les diverses classes sociales. Les gouvernements tombent les uns après les autres et se succèdent à vitesse accélérée en France et ailleurs. Les fractures politiques divisent de plus en plus profondément les populations et le monde bourgeois traditionnel lui-même qui ne peut plus gouverner par des moyens dits « démocratiques » et croit pouvoir assurer la pérennité du MPC, c’est-à-dire de la valorisation du capital, par des moyens de plus en plus autoritaires et violents, à l’encontre des travailleurs et à l’encontre des concurrents. Déjà dans de très nombreux pays règnent des pouvoirs autoritaires plus ou moins dictatoriaux. Aux USA un vieillard grotesque et vantard s’emploie activement à dynamiter les quelques formes démocratiques subsistantes. Evidemment tous ces chambardements politiques ne s’attaquent en rien à la sénilité du capital. Au contraire ils ne font que l’accentuer puisqu’ils amènent au pouvoir des partisans d’une poursuite aveugle, « quoi qu’il en coûte », donc avec tous ses effets de plus en plus néfastes sur les hommes et la nature de la croissance du capital. Ils ne font en réalité qu’exacerber le chaos général, et notamment ces deux grandes contradictions : entre bourgeoisies et prolétariat, et entre les divers capitaux en concurrence pour leur survie dans la compétition mondiale. Cette deuxième contradiction influe fortement sur la première en nourrissant les idéologies nationalistes par lesquelles chaque capital, chaque bourgeoisie tente de triompher des autres en prétendant que la lutte de classe doit être en quelque sorte transcendée par la lutte nationale.

Bref le chaos économique engendre le chaos politique, mais en retour le chaos politique aggrave le chaos économique.

Il faudrait plusieurs volumes pour décrire ce monde du capitalisme sénile, chaotique dans tous les domaines, économique, écologique, politique, social, etc. Nous nous limiterons dans cet ouvrage au chaos politique, ayant déjà traité précédemment du chaos économique10. Lequel chaos politique se manifeste en particulier par l’aggravation des deux grandes contradictions citées ci-dessus, et qui entrainent les effets suivants :

L’aggravation de la contradiction bourgeoisie/prolétariat se manifeste politiquement par le délitement grandissant des régimes dits « démocratiques », là bien sûr où ils existent encore plus ou moins, et l’arrivée au pouvoir de forces politiques plus ou moins néofascistes qui prétendent surmonter les désordres qui manifestent le chaos par la force policière, des lois et une justice ad hoc, l’interdiction des oppositions politiques et bien sûr la répression des moindres révoltes – et elles sont encore pourtant effectivement en général limitées – de ceux qui subissent le plus les effets néfastes du chaos économique, social et écologique. C’est un écroulement de toute la façade démocratique de la dictature bourgeoise qui n’est pas malgré tout sans intérêt, nous en reparlerons. Les immigrés et autres « racailles » des banlieues populaires sont une cible favorite de ce pouvoir néofasciste en application de la méthode bien connue de diviser pour régner, et, du point de vue idéologique, d’exacerber le nationalisme comme moyen d’étouffer la lutte de classe.

Une autorité de plus en plus ouvertement dictatoriale est nécessaire pour imposer toutes les mesures supposées sortir le MPC du chaos où l’a plongé sa sénilité, c’est-à-dire supposées pouvoir relancer le mouvement de valorisation du capital. Car de telles mesures ne peuvent être, dans une situation où l’extraction de la Pl ne peut plus être obtenue via des augmentations de productivité type « trente glorieuses » (donc via la Pl relative), que par une dégradation absolue des conditions de travail et de vie des travailleurs (via la Pl absolue) : durcissement des conditions de travail, allongement du temps de travail, démantèlement des services sociaux (formes de salaire indirect et mutualisé), liberté accrue des capitalistes à agir comme bon leur semble (dérèglementations dans tous les domaines : travail, écologie, finances, etc.), soumission accrue des instances juridiques au pouvoir exécutif, etc. Ce qui évidemment ne résout rien de la cause essentielle de la sénilité du capital que nous avons rappelée ci-dessus et du chaos généralisé qui en résulte. Mais l’impossibilité et donc l’incapacité d’une autorité politique et étatique quelconque, quelle qu’elle soit, aussi autoritaire qu’elle soit, à pouvoir restaurer la valorisation du capital, amène et amènera toujours plus la bourgeoisie à essayer de suppléer son impuissance « économique » à restaurer la valorisation du capital par toujours plus d’autorité et de violences politiques à l’encontre des travailleurs.

Cette perspective concerne également la contradiction entre capitaux, qui prend essentiellement aujourd’hui la forme de contradictions entre quelques grands pays impérialistes. A l’époque de la mondialisation généralisée des chaînes de production, les effets politiques de la sénilité du capital sont aussi nécessairement géopolitiques : une lutte pour la domination mondiale engendrant un chaos mondial. Fini les prédictions d’une « fin de l’histoire » développées après la chute de l’URSS, et l’entrée de la Chine dans l’OMC (Organisation Mondiale du Commerce) qui faisaient croire à l’avènement d’un monde pacifique et libéral régi par le « doux commerce » et une harmonieuse croissance perpétuelle. La sévérité et la persistance de la crise économique manifestant la sénilité incurable du capital entraine évidemment une concurrence exacerbée entre les capitaux, particulièrement entre les plus puissants, ces gigantesques pieuvres oligopolistiques dont l’énorme capitalisation exige le marché mondial, donc aussi entre les Etats qui les soutiennent. Chacun de ces Etats veut être « great again ». Lesquels de ces capitaux survivront plus longtemps que les autres ? That is the question ! Aussi cette concurrence exacerbée dégénère en guerres commerciales, en guerres pour le contrôle des ressources minières et agricoles et des marchés, et commencent déjà à dégénérer en guerres militaires.

A tout seigneur tout honneur, les USA de Trump illustrent très bien le chaos politique à l’intérieur comme le chaos géopolitique à l’extérieur.

A l’intérieur, c’est le démantèlement des fonctions de l’Etat qui gênent, du moins à court terme, la valorisation du capital. C’est ce qu’exigent les grands capitalistes qui soutiennent, ou ont soutenu Trump. Ainsi le multimilliardaire « libertarien » Peter Thiel qui écrivait : « je ne crois plus désormais que la liberté et la démocratie sont compatibles »11. La liberté dont il parle est bien sûr celle du capitaliste de faire tout ce qu’il croît bon pour la valorisation du capital, et donc bon pour sa fortune personnelle mais aussi bon pour une croissance qui, selon lui, profiterait à tous. C’est donc une liberté qui ne devrait pas être limitée par des lois et réglementations portées par des partis politiques, satisfaisant à diverses revendications sociales, économiques, écologiques, etc. Donc, à bas la démocratie. Ce qui est oublier qu’il s’agit en l’occurrence du « soft power » bourgeois. Nous en reparlerons. Mais les trumpistes vont encore plus loin. Ils ont entrepris d’étouffer, de faire taire toutes les recherches scientifiques qui dévoilent plus ou moins les effets néfastes de la croissance capitaliste sur les hommes et la nature, ou qui critiquent tels ou tels aspects de la politique et de l’idéologie trumpiste quand bien même ces critiques sont faites par des partisans de la reproduction de la société capitaliste.

A l’extérieur, c’est la volonté d’accaparer, beaucoup plus encore qu’avant, le maximum des richesses mondiales en déclarant au monde entier une guerre commerciale ouvertement affichée comme telle, via, notamment, des tarifs douaniers prohibitifs. Trump, en dynamitant cette mondialisation12 qui a marqué l’apogée du MPC, juste avant qu’il n’entre nettement dans sa sénilité avec le 21ème siècle, n’obtiendra finalement que des effets négatifs pour tout le monde, USA compris, puisque cette mondialisation est corrélative à cette époque d’énorme concentration oligopolistique des capitaux en tant qu’elle est indispensable à leur existence : chaînes de production mondialisées, débouchés mondialisés. C’est une guerre commerciale déclarée qui ne peut que déboucher tôt ou tard sur des guerres militaires si les peuples ne s’y opposent pas. Guerres par lesquelles certains capitaux tentent de survivre en éliminant des concurrents, en accaparant des ressources. Ce que démontre bien par exemple la volonté de Trump d’intégrer directement, sous une forme à déterminer, le Groenland, et même le Canada aux USA. Bref, Trump (mais quasiment tous les autres chefs de gouvernements) développe activement un chaos géopolitique mondial en imaginant que le capitalisme US pourra tirer les marrons du feu.

Aujourd’hui les puissances politiques capitaliste sont en réalité sans solution face à la sénilité du MPC et au chaos qu’elle engendre. Ignorant évidemment sa cause, elles ne font que désigner des causes superficielles, voire même souvent imaginaires aux désordres qu’elles créent elles-mêmes par leurs décisions politiques. Au point que jusque dans les rangs des capitalistes on trouve des commentateurs qui s’étonnent de ce que les actuels dirigeants politiques prennent des mesures qui leur semblent stupides du point de vue même de la valorisation du capital dont ils sont partisans. Par exemple Trump avec l’expulsion massive d’immigrés pourtant indispensables à cette valorisation, ou encore avec la destruction de nombreuses instances scientifiques tout aussi nécessaires, sauf à ne considérer que le profit immédiat au détriment du moyen et long terme, ce qui se conçoit pour chaque capitaliste particulier devant satisfaire des actionnaires avides (le profit vite, tout de suite13), mais qui est contraire au rôle de l’Etat d’avoir à organiser le développement et la pérennité du capital en général, et par là de la société (capitaliste) elle-même. Ou encore avec la démolition de la mondialisation libérale comme nous venons de le voir. Mais ce que ne comprennent pas ces commentateurs critiques, c’est qu’il n’y a pas de solution politique, des plus aventureuses aux plus « raisonnables », pour sortir le MPC de sa sénilité, pas de cure de jouvence possible. Eux-mêmes, qu’ils soient de gauche ou de droite, et nous y reviendrons, n’en ont aucune. « On a tout essayé » avait déjà soupiré Mitterrand14 dans les années 80 ! C’est parait-il, selon des politologues, une des raisons qui amènerait de larges fractions d’électeurs à voter pour des Trump, Meloni ou Le Pen en se disant, oubliant ou ignorant l’histoire, qu’ils n’avaient pas encore essayé l’extrême droite fascisante. Il s’agit plutôt, face au chaos, d’un désir d’ordre par l’autorité d’un Chef, nous y reviendrons.

Ainsi quand certains affirment que Trump, par exemple, organise le « suicide de l’Amérique »15 par ses décisions politiques à l’emporte-pièce, ils ne font que constater une décadence dont ils ignorent que la cause est la sénilité du capital, et qui n’a donc rien de volontaire, ni rien qui puisse empêcher un soi-disant « suicide » qui n’est en fait qu’une agonie inéluctable. Cette cause implique en effet qu’il n’y a aucune cure de jouvence qui pourrait permettre de revitaliser le mouvement de valorisation qui est l’être même du capital, son existence de capital, qu’il n’y a aucune décision politique, qu’elle soit de gauche, de droite ou d’ailleurs qui puisse y parvenir. Cette impuissance inéluctable est celle de tous les dirigeants, ou candidats dirigeants politiques et les conduit à une surenchère de promesses électorales plus farfelues, prétentieuses et dangereuses les unes que les autres prétendant rendre telle ou telle nation « great again ». Tous sont aussi impuissants – et par là même enragés, prêts à tout, dangereux – les uns que les autres, qu’ils soient d’apparence « bon chic, bon genre » comme le petit et prétentieux Macron, ou voyous plus ou moins fascisants comme Trump. Et ils sont tellement impuissants que cela les amène à prendre des mesures les plus extravagantes en ce sens qu’elles ne font qu’aggraver la sénilité du capital et accélérer son développement. D’où l’idée de « suicide », mais alors le mot ne convient pas car il n’y a là aucune volonté de suicide, bien au contraire il s’agit d’une volonté farouche de survivre à n’importe quel prix, même si, au bout du compte, le résultat est le même : la mort du MPC.

Constater et décrire l’ampleur de ce chaos politique mondial généralisé n’est pas difficile, il est donc inutile que nous nous attardions plus longtemps sur ce sujet. Ce qui l’est plus c’est d’en comprendre la cause, et encore plus de comprendre que les capitalistes qui l’organisent n’en sont cependant pas les premiers responsables. De comprendre qu’ils ne font qu’exécuter ce pourquoi ils existent. C’est-à-dire de comprendre qu’ils n’existent que comme agents du capital, agents produits par les rapports sociaux, les RPPP16 qui fondent le capital comme mouvement automate de valorisation dont les capitalistes, comme les dirigeant politiques et les Etats, ne sont que les exécutants, agents qui exécutent la « volonté » du capital. Laquelle leur apparait à travers les « lois » superficielles de l’économie bourgeoise fondées sur les rapports entre les choses17, tels que offre et demande des marchandises, prix, salaires, profits, taux d’intérêt, etc., alors que ces rapports ne sont que le reflet déformé, métamorphosé de rapports sociaux de production entre les hommes. Bref de comprendre qu’il s’agit moins de s’en prendre aux capitalistes qu’à ce qui les produit et les produira toujours tant qu’il existe : le capital, c’est-à-dire ces rapports sociaux et le travail qui les reproduit. C’est ce fait qu’il faut exposer maintenant pour comprendre que le vrai responsable du chaos et de la barbarie dans lesquels nous sommes précipités, c’est le capital, pas seulement ses agents les capitalistes, qui existeront tant que le capital, les RPPP qui fondent ce mode de production existeront. Ensuite, ayant déterminé l’ennemi, nous aurons à examiner s’il est aujourd’hui possible de l’abattre, c’est-à-dire de supprimer ces RPPP en engageant une lutte politique pour, première étape vers cette suppression, abolir le pouvoir politique des bourgeoisies par lequel elles sont en train d’amener l’humanité à une disparition dictée par une sénilité du capital l’amenant à son agonie, et avec lui celle du monde contemporain qu’il détermine.

Bref, il s’agit de ne pas en rester à se plaindre, à critiquer, à détester les dirigeants politiques du capitalisme, bien qu’ils le méritent tout à fait, mais d’attaquer le Capital, pour l’abolir, et donc de savoir où porter les assauts.

CHAPITRE 2. RPPP, TRAVAIL ABSTRAIT, ET CAPITAL AUTOMATE.

Dans sa jeunesse Marx a écrit : « le principe de la politique, c’est la volonté »18. Il a plus tard démontré dans son œuvre majeure, Le Capital, que la volonté du capitaliste est celle du capital : sa valorisation perpétuelle. Rappeler cette thèse, fondamentale pour la lutte politique, est l’objet de ce chapitre.

Pour comprendre qu’aucune politique se plaçant dans le cadre de la perpétuation du MPC, qu’elle soit dite de droite ou de gauche, aussi « extrême » que soit l’une ou l’autre, ne peut stopper son mouvement d’autodestruction sous l’effet de ses propres contradictions19 il faut évidemment en passer par la science, en l’occurrence donc la théorie marxiste. Elle démontre et explique que derrière la volonté de faire le maximum de profits, forme capitaliste de « l’auri sacra fames », derrière le pouvoir de l’argent, derrière les idéologies sur une soi-disant « nature humaine » qui expliquerait ces comportements, derrière les élucubrations pseudo-scientifiques de « lois économiques » superficielles et qui de ce fait ne permettent aucune maîtrise par les hommes de leur développement, de leurs comportements qui les poussent comme malgré eux vers l’abîme d’une croissance mortifère, il y a, au fondement, une puissance dominante : le capital lui-même.

Le capital prend la forme de choses (des titres de propriété, de l’argent, des usines, etc.), et c’est ainsi qu’il est compris par la plupart des économistes ainsi que, plus généralement, par les individus du MPC, mais en réalité n’est pas une chose20 : c’est un rapport social historiquement spécifique de production et de domination (nous en reparlerons section 2.2) qui est au fondement des multiples autres rapports sociaux qui forment le MPC et la société capitaliste. Et c’est ce rapport qui détermine les comportements des individus du MPC, et notamment ceux des capitalistes qui sont apparemment les maîtres de cette société, les organisateurs des conditions de sa reproduction, pas seulement celles dites économiques, mais aussi des conditions politiques, culturelles, idéologiques.

Ce qu’il faut rappeler ici, c’est qu’ils sont moins des maîtres que des serviteurs. C’est une découverte fondamentale de Marx que d’avoir établi que c’est le capital qui dirige les capitalistes plutôt que l’inverse. Le capital en effet – et donc la société capitaliste – n’existe que comme mouvement permanent de valorisation, de production de toujours plus de Pl (ce que les économistes appellent « la croissance »). C’est un mouvement automate, aveugle, dont les capitalistes ne sont que les agents. Marx a beaucoup, et à juste titre, insisté sur ce point, absolument fondamental pour comprendre quel est le responsable « en dernière instance » du chaos qui nous mène vers l’abîme : le capital lui-même, donc les RPPP qui le fondent. Les capitalistes ne sont que les agents supérieurs, les « fonctionnaires » dit Marx du capital, sa personnification. « Le capitaliste lui-même n’est détenteur de puissance que comme personnification du capital »21. A travers le capitaliste le capital apparaît comme « doué de conscience et de volonté »22. Pour comprendre ce rapport du capital aux capitalistes, pour comprendre pourquoi la production pour l’argent et toujours plus d’argent est la volonté automate du capital avant d’être celle des capitalistes, il nous faut ici faire un bref rappel23 de cette autre découverte fondamentale de Marx, à savoir pourquoi le travail concret prend, dans le MPC, la forme d’un travail abstrait, substance de la valeur des marchandises. Après quoi, ayant déterminé qui est le Maître et qui est le Serviteur, nous pourrons en venir au combat politique qui peut empêcher l’apocalypse où nous entraine inexorablement cette sénilité du capital et ce chaos généralisé qui en découle, et qui s’aggravent rapidement, jour après jour. Un combat pour s’en prendre au Maître, pas seulement à ses Serviteurs, les capitalistes, qui ne sont qu’un obstacle, des mercenaires certes bien armés qui défendent le Maître.

2.1 Travail abstrait et capital automate.

Ce qui, au premier regard, frappe l’observateur du monde capitaliste, est indiqué par cette remarque par laquelle débute Le Capital : « La richesse des sociétés dans lesquelles règne le mode de production capitaliste s’annonce comme une immense accumulation de marchandises. »

C’est un monde où des producteurs, individus ou entreprises, séparés les uns des autres, travaillent pour vendre, et vendent pour acheter de quoi encore travailler et produire. Même le prolétaire vend son travail comme s’il était une simple marchandise, sous la forme d’une force de travail dont le prix (le salaire) est celui des marchandises qu’il lui faut acheter pour la reconstituer.

Il s’agit donc d’un monde d’échanges incessants de marchandises M par le moyen desquels sont satisfaits les différents besoins. Une égalité doit nécessairement s’établir dans chacun de ces échanges. Une quantité x de la marchandise M1 s’échangera contre une quantité y de la marchandise M2 selon le rapport xM1=yM2, et ainsi de suite entre toutes les marchandises : xM1=yM2=zM3, etc. Mais évidemment pour qu’il y ait de telles égalités, il faut que chacune de ces M, toutes de qualités, d’usages différents, ait quelque chose en commun, une substance commune. Il ne peut s’agir que de quantité d’une même chose n’ayant rien à voir avec la qualité de ces M, le besoin que chacune d’elle est censé satisfaire pour l’échangiste qui l’achète. Et quelle est la seule substance qu’elles ont toutes en commun ? C’est évidemment le travail qui les a produites. xM1=yM2 si chacune de ces quantités de marchandises différentes contient la même quantité de travail. Il y aura alors échange de deux valeurs égales en terme de quantité de travail. Reste néanmoins un sérieux et difficile problème à résoudre : il faut qu’il s’agisse d’un même travail, d’un travail parfaitement identique pour que s’établisse cette nécessaire égalité. Ce qui ne peut évidemment pas être le cas du travail concret qui a produit ces marchandises différentes, lequel est spécifique à chaque métier, chaque individu, chaque entreprise. Ce travail identique, qui n’est donc pas le travail concret qui a produit la marchandise, Marx l’a appelé le travail abstrait. Un travail simple, quelconque, indifférencié, parfaitement identique à tout autre, « une dépense de force humaine en général »24. C’est une manière purement sociale, propre au MPC, de représenter le travail contenu dans une marchandise, et dont la quantité constitue sa valeur.

Si le concept de travail abstrait comme substance de la valeur des marchandises est absolument fondamental pour comprendre, comme il va être rappelé plus loin, celui de capital automate qui définit les capitalistes comme serviteurs du capital, dirigés plus que dirigeants25, il nous faut ajouter deux autres éléments concernant la valeur. A savoir : en ce qui concerne sa quantité, puis la forme sous laquelle elle apparait dans le monde marchand-capitaliste (l’argent).

La question de la quantité est assez simple à résoudre, chacun dans le monde marchand, où tout est quantité, étant habitué à compter, à raisonner en termes de quantités, etc.

Chaque individu, ou groupe d’individus dans un atelier, une entreprise, fournit en en un temps donné une quantité de travail particulière dans la fabrication d’un produit donné. Dans les échanges de marchandises, cette quantité devra non seulement être prise aveuglément en compte aveuglément, à leur insu comme quantité de travail abstrait, mais aussi comme quantité de travail social. S’il faut en général 20 heures de travail pour produire une chaise, cette quantité s’appliquera à tous les producteurs de cette M. Et la concurrence poussera tout le monde à s’aligner sur le plus productif. Cela même les économistes le savent !

Passons donc à la question de la forme de la valeur qui est la plus importante pour notre sujet : le capital automate.

Elle se pose à partir de cette première découverte de Marx que la substance de la valeur d’une M est le travail abstrait. En effet il résulte de cette sorte de métamorphose du travail social en travail abstrait que, comme toute abstraction, celle-ci, bien que bien réelle et lourde de conséquences concrètes comme nous allons le voir, n’est saisissable que par la pensée, et vérifiable seulement par ses effets. Ainsi « la valeur ne porte pas sur son front ce qu’elle est »26. Elle ne peut se faire valoir que par et dans des échanges, dans des égalités telles que xM1=yM2=zM3, etc…De sorte que la valeur d’une M ne se connait que sous la forme de valeur d’échange. Le fait que les milliers de différentes M doivent pouvoir s’échanger entre elles de façon fluide a conduit à l’introduction d’une marchandise étalon, telle que l’or par exemple, contre laquelle toutes les autres pouvaient s’échanger. Cette marchandise étalon existe sous l’appellation générale d’argent, A. L’argent représente donc ce que toutes les marchandises ont en commun : une certaine quantité de travail abstrait27. Sa valeur d’usage spécifique est de représenter la valeur de toutes les M. L’échange M-A permettra au vendeur devenu possesseur de A d’acheter ensuite toute autre M de même valeur qu’il voudra. L’argent devient ainsi le représentant général de toutes les M, de la richesse en général, une forme extérieure au travail qu’il représente ainsi qu’aux produits et qualités des travailleurs, bref, une forme autonome28, extérieure aux individus, de la richesse29 que certains peuvent donc accaparer même s’ils ne travaillent pas, et que beaucoup veulent accaparer en tant qu’il représente « la richesse ».

Les producteurs de marchandises ont donc pour premier but l’argent, car « ce qui intéresse tout d’abord les échangistes c’est de savoir combien ils obtiendront en échange de leurs produits »30. L’argent est le but, mais le producteur qui prend le risque d’engager A pour acheter les moyens Mp d’une production d’une quantité M de marchandises qu’il espère vendre ne va pas le faire pour simplement espérer obtenir le même A comme résultat. « La circulation A-Mp-M-A parait vide de sens au premier coup d’œil parce qu’elle est tautologique. »31 Le producteur-échangiste veut d’autant plus obtenir A’>A que cela lui permet de recommencer l’opération en investissant A’ en moyens de production supplémentaires pour obtenir A’’>A’ par le processus A’-Mp’-M’-A’’. Et ainsi de suite. Ce but d’un mouvement perpétuel de valorisation est nécessairement celui du mode de production capitaliste où le travail abstrait est la substance de la valeur du produit-marchandise qui en découle, laquelle valeur ne peut être connue et ne peut se faire valoir que sous la forme de valeur d’échange, au moyen d’une valeur d’échange universelle, une marchandise spéciale, autonome, l’argent (or, monnaie, etc.).

Ce qui est important dans ce mouvement permanent de valorisation, c’est qu’il est inhérent au MPC, qu’il est contenu dans l’existence même des rapports marchands-capitalistes, des rapports entre producteurs privés, séparés les uns des autres, rapports de propriété propre au monde marchand-capitaliste. Dans ces rapports « la circulation de l’argent comme capital possède son but en elle-même [….] Le mouvement du capital n’a donc pas de limite. »32 Dans ces rapports, autrement dit dans le MPC, le procès de production n’existe qu’en tant que A doit y devenir A’, A’ devenir A’’, et ainsi de suite dans un procès sans fin sinon celle de l’abolition apocalyptique du MPC par lui-même sous l’effet de ses propres contradictions33 (c’est la sénilité du capital), ou d’une révolution.

Ainsi, et nous voilà au cœur de notre sujet, à savoir le rapport entre capital et capitalistes comme étant un rapport de Maitre à Serviteurs, « la valeur se présente comme une substance automatique, douée d’une vie propre »34. Elle est « une substance qui se met en mouvement par elle-même, et pour laquelle marchandise et monnaie ne sont que de simples formes ….. »35. Elle « se transforme en sujet automate »36. De sorte qu’on peut résumer ce mouvement automatique et perpétuel de valorisation de la valeur qui est propre au MPC par la formule de Marx définissant le capital comme « capital automate ». En effet, A n’existe comme capital que comme présupposé de A’>A, qu’en tant qu’il porte en lui ce devenir. De l’argent dans un coffre n’est pas du capital. Le capital n’est pas une somme d’argent A, ni une usine, ni une quelconque autre chose, autre « bien », mais c’est le procès sans fin de l’accroissement de A, de moyens de production matériels et humains mobilisés et utilisés à cette fin, et le MPC c’est toute une organisation sociale vouée et déterminée par les nécessités d’un tel procès37.

Il résulte de ce rapport des capitalistes au capital que, comme il a été indiqué en introduction de ce chapitre, ceux-ci ne sont que la personnification du capital, ses fonctionnaires. C’est le mouvement de valorisation de la valeur, « sujet automate », qui se réalise à travers eux, par leurs actes. Leur fonction est d’organiser et réaliser du mieux qu’ils peuvent, avec plus ou moins de réussite, ce mouvement. Car, évidemment, le capital n’est pas « doué de conscience et volonté », mais grâce aux capitalistes, c’est comme si, car « ce n’est qu’autant que l’appropriation toujours croissante de la richesse abstraite (l’argent, nda) est le seul motif déterminant de ses opérations qu’il fonctionne comme capitaliste, ou, si l’on veut, comme capital personnifié doué de conscience et de volonté »38. En tant que classe les capitalistes ne sont pas que les dirigeants d’entreprises, mais toute la bourgeoisie, c’est à dire tous ceux qui organisent et dirigent la société afin qu’elle soit adéquate au mouvement automate de la valorisation. Cela par l’intermédiaire d’un ensemble d’agents, cette bourgeoisie, qui sont à la tête des appareils publics de l’Etat, mais aussi de tout un ensemble d’appareils privés, sociaux, idéologiques, médiatiques, culturels, politiques, éducatifs. En tant qu’individus ils ont le motif qu’on vient de citer, l’appropriation toujours renouvelée et si possible accrue, de la richesse abstraite. « La valeur d’usage ne doit jamais être considérée comme le but immédiat du capitaliste, pas plus que le gain isolé, mais bien le mouvement incessant du gain renouvelé. »39 Et pour cela il faut la croissance perpétuelle de la valorisation qui est le mouvement par lequel le capital, et donc aussi les capitalistes, la bourgeoisie en général, et leurs gains, existent. Il le faut absolument, quelles qu’en soient les conséquences, car sinon c’est cette société capitaliste toute entière qui disparaîtrait, éventualité qui suscite aujourd’hui bien des paniques et du chaos ! Et notamment de la part des fonctionnaires du capital qui, par construction, sont obligés d’œuvrer à la valorisation du capital mais sont pour cela amenés à créer toutes les conditions d’une catastrophe apocalyptique40 en même temps, comme nous allons le voir, que celles d’une révolution communiste.

Observons au passage que les économistes bourgeois de toutes tendances ne font qu’énoncer qu’il n’y a pas de société – capitaliste doit-on ajouter – sans « croissance », pas de croissance sans investissement d’une certaine valeur A, pas d’investissement sans espoir et volonté que A devienne A’>A dans le procès de production, c’est-à-dire sans profits, et avec un taux de profit le plus élevé possible comme « prix du risque ». Ils divergent seulement sur la meilleure façon de favoriser cette « croissance » de la production de marchandises comme support de la croissance de la valorisation des capitaux et de leur accumulation perpétuelle. Bref, ils démontrent tous les jours que, sans le savoir, ils agissent exactement comme « capital personnifié », fonctionnaires stipendiés du capital.

Que les capitalistes, plus largement la classe dominante en général, soient dirigés plutôt que dirigeants se constate d’ailleurs aisément aujourd’hui. Pour ne prendre qu’un exemple, celui des ravages écologiques, il est assez fascinant de voir qu’ils sont aujourd’hui tout à fait reconnus par une grande partie de la bourgeoisie – bien plus que les autres ravages engendrés par la sénilité du capital parce que elle est elle-même menacée par ces ravages, aussi bien personnellement que parce qu’ils entrainent des coûts qui, finalement, affectent la valorisation du capital en général – sans que pour autant cette classe qui a tous les moyens du pouvoir puisse prendre les mesures qui permettraient d’y remédier, voire même seulement d’en empêcher l’aggravation, puisque ces mesures heurteraient de trop nombreux intérêts immédiats. Pourtant, en effet, ces ravages obèrent de plus en plus fortement la valorisation du capital en général en même temps qu’ils génèrent des résistances qui tendent nécessairement de plus en plus à l’anticapitalisme. Pour mémoire citons quelques exemples des coûts de ces ravages exposés dans la presse patronale elle-même :

Le réchauffement climatique au cours de l’été 2025 dans l’Union Européenne a causé, au bas mot (les feux de forêts ne sont pas pris en compte), une perte macroéconomique d’au moins 43 milliards d’euros, et ce seront 126 milliards d’ici 202941.

« Selon des travaux académiques récents le réchauffement climatique de la planète provoqué par les gaz à effet de serre depuis les années 1960 aurait amputé le PIB mondial de plus d’un tiers »42.

Selon une étude d’Airparif43, rien que pour la seule région Ile de France la pollution de l’air coûte 28 milliards par an au système de santé dont les capitalistes se plaignent bruyamment des coûts (et il y en a une masse considérable d’autres dont ils sont ainsi eux-mêmes, où plutôt le MPC, à l’origine).

De très nombreux spécialistes sont unanimes à dire que l’I.A. est une folie écologique compte tenu des gigantesques consommations d’électricité et d’eau nécessaires, qui, entre autres, feront exploser les émissions de gaz à effet de serre et les ravages du réchauffement climatique pour être produites de sorte que, globalement, les coûts induits seront très supérieurs aux bénéfices attendus (s’ils arrivent puisqu’en général le progrès technologique aujourd’hui aggrave, comme nous l’avons vu, la sénilité du capital).

Bref, et on pourrait multiplier ce type d’exemples et de constats qui illustrent que le capital est « contradictions en actes ». D’ailleurs bien des capitalistes eux-mêmes constatent les coûts générés par les dégâts écologiques, mais chacun a de « bonnes » raisons, celles de la valorisation du capital dont il a la charge, pour refuser ne serait-ce que les quelques, pourtant modestes, réglementations écologiques proposées par tel ou tel parti ou organisation écologique, pire, la moindre manifestation contre ne serait-ce qu’une bassine, une autoroute, un aéroport, ou autre aberration et outrage insensé à une Nature déjà bien ravagée trouve en face d’elle une police lourdement armée et brutale.

Tout cela parce que ces réglementations, pour peu qu’elles soient sérieuses, s’oppose à la valorisation maximum en cours d’effectuation de tels ou tels capitaux, alors même que cette valorisation crée des effets, des dépenses qui nuiront fortement à celle de demain. Mais la « volonté » du capital est aussi immédiate et impérative qu’aveugle. Alors, en fidèles fonctionnaires du capital ils continuent à avancer vers le précipice comme des robots programmés pour le faire et ils dénoncent en cœur « l’écologie punitive » et hurlent contre des réglementations qui « découragent d’entreprendre ». De tels comportements, une telle impuissance à conjurer un danger qu’ils connaissent pourtant comme très grave, sont des illustrations de ce que c’est la « volonté » automate du capital, de son mouvement aveugle de valorisation qui s’impose aux capitalistes. Ce qui, soit dit en passant, ne veut pas dire qu’ils l’exécutent parfaitement, mais plutôt aveuglément, plus ou moins efficacement, avec tous les aléas qu’implique le fait que les « lois économiques » officielles enseignées sont superficielles, disparates et incapables de rationaliser un système dont ils ignorent les fondements. En réalité c’est la concurrence qui les oblige à rechercher la valorisation maximum, et qui élimine les mauvais fonctionnaires du capital en même temps bien souvent que le capital qu’ils représentent et qu’ils ont mal su servir.

Certes dire que les capitalistes ne sont que les fonctionnaires du capital n’est évidemment pas dire que leur rôle et leurs responsabilités sont insignifiants. Etre exécutants n’est pas être sans responsabilités. Ce sont bien eux qui se déchaînent pour extraire le maximum de Pl du travail des salariés et en accaparer pour eux-mêmes des revenus gargantuesques. Ce sont des ennemis voraces et prêts à tout pour s’enrichir au delà de toute mesure. Mais il faut néanmoins bien comprendre que les capitalistes, la bourgeoisie en général, ne sont que les fonctionnaires du capital, car c’est comprendre que le but de la possible et nécessaire révolution qui évitera l’apocalypse où mène l’abolition en cours du Capital par lui-même est de l’abolir par nous-mêmes, car il produit nécessairement des capitalistes qui ont pour fonction et pour but de le faire exister comme mouvement de valorisation. En particulier il ne s’agit pas de seulement critiquer « les riches », ces accapareurs sans limites et sans scrupules qu’il faudrait remplacer par d’autres, par exemple les fonctionnaires d’un Capital nationalisé. Abolir donc. Mais en quoi cela consiste ? Abolir le Capital, c’est abolir les RPPP qui le fondent, qui fondent le MPC, la société capitaliste dans toutes ses composantes économiques, politiques, idéologiques, etc. C’est donc sur ce que sont ces RPPP qu’il nous faut maintenant poursuivre.

2.2 Propriété et possession.

Puisqu’abolir le Capital c’est abolir l’ensemble des rapports de propriété qui l’engendrent, iI est donc nécessaire d’analyser ce qu’ils sont concrètement.

Jusqu’ici nous n’avons parlé de la propriété que d’une façon générale, comme propriété privée séparant les producteurs ou les unités de production les uns des autres, d’où le fait que les produits du travail prennent systématiquement, et non pas occasionnellement comme dans les sociétés pré-marchandes, la forme marchandise s’échangeant contre argent à travers un processus que nous avons décrit, et que le capital soit mouvement de valorisation « automate ».

Mais ce n’est là qu’une définition générale de la propriété privée. Une propriété qui est tout aussi bien celle de l’artisan travaillant seul ou avec quelques employés que celle, beaucoup complexe comme nous allons le rappeler, des grandes entreprises du capitalisme moderne auquel nous avons affaire aujourd’hui.

Aujourd’hui le propriétaire d’une entreprise est défini comme celui, ou plutôt ceux, qui, sous la forme de capitalistes financiers ont, par leur apport d’argent, acquis la propriété juridique de celle-ci. Ils peuvent la vendre après l’avoir achetée, nommer ou révoquer ses principaux dirigeants, transmettre par héritage cette propriété à leur descendance, et décident de la part de Pl qui servira à augmenter les moyens de production, ou qui ira dans leurs poches et celles de tous les autres actionnaires. Mais ce ne sont pas eux, du moins dans les grandes entreprises qui organisent et dirigent la production comme production de Pl, comme production pour la valorisation du capital. Ceux-là, ce sont « les puissances intellectuelles de la production »44, les cadres dirigeants, les ingénieurs qui développent, perfectionnent les différents moyens matériels de la production et l’organisation qui en découle tant sur le plan des approvisionnements que de la coopération des centaines ou milliers d’ouvriers qui travaillent à cette production pour la Pl, pour la valorisation du capital. Déjà au 19ème siècle Marx constatait : « La production capitaliste est arrivée à un stade où le travail de haute direction, entièrement séparé de la propriété du capital, court les rues …… »45.

Les premiers, les financiers, ont souvent été appelés par Marx les capitalistes passifs, les deuxièmes, ceux donc qui travaillent effectivement à faire produire la Pl, les capitalistes actifs. Ils représentent deux formes du capital et de la propriété : « le capital porteur d’intérêt (ou de dividendes nda) est le capital en tant que propriété en face du capital en tant que fonction. »46 L’intérêt ou le dividende ne sont que la « simple rémunération pour la propriété du capital qui est ainsi complétement séparée de sa fonction dans le procès réel de production…… »47. Séparation qui amène parfois les capitalistes actifs à être en désaccord avec les passifs quant à l’usage à faire des Pl, par exemple quant au choix d’investir ou de distribuer.

J’ai proposé48, pour bien marquer cette différence, essentielle quant aux luttes pour abolir le capital, de réserver le terme de propriété pour les capitalistes financiers, et celui de possession pour les capitalistes actifs.

Le capital financier concentre l’argent à travers de multiples organismes spécialisés tels les Bourses, les Fonds de pension, les Banques, les Assurances, les Hedge Funds, etc. C’est une propriété d’ordre juridique, réglementée par un droit spécifique, protégée et sanctifiée par la Constitution, l’Etat, la police, et jusqu’à l’armée si nécessaire.

La possession est la maîtrise des conditions scientifiques, technologiques, organisationnelles de la production de la Pl. Elle est le fait de personnes qui interviennent, qui agissent dans la production en tant qu’elle doit être production de Pl. C’est pourquoi elles sont des « capitalistes actifs ». Cette possession se concrétise et se développe dans les procès de de production comme division sociale du travail puissances intellectuelles de la production/exécutants, une division qui s’est considérablement accentuée avec le développement du MPC (taylorisme, fordisme, toyotisme, et jusqu’aux NTIC49 modernes) et qui a été largement documentée.

Il nous faut un peu développer cette analyse de ces deux types de capitalistes, passifs et actifs, l’une extérieure au procès de production de la Pl, l’autre intérieure, car, comme nous le verrons par la suite, cette distinction reflète deux personnifications différentes de deux formes différentes du capital : le capital financier et le capital en fonction. Elle est fondamentale pour comprendre vraiment ce que veut dire abolir le capital, ce qui fera l’objet du chapitre suivant.

Les fonctions de ces capitalistes actifs sont de mettre en œuvre tout ce qui est nécessaire à l’extraction et la réalisation de la plus-value, donc à l’organisation des rapports capitalistes de production et à leur reproduction. Ce sont les fonctions de direction, de recherche et développement, de gestion, d’organisation et de contrôle du travail, etc. Augmenter la Pl, c’est augmenter le surtravail. C’est, pour l’essentiel dans le capitalisme moderne, augmenter l’intensité et la productivité du travail ouvrier (extraction de la Pl sous sa forme relative). C’est pourquoi le rôle de la science et de ses applications dans la production est devenu de plus en plus important au fur et à mesure du développement capitaliste.

Ceux qui assurent ces fonctions sont, de plein droit en tant que capitalistes actifs, une fraction de la bourgeoisie50. Et c’est notamment le cas des puissances scientifiques et techniques de la production. Par leur intermédiaire la science a été enrôlée du côté du capital, lui appartient et le sert. Par eux, elle est matérialisée dans une «machinerie» qui condamne les ouvriers à travailler selon les exigences de la valorisation du capital. Machinerie qui les domine comme leur maître objectif parce qu’ils ont été complètement dépouillés de leur capacité à la maîtriser. Cette capacité a été accaparée par ces puissances intellectuelles de la production, tandis que, dans le même mouvement historique, elles en dépossédaient les prolétaires, réduisant finalement leur travail à des gestes simples, parcellaires, répétitifs, soumis au rythme des machines, simples maillons de la chaîne, simples rouages d’une organisation du travail qui leur échappe complètement. Les capitalistes actifs sont collectivement, les maîtres de la production, parce qu’ils sont les possesseurs de ses moyens en tant que possesseurs de la science, des savoirs techniques, des connaissances diverses nécessaires au fonctionnement global complexe de l’usine automatisée.

Donc dans le capitalisme la machinerie se fixe, par l’activité des capitalistes actifs, comme moyen de domination et d’exploitation de l’ouvrier. « …dans la machine, la science réalisée apparaît comme capital face aux ouvriers. Et de fait, toutes ces utilisations à grande échelle de la science [….] n’apparaissent elles-mêmes que comme des moyens d’exploitation du travail, des moyens de s’approprier du surtravail, donc comme des forces qui, face au travail, appartiennent au capital. »51 Evidemment pour développer et utiliser les sciences, les appliquer à la production de la plus-value, il faut l’intervention de scientifiques et de techniciens. Si on pose correctement le rapport de production capitaliste comme un rapport dans lequel les moyens de production sont une puissance autonome face au travail prolétaire et le dominant, alors effectivement les porteurs des sciences et de leurs applications dans la production sont inclus dans le pôle capitaliste de ce rapport. D’où leur dénomination de capitalistes actifs.

Cela est, à juste titre, constamment affirmé par Marx. Il soutient que le rôle du capitaliste actif est de « faire travailler les ouvriers pour lui [le capital] ou conférer aux moyens de production la fonction de capital »52. « C’est lui qui emploie le travail et extorque directement le surtravail.» 53 Sa fonction « comme capitaliste consiste précisément à produire la plus-value, c'est-à-dire du travail non payé, et ceci dans les conditions les plus économiques »54. L’insistance de Marx à situer, d’une façon générale, les puissances intellectuelles de la production du côté du capital est d’autant plus d’actualité aujourd’hui que leur rôle dans l’extraction de la Pl est devenu beaucoup plus important qu’à son époque, en même temps qu’il s’est concentré dans les quelques métropoles impérialistes qui dominent le capitalisme mondialisé.

Certes le capitaliste actif travaille lui aussi. « Il ne se borne pas à «soustraire» ou à «voler», mais il extorque la production de plus-value, et donc il commence par aider à créer ce qui sera à soustraire… »55. Il n’est pas un simple parasite, contrairement au financier rentier, puisqu’il assure des fonctions absolument nécessaires à la production. Non seulement dans la recherche de nouveaux produits et de nouveaux procédés, mais aussi, par exemple, parce que le travail combiné de milliers ou dizaines de milliers d’hommes propre à la grande industrie nécessite indubitablement des fonctions diverses de direction, tant pour la coordination56 de leurs travaux que pour l’approvisionnement des postes, la maintenance des machines complexes, etc. Il travaille, mais il ne faut pas pour autant confondre « le travail consistant à exploiter [avec] celui qui est exploité. »57, ce que fait notamment « la gauche » dans son ensemble depuis longtemps58. Le capitaliste actif est certes un travailleur, mais « un travailleur en tant que capitaliste, c’est-à-dire un exploiteur du travail d’autrui. »59 Ce qui n’empêche pas qu’il s’oppose plus ou moins avec le capitaliste financier qui achète ses services quant à ses émoluments, c’est-à-dire à la part de Pl qu’ils contiennent, plus ou moins selon l’importance de ses fonctions (les plus hauts placés étant intéressés financièrement directement aux profits via divers procédés : « stock options », indexation des rémunérations sur les profits, etc.).

Cette division sociale spécifique du travail entre puissances intellectuelles et exécutants est devenue une caractéristique majeure du capitalisme au fur et à mesure que les sciences et leurs applications jouaient un rôle de plus en plus important dans la production. Mais le jouaient de plus en plus comme moyen d’exploitation et d’aliénation des hommes et de destruction de la vie et de la planète.

Bref, cette forme spécifique de propriété que nous avons appelée possession, et qui se manifeste concrètement comme cette division sociale du travail, ainsi que comme division géopolitique pays impérialistes/pays dominés60, est une caractéristique essentielle du MPC moderne. Elle est la forme de propriété la plus profonde car enracinée exactement au cœur même du rapport capitaliste, là où est extraite la Pl, et qui oppose les moyens de production, tels que développés par ces capitalistes actifs, aux prolétaires et, plus largement aux masses populaires.

Elle est d’ailleurs reconnue y compris par de nombreux intellectuels bourgeois. Par exemple J.K. Galbraith, célèbre défenseur du MPC en son temps, avait développé le concept de «technostructure». Il incluait dans cette catégorie sociologique « tous ceux qui contribuent par leur expérience, talent, ou connaissances particulières à la prise de décision du groupe… [elle] est l’intelligence pilote, le cerveau de l’entreprise »61. Tous ces experts en science, technologie, marketing, organisation, droit, etc., sont, selon lui, les vrais maîtres du « Nouvel Etat Industriel ». Mais s’il voit bien le rôle et le pouvoir collectif de cette « technostructure », il ne la voit nullement dans le rapport d’appropriation et de domination qui l’oppose aux prolétaires, comme capitalistes actifs, mais seulement comme une inexorable nécessité technique, une division du travail exigée par la complexité et le gigantisme du monde industriel moderne. Ainsi la science ne pourrait être que dans des têtes particulières d’élites, et n’être que ce qu’elle dit être : «scientifique», politiquement et idéologiquement neutre. Comme si les orientations de cette science et de ses applications ne pouvaient pas être critiquables62. Les machines ne seraient que des machines, sans conception ni utilisation particulière soumises à la valorisation du capital, sans être organisées en un système qui domine les prolétaires, les contraint et les dépossèdent. Et ceux-ci, apparemment, n’auraient pas de cerveaux leur permettant de savoir et pouvoir piloter la production et la société. Bref, les rapports de production ne seraient que des rapports techniquement et rationnellement déterminés.

Dans un premier temps, les sciences physiques, chimiques, mécaniques, mathématiques, etc., se sont développées plus ou moins à l’extérieur, à côté du capitaliste, exercées par des individus non directement salariés par lui, les savants pouvant encore travailler avec leurs propres moyens (tel, par exemple, Lavoisier qui était un riche Fermier Général), ou en étant financés par quelques mécènes. Mais en même temps que la grande industrie s’est développée, « l’ensemble des sciences ont été capturées et mises au service du capital…L’invention devient alors un métier (c'est-à-dire une fonction spéciale salariée par le capital ou son Etat, nda) et l’application de la science à la production immédiate devient elle-même pour la science un point de vue qui la sollicite »63, c'est-à-dire qui l’oriente.

Il faudrait de trop longs développements pour argumenter plus concrètement, par l’histoire particulière de la formation des sciences et des techniques, la thèse, ici simplement rappelée brièvement, que leur appropriation par le capital a impliqué la désappropriation concomitante des petits producteurs, puis des ouvriers de métier: plus les savoirs relatifs à la production se développaient d’un côté, plus ils disparaissaient de l’autre. Ce que Marx résumait fort bien ainsi : « Les puissances intellectuelles de la production se développent d’un seul côté parce qu’elles disparaissent sur tous les autres. Ce que les ouvriers parcellaires perdent se concentre en face d’eux dans le capital. La division manufacturière (du travail, nda) leur oppose les puissances intellectuelles de la production comme la propriété d’autrui et comme pouvoir qui les domine. Cette scission….s’achève enfin dans la grande industrie qui fait de la science une force productive indépendante du travail et l’enrôle au service du capital »64.

Cette appropriation de la science est un procès cumulatif car il faut déjà avoir acquis, posséder la science antérieure pour pouvoir travailler à ses développements ultérieurs. Il y faut un travail particulier du cerveau, un effort important de toute la personne. Il y a là une part de travail individuel qui parait justifier un usage de la science comme la propriété privée de cet individu, alors même que tout ce qu’il a acquis est la «quintessence» de l’activité humaine de l’humanité depuis ses origines, un patrimoine social qu’il s’approprie gratuitement quand l’enseignement est financé par l’Etat. Quand il faut le payer de sa poche, comme aux USA, cela favorise encore davantage la reproduction de la bourgeoisie.

Jusqu’aux débuts du capitalisme, seuls quelques rares individus pouvaient disposer du temps libre pour se former et s’adonner à l’activité scientifique, le travail pour la production, étant encore peu productif, occupait la grande majorité de la population. Avec le capitalisme, il y a un développement réciproque considérable des forces productives sous l’effet des applications de la science à la production, et du temps que la société peut consacrer au développement de la science. Elle n’est plus une activité exercée de façon plus ou moins autonome par rapport au capital. Maintenant c’est lui qui l’oriente parce qu’il finance, que ce soit privativement ou par l’Etat, les moyens de plus en plus extrêmement coûteux de cette science (laboratoires, instruments, essais, etc.) et qui rémunère ses porteurs. Et ces coûts sont tels que c’est même de plus en plus l’Etat qui finance la formation des scientifiques, la recherche fondamentale et appliquée et en remet quasi gracieusement le produit aux entreprises.

Plus le capital se développe et plus il utilise et inclut de science dans les procédés comme dans les produits. Mais plus aussi les prolétaires sont extérieurs à ces développements auxquels il leur semble qu’ils ne sont pour rien, qu’ils proviennent de forces qu’ils n’ont pas, dont les applications les dominent, dont ils subissent les effets comme on subit l’orage ou la maladie. Ce sont « les cerveaux » dirigeants, les maîtres des sciences et des techniques qui matérialisent la science dans la machinerie automatisée de l’usine moderne : c’est à travers elle qu’ils dominent. Cette forme particulière du capital, dite capital fixe, est un maître réifié, la science objectivée, matérialisée. Le rapport d’appropriation qui caractérise les puissances intellectuelles de la production disparaît derrière la neutralité apparente, la nécessité technique apparente de la machinerie. « L’accumulation du savoir et de l’habileté, des forces productives du cerveau social, est ainsi absorbée dans le capital face au travail, et apparaît donc comme propriété caractéristique du capital, et précisément du capital fixe… »65. Et par là le capital apparaît comme une puissance objective, et non pour ce qu’il est : un rapport social historiquement déterminé.

Concluons cette rapide présentation des différences entre capitalistes passifs et actifs, propriétaires et possesseurs des conditions de la production en résumant brièvement la situation ainsi créée :

Différenciation entre le capital financier et le capital en fonction. Le capital financier ne produit rien, mais, propriétaire juridique des moyens de production il transmet à des agents sélectionnés par lui (notamment avec l’appui d’un système d’enseignement ad hoc), les capitalistes actifs, la volonté du capital d’être valeur se valorisant. Ils sont ainsi tous deux, chacun à leur façon, des « fonctionnaires » du capital, une « personnification » du capital, et donc des agents, simples exécutants de son mouvement de valorisation, et trouvent tous deux un intérêt sonnant et trébuchant à l’être. Dans « le procès de reproduction [ou de production], le capitaliste actif représente vis-à-vis des [autres] salariés le capital propriété d’autrui. »66 En quelque sorte voilà résumé la chaîne de commandement qui transmet la volonté du Capital à ses agents dans la production de Pl67 : du Capital aux capitalistes financiers, de ceux-ci aux au capitalistes actifs, et des capitalistes actifs aux prolétaires. Ou comment un rapport social, le Capital68, détermine un mode de production, des individus, une société.

Maintenant que nous avons rappelé le jeu des différentes volontés et responsabilité, qui faisait quoi et pourquoi dans le MPC, il est temps d’en tirer les conclusions politiques.

CHAPITRE III. COMBATTRE LES CAPITALISTES N’EST PAS COMBATTRE LE CAPITAL.

« Le renversement d’un gouvernement existant n’est qu’un épisode dans le grand combat qui approche […..], le combat ultime et décisif [est celui] qui, un jour, détruira à jamais en Europe la domination non seulement de « tyrans », de « despotes », « d’usurpateurs », mais d’un pouvoir de loin supérieur et formidable : celui du capital sur le travail. »69

Combattre la bourgeoisie, c’est une nécessité évidente puisqu’elle est la classe des agents mercenaires du capital, une classe prompte à jeter aux orties sa soutane des valeurs démocratiques et droit de l’hommistes dont elle se pare et à utiliser les moyens les plus barbares pour combattre ses ennemis. Cela chacun le sait car l’histoire comme l’actualité (par exemple aujourd’hui le génocide des palestiniens) le prouve surabondamment. Mais des mercenaires ça se remplace, et le capital en produit autant que le mouvement de sa valorisation le nécessite, ce n’est pas les candidats qui manquent. Au-delà des mercenaires il s’agit d’abolir leur maître, le capital, donc les RPPP qui le fondent.

3.1 Haro sur le capital financier ?

La puissance de l’automatisme de la valorisation du capital est telle qu’elle apparaît comme étant un pouvoir quasi miraculeux de l’argent à produire de l’argent : passer de A à A’ apparaît en effet comme une propriété de l’argent, que son propriétaire doit « faire fructifier »70, et le profit ou l’intérêt comme le résultat de cette propriété, dont profite le propriétaire de cette chose. C’est ainsi qu’avec les développements du capital financier en un gigantesque château de cartes fait d’une multitude de « produits financiers » spéculatifs71 le mouvement A-A’ semble pouvoir être complétement détaché de la production elle-même, A semblant pouvoir devenir A’ sans avoir à passer par le travail, les peines, les aléas, les difficultés d’un réel procès de valorisation dans la production et la vente de marchandises. Mais l’argent ne produit rien ! « Pecunia pecunium parit »72.

A notre époque, celle de la sénilité du capital, le détachement du capital financier du capital en fonction dans la production de Pl a atteint un comble, la valeur attribuée au premier et les rémunérations auxquelles il prétend n’ayant qu’un très lointain et hypothétique rapport avec celle du second et de la Pl réellement produite par le travail. D’où des krachs boursiers ravageurs à répétition qui viennent rappeler aux financiers qu’il n’y a pas d’argent magique capable de se valoriser sans passer par un réel procès de valorisation.

En matière d’hyper croissance du capital financier il faut rappeler le rôle majeur que jouent les dettes et, tout particulièrement les dettes publiques. Au niveau mondial ces dernières ont atteint en 2024 le niveau astronomique de 318.000 milliards de dollars, soit 328% du PIB mondial !73 Lesquelles dettes servent notamment :

1). Pour une large part à financer massivement les entreprises au nom du dieu « croissance » (cache-sexe de la valorisation du capital). Directement via divers types d’aides, ou indirectement via des abaissements de taxes, d’impôts, de charges sociales74.

2.) A financer les dépenses de fonctionnement (son énorme bureaucratie administrative et politique) et les investissements de l’Etat agissant, comme c’est sa fonction75, pour organiser et assurer les conditions de la valorisation et de la reproduction du capital en général, telles que, par exemple, les infrastructures, l’enseignement, la santé publique, la recherche scientifique, la police, la justice, l’armée, etc.

3). A financer les exorbitantes et croissantes dépenses militaires engagées pour essayer de maintenir la place de tel ou tel capital dans une concurrence mondiale exacerbée par la crise de sénilité du capital en général.

Rien qu’en ce qui concerne les financements des entreprises évoqués au point 1 ci-dessus, rappelons qu’en ce qui concerne la France le Sénat, qui ne peut être accusé de gauchisme, en a évalué le coût à 211 milliards d’euros pour la seule année 202376.

Qui plus est toutes ces dettes publiques fournissent aux capitalistes financiers qui en détiennent les titres une source considérable de revenus sous forme des intérêts que leur versent les Etats. Ainsi coup double pour le capital et ses représentants : le capital financier et le capital en fonction sont, tous deux ensemble, engraissés par le moyen de ces dettes publiques.

Et quand arrive le moment où, à force d’augmenter, la dette publique devient « insoutenable », alors la bourgeoisie clame qu’il n’y a d’autres solutions que celle de commencer à la rembourser par le moyen d’une diminution des salaires indirects (les prestations sociales) et un durcissement de toutes les conditions du travail. On en revient donc au problème fondamental : la sénilité du capital, masquée un moment par le gonflement de la dette publique, et la seule solution qui en découle pour le capital : maintenir l’extraction de la Pl par le moyen « travailler plus et plus durement pour gagner moins », nous y reviendrons chapitre V.

Au final donc, et pour le moment, quel remarquable tour de passe-passe qui fait des travailleurs des « assistés » responsables d’une dette publique développée au profit de la valorisation du capital ! Chapeau l’artiste !

Mais revenons à notre question : cibler le seul capital financier parce qu’il, apparaît ainsi comme le vampire qui suce le sang du peuple, qui enrichit quelques ultra-riches au détriment des investissements qui fourniraient du travail, et des travailleurs qui en profiteraient, est-il un programme à la hauteur de l’enjeu vital que pose la sénilité irréversible du MPC ?

Ce n’est pas le lieu ici de rappeler le processus historique du dédoublement toujours plus accentué de la propriété capitaliste sous la forme d’un capital financier, de plus en plus énorme, concentré, mais aussi fictif, et d’un capital en fonction dans la production mondialisée de Pl. Par contre il convient de tirer les conséquences de ce dédoublement en ce qui concerne les luttes de classe aujourd’hui et l’abolition du MPC sénile. A savoir notamment l’inanité des propositions de la gauche qui se résument, pour l’essentiel, à « prendre aux riches pour donner aux travailleurs exploités », ou, plus généralement, au peuple ; à attaquer le capital financier comme ponctionnant « trop » de Pl au profit des actionnaires et au détriment de l’investissement (promis de surcroît écologique), de l’emploi et des salaires, ce qui relancerait, selon la gauche, production et consommation, la fameuse « croissance » mortifère du capital.

Certes à première vue il y a de quoi crier haro sur le capital financier. C’est en effet la propriété financière qui semble être à la fois parasitaire en étant hors de la production et engranger le maximum de profits, s’en gaver (ce que peuvent même lui reprocher certaines fractions des capitalistes actifs qui dépendent de l’investissement et s’estiment mal traités dans le partage de la Pl). Et de fait les fortunes colossales des 1 à 2% de la population qui constituent ceux que la gauche appelle « les riches », qu’il suffirait selon elle de ponctionner quelque peu pour résoudre la misère des masses paupérisées, sont une cible évidente tellement la concentration et l’ampleur de cet accaparement est une phénoménale, flagrante et violente injustice.

Or, on peut bien aller jusqu’à nationaliser, et même sans indemnités, les banques et le capital financier, aller jusqu’à annuler les dettes publiques comme le firent les bolchevicks, cela serait tout à fait juste et nécessaire. Mais cela ne supprimeraient pas les fondements du MPC. L’expérience stalinienne l’a parfaitement montré : une nouvelle bourgeoisie d’Etat bureaucratique et technocratique se substitue alors rapidement à l’ancienne si on ne poursuit pas la lutte jusqu’à abolir les rapports de possession des conditions de la production. Tant qu’ils subsistent, le seul changement de la propriété juridique, ce qu’est la nationalisation, n’abolit pas le MPC, et alors la politique économique doit respecter (ce pour quoi la bureaucratie généralisée n’est en général pas la forme de fonctionnaires du capital la plus efficace) ou subir la loi de la valorisation77. Ce changement n’est utile et nécessaire que comme une des premières et élémentaires conditions d’un processus révolutionnaire communiste.

En attaquant les « riches » la gauche ne s’attaque qu’à un résultat du mode de production capitaliste. Certes, non seulement ils sont hyper riches, mais ils sont hors de la production, apparaissent comme de gloutons, insatiables et cyniques parasites dont on pourrait aisément se passer. Ainsi, certes, le capital financier « est la cible la plus proche d’une critique superficielle [du capitalisme] …..il est la forme où, se manifestant de la façon la plus irrationnelle, il offre la cible la plus facile pour les socialistes vulgaires. »78 Cible à laquelle ces socialistes vulgaires ajoutent aujourd’hui la mondialisation. Le capital financier est ainsi doublement superficiellement stigmatisé : parasite et apatride. Ce que ces socialistes abordent beaucoup moins, c’est que le capital financier recrute, finance et oriente le travail des scientifiques et des ICT, des capitalistes actifs dans le sens d’une production accrue de Pl, dans le sens de cette croissance mortifère du capital sénile. Et qu’il ne s’agit donc pas d’amaigrir plus ou moins la Finance et les financiers, voire même de les nationaliser mais de remettre en cause cette croissance79, donc ses causes, donc les RPPP capitalistes.

3.2 Abolir le capital ou périr avec lui.

Le constat de l’indéniable, irréversible et grandissante sénilité du capital amène à ce choix évident : soit cette sénilité continue à s’aggraver jusqu’à une sorte d’apocalypse finale dans laquelle s’entremêleront crises économiques, expansion du chômage et de la pauvreté, désastres sanitaires et sociaux, ravages écologiques, dictatures néo fascistes, guerres, des évènements dont on voit fort bien aujourd’hui les prémisses, soit une force révolutionnaire mondiale se constitue qui abolira le capital. Ce choix est facile à poser tant il est déjà évident, et il le sera de plus en plus, mais son issue révolutionnaire semble aujourd’hui encore bien compliquée et incertaine. Il est néanmoins possible de voir, ce qui sera l’objet des trois chapitres suivants, que ses conditions se développent en même temps que s’accroît le chaos généralisé engendré par la sénilité du capital.

La critique de la Finance, des Riches, des injustices, des inégalités, les protestations contre le chômage, la misère, les destructions de la nature et autres ravages du capitalisme sont évidemment d’une efficacité limitée si elle ne va pas jusqu’aux causes de ces phénomènes. Elle apparait alors concrètement seulement comme la dénonciation de défauts, d’erreurs, de crimes imputés à des dirigeants économiques avides, des dirigeants politiques à leur service, une « intelligentsia » coupée du peuple représentant une petite minorité de privilégiés, un « establishment » dont il suffirait de se débarrasser pour avoir une société de « Liberté, Egalité, Fraternité ». Tout cela n’attaque en rien ces maux à leur racine. C’est attaquer des personnes en ignorant qui est le véritable maître de la société capitaliste, quelles que soient les personnes qui semblent pouvoir la diriger à leur guise : le capital.

Comme nous l’avons vu en effet, ce n’est pas essentiellement en tant que personnes que les capitalistes sont dangereux et «méchants», que parce qu’ils sont soumis à la volonté du capital, qu’ils l’exécutent dussent-ils (et ils le doivent, et ils le font) agir comme des gangsters, des criminels et des barbares. On peut les condamner de s’enrichir tant et plus et de jouir sans vergogne de leur situation, d’œuvrer avec le plus grand zèle et par tous les moyens à faire suer la Pl, à détruire hommes et nature. Ce n’est évidemment pas rien ! Criminels, ils le sont. Et c’est peu dire. Mais quels que soient les individus, « gentils » ou « méchants » patrons, en tant que capitalistes ils ne peuvent se permettre aucun état d’âme, aucune faiblesse, aucune pitié dans l’extorsion du maximum de Pl. Sinon, pas seulement eux, mais le capital qu’ils gèrent, et avec lui tous les employés de ce capital, seraient balayés, éliminés par la concurrence. De sorte qu’ils n’ont aucun doute sur le fait qu’ils agissent pour le mieux, en fonction de «lois économiques » superficielles80 qui obligent à produire pour l’argent, pour le profit maximum. Ce ne sont pas eux qui sont durs, clament-ils, ce sont ces lois dont ils ignorent l’origine profonde, et qu’il s’agit en fait de la « volonté » du capital automate qui exige une valorisation maximum, quelques qu’en soient les conséquences, et une croissance perpétuelle. Et, ajoutent-ils tout fiers et arrogants, ce faisant ils font œuvre utile pour tous en favorisant la croissance, en créant de l’emploi, en payant des salaires, en promouvant « le progrès » (sic), etc. Ce qui mérite bien applaudissements, légions d’honneur, hautes rémunérations et remerciements du peuple à ces « entrepreneurs » bienfaiteurs! Et ce qui permet d’exiger que soient couverts d’opprobres, et s’il le faut durement réprimés, ceux qui s’opposeraient à ces dévoués bienfaiteurs de l’intérêt national, ces courageux « premiers de cordée » comme les appelle Macron.

Bref, attaquer les capitalistes est certes un passage obligé puisqu’ils sont en première ligne pour défendre le capital. Mais les capitalistes étant la nécessaire personnification du capital, ils existeront tant qu’existera le capital, c’est-à-dire les rapports de production spécifiques qui le fondent. Il s’agit donc bien de l’abolir et pas seulement de changer ses fonctionnaires (par exemple par des nationalisations).

Mais comment abolir les RPPP capitalistes, qui sont aujourd’hui bien plus encore qu’autrefois aux débuts du MPC (époque des manufactures notamment), moins fondés sur la propriété juridique – d’ailleurs aisément transférable à l’Etat ou aux producteurs eux-mêmes – que sur les divisions du travail puissances intellectuelles/exécutants, sur des rapports de possession des conditions scientifiques et technologiques de la production ? C’est le but du processus révolutionnaire communiste. Il consiste fondamentalement, à travers toutes sortes de péripéties et de combats, à ce que les masses populaires qui sont dépossédées de ces conditions s’approprient collectivement ce que Marx a appelé le « général intellect », ces savoirs accumulés tout au cours de l’histoire et que la bourgeoisie s’est appropriée et a développé au profit de la valorisation du capital et de son patrimoine. Ce qui a été approprié par une classe peut bien l’être par tous, transformé au profit du développement de tous, orienté vers la satisfaction de nouveaux besoins, moins de choses que de riches qualités humaines et respectant la nécessaire harmonie du métabolisme hommes/nature.

La condition matérielle d’une telle appropriation est évidemment le temps libre, libéré au maximum du travail contraint. Comme, et notamment depuis Marx81, de nombreux auteurs l’ont montré, à force de développer la puissance et l’efficacité des machines, le capitalisme a fini par réaliser lui-même la possibilité d’une formidable réduction de la quantité de travail contraint et je n’y reviendrais pas ici82. Sinon pour rappeler que 1°) les forces productives qui seront jugées utiles d’être conservées, et même développées, seront néanmoins transformées afin d’être compatibles avec les contraintes écologiques et des besoins humains riches de qualités, et, 2°) que la suppression de toutes sortes de productions et activités inutiles et, pire encore nuisibles, sera un autre moyen de diminution considérable de la quantité de travail contraint qui restera encore nécessaire à la satisfaction des besoins sociaux, en même temps qu’une mesure écologique très importante tant le MPC a développé la production de ces choses inutiles et nuisibles.

Ce qui importe est de comprendre que s’attaquer au travail contraint, en diminuer drastiquement la quantité, donc augmenter considérablement le temps libre, est le moyen d’abolir les RPPP qui fondent le capital et son mouvement automate destructeur de valorisation aveugle et à tout prix. Abolir ces RPPP, c’est abolir le travail qu’ils créent avec toutes ses divisions dirigeants/exécutants, intellectuels/manuels, en même temps qu’abolir ce travail c’est abolir ce qui valorise et donc reproduit le capital, ces RPPP qui sont le capital. C’est une abolition réciproque. Il s’agit donc, et c’est ce qui va être l’objet du prochain chapitre, d’opérer une transformation des objectifs des luttes prolétaires d’autrefois qui ont échouées tout particulièrement en ceci qu’elles ne pouvaient pas procéder à cette abolition faute que les prolétaires et autres travailleurs puissent être largement libérés du travail contraint.

CHAPITRE 4. A PROPOS DES LUTTES PROLETAIRES.

On ne peut comprendre l’actuel chaos politique dont nous avons rappelé quelques traits (chapitre 1) que si on comprend qu’il résulte de la sénilité du capital, c’est-à-dire d’obstacles, de plus en plus difficile à surmonter, qui s’opposent à la valorisation des capitaux. Les capitalistes doivent évidemment tout faire pour tenter néanmoins d’y parvenir, chacun pour le capital dont il est le représentant, chaque Etat pour le compte des capitaux qui relèvent de sa juridiction. Ce qui les amène à des comportements qu’on peut résumer en deux points :

1°) Durcir toujours davantage les conditions de travail afin d’accroître l’exploitation des prolétaires du monde entier, en même temps que ravager la nature pour en extraire les ressources aux plus bas coûts, tout cela afin d’augmenter coûte que coûte l’extraction du maximum de Pl.

2°) Engager des luttes concurrentielles de plus en plus dures et militarisées entre les grandes puissances impérialistes pour prendre la plus grande place possible dans l’extraction, aujourd’hui massivement mondialisée, de la Pl. La guerre en Ukraine ainsi que la grande offensive trumpienne pour essayer d’étouffer la concurrence étrangère en sont des exemples frappants (dans tous les sens du terme !).

Ces comportements sont, d’une façon générale, une obligation pour les fonctionnaires du capital, car ce sont les seules cartes qui leur restent en main pour tenter de compenser les baisses de productivité et celles qui en résultent quant à l’extraction de la Pl sous sa forme relative. Mais ils sont aussi un formidable aveu de faiblesse puisqu’ils engendrent un non moins formidable chaos politique qui ressemble de plus en plus à un sauve-qui-peut et ruine cette mondialisation « libérale » qui était présentée par ses thuriféraires comme le plus haut degré possible de la civilisation et « la fin de l’histoire ». Un chaos politique qui ne guérira nullement le capital de sa sénilité, mais bien au contraire l’aggravera puisque la mondialisation « libérale » était une condition de la poursuite du mouvement de valorisation via des chaînes de production, c’est à dire des chaînes de valorisation, mondialisées.

Ce chaos politique est un aveu de faiblesse des fonctionnaires du capital qui « avouent » ainsi ne plus pouvoir satisfaire leur maître, le capital. Il faut donc en revenir aux luttes prolétaires qui, seules, peuvent en finir avec lui avant qu’il n’en finisse avec l’humanité. Ceux-ci se trouvent eux-mêmes face à un durcissement de toutes leurs conditions de travail et de vie que les capitalistes sont absolument obligés d’accentuer car ils n’ont plus d’autres moyens pour remplir leur rôle. Il résulte notamment deux constats de cette situation :

1°) D’une façon générale, et bien que le taux d’exploitation des prolétaires ne cesse de s’aggraver en même temps que se durcissent les conditions de travail, les luttes contre l’exploitation qui ont majoritairement caractérisé le mouvement ouvrier du 20ème siècle ne peuvent plus aujourd’hui, pour cause de sénilité du capital, déboucher sur les succès qu’elles ont autrefois connus – qui furent d’ailleurs relatifs et parfois discutables83. Elles ne peuvent plus empêcher cette tendance lourde à la rapide et inéluctable dégradation des conditions de vie et de travail des prolétaires, et même d’autres salariés et petits bourgeois, seulement la freiner momentanément.

2°) Il en résulte que sur le plan politique la gauche n’est plus une force politique qui permettrait, comme elle le prétend depuis toujours, d’améliorer petit à petit, réforme après réforme, la condition matérielle des prolétaires et des petits salariés par le moyen de lois « socialistes » mises en œuvre par l’Etat. Pas même quand elle se présente sous la forme « d’extrême » gauche comme par exemple LFI en France.

Nous allons voir que cette deuxième affirmation découle de la première, en est une conséquence, et c’est donc par l’examen de cette première qu’il faut commencer.

4.1 Durcissement et impasse des luttes contre l’exploitation.

La limite fondamentale des luttes contre l’exploitation est qu’elles ne peuvent y mettre fin puisque, justement, elles ne s’attaquent pas à la cause de celle-ci : le capital comme rapport social de production. Nous y reviendrons.

Une autre limite de ces luttes, propre à la situation contemporaine de sénilité du capital, est que, puisqu’elles ne s’attaquent pas à ce fondement du capital, elles ne peuvent au mieux que freiner temporairement cette nécessité intrinsèque à sa nature qu’est son mouvement de valorisation. Ce qui oblige ses agents, les capitalistes, à devoir toujours augmenter le taux d’exploitation Pl/Cv84 pour le maintenir. Ce qui les amène nécessairement à devoir, absolument, recourir de plus en plus à l’extraction de la Pl sous sa forme absolue du fait de la faiblesse, voire de la quasi-stagnation des hausses de productivité (extraction sous sa forme relative). Ce qui entraine tout aussi nécessairement un durcissement de toutes les conditions de travail (durée, pénibilité, salaires directs et indirects, précarité, etc.).

Ce recours de plus en plus systématique et brutal à l’extraction de la Pl sous sa forme absolue est un symptôme, un aveu implicite de la sénilité du capital. C’est en effet une forme beaucoup moins efficace que son extraction sous la forme relative du fait qu’elle rencontre très rapidement plusieurs limites : celle de l’épuisement des travailleurs, celle de la baisse du niveau de la consommation, et, last but not least, celle de leurs résistances de plus en plus vives au fur et à mesure que se dégradent ainsi toutes leurs conditions de vie, non seulement leur pouvoir d’achat, mais toutes les prestations sociales qui, dans les pays développés du moins, avaient beaucoup contribué à certaines améliorations (type sécurité sociale, retraites, logement social, allocations familiales, allocations chômage, etc.).

Dans le même temps, et toujours pour essayer d’enrayer la sénilité du capital, nous avons vu que, dans tous les pays, les dettes publiques ne cessent d’augmenter. Les divers hauts fonctionnaires du capital proclament alors par tous les divers moyens médiatiques, et ils les possèdent à peu près tous, que ces dettes seraient dues à ces « trop généreuses » diverses prestations sociales autrefois obtenues. « L’Etat providence n’est plus finançable », « nous vivons au-dessus de nos moyens » affirme le chancelier allemand Merz85, « ce qu’il faut avant tout freiner, c’est la dépense sociale » clame, comme beaucoup d’autres, un média patronal86. Ce seraient donc aux travailleurs de trinquer pour ces dettes dont nous avons vu l’usage en faveur de la valorisation du capital. Dettes, et nouveaux sacrifices qui seront exigés des travailleurs, qu’il est prévu d’augmenter bien davantage au prétexte de nouvelles et soi-disant urgemment nécessaires dépenses militaires qui rempliront les poches des marchands de canons et videront davantage celles des salariés87. Car bien sûr, « si l’Etat doit dépenser davantage pour la défense, il faudra réduire la voilure sur la dépense sociale »88.

Cette situation générale aboutit à faire ce double constat qu’elle est source d’un durcissement et d’une généralisation de luttes massives contre l’exploitation comme il y en eut tant autrefois, mais aussi, fait nouveau dans l’histoire du MPC, que la sénilité du capital interdit qu’elles puissent aboutir au même genre de succès. Parce qu’il y va de la survie du MPC dans le cadre duquel se situent ces luttes (en l’occurrence dans le cadre du rapport salarial qu’elles cherchent seulement à améliorer, non à supprimer. C’est d’ailleurs pourquoi les fonctionnaires du capital seront en tant que tels obligés de s’opposer par tous les moyens à ces luttes puisqu’il y va aussi de leur survie, qui dépend évidemment de celle du MPC en tant que système économique et politique historiquement spécifique de production de marchandises, d’idéologies, de besoins, d’individus et de classes sociales, dont ces fonctionnaires.

Cette situation implique également la nécessité pour ces fonctionnaires d’avoir à modifier les formes politiques de leur pouvoir, du moins telles qu’elles existent le plus souvent dans les principaux pays capitalistes depuis le 20ème siècle, c’est-à-dire les formes dites « démocratiques ». Cela évidemment parce que la dégradation constante des conditions de vie des masses imposée par la sénilité du capital suscitera évidemment de plus en plus de désordres sociaux, d‘oppositions, d’émeutes, de grèves, et de violences diverses.

Elle implique en particulier que la gauche parlementaire, c’est-à-dire l’aile politique gauche de la bourgeoisie, ne peut plus réaliser de réformes significatives telles, par exemple, que celles du Front Populaire ou de Mai 1968 en France. Lesquelles contribuaient fortement à souder le peuple au MPC en maintenant l’espoir d’améliorations constantes, même si lentes et fort limitées, de ses conditions de vie. Cette gauche n’a jamais été qu’une alternance du pouvoir politique dans le cadre du MPC, d’une alternance entre fonctionnaires politiques du capital. Alternance qu’elle ne peut même plus être aujourd’hui vu la sénilité du capital. C’est ce qu’il nous faut montrer maintenant parce qu’il s’agit d’une caractéristique importante, en même temps que la dégradation rapide des formes politiques dites « démocratiques », du chaos politique actuel qui est le sujet de cet ouvrage.

La gauche n’est pas une alternative au MPC.

La sénilité du capital n’empêche pas la gauche, qui ne la comprend pas, de continuer à proposer des programmes électoraux de réformes censées améliorer les conditions de vie des travailleurs. Ce n’est d’ailleurs pas étonnant puisqu’elle n’a jamais compris ce qu’était le capital, le prenant simplement pour des choses, de l’argent, des machines, des patrimoines financiers, immobiliers ou fonciers, et non pas pour ce qu’il est, à savoir des RPPP historiquement spécifiques89 engendrant un inéluctable mouvement automate de valorisation, ainsi que d’accumulation et de concentration des forces productives et des fortunes en des mains toujours moins nombreuses. Or des choses on peut en changer aisément le propriétaire, l’Etat pourrait devenir ce propriétaire juridique, compter et répartir leurs quantités, décider de leur usage écologique et au service de « l’humain d’abord », etc. Bref les idées, le programme de la gauche actuelle dans ses différentes variantes (en France, par exemple, Insoumis, Ecologistes, Socialistes, soi-disant Communistes) continuent à prôner les vieilles recettes de ce que Marx appelait « le socialisme vulgaire » telles que, par exemple :

1) Répartir plus équitablement les résultats de la production entre ce qui va au travail et ce qui va au capital, entre ce qui va aux salaires directs et indirects (prestations sociales) et ce qui va aux profits (dividendes, intérêts, rachats d’actions, etc.). Comme si cette répartition ne dépendait en rien des nécessités de la valorisation du capital et de qui a en charge ces nécessités en ayant la maîtrise des différentes conditions de la production, donc de l’extraction de la Pl nécessaire à cette valorisation. « A toute époque la répartition des objets de consommation n’est que la conséquence de la manière dont sont distribuées les conditions de la production elle-même [……..] Le socialisme vulgaire a hérité des économistes bourgeois l’habitude de considérer et de traiter la répartition comme une chose indépendante du mode de production et de représenter pour cette raison le socialisme comme tournant essentiellement autour de la répartition. »90 « Socialistes vulgaires sont bien les mots adéquats pour caractériser la gauche (quand ce n’est pas aussi sociaux-traitres).

2) Nationaliser les grandes entreprises, banques, etc. Mesure jugée tout à fait radicale par les socialistes vulgaires et dangereusement extrémiste par la bourgeoisie bien qu’elle ne fasse que changer les propriétaires juridiques et financiers de ces entreprises, et n’abolisse donc en rien le mouvement obligé de la valorisation du capital, ni la possession des conditions de la production par ceux en charge d’organiser celle-ci (les capitalistes actifs). « Ni la transformation en sociétés par actions, ni la transformation en propriétés d’Etat ne suppriment la qualité de capital des forces productives. » Avec les nationalisations, c’est l’Etat qui devient « capitaliste collectif en fait [……] Les ouvriers restent des salariés, des prolétaires. Le rapport capitaliste n’est pas supprimé, il est au contraire poussé à son comble. »91 Marx se moquait ainsi de ces « socialistes vulgaires » : « Bien sûr certains socialistes disent : nous avons besoin du capital, mais non des capitalistes. Le capital apparaît ainsi comme une pure chose [………]. Certes je peux séparer le capital de tel capitaliste singulier […….], mais non du capitaliste qui en tant que tel fait face au travailleur »92 dans les rapports de production qui sont ceux du MPC.

3) Promouvoir l’idée que l’Etat pourrait être mis tel quel « au service du peuple » pour peu qu’il soit gouverné par la gauche, alors qu’il est par essence et par construction l’instrument de l’organisation et de la reproduction de la société capitaliste, c’est-à-dire du MPC, le fonctionnaire des intérêts du capital en général d’un territoire donné93. Il s’agit de cette vieille « illusion que c’est l’Etat qui détermine alors que c’est lui qui est déterminé »94. Illusion que la gauche promeut en faisant miroiter des réformes qui, encore moins aujourd’hui qu’hier, ne pourront jamais abolir – il est vrai que ce n’était et n’est toujours l’objectif poursuivi – ni même seulement entamer quelque peu sérieusement, le mouvement de la valorisation du capital avec toutes ses conséquences, de plus en plus désastreuses, qu’on connait.

4) Faire haro sur le capital financier. Les limites générales de ce « programme » brandi comme un étendard par la gauche, et par lequel elle veut donner la « preuve » de sa radicalité, ont déjà été signalées ci-dessus chapitre 3. Il faut juste ajouter ici qu’à ces limites générales se rajoute aujourd’hui ce fait que la dette publique étant, pour une très large part, aux mains du capital financier mondial, celui-ci peut décider à sa guise de la banqueroute d’un Etat qui lui chercherait des noises en refusant de continuer à refinancer ses dettes arrivées à échéance ou/et en augmentant les taux d’intérêts qui seraient exigés pour ses emprunts, ce qui serait un coup fatal porté aux investissements, à l’emploi, aux salaires du pays que dirige cet Etat. Il est d’ailleurs évident que reconnaître d’avoir à rembourser ces monceaux de dettes, sans même parler d’avoir à les augmenter, c’est se mettre sous la coupe des prêteurs, du capital financier. Tous problèmes que font semblant d’ignorer les socialistes vulgaires, bien qu’ils aient souvent été réduits piteusement à l’échec par « le mur de l’argent » (la dernière fois en France en 1982), en promettant la lune aux prolétaires simplement parce qu’ils « pendraient aux riches ».

Précisons pour éviter tout fausse polémique sur cette question qu’évidemment il est honteux, scandaleux, insupportable que l’écart entre une poignée de « riches »95, les 1 ou 2% les plus riches et la masse des 50 ou 60% les plus pauvres non seulement ait atteint des niveaux pharaoniques, mais ne cesse de s’accroître96.

Il n’est pas non plus question dans ce qui vient d’être dit de nier que les luttes contre les inégalités de revenus et de patrimoines ont toujours été une grande et justifiée revendication populaire. C’est là une revendication fort ancienne, au-delà de l’opposition « riches-pauvres »97, une opposition dans le domaine de la répartition, a toujours eu son fondement dans le domaine du travail avec l’opposition « ceux qui travaillent-ceux qui profitent »98. St. Paul déclarait déjà que « qui ne travaille pas ne mange pas », Blanqui que « qui fait la soupe doit la manger », l’Internationale que « l’oisif ira manger ailleurs », tandis que Proudhon définissait le propriétaire comme « cet homme qui, maître exclusif, souverain absolu d’un instrument de production, prétend jouir du produit de cet instrument sans le mettre lui-même en œuvre »99, d’où pour lui, et beaucoup d’autres, que « la propriété c’est le vol », alors qu’elle est, dans le capitalisme particulièrement, un rapport de production spécifique d’où découle la répartition des produits, ce qui est tout autre chose que masque le mot « vol ». Notons que la droite plus ou moins extrême reprend à sa façon, c’est-à-dire en exonérant la bourgeoisie, cette opposition producteurs-parasites en opposant ceux « qui se lèvent tôt » aux « assistés » qui refuseraient de travailler et profiteraient de « généreuses » prestations sociales, particulièrement les immigrés qui ne viendraient que pour en jouir, et seraient les véritables et principaux « parasites ».

D’une façon générale la lutte contre les inégalités est une revendication essentielle du mouvement prolétaire depuis ses origines, qui l’a amené bien souvent à s’affronter directement contre la bourgeoisie, d’abord au sein même des révolutions bourgeoises. Ainsi la lutte des « niveleurs » en Angleterre pendant la guerre civile (1647-1649). Ainsi les sans-culottes égalitaristes pendant la Révolution française, tels ceux de la section du Jardin des Plantes qui présenta en 1793 à la Convention la revendication « que le même individu ne pourra posséder qu’un maximum ; que nul ne puisse tenir à plus de terre qu’il faut pour une quantité de charrues déterminée ; que le même citoyen ne puisse avoir qu’un atelier, qu’une boutique. »100  Babeuf prolonge la revendication qui, dans son principal ouvrage La Conjuration des Égaux, propose la nationalisation de la propriété, que chacun travaille selon ses talents, et que les produits de tous soient mis en commun en vue d’une distribution égalitaire. Et la revendication se poursuivra et se perfectionnera de la Commune de Paris jusqu’à la Révolution culturelle chinoise, qui eût au moins ce mérite de l’élever jusqu’à poser, sans pouvoir encore la résoudre, la question radicale quant aux inégalités : celle de l’abolition de la division capitaliste du travail entre « puissances intellectuelles » et « exécutants » dominés et désappropriés. Aujourd’hui les luttes pour l’égalité (hommes-femmes, français « de souche »-immigrés, etc.) se présentent, s’intitulent souvent luttes contre les « discriminations ». Mais nous verrons (chapitre VI) que derrière ces discriminations il y a toujours des dominations, et derrière celles-ci la question du travail dans le MPC.

Quant au programme de la gauche contemporaine de se contenter de prendre, un peu, aux « riches » c’est à la fois trop et trop peu. C’est trop parce que c’est suffisant pour que leur fortune financière aille voir ailleurs dans un monde aujourd’hui largement ouvert à tous les flux et reflux financiers. La finance en effet a de multiples formes et nombreux moyens de se déplacer aisément et la concurrence entre nations pour attirer les capitaux crée toujours ce genre d’opportunités. De plus quand l’économie d’un pays, comme la France par exemple, dépend pour une large part des investissements de financiers étrangers il serait très difficile, voire impossible de se passer d’eux (y compris pour faire rouler101 la dette publique dont les taux augmenteraient alors considérablement).

C’est trop peu car finalement c’est tomber dans cette juste prévision de Saint Just (et il en a subit les conséquences !) selon laquelle « ceux qui ne font les révolutions qu’à moitié creusent eux-mêmes leur propres tombes ». En l’occurrence ce que la gauche propose de « prendre aux riches », ce qui ne représente pas la moitié d’une révolution mais à peine 1% (donc ces gens de gauche ne risquent pas la tombe), ne sont quelques très légères banderille, néanmoins suffisantes pour que ces « riches » y voient un chiffon rouge écarlate, alors qu’il est à peine rosâtre, et fantasment sur leur future mise à mort. Ils réagissent donc en conséquence facilement puisqu’on leur a ainsi laissé tous les moyens de le faire : hausse des taux d’intérêts, grève des investissements, fuite des capitaux, mobilisation des médias, organisation et financement de bandes fascistes, de la police, de l’armée s’il le faut, etc.

Bref, et d’une façon générale, lutter contre le scandale des inégalités est une évidente et juste nécessité, mais cela ne peut aboutir que si cette lutte est poussée jusqu’à abolir la cause fondamentale des inégalités, sinon c’est rouler le rocher de Sisyphe. Laquelle cause se situe évidemment dans la propriété et, surtout la possession des conditions et des moyens de la production des richesses. Il s’agit donc d’abolir leur appropriation par la bourgeoisie, c’est-à-dire d’abolir les classes.

Démantèlement de la démocratie bourgeoise.

Nous avons déjà noté que la sénilité du capital rendait obsolète les vieilles alternances droite/gauche qui étaient une caractéristique des démocraties bourgeoises. Ce phénomène est une des symtomes du démantèlement des formes dites démocratiques du pouvoir bourgeois auquel on assiste aujourd’hui, dans les pays où elles existent encore plus ou moins en tant que formes politiques adéquates à la « volonté » du capital automate. Car justement elles ne sont plus adéquates à cette « volonté » à l’époque de sa sénilité.

Elles ne le sont plus car la sénilité du capital oblige ses fonctionnaires à prendre des mesures de plus en plus dures à l’encontre des travailleurs pour maintenir la valorisation du capital. Ils n’y a effectivement aucune autre solution pour que se maintienne ainsi la société capitaliste dans son ensemble. Une telle politique nécessite évidemment l’instauration d’un Etat autoritaire, jusqu’à, tôt ou tard, une espèce de dictature brutale et ouverte, alors qu’elle était « soft » et masquée par les formes démocratiques antérieures. Cela au nom de la sauvegarde de « la société » minée par les désordres du chaos.

Pour passer de la démocratie à la dictature il y a bien sûr le coup d’Etat. C’est expéditif, mais peu efficace car la brutalité de la chose rend évidente la manœuvre et engendre rapidement une opposition virulente qui obère son efficacité. Il vaut bien mieux essayer d’embarquer une partie, la plus grande possible, de la population vers l’idée qu’un Etat ultra autoritaire et ne lésinant pas sur les moyens policiers, voire militaire, rétablirait l’ordre au lieu du chaos intérieur, et défendrait l’intérêt national face au chaos extérieur entrainé par l’exacerbation de la concurrence internationale. Toutes choses qu’à l’évidence ne réussit pas à faire un système démocratique plongé dans des querelles politiciennes picrocholines, un chaos bavard qui manifeste son impuissance à surmonter le chaos économique, et duquel n’émerge plus que de médiocres ambitions personnelles, égotiques et matérielles.

Cet échec conduit donc à la critique généralisée de ce système démocratique failli (mais pas automatiquement à celle du MPC qui le sous-tend). Elle apparait notamment à travers ces trois faits :

1) Le développement d’une forte abstention, notamment dans l’électorat populaire. Les sociologues constatent ce que certains appellent une grande « fatigue démocratique ». Une large part des abstentionnistes le sont parce qu’ils n’attendent plus rien des dirigeants politiques traditionnels, qu’ils jugent simplement intéressés par les gras avantages du pouvoir, sans parler des juteux copinages et de la corruption qui s’y développent. Et parmi ceux qui votent encore, beaucoup le font pour voter « contre », l’extrême-droite notamment ou des « sortants » qui les ont déçus et non « pour » des représentants dont ils attendraient quelque chose. « L’idée que l’élection peut changer les choses est de moins en moins partagée [……..]. Les citoyens se déplacent désormais pour faire barrage plutôt que pour soutenir » constate ainsi un sociologue spécialiste des comportements électoraux102.

2) La recherche parmi des fractions importantes de la population d’une « autre solution » à la dégradation de leur situation, qu’évidemment elles ne voient pas et ne peuvent pas voir spontanément comme le résultat de la sénilité du MPC, mais comme dûe à de mauvais dirigeants politiques tels qu’évoqués ci-dessus, un « establishment » coupé du peuple, peu soucieux des intérêts nationaux, et cela d’autant plus qu’ils ont sacrifié ces intérêts au profit d’une Europe bureaucratique et apatride, ouverte à tous les vents d’une concurrence mondialisée, toujours « déloyale », soumise, aplatie face aux oukases des USA trumpiste, ainsi que face à « l’invasion » des immigrés. Ce qui nourrit copieusement une tendance des électeurs au « dégagisme », à croire qu’il suffirait de remplacer les élites dirigeantes et partis traditionnels par de nouveaux promettant d’en finir avec la pétaudière parlementaire, les disputes pour les postes, l’impuissance, la corruption, et autres tares . D’où :

3) L’idée que la solution face aux désordres et désastres relèverait de l’instauration d’un Etat fort, autoritaire, inflexible, et qui soit effectivement au service exclusif, et par tous les moyens, de ce tous que serait la Nation, d’où l’association idéologique et politique fascisante Etat dictatorial-ultra nationalisme. C’est évidemment l’idée qui vient spontanément à l’esprit de ceux qui ne comprennent rien à leur cause, la sénilité du capital. Une idée qui ne fait au contraire que tenter de maintenir coûte que coûte cette cause, car renforcer l’ordre par une autorité étatique dictatoriale, c’est justement ce qui est aujourd’hui absolument nécessaire au capital sénile pour se maintenir encore un peu, c’est-à-dire pour continuer à se valoriser en étouffant toute contestation, toute résistance à l’extorsion de la Pl, et en mobilisant le peuple en faveur des luttes, et des dépenses militaires, pour vaincre la concurrence étrangère. Cela même si pour satisfaire à cet ultra nationalisme il faut lui concéder des mesures comme la lutte contre les immigrés ou le protectionnisme, qui sont contradictoires avec les intérêts du capital. Cette volonté politique qu’exprime cette demande d’un Etat neo fasciste fait penser à W. Reich écrivant très justement, à propos de l’adhésion d’une partie du peuple allemand à Hitler : « elle les soulage de la responsabilité de leur propre destin, dont le mouvement révolutionnaire leur laissait le fardeau »103. Ce qui est vrai de l’idéologie étatiste en général, mais est portée en l’occurrence à un summum dans le cas du fascisme.

Les capitalistes sont portés à susciter et soutenir cette demande d’une partie de la population d’un Etat ultra autoritaire et qui, au prétexte de rétablir la puissance et la richesse de la Nation, répondrait à leur demande de « libérer » les « entrepreneurs » (il ne faut pas dire patrons104 et encore moins capitalistes) des légères contraintes et réglementions sociales, écologiques, fiscales, etc. qui entravent quelque leur dynamisme créatif et « entrepreneurial » (leur capacité à extraire de la PL). Un Etat qui saurait aussi mater, toujours au nom d’un intérêt national supposé être supérieur car supposé être celui de tous, toutes les oppositions, grèves, émeutes, révoltes qui s’opposent aux drastiques durcissements des conditions de travail et de vie qu’impose la sénilité du capital. Il est pourtant bien évident que guérir le capital de sa sénilité ne relève pas plus de la police que guérir un individu de la sienne.

Quoi qu’il en soit la sénilité du capital implique la fin de la démocratie bourgeoise. Elle implique aussi que, en dehors d’un aléatoire coup d’Etat105, les hauts fonctionnaires du capital, pour disposer d’un Etat qui continue de défendre et promouvoir la valorisation du capital, et par là leurs intérêts, n’ont plus que la solution de s’allier avec les forces politiques d’extrême-droite, quitte à devoir accepter pour cela d’avaler quelques couleuvres, comme, par exemple, des obstacles protectionnistes, à l’utilisation de la main d’œuvre immigrée où à celle de pays à bas coûts salariaux. Cela parce que ces forces sont seules capables, par leur démagogie populiste-nationaliste, d’apporter un soutien populaire à l’instauration d’un Etat qui répondrait à cet objectif.

Comme on l’a vu aux USA, où presque tous les milliardaires ont financé par milliards de dollars l’élection de Trump, comme on le voit aussi en France où nombre d’entre eux, comme Bolloré ou Stérin, soutiennent massivement l’extrême droite par leurs financements et les nombreux médias qu’ils possèdent. Et effectivement D. Trump une fois au pouvoir a immédiatement entrepris d’étouffer toutes les contestations, pourtant encore fort modestes, et de commencer à démanteler brique après brique le système démocratique US. Il a refusé les résultats électoraux et fomenté un coup d’Etat à la fin de sa première mandature. Dès le début de la seconde, il a entrepris de museler les médias au moyen de très fortes pressions juridiques et financières. Il a attaqué les citadelles intellectuelles capitalistes qui critiquaient ses analyses, par exemple la célèbre université Harvard, en supprimant leurs financements étatiques. D’une façon générale toute critique est immédiatement suivie de représailles. Ainsi un ex-très proche de lui, John Bolton106, a vu sa maison perquisitionnée dès lors qu’il avait tourné sa veste et déclaré : « le jugement de l’histoire sur Trump sera dévastateur ». Il a limogé Jeff Kruse, le chef du renseignement militaire qui avait suggéré dans un rapport officiel que les bombardements américains de juin 2025 sur les sites nucléaires iraniens n’avaient guère été efficaces. Il a destitué la directrice du Bureau des Statistiques pour avoir osé publier des chiffres sur l’emploi défavorables. Bref, partout et sur tous les sujets il ne doit y avoir qu’une seule position : la sienne. Tout cela à l’aide d’un appareil d’Etat où les pouvoirs exécutifs, législatifs et le pouvoir judiciaire suprême (la Cour Suprême) sont aux mains de Trump. Mais cette tendance fascisante n’est pas seulement américaine, elle est à l’œuvre dans tous les pays où subsistent encore quelques formes démocratiques bourgeoises, en Europe notamment, puisque la même cause, la sénilité du capital, produit évidemment partout les mêmes effets politiques.

Ce qu’il faut bien comprendre, c’est que cette tendance vers toujours plus d’autoritarisme de l’Etat et la fin des formes démocratiques bourgeoises107, que beaucoup constatent sans pouvoir en expliquer le fondement dans la crise de la valorisation du capital, ne peut que s’affirmer toujours davantage puisque celui-ci, la sénilité du capital, ne peut que s’aggraver. La conséquence en est évidente : la fin de la démocratie bourgeoise implique qu’il n’y a plus que deux orientations politiques possibles pour l’avenir, à savoir aller vers une fin apocalyptique du MPC (les auteurs d’ouvrages de science-fiction en imaginent toutes sortes de versions) sous la direction de ses agents néo-fascistes, ou organiser un processus d’abolition du MPC. Nous y reviendrons plus loin (chapitre 5 et 6).

4.4. Des avantages de cette situation.

Maintenant que nous avons vu ces évolutions négatives de la situation en ce qui concerne les formes traditionnelles des luttes de classe, il est intéressant d’en voir aussi les aspects positifs en ce qui concerne le possible et nécessaire avenir révolutionnaire de ces luttes. En effet, nous allons voir dans cette section 4.4, par quelques exemples, que la bourgeoisie, comme le capital qu’elle sert, est elle-même bien souvent « contradictions en actes » dans la mesure où elle est amenée à prendre toutes sortes de décisions politiques qui ne laissent d’autres choix aux prolétaires, mais aussi à d’autres couches sociales, que de la renverser.

4.4.1 Avantage de la limite atteinte par les luttes salariales.

Commençons par ce fait qui vient d’être exposé que le niveau de sénilité atteint par le MPC ne permet plus, sauf très ponctuellement et momentanément, que les prolétaires puissent améliorer, ni même seulement maintenir leur situation matérielle par le moyen des luttes salariales, au sens large de salaires directs et indirects108. Cette limite n’est cependant pas qu’une mauvaise nouvelle. Voyons pourquoi.

Dans ces luttes pour le « niveau de vie », le salaire apparait comme à côté du profit. Comme s’il y avait d’un côté la rémunération du travail et de l’autre celle du capital lequel est vu comme des choses, comme moyens du travail fourni par les investisseurs, les capitalistes financiers, les actionnaires, sans lesquels il n’y aurait pas de travail, donc pas de salaires pour les salariés. De sorte que ces capitalistes apparaissent aux salariés comme les partenaires d’une incontournable association capital-travail. C’est toute la malice du système que de réduire le capital à des choses (machines, argent, bâtiments, etc.) et d’apparaître ainsi comme une libre association, un libre contrat entre le détenteur et fournisseur de ces choses, les moyens matériels du travail d’une part, et le travailleur qui fournit son travail d’autre part, masquant le fait qu’il utilise ces choses au profit de la valorisation du capital (avec les développements du machinisme c’est d’ailleurs lui qui est dominé et utilisé par elles) et de ceux qui les possèdent.

Ainsi, « le rapport entre le Capital et le Travail revêt la fausse apparence d’un rapport d’association dans lequel l’ouvrier et l’entrepreneur se partagent le produit suivant la proportion des divers éléments qu’ils apportent. »109 De sorte que « la forme salaire […….] fait donc disparaitre toute trace de la division de la journée de travail en travail nécessaire et surtravail, en travail payé et non payé, de sorte que tout le travail de l’ouvrier libre est censé être payé. »110 Le profit apparaît alors comme un rapport du capital avec lui-même, et non comme travail fourni gratuitement par des salariés. Et les capitalistes qui représentent ce capital en disposeront pour faire que se poursuive le mouvement de valorisation de ce capital dont ils ont la charge. Ainsi, en outre, cette mystification « induit le capitaliste à penser – le persuade – que son profit est du non pas à l’exploitation du travail […..] mais surtout à son action personnelle. »111

Il résulte plusieurs conséquences de toutes ces apparences superficielles du rapport salarial :

1) « L’exploitation » n’est pas comprise comme le résultat d’un rapport de production historiquement spécifique, intrinsèque au MPC, manifestation de la « volonté » du capital automate, mais simplement comme la volonté de tel ou tel capitaliste avide d’obtenir un partage inéquitable, injuste entre les deux associés que seraient les capitalistes (pardon, les « entrepreneurs ») et les salariés qu’il embauche. Lesquels capitalistes apparaissent aujourd’hui surtout seulement être les financiers dont les fabuleuses rémunérations apparaissent particulièrement injustes puisqu’ils « s’enrichissent en dormant » selon cette critique superficielle que leur porte la gauche. Bref, dans les luttes salariales il y a l’illusion d’un possible capitalisme équitable, sans qu’on sache trop ce que serait cette équité qui n’a jamais été autre chose que le résultat aléatoire des luttes de classe, de rapports de force.

2) Le prolétaire est incité à penser que plus l’entreprise où il travaille, plus le capital qui l’emploie est prospère, domine ses concurrents, fait des profits, et plus il peut et il doit en avoir sa part112, le partage salaires-profits devant rester « équitable ». Ce raisonnement se généralise au niveau national, nourrissant un nationalisme économique qui devient alors immédiatement politique et, si le capital national est assez puissant, impérialisme. Ainsi le rapport salarial pousse le salarié à penser que plus le capital dont il dépend est replet plus lui-même pourra être repus, même si pour cela il doit lutter en conséquence. Il « accoutume le travailleur à voir sa seule chance de salut dans l’enrichissement de son maître. »113, à le soutenir face à la concurrence, à lui reprocher d’employer des étrangers, en même temps qu’à devoir batailler contre lui pour obtenir une part « équitable » de cet enrichissement de ce maître, le capitaliste, et au-dessus de lui le capital.

3) Plus généralement, dans les luttes salariales les salariés reproduisent, malgré eux, sans le savoir, le rapport de production qui définit le capital : eux-mêmes comme vendeurs de leur force de travail, les moyens de production comme propriété, possession et moyen de domination des capitalistes. Ils reproduisent cette division sociale du travail qui caractérise le MPC, et même l’accentuent sans le vouloir puisque ces luttes poussent les capitalistes à accélérer le développement et l’introduction de nouvelles machines114 qui permettent d’augmenter l’intensité du travail ouvrier et ainsi la productivité, l’extraction de plus de Pl, c’est-à-dire d’augmenter le taux d’exploitation des travailleurs – et ce n’est pas là le moindre paradoxe des luttes contre l’exploitation. Paradoxe pour les travailleurs puisqu’elles poussent finalement à augmenter le taux d’exploitation qu’ils combattent en luttant pour un partage plus équitable des richesses produites dans la soi-disant libre association capital-travail que laisse imaginer le rapport salarial. Paradoxe pour le capital qui, en développant le machinisme, finit par y parvenir si bien qu’il sape lui-même la base de l’extraction de la Pl : la quantité de travail qui la produit. De sorte que, sans le vouloir, par leurs luttes salariales les prolétaires ont non seulement pu quelque peu améliorer leurs conditions de vie, mais aussi, ce qu’ils n’imaginaient pas, ont contribué à accélérer la marche du capital vers sa sénilité. Laquelle aujourd’hui, bien réelle, aboutit à ce que les luttes salariales, comme on l’a vu, atteignent leur limite, c’est-à-dire leur compatibilité avec les nécessités de la valorisation du capital, ont fait leur temps, et doivent laisser place à celles pour l’abolition du MPC. Abolition dont elles ont contribué à créer la condition matérielle essentielle : la « fin » du travail capitaliste.

Mais n’anticipons pas. Pour résumer ces propos sur les luttes salariales, on ne peut mieux dire que Marx écrivant que la forme salaire « n’exprime que les fausses apparences du travail salarié, rend invisible le rapport réel entre capital et travail et montre précisément le contraire ; c’est d’elle que dérivent toutes les notions juridiques du salarié et du capitaliste, toutes les mystifications de la production capitaliste, toutes les illusions et tous les faux-fuyants apologétique de l’économie vulgaire. »115, et concluant ainsi sa célèbre conférence de 1865 (éditée sous le titre Salaires, Prix, Profits) : « Au lieu du mot d’ordre conservateur ‘’un salaire équitable pour une journée de travail équitable’’ ils [les prolétaires] doivent inscrire sur leur drapeau le mot d’ordre révolutionnaire ‘’Abolition du salariat’’116.

Or justement, les limites, et donc les échecs que vont rencontrer les luttes salariales du fait de la sénilité du capital vont amener les prolétaires à découvrir qu’ils n’ont d’autres solutions que d’élever le niveau de leurs luttes jusqu’à celui de luttes contre le capital, et pas seulement fustiger ces « riches » qui prennent une part bien trop grande du produit de « l’association » capital-travail. Il en va de même d’ailleurs pour d’autres domaines des luttes, comme, notamment, celui des luttes écologiques dont chacun est, petit à petit, bien obligé de voir qu’elles se heurtent au refus, ou plus exactement à l’impossibilité pour le capital, pour cause de sénilité, d’empêcher l’aggravation de tous les ravages écologiques. Tous ces échecs constituent en réalité un moment nécessaire pour amener une masse de plus en plus grande d’individus à prendre conscience des mystifications, illusions, faux-fuyants, mensonges, propagandes, qui obscurcissent les causes du chaos et des ravages contemporains, ainsi que de la possibilité et nécessité du communisme. C’est leur côté positif, très positif même. Nous allons voir qu’il en est plus généralement de même en ce qui concerne les échecs inéluctables de l’ensemble des objectifs du programme réformisme de la gauche, et pas seulement des améliorations salariales, ainsi que du démantèlement en cours de la démocratie.

4.4.2 Avantage de la fin du réformisme.

La question de l’amélioration des luttes salariales n’est qu’une partie du « réformisme », c’est-à-dire du programme d’une amélioration des conditions de vie des travailleurs dans le cadre du MPC qui est l’objectif politique de la « gauche ». Il est utile de voir que la quasi impossibilité à l’époque de la sénilité du capital de « réformes » qui soient favorables au prolétaires, durables et un tant soit peu significative n’est pas qu’une mauvaise nouvelle.

Lénine disait qu’une réforme peut certes, éventuellement, apporter un mieux pour le peuple (aujourd’hui quand la bourgeoisie parle de réforme c’est le plus souvent l’inverse), mais en même temps « est une concession faite par les classes dirigeantes pour retenir, affaiblir, ou étouffer la lutte révolutionnaire, pour diviser la force et l’énergie, pour obscurcir la conscience des classes révolutionnaires, etc… »117.

Mais de ce double caractère de la réforme, la majorité des prolétaires ignorent le second tant que la bourgeoisie est capable de leur faire ces concessions. D’une façon plus générale, tant que les prolétaires n’envisagent pas la possibilité d’une abolition de leur condition, ils ne peuvent alors évidemment que chercher à l’améliorer118. Ce qui les pousse spontanément au réformisme comme idéologie et comme seul objectif de leurs luttes tant que le capitalisme peut ou parait pouvoir procurer cette amélioration. Ils y ont particulièrement adhéré au 20ème siècle dans les pays impérialistes, puisque effectivement – et à condition d’oublier ou d’accepter que deux guerres mondiales, d’innombrables exactions et massacres coloniaux, des grèves brisées avec les plus grandes brutalités policières et judiciaires en furent aussi des caractéristiques – le capitalisme a pu y augmenter significativement le « niveau de vie » matériel des prolétaires. Leur paupérisation ne leur apparaissait en général pas puisqu’elle n’y était alors en général non pas absolue comme elle devient de plus en plus aujourd’hui, mais que relative à l’accroissement du capital (à la part des richesses s’accumulant à ce pôle)119.

C’est un phénomène, transitoire dans l’histoire du capitalisme et propre aux pays capitalistes les plus développés, que, pour rester bref, on peut résumer en deux causes principales :

1°) Importants développements de la productivité sur la base des progrès fulgurants du machinisme, c’est-à-dire d’un accroissement de la Pl extraite sous sa forme dite relative. Forme qui permet d’augmenter – pendant un certain temps – à la fois le niveau de vie des masses par la baisse de la valeur des marchandises, et aussi par des concessions salariales que peut accorder la capital du fait de la masse de la Pl, donc des profits, obtenue par ce moyen. Concessions qui permettent aussi un écoulement plus facile des marchandises produites120. Cette situation de forte croissance de la valorisation du capital permettait de faire apparaître le MPC comme un système « gagnant-gagnant », même si le côté du capital gagnait beaucoup plus que le côté prolétaire.

2°) Expansion d’une exploitation sauvage des peuples dominés par les impérialismes, ainsi que de leurs ressources en matières premières et agricoles. Ce qui constitua (et constitue toujours) une source importante d’accroissement de la Pl dans les pays impérialistes dès l’époque de la colonisation. Accroissement dont les prolétaires de ces pays reçurent des « miettes ». Ce qui fit dire à Engels : « Les ouvriers anglais mangent allègrement leur part de ce que rapporte le monopole de l’Angleterre sur le marché mondial et dans le domaine colonial. »121 Tous les peuples du monde n’étaient donc pas dans le système gagnant-gagnant122.

Aujourd’hui la première cause est obsolète du fait de la sénilité du capital, tandis que la seconde a été amoindrie par les succès des luttes anticoloniales qui ont permis à de vastes pays (Chine, Inde, etc.) de devenir des puissances capitalistes autonomes, d’entrer de plein pied dans la 3ème mondialisation qui a marqué l’apogée du MPC puis, rapidement, les débuts de sa sénilité généralisée. Cette sénilité s’accompagne d’une croissance anémique de la production de Pl, dont, de plus, une part très importante est absorbée et stérilisée par le capital financier. Il n’y a donc, pour le capital et ses fonctionnaires, plus rien à partager avec les travailleurs, plus de système gagnant-gagnant, mais au contraire puissante nécessité de les exploiter davantage pour une croissance qui ne peut plus être que molle en même temps que perdante pour les travailleurs comme pour la nature.

Ainsi la sénilité du capital signifie aussi la fin du fondement matériel de la domination du réformisme et de la gauche sur les luttes prolétaires et populaires. Domination qui n’était pas tant le fait d’un « couvercle » idéologique, organisationnel et médiatique qui aurait été posé par les partis et syndicats réformistes sur un prolétariat chaud bouillant révolutionnaire, mais qui était plutôt la manifestation des circonstances historiques particulières qui viennent d’être rappelées et dont ceux-ci se servirent pour exercer et amplifier leur influence. Beaucoup de militants révolutionnaires ont souvent eu l’occasion de taxer de « trahison » les écarts abyssaux entre les discours et les actes des organisations réformistes. Mais si, malgré les innombrables expériences que les peuples ont fait de ces « trahisons », ils ont, jusqu’à nos jours, une minorité exceptée, en général soutenu, suivi, réélu des dirigeants réformistes, c’est bien qu’en profondeur ils étaient imprégnés de cette idéologie, espérant toujours qu’arriverait au pouvoir une « vraie gauche » qui l’appliquerait avec succès, sans « trahir » ses promesses électorales réformistes. Ce n’est pas cette idéologie réformiste et ses promesses qu’ils réfutaient, mais ceux qui la « trahissaient ».

Quoi qu’il en soit la fin des possibilités réformistes à l’époque de la sénilité du capital ne laisse plus qu’une seule possibilité aux revendications prolétaires et populaires : la révolution pour abattre le MPC, donc pour le communisme.

4.4.3 Avantage du démantèlement de la démocratie bourgeoise.

Considérons maintenant le démantèlement du système démocratique bourgeois qui se déroule sous nos yeux partout où il existe encore quelque peu.

Ce qu’il y a néanmoins de positif dans cette négation des formes dites démocratiques du pouvoir bourgeois, et derrière elle, du pouvoir du capital, c’est qu’il s’agit de l’écroulement d’une illusion : celle qu’il s’agirait du pouvoir du peuple123. L’illusion d’avoir droit au chapitre à égalité avec quiconque dans le cadre de la domination du capital et de ses agents. L’illusion que les « citoyens », personnages purement juridiques, dont la dite Egalité est purement fictive, pourraient espérer une amélioration constante de leur situation de prolétaires et de travailleurs dominés et exploités par les puissances du capital en mettant occasionnellement un bulletin dans l’urne, ainsi que par des droits, édictés, contrôlés et limités par ces puissances, de faire grève, de manifester, de se syndiquer, etc. Eh bien, comme nous l’avons rappelé, cet espoir d’amélioration par les moyens de la démocratie bourgeoise, qui a connu autrefois quelques réalités matérielles dans quelques pays sous forme de miettes qu’accordait le MPC florissant, n’est plus aujourd’hui possible à l’époque du MPC sénile en même temps que s’étiolent les formes démocratiques par lesquelles elle se concrétisait.

Le positif dans ce processus, c’est qu’il s’agit de la disparition du « soft power » des capitalistes, de la bourgeoisie en général, et, derrière eux, du capital. Un pouvoir qui pouvait s’affirmer relativement pacifiquement, du moins dans les riches métropoles impérialistes quand, comme nous l’avons vu, l’augmentation du taux d’exploitation était masquée par une légère augmentation du niveau de vie des salariés, qui paraissait pouvoir être poursuivie pas à pas. Or il faut considérer que le démantèlement en cours, et qui s’accélère, de ce « soft power » au profit d’un « hard power », une dictature de plus en plus ouverte, brutale et agressive, est en réalité une défaite politique pour la bourgeoisie. Maintenant, bien mieux qu’avant et de plus en plus, son pouvoir politique peut être compris pour ce qu’il est vraiment : le pouvoir absolu du capital représenté et exécuté par ses fonctionnaires, quand bien même il reste à ces derniers la possibilité d’essayer de justifier ce « hard power » par l’argument de défendre la prospérité de la Nation, face aux divers concurrents et ennemis qui la menacent, qui seraient la cause de son appauvrissement, toutes classes sociales confondues.

Ainsi la disparition du « soft power » des capitalistes et du capital est un facteur qui affaiblira finalement leur pouvoir en dessillant les yeux des opprimés, car elle mettra ces derniers dans une situation où toutes leurs revendications d’amélioration de leur situation, et même simplement de refus de la voir être dégradée, se heurteront à un « hard power » de plus en plus dur et dictatorial. Ce qui les amènera à ne plus compter sur les seules formes « démocratiques » soigneusement bordées par les lois et la Constitution (élections, manifestations, grèves) pour les faire aboutir, mais à entrer dans de nouvelles formes de luttes et d’organisation pour imposer leur volonté, leur pouvoir. Et à découvrir petit à petit qu’il s’agit alors d’abolir le pouvoir aveugle du capital en prenant collectivement possession de toutes celles des conditions de production de la vie qu’il leur sera possible de s’approprier. Ainsi le capital est doublement « contradiction en actes » puisque non seulement il finit par se détruire lui-même à force de diminuer la quantité de travail producteur de Pl, mais qu’aussi, dans le même mouvement, il crée lui-même l’ennemi qui sera obligé de le détruire.

4.4.4 Un atout fondamental : la diminution de la quantité de travail contraint124.

Il s’agit une fois encore d’un phénomène négatif-positif. Négatif pour les chômeurs certes, mais, plus fondamentalement et définitivement, pour le capital puisque, comme nous l’avons rappelé, cette diminution qu’il a lui-même engendrée par les développements du machinisme et de la productivité l’a finalement conduit à sa sénilité d’aujourd’hui. Et positif pour l’humanité, car cette diminution, qui d’ailleurs pourrait être considérablement amplifiée par la suppression de toutes sortes de productions et fonctions inutiles – mais qui contribuent à la reproduction du capital et à accentuer les ravages écologiques et l’épuisement de nombreuses ressources – est la condition matérielle fondamentale pour abolir les RPP qui fondent le capital et la société capitaliste au cours d’un processus révolutionnaire communiste. Comme, et à commencer par K. Marx, cette thèse a déjà été souvent exposée125, et plus récemment davantage développée par différents auteurs du fait que cette diminution apparaît plus clairement comme réalité avec le MPC sénile, il suffira ici d’en résumer brièvement non seulement l’intérêt mais aussi la nécessité pour l’avenir du genre humain et de la planète.

En 1845 Marx écrivait que « Le travail est la base vivante de la propriété privée, [……] la propriété n’est rien d’autre que le travail matérialisé. Si l’on veut lui porter un coup fatal, il faut attaquer la propriété privée non seulement comme état objectif, il faut l’attaquer comme activité, comme travail […….] Le travail est par nature l’activité asservie, inhumaine, antisociale, déterminée par la propriété privée et créatrice de la propriété privée. Par conséquent, l’abolition de la propriété privée ne devient une réalité que si on la conçoit comme abolition du ‘’travail’’ »126.

Dans ses travaux ultérieurs il prévoyait la future sénilité du capital, sa négation par lui-même du fait des développements du machinisme aboutissant, par les diminutions des quantités de travail, à « l’écroulement de la production fondée sur la valeur d’échange », et, faut-il ajouter, par tous les ravages sociaux, économiques, écologiques qu’elle engendre. Et il voyait clairement le côté positif de ces diminutions, la possibilité du temps libre, « c’est-à-dire du temps pour le plein développement de l’individu »127. Non seulement pour son plein développement intellectuel, scientifique notamment, qui lui permettra d’abolir les divisions sociales qui fondent le MPC, en particulier celles concernant la possession des conditions de la production, et ainsi de pouvoir participer en toute connaissance de cause, et en ayant du temps pour cela, à la gestion collective de la société, du temps aussi pour développer toutes ses qualités personnelles et exercer les activités de son choix, libres des contraintes extérieures.

Dans le MPC, la diminution de la quantité de travail productif de Pl qui l’a amené à sa sénilité a les conséquences catastrophiques que l’on connait, et qui ne peuvent que s’aggraver bien que les capitalistes fassent tout ce qu’ils peuvent pour essayer de compenser cette tendance notamment en augmentant le temps, l’intensité et le moindre paiement du travail. Le processus révolutionnaire communiste consiste notamment à faire le contraire, à amplifier au maximum le temps libre et à partager le travail contraint entre tous. C’est le travail contraint propre au MPC, c’est-à-dire le travail sous la forme sociale de travail abstrait, qui, comme nous l’avons vu, engendre le mouvement automate de la valorisation et de l’accumulation (la « croissance ») du capital, le produit et le reproduit sans cesse. Donc abolir ce travail, c’est abolir le capital puisque c’est abolir les rapports de production (RPPP) qui le fondent en même temps qu’ils produisent le travail contraint comme travail abstrait. Ainsi puisque rapports de production capitalistes et travail contraint se produisent réciproquement, le processus de leur abolition est évidemment réciproque, et c‘est le processus fondamental de la révolution communiste. Dans ce processus il y a transformations des individus128, de leurs activités, de leurs rapports, et de leurs besoins grâce au moyen du temps libre qui leur permet de prendre eux-mêmes et collectivement le pouvoir, c’est-à-dire de maitriser les conditions de leurs vies et de ses développements129 au lieu que celles-ci soient aux mains des fonctionnaires du capital et déterminées par les nécessités de sa valorisation. Des développements qualitatifs riches qui induisent, nécessitent et stimulent des rapports de coopération et d’échanges, qui ne seront plus médiés par l’argent, fondés sur le gain d’argent, mais libres et volontaires, chacun trouvant chez les autres les qualités qu’il n’a pas ainsi que les moyens du développement de ses propres qualités. Une sorte de fertilisation croisée, réciproque, d’intelligence collective (laquelle est aussi la base d’une véritable démocratie).

Il résulte de tout cela qu’une des premières tâches à entreprendre après la prise du pouvoir par les forces révolutionnaires est de concrétiser le plus rapidement possible l’important potentiel de diminution du temps de travail créé par le capitalisme. Cela notamment en supprimant toutes sortes de productions et de fonctions inutiles, et même nuisibles à un développement qualitatif des humains dans une nature respectée. Et les grandes quantités de travail ainsi économisées dans les activités supprimées pourront, en étant réparties dans les activités qui seront conservées, augmenter le temps libre de tous. En même temps supprimer tous les travaux néfastes et inutiles sera aussi un des moyens de la résolution des problèmes écologiques légués par le MPC. D’ailleurs précisons à ce propos que le fait que le processus révolutionnaire communiste s’appuie sur le potentiel de temps libre créé par le développement des forces productives créé par le MPC ne veut pas dire qu’il conservera ces forces productives telles quelles, ni non plus qu’il organiserait une décroissance généralisée. Maitriser collectivement le développement au lieu qu’il soit déterminé par le capital automate n’est pas renoncer à tout développement. C’est organiser un développement maitrisé collectivement dans toutes ses conditions et conséquences.

Aujourd’hui la question du travail est plus centrale que jamais. Tant pour les capitalistes qui, face à la sénilité du capital s’emploient frénétiquement et brutalement à en dégrader toutes les conditions afin d’essayer de maintenir le mouvement de valorisation du capital, que pour les travailleurs, notamment les prolétaires, qui se trouvent à devoir accepter un travail de plus en plus dégradé dans toutes ses composantes (salaires directs et indirects, conditions de travail) pour pouvoir continuer à vivre (ou souvent seulement survivre) au quotidien, en même temps qu’à vouloir résister à cette dégradation. Résistance qui, tant qu’elle en restera à un espoir de réforme du MPC se heurtera aujourd’hui, et demain plus encore, à un niet, catégorique, parce que pour lui absolument vital, du capital. Situation qui va les obliger à devoir élever le niveau de leurs luttes jusqu’à l’abolition de ce travail tel qu’il est nécessairement ainsi déterminé aujourd’hui par le MPC sénile. L’élever donc jusqu’à des luttes pour abolir le MPC, au lieu d’en rester aux luttes traditionnelles pour un partage « équitable » des résultats de la production.

CHAPITRE 5. TRAVAILLER PLUS, PLUS DUREMENT, POUR GAGNER MOINS OU ATTAQUER LE TRAVAIL.

Pour confirmer le titre de ce chapitre, il est utile de d’abord très succinctement résumer la situation qui y conduit. A savoir :

1) Que les capitalistes ne sont que la personnification du capital, des exécutants avides plus ou moins habiles, des mercenaires plus ou moins brutaux de sa « volonté ». Lequel capital n’est pas une chose, mais des RPPP historiquement spécifiques. Ce sont donc ces rapports qu’il faut abolir pour abolir le capital et les capitalistes.

2) Que la tendance déjà bien avancée de « l’évaporation » du travail productif de Pl est la cause fondamentale de la sénilité du capital et du chaos qui en résulte, dans tous les domaines, économique, écologique, politique, géopolitique, éthique, etc., en même temps qu’elle indique la possibilité de la réalisation d’un processus révolutionnaire abolissant le capital.

3) Que l’abolition du capital étant celle des RPPP qui le fonde, elle passe par le moyen matériel d’une diminution massive du temps de travail contraint. Et cela pour une double raison.

D’abord parce que plus on réduit ce travail, plus on réduit du même coup, jusqu’à la supprimer, la nécessité d’en mesurer la quantité pour mesurer la part du produit qui revient à chacun selon le principe « à chacun selon son travail » (première phase du processus révolutionnaire menant au communiste). Mesure qui n’est pas sans poser des problèmes que nous ne discuterons pas ici130, mais qui font l’objet d’une poursuite de la lutte de classe131.

Ensuite, comme nous l’avons vu, parce que le temps libre, beaucoup de temps libre, est une nécessité pour que les individus dépossédés et écrasés par le capital et ses agents s’approprient les connaissances nécessaires à la maîtrise collective des conditions de la production, en même temps qu’aux développements de leurs personnalités.

De sorte que s’attaquer aujourd’hui au travail et avoir pour objectif d’en réduire massivement la quantité tout en assurant à chacun un « niveau de vie » satisfaisant – ce qui est tout à fait possible – doit être mis par les prolétaires au cœur de leurs luttes. D’ailleurs c’est ce que font les capitalistes eux-mêmes. Ils luttent férocement sur ce terrain, mais évidemment en sens contraire, en mettant en avant allongement du temps de travail en même temps qu’ils en augmentent l’intensité et la nocivité, tant en ce qui concerne la santé physique et mentale des travailleurs qu’en ce qui concerne les ravages sur la nature. Cela en même temps qu’ils en diminuent la rémunération, notamment par le moyen de la réduction du salaire indirect (les prestations sociales).

5.1. Le travail au cœur de la lutte de classe contemporaine.

En français le mot travail a plusieurs sens. Les trois principales sont :

1) Le travail en général, comme contrainte, nécessité pour l’homme en général, quelques soient les époques, d’avoir à produire les conditions matérielles de son existence dans un rapport, un métabolisme avec la nature, au moyen d’outils, qu’il transforme tout en se transformant lui-même se faisant.

2) Le travail concret. Un travail contraint qui prend une forme sociale historiquement spécifique en fonction des rapports sociaux particuliers dans lesquels il s’effectue et des moyens (outils, machines) qui sont utilisés. Forme qui, dans le capitalisme, est celle du travail abstrait.

3) Une activité libre, exercée volontairement, qui peut néanmoins demander beaucoup de durs efforts (de travail) tant pour en apprendre les moyens (par exemple pour pouvoir jouer un concerto de Bach, ou s’adonner à une passion scientifique ou littéraire, ou aussi participer à la lutte pour le communisme) que pour l’exercer avec succès et avec plaisir. Un plaisir proportionnel aux efforts déployés, aux difficultés surmontées, et, bien sûr, à la qualité des résultats ainsi obtenus.

Ici nous ne parlerons du travail que dans sa deuxième acception, et s’agissant du travail dans le MPC. Et plus particulièrement du travail prolétaire, c’est-à-dire le travail de ceux qui, sans avoir la propriété des moyens de leur travail, salariés dominés par les divers fonctionnaires du capital, exercent un travail simple, d’exécution, dénué d’intérêt, dont la principale, sinon la seule qualité est la quantité qu’ils sont capables de fournir en un temps donné (comme on le voit le prolétaire n’est pas, loin de là, que l’ouvrier132).

Ce qui saute aujourd’hui particulièrement aux yeux avec l’aggravation de la sénilité du capital, c’est la grande offensive développée par ses différents hauts fonctionnaires économiques, politiques, médiatiques, etc., pour augmenter le temps de travail des salariés133 tout en en dégradant les conditions, tant en ce qui concerne son effectuation, qu’en ce qui concerne les conditions salariales globales (salaires directs et indirects). Et c’est donc aussi une résistance qui se renforce petit à petit contre cette offensive, qui, pour ne citer que quelques exemples, va de nombreux actes individuels comme la fuite devant le travail (par exemple « la grande démission », le coulage, l’absentéisme, dont se plaignent sans cesse les fonctionnaires du capital) jusqu’aux grandes mobilisations contre le recul de l’âge de départ à la retraite.

En mettant ainsi elle-même concrètement, bruyamment et brutalement le travail au cœur des luttes de classe la bourgeoisie agit, ainsi qu’elle l’a toujours fait134, comme si elle savait que le travail est le seul contenu de la valeur des marchandises, et le temps de travail la mesure de celle-ci, donc aussi celle de la Pl qu’elle contient et qu’elle s’approprie sous forme de profits et d’accumulation du capital dont elle est propriétaire. Depuis toujours le capitaliste est obsédé par la maîtrise et le contrôle du temps des salariés, y compris du temps de loisir qu’il s’applique à en faire aussi un temps pour lui, un temps de consommations marchandes, lucratives pour lui et aliénantes pour le consommateur, ou un temps de consommation de spectacles (divertir, c’est faire diversion), de la propagande médiatique et culturelle justifiant le MPC, la « valeur travail » et faisant l’éloge des « entrepreneurs ». Tout le reste est pour lui du temps perdu ! Que le maximum de temps soit affecté à la production de Pl, ou à des activités générant du profit. Taylor en a été un des exemples les plus connus dans le domaine de la production : le chronométrage systématique des gestes, la recherche de leur simplification maximum et la chasse aux temps morts pour obtenir une plus grande intensification du travail. Puis Ford avec la chaîne qui impose sa cadence aux ouvriers, ainsi que le fait, d’une façon générale, la machinerie. Et aujourd’hui la vidéosurveillance partout, jusque dans les rues, la géolocalisation pour les travailleurs qui se déplacent (chauffeurs, livreurs ubérisés, etc.), toujours pour parfaire la chasse au moindre temps mort, au moindre ralentissement de l’effort. Bref, et cela a fait l’objet de nombreuses enquêtes et ouvrages, pour le capital « le temps est tout, l’homme n’est rien, il est tout au plus la carcasse du temps »135.

Aujourd’hui la formidable offensive que développe la bourgeoisie sur le terrain du travail apparaît aux travailleurs concernés, et notamment à ceux des pays riches encore bercés par le souvenir des « trente glorieuses » et des réformes obtenues autrefois par leurs prédécesseurs, comme pouvant être toujours contrecarrée par les mêmes méthodes : manifestations, grèves plus ou moins pacifiques, et voie électorale. Or, comme nous l’avons rappelé, la sénilité du capital due au blocage des gains de productivité par le moyen de perfectionnements machiniques oblige ses hauts fonctionnaires à devoir utiliser le seul moyen qui reste à leur disposition pour maintenir la société du MPC : le renforcement de l’extraction de la Pl sous sa forme absolue, c’est-à-dire le durcissement drastique des conditions de travail. Qui doit être d’autant plus drastique qu’il est peu efficace d’une part, et que, d’autre part, l’accumulation pharaonique de dettes publiques émises pour masquer la sénilité du capital, compenser la réelle déliquescence de la production de Pl, trouve aujourd’hui une limite. Comme le résume bien W. Streeck136, l’augmentation systématique des dettes, de l’Etat comme des entreprises, n’était et n’est toujours qu’un moyen pour les capitalistes de « gagner du temps », de reculer le moment de la manifestation évidente de la sénilité du capital et du système social capitaliste en usant de ces ressources pour distribuer plus de profits (sous forme de dividendes et de rachats d’actions). Un supplément alors fictif puisqu’issu des dettes de l’Etat et non d’une réelle production de Pl. De sorte que la stagnation de la production de Pl et la baisse des taux de profits étaient masqués par cette manœuvre. Jusqu’au jour où le monceau de dettes publiques, ainsi accumulé et n’ayant pour contrepartie que du capital fictif, devient « le mur de la dette ». Jusqu’ici l’Etat payait les intérêts et remboursait les emprunts arrivés à échéance en émettant de nouvelles dettes. Non seulement il « roulait » ainsi la dette publique, mais il l’augmentait de nouveaux emprunts pour, toujours, retarder l’échéance, masquer un peu plus longtemps la sénilité du capital. Maintenant les financiers prêteur s’inquiètent de plus en plus de la capacité de l’Etat à les rembourser, donc les taux d’intérêts des emprunts montent, et il apparaît que le « mur de la dette » va devenir infranchissable et risque fort de déclencher sous peu un gigantesque krach mondial. Alors il est urgent que les peuples se soumettent à la nécessité, effectivement « vitale » pour la société capitaliste, de rembourser la dette publique.

Bref, l’Etat doit absolument trouver le moyen de réduire « l’Himalaya » de la dette publique. Et ce moyen pour lui qui doit assurer la reproduction du MPC et donc ne pas affaiblir davantage qu’il ne l’est déjà le procès de valorisation du capital, consiste à dégrader, voire supprimer les services sociaux dont il gère le financement. C’est d’ailleurs bien ce qu’implorent et exigent les capitalistes qui sont aujourd’hui dans l’obligation de diminuer le coût du travail pour pouvoir maintenir leur taux de profit déclinant. Ils vocifèrent contre les « charges sociales » qu’ils paient137 pour ces services sociaux, ce salaire indirect mutualisé, et dont la diminution a été une cause de l’accroissement de la dette publique dont ils ont profité, capitalistes actifs comme passifs, et qui maintenant les affole. En plus de quoi ils s’emploient activement et brutalement à augmenter le temps de travail des salariés, en accentuant la chasse aux moindres temps morts et en allongeant la durée du travail, quotidien (allant jusqu’à limiter le temps passé aux toilettes, imposition d’heures supplémentaires accompagnée du prétexte fallacieux de « travailler plus pour gagner plus »), hebdomadaire (diminution des droits à des arrêts maladies, heures supplémentaires quasi obligatoires), annuel (diminution des jours de congés), sur toute la vie (allongement de l’âge de départ à la retraite). Ils fustigent « l’Etat-Providence » qui pousseraient nombre d’individus à la paresse, à vivre d’allocations diverses. Mais l’Etat n’a jamais été « Providence » que pour les capitalistes, car tout ce qu’il a redistribué aux travailleurs via les diverses aides sociales alimentées par les impôts et taxes que payaient les capitalistes en plus de ceux payés par les travailleurs n’était, et n’est toujours rien d’autre qu’une petite partie de la Pl qui leur a été extorquée. Ce qui fait hurler les capitalistes, c’est qu’ils voudraient que toute cette Pl, ou du moins le plus possible, leur soit affectée, leur reste sous forme de profits. Et ils hurlent d’autant plus fort qu’effectivement leurs taux de profits baissent.

Finalement ce qui advient aujourd’hui est que la manœuvre qui a consisté à masquer la sénilité du capital en minimisant ses effets par le moyen des dettes publiques a atteint sa limite. Elle a permis de retarder l’échéance, mais aujourd’hui ces dettes ont atteint une telle masse que les rembourser toutes est devenu quasi impossible. Elles sont une sorte de bombe atomique en puissance au sein du système financier mondial, menaçant de déclencher un krach gigantesque. Il faut donc absolument tout faire pour tenter de stopper la croissance des dettes, faire même quelque peu machine arrière. Et alors les masses populaires auront à subir pleinement les effets de la sénilité du capital ainsi en quelque sorte démasquée. Elles auront à payer – du moins c’est évidemment le plan des capitalistes – les remboursements de ces dettes, principal plus intérêts, plus ceux de celles qui continueront à venir pour continuer à financer une « croissance » toujours inévitablement aussi atone, ainsi que l’accroissement des dépenses militaires qui accompagne toujours les crises mondiales comme on le voit bien à nouveau aujourd’hui (et ce n’est qu’un début). Au prétexte de la « menace » russe, cette « urgente nécessité » est matraquée par tous les principaux médias, et est surtout un prétexte supplémentaire à écraser les travailleurs et à les entrainer dans les guerres entre les divers camps capitalistes.

Bref, ceux-ci sont impérativement sommés d’avoir à rembourser les dettes publiques car « nous vivons au dessus de nos moyens », « nous avons trop de dettes », et les résorber, « ça dépend évidemment de notre capacité collective à corriger la trajectoire de nos comptes publiques »138. Tel est le refrain tonitrué chaque jour à chaque heure par la quasi-totalité des médias. Les « nous », les « nos », les « collective » lourdement répétés sont remarquables puisque cette dette publique a essentiellement servi à financer le capital actif et le capital financier via des subventions, aides et dégrèvements fiscaux qui ont en même temps creusé les déficits des services sociaux. Remarquable et parfaitement hypocrite puisqu’en réalité le « nous » qui doit payer est concrètement réduit aux travailleurs, aux « assistés », aux malades, aux chômeurs, aux retraités139. Ainsi s’étrangle d’indignation l’un des porte-paroles des capitalistes : « nous dépensons aujourd’hui sept à huit fois plus pour les retraites que pour la défense […….]. Nous devons redevenir puissants et pour redevenir puissants, nous devons travailler davantage …. »140. Toujours ces « nous » hypocrites puisqu’ils ne désignent en réalité que les travailleurs, les retraités les moins riches, mais pas, ou si peu « nos » entreprises, le capital et ses divers hauts fonctionnaires.

Comme le dit clairement un des porte-paroles du capital : « l’essentiel est de privilégier des économies qui ne pénalisent pas la croissance »141, dont bien sûr les profits sont le moteur. Donc des économies sur tout ce qui concerne les coûts relatifs au travail : salaires, charges sociales, temps de travail, santé publique, réglementations plus ou moins contraignantes relatives au travail et à certaines conséquences nocives du travail tant sur les hommes que sur l’environnement, etc.

Un argument éternellement utilisé par les fonctionnaires du capital est celui qui consiste à ressasser – à faire ressasser par leurs multiples porte-parole – que la « croissance » (donc, répétons-le, la valorisation) est tout ce qu’il y a de plus favorable aux travailleurs : plus d’emplois, plus de miettes à distribuer, etc. Et que donc il faut d’abord la favoriser avant de pouvoir distribuer, ce qui implique d’abaisser « les charges insupportables » qui pèsent sur les « entreprises » et qui entravent leur croissance, laquelle dépend de leurs profits. Donc, affirment ces fonctionnaires, comme ce sont « les entreprises qui créent la richesse […….] il faut s’attaquer aux dépenses sociales plutôt qu’aux entreprises »142. Et quand ils parlent des entreprises ils les présentent comme « nos entreprises » à tous, qui font la richesse de tous, et ne pourront plus la faire si on les imposait davantage. Or non seulement les entreprises sont la propriété juridique de quelques capitalistes, pas la nôtre, mais elles ne créent rien, seul le travail crée, dans certains rapports de production, avec certains moyens.

Ces dépenses sociales sont d’autant plus insupportables pour nos capitalistes (pardon, « entrepreneurs ») que la concurrence étrangère, aujourd’hui mondiale, fait rage et, soi-disant, serait loin de supporter de telles charges. Ce qui est exact en la matière c’est que la concurrence – qui pour le capitaliste est en générale « déloyale » – est le gendarme qui oblige chaque capitaliste à la valorisation maximum. Et s’il n’en trouve pas les conditions dans tel pays, il ira voir ailleurs si l’herbe y est plus verte. Donc trimeurs ou chômeurs, les travailleurs, ceux « d’en bas » surtout, n’ont que ce choix ! Bref, il faut, selon les fonctionnaires du capital, d’abord dégrader (considérablement), les conditions de travail et les revenus, directs et indirect, des travailleurs pour rembourser une (modeste vu leur ampleur) partie des dettes publiques sans pénaliser « la croissance » qui, ultérieurement, permettra, c’est promis par les économistes patentés, d’améliorer l’emploi et ses conditions. Ces promesses d’un mieux futur ne valent évidemment que pour ceux qui veulent bien les croire et ignorent que la sénilité du capital les rend tout à fait et définitivement irréalistes. Non seulement ce soi-disant « mieux » n’arrivera pas, mais même le « pire » que veut et développe le capital ne le guérira pas de sa sénilité.

Il en résulte finalement que le mot d’ordre général de la bourgeoisie est « travailler plus et gagner moins » (notamment, pour commencer, par la baisse des prestations sociales, « salaires indirects mutualisés »). Travailler plus doublement d’ailleurs : non seulement travailler plus longtemps, mais aussi plus intensément. Mot d’ordre qui s’accompagne d’une vaste campagne pour vanter « la valeur travail » et stigmatiser la paresse à laquelle s’adonnerait voluptueusement une trop grande partie de la population vivant aux crochets des braves et honnêtes gens grâce à « l’assistanat ». Mais, des bourgeois et des prolétaires, qui vit aux crochets de qui ? Et qui peut vivre du RSA ou de quelques petites centaines d’euros d’allocations ? Inutile de développer !

Or, non seulement cette politique d’exiger du peuple d’avoir à travailler plus, plus durement et pour gagner moins est une ignominie, mais en plus elle ne sortirait nullement le capitalisme de sa sénilité puisqu’elle ne s’attaque en rien à sa cause profonde qui est que la croissance (la valorisation du capital) ainsi recherchée se heurte à des limites indépassables, notamment celle de « progrès » scientifiques et technologiques qui accentuent inexorablement la diminution de la quantité de travail productif de Pl, et donc les difficultés de la valorisation, et qui de plus génèrent des ravages écologiques qui ruinent cette autre condition de la production de Pl143 : la préservation des ressources de la nature, et plus largement de la nature comme condition de la vie. Le capital sénile ne se contente pas de dégrader le travail des hommes et les hommes eux-mêmes, mais de plus ses fonctionnaires réclament à cors et à cris et obtiennent le démantèlement des quelques modestes réglementation écologiques existantes.

Mais, outre que cette politique ne guérit pas le capital de sa sénilité, mais au contraire l’aggrave, elle entraine par contre un durcissement des luttes de classe. Lesquelles concernent immédiatement, comme toujours du côté des prolétaires, la question salariale, du niveau de vie, des conditions de vie au sens large. Mais concernent aussi le fait que le travail devient de plus en plus répugnant, insupportable, nocif. A quoi s’ajoutent des luttes écologiques qui mobilisent pour le moment surtout des couches de la petite et moyenne bourgeoisie urbaine, mais qui, d’une façon générale, remettent aussi en cause le travail dans le MPC comme étant l’activité qui ravage la nature en tant que travail pour l’argent, pour la « croissance », même si celle-ci n’est pas, en général, encore perçue par la plupart des écologistes comme étant le mouvement automate de la valorisation inhérent au MPC.

C’est de cette tendance à ce que la question de ce travail vienne, et surtout doive venir toujours davantage se mettre au cœur des luttes de classe, non plus pour seulement chercher à en améliorer les conditions, salariales notamment, mais pour l’abolir, qu’il nous faut maintenant faire l’examen.

5.2 Luttes pour les besoins, luttes contre le travail.

Evidemment, c’est une lapalissade de dire que les prolétaires, comme toutes les autres catégories de la population, luttent d’abord pour leurs besoins immédiats – qui sont des besoins pratiques avant de devoir être progressivement aussi des besoins théoriques – et que ces besoins sont déterminés aujourd’hui par le MPC. Mais ceux-ci sont de deux ordres. Des besoins qui reproduisent les rapports sociaux qui fondent et reproduisent le MPC et le mouvement automate de la valorisation, qui reproduisent notamment les rapports de propriété, les rapports salariaux, les divisions puissances intellectuelles-exécutants, bref, les rapports de classe dans toutes les sphères de la société en général. Le besoin de salaire, donc de travail, est ici au cœur des besoins prolétaires immédiats, et nous avons rappelé comment il contribuait à la reproduction du MPC. Mais ce besoin de travail est aussi besoin d’un autre travail, certes plus rémunérateur mais aussi moins nocif pour la santé, plus attrayant et riche de qualités, en moindre quantité et laissant plus de place au temps libre. Un travail collectivement déterminé et organisé au lieu d’être sous la dictature des agents du capital (d’où par exemple, premières ébauches en ce sens, des revendications de type autogestionnaires lors de certaines luttes prolétaires).

Jusqu’à aujourd’hui, et comme ce fût le plus souvent le cas dans les principaux pays capitalistes144, ces luttes ont très majoritairement été des luttes contre l’exploitation, pour l’amélioration du « niveau de vie » matériel, des luttes salariales et, plus généralement, réformistes, ne cherchant pas à sortir du cadre du MPC. Même les puissantes luttes antifascistes des années 1930-40 en Europe ont fini par déboucher à la Libération sur des réformes sociales qui, pour importantes qu’elles furent, avaient pour fondement théorique et ont eu pour résultat pratique la relance du MPC, à l’Ouest sous l’égide des USA, à l’Est sous la forme du capitalisme d’Etat qu’ont toujours été les régimes staliniens de l’ex URSS.

Comme il a été dit145, ce type de luttes est aujourd’hui voué à l’échec, au mieux à des succès minimes et éphémères, vites effacés par la nécessité où est le capitalisme sénile d’avoir à durcir sans faiblir toutes les conditions de l’exploitation des hommes et de la nature146. Cela ne veut pas dire qu’elles ne doivent pas être menées, car il faut bien défendre sa peau pied à pied, tenter de refuser le chômage, de « travailler plus et plus durement pour gagner moins », les ravages sociaux et écologiques du capitalisme sénile, toutes choses qui, au-delà des prolétaires, touchent aussi des couches petites et moyennes bourgeoises travaillées par de multiples et profondes inquiétudes. Mais peu à peu le constat des échecs de ce type traditionnel de luttes amènera un nombre grandissant d’individus à n’avoir plus devant eux que deux orientations politiques :

La première est d’imaginer qu’une perpétuation du MPC serait possible qui soit faite d’une croissance au service du peuple national au lieu de l’être à celui d’une petite caste de gros capitalistes arrogants, cosmopolites, associés à cette « élite » politique dirigeante traditionnelle, avide, égoïste, associés représentant un capitalisme mondialisé totalement indifférent aux intérêts nationaux qui seraient ceux du peuple.

La deuxième est, au contraire, d’engager un processus d’abolition du MPC afin qu’il n’emporte pas l’humanité avec lui dans les affres de son agonie qui s’annonce.

Examinons plus concrètement cette alternative qui est en train aujourd’hui de remplacer la vieille alternative « démocratique » gauche/droite.

5.2.1 Première orientation politique.

« Il est encore fécond le ventre d’où est sorti la bête immonde. »147

Cette orientation consiste à vouloir que le capital qui vous emploie, ou pourrait vous employer, soit puissant et patriote, dévoué au service de la Nation, ce qui serait être au service du Peuple. Un capital qui poursuivrait donc sa croissance, mais qui, sous l’égide de dirigeants ad hoc, qui sauraient sortir la nation du chaos en rétablissant l’ordre intérieur par l’autorité la plus ferme, et lutter tout aussi fermement contre la concurrence extérieure, en ferait profiter tout le monde, ce tout étant tous les nationaux. Cette orientation est bien connue. C’est celle qui, répétons-le, consiste à penser que plus le capital national (comme si le capital avait une patrie) est bien portant, fait des profits, écrase la concurrence étrangère, plus grosses seront les miettes qu’il pourra distribuer aux travailleurs, ce que promettent les partisans d’un Etat dirigé par, des nationalistes intransigeants, qui seraient aussi généreusement distributifs de ces miettes en faveur du peuple, socialistes donc. C’est celle qui se fonde :

1) Sur le rapport salarial, comme nous l’avons rappelé ci-dessus.

2) Sur l’ignorance de la cause de l’inexorable durcissement de l’exploitation des travailleurs, à savoir la sénilité du capital, et sur la croyance inverse d’un possible socialisme nationaliste148.

3) Sur les puissants fétichismes de l’Etat et de la Nation149. Lesquels amènent aussi une partie des prolétaires à fusionner politiquement avec la petite et moyenne (notamment les salariés de l’Etat) bourgeoisie.

Cette voie, dite aujourd’hui par euphémisme « d’extrême-droite » plutôt que fasciste, reçoit l’appui non seulement des petits et moyens capitalistes qui sont particulièrement en difficulté, mais aussi, de plus en plus ouvertement, de la plupart des fonctionnaires du grand capital, lequel pourtant n’existe aujourd’hui que dans une mondialisation que critique cette extrême-droite (une contradiction qui sera expliquée plus loin). Si les représentants du grand capital tendent ainsi à fusionner politiquement avec l’extrême-droite fascisante, c’est qu’ils ont besoin de son appui pour faire face à l’hostilité grandissante que suscitent les mesures, de plus en plus drastiques, d’aggravation des conditions de travail et de vie des travailleurs rendues nécessaires par la sénilité du capital. Pour contenir les résistances, les émeutes et rebellions qui se développent, ils ont besoin de cette force politique dite « populiste » parce qu’elle exerce, pour les trois principales raisons que nous venons de rappeler, une forte influence sur une partie importante du « peuple ». Cette attitude rappelle cette remarque de Marx à propos de l’arrivée au pouvoir de Napoléon III disant que pour sauver sa bourse, la bourgeoisie avait dû nécessairement accepter de perdre sa couronne afin d’être protégée du prolétariat par le glaive de l’empereur, alors populaire suite aux hésitations, reculs et cafouillages des dirigeants de la 2ème République issue de la Révolution de 1848, et plébiscité.

Bref, pour la bourgeoisie, accepter de remettre le pouvoir aux néofascistes, les y porter même, c’est le remettre à une force politique qui a la confiance d’une assez grande partie du peuple et qui promet d’assurer un pouvoir autoritaire qui saura mater les protestations, les révoltes de l’autre partie à tendance émeutière et plus ou moins révolutionnaire.

Ces deux parties ont d’ailleurs un point commun : le rejet, la haine même de cette « élite » bourgeoise traditionnelle, non seulement faillie mais d’une rare arrogance, d’un profond mépris à l’égard de « ceux qui ne sont rien », à la différence des « premiers de cordée » (Macron), qui n’ont pourtant réussi finalement qu’à faire dévisser toute la dite cordée. Une « élite » qui ne songe qu’à conserver ses places et ses prébendes dans les rouages de l’Etat, largement corrompue, coupée du peuple et, finalement, incapable d’assurer son bien-être. Pour elles deux, « la politique c’est du baratin avant les élections, puis plus rien »150. Pour le reste, l’essentiel, elles diffèrent du totalement.

En effet, la partie révolutionnaire du peuple, quand elle existe suffisamment pour s’affirmer concrètement, s’en prend pour commencer, au-delà de cette « élite » politique, aux hauts fonctionnaires et mercenaires du capital, les capitalistes, du moins aux plus visibles, les « riches », les capitalistes financiers, s’en prend aussi à nombre d’effets du MPC, notamment à la domination du capital sur le travail et ses résultats, à ses ravages sur les hommes et la nature. Tandis que la partie d’extrême droite en reste à ce seul rejet des « élites » traditionnelles, ne rejette rien du MPC, sauf l’immigration, pas même ses dégâts écologiques les plus évidents et qui menacent particulièrement les populations les plus déshéritées qui n’y sont pourtant pour rien. Bien au contraire elle réclame un capitalisme puissant, croissant, vigoureux, guerrier, nationaliste jusqu’au racisme, et prône un embrigadement « patriotique » généralisé et totalitaire de la population. « Make my country great again », c’est le simplisme qui aveugle et réunit cette masse de mécontents de conditions sociales diverses, aussi bien des prolétaires que des petits (et même grands patrons, mais pour la raison particulière qui a été rappelée ci-dessus), des paysans, des commerçants, des salariés de couches sociales menacées de déclassement, bref, un conglomérat d’intérêts divers, et même souvent en réalité absolument contradictoires. Leurs ennemis sont, en vrac : les immigrés (globalement qualifiés en Europe « d’islamistes »), les « gauchistes »151, les « assistés sociaux », souvent les mêmes pour cette extrême-droite, dont notamment les chômeurs qui ne seraient que des paresseux refusant de travailler, les nations étrangères dont la concurrence serait toujours « déloyale ». Leurs « valeurs », c’est toujours « travail, famille, patrie », leur moyen pour vaincre ces ennemis, c’est la répression judiciaire et policière pour surmonter toutes les oppositions qui « sapent l’unité nationale » indispensable à la prospérité nationale. Appareil policier qu’ils ne cessent de « perfectionner » et dont ils justifient l’usage de plus en plus étendu et brutal, sans limite, à l’aide d’intenses campagnes médiatiques formatées pour créer la peur en donnant une importance démesurée aux « faits divers » tels que crimes, cambriolages, viols, délinquances diverses, quartiers livrés aux maffias de la drogue, et en présentant systématiquement les protestataires comme des « casseurs », et même des « tueurs de policiers » en puissance152,etc.

Il est utile de revenir sur le soutien qu’apporte le grand capital à l’extrême-droite ultranationaliste et fascisante, car si un Etat dictatorial convient bien aux capitalistes à l’époque de la sénilité du capital, l’ultranationalisme par contre semble devoir les mettre face à une importante contradiction. En effet le grand capital dominant est aujourd’hui entièrement et profondément mondialisé. L’extraction de la Pl se réalise tout au long de chaînes de production mondiales avant qu’elle soit, pour l’essentiel, accaparée par les grands pays du Centre selon des mécanismes bien rodés et bien connus153. Or l’extrême droite fascisante fonde largement son influence populaire sur une exacerbation du nationalisme, ciblant aussi bien la mondialisation des chaînes de production rendue responsable de la désindustrialisation des pays centraux et d’une concurrence, « déloyale » des pays étrangers, que l’immigration qui contribue à abaisser les salaires dans les métropoles (ce qui est vrai, mais cela au service de la valorisation du capital national que souhaite maximum cette extrême droite) et à vider les caisses des services sociaux (ce qui est faux, au contraire ils les abondent). Elle affirme aussi prendre la défense des petits entrepreneurs, agriculteurs, commerçants, artisans vis à, vis des « multinationales » qui les étouffent. Tout cela semble contradictoire avec le stade du capitalisme actuel, où l’accumulation du capital est ultra concentrée en immenses oligopoles, qui ont besoin de cette mondialisation154 qui leur permet de produire aux plus bas coûts salariaux, ainsi que de la main d’œuvre immigrée bon marché pour les travaux qui ne peuvent être délocalisés (bâtiment, agriculture, services domestiques divers, etc.). Ainsi par exemple quelques milliardaires comme E. Munsk ont émis de vagues et éphémères critiques à l’encontre de Trump car ils « voient grandir à vue d’œil le schisme avec la base électorale MAGA (make america great again) de Trump. Leur vision du monde sont diamétralement opposée [……] ils avaient signés pour une croissance de 3% par an, pas pour une guerre permanente avec le reste du monde [……] ni pour qu’ils soient empêchés] de faire venir par milliers des cracks de l’informatique formés en Inde »155, ainsi que les centaine de milliers d’immigrés latinos nécessaires aux travaux agricoles, et autres travaux pénibles, ni pour se priver des sous-traitants bons-marché de Chine, du Vietnam, du Mexique et autres pays, ou des terres rares aux mains de la Chine.

Critiques vite mises de côté car, pour au moins trois raisons qui tiennent à la sénilité du capital, ils ont en fait aujourd’hui un besoin vital d’un Etat autoritaire, et, paradoxalement, nationaliste.

La première est qu’ils ont un besoin d’aides financières et réglementaires massives de l’Etat, que ses dirigeants politiques doivent justifier aux yeux du peuple par les bénéfices qu’elles apporteraient à la Nation dont ils ont la charge. La deuxième est que cet Etat doit pouvoir autant que possible museler les révoltes populaires causées par les difficultés de la valorisation. C’est, nous l’avons vu, ce qu’apporte le fascisme : céder sa couronne pour garder sa bourse. La troisième, et là est la nouveauté apportée par la sénilité du capital, est que la mondialisation libérale a engendré une telle suraccumulation de capital156 que l’aspect « libéral » (relativement libre commerce et libre circulation des capitaux) disparaît pour faire place aux guerres commerciales, et guerres tout court, pour la domination d’un marché mondial saturé.

En effet, la sénilité du capital étant mondiale, la production totale de Pl tend à stagner au niveau mondial. Donc chacun de ces gros oligopole extorquant la Pl à une échelle mondiale en arrive à devoir, plus que jamais, « tuer » le ou les concurrents afin d’accaparer leurs parts de Pl. Ce qui génère une accentuation des « guerres commerciales », telle celle qu’a déclenché Trump, pour lesquelles nombre de capitalistes en difficulté face à la concurrence en arrivent à au moins supporter les mesures protectionnistes et à fortement apprécier les dépenses militaires157 que les ultranationalistes préconisent.

Bref, ces conflits commerciaux ainsi que l’énorme accroissement des dépenses militaires qui se développent actuellement dans le monde indiquent que la sénilité du capital est aussi une manifestation de l’existence d’une énorme suraccumulation mondiale de capital. Des pays comme la Chine ou l’Inde, autrefois, à l’époque des débuts de la mondialisation « libérale », simples sous-traitants des oligopoles U.S. et européens, sont devenus des puissances capitalistes de premier rang. En quelque sorte donc, il n’y a plus « assez de place » pour que tous les capitaux puissent se valoriser158. Mais il n’en reste pas moins que ces gigantesques oligopoles qui sont une caractéristique de la sénilité du capital ne peuvent valoriser leurs capitaux qu’à l’échelle mondiale. Il leur faut absolument cet « espace vital ». La mondialisation de la valorisation reste pour chacun d’eux une nécessité. Mais, comme il n’y a pas « assez de place » pour tous, la concurrence est telle qu’elle dégénère en guerres ouvertes159, dont les brutales guerres commerciales d’aujourd’hui ne sont que les prémisses.

Pour gagner ces guerres les Etats capitalistes doivent souder chaque peuple derrière chacun d’eux. C’est à cela que sert l’exaltation du nationalisme, et c’est pour cela que les divers hauts fonctionnaires du capital rejoignent l’extrême droite fascisante jusqu’à lui céder le pouvoir politique. Avec elle le nationalisme deviendra une exigence absolue qui permettra d’enrôler le peuple de gré ou de force, jusqu’au point de réprimer toute révolte, toute grève, toute quelconque protestation au nom du devoir sacré de patriotisme. Ainsi ce n’est finalement pas la mondialisation de la valorisation des capitaux qui est remise en cause par la fusion politique de ces hauts fonctionnaires avec l’extrême droite néofasciste, mais seulement sa version « libérale » de relativement libre circulation des capitaux et des marchandises et dotée en surface d’un fragile « droit international » aujourd’hui ouvertement réduit à zéro avec le génocide du peuple palestinien.

La fin de cette mondialisation « libérale » est un des marqueurs de la sénilité du capital, car il est évident que ce ne sont pas les guerres et leurs ravages inouïs qui vont lui « redonner la santé ». Ceci bien que la fascisation lui permettra d’accentuer au maximum l’exploitation des travailleurs au prétexte des exigences patriotiques, sans compter leur embrigadement comme chairs à canons sur les champs des diverses guerres impérialistes. Ainsi le néo fascisme en cours d’installation est une réponse à deux problèmes que doivent résoudre les capitalistes aujourd’hui : écraser les résistances grandissantes des masses populaires face à la dégradation de leurs conditions de travail et de vie ; gagner les guerres contre une concurrence exacerbée afin d’avoir la plus grande place possible dans le capitalisme mondialisé.

Il est intéressant d’observer à cet égard que la science, comme toujours dans le MPC, va servir doublement le capital dans cette mondialisation « illibérale » et guerrière en servant à perfectionner les armements et à faire la fortune des industriels qui s’y emploient.

Dans le domaine militaire, c’est une évidence, les « progrès » de l’efficacité destructrice des armements sont « remarquables ». Il est inutile de le développer ici puisque les hauts fonctionnaires du capital s’en vantent dans tous les médias. Ce qu’ils ne disent pas et ne savent pas, c’est que ces dépenses, si elles font le bonheur des capitalistes concernés, sont un frein à la valorisation du capital puisqu’elles ne renouvellent pas des moyens de production de la Pl et ruinent les sociétés.

Dans les autres domaines économiques les capitalistes comptent toujours sur des progrès scientifiques et technologiques pour booster la valorisation du capital, bien que cet espoir soit vain et que sur ce point l’échec est déjà annoncé par même de nombreux économistes bourgeois, comme nous allons le voir avec l’exemple du nouveau remède scientifique miracle supposé sortir le capitalisme du marasme : l’I.A.

L’I.A., comme tout progrès scientifique et technologique déterminé par la valorisation du capital, se présente comme un puissant outil au profit d’une domination accrue du capital sur le travail, et donc les travailleurs en vue d’une augmentation des taux d’exploitation et de l’extraction de la Pl. Or nous savons que l’époque de sénilité du capital est justement celle où de tels progrès ne permettent plus de stimuler la valorisation du capital puisqu’ils ne diminuent les coûts salariaux que bien moins qu’ils n’augmentent ceux de la machinerie et de ses approvisionnements160. « Selon Daron Accomoglu, récent prix Nobel d’économie, seuls 5% des emplois sont automatisables et susceptibles d’être remplacé par l’I.A. »161 Un remplacement par contre très coûteux. Ce que confirme le MIT qui « vient de sortir une étude qui décrit par le menu pourquoi 95% des projets d’accroissement de la productivité par l’I.A. sont des échecs »162. Ainsi des milliers de milliards de dollars sont déjà investis dans l’I.A. sans qu’encore aucun profit n’apparaisse à l’horizon163. Et cette éventuelle future apparition semble devoir être fort décevante selon de nombreux spécialistes (qui pourtant ignorent le diagnostic de la sénilité du capital qui fonde et rend certaine cette prévision). En effet « de plus en plus d’analystes financiers publient des notes dans lesquelles ils se demandent comment on va trouver une rentabilité à des entreprises d’I.A. dont les coûts de fonctionnements sont trois à cinq fois plus élevés que leurs revenus, alors même que les services attendus ne sont pas au rendez-vous »164.

Ainsi l’efficacité de l’I.A. parait devoir être quasiment nulle en matière de taux de profit et de stimulation de la valorisation du capital, ce qui est depuis une cinquantaine d’années au moins le cas des « progrès » scientifiques et technologiques qui, au contraire, sont devenus des facteurs d’aggravation de la sénilité du capital (dans le MPC le « technosolutionisme » est aujourd’hui fatalement une dystopie). Par contre elle s’avère pouvoir et devoir être très certainement une catastrophe écologique. Et pour couronner le tout elle s’avère aussi qu’elle sera un redoutable instrument au service de la fascisation des sociétés, cet ultime moyen aux mains de la bourgeoisie pour maintenir sa domination en même temps que celle du capital malgré sa sénilité. Une fascisation « orwellienne » qui use de technologies très performantes comme moyens de contrôle et de domination.

Pour commencer les dirigeants des géants de la « Tech » affirment que les sciences et technologies vont, enfin, parvenir à résoudre tous les problèmes de l’humanité, pauvreté, maladies, désastres écologiques, etc. Ainsi ils prônent165 « l’accélérationnisme » : consacrer tous les efforts à accélérer les développements scientifiques et technologiques, dont notamment l’I.A. Et aussi le « transhumanisme », une sorte de fusion des humains avec des technologies, par exemple via l’implantation d’électrodes dans les cerveaux, avec le développement d’une I.A. qui serait supérieure au cerveau (c’est le projet Neuralink d’E. Munsk), ainsi que par des manipulations génétiques. Ils donneraient une réalité positive au mythe de Frankenstein à coup de milliards de dollars ! Et ils se disent « libertariens », c’est-à-dire luttant pour qu’aucune réglementation étatique ne vienne entraver leur génie à inventer de magnifiques « progrès » « accélératifs » et « transhumanistes ». Que l’Etat, cette bureaucratie parasite, se limite à leur fournir les moyens financiers dont ils ont besoin et les protège de leurs ennemis, wokistes, gauchistes, écologistes, et autres gêneurs de toutes sortes, y compris les scientifiques et intellectuels s’opposant à leurs élucubrations.

Interdire toute opposition, voilà qui tombe bien avec l’I.A. qui, faute de pouvoir booster la valorisation du capital, s’avère pouvoir être un puissant instrument policier de surveillance, de contrôle et de domination non seulement du travail et des travailleurs166, mais de toute la population, partout, 24 heures sur 24. De sorte que l’I.A. n’est pas que scientifique, mais avant tout politique. Elle n’est d’ailleurs pas seulement un outil de domination tayloriste et policière, mais aussi de domination idéologique puisqu’elle régurgite de façon soi-disant « augmentée » tout ce qui lui a été donné à absorber et qui est marqué du sceau de la domination des intérêts du capital et de ses fonctionnaires.

L’exemple de l’I.A. confirme déjà, et confirmera davantage demain qu’il n’est aucun moyen scientifique qui puisse entraver le développement de la sénilité du capital. Il montre que tout ce que ses divers hauts fonctionnaires peuvent mettre en œuvre aujourd’hui pour maintenir leur existence en maintenant celle de leur maître le capital, celle du MPC, est un développement des moyens de la fascisation des Etats, ainsi que des moyens militaires pour pouvoir ne pas être éliminés dans la mondialisation de plus en plus « illibérale », conflictuelle qui se développe, et où règne plus que jamais le « vae victis ». Cette orientation politique est un véritable « accélérationnisme », mais qui accélérer non pas « le progrès » mais l’aggravation du chaos mondial, comme le fait par exemple le dynamitage de la mondialisation libérale par Trump167 et les déclarations de guerres, commerciales pour commencer, qui s’en suivent. Comme le fait l’aveuglement face au développement des ravages écologiques. Comme le fait la paupérisation des masses qui partout s’accélère.

Bref, cette orientation politique ne résout absolument en rien la sénilité du capital et ses conséquences ravageuses. Elle ne fait que précipiter son achèvement, non par une mort douce mais par une apocalypse généralisée, tant par les ravages écologiques qui ne peuvent dans ces conditions de sénilité que s’accroître que par ces guerres économiques qui poussent aux néofascismes et déboucherons sur plus de guerres réelles168, et même peut-être nucléaires, c’est-à-dire suicidaires.

Alors, heureusement il existe une deuxième orientation politique qui pourrait s’opposer à la possibilité d’un tel sombre avenir, sachant déjà que, comme nous l’avons vu (section 4.2), ce ne peut absolument pas être celle que prétend être la « gauche », le réformisme en général.

5.2.2 Deuxième orientation politique.

Si les luttes partent toujours des besoins, il en est de plusieurs sortes. Il y a les besoins élémentaires en général, tels nourriture, logement, santé, etc., qui existent de tous temps quoi que sous des formes très différentes suivant les époques. D’autres sont plus spécifiquement engendrés par le MPC, ce qui est notamment le cas du salaire, donc du travail qui le procure. Lequel, au-delà du partage salaires/profits de ses résultats, est de plus en plus contesté en tant que tel, pas seulement pour sa dureté mais aussi quant à son contenu même, de plus en plus vide d’intérêt, abrutissant, nocif pour les hommes et la nature. Ce qui amène à devoir contester les rapports de dépossession dans lesquels il est effectué. Dans ce même mouvement historique où, tout particulièrement pour les prolétaires, ce travail est devenu de plus en plus contesté, il est aussi apparu qu’il était possible d’en diminuer massivement la quantité. Ce que les développement du machinisme ont déjà commencé à faire, et ce que pourra aisément démultiplier la suppression de toutes sortes de travaux et de besoins inutiles, c’est-à-dire sans aucun intérêt, bien au contraire, pour un développement humain riche de qualités, et, pire encore, bien souvent nocifs. Bref, des besoins créés uniquement par et pour la valorisation du capital. Le temps libre ainsi créé sera alors le moyen pour les individus de s’approprier les moyens matériels et intellectuels de celles des conditions de leurs vies qui dépendent d’eux et de leurs rapports. Le mouvement révolutionnaire communiste est fondé sur cette orientation politique, il est le mouvement politique qui la réalisera.

Les capitalistes ont leur TINA (there is no alternative, selon la formule de Tatcher) : travailler plus et plus durement pour gagner moins, tout en accélérant et amplifiant la destruction de la nature. Ils pensent que leurs fortunes viennent, pour la plus grande part de leur génie, et ils claironnent que celles de ceux qu’ils emploient, aussi misérables soient-elles, dépendent de ce qu’ils n’ont d’emplois, de travail, que grâce à eux, à leur génie entrepreneurial. Ils le claironnent d’autant plus ce TINA qu’ils sentent bien que ce travail est de plus en plus haï et contesté dans toutes ses composantes (effectuation, contenu, durée, rémunération). Les prolétaires doivent y opposer leur propre TINA : travailler moins, autrement, pour satisfaire des besoins sociaux librement, collectivement – c’est-à-dire réellement démocratiquement – déterminés, et augmenter toujours et au maximum le temps libre pour exercer des activités libres, dont celle de décider collectivement quoi, comment produire et répartir.

Prendre conscience de la nécessité vitale de cet objectif général et lui donner un contenu concret ne pourra advenir qu’au cours du processus des luttes que les prolétaires, et des fractions plus ou moins importantes d’autres couches sociales associées aussi, devront nécessairement mener, seront obligés quoi qu’il leur en coûtera de mener pour vivre. D’abord ils luttent pour leurs besoins immédiats, notamment celui d’avoir un salaire, donc un travail, le moins pénible possible et un salaire, direct et indirect, le meilleur possible. Ce qui est certes très nécessaire mais qui aussi, comme nous l’avons rappelé, pousse à souhaiter la prospérité, la croissance du capital qui vous emploie ainsi qu’à la reproduction du capital en général. Mais cette croissance et cette reproduction ont aujourd’hui abouti à la sénilité du capital et donc à l’obligation incontournable pour les capitalistes d’avoir à dégrader, de plus en plus, toutes les conditions de vie et de travail des classes inférieures et moyennes, ainsi que la nature. Il apparait alors aussi de plus en plus clairement que lutter pour améliorer, et même seulement préserver son niveau de vie et lutter contre le détestable travail capitaliste devient aujourd’hui une seule et même chose : lutter contre le MPC puisque c’est lui qui, du fait de sa sénilité, engendre et l’un et l’autre, et la baisse du niveau de vie et la dégradation des conditions d’effectuation du travail, cela sans même empêcher l’aggravation du chômage (partiel ou total). Et cela de plus en amplifiant les guerres commerciales, évoluant en guerres militaires, générées par la suraccumulation de capitaux en mal de valorisation à l’échelle mondiale.

C’est pourquoi les divers idéologues, économistes, politiciens, journalistes, moralistes etc., qui se gaussent des partisans de la « fin » du travail capitaliste en claironnant que la volonté première de la plupart des individus est d’en avoir un, et que de plus le travail serait une « valeur » humaine suprême et éternelle, ne sont que des charlatans qui font semblant d’ignorer que cette volonté n’est qu’une sujétion, une contrainte qui se heurte de plus en plus à cette réalité que c’est le capital lui-même, via ses fonctionnaires dont font partie ces laudateurs du travail à tout prix et au moindre prix, qui crée cette tendance à la diminution des quantités de travail en cherchant à toujours en augmenter le rendement par des « progrès » technologiques. Diminution qu’il cherche à contrebalancer, parce que ce travail est la source de la Pl et des profits, par la dégradation de toutes ses conditions.

Bref, la prise de conscience évoquée ci-dessus d’avoir à lutter contre le TINA capitaliste en lui opposant le TINA communiste, absolument nécessaire pour éviter une fin apocalyptique du MPC s’écroulant sous les effets de ses propres contradictions, est d’abord un processus pratique. C’est la réalité elle-même, saisie à travers l’aggravation rapide et la démultiplication des effets nocifs du MPC sénile qui y pousse. La théorie peut et doit y contribuer en aidant à la compréhension de leur cause. « La théorie ne se réalise jamais dans un peuple que dans la mesure où elle est la réalisation de ses besoins […..]. Les besoins théoriques seront-ils immédiatement des besoins pratiques ? Il ne suffit pas que la pensée pousse à se réaliser, il faut que la réalité pousse elle-même à penser. »169 Et quand la réalité pousse à penser autrement, plus juste, cela pousse aussi alors à agir plus efficacement pour changer cette réalité. C’est ainsi dans le processus des luttes que ceux qui se révoltent contre des méfaits du capitalisme se transforment eux-mêmes, transforment leurs besoins170, donc les objectifs ainsi alors que les moyens de leurs luttes. « Les circonstances font autant les hommes que les hommes les circonstances. »171

Lutter contre le travail capitaliste, c’est lutter contre ce qui est la substance de la valeur. Certes les prolétaires ne savent pas, pas plus que le reste de la population et, notamment les économistes, qu’il est cette substance sous la forme de travail abstrait. Lequel se représente comme argent, ce qui engendre, comme nous l’avons rappelé (cf. chapitre 2), la production pour l’argent et le capital comme mouvement automate de valorisation permanente. Il n’empêche, en étant finalement amenés à lutter pour abolir le travail capitaliste faute de pouvoir en améliorer les conditions172, les prolétaires luttent de fait pour abolir le capital et le capitalisme, puisqu’évidemment sans leur travail concret il n’y a pas de travail abstrait, donc pas de valeur d’échange, pas d’argent, pas de capital. Et alors dans le même temps cette réalité du lien lutte contre le travail–lutte contre le capital amènera au besoin de la penser, à fusionner pratique et théorie – du moins pourvu qu’une juste théorie de cette réalité soit proposée. Et dans le même temps également, dans le même processus de leurs luttes, ils découvriront que le temps libre est le moyen matériel essentiel de l’abolition du capital (ou, c’est la même chose, de l’établissement du communisme), tandis que la conscience, la volonté et l’organisation du prolétariat en force révolutionnaire unifiée en sont les conditions politiques. La grève, c’est déjà du temps libre pris pour s’organiser, pour transformer sa situation, commencer à s’affirmer en arrachant des concessions aux capitalistes. Le temps libre qui sera massivement conquis au cours d’un processus révolutionnaire communiste le sera pour abolir les RPPP qui fondent le MPC.

Conclusion : les prolétaires, et au-delà la masse des petits et moyens salariés, doivent opposer leur TINA, le seul qui préserve l’avenir de l’humanité, au TINA des fonctionnaires du capital qui mène aux pires catastrophes.

Remarquons ici encore une fois que ces derniers veulent non seulement réduire le temps libre mais aussi en dominer l’usage afin d’en faire encore un temps pour le capital. Ce qu’ils font en promouvant le besoin de différents loisirs ou spectacles marchands, de consommations non seulement profitables au capital, mais aliénantes ou/et nocives.

C’est d’ailleurs, plus généralement, le cas de tous les besoins créés par le capitalisme – hors bien sûr celui de s’opposer au capitalisme. Ainsi du besoin de salaire et de travail dont nous avons déjà parlé. Mais de bien d’autres. Citons seulement en guise d’illustration trois exemples parmi tant d’autres :

1) Le besoin, très coûteux, de transports domicile-travail – et souvent par voiture – que suscite l’organisation des territoires propre au MPC. Mais aussi les besoins de transports mondiaux suscités par la mondialisation des chaînes de production. Ou encore ceux suscités par certaines formes de tourisme marchands (avions, mégas paquebots de croisière). Tout cela constituant un énorme gaspillage de temps, de travail et de fatigue, en plus d’être très polluant et nuisible pour la santé et la nature, et très consommateur de matières premières non renouvelables.

2) Les gigantesques besoins militaires induits par la concurrence généralisée – notamment entre grands pays impérialistes – évidemment extraordinairement nuisibles en tout : coûts pharamineux en vue de d’hécatombes et de ravages inouïs, gaspillage de temps de travail, etc.

3) Les besoins de police, également très coûteux engendrés dans la population, pour la plupart, par les désordres, gangs, maffias et autres comportements asociaux, individuels et violents, créés par le capitalisme, et fortement accentués par sa sénilité.

Il est évident qu’il y a un immense potentiel de réduction de la quantité de travail (et donc d’une certaine « décroissance ») dans la suppression de toutes sortes de besoins engendrés par les nécessités de la valorisation du capital. Lutter pour abolir le capital, c’est aussi lutter pour abolir ces très nombreux besoins nocifs, donc abolir leurs causes. Les abolir, c’est aussi en changer. Et changer les besoins, c’est changer les hommes, leurs idées, leurs buts, leurs activités, leurs rapports entre eux et avec la nature. Tels sont les résultats généraux des luttes pour en finir avec le travail capitaliste et par là avec le capitalisme. Ce sont les résultats généraux que vise cette deuxième orientation politique, celle du TINA communiste.

Les luttes prolétaires à propos du travail ne datent évidemment pas d’aujourd’hui. D’abord il s’agissait essentiellement d’en améliorer certaines conditions. Par exemple : salaires, abolition du travail des enfants, réduction du temps de travail (cf. les luttes pour obtenir les fameux 3x8 : 8 heures de travail, 8 heures de loisirs173, 8 heures de sommeil), congés payés, etc. Cependant de grandes luttes sociales de la fin du 20ème siècle, en Europe occidentale notamment, ont aussi souvent mis en avant, de façon plus ou moins radicale, la revendication d’une abolition du travail prolétaire. Par exemple en mai-juin 1968 en France on a vu s’affirmer le refus de ce travail avec des slogans populaires largement repris tels que « métro-boulot-dodo y en a marre » ou « nous ne voulons pas perdre notre vie à la gagner »174. Ce n’était qu’un modeste début, il faut continuer, et pour cela approfondir ces combats contre le travail. Approfondir c’est, notamment, comprendre qu’il s’agit d’une lutte « à mort » entre les deux TINA, qui ne relève donc nullement des objectifs et méthodes réformistes habituels puisqu’il s’agit d’abolir le capital. En effet abolir ce travail, c’est abolir dans le même mouvement le capital puisque travail et capital se produisent et reproduisent réciproquement175.

Aujourd’hui les raisons d’abolir le travail se multiplient. Prenons encore un exemple. Beaucoup d’ouvrages176, travaux universitaires, enquêtes diverses, décrivent comment les nouvelles technologies numériques sont développées par les scientifiques qu’emploie le capital comme moyens ultra perfectionnés de domination, de contrôle et de surveillance des travailleurs afin de supprimer tous les temps morts (ou de les repérer pour ne pas les payer)177, d’augmenter au maximum l’intensité de leur travail. D’où, entre autres conséquences, une nocivité croissante du travail capitaliste, du travail prolétaire notamment, qui se constate particulièrement bien par ses effets sur la santé des travailleurs, y compris dans les pays parmi les plus riches (dans les plus pauvres c’est évidemment bien pire). Prenons le cas de la France tel que décrit par un spécialiste dans un article178 très documenté dont nous ne citons ici que de très courts extraits :

« Ces conditions de travail et d’exposition à des nuisances diverses ont des conséquences importantes et les maladies professionnelles sont nombreuses et diverses : cancers, affections respiratoires, maladies cardio-vasculaires, affections articulaires et troubles musculo-squelettiques, troubles psychologiques et dépressifs, troubles dermatologiques et allergiques, asthme, troubles de la reproduction, troubles de l’audition, etc. Pour ne citer que quelques exemples, environ 15% des cancers du poumon chez les hommes sont occasionnés par une exposition professionnelle à l’amiante et 10% de tous les cancers masculins par des expositions à des cancérogènes professionnels, 3,5% des infarctus du myocarde sont induits par le stress au travail179 [….….] environ 15% des asthmes des adultes sont d’origine professionnelle. Les troubles musculo-squelettiques occasionnés par des contraintes biomécaniques sont la première cause d’arrêt de travail et de sortie prématurée de l’emploi [………]. Bref, le coût pour la société des risques professionnels « est estimé dans différents pays comme allant de 2 à 14% du PIB. »180 Sans surprise « …. les catégories sociales les moins favorisées étant quasiment toujours les plus concernées »181 par ces maladies professionnelles. Sans surprise encore c’est pire pour les chômeurs : « la condition de chômeur est associée à [……] une mortalité toutes causes confondues presque trois fois plus élevées par rapport aux personnes de même âge et de même sexe ayant un travail. »182

A ces maladies professionnelles de toutes sortes s’ajoute un fort accroissement du « mal être au travail » : « fatigue chronique, surcharge mentale, violences banalisées, perte de sens, invisibilité du mal être […..]. Autant de réalités systémiques qui prouvent que le mal être au travail n’est plus un signal faible mais témoigne d’une dégradation structurelle de nos environnements de travail […….].Plus d’un salarié sur deux ressent un mal être au travail […….] Pis, près de 8O% des salariés sondés déclarent une fatigue professionnelle, signe de l’installation d’un épuisement physique et mental généralisé. Résultat, en six mois un salarié sur cinq a bénéficié d’un arrêt de travail pour épuisement, troubles psychiques ou encore douleurs physiques. »183 Une étude scientifique portant sur les 27 Etats membres de l’Union Européenne plus le Royaume Uni184 montre que ce qui est significatif de la dégradation du travail aujourd’hui, par rapport au capitalisme antérieur, c’est l’augmentation particulièrement vive de sa cause dans l’exposition à des risques psychosociaux (RPS) tels que pressions subies au travail, temps de travail à rallonge et aléatoire, harcèlement moral, insécurité de l’emploi, et d’une façon générale vives inquiétudes quant à la situation actuelle et l’avenir. Mais, ajoutent les auteurs « les dépressions qui s’en suivent sont rarement reconnues comme maladies professionnelles. »

Il ressort de ces dégradations considérables du travail capitaliste dans son effectuation même, et pas seulement dans sa rémunération, dont nous n’avons donné ici qu’un très bref aperçu, mais qui sont largement documentées par de multiples publications à base d’enquêtes et de données statistiques, qu’il est particulièrement injuste et cynique de faire porter la responsabilité de l’augmentation des coûts de la santé publique, et notamment en France du déficit abyssal de l’Assurance Maladie, sur les travailleurs qui sont les victimes et non les responsables de cette situation. Doublement victimes puisqu’ils sont les principales victimes des maladies professionnelles qui pèsent sur le budget de la santé publique, et qu’ensuite il leur est imposé d’en boucher le trou. Pas plus qu’ils ne ont responsables d’ailleurs des maladies engendrées par les conditions de vie dans les ghettos des banlieues populaires, par la malbouffe, par les multiples pollutions et empoisonnements générés par les productions capitalistes. Pour en donner un dernier exemple, celui des plastiques, l’Opecst185 « rappelle que 16.000 produits chimiques sont recensés dans les plastiques, dont 4.OOO comme dangereux, toxiques pour l’environnement et la santé [………] Ils provoquent des cancers, des troubles neurologiques, des maladies respiratoires ou cardiovasculaires, et altèrent la croissance ou le système nerveux. Le coût de ces maladies est exorbitant pour la société estime l’Opecst. Rien qu’aux Etats Unis, une étude menée sur les effets de trois substances (PBDE, BPA et DEHP) estime à 675 milliards de dollars les coûts induits – sans parler des 40.000 décès supplémentaires…. ». Sans parler des énormes ravages écologiques bien documentés causés par ces plastiques, notamment dans les océans. Selon le rapport « The Lancet Countdown on Health and Plastics » du 4 août 2025, le coût économique du plastique sur la santé, par an et dans le monde, est de 1500 milliards de dollars. Et pourtant « selon l’OCDE la production de plastique [……] devrait encore tripler d’ici à 2060 si rien n’est fait….. »186. Et la récente conférence internationale d’Août 2025 tenue à Genève ce sujet a montré que, bien sûr, rien, ou presque, ne sera fait.

Bref, on sait très bien ce qu’il faudrait faire pour réduire drastiquement les dépenses de santé : s’attaquer à ces causes. Taxer davantage les capitalistes pour boucher le trou de l’Assurance Maladie n’empêche nullement qu’il se creuse, ce n’est pas une solution puisque non seulement ça ne guérit personne, mais ça n’empêche pas l’aggravation de la situation sanitaire. L’évidente solution est de les empêcher de démultiplier et aggraver les dégâts sanitaires par obligation de service envers le capital et sa valorisation. Elle est de s’attaquer aux causes plutôt qu’aux effets. On peut et on doit d’ailleurs faire le même constat en ce qui concerne le coût des dégâts causés à la nature par le travail capitaliste. Tous les méfaits qui en découlent, zoonoses, réchauffement climatique, dégâts agricoles, incendies, inondations, tempêtes, épuisement des ressources naturelles, etc., contribuent non seulement à l’aggravation de toutes les conditions de la vie, mais de plus constituent des coûts économiques gigantesques qui viennent peser sur la société, et même entraver la valorisation du capital en général (un exemple notoire de ce que le capital est « contradictions en actes »187).

Ainsi s’accroissent, s’aggravent et s’accumulent toutes sortes raisons pour en finir avec le travail capitaliste. Tant parce qu’il est de plus en plus dur, insupportable, répugnant, toxique, notamment pour les prolétaires qui l’exécutent, que parce qu’il cause des dégâts écologiques qui accentuent les maladies, les pollutions, dont souffrent les populations en même temps qu’ils ravagent la nature dont vit l’humanité. Il en résulte donc que doivent nécessairement se renforcer de multiples fronts de luttes, qui doivent aussi s’unir en une force, unité indispensable pour la réussite d’un processus révolutionnaire capable d’abolir ce travail tel qu’il a été développé par le capital et ses fonctionnaires les capitalistes. Il s’agit de remettre complétement en cause non seulement quoi et en quelles quantités produire, mais comment produire. C’est-à-dire de remettre en cause le travail non seulement dans sa quantité et son effectuation, mais aussi dans ses finalités, les besoins qu’il doit satisfaire, le type d’individus et de société qu’il construit. C’est notamment au cours d‘un tel processus révolutionnaire que pourra être dépassée cette contradiction qui oppose le besoin d’avoir un travail salarié dégradant, aliénant et nocif, tant pour les hommes que pour la nature, et celui de refuser ce travail. Elle sera dépassée par le besoin, la volonté et la possibilité d’un vaste temps libre pour des activités riches et libres, tandis que le travail qui restera socialement nécessaire sera décidé, organisé et réparti en commun188, selon une volonté commune et non plus selon celle du capital dont les rapports sociaux qui le fondent (les RPPP) auront été aboli en même temps que le travail capitaliste pour l’argent, aveugle, destructeur et aliéné.

Evidemment ce but ne peut être atteint qu’au prix d’un processus révolutionnaire plus ou moins long, dont la première grande étape est la prise du pouvoir d’Etat par le prolétariat, à partir de quoi le temps libre pourra être considérablement démultiplié et utilisé pour conquérir collectivement la possession de toutes celles des conditions de la production de la vie, des individus, de la société qu’il est possible d’acquérir à un moment donné du développement historique des connaissances humaines (le « général intellect » selon la formule de Marx).

Or aujourd’hui ce mouvement révolutionnaire vers l’abolition du travail capitaliste, tout autre chose donc que de se limiter à essayer d’améliorer la condition salariale, est non seulement nécessaire mais tout à fait possible car ses conditions matérielles, temps libre et opposition bourgeoisies/prolétariats mondialisée (c’est-à-dire stade historique des révolutions communistes partout), en sont réunies pour la première fois dans l’histoire. Pour la première fois veut dire aussi qu’il s’agit d’une nouvelle époque révolutionnaire, une révolution qui se présente dans des conditions différentes de celles du passé sur lesquelles il faut aussi s’appuyer, et qu’il reste à inventer.

CHAPITRE 6. UNE NOUVELLE EPOQUE REVOLUTIONNAIRE.

« La crise consiste justement dans le fait que l’ancien se meurt et que le nouveau ne peut pas naître : pendant cet interrègne on observe les phénomènes morbides les plus variés. »189

Si on considère l’époque actuelle, celle du capitalisme sénile, il faut bien constater qu’il s’agit d’une nouvelle époque révolutionnaire. Nouvelle au sens que y existent la condition matérielle indispensable à la réussite d’un processus révolutionnaire communiste, alors que ce n’était pas le cas dans les deux siècles précédents. Et notamment pas le cas, malheureusement, dans la Russie de 1917 et la Chine de 1949190.

Cette condition matérielle, je l’ai volontairement souvent rappelée, c’est la possibilité d’un vaste temps libre qui permette aux masses populaires de pouvoir s’approprier les conditions d’une abolition des rapports sociaux qui fondent les diverses formes de la domination du capital et de ses fonctionnaires sur la société et tous ses individus. Possibilité qui résulte d’un grand développement des forces productives que seules des divisions du travail, des rapports sociaux de type capitaliste pouvaient réaliser. Lequel capitalisme (ces rapports) a (ont) engendré à la fois les dégâts et ravages qu’on connaît et aussi, in fine, les conditions de l’agonie du capital, par lui-même ou par un processus communiste191. La réalisation de cette condition matérielle n’était guère prévisible quant au niveau de développement des forces productives que pouvait et devait atteindre le MPC pour que ne puisse plus se poursuivre le mouvement de la valorisation du capital et que l’abondance du temps libre soit possible, c’est-à-dire pour que soit ainsi ouverte l’époque fin du MPC-possibilité du communisme. Mais Marx en avait pressenti le principe, par exemple dans ce passage de sa fameuse Préface à sa Contribution à la Critique de l’Economie Politique : « Une formation sociale ne disparaît jamais avant que soient développées toutes les forces productives qu’elle est assez large pour contenir, jamais des rapports de production nouveaux et supérieurs ne s’y substituent avant que les conditions d’existence matérielles de ces rapports ne soient écloses dans le sein de la vieille société. »192 Ce qui, au vu des échecs des révolutions russe et chinoise, s’est finalement avéré une affirmation exacte d’un point de vue général. Ce qui doit être ici ajouté, c’est qu’aux débuts du processus de communisation le travail contraint et les divisions du travail propres au MPC ne sont pas encore abolis. Les abolir c’est l’objet même de ce processus qui commence après la prise du pouvoir politique par les forces révolutionnaires. Lequel processus a pour moteur une lutte de classe entre une bourgeoisie qui prospère encore sur la base des divisions sociales du travail et des rapports de possession issus du MPC, et le prolétariat qui a besoin de temps pour s’approprier les conditions de la production. Cette contradiction fondamentale qui subsiste entre bourgeoisie et prolétariat ne peut être tranchée que par une continuation de la lutte de classes. Ce que Mao Tse Toung avait compris et entrepris avec, notamment, la Révolution Culturelle. Mais quand les forces productives sont encore peu développées, les rapports capitalistes subsistent plus longtemps puisque la possibilité d’un temps largement libéré du travail, nécessaire pour pouvoir les abolir, est encore très faible. Alors la bourgeoisie non seulement subsiste, mais même se développe en même temps que les forces productives. Or la domination politique du prolétariat révolutionnaire exercée par un Etat entre ses mains ne saurait « coexister avec l’éternisation de son esclavage social »193 (c’est-à-dire le maintien du travail et des RPPP capitalistes).

Il faut revenir un instant sur le fait que le très faible développement des forces productives en Russie comme en Chine impliquait l’existence et même le développement de rapports de production capitalistes. Le socialisme prenait alors la forme d’un capitalisme d’Etat, supposément « prolétarien » dans la mesure où cet Etat était supposé l’être194. C’est qu’il fallait en passer, à partir de sociétés dominées, sauf évidemment une petite classe dominante, par la grande pauvreté et des travaux aussi harassants que peu productifs, par un développement puissant du machinisme, seul capable de réduire puis d’abolir ces travaux, le travail contraint d’une façon générale, au profit du temps libre, condition matérielle du communisme. Lequel développement nécessitait celui des sciences et des technologies. Ce qui ne peut et ne pouvait se faire que sur la base d’une forte division du travail entre, d’un côté, scientifiques, ingénieurs et autres cadres pour les diverses fonctions de planification et d’organisation, et prolétaires de l’autre puisqu’il faut que les premiers puissent être libérés du travail d’exécution pour être formés et pouvoir exercer leurs fonctions. Il faut donc qu’ils soient nourris par les seconds. Une vérité qui a marqué toute l’histoire de l’humanité (ou, de ce fait, préhistoire selon Marx) et qu’énonçait Engels quand il écrivait195 : « Tant que le travail total de la société ne fournit qu’un rendement excédent à peine ce qui est nécessaire pour assurer l’existence de tous, tant que le travail réclame donc tout, où presque tout le temps de la grande majorité des membres de la société, celle-ci se divise en classes. A côté de cette majorité, exclusivement vouée à la corvée du travail, il se forme une classe libérée du travail directement productif, qui se charge des affaires communes de la société : direction du travail, affaires politiques, justice, science, beaux-arts, etc….. ». On peut en ajouter d’autres « affaires communes » suivant les époques, comme les fonctions religieuses, éducatives, militaires, etc.

Cette question de l’importance du développement des forces productives196 quant à la possibilité de changer les RPP qui fondent le MPC et caractérisent la société capitaliste avait été notée par Marx quand il a incidemment exprimé la crainte que « la révolution pourrait venir plus tôt que nous le souhaiterions. Le comble du malheur, c’est quand les révolutionnaires doivent se soucier du pain des gens »197. Ou encore : « le développement des forces productives est une condition pratique indispensable, car, sans lui, c’est la pénurie qui deviendrait générale, et, avec le besoin, c’est aussi la lutte pour le nécessaire qui recommencerait et l’on retomberait fatalement dans la même vielle gadoue »198. Engels partageait cette opinion qui écrivait dans La guerre des paysans : « C’est le pire qui puisse arriver à un chef de parti extrême que d’être obligé de prendre le pouvoir en main à une époque où le mouvement n’est pas mûr pour la domination de la classe qu’il représente et pour l’application des mesures qu’exige la domination de cette classe [……..]. Il se trouve ainsi nécessairement placé devant un dilemme insoluble : ce qu’il peut faire contredit toute l’action passée, ses principes et les intérêts immédiats de son parti, ce qu’il doit faire est irréalisable. »

Ainsi, le faible développement des forces productives en Russie et en Chine a indubitablement été, sinon le seul – les puissantes attaques des bourgeoisies intérieures199 et mondiales coalisées en ont été un aussi – du moins un très puissant facteur de l’échec de ces révolutions, tandis que, d’un autre côté, dans les pays développés du 20ième siècle, leur développement élevé, à quoi s’ajoutait l’exploitation brutale et intensive des peuples colonisés, permettait de maintenir les luttes ouvrières dans le cadre du capitalisme, à l’aide de partis « socialistes » bourgeois200 faisant adopter quelques réformes d’amélioration des conditions de travail et de vie. Ce qui explique pour une bonne part la faiblesse et l’impuissance des organisations révolutionnaires dans ces pays. D’un côté un capitalisme encore trop bien portant, de l’autre un capitalisme de colonies, semi-esclavagiste, pas assez développé et reléguant la contradiction bourgeoisie/prolétariat au deuxième plan, derrière la contradiction colonisés/colonisateurs.

Mais le 20ème siècle a connu des avancées considérables en ce qui concerne le développement des conditions d’un processus révolutionnaire communiste abolissant le MPC. D’abord il y a eu les victoires des luttes anticoloniales201 qui ont fait entrer les peuples du monde entier dans le MPC et amené la mondialisation du capitalisme sous la forme intégrale qu’elle a prise avec la fin du processus révolutionnaire en Chine (prise du pouvoir d’Etat par Deng Xiaoping et les nouveaux capitalistes chinois) et l’écroulement suivi du démembrement de l’empire russe dit URSS sous l’effet de ses propres contradictions et des coups de boutoir de l’Otan dits « guerre froide ». Puis, vers la fin de ce siècle, il y a eu l’entrée du capitalisme ainsi intégralement mondialisé dans l’époque de sa sénilité, laquelle ne fait que croître depuis. Sénilité qui est la conséquence du très haut niveau du développement des forces productives, avec toutes les effets destructeurs qu’on connait, mais aussi tout le potentiel révolutionnaire que cela représente, notamment le potentiel de « fin » du travail capitaliste et de ses effets mortifères.

Mondialisation intégrale et sénilité généralisée du MPC, c’est évidemment aujourd’hui une situation tout à fait nouvelle dans l’histoire : celle d’une nouvelle époque révolutionnaire, pour un processus révolutionnaire communiste mondial, internationaliste, enfin possible. Certes, cette possibilité – qui est de plus une nécessité – n’apparaît pas encore aux yeux de la grande majorité des peuples du monde. C’est peu que de le dire. Cela pour de multiples raisons, dont ces quatre principales :

1) Les peuples des vieux pays capitalistes sont encore dans le souvenir des succès des luttes réformistes passées et n’ont pas encore conscience que la sénilité du capital implique la fin du réformisme.

2) Les peuples qui ont subi le joug d’une dictature de type stalinien ont nécessairement un réflexe anticommuniste. D’une façon générale l’idée même du « communisme » a pu être considérablement fustigée par la bourgeoisie au nom des « valeurs » droitdel’hommistes de la « démocratie » capitaliste202, et par le moyen d’une intense propagande de tous les médias.

3) Les peuples des anciens pays colonisés sont, notamment en Afrique, soigneusement entretenus dans le souvenir vivace des dominations et oppressions coloniales par les bourgeoisies au pouvoir dans ces pays de façon à rendre les anciens colonisateurs toujours seuls responsables de leur misère et se dédouaner elles-mêmes de toute responsabilité. Cela alors même qu’elles exercent un pouvoir dictatorial pour capter à leur seul profit la part de Pl que leur laissent les oligopoles des pays impérialistes qui exploitent leurs ressources naturelles et leurs peuples, avec qui elles collaborent étroitement pour que cette part soit la plus grande possible203.

4) La sénilité du capital engendre une très forte poussée de chaos économique et politique, de désordres intérieurs et de la concurrence extérieure, ce qui amène une puissante et mondiale exacerbation des nationalismes, jusqu’à des sortes de fascismes en tant qu’ultimes idéologies et formes politiques permettant, en remplacement de la démocratie et du réformisme dont c’étaient la fonction, de souder les peuples à la bourgeoisie et à l’Etat qui dominent chacun d’eux.

Ce bref rappel des principales raisons – il y en a bien sûr bien d’autres suivant les situations concrètes – n’a pour but que de dire que la situation politique actuelle est celle d’une sorte d’entre deux historique transitoire. D’un côté les masses populaires sont encore lestées du souvenir des succès démocratiques, réformistes et anticoloniaux des diverses luttes passées, ainsi que des échecs, habilement exploités par la bourgeoisie, des anciens mouvements communistes. De l’autre, elles doivent bien de plus en plus clairement constater que ce traditionnel et ancien type de luttes est devenu incapable d’empêcher qu’elles subissent les ravages de plus en plus terribles du capitalisme. Mais « le nouveau » ne nait pas encore car elles ne peuvent pas immédiatement comprendre la raison de ces ravages dans la sénilité du capital, ni la possibilité et la nécessité d’une révolution communiste qui en découle. Beaucoup se posent la question : que faire ? Une partie se laisse attirer par la dernière ruse, évoquée au point 4 ci-dessus, dont dispose la bourgeoisie pour tenter de maintenir le capitalisme : l’ultranationalisme et une dictature de type fasciste. On sait que, comme l’a esquissé l’exemple des années 30, elle ne peut mener qu’à une fin apocalyptique, celle d’un capitalisme s’auto détruisant sous l’effet de ses propres contradictions.

Une autre partie ne renonce pas à s’opposer durement au capitalisme, mais tâtonne quant aux objectifs et aux moyens.

Evidemment, ce n’est pas parce que les conditions objectives pour le succès d’un processus révolutionnaires communistes sont réunies que le sont aussi les conditions subjectives. Les prolétaires ne luttent pas pour un programme communiste préétabli par quelques « visionnaires », mais selon leurs besoins et les obstacles qu’ils rencontrent pour les satisfaire. Ce sont ces obstacles auxquels ils se heurtent, aussi bien l’impasse que propose la « gauche » avec son projet de sortir le capital de sa crise de sénilité en « prenant aux riches » pour distribuer au peuple, que la brutale et violente fermeté de la bourgeoisie et de son Etat à l’encontre de toute réforme et poussant aux aventures fascisantes et guerrières qui les amèneront à prendre conscience d’avoir à modifier leurs objectifs, le niveau de leurs luttes, et donc aussi celui de leur organisation. C’est en général, nous enseigne l’histoire, un processus par bonds, des phases de maturation plus ou moins longues, entrecoupées de bonds spectaculaires dans la conscience, l’organisation et les luttes. C’est un processus où ils s’affirment comme classe, en dehors de quoi ils ne sont rien. Une classe dont l’intérêt est de se supprimer comme classe, donc de supprimer toutes les classes, ce qui est abolir les rapports sociaux (les RPPP) qui fondent le MPC, ce qui passe, comme nous l’avons vu, par l’abolition du travail capitaliste.

Que faire, la question se pose en termes d’objectifs et de moyens pour les atteindre dans telle ou telle situation concrète. Ces trois critères sont évidemment interdépendants. Pour prendre la situation de la majorité de la population mondiale qui vit aujourd’hui dans des pays capitalistes aux forces productives développées, nous avons vu que la lutte de classe y a pour colonne vertébrale les luttes contre le travail et pour premier objectif stratégique la conquête du pouvoir d’Etat. Laquelle ne pourra pas être seulement électoraliste, « démocratique » au sens bourgeois du terme, ne serait-ce que parce que la bourgeoisie détruit elle-même consciencieusement cette « démocratie » qu’elle a pourtant initialement construite et organisée comme forme et moyen de son pouvoir (soft power), mais que la sénilité du capital l’oblige à remplacer par un système politique de plus en plus ouvertement dictatorial (hard power), seul à même d’obliger les populations à travailler plus pour gagner moins et à accepter les guerres en cours de développement. Ces luttes contre le travail capitaliste sont déjà multiples du fait même que partout la bourgeoisie mène une grande bataille sur ce terrain pour aggraver toutes les conditions du travail (et du chômage), et nous avons vu pourquoi elle était obligée de le faire. Déjà elles en arrivent parfois à dépasser l’exigence d’une simple amélioration des conditions de travail et à manifester un refus de ce travail capitaliste qui détruit, de plus en plus, les hommes comme la nature. Manifestation d’une prise de conscience révolutionnaire, encore en général modeste dans ses formes puisqu’aussi il faut bien exiger d’avoir un travail pour avoir un salaire, mais qui n’en est pas moins de plus en plus généralisée. Par exemple le refus massif de l’allongement du temps de travail par celui de l’âge du départ à la retraite, la « grande démission » dont se plaignent les capitalistes, le refus des « bullshit jobs », les mille et une astuces pour « flâner », les luttes contre « les grands travaux inutiles », etc. D’ailleurs, a contrario, les mesures de plus en plus drastiques que doit prendre la bourgeoisie pour obliger à travailler montrent bien qu’il s’agit là d’un combat de classe frontal et fondamental.

Sur ce terrain les prolétaires reçoivent le renfort important de nouvelles couches de la population qui s’opposent au travail capitaliste204 qui affecte gravement les hommes touchés par les effets du réchauffement climatique, de l’écroulement de la biodiversité, des multiples pollutions, etc. Cet élargissement des luttes critiquant tel ou tel effet écologique du travail capitaliste est évidemment très important et nécessaire. A force d’expériences et de réflexions beaucoup de ces nouveaux combattants en arrivent à mettre en cause « la croissance » et « le productivisme » aveugles et destructeurs. Mais trop peu nombreux encore en sont arrivés jusqu’à comprendre que cette croissance est intrinsèque au MPC. A comprendre qu’il ne peut pas exister de « capitalisme vert » 205, pas plus que de capitalisme vertueux. A comprendre qu’il s’agit d’abolir le travail capitaliste et donc les rapports de production qui l’engendrent. C’est pourtant à cette condition, en luttant pour abolir ce travail qui engendre ces effets nocifs qu’on combat, tant dans son effectuation que dans ses produits et sa finalité, la valorisation du capital, qu’il sera possible d’en finir avec les dits effets. Mais comme plus le temps passe, plus il s’avère que les capitalistes, obligés qu’ils sont d’œuvrer à perpétuer la valorisation du capital, sont absolument dans l’incapacité, en fait dans l’impossibilité de stopper la multiplication et l’aggravation des ravages écologiques – bien qu’ils soient très bien avertis par les scientifiques de leurs catastrophiques effets actuels et, bien pires, futurs, y compris pour le capital – cela amènera certainement les écologistes conséquents à cette conclusion qu’’il faut en finir avec ce travail, et par là avec le MPC, en rejoignant la lutte qui oppose le TINA communiste au TINA capitaliste.

Et il y a beaucoup d’autres de luttes qui, attaquant tel ou tel effet du MPC, sont ou vont être amenées à s’attaquer au MPC lui-même en s’attaquant au travail et aux divisions du travail capitalistes.

Prenons par exemple les luttes contemporaines contre le racisme à l’encontre des populations issues de l’immigration dans les grands centres impérialistes. Elles ne relèvent pas au fond d’humanisme, de droitdel’hommisme ou de démocratie type « égalité, fraternité et bla-bla-bla », mais fondamentalement de travail. En effet la racisation de telle ou telle catégorie d’individus est toujours un instrument particulier de domination206 et d’exploitation accrues à l’encontre des racisés. A quoi s’ajoute qu’elle est aussi un instrument de division de l’ensemble des exploités permettant de les exploiter tous davantage.

En Occident le racisme a pris un essor spécifique avec la colonisation207, c’est-à-dire avec la deuxième mondialisation capitaliste208 commencée au 15ème siècle. Henri le Navigateur qui fait déporter des africains dans les colonies portugaises du Cap-Vert et de Madère, puis C. Colomb et les « conquistadors » qui systématisent le travail forcé des autochtones dans les territoires qu’ils « découvrent », inaugurent en quelque sorte cette deuxième mondialisation. Il ne s’agissait alors plus seulement de mercantilisme comme lors de la première mondialisation209, mais d’introduire, dans les mines et les plantations, le MPC dans ces nouveaux territoires. Puis ce fût l’exploitation des esclaves africains objets d’un abject et juteux trafic. Et ce fût un grand bond de l’accumulation du capital dans les pays européens et aux USA, tant par la captation du surtravail fourni par les esclaves, que par le commerce des esclaves qui accumula des fortunes aux mains des armateurs négriers de Liverpool, Nantes, Bordeaux, etc. Et ce fût aussi, fin 18ème et 19ème siècles, le développement de théories racistes pseudo « scientifiques »210 prétendant fonder le racisme sur des bases biologiques selon lesquelles il existerait des races inférieures, voire particulièrement diaboliques et nocives, pour « justifier » ce nouvel esclavage de masse, puis le semi-esclavage dans les colonies, ainsi que tous les génocides. Cette « explication » pseudo scientifique des races et de l’inégalité des races qui perdure aujourd’hui n’est qu’une pseudo justification de l’exploitation particulièrement renforcée des travailleurs racisés.

En effet, si le racisme moderne est né et s’est développé avec la colonisation comme « justification » du travail forcé imposé aux populations racisées, aujourd’hui encore il a pour fonction de légitimer la place où sont mises les populations issues de l’immigration par les divers hauts fonctionnaires du capital. Une place de travailleurs particulièrement durement exploités. Mais non seulement le racisme a la fonction de cette légitimation du travail « surexploité », mais aussi celle de diviser le peuple.

En effet en plus du fait que l’immigration dans les principaux pays capitalistes est utilisée par la classe dominante pour faire baisser les coûts salariaux, elle l’est aussi pour diviser la population en jouant du racisme et en l’excitant au maximum, par exemple aujourd’hui en France avec les virulentes campagnes dénonçant un « grand remplacement », « le péril islamique », une disparition de la civilisation occidentale et chrétienne, une invasion de voyous, narcotrafiquants, gangsters, violeurs, etc. Elle exploite de cette façon la concurrence traditionnelle qui existe entre ouvriers pour la vente de leurs forces de travail en la racisant pour lui donner un caractère nationaliste étroit, pseudo ethnique qui tend à masquer la vérité des buts recherchés. Les racistes fusionnent les idées de race et de nation pour « justifier » leur racisme. Ainsi les immigrés viendraient vivre aux dépends des français « de souche », assécher à leur profit les différentes caisses d’aides sociales, et seraient la cause de la plupart des désordres criminels (drogues, vols, pillages, etc.). De là à la racisation le pas est très vite franchi. D’autant plus vite en cette époque de crise où l’emploi prolétaire se fait plus rare, où les aides sociales se font plus maigres, et où les nationalismes s’exacerbent qui font de l’étranger, extérieur ou intérieur, la cause des malheurs qui touchent les nationaux « de souche ». Plus la crise due à la sénilité du capital s’aggrave, et plus la bourgeoisie y trouve des « arguments » pour faire porter la responsabilité de ses effets sur des fractions racisées du prolétariat.

Remarquons de plus que le racisme cultive chez beaucoup « d’autochtones » type « petits blancs » frustrés un sentiment de supériorité qui leur donne une espèce d’estime d’eux-mêmes leur permettant de mieux supporter le travail et la situation pourtant médiocres, minable même bien souvent, où ils sont dans la société capitaliste.

Bref, le racisme est fort utile aux capitalistes qui l’excitent et l’instrumentalisent pour diminuer le prix du travail et affaiblir les luttes contre ce travail en divisant les travailleurs. C’est pourquoi un racisme dont la base est historiquement spécifique s’est développé en même temps et en lien étroit avec le MPC, qui ne disparaîtra donc qu’avec lui211. Ce lien est concrètement fondé sur le travail capitaliste, la nécessité de l’exploitation maximum pour la valorisation du capital. Il n’y aura pas d’éradication du racisme moderne simplement par des discours droitdel’hommistes, des lois, de l’éducation, de « l’humanisme », aussi utile que cela puisse être. Il faut aller à la racine de ce mal dans sa version moderne : l’exploitation maximum des prolétaires dans le MPC, le travail dans le MPC. Il faut donc unir les luttes contre les racismes à celles pour l’abolition du MPC. Et cette union trouve son fondement dans ce fait qu’elles sont toutes afférentes à la question du travail capitaliste.

Une observation analogue peut être faite à propos d’autres grandes luttes contemporaines. Par exemple les luttes féministes.

Le patriarcat ne date pas d’aujourd’hui, et il a toujours eu des racines dans certaines divisions du travail dans lesquelles les femmes étaient infériorisées212. Aujourd’hui encore les luttes féministes sont, du moins pour une part importante, toujours liées à la question du travail. Pas seulement parce qu’elles portent sur des inégalités flagrantes dans les places et les salaires. Mais aussi parce que, depuis longtemps, elles fournissent un travail « ménager » gratuit (ou quasi gratuit quand il y a quelques allocations familiales) qui consiste à produire, élever (dans le respect de l’ordre établi), entretenir la force de travail prolétaire qui valorise le capital. En même temps qu’elles fournissaient ce travail essentiel pour le capital, elles étaient ainsi placées sous la domination des hommes qui amènent le salaire au « foyer »213. Et quand elles-mêmes sont salariées, ce qui est devenu de plus en plus le cas, alors c’est la double journée de travail, qui n’empêche pas que perdure cette antique domination masculine générée par cette tout aussi antique division du travail concernant leur rôle dans la reproduction et l’entretien de la force de travail, comme si elle était naturelle, ou aussi encore bien souvent « justifiée » par une religion. Ajoutons que cette domination se manifeste par des comportements comme le viol, le voilage et l’enfermement des femmes, les mariages forcés décidés par les pères, tandis que le mâle en mal de fierté de lui-même trouve là une occasion d’être le Maître, au moins « chez lui » pour celui qui ne l’est pas dans la vie, au travail.

Luttes écologiques, luttes antiracistes, luttes pour de meilleures conditions de travail et de vie, luttes féministes, luttes antifascistes, etc., toutes sortes de luttes diverses se développent aujourd’hui qui, dans leurs diversités, ont un lien commun fondamental : un lien avec le travail, comme on vient de le voir dans les exemples ci-dessus. Il y a évidemment nécessité d’unir toutes ces luttes éparses contre tel ou tel effet du capitalisme sénile pour en arriver à une lutte contre leur cause : ce capitalisme. Comme nous l’avons vu l’abolition du capitalisme passe par l’abolition du travail capitaliste et le dégagement du vaste potentiel de temps libre qu’il a lui-même créé. Comme nous venons de le voir enfin, ce travail est au cœur des multiples luttes sociales contemporaines. C’est donc bien autour de la question du travail capitaliste et de son abolition que peuvent et doivent s’unir ces multiples luttes. Ce qui ne veut nullement dire qu’il faille les réduire à cette question, ce qui serait rabougrir leur richesse. En effet, que le capital soit ainsi attaqué de tous côtés, à partir de tous ses effets délétères, est une excellente chose. Non seulement on multiplie ainsi le nombre des combattants et les fronts de la lutte, mais on prépare ainsi la richesse du contenu du processus révolutionnaire, de son « programme », l’ampleur et la diversité des transformations qu’il réalisera. Mettre la question du travail capitaliste au centre des luttes, ce n’est pas négliger leur utilité ni leurs objectifs particuliers, c’est dire ce qui est la condition de l’éradication des tares qu’elles dénoncent et qui doit donc les unir en une seule force révolutionnaire : l’abolition du MPC, des rapports sociaux (RPPP) qui le fondent par le moyen du temps libre. D’ailleurs nous avons vu que c’est le capitalisme lui-même qui, par ses agents les capitalistes, met le travail au centre de ses offensives avec son (leur) TINA « travailler plus, plus dur, pour vivre moins bien » et qui, pour parvenir à ses fins, doit organiser son pouvoir politique de façon de plus en plus autoritaire, fascisante. C’est dire que les luttes antifascistes, de plus en plus à l’ordre du jour, sont également les conséquences politiques de ce TINA, de la question du travail dans leur fondement.

La fin du travail capitaliste n’est évidemment pas la fin de toute forme de travail en tant que le travail en général est l’effectuation de ce métabolisme particulier hommes/nature qui distingue l’Homme des animaux et dont l’effet est que, par son travail, l’Homme se transforme en transformant la nature. Il développe sans cesse de nouvelles capacités, de nouvelles connaissances, de nouveaux moyens de production, de nouveaux rapports sociaux. Pour le meilleur ou pour le pire, c’est la question qui doit être aujourd’hui tranchée.

Quel sera le travail, ou activité, dans le communisme ? On ne peut aujourd’hui que seulement dire qu’il s’agira d’un travail libre dans du temps libre, d’une liberté nouvelle exercée pour satisfaire des besoins nouveaux qui seront qualitatifs, riches de contenus et d’échanges intellectuels, artistiques, sociaux, bien différents et au-delà des besoins de la « société de consommation » de choses développés par le MPC, et des productions qui en découlent (en même temps qu’elles les crée). Ce qui restera de travail humain encore non mécanisable, néanmoins toujours nécessaire, obligé pour satisfaire les besoins matériels fondamentaux tels manger, se loger, se vêtir, se déplacer, être soigné, etc. sera équitablement partagé entre tous. D’ailleurs ce reste de travail humain encore nécessaire, s’il n’est donc pas libre, quoique décidé démocratiquement via un Plan, non seulement n’occupera que peu de temps puisque partagé entre tous, mais aussi pourra être rendu beaucoup moins pénible dans son effectuation puisque non dominé par la recherche frénétique de Pl, et aussi être source de la satisfaction d’avoir contribué au bien-être et au développement d’autres êtres humains, et de manifester par là son appartenance à l’humanité, d’y être reconnu par les autres et de s’y reconnaitre soi-même comme humain. Depuis longtemps d’ailleurs bien des individus s’adonnent ainsi à des activités bénévoles, charitables ou/et révolutionnaires, qui les font plus humains.

Les communistes ne négligent évidemment pas les luttes salariales, les luttes pour l’amélioration des conditions de vie matérielles des masses paupérisées par le capitalisme. Luttes nécessaires mais qui ont aujourd’hui plus que jamais un caractère purement et seulement défensif contre l’aggravation de toutes ces conditions. Ils y participent activement mais :

en soulignant ce caractère et donc le fait qu’elles n’empêcheront pas cette aggravation ;

en expliquant les limites des luttes salariales vues ci-dessus (section 4.1) ;

en montrant que la distribution des richesses produites dépend toujours des rapports sociaux dans lesquels elles ont été produites, aujourd’hui donc des RPPP capitalistes. Ce qui amène à devoir lutter contre le travail capitaliste, pour le temps libre nécessaire à l’abolition de ces rapports. Ce qui est l’objet du processus révolutionnaire communiste.

Un processus au cours duquel se développe une transformation des hommes par celle de leurs rapports et de leurs besoins. Car avec le temps libre se développe d’autres besoins qui n’ont plus à être déterminés par le besoin d’argent, la vente et l’achat de marchandises. Il ne s’agit pas seulement de prendre « aux riches », même tout, pour redistribuer aux « pauvres » tout en conservant les mêmes rapports sociaux, les mêmes divisions du travail et donc de classe, mais d’abolir cette conception misérable qui ne voit la richesse que comme possession d’argent214 et de choses. Le processus révolutionnaire communiste est celui de la construction d’un tout autre système de besoins, d’activités, de comportements, d’échanges, de rapports sociaux. Il utilise certes « l’abondance » que le capitalisme a créée, mais comme un potentiel à transformer de fond en comble puisqu’il l’a créée comme abondance de marchandises en même temps que de pauvreté ; abondance de relations sociales mondialisées en même temps que simples relations d’argent, qu’égoïsme et concurrence, que rabougrissement dans l’avidité individuelle d’avoir des choses ; abondance de connaissances scientifiques en même temps qu’elles aboutissent à une « abondante » destruction de la nature et des hommes, en même temps aussi que s’accroît la dépossession des masses populaires de ces connaissances et de leur usage, ainsi alors que de tout pouvoir sur leurs conditions d’existence. L’abondance dans le communisme n’est pas pour satisfaire aux besoins générés par les nécessités de la valorisation du capital. Elle n’est pas une abondance de n’importe quelles choses produites n’importe comment sans égard pour les travailleurs qui les produisent et pour la nature qui en fournit les matériaux. C’est une abondance de moyens pour des activités qualitativement supérieures et multiples, intellectuelles comme manuelles, artistiques comme scientifiques, et d’échanges sociaux par lesquels les individus s’enrichissent mutuellement de ces qualités au lieu que ce soit l’argent qui domine ces échanges.

A la fin du magnifique film « Les Temps Modernes », Charlot ayant été chassé du travail dans l’atroce usine fordiste qui le rendait fou, puis du travail de serveur dans un restaurant, s’engage, seul avec sa compagne, sur une route qui va on ne sait où. Mais cette fin nous laisse sur notre faim. Car comment ces deux-là vont-ils vivre ? Est-ce qu’au bout de cette route il y a une société sans ce travail qui vous démolit ? Aujourd’hui il s’agit bien toujours d’en finir avec ce travail et cette société des « Temps (encore plus horriblement) Modernes », mais donc aussi de répondre à la question laissée sans réponse par C. Chaplin : comment et pour aller où ? C’est à cela que les luttes contemporaines auront à répondre au cours d’un processus révolutionnaire qui abolira le capitalisme. Processus dont nous avons vu que les principales conditions objectives étaient réunies : sénilité du capital, énorme potentiel de temps libre, mondialisation totale du MPC dominée par deux ou trois centaines de gigantesques oligopoles et les quelques principaux Etats impérialistes qui les supportent dans une concurrence exacerbée par la crise. Il s’agit d’une situation révolutionnaire nouvelle, mais qui n’est pas encore comprise comme telle pour au moins ces deux raisons que :

1 ) Si ceux « d’en haut »215, les fonctionnaires du capital ne « peuvent plus » diriger la société, faire se poursuivre le mouvement de la valorisation du capital sans affronter brutalement les peuples, engager une lutte de classe ouvertement féroce et des guerres, la majorité de ceux « d’en bas », bien que, de plus en plus, ils ne « veulent plus » de leur situation, n’en est cependant pas encore à ne plus « vouloir » du capitalisme. Pour la plupart ils n’en sont encore à ne plus vouloir au contraire qu’un impossible réformisme « de gauche », où, bien pire, à vouloir un catastrophique néofascisme.

2 ) La mémoire de l’échec des révolutions et partis communistes du 20ème siècle encombre encore les consciences de nombreux révoltés de l’idée, évidemment fort activement développée et propagée par la multitude grassement stipendiée des divers fonctionnaires, notamment intellectuels et médiatiques, du capital, d’un échec général et définitif du communisme. Cela parce qu’ils ne voient pas la raison fondamentale de cet échec – au-delà des grossières erreurs et horreurs staliniennes – qui est que la condition matérielle essentielle, celle d’un haut développement des forces productives, tel qu’il soit possible de pouvoir réduire drastiquement le temps de travail contraint, n’était pas encore réalisée.

Aujourd’hui les principales conditions objectives du succès d’un processus révolutionnaire communiste étant réunies, reste évidemment le plus difficile : construire les conditions subjectives, politiques et organisationnelles de ce succès car, s’agissant d’une nouvelle époque révolutionnaire elles ne sauraient être la simple reproduction de celles des révolutions passées, arrivées « trop tôt », même si on peut toujours y trouver d’excellentes idées et leçons. Seulement il ne faudrait pas que cette révolution arrive « trop tard » dans le processus en cours de destruction de la planète par le capital. Mieux vaudrait ne pas attendre son agonie, l’achèvement de son autodestruction.

Il faut donc, pour commencer, approfondir l’« analyse concrète de la situation concrète » (Lénine) contemporaine, celle du chaos engendré par le capitalisme sénile, de tous ses effets sociaux et politiques, pour dégager toutes les conséquences pratiques de cette nouvelle époque, en se souvenant de ce conseil que donnait Marx aux révolutionnaires français en 1870 : « Ils n’ont pas à recommencer le passé mais à édifier l’avenir »216. Ce qui n’est pas chercher à réaliser un idéal plus ou moins utopique, mais « seulement libérer les éléments de la société nouvelle que porte dans ses flancs la vieille société bourgeoise qui s’effondre. »217 Encore faut-il bien voir ces éléments et savoir comment les exploiter, en tirer tout le potentiel. Ce qui est particulièrement le cas aujourd’hui, et c’est là une grande nouveauté, du potentiel de temps libre, que nous avons (trop ?) amplement souligné, grâce au niveau élevé des connaissances scientifiques. Lequel permettra aussi d’éradiquer la pauvreté, ainsi que d’établir des rapports avec la Nature qui la respecte comme partenaire aux ressources vitales et riche de multiples beautés et jouissances, toutes qualités à préserver.

Evidemment la sénilité du capital et l’axe central de la politique de la bourgeoisie qui en découle : travailler plus longtemps et plus durement pour gagner moins tout en aggravant les dégâts écologiques – autrement dit la valorisation du capital « quoi qu’il en coûte » aux hommes et à la nature – ne sont pas à eux seuls cette « analyse concrète ». Ils n’en sont que les éléments essentiels. On voit très bien que dans « le double « entre deux » où nous sommes : 1) la bourgeoisie ne « peut plus » mais le prolétariat ne « veut pas » encore, et, 2) « anciennes révolutions/nouvelles révolutions » communistes, surgissent de puissants monstres politiques : nationalismes exacerbés, racismes, néofascismes, guerres, etc. qui font partie du gigantesque chaos généralisé dû à la sénilité irrémédiable du capital. Monstres qui ont pour mission d’unir de gré ou de force les masses populaires à « leur » bourgeoisie dans les luttes concurrentielles exacerbées par la crise généralisée du capital sénile qu’elles mènent toutes. Il faut bien voir, par exemple, que l’intense propagande qui est faite aujourd’hui dans l’Union européenne à propos de la volonté de Poutine d’envahir toute l’Europe, alors qu’il peine encore à vaincre la petite Ukraine au bout de trois années de guerre, a non seulement pour but de justifier et faire accepter l’augmentation des dépenses militaires alors que s’intensifient les concurrences entre capitaux, mais aussi de faire croire que se défendre de ces concurrences, par tous les moyens, voire les vaincre, est vital pour l’avenir de tous alors que c’est avant tout vital pour tels ou tels capitaux et capitalistes. Enfin, c’est par là s’employer à souder les peuples à leurs bourgeoisies à coups de clairons nationalistes et de tambours patriotiques, soudure qui advient quand ils partagent, avec plus ou moins de conviction, l’idée que « plus mon capital est fort, dominant, et plus nous en aurons des miettes ».

L’analyse concrète de la situation doit permettre de repérer et critiquer par tous les moyens pratiques possibles tous ces monstres, c’est-à-dire tous les multiples effets idéologiques et politiques de cette sénilité du capital. Afin qu’ils soient combattus en tant que tels. Afin de promouvoir l’union de tous ceux et celles qui luttent contre tel ou tel de ces monstres par le moyen d’une organisation révolutionnaire qui combattra ces monstres en tant qu’effets ayant une même origine : le capital sénile. Que tous ces monstres soient combattus, c’est multiplier les fronts de lutte contre le capital, l’attaquer de tous côtés, multiplier les forces combattantes. Montrer qu’ils ont une même origine, la comprendre, c’est pouvoir unir les forces autour d’une stratégie révolutionnaire dont le premier objectif est la conquête du pouvoir d’Etat. C’est une condition de la victoire, car aucun de ces monstres ne disparaitra complétement et définitivement tant que la bourgeoisie et le MPC ne seront pas vaincus au terme d’un processus de « communisation », d’abolition des RPPP capitalistes qui pourra commencer grâce à cette conquête. Mais dès aujourd’hui les diverses luttes contre les multiples effets néfastes, destructeurs du capitalisme sénile peuvent et doivent se développer et s’unifier dans une force révolutionnaire, d’autant plus nécessairement que les luttes « réformistes » n’ont plus aucun avenir, pas plus dans leur version traditionnelle dites « de gauche » que dans leur version fascisante. Reste donc à opposer un TINA communiste opposé au TINA capitaliste aujourd’hui nécessairement fascisant. Connaître le but n’est pas connaître le chemin, mais sans but il n’y a pas de chemin.

Paris, Décembre 2025.

ANNEXE 1. COMMENTAIRES SUR LES NOTIONS DE TRAVAIL ABSTRAIT ET TRAVAIL COMPLEXE218.

1). Définition générale du travail abstrait.

Les marchandises (M) sont des valeurs d’usage qui s’échangent dans certaines proportions quantitatives : xM1 = yM2, etc. Donc Marx part de l’idée qu’elles ne peuvent s’échanger que s’il y a entre elles une commensurabilité, quelque chose qu’elles ont en commun. Et la seule chose qu’elles ont en commun c’est évidemment le travail, la quantité de travail qu’elles contiennent. Mais pour égaliser des quantités de travail, encore faut-il que ce travail soit de même nature. Ce qui nécessite que les différents travaux concrets dont les marchandises sont le produit soient réduits à ce qu’ils ont en commun : un même travail. Ce qui ne peut être que si on enlève, c’est-à-dire si l’on fait abstraction, de toute qualité, de tout caractère spécifique et personnel à ces travaux. Il ne s’agit évidemment pas d’une amputation chirurgicale, d’une réduction réelle, mais bien d’une abstraction, et en tant que telle elle ne peut être saisie et comprise que par la pensée. Et ce que la pensée peut saisir et comprendre comme ce qu’il y a de commun à tous les différents travaux concrets, c’est une «dépense de force humaine en général », « une dépense du cerveau, des nerfs, des muscles, des organes, des sens»219 telle quelle est commune à tous les différents travaux concrets, abstraction faite de toutes les formes particulières, toutes les qualités particulières de ces travaux. Cette métamorphose du travail concret en travail abstrait, en une forme de travail indifférencié, parfaitement identique quelle que soit la marchandise dans laquelle il se fixe, est posée comme un postulat: il ne peut en être qu’ainsi pour qu’il y ait échanges égaux de marchandises, «l'égalité de travaux qui diffèrent complètement les uns des autres ne peut consister que dans une abstraction de leur inégalité réelle... »220.

Finalement, comme le montre Marx, ce travail abstrait a pour caractéristique d’être du « travail général», du travail dépouillé de toute qualité particulière, qui, quel qu’il, soit, ne se fixe dans une marchandise que comme quantité d’un même travail. Il résulte de cette parfaite identité des travaux concrets ainsi réduits à du travail abstrait que chacun d’eux n’est alors qu’un fragment du travail général total, de la somme de tous les fragments du même travail général, abstrait. Le travail de chaque producteur particulier fait ainsi immédiatement partie de ce tout. C’est-à-dire que c’est seulement sous cette forme de travail abstrait, fragment du travail général total, que, dans les sociétés fondées sur la propriété privée des moyens de production (la séparation des producteurs), le travail concret peut être socialisé, validé socialement, du moins pourvu que l’échange se fasse. Car c’est l’échange seul qui valide que le travail privé correspond bien à un travail social, c’est-à-dire répond en qualité, quantité, utilité, etc. aux besoins de la société et à ses exigences, notamment en termes de temps employé pour chaque sorte de marchandise. Ainsi, par la métamorphose du travail concret en travail abstrait est potentiellement résolue la contradiction privé/social dans la production. Notamment se résout ainsi la répartition des travaux et moyens de production entre les différentes branches. Mais cette forme de validation sociale des travaux privés ne se réalise qu’à travers des catastrophes puisque ce n’est que par l’échange, après la production, «post festum», que cela a lieu. L’anarchie de la production est une caractéristique bien connue du monde marchand-capitaliste et de ses crises récurrentes.

2). Travail simple et travail complexe.

Le travail abstrait est donc défini comme la substance de la valeur des marchandises, une définition qui sera discutée plus loin. Reste à définir la grandeur de cette valeur, qui règle les proportions de l’échange. S’agissant d’un travail indifférencié, identique pour chaque marchandise, la quantité de cette substance peut être mesurée par le temps. Mais aux deux conditions suivantes: 1 °) que ce soit une quantité de temps social moyen, 2 °) que le temps de « travail complexe » («skilled labour» ou travail qualifié dit Marx sans plus de précision) soit réduit à une multiplication de temps de « travail simple ».

Une quantité de temps social moyen, car chaque force de travail individuelle étant réduite à se présenter comme force de travail abstrait, fragment du même travail général totalisant celui de tous les individus, doit par là même posséder « le caractère de force sociale moyenne », c’est- à-dire n’employant dans la production d’une marchandise que « le temps de travail nécessaire socialement»221, la quantité, le temps de travail social propre à chaque sorte de marchandise (le paresseux ou le maladroit qui met plus de temps que la moyenne n’est pas avantagé). Chaque producteur d’une marchandise donnée est donc réputé avoir mis le même temps de travail social, la même quantité de travail général dans cette production, quel que soit le temps réel qu’il y a employé (ce qui est problématique si on veut répartir les produits selon le principe « à chacun selon son travail » !).

Mais cette égalisation du temps de travail ne vaut que pour la production d’une marchandise donnée. Car tout travail concret, mettant en œuvre des qualités fort diverses selon les métiers, ne se réduit pas à la même quantité de travail abstrait. Ici, Marx fait intervenir les notions de travail simple et travail complexe, et il postule qu’en termes de quantité (de travail abstrait doit-on préciser), « le travail complexe n'est que du travail simple multiplié»222.

En parlant de travail simple, mis en relation avec le travail complexe, Marx semble parler de travaux concrets de différents niveaux de qualification. En fait, tout travail concret, y compris « simple », est plus ou moins complexe dans une société marchande, donc fondée sur la division et la spécialisation des travaux. Observons qu’on pourrait objecter à cette affirmation selon laquelle le travail est toujours complexe que le travail de l’ouvrier posté à la chaîne fordiste se rapproche concrètement de très près du concept de travail simple. Et même dès le XIXe siècle, Marx écrivait qu’aux U.S.A. « l'abstraction de la catégorie “travail”, “travail en général”'[...] devient vérité pratique »223. Mais d’une part, même dans ce cas, l’ouvrier déploie de l’astuce pour effectuer ce travail autant que possible, et aussi peu que ce soit, à sa façon. Et surtout, d’autre part, si le producteur de la marchandise n’est plus l’artisan (et ses compagnons) de la société marchande simple, il est devenu avec le capitalisme non pas l’ouvrier isolé, mais « le travailleur collectif » formé des ouvriers, techniciens, ingénieurs, etc., c’est-à-dire sans conteste un fournisseur de travail complexe.

Bref, si tout travail concret, même simple, est complexe, que vaut alors cette distinction ? En fait Marx donne du travail simple la même définition que celle du travail abstrait: c’est la même chose. Pourquoi n’utilise-t-il pas alors le même terme? C’est que dans la réduction du travail concret au travail abstrait, il s’agit de l’abstraction des qualités, toutes, quelles qu’elles soient. Mais le travail concret est, on vient de le dire, toujours plus ou moins complexe, et la réduction du travail complexe au travail simple indique le côté quantitatif de cette abstraction. Il concerne non pas la substance de la valeur, mais sa grandeur. Plus le travail est complexe, plus il fournit une plus grande quantité de travail abstrait, appelé ici travail simple, « force simple que tout homme ordinaire, sans développement spécial possède dans l’organisme de son corps ». Marx ajoute: «le travail simple moyen change, il est vrai, de caractère dans les différents pays et suivant les époques, mais il est toujours déterminé dans une société donnée»224. «Homme ordinaire», c’est vague, « toujours déterminé », comment? Sur cette question, Marx ne se comprend qu’intuitivement, il n’en donne pas la théorie. Il aurait pu dire : logiquement, plus un travail est riche d’acquisitions, d’apprentissages manuels et intellectuels propres à chaque métier, plus il est qualifié, complexe, plus il est un multiple de travail simple/abstrait, sans développement spécial, c’est-à-dire sans qualification, abstraction faite des qualités. Quant à dire : «l’expérience montre que cette réduction se fait constamment », c’est une simple affirmation. Il aurait mieux valu dire : de même que l’échange généralisé des marchandises implique nécessairement leur égalisation via la métamorphose du travail concret en travail abstrait, il implique tout aussi nécessairement que la quantité de travail abstrait soit différente suivant les qualifications acquises et mises en œuvre dans ce «labour » toujours plus ou moins «skilled».

Ayant rappelé succinctement ce que Marx définit comme substance et grandeur de la valeur, et avant d’en venir à sa forme (valeur d’échange, argent), il faut revenir à la question de la substance qui, en tant que profonde abstraction, est la plus difficile à comprendre alors même que sans cette compréhension on ne peut saisir l’origine de l’argent, du capital, de son mouvement et de sa domination sur les individus qui n’en sont que les fonctionnaires, les agents, sauf à le combattre pour l’abattre.

3) Le travail abstrait ne produit rien de concret.

La difficulté provient de ce que Marx, bien sûr logique avec le concept d’abstrait, affirme «qu'il n'y a pas un atome de matière qui pénètre dans la valeur»225. Pourtant s’interroge-t-on au premier abord, elle a bien une grandeur, donc une grandeur de quelque chose de quantifiable, de réel, quelque chose à quoi Marx semble même donner un contenu réel puisqu’il dit que c’est ce que tout travail a en commun : une certaine dépense d’énergie, du cerveau, des muscles, etc. Il semble à première vue paradoxal de parler d’une dépense réelle d’énergie et en même temps d’affirmer qu’il n’y a là rien qui crée de la matière, quelque chose de réel. Et quand Marx conclut la section 1 du premier chapitre du Capital, dans laquelle il analyse la substance de la valeur comme étant le travail abstrait, par ces mots «... la substance de la valeur, c'est le travail», le travail tout court, c’est compris par le lecteur comme concret ! La précision « travail abstrait » aurait dû être là bien réaffirmée, car elle est d’une grande importance puisque sans travail abstrait, on le rappellera plus loin, pas d’existence de l’argent, pas de capital ni de capitalisme !

Le terme même de substance peut nous induire à penser qu’il s’agit de matière, ce qu’elle est en général en français. Par exemple, selon le dictionnaire Robert: «la substance d'une chose est ce qui la constitue, sa matière, son contenu » ou bien « la substance est une matière constituée par ses propriétés ». Comment alors comprendre l’affirmation de Marx selon laquelle il n’y a pas de matière dans la valeur, et en quoi cela a-t-il une grande importance ?

Il y a d’abord le fait, celui-là aisément compréhensible, que la réduction du travail concret en une espèce de travail qui soit commensurable, le travail abstrait, n’a aucune cause naturelle, matérielle, mais seulement et uniquement celle d’un rapport social, historiquement spécifique, la propriété privée des moyens de production, la séparation des producteurs, reliés seulement par l’échange de leurs M, et «post-festum ». Mais est-ce que cela suffit pour affirmer que «les valeurs n'ont qu'une réalité purement sociale»226 ? Certes, la cause est sociale, mais l’effet pourrait néanmoins contenir de la matière (l’important ici est que la cause étant sociale, sa suppression l’est aussi : l’abolition des rapports sociaux de la propriété privée).

Mais le propos de Marx est plus précis. Il dit que seul le travail concret produit des marchandises sous leurs formes naturelles d’objets utiles, de matière utile. Seul le travail concret injecte dans le produit ce qui le façonne. La substance dite travail abstrait existe bien, mais inextricablement inhérente d’un travail concret toujours particulier, fragment d’un travail général total abstrait lui-même inconnaissable, elle ne peut être saisie que par la pensée. Sous cette forme abstraite le travail ne produit pas de valeur d’usage, pas de matière donc, ne produit rien, car il n’y a pas d’objets qui ne soient le produit de la mise en œuvre de multiples qualités humaines. Le travail abstrait n’est que «échantillons du même travail indistinct»227, fragments du travail général total, qui sont « réputés valeurs», détachés, distincts de leur existence comme produits matériels, objets d’utilité. « Le travail du tailleur par exemple, produit l’habit, mais pas la valeur d'échange de l’habit. Ce n'est pas en sa qualité de travail de tailleur, mais en tant que travail général abstrait qu'il produit cette valeur... »228, en tant que fragment purement quantitatif de ce travail général. Le travail abstrait est la substance de la valeur d’une marchandise produite par le travail concret.

Dans l’échange des marchandises, la valeur d’usage, l’utilité, n’est que le support de la valeur d’échange, des quantités (sociales) de travail abstrait qui sont échangés. Comme toutes ces quantités ont une substance identique, elles pourront toutes se représenter dans une même marchandise, l’argent, afin que les marchandises puissent ainsi toutes aisément pouvoir s’échanger. L’argent devient ainsi la représentation universelle du travail, de la valeur qu’il a produit.

Ainsi, ce qui caractérise le travail abstrait, c’est que, outre d’avoir une origine purement sociale, il, et avec lui la valeur, n’a rien à voir avec « la nature physique des marchandises »229, avec leur réalité de matière concrète, de valeur d’usage. «La valeur d'échange en soi ne renferme pas de matière à l'état naturel»230. Ce qu’elle contient, qu’elle représente, c’est une certaine quantité du travail général abstrait total, lequel et laquelle sont par définition insaisissables, incalculables. Pourquoi les producteurs privés sont-ils amenés, à leur insu, sans qu’ils n’en sachent rien, à échanger les produits de leurs travaux concrets comme s’ils étaient les produits d’un travail abstrait ? Parce que la logique veut, la théorie prouve, la pratique atteste (par toutes les conséquences qui découlent de la théorie de la valeur) que l’échange des marchandises, l’échange de travaux effectués séparément, de manière privée, ne peut se faire que sur la base de l’égalité des quantités de travail simple-abstrait et socialement nécessaires qu’elles contiennent, que sans cette égalisation le travail des producteurs privés ne pourrait pas se socialiser.

Maintenant, il faut voir comment cette réalité de l’échange selon ces quantités de travail abstrait se manifeste concrètement, comment le travail abstrait, substance immatérielle de la valeur, devient substance matérielle la représentant.

4) Le travail abstrait à l’origine de l’argent.

Il résulte de ce qu’est la substance de la valeur que celle-ci est «insaisissable», que «la valeur ne porte donc pas écrit sur son front ce qu’elle est»231. Elle ne peut se faire valoir que dans l’échange des marchandises, relativement, suivant les proportions dans lesquelles elles s’échangent (proportions qui varient historiquement en fonction de l’évolution des forces productives et de la productivité), bref, comme valeur d’échange.

Le fait que toutes les marchandises doivent pouvoir s’échanger entre elles pour satisfaire l’ensemble des besoins sociaux induit la nécessité d’avoir une marchandise unique qui puisse s’échanger avec toutes les autres, lesquelles peuvent tout à fait se représenter dans cette marchandise unique puisque toutes sont des « échantillons » de la même substance, une fraction du même travail abstrait général. L’argent est cette marchandise unique qui représente ce que toutes les marchandises ont en commun et qui permet leurs échanges: le travail abstrait. L’argent est une marchandise spéciale dont la valeur d’usage est de représenter les valeurs des autres marchandises, des quantités de travail social général. Toutes les autres marchandises, toute la richesse sociale, sont ainsi représentées dans une marchandise spéciale, détachée des travaux concrets qui les ont produites, extérieure à ces travaux, donc dans une représentation autonome de la richesse concrète, de la richesse comme valeurs d’usage. Cette autonomie de l’argent comme représentant de la richesse est, comme nous allons le voir plus loin (chapitre 2), un fait essentiel en ce qu’il engendrera le caractère automatique de l’accroissement de l’argent, et le capital comme moyen de cet auto-accroissement, comme « valeur se valorisant ».

Seule la compréhension du travail abstrait comme métamorphose et représentation sociale imaginaire du travail concret, seul réel et seul créateur de valeur, peut permettre de comprendre l’origine de l’argent, la nécessité de son existence comme étant la réalité, la matière qui, comme par artifice, par une nouvelle métamorphose, représente concrètement le travail abstrait, la valeur qui, «insaisissable» en elle-même, est ainsi représentée concrètement.

Résumons ce processus qui mène à l’argent. Nous avons vu le pourquoi de la métamorphose du travail concret en travail abstrait, voyons maintenant comment cela se concrétise dans l’échange. Marx dit très bien232 que la transformation du travail concret en son contraire, le travail abstrait, est un « procès théorique » (et comme tel, il ne peut être découvert et expliqué que théoriquement, par la pensée), tandis que la métamorphose du travail abstrait en argent lors de l’échange est un « procès réel », car, contrairement au travail abstrait, l’argent a une réalité matérielle sous forme de monnaie233. Mais ce qui devient concret, matière, dans cette seconde transformation, c’est cette nécessité sociale que l’échange des marchandises doive se faire comme si le travail concret contenu dans chaque marchandise n’y existait en fait que comme travail abstrait, comme quantité de travail général. En effet, « il faut que la marchandise possède cette expression générale avant d'être aliénée »234. Tout se passe comme si le produit possédait, à l’état latent, une espèce de matière virtuelle créée par le travail abstrait, laquelle devient matière réelle, concrète, dans l’argent. Il faut bien que le travail concret qui, seul, a créé le produit apparaisse ! Mais alors il apparaît comme tout autre chose que l’objet qu’il a créé, qui, en tant qu’objet, valeur d’usage, n’est que le support de la valeur d’échange représentée dans l’argent. Ainsi à travers de cette double métamorphose travail concret-travail abstrait, puis travail abstrait-argent, le produit du travail, la richesse réelle apparaît sous une forme autonome, l’argent, détachée du travail concret des producteurs, représentant la richesse sociale, une puissance créée par les hommes « à leur insu » de sorte qu’elle les domine.

La première métamorphose se fait évidemment «à notre insu» puisqu’elle est immatérielle, inconstatable. De ce fait, l’origine de l’argent, le pourquoi la richesse sociale, fruit du seul travail concret, prend cette forme chosifïée, abstraite, autonome, sont inconnus des producteurs. «En tant qu’objet de valeur, marchandise reste insaisissable»235.

Si la forme de travail qui constitue la substance de la valeur était saisissable, c’est-à-dire si elle était créatrice d’une matière concrète, alors on pourrait connaître la grandeur de celle-ci. La répartition sociale des travaux et des produits pourrait alors être faite consciemment (planification), il n’y aurait pas besoin de l’argent. Seul le concept de travail abstrait explique l’origine de l’argent et sa nature de richesse universelle, abstraite, autonome, c’est-à-dire détachée du travail concret qui est en réalité la seule source de la vraie richesse, matérielle, intellectuelle, artistique, etc.

Au fur et à mesure que les rapports marchands se généralisent et se reproduisent à une échelle toujours plus large, «les objets d'utilité sont produits en vue de l'échange, de sorte que le caractère de valeur de ces objets est déjà pris en considération dans leur production même »236. Les producteurs opèrent cette prise en considération par ce qu’ils connaissent du marché à travers les conditions des ventes passées ou, ultérieurement, par ce qu’ils tentent d’anticiper au moyen d’études de marché tellement incertaines qu’elles sont sans cesse démenties par les crises récurrentes. C’est que la valeur est insaisissable, que ce sont les mouvements aveugles des différentes formes superficielles et métamorphosées qu’elle revêt (prix, salaires, profits, intérêts, etc.) qui dictent les comportements et l’existence des producteurs237 sans qu’ils puissent en savoir la cause profonde. Ce qui amène Marx à découvrir et expliquer ce phénomène si caractéristique des sociétés marchandes et capitalistes qu’il nomme «fétichisme de la marchandise», qui est que les hommes y sont soumis au mouvement de valorisation automate et caché de la valeur, mais qu’ils ne perçoivent que par celui de ces formes superficielles et métamorphosées qui le et la masquent. Ce qui fait que ce mouvement «les mènent, bien loin qu’ils puissent le diriger»238. Phénomène qui prendra toute son ampleur avec le développement historique du capital comme « valeur se valorisant», comme « capital automate » dont les hommes ne sont que les agents, les « fonctionnaires ».

Cette question du travail abstrait comme étant la substance de la valeur et de l’argent qui la représente est d’une grande importance pratique pour la lutte de classe aujourd’hui. Car cette compréhension permet de critiquer ce « fétichisme de la marchandise » et de saisir que, dans un monde fondé sur la propriété privée des moyens de production, remplacer les hommes à la tête de l’Etat, des peuples, des entreprises, ne sert à rien si on n’abolit pas ce mode de production qui implique que l’argent n’est pas tant au service des hommes que les hommes au service de l’argent et, au-delà, du capital dont l’existence implique son accumulation.

ANNEXE II. MARX PRODUCTIVISTE ?

Je reprends dans cet ouvrage, comme d’autres antérieurs, une thèse de Marx selon laquelle il affirme – et cela n’a pas été toujours le cas – qu’il fallait un développement élevé des forces productives pour que puisse être engagée une transition au communisme, et que ce développement était nécessairement l’affaire d’un mode production capitaliste puisqu’il impliquait une division du travail puissances intellectuelles/exécutants se reproduisant de manière toujours plus poussée jusqu’à une diminution du travail telle qu’elle entraine la sénilité de ce mode de production fondé sur le travail.

Il est utile de revenir sur une critique souvent portée à Marx selon laquelle il aurait ainsi été un productiviste à tout crin, au mépris des désastres écologiques, un admirateur béat des progrès scientifiques et technologiques développés par le capitalisme, et un partisan d’une croissance perpétuelle des productions de marchandises. Concernant les désastres écologiques un récent auteur a brillamment démontré que Marx, non seulement avait affirmé que le MPC ravageait non seulement les hommes mais aussi la nature, mais qu’il s’était beaucoup intéressé à l’écologie alors même que ce n’était alors qu’une préoccupation et une science toute nouvelle, tout juste naissante239. Concernant la position de Marx sur le développement élevé des forces productives comme condition matérielle de la réussite d’un processus révolutionnaire communiste, elle peut se résumer très succinctement comme suit :

1°) Il a montré que le développement inouï, en seulement 2 ou 3 siècles, soit une très courte période de l’histoire humaine, des sciences et technologies ainsi que des forces productives, et quels qu’en aient été les méfaits, ravages et crimes qu’il a dénoncés avec la plus grande vigueur et indignation, a permis de réunir les conditions de passer à une nouvelle époque de cette histoire. Une époque où, enfin, les hommes pourront être libérés de l’obligation d’avoir à « travailler par nécessité et opportunité imposées de l’extérieur », d’être dominés par des puissances extérieures tels le capital et l’argent, et où pourra commencer « le développement des forces humaines comme fin en soi »240, c’est à dire le libre développement de leurs qualités les plus riches, scientifiques, artistiques, sociales (des échanges qualitativement élevés, volontaires et « gratuits », conditions d’un riche développement de chacun par tous), etc.

2°) En développant les sciences et les forces productives à sa façon, c’est-à-dire un développement dirigé, dominé par les nécessités de la valorisation automate du capital, le MPC est « contradiction en actes » et en arrive nécessairement à « un stade [où elles] ne peuvent être que néfastes dans le cadre des rapports existants [les RPPP, nda] et ne sont plus que des forces destructrices (le machinisme et l’argent). »241 Mais ce stade est aussi celui où le MPC a créé les conditions matérielles – celles de la fin d’un travail contraint et dominant les hommes – d’un processus menant à une nouvelle société, d’un nouveau mode de production, communiste.

3°) L’existence de ces conditions matérielles est indispensable au développement du processus révolutionnaire communiste242. Mais ni plus ni moins. Marx n’est ni « productiviste », ni « décroissant », mais pour que les hommes ne soient plus dominés par des puissances extérieures, aient la possibilité, les moyens, la liberté de décider collectivement de leur développement, de quoi et comment produire, c’est-à-dire produire quels hommes, satisfaisant quels besoins, dans quels rapports sociaux, ainsi que dans quels rapports avec la nature ils veulent produire et être. Bref, décider librement collectivement du développement humain en toute connaissance des conditions et des conséquences.

Notes

  1. 1. Anatomie du Chaos, la destruction du capitalisme par lui-même, éd. Critiques, 2020. ↩
  2. 2. K. Marx, Idéologie Allemande, E.S. 1976, p.37. ↩
  3. 3. J. Haskel, S. Westlake, Le capitalisme sans capital, PUF, 2019, p.125. Le terme descriptif de « stagnation séculaire » a souvent été utilisé, par exemple par Larry Summers dans une conférence au FMI en 2013. ↩
  4. 4. Jusque vers la deuxième moitié du 20ème siècle, l’augmentation du taux de cette Pl (ou taux d’exploitation), soit Pl/Cv (Cv étant la valeur de la force de travail des salariés productifs de cette Pl) obtenue par les progrès du machinisme a compensé, et au-delà, la diminution du nombre d’ouvriers qui produisent cette Pl pour un capital investi dans la production donné. Les profits sont alors tels qu’il y a croissance globale forte du capital, investissements, nouvelles productions et croissance du nombre d’ouvriers. Puis, malgré l’augmentation continue du taux de Pl pour chaque ouvrier, la diminution de leur nombre devient telle que ce mouvement s’inverse, et que la masse de Pl ainsi obtenue par les progrès du machinisme, (dite Pl relative) tend à stagner, voire même à diminuer. D’où les mesures de durcissement des conditions de travail et d’allongement de sa durée (extraction de la Pl sous sa forme absolue) pour tenter de palier au blocage de son extraction sous sa forme relative. Pour un exposé succinct sur les deux formes d’extraction de la Pl, relative et absolue, voir Anatomie du Chaos, Annexe I, op. cité. ↩
  5. 5. Cf. Anatomie du Chaos, chapitre 2, opus cité. ↩
  6. 6. Rappelons que, pour le Capital, la productivité n’est pas la quantité de marchandises produites en un temps donné par un travailleur, ou une masse de travailleurs, mais la quantité de Pl qui est produite en un temps donné par ce, ou ces travailleurs. Chose que ne mesurent pas les statistiques officielles, qui de ce fait, ne donnent qu’une idée minorée de la baisse des gains réels de productivité, bien qu’elles les constatent cependant malgré tout. ↩
  7. 7. Chaque capitaliste peut augmenter ses ventes et ses profits quand il a un avantage de productivité. C’est ce que Marx appelait obtenir une Pl extra. Les autres sont alors obligés de suivre, voire d’obtenir à leur tour une Pl extra. C’est le rôle de la concurrence d’être « le gendarme » (Marx) qui oblige chaque capitaliste à tout faire pour une valorisation maximum du capital qu’il représente. Ainsi aujourd’hui tous participent à cette course qui aggrave la sénilité du capital, quand bien même certains en voient les dangers et voudraient la modérer (par exemple des scientifiques écologistes qui imaginent une « bifurcation » vers un capitalisme vert et «raisonnable »). ↩
  8. 8. K. Marx, Grundrisse, E.S. II, 194. ↩
  9. 9. Rappelons, mais c’est le B.A. BA de l’économie, que les machines ne produisent pas de profits, n’accroissent pas le capital par elles-mêmes : leur valeur est incluse telle quelle, ni plus ni moins, dans les marchandises par le travail ouvrier, c’est pourquoi Marx les incluent dans ce qu’il appelle le « capital constant » : elles ne l’augmentent pas, seul le travail accroit le capital de la Pl. Les machines contribuent à ce qu’il en produise davantage (c’est la productivité par extraction de la Pl sous sa forme relative). ↩
  10. 10. Cf. Anatomie du chaos, opus cité. ↩
  11. 11. Dans son livre The Education of a Libertarian. Cité dans Les Echos 05/03/2025. ↩
  12. 12. La troisième mondialisation capitaliste (avant la quatrième qui sera communiste ?). Cf. T. Thomas, Les Mondialisations, éd. Contradictions, Bruxelles, 2003. ↩
  13. 13. Du fait de la crise, les perspectives de profits à moyen et plus encore à long terme se font plus douteuses, ce qui pousse à vouloir prendre ses gains le plus rapidement possible. ↩
  14. 14. Lui-même, qui était passé par toutes les couleurs de l’échiquier politique bourgeois, de l’extrême droite pétainiste à l’Union PC-PS de la gauche était un grand spécialiste des « essais » et grands virements de bord en ce qui concerne sa carrière politique. ↩
  15. 15. Par exemple F. Heisbourg, « Le suicide de l’Amérique », Odile Jacob, 2025. ↩
  16. 16. RPPP : Rapports de Propriété, de Possession, de Production : les trois formes concrètes particulières que prend ce qu’on appelle en général « la propriété » bourgeoise. La propriété est la forme juridique, la possession, la forme fondamentale, et les rapports de production, ou division sociale du travail (DST) la forme active dans la production (voir T. Thomas, Propriété et Possession, éditions Contradictions, Bruxelles,2006). Ce sigle sera utilisé dans toute la suite de cet ouvrage. ↩
  17. 17. Ce que Marx a appelé le « fétichisme de la marchandise », dans le premier chapitre du Capital. ↩
  18. 18. K. Marx, Contre A. Ruge, Pléiade III, Œuvres Philosophiques, p. 410. ↩
  19. 19. Décrit dans L’ Anatomie du Chaos, op. cité. ↩
  20. 20. Comme la propriété, « la monnaie n’est pas une chose, mais un rapport social », K. Marx, Misère de la Philosophie, E.S. 1979. p. 99. ↩
  21. 21. K. Marx, Théories sur la Plus-Value, tome 1, E.S., p.156. ↩
  22. 22. K. I, 1, p. 157. ↩
  23. 23. Pour une démonstration développée voir évidemment le chapitre 1 du Capital. ↩
  24. 24. K I, 1, 59. Pour plus de détail, voir annexe 1 à la fin de cet ouvrage. ↩
  25. 25. « Le mouvement des choses mènent les capitalistes, bien loin qu’ils puissent le diriger » K.I, 1, 87. ↩
  26. 26. K I, 1, 86. ↩
  27. 27. En quelque sorte le travail abstrait est une abstraction concrète : c’est une abstraction, tout travail étant concret, mais c’est réellement la substance de la valeur des marchandises. Une abstraction qui ne fait valoir la valeur d’une marchandise que dans l’échange avec une autre qui lui est extérieure, différente, dans l’argent. Une abstraction par laquelle la valeur prend la forme valeur d’échange et, finalement, argent. ↩
  28. 28. « L’argent, c’est la valeur promue à l’autonomie ». K. Marx, Contribution à la Critique de l’Economie Politique, op. cité, p184. ↩
  29. 29. Tellement autonome que, finalement, dans ses formes monétaires modernes, détachées de l’or dans lequel s’incarnaient encore des quantités de travail, il peut être démultiplié à l’infini, et même sous des formes immatérielles comme aujourd’hui les crypto-monnaies (et par là amener le déclenchement de crises monétaires et de krachs financiers). Ainsi il se forme l’idée que l’argent est « la richesse », une richesse en soi, indépendante. ↩
  30. 30. K I, 1, 87. ↩
  31. 31. K I, 1, 154. ↩
  32. 32. K, I, 1, 156. D’où cette conséquence subsidiaire que « le marché mondial est contenu dans la notion même de capital. » ↩
  33. 33. « Le capital est contradiction en actes ». Cf. Anatomie du Chaos, opus cité. ↩
  34. 34. K, I, 1, 158. ↩
  35. 35. K, I, 1, 174. Une forme n’est pas une simple enveloppe, mais le mode d’existence d’un contenu, en l’occurrence le travail abstrait substance de la valeur. Comment les valeurs prennent la forme de prix sous l’effet de différents facteurs tels l’offre et la demande, la péréquation des taux de profits, l’émission monétaire, etc. est une question qui ne concerne pas notre sujet : le capital automate. ↩
  36. 36. Le Capital, Livre I, traduction J.P. Lefebvre, PUF, Quadrige, p.173. ↩
  37. 37. Et c’est la raison pour laquelle tous ceux qui imaginent une société capitaliste « humanisée », écologique, pacifique, etc. sans abolition du MPC sont dans une impasse. ↩
  38. 38. K, I, 157. ↩
  39. 39. Ibidem. ↩
  40. 40. Cf. anatomie du chaos, op. cité. ↩
  41. 41. Selon une étude publiée dans Les Echos 15/09/2025. ↩
  42. 42. Les Echos 21/08/2025. ↩
  43. 43. Citée dans Les Echos 01/10/2025. ↩
  44. 44. Bien entendu il existe toutes sortes d’autres « puissances intellectuelles » du capital hors de la production, qui concourent activement à organiser la domination du capital et sa reproduction : hauts fonctionnaires administratifs et policiers, politiciens, journalistes, écrivains et autres hérauts stipendiés de la « culture » dominante et de la société du spectacle ». Mais ceux-là n’organisent pas directement la production de Pl, ils y concourent de l’extérieur. Ils ne sont ni propriétaires, ni possesseurs des moyens de production, mais stipendiés par ceux-ci, directement ou indirectement par l’Etat. ↩
  45. 45. K, III, 2, 51. ↩
  46. 46. K, III, 2, 44. ↩
  47. 47. Ibidem, p.102. ↩
  48. 48. Cf. T. Thomas, Propriété et Possession, Aliénation ou Liberté, selon K. Marx, opus cité. ↩
  49. 49. Cf. T. Thomas, La face cachée des nouvelles technologies, éd. Jubarte, 2018. ↩
  50. 50. C’est évidemment une appréciation générale. Pas une analyse de classe concrète. Laquelle doit savoir distinguer entre les différents niveaux de responsabilités car, de même que tout petit épargnant n’est pas un capitaliste financier, tout ICT (ingénieurs, cadres, techniciens) n’a pas nécessairement un comportement de capitaliste actif acharné. L’analyse concrète permet de nouer des alliances, plus ou moins possibles suivant les moments du processus révolutionnaire, et d’éviter au prolétariat de trop s’isoler dans un « solo funèbre ». D’ailleurs l’appropriation collective des savoirs scientifiques et technologiques sera nécessairement un processus assez long au cours duquel il sera nécessaire que collaborent au moins une partie de leurs possesseurs actuels. ↩
  51. 51. K. Marx, Théories sur la Plus-Value, E.S. I, 459. ↩
  52. 52. K, III, 2, 46. ↩
  53. 53. K, III, 3, 200. ↩
  54. 54. K, III, 2, 45. ↩
  55. 55. K. Marx, Notes sur le traité d’A. Wagner, K, I, 3, 243. ↩
  56. 56. Marx utilise à ce propos la métaphore du « chef d’orchestre » qui « n’a pas besoin d’être propriétaire des instruments », mais dont la fonction est nécessaire pour qu’ils jouent ensemble. K, III, 2, 48 et 51. ↩
  57. 57. K, I, 3, 48. ↩
  58. 58. Et notamment Staline qui, par exemple, affirmait : « les cadres décident de tout ». ↩
  59. 59. K, III, 2, 52. ↩
  60. 60. Il faut bien noter que la division du travail puissances intellectuelles de la production/prolétaires, et le rapport d’appropriation qui en découle, revêtent de plus en plus une dimension planétaire, les fonctions dirigeantes scientifiques, comme d’ailleurs les fonctions financières, se concentrant toujours davantage dans quelques puissances impérialistes centrales, notamment aujourd’hui les USA et la Chine, et le travail d’exécution, ou moins qualifié, se concentre dans les pays « périphériques ». ↩
  61. 61. J. K. Galbraith, The New Industrial State, 1967, éd. Houghton Mifflin, p.9. ↩
  62. 62. Une critique qui se développe un peu aujourd’hui, quoique encore faiblement, portant sur les effets mais ignorant le plus souvent leur cause : les liens étroits entre ces sciences et le capital automate. Voir, par exemple, Nicolas Chevassus-au-Louis, Décroiscience, éd. Agone, 2025. ↩
  63. 63. K. Marx, Grundrisse, II, 192, op. cité. ↩
  64. 64. K, I, 2, 50. ↩
  65. 65. K. Marx, Grundrisse, II, p.186, opus cité. ↩
  66. 66. K, III, 2, 45. Ou encore : « il y a transformation du capitaliste réellement actif en un simple dirigeant et administrateur du capital d’autrui et des propriétaires du [de ce] capital en simples propriétaires, en simples capitalistes financiers. » K, III, 2, 102. Notons qu’avec le mouvement historique d’accumulation et de concentration du capital, ce sont les capitalistes financiers, et surtout une poignée d’entre eux, qui absorbent l’essentiel de la Pl produite mondialement, le principe de la valorisation A-A’ étant que l’argent va à l’argent. ↩
  67. 67. Etant entendu que la « volonté » du Capital se fait aussi valoir auprès de ses agents que sont aussi, et au premier chef, l’Etat, ainsi que les puissances médiatiques, culturelles, idéologiques, policières et militaires de la société capitaliste et qui sont essentielles à sa reproduction. ↩
  68. 68. Que le capital soit un rapport social de propriété, sous forme juridique et, surtout, de division sociale du travail, de possession, c’est ce qu’ignorent les économistes bourgeois, même les plus réputés « de gauche » comme en France Mr. Piketty qui définit le capital fort vaguement comme « toutes les formes de richesses qui peuvent [……] être possédées par des individus » (Le capital au 21ème siècle, éd. Seuil). Or bien des choses sont une forme de richesse, à commencer par l’argent, et, répétons-le, le capital ce ne sont pas des choses, mais un rapport social, dans lequel différentes choses sont mises en mouvement (argent, force de travail, machines, énergie, matières, etc.), un mouvement historiquement spécifique et perpétuel de valorisation. Il résulte de ces conceptions de Mr. Piketty, ou de Mr. Zucman son disciple, qu’ils ne parlent que de répartition de cette chose qui symbolise le capital, la fameuse « richesse », l’argent, ignorant que la répartition de cette richesse dépend toujours des rapports sociaux dans lesquels elle a été produite. ↩
  69. 69. Marx et Engels, en exergue de « Révélations sur le procès des communistes à Cologne » (01/12/1852), éd. Pléiade, Œuvres Politiques I, p.582. ↩
  70. 70. Comme déjà selon le Nouveau Testament dans la parabole dite « des talents » (Matthieu 25, v. 14 à 30) dont se serviront les protestants, les meilleurs capitalistes selon Max Weber. ↩
  71. 71. Des économistes parlent même « d’industrie financière » ! Sur le capital financier comme « château de cartes » et capital fictif, cf. T. Thomas, Quoi qu’il en coûte ou la fuite en avant du capitalisme, éd. Critiques 2021 et L’hégémonie du capital financier et sa critique, éd. Albatroz, 1999. ↩
  72. 72. L’argent n’engendre pas l’argent. Aristote. ↩
  73. 73. Selon l’Institut of International Finance, cité dans Les Echos du 27/09/2025, 328% veut dire que ce sont des créances qui, tôt ou tard, s’avèreront fictives. Les USA sont la première puissance capitaliste mondiale, mais ne le sont qu’au fait d’être aussi l’Etat le plus endetté. La seule dette fédérale a atteint 36.000 milliards de dollars en 2025, soit plus de 100.000 dollars par habitant, et les intérêts annuels à verser sur cette dette seront d’environ 1.000 milliards de dollars. Selon l’agence financière Moody’s, les intérêts absorberont 30% des revenus US dans 10 ans si rien n’est fait pour résorber cette dette (une des raisons de la rage désordonnée de Trump). En extrapolant l’endettement de l’Etat fédéral allemand entre 2025 et2030 le journal « Der Spiegel » se demande benoîtement : « l’Allemagne peut-elle gérer mille milliards d’euros de nouvelle dette ? » (Les Echos, 31/07/2025). Quant à la France, championne d’Europe en la matière, il s’agit d’un « Himalaya ». ↩
  74. 74. D’où les déficits des budgets sociaux dont la bourgeoisie rend responsables les « assistés » (chômeurs, malades, retraités, etc.). ↩
  75. 75. Voir T. Thomas, Contre l’Etat, éd. Critiques, 2020. ↩
  76. 76. Selon la commission d’enquête du Sénat il y a en France 2252 moyens pour une entreprise d’avoir une aide. Une autre étude donne une estimation de 270 milliards d’aides (M. Aron, C. Michel-Aguirre, Le grand détournement. Comment milliardaires et multinationales captent l’argent de l’Etat. Allary éditions). ↩
  77. 77. Engels avait déjà noté que si l’Etat « agit en sens inverse du développement économique [cette action] fait alors fiasco à la longue…..[ainsi] le pouvoir politique peut causer un grand dommage au développement économique et produire un gaspillage massif de forces et de matières. » Engels, lettre à Conrad Schmidt, 27-10-1890, Marx – Engels, Lettres sur Le Capital, E.S. 1964, p.369. Ce fiasco, c’est ce qui est déjà maintes fois arrivé, comme en 1983 en France quand le pouvoir PC-PS élu en 1981 a dû passer rapidement du Programme Commun au libéralisme le plus débridé et accepter la mondialisation libérale. C’est ce qui arriverait très certainement à nouveau si une extrême gauche parlementaire, même « extrême » type LFI arrivait au pouvoir : le « mur de l’argent » lui resterait infranchissable. ↩
  78. 78. K. Marx, Théories sur la Plus-value, E.S. 1974-76, livre III, p.540. ↩
  79. 79. Et remettre en cause cette croissance, n’est pas « bifurquer » comme le disent certains écologistes, c’est éradiquer les rapports sociaux qui la déterminent. ↩
  80. 80. Superficielles en ce qu’elles n’étudient que les rapports entre les marchandises et les rapports d’argent, selon des catégories superficielles (apparentes) telles que prix, profits, offre et demande, taux d’intérêts, etc., sans en connaître les fondements dans les rapports de production, la valeur et le mouvement automate du capital. ↩
  81. 81. Par exemple : « …..le travail immédiat et sa quantité disparaissent en tant que principe déterminant de la production – de la création de valeurs d’usage – et se trouvent rabaissés aussi bien quantitativement à une proportion réduite que qualitativement à un moment certes indispensable, mais subalterne au regard du travail scientifique général, de l’application technologique des sciences physiques et mathématiques…. », K. Marx, Grundrisse II, op. cité., p.188. ↩
  82. 82. Voir par exemple Anatomie du chaos, opus cité, p.145-173, ou T. Thomas, L’impasse capitaliste, éd. Critiques, 2022, p. 92 à 147. ↩
  83. 83. Discutables en ce sens que lorsque la bourgeoisie a été amenée à faire d’importantes concessions, donc face à un mouvement puissant pouvant la menacer, comme par exemple en France en 1936, 1945-46, 1968, ce fût, avec la complicité de partis de gauche, pour écarter cette menace. Cf. l’exemple typique en France de l’alliance De Gaulle-Thorez pour désarmer la Résistance, relancer la production capitaliste (discours de Waziers 21 juillet 1945) et briser les grèves (cf. Plus noir dans la nuit, Dominique Simonnot, éd. Calman Levy, 2014), ou l’exemple des accords de Grenelle de 1968 concoctés par le PCF et son annexe la CGT pour briser la pointe révolutionnaire du mouvement. ↩
  84. 84. Rappelons que le taux d’exploitation est le rapport entre la part Pl du produit qui va aux capitalistes et la part Cv qui va aux salaires, soit Pl/Cv. ↩
  85. 85. Les Echos, 08/09/2025. ↩
  86. 86. Les Echos, 29/09/2025. ↩
  87. 87. Par ailleurs ces dépenses militaires sont de ces investissements qui, certes procurent des profits aux capitaux correspondants (il y a bien production de Pl), mais ne produisent pas les moyens de reproduire le capital, lesquels sont des forces de travail humaines, des machines, des matières premières, etc. Il s’agit donc d’un obstacle au procès de valorisation en général. C’est un point qui ne sera pas développé ici, sinon pour juste signaler qu’il y a là une manifestation de la sénilité du capital : cet obstacle, que l’aggravation des contradictions entre capitaux en lutte pour leur valorisation pousse d’ailleurs à élever. ↩
  88. 88. Les Echos, 04/03/2025. ↩
  89. 89. « Le capital n’est pas un objet, mais un rapport social de production déterminé », K, III, 3, 193. ↩
  90. 90. K. Marx, Critique du Programme de Gotha et d’Erfurt, brochure E.S. 1966, p.33. ↩
  91. 91. F. Engels, Anti-Dühring, E.S. 1971, p. 315. Dans un processus révolutionnaire communiste les nationalisations ne seraient une nécessité que comme une première condition minimum pour transformer puis abolir les RPPP capitalistes. ↩
  92. 92. K. Marx, Grundrisse, E.S. 1975, tome 1, p.242. ↩
  93. 93. Cette affirmation est développée et justifiée dans Contre l’Etat, op. cité. ↩
  94. 94. K. Marx, Critique du droit politique hégélien (1843), E.S. 1975, p. 159. Sur l’Etat comme instrument de la reproduction du MPC, voir T. Thomas, Contre l’Etat, éd. Critiques, 2020. ↩
  95. 95. Les « riches », c’est évidemment une définition fort vague tout comme « les pauvres », car où mettre le curseur ? Mais c’est un vocabulaire qui, néanmoins, pointe le scandale des monstrueuses inégalités. Par ailleurs, que les fortunes s’accroissent et se concentrent dans un nombre de mains de plus en plus faible est évidemment la conséquence du mouvement historique d’accumulation du capital qui est aussi le mouvement de sa concentration de plus en plus poussée en oligopoles et organes financiers (family offices, hedges funds, trusts, etc.). Mais cela n’est nullement, bien au contraire, un signe de bonne santé du MPC puisque, entre autre, cette concentration manifeste l’extraordinaire gonflement du capital constant (machineries et approvisionnements) au détriment du capital variable, la force de travail vivante productrice de Pl, ce qui est la caractéristique de base du capitalisme sénile. De plus ces fortunes sont faites pour une grande part de capital financier fictif, ainsi que de pompage de la Pl produite ailleurs, le long des chaines de production mondialisées au détriment non seulement des travailleurs de ces sous-traitants qui la produisent, mais même aussi de ces capitalistes sous-traitants qui doivent céder à ces oligopoles une partie de cette Pl qu’ils extraient, ce qui affaiblit la reproduction de ces capitaux. ↩
  96. 96. Par exemple : « En 1965, les dirigeants des 350 plus grande entreprises américaines gagnaient environ 20 fois le salaire d’un employé moyen. En 1980, les PDG de ces mêmes types d’entreprises gagnaient 30 fois le salaire d’un travailleur moyen et, en 2015, ce chiffre était de presque plus de 300 fois. » James Suzman, Travailler – La grande affaire de l’humanité. Ed. Flammarion, Paris, 2021. 1% des plus riches américains possèdent autant que les autres 99%. En France, « entre 2003 et 2022 le revenu moyen des 1% les plus riches a augmenté de 119% et de seulement 46% pour le reste de la population » (Alternatives Economiques n°463, octobre 25). Et les pourcentages masquent des différences beaucoup plus impressionnantes en valeurs absolues. Quant aux patrimoines, d’après le journal Challenges, celui des 500 plus grandes fortunes françaises a été multiplié par 1,3 entre 2000 et 2010, et par 5 entre 2010 et 2024. ↩
  97. 97. Symbolisée par le mouvement Occupy Wall Street de 2011 et le « nous-sommes les 99% ». ↩
  98. 98. Opposition producteurs-parasites que certains auteurs américains nomment « producerism ». Cf. Michel Fehrer, Producteurs et parasites, l’imaginaire si désirable du Rassemblement National, éd. La Découverte, Paris, 2024. ↩
  99. 99. Lettre à Blanqui sur la propriété », 1841, Cité dans M. Fehrer, op. cité, p.35, note 1. ↩
  100. 100. Cité dans A. Soboul, Paysans, Sans Culottes et Jacobins, 1996. ↩
  101. 101. C’est-à-dire emprunter à nouveau, chose indispensable pour payer les dettes arrivées à échéance compte tenu de leur ampleur. Taxer quelque peu les financiers nationaux n’y saurait suffire. Faire rouler la dette entretient la masse de capital fictif. ↩
  102. 102. Vincent Tiberj, La droitisation française, mythe et réalité, PUF, 2024. ↩
  103. 103. W. Reich, Les hommes et l’Etat, éd. Constantin Sinelnikoff, Nice, 1972, p. 124. Cependant certains vont jusqu’à se soulager de leurs frustrations et médiocrité en se faisant les rouages actifs, décervelés, soumis et vicieux de l’Autorité qui les flatte et enrôle. ↩
  104. 104. C’est pourquoi le syndicat patronal qui s’appelait en France CNPF depuis 1945, Conseil National du Patronat Français, a décidé de s’appeler MEDEF, Mouvement National des Entreprises de France, en 1998. ↩
  105. 105. Ce qu’avaient par exemple tentés Trump aux USA et Bolsonaro au Brésil. ↩
  106. 106. Idéologue d’extrême droite, conseiller à la sécurité intérieure de Trump en 2018-2019. ↩
  107. 107. Qui se manifestent aussi par une tendance au plébiscite, qu’accompagne l’idée, qui existe en France aussi bien chez un Sarkosy, une Le Pen, que chez un Mélanchon, que les dirigeants politiques, sous prétexte qu’ils ont été élus par le peuple « libre » quoique soumis aux diverses dominations du capital, notamment au matraquage d’un système médiatique presque tout entier aux mains des « riches », ne peuvent être soumis aux lois et à l’autorité judiciaire. Ainsi, comme Trump le prétend (et autrefois Hitler), ils auraient tous les droits. ↩
  108. 108. Salaire indirect, ou salaire mutualisé, c’est-à-dire les diverses aides sociales. ↩
  109. 109. K., I, 2, 204. ↩
  110. 110. K, I, 2, 210. Le travail nécessaire (Cv) est la quantité de travail qui, sous forme de salaire, est nécessaire à la reproduction de la force de travail, le surtravail est la quantité de travail qui, sous forme de Pl, abonde le profit. ↩
  111. 111. K., III, 1, 155. Ajoutons que le phénomène de péréquation des taux de profits que nous ne redirons pas ici (cf. K., III, 1, 159 à189) par lequel ces taux tendent à s’égaliser – du moins tant qu’il y a concurrence – quel que soit le secteur économique où est engagé un capital et les taux nécessairement différents de Pl dans chacun de ces secteurs, induit aussi l’idée qu’il existe une rémunération habituelle, « normale », du capital, dépassée ou au contraire non atteinte suivant que le dirigeant capitaliste est bon ou mauvais. ↩
  112. 112. Sans se soucier, le plus souvent, qu’une part de ces profits provenait, et provient toujours, non pas de leur seul travail, mais de la « surexploitation » de peuples colonisés, et aujourd’hui encore par les dominations impérialistes. ↩
  113. 113. K, I, 3, 60. C’est la théorie du « ruissellement » défendue par tous les fonctionnaires du capital, ceux d’en haut prétendant qu’il est automatique, ceux d’en bas qu’il faut faire grève, manifester, voter à gauche, accuser les riches capitalistes d’avidité sans limite pour qu’il se produise. Ce qui n’empêche pas une partie d’entre eux de soutenir l’expansion maximum du capital qui les emploie dont ils pensent être les associés mal traités. ↩
  114. 114. « Après chaque nouvelle grève tant soit peu importante surgit une nouvelle machine », K. Marx, Misère de la philosophie, E.S., p147. La concurrence oblige d’ailleurs le capitaliste à ce développement qui abaisse sa masse salariale pour une production d’une valeur donnée ce qui augmente le taux d’exploitation. ↩
  115. 115. K, I, 2, 211. ↩
  116. 116. Brochure E.S., 1966, p. 74, souligné par Marx. ↩
  117. 117. Œuvres Complètes, éd. du Progrès, Moscou, 1975, t.12, p. 235. ↩
  118. 118. Il ne s’agit pas ici d’ignorer qu’il y eût dans le passé des luttes révolutionnaires, des militants communistes remarquables. Ce dont il s’agit est de dire pourquoi ils restèrent minoritaires : la possibilité de réformes améliorant le niveau de vie du peuple. ↩
  119. 119. Ce que Marx et Engels ne prévoyaient pas à leurs débuts quand ils écrivaient en 1848, dans le Manifeste du P.C. : « L’ouvrier moderne au contraire, loin de s’élever avec le progrès de l’industrie, descend toujours plus bas, en dessous même des conditions de vie de sa propre classe. » ↩
  120. 120. Ce mouvement, caractéristique notamment des « trente glorieuses » a été nommé par certains économistes « régulation fordiste » a aussi été régulièrement interrompu par des crises de suraccumulation de capital (cf. T. Thomas, La Crise Chronique ou le stade sénile du capitalisme, éd. Contradictions, Bruxelles 2004. ↩
  121. 121. Lettre d’Engels à Kautsky, 12/09/1882, in Marx-Engels, Œuvres Choisies, T.3 , p.511, éd. Du Progrès, Moscou. ↩
  122. 122. Le paradoxe était alors que dans les pays développés, où donc les conditions matérielles d’un processus révolutionnaire communiste pouvaient exister, le réformisme a dominé en se nourrissant notamment de l’exploitation coloniale, tandis que dans les pays colonisés la seule révolution à l’ordre du jour ne pouvait être qu’anticoloniale et non pas immédiatement anticapitaliste. ↩
  123. 123. Ce qu’Engels, parmi beaucoup d’autres, avait déjà bien observé par cette formule lapidaire : « la bourgeoisie règne directement au moyen du suffrage universel……. ». (Origine de la Famille de la propriété privée et de l’Etat, E.S., 1954, p. 158). ↩
  124. 124. Le mot travail a en français différentes acceptions (par exemple le travail salarié en est une, le travail libre, qui peut demander beaucoup d’efforts, comme jardiner, apprendre à jouer d’un instrument de musique, peindre un tableau, travailler bénévolement à une œuvre socialement utile, en est une autre). « Contraint » veut non seulement évidemment dire non libre, activité obligée, mais aussi activité non pour soi, non « une libre manifestation de sa vie humaine » c’est à dire épanouissante de riches qualités, d’un riche développement de soi-même, un travail effectué « par nécessité et opportunité imposée de l’extérieur » (K. III, 1, 198). C’est par exemple, dans le capitalisme, le salariat par lequel « le travailleur est l’esclave du capital [……], est une marchandise, une valeur d’échange, […….]. Son activité n’est pas une libre manifestation de sa vie humaine, mais plutôt un moyen de négocier ses forces, une aliénation (un trafic) d’aptitudes mécaniques de l’ouvrier livré au capital, en un mot on établit que son activité, c’est du travail. » (A propos du système de F. List, éd. Pléiade, tome III, Œuvres Philosophiques, p.1433-1434). Du travail dont les conditions ne dépendent pas de lui, mais des nécessités de la valorisation du capital qui lui sont imposées via une machinerie qui l’asservit. ↩
  125. 125. Pour un exposé succinct voir Anatomie du chaos, opus cité, p.145 à 164. ↩
  126. 126. K. Marx, A propos du système de F. List, op. cité, p.1433. Sur le sujet de pourquoi le développement des forces productives a fini, après des millénaires, par faire du travail la base de la propriété privée et de l’individu, voir T. Thomas, Une brève histoire de l’individu, éd Albatroz, Paris, 1993. Notons aussi qu’il n’y a que dans le MPC où le travail est érigé en valeur suprême et éternelle. Pour une brève histoire du travail à travers les époques et les sociétés, voire T. Thomas, l’Impasse Capitaliste, éd. Critiques, 2022, chapitre II. ↩
  127. 127. Voir K. Marx, Grundrisse II, op. cité, p. 185 à 200. ↩
  128. 128. La révolution communiste « n’est donc pas seulement nécessaire parce qu’elle est le seul moyen de renverser la classe dominante, elle l’est également parce que seule une révolution permettra à la classe qui renverse l’autre de balayer toute la pourriture du vieux système qui lui colle après et de devenir apte à fonder la société sur des bases nouvelles. » K. Marx, Idéologie Allemande, E.S., p. 37. ↩
  129. 129. « La propriété privée ne peut être abolie qu’à la condition que se soit réalisé un développement complet des individus ; ceux-ci se trouveront en effet en présence de forces productives et de formes d’échanges de caractère multiforme et seuls des individus dont le développement sera complet pourront se les assimiler, c’est-à-dire en faire l’activité libre de leur existence. » ibidem, p. 445. Ce développement complet, c’est évidemment la possession « complète » des moyens intellectuels, scientifiques notamment, par la communauté des individus échangeant, s’informant, s’éduquant et décidant collectivement. Dans un discours à la Convention le 12 février 1793 Saint Just disait : « Si vous voulez fonder une République, ôtez au peuple [transférez à l’Etat, nda] le moins de pouvoir qu’il est possible et faites exercer par lui les fonctions dont il est capable. » Mais il n’y a pas à ôter au peuple des pouvoirs qu’il n’a pas, il a, lui, à conquérir les moyens d’être capable d’exercer toutes les fonctions d’une maîtrise collective de l’organisation sociale. Ce qui implique le temps libre pour apprendre, comprendre, se réunir, échanger, décider, etc. ↩
  130. 130. Pour une critique à propos des limites de la solution proposée par Marx pour attribuer à chacun « selon son travail » dans sa célèbre Critique du programme de Gotha, à savoir les « bons de travail », voir T. Thomas, K. Marx et la transition au communisme, éd. Albatroz, Paris, 2.000. ↩
  131. 131. Dont les ouvriers avancés de la Commune de Shangaï pendant la Révolution Culturelle chinoise ont donné un bon exemple. ↩
  132. 132. Il ne sera pas abordé ici la question de qui est employé directement dans la production de plus-value et qui en est un soutien dans des fonctions extérieures à cette production (commerciales, financières, administratives par exemple). A ce sujet, voir T. Thomas, Démanteler le capital ou être broyé, éd. Page deux, Lausanne, 2011. ↩
  133. 133. Laquelle augmentation prend des proportions considérables dans de plus en plus de pays pourtant dits « développés ». Par exemple en Grèce le gouvernement a légalisé la journée de 13 heures de travail par jour pour 37 jours par an (Les Echos, 30/10/2025). En Argentine la paupérisation générée par le « libéral » Milei afin de réduire la dette publique ont entraîné une telle paupérisation du peuple que les semaines de 80 à 100 heures de travail y sont maintenant la norme pour pouvoir survivre (selon Louis André-Williams, Médiapart, 20/10/2025). ↩
  134. 134. Paul Lafargue remarquait ironiquement que « sous l’ancien régime, les lois de l’Eglise garantissaient au travailleur 90 jours de repos (52 dimanches et 38 jours fériés) pendant lesquels il était strictement défendu de travailler [……..] sous la Révolution, dès qu’elle [la bourgeoisie] fût maîtresse, elle abolit les jours fériés et remplaça la semaine de sept jours par celle de dix afin que le peuple n’eût plus qu’un jour de repos sur dix….. » (Régulation du droit au travail de 1848, cité dans Le travail totalitaire, Patrick Rozenblatt, éd. Syllepse 2025, p. 151). Déjà la Révolution bourgeoise, par les lois D’Allarde (2 mars 1791) et Le Chapelier (14 juin 1791) avait organisé la domination des patrons sur le travail en interdisant toute organisation ouvrière en même temps que celles des anciennes corporations par métiers. ↩
  135. 135. K. Marx, Misère de la Philosophie. ↩
  136. 136. W. Streeck. Du temps acheté. La crise sans cesse ajournée du capitalisme démocratique. Ed. Gallimard. ↩
  137. 137. Comme si les charges sociales patronales qui viennent grever les profits n’étaient pas entièrement payées par le travail qui est l’auteur de ces profits. Il y a dans cette revendication patronale toujours l’usage de cette illusion d’une association capital-travail produite par le rapport salarial, qui a été critiquée précédemment, selon laquelle une part de la richesse produite proviendrait des capitalistes, une autre des travailleurs. ↩
  138. 138. Les Echos, 25/09/2025. ↩
  139. 139. Ce qui n’est pas propre à la France. Aux USA par exemple, le projet de budget 2026 présenté par Trump en Mai 2025 « comporte 900 milliards de dollars d’économies sur Medicaid, la couverture maladie des plus modestes. » (Les Echos). ↩
  140. 140. Les Echos 06/03/2025. Le « nous » devons travailler davantage est savoureux de la part de ce genre de fonctionnaire du capital confortablement installé et stipendié. ↩
  141. 141. Les Echos, 12/04/2024. ↩
  142. 142. Nicolas Dufourcq, président de la banque publique d’investissements Bpifrance. Les Echos, 23/O9/2025. Ce type de raisonnement sans cesse asséné relève de la pseudo théorie du « ruissellement » selon laquelle plus le capital fait de profits et plus les travailleurs, pourtant seuls à le créer, en profiteront aussi. « Les entreprises », c’est la pseudo double source de la richesse, le capital et le travail, qui caractérise le rapport salarial. Théorie qui a pu avoir parfois une certaine et petite réalité autrefois, mais qui n’en a plus aucune aujourd’hui du fait que la production de Pl exige un appauvrissement absolu, et non plus seulement relativement à l’accumulation du capital aux mains « des riches », de la majorité de ceux qui la produisent, ou aident à sa réalisation. ↩
  143. 143. Voir l’argumentation développée à ce sujet dans T. Thomas, Anatomie du Chaos, opus cité. Il y est montré que les contradictions inhérentes à la valorisation du capital ont atteint un niveau tel que celle-ci s’autodétruit (donc que le capital s’autodétruit) dans un chaos s’aggravant du fait même des mesures que prennent, et ne peuvent que prendre les capitalistes pour tenter de revigorer cette valorisation. De sorte que l’abolition du capital par lui-même est exactement la caractéristique essentielle de l’époque actuelle, et ce qui se passe de nos jours sous nos yeux. ↩
  144. 144. Ce qui exclut les révolutions russes et chinoises, de même que les révolutions anticoloniales. ↩
  145. 145. Voir chapitre 4. ↩
  146. 146. Deux formes, deux mécanismes différents d’exploitation bien sûr. ↩
  147. 147. B. Brecht, La résistible ascension d’Arturo Ui. Fécondité dont témoigne notamment le fait que l’atroce génocide des palestiniens est, sinon « de jure » du moins « de facto », soutenu par la quasi-totalité des pays prétendument encore démocratiques. ↩
  148. 148. Hitler avait tranché à sa façon la contradiction qui existait entre les intérêts du grand capital et la partie « socialiste » du premier programme national-socialiste lors de la « Nuit des Longs Couteaux » (29 juin – 2 juillet 1934) où furent assassinés plus de 200 dirigeants de l’aile « gauche » du nazisme qui voulaient l’exécution des réformes sociales initialement promises, ce qui lui assura le soutien du grand capital, des forces de la droite classique et de l’armée nécessaires à la réalisation de ses projets ultranationalistes. ↩
  149. 149. Cf. T. Thomas, Contre l’Etat, éd. Critiques, 2020, et En finir avec les Nationalismes, éd. Critiques, 2023. ↩
  150. 150. La colère des quartiers populaires. Enquête socio-historique à Roubaix, J. Talpin, éd. PUF 2024. ↩
  151. 151. Gauchistes et islamistes agglomérés sous le terme « d’islamo-gauchistes » ! ↩
  152. 152. Propos de Darmanin, ministre de l’intérieur, à la veille des manifestations contre la bassine de Saint Soline. ↩
  153. 153. Cf. T. Thomas, Les mondialisations, éd. Contradictions, Bruxelles, 2003. ↩
  154. 154. Pour prendre l’exemple français, puissance impérialiste de second rang, rappelons que « seulement 23% du chiffre d’affaire des 40 premières entreprises françaises (indice CAC 40) est réalisé en France, et 40% l’est hors d’Europe ». Les Echos, 24/06/2025. Plus généralement cette mondialisation était surtout au bénéfice des USA qui la dominait presque totalement à partir de l’effondrement de l’URSS dans les années 90 et alors que la Chine, n’était pas encore devenue le rival, en voie de pouvoir devenir n°1, qu’elle est aujourd’hui. Ce qui est aussi un facteur de la montée du nationalisme aux USA, et aussi, pour des raisons identiques, en Europe. ↩
  155. 155. Solveig Godeluck, Les Echos, 17/06/2025. ↩
  156. 156. Beaucoup trop de capital pour beaucoup trop peu de profits réels et beaucoup trop de profits fictifs, de dettes, c’est-à-dire de spéculations financières qui se terminent inéluctablement en krachs boursiers. ↩
  157. 157. Le rôle dominant et dangereux du « complexe militaro-industriel » dans l’Etat U.S. avait notoirement été dénoncé avec inquiétude par Einsenhower, le 17 janvier 1961, qui le connaissait bien en tant que général en chef et président des USA. Il est devenu aujourd’hui encore beaucoup plus puissant, et pas seulement aux USA (cf. l’article de Francesca Bria dans Le Monde Diplomatique, novembre 2025). ↩
  158. 158. Il s’agit d’une crise « classique » de suraccumulation de capital telle qu’il en est arrivé périodiquement de multiples tout au long de l’histoire du MPC. Ce qui est nouveau est que, vu la sénilité du capital, elle est insurmontable. C’est une crise à l’intérieur de cette sénilité. Cf. T. Thomas, La crise chronique ou le stade sénile du capital, éd. Contradictions, Bruxelles, 2004. ↩
  159. 159. Ce qui est le cas déjà en Ukraine où la lutte pour l’indépendance nationale est subordonnée à l’impérialisme des pays de l’OTAN. ↩
  160. 160. Les approvisionnements de l’I.A. en électricité et en eaux sont très considérables. ↩
  161. 161. L. Deviller, professeure à la Sorbonne, chercheuse au CNRS. Les Echos 14/01/2025. ↩
  162. 162. MIT : le très renommé Massachussets Institute of Technologie, aux USA. Cité par G. Babinet, coprésident du Conseil National du Numérique, dans Les Echos, 24/09/2025. ↩
  163. 163. Les entreprises lancées dans une folle course aux développements de l’I.A. se financent en contractant, années après années, des successions d’emprunts de dizaines de milliards de dollars chacun, accumulant des « montagnes de dettes à des taux mirobolants » de 6 à10% l’an (Le Monde, 13/11/2025). ↩
  164. 164. Ibidem. Les « accélérationnistes » de l’I.A. risquent d’avoir à constater une sérieuse décélération. ↩
  165. 165. Cf. par exemple dans le hors-série n°16 de la revue Epsilon l’article de R. Lambert, Le culte de l’accélérationnisme. ↩
  166. 166. Voir : Un taylorisme augmenté. Critique de l’intelligence artificielle, Juan Sebastian Carbonnel, éd. Amsterdam, 2025. ↩
  167. 167. Poutine en est un autre exemple qui a voulu effacer une partie des pertes et avanies qu’avaient subies la Russie quand elle a cru, avec naïf Gorbatchev et l’alcoolique et corrompu Eltsine, pouvoir prendre « équitablement » sa place dans cette mondialisation libérale. ↩
  168. 168. Evidemment ce phénomène n’est nouveau que par son ampleur et la puissance destructrice inouïe des moyens de ces guerres. De tous temps la tendance inhérente du MPC à la mondialisation a entrainé des guerres, de plus en plus mondiales et destructrices, notamment 1914-1918 pour des rivalités coloniales, 1939-1945 pour « l’espace vital » allemand et italien, sans compter de multiples guerres « secondaires » comme aujourd’hui en Ukraine, et en Palestine où sévit un nouveau génocide, parfois plus ou moins vaguement dénoncé en paroles, mais approuvé de facto par toutes les puissances. ↩
  169. 169. K. Marx, Critique du droit politique hégélien, op. cité, p. 206. Pour un développement sur les rapports théorie-pratique, voir T Thomas, Conscience et luttes de classe, éd. Contradictions, Bruxelles, 2006. ↩
  170. 170. Pour une première approche sur la question des besoins, voir A. Heller, La théorie des besoins chez Marx, U.G.E., 1978. ↩
  171. 171. K. Marx, Idéologie Allemande, op. cité. ↩
  172. 172. Ce qui est aussi le cas du chômeur car même si il est alors obligé d’accepter un travail dégradé, et qu’en trouver améliore sa situation matérielle et allège son angoisse, cela ne l’empêche pas, bien souvent, de haïr ce travail. ↩
  173. 173. Lesquels, pour les femmes prolétaires, consistaient surtout à se consacrer à la reproduction et à l’entretien du prolétariat : élevage des enfants, tâches ménagères, etc. ↩
  174. 174. « La reprise du travail chez Wonder », poignant petit film de 1968, est une célèbre illustration du refus de ce travail. ↩
  175. 175. Cf. section 3.2 ci-dessus. ↩
  176. 176. Par exemple, Le travail totalitaire, Patrick Rosenblatt, éd. Syllepse 2025 ; Plateformes, S. Le Lay, F. Le Mozy, éd. de l’Atelier-Les Editions Ouvrières, 2025 (particulièrement édifiant sur « l’ubérisation » du travail via les algorithmes), La face cachée des nouvelles technologies, T. Thomas, éd. Jubarte, 2018. ↩
  177. 177. « L’ubérisation » de nombreuses fonctions en est un exemple souvent décrit et bien connu, comme aussi, autre exemple tristement célèbre, le travail dans les entrepôts d’Amazon. ↩
  178. 178. Marcel Goldberg, dans la revue Medecine/Sciences n° 6-7, vol. 35, juin-juillet 2019. Merci à P. Meneton, chercheur à l’INSERM, de me l’avoir communiqué. ↩
  179. 179. « .. et contrairement à l’opinion générale, ce ne sont pas les cadres qui sont le plus concernés par le stress au travail : s’ils sont 12% dans ce cas, ce sont entre 24 et 31% des employés et ouvriers qui sont exposés au stress professionnel… » Opus cité p. 495. ↩
  180. 180. Opus cité p.495. ↩
  181. 181. Ibidem. ↩
  182. 182. Pierre Meneton et alii, Medecine/Sciences n° 8-9, vol. 33, août-septembre 2017. ↩
  183. 183. D’après un sondage réalisé par Opinion Way, cité dans Les Echos du 19/06/2025. Depuis le 19ème siècle de nombreux fonctionnaires du capital se sont ainsi inquiétés d’une trop forte dégradation de la force de travail. ↩
  184. 184. Citée dans Les Echos, 28/04/2025. ↩
  185. 185. Office parlementaire des choix scientifiques et technologiques. Résumé publié dans Les Echos du 25/11/2024. ↩
  186. 186. Ibidem. On là encore un exemple de ce que le capitalisme est « contradictions en actes ». ↩
  187. 187. Cf. T. Thomas, Anatomie du chaos, opus cité. ↩
  188. 188. Pour un développement sur ce sujet, voir Anatomie du Chaos, op. cité, p. 145 à 164. ↩
  189. 189. A. Gramsci, Cahiers de prison, tra. dir. R. Paris, Cahier 3, § 34, p. 283. Cette référence m’a été fournie par P. Bobulesco, et j’en profite pour saluer le formidable travail qu’il a fourni pour maintenir dans la débâcle une diffusion des œuvres relatives aux mouvements révolutionnaires dans la plus petite mais plus indispensable librairie de Paris, jusqu’à sa retraite fin 2025. Ce passage est parfois présenté sous cette autre forme : « Le vieux monde se meurt, le nouveau tarde à apparaître et dans ce clair-obscur surgissent les monstres. » ↩
  190. 190. Sur ce sujet, et pour une première approche, voir A propos des révolutions du 20ème siècle, opus cité. Il ne s’agit évidemment pas de nier l’ampleur, l’héroïsme et l’exemplarité de ces révolutions, seulement de souligner cette difficulté formidable qu’elles rencontraient : celle d’avoir à développer les forces productives, et donc d’ête dans l’impossibilité ne serait-ce que de réduire significativement la quantité de travail contraint et les divisions du travail inhérentes à ce développement. Il ne s’agit pas non plus d’occulter que Staline et Mao n’ont pas du tout réagi de la même manière face à ce problème. Le premier, tyran borné et sanguinaire, promoteur d’un capitalisme d’Etat, un Etat des plus bureaucratique et policier ; le deuxième ayant bien vu la nécessité d’entrainer les masses ouvrières et paysannes à une nécessaire poursuite de la lutte révolutionnaire contre la bourgeoisie engendrée par la nécessité même du développement des forces productives (ce qui était la contradiction fondamentale de ce moment du processus révolutionnaire). Lutte hélas perdue à l’issue de la grande bataille de la Révolution Culturelle pour des raisons que nous ne développerons pas ici. ↩
  191. 191. Lequel n’est donc pas la seule fin possible de l’histoire. Il ne s’agit pas de défendre ici une conception déterministe et téléologique de l’histoire, mais une conception matérialiste et dialectique. ↩
  192. 192. K. Marx, Contribution à la Critique de l’Economie Politique, E.S. 1972, Préface, p.5. Cette Préface, et notamment ce passage, ont été souvent critiqués comme manifestant un déterminisme économique. L’histoire a maintenant prouvé la justesse de ce point de vue, évidemment extrêmement synthétique et résumé, comme toute cette Préface. Voir annexe 2. ↩
  193. 193. K.Marx, La guerre civile en France, éd. du Progrès, Moscou, 1970. Œuvres Choisies, Tome II. ↩
  194. 194. Et c’est bien par ce qu’il ne l’était plus que Mao a déclenché la Révolution Culturelle. La contradiction était alors que le processus communiste, c’est le dépérissement de l’ Etat au profit de la Communauté des individus, ce qui ne peut advenir tant que les forces productives sont trop peu développées pour que les individus puissent s’approprier les moyens matériels et intellectuels de former cette Communauté. ↩
  195. 195. Anti-Dühring, E.S. 1971, p. 317-318. ↩
  196. 196. La qualité de ce développement est une autre question. Marx a été celui qui en a le premier radicalement dénoncé les tares en ce qui concerne le capitalisme. Mais toute la « beauté » de ce système automate et aveugle est qu’en même temps qu’il engendre des ravages il crée aussi les moyens de son abolition (cf. Anatomie du chaos, opus cité). Ceci dit pour ceux qui accusent Marx de productivisme aveugle. J’en profite pour rappeler que l’important travail de Kohei Saïto, La nature contre le capital, l’écologie de Marx dans sa critique inachevée du capital, éd. Syllepse, a parfaitement démontré que Marx s’était très sérieusement attaqué aux questions écologiques, ce qui était fort rare à son époque. ↩
  197. 197. Lettre de Marx à Engels, 9 août 1852. ↩
  198. 198. K. Marx, I. A., opus cité p. 34. ↩
  199. 199. Lesquelles se sont développées au sein même alors du « socialisme » du fait même de la nécessité d’avoir à développer les forces productives. ↩
  200. 200. Lesquels, rappelons-le n’hésitaient pas à lancer la soldatesque contre les révolutionnaires spartakistes en Allemagne, les colonisés au Vietnam en Algérie et ailleurs, et, par exemple à la Libération, en France et en Italie notamment, à collaborer avec la bourgeoisie pour remettre le capitalisme en selle. ↩
  201. 201. Cf. A propos des révolutions du 20ème siècle, ou le détour irlandais, opus cité. ↩
  202. 202. « Valeurs » qui, déjà mille et mille fois foulées aux pieds dans l’histoire du capitalisme, le sont une fois de plus aujourd’hui en Palestine. ↩
  203. 203. Mais les populations de ces pays se lèvent de plus en plus contre leurs propres bourgeoisies, comme le montrent par exemple les récentes grandes luttes des « générations Z » qui se sont partout massivement développées, en Asie comme en Afrique. Ce qui est entrer dans une prise de conscience et un processus de luttes de classes. ↩
  204. 204. « De plus en plus de jeunes ingénieurs tournent le dos à des postes bien rémunérés [refusant de travailler]….à la destruction du vivant », Le Monde-Campus, 13/11/2025. Voir aussi « Lettre aux ingénieurs qui doutent », éd. L’Echappée, 2023. ↩
  205. 205. Sur l’impossibilité d’un capitalisme vert, et donc d’une croissance verte, voir T. Thomas, L’impasse capitaliste, éd. Critiques, 2022, p.55 à 81. ↩
  206. 206. Domination est plus juste que discrimination, terme souvent employé à propos du racisme et qui est trop général en ce qu’il masque le pourquoi de la dite discrimination, c’est-à-dire l’avantage qu’en tire les discriminateurs, à savoir l’exploitation la plus brutale et intense des discriminés. ↩
  207. 207. Comme beaucoup G Orwell a découvert les liens racisme-colonialisme-travail. Sa particularité est qu’il s’est « converti » par expérience puisqu’il a d’abord été colonialiste. Né au Bengale, il y a « exercé la fonction de policier chargé de maintenir la suprématie britannique en Birmanie ». Puis il comprend que « l’Empire est un despote dont le but est d’accaparer les richesses. Il comprend que le racisme est l’instrument qui rend cela possible. » Qu’il est « un vaste système de tromperie intellectuelle qui consiste à faire croire que les peuples colonisés ne sont pas complétement humains, justifiant par conséquent le fait que leur labeur, leurs biens et leurs vies puissent être volés. » Anna Funder, L’invisible Madame Orwell, éd. H. d’Ormesson. ↩
  208. 208. Cf. Les mondialisations, opus cité. ↩
  209. 209. Ibidem. ↩
  210. 210. Le mot race n’est apparu dans la langue qu’au 18ème siècle (notamment chez les Lumières) et le mot racisme fin 19ème. En même temps se développent des tentatives de lui donner un fondement scientifique, ce qui correspond à cette caractéristique des fonctionnaires du capital à prétendre toujours justifier leurs actes et l’ordre social capitaliste par ce qu’ils disent être la science. ↩
  211. 211. Ce qui explique que le racisme n’a pas disparu avec l’abolition de l’esclavage aux USA, ou avec la décolonisation. ↩
  212. 212. Par exemple il semble que dans les temps très anciens une forme de division du travail existait qui confinait les femmes aux tâches familiales tandis que les hommes étaient chargés de la fabrication et du maniement des armes : chasse, guerres, une puissance qui fondait leurs pouvoirs. ↩
  213. 213. Au 19ème siècle, la célèbre allitération allemande des 3 K, « Kinder, Küche, Kirche » (enfants, cuisine, église) définissait le rôle des femmes dans la société. ↩
  214. 214. « Partout où la propriété est un droit individuel, où toutes les choses se mesurent par l’argent, là on ne pourra jamais organiser la justice et la prospérité sociale » affirmait déjà Thomas More dans L’Utopie au tout début du 16ème siècle. ↩
  215. 215. En référence à la description d’une situation révolutionnaire par Lénine : « quand ceux d’en haut ne peuvent plus, et que ceux d’en bas ne veulent plus ». ↩
  216. 216. K. Marx, Seconde adresse au Conseil Général de l’Association Internationale des Travailleurs sur la guerre franco-allemande. Septembre 1870,Marx-Engels, Œuvres Choisies, t. II, éd. du Progrès, Moscou, 1970, p. 212. ↩
  217. 217. K. Marx, La guerre civile en France, ibidem, p. 238. ↩
  218. 218. Extrait de T. Thomas, Le Capital Automate, éd Jubarte, Chapitre 1. ↩
  219. 219. K I, 1, 59 et 84. ↩
  220. 220. Ibidem, p.59. ↩
  221. 221. Ibidem, p. 54. ↩
  222. 222. Ibidem, p. 59. Contrairement à ce qu’il a annoncé dans La Critique de l’économie politique, il ne donne aucune explication. Il postule : ce ne peut être qu’ainsi pour que les échanges s’égalisent. Et toutes les conséquences qui s’en suivent le vérifient effectivement dans les faits. ↩
  223. 223. K. Marx, Grundrisse I, opus cité, p. 39. ↩
  224. 224. K I, 1, 59. ↩
  225. 225. K, I, 1, 62. ↩
  226. 226. Ibidem. ↩
  227. 227. K,I, 1, 54. ↩
  228. 228. K. Marx, Contribution à la critique de l’économie politique, opus cité, p.15. ↩
  229. 229. K, I, 1, 85. ↩
  230. 230. Contribution, opus cité. ↩
  231. 231. K. I, 1, 86. ↩
  232. 232. TPVIII, 161. ↩
  233. 233. A l’origine l’argent est monnaie métallique (marchandise où subsiste la trace du travail), mais, richesse abstraite, simple signe représentant les marchandises et le travail abstrait, la forme de cette monnaie peut être dématérialisée, détachée de toute référence au travail : papier émis à volonté, monnaie numérique, etc. Reste la réalité matérielle des chiffres. ↩
  234. 234. Ibidem. ↩
  235. 235. K, I, 1, 62. ↩
  236. 236. K. I, 1, 85. ↩
  237. 237. Et qui sont la matière de la « science » économique bourgeoise, incapable ainsi de comprendre le fondement des mouvements superficiels qu’elle constate. ↩
  238. 238. K.I, 87. ↩
  239. 239. Voir Kohei Saito, « L’écologie de Marx dans sa critique inachevée du capital », éd. Syllepse, 2021. Mais cet auteur a aussi commis une grossière erreur en reprenant telle quelle la légende que Marx aurait défendue l’idée d’une croissance perpétuelle des productions de marchandises dans son ouvrage « Moins, la décroissance est une philosophie », éd. Seuil, 2024. Ouvrage dans lequel il démontre aussi qu’il n’a rien compris à ce que pourrait être un processus révolutionnaire communiste. ↩
  240. 240. K, III, 3, 198-199. ↩
  241. 241. K. Marx, Idéologie allemande, opus cité, p. 37, souligné par moi. ↩
  242. 242. « Au cours de leur évolution, ils [les hommes] doivent d’abord produire eux-mêmes les conditions matérielles d’une nouvelle société, et nul effort de l’esprit et de la volonté ne peut les libérer de cette destinée. »(K. Marx, La critique moralisante et la morale critique. Contribution à l’histoire de la civilisation allemande Contre Karl Heinzen. Ed. Gallimard, Pléiade III, Œuvres Philosophiques, p. 754-755).Et si on veut le communisme sans que soient réunies ses conditions matérielles, on tombe risque de tomber sous le coup de cette critique : « Au lieu des conditions réelles, c’est la simple volonté qui devient la force motrice de la révolution », et elle finit par se heurter à la réalité. (K. Marx, Révélation sur le procès des communistes à Cologne, éd. Gallimard, La Pléiade, I, Œuvres Politiques, p.587). ↩

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