Abréviations utilisées dans cet ouvrage.
pl : plus-value, part du travail vivant (appelée surtravail) absorbée par la marchandise et appropriée par le capital.
MPC : mode de production capitaliste.
Pour les œuvres de K. Marx, éditées aux Editions Sociales :
Pour Le Capital : K I, II, III, pour les livres, 1, 2, 3 pour les tomes, suivis des pages.
Pour les Théories sur la Plus-value :TPV, I, II, III pour les 3 tomes, suivis des pages.
Pour les Grundrisse : Gr. I, II, pour les 2 tomes, suivis des pages.
Pour l’Idéologie Allemande : I.A., suivis des pages.
AVANT PROPOS
Pecunia pecuniam non parit (Aristote).
L’argent n’engendre pas l’argent.
L’existence de l’argent remonte bien sûr à loin. Mais son rôle a pris une ampleur et une signification particulière, spécifique avec le capitalisme dont une caractéristique fondamentale est qu’il est un mode de production fondé sur le mouvement automate A-M-A’, c’est-à-dire de l’argent A transformé en moyens de production et marchandises M (bâtiments, machines, approvisionnements, forces de travail, produits finis), qui à leur tour se retransforment en quantités d’argent accrue A’. Mais ce premier mouvement automate en contient aussi un deuxième, l’avance de A par le moyen du crédit, le prêt d’argent, lequel semble produire A’ directement : A-A’. Crédit qui a joué un rôle essentiel dès les tout débuts du capitalisme marchand avec l’essor du commerce et de villes comme Venise, Amsterdam, les ports de la Hanse, et bien d’autres encore. Puis plus encore avec les Grandes Découvertes, et beaucoup plus ensuite au fil de l’industrialisation et de l’accumulation capitaliste. De sorte que s’est développée ainsi une forme particulière de capital dite capital-argent ou capital financier, que Marx a analysé finement et aussi appelé « capital fictif » puisque l’argent ne produit pas d’argent comme le poirier des poires selon son expression. Capital financier qui s’est hypertrophié jusqu’à former les énormes « bulles » contemporaines qui éclatent régulièrement en « krachs » retentissants. Capital financier dont l’hypertrophie et la concentration aux mains d’une minuscule minorité, les 1% à 5%, est considérée par les idéologues « de gauche » (c’est à dire de l’aile gauche de la bourgeoisie, qui prétend rendre plus « humain » le capital) comme le principal responsable des inégalités, du chômage et des misères de toutes sortes que subissent les peuples, comme responsable d’empêcher le capital, le « bon » capital productif, de croître harmonieusement pour le progrès et pour le bien-être de tous.
J’ai déjà traité le sujet du capital financier et de son hypertrophie en 19991. Si je le reprends aujourd’hui, vingt ans après, ce n’est pas seulement parce que ce premier ouvrage est épuisé, et qu’il est toujours d’actualité de combattre cette idéologie dite « de gauche ». C’est aussi, et surtout, parce que cette hypertrophie a pris une nouvelle dimension, qui jusque-là était jugée impossible, et en tout cas catastrophique par tous les économistes officiels. Or aujourd’hui toute « l’élite » officielle, tous les dirigeants l’expliquent et la justifient par la situation créée par la pandémie Covid. Nous verrons que celle-ci, bien que son rôle ne soit évidemment pas négligeable, a bon dos pour expliquer la crise que manifeste ce phénomène. Nous verrons que cette hypertrophie exceptionnelle alimentée par une émission monétaire débridée révèle une forte avancée du capital dans sa sénilité, dans la déliquescence du capital réel (le capital productif de pl), mais que ce mouvement ne date pas du tout de la pandémie qui n’a fait que l’accélérer. Exposer et expliquer l’importance de cette avancée, en rappeler brièvement l’histoire ainsi que ses causes, montrer ce qu’elle dévoile de la situation du capitalisme aujourd’hui, tels sont les buts de cet ouvrage.
Mais pas seulement, car son utilité serait bien réduite si ces analyses ne débouchaient pas sur une perspective concrète quant aux luttes de classe dont chacun se doute bien, y compris la haute bourgeoisie qui s’y prépare activement, qu’elles vont se durcir avec cette terrible aggravation de la sénilité du capital que manifeste l’émission éperdue de monnaie. Nous verrons alors pourquoi le choix aujourd’hui n’est plus qu’entre abolition du capital ou des sortes de nouveaux fascismes de type orwellien (une dictature bureaucratique et policière d’une « élite » scientifico-technocratique), et les guerres qui peuvent les opposer sur fond de nationalismes exacerbés par la crise. En précisant bien qu’abolition du capital veut dire abolition des rapports de propriété et de production qui le fondent à la fois et indissociablement comme productif et financier, et non pas simple étatisation de la propriété.
Nous verrons aussi que cette aggravation de la sénilité du capital, révélée notamment par la politique d’émission monétaire forcenée développée depuis le krach de 2008, manifeste, dans ses causes même, qu’existe la condition historique indispensable pour la réussite du processus révolutionnaire menant à cette abolition : la baisse drastique du temps de travail contraint nécessaire à la production des biens dont les individus de la future Communauté voudront pouvoir disposer.
CHAPITRE 1. LE CAPITAL FICTIF.
1.1. Argent et capital.
Dès le 19ème siècle Marx a observé l’existence d’une forme financière du capital, qu’il a souvent appelée « capital argent » ou encore « capital fictif », fondée sur le crédit. Il s’agit donc de l’argent que son possesseur avance ou prête dans l’espoir d’un gain futur. Le capital réel c’est un procès de production dans lequel est extorqué du surtravail (du temps de travail non payé) qui sera éventuellement transformé en plus-value (notée pl dans la suite de ce texte), base du profit lors de la vente des marchandises issues de ce procès. L’argent lui-même n’est pas un capital réel, seulement le moyen d’acheter les moyens du travail (outils, machines, force de travail humaine, etc.), les moyens donc d’en faire un procès de production de pl (un procès de valorisation) et de s’en s’approprier les résultats (dans la mesure évidemment où il y en a, ce qui n’est jamais sûr) sous forme d’argent : la somme A investie initialement augmentée de la pl, soit A’=A+pl.
A’ représente donc la valeur des marchandises produites, c’est-à-dire la quantité de travail social qu’elles contiennent, dont elles sont le produit2. Dans le mode de production capitaliste, l’argent est au début et à la fin d’un cycle du procès de production, mais lui-même ne produit rien. L’argent ne vaut comme capital que s’il disparaît dans l’achat des moyens de produire de la pl et reparaît comme plus d’argent (en cas de faillite, A disparaît pour toujours, sauf ce qui peut être revendu des matériels, stocks, etc.). L’utilité, la valeur d’usage de cette marchandise spéciale qu’est l’argent est qu’il représente n’importe quelle valeur, n’importe quelle marchandise, peut s’échanger contre toutes et permettre à toutes de s’échanger entre elles. Le capital réel est toujours une valeur en transformation, toujours en mouvement, il est un procès dans lequel il passe toujours d’une forme à une autre : A est transformé en moyens matériels et humains de produire A’, et A’ doit à son tour se réinvestir, donc augmenter ces moyens pour que la production se poursuivre, que A’’ supérieur à A’ soit produit et que, dans le renouvellement incessant de ce processus, se reproduise la société capitaliste en même temps que s’accumule ainsi le capital. Le capital n’existe qu’en mouvement, comme valeur se valorisant. Si ce processus de valorisation-accumulation s’interrompait, la production s’arrêterait aussi qui n’en est que le support, que le moyen, mais nullement le but. Sans valorisation pas de production. C’est pourquoi tant que durent les rapports de production capitalistes ce sont les exigences de la valorisation maximum qui déterminent la production et la répartition des richesses. Ce que n’ont jamais compris ceux qui, comme « la gauche » étatiste ou/et écologiste, prétendent pouvoir instaurer un capitalisme sans ces exigences et ses conséquences catastrophiques.
Une fois ainsi très brièvement rappelé le rôle de l’argent dans la mise en œuvre et l’accroissement de la production capitaliste, indispensable et indissociable du procès capitaliste de la production réelle de richesses, il convient d’examiner maintenant le rôle du crédit dans le développement historique de l’accumulation du capital, et de la formation sur cette base d’un capital financier, qui ne cessera de gonfler toujours plus au fur et à mesure de l’histoire du capitalisme.
1.2. Crédit et capital fictif.
On peut, avec Marx, distinguer trois grandes formes de titres représentant une avance d’argent et formant la base du capital financier, capital fictif.
La monnaie de crédit
Les titres boursiers (actions et obligations, et les titres qui en seront dérivés, en masse à partir de la fin du 20ème siècle).
Les titres de dettes publiques (dont nous parlerons chapitre 2).
1.2.1. La monnaie de crédit.
Elle est créée lors d’une séparation entre l’achat et le paiement : le vendeur, ou bien une banque qui avance l’argent de la transaction pour le compte de l’acheteur, ne sont remboursés par celui-ci qu’après un certain délai. Ils disposent alors d’une créance qui représente la somme prêtée, et qui est donc comme un titre monétaire émis privativement (et pouvant être échangé contre de la monnaie officielle, par l’escompte par exemple). « …. la traite constitue la base de la monnaie de crédit proprement dite… »3. Ces titres peuvent être, et sont émis tout au long de la chaîne qui va de l’achat des matières premières jusqu’à la vente des produits finis. Evidemment le détenteur de la créance cours le risque qu’elle ne soit pas honorée, ce qui justifie à ses yeux qu’elle soit assortie d’un taux d’intérêt supposé être le « prix » de ce risque. Nous verrons ce qu’est en réalité le contenu de ce soi-disant « prix ».
Avec cette forme simple du crédit nous avons deux choses :
1) Une séparation des actes d’achat et de vente, donc une spéculation sur la réalisation effective de la transaction, qui permettra le remboursement du prêt à l’échéance et au prix convenus. D’où une possibilité de crise quand des masses de créances plus ou moins importantes ne sont pas honorées. Dans le capitalisme développé elle se présente toujours comme crise bancaire, les banques étant les principaux créanciers, mais ce sont en réalité des emprunteurs qui ont failli. C’est dire qu’il s’agit d’une crise dont la cause est dans l’échec d’un ou plusieurs processus de valorisation ayant entraînés des impossibilités de remboursement de la part d’entreprises mises en faillite, de salariés mis au chômage, etc. Ou du moins, nous le verrons avec le phénomène du gonflement hypertrophié du capital financier, dans des espoirs de valorisation qui ne se sont pas réalisés à hauteur des masses financières créées par le crédit. Car, fondamentalement, le titre financier est toujours une avance d’argent, un titre de crédit, et le crédit est toujours un pari sur une valorisation future de l’argent avancé ou prêté. Non seulement le crédit aux producteurs, mais aussi aux consommateurs dont les capacités de remboursement dépendent de leur emploi, donc d’une entreprise réalisant des profits. Valorisation dont la source ne peut être que dans de réels procès de production.
2) Une création monétaire qui se présente comme un dédoublement. En effet, avec le crédit il y a émission d’une forme monétaire, la créance que détient le créancier (un organisme financier en général), qui peut circuler et être monnayée, en même temps qu’il y a l’argent qu’il a prêté. Le remboursement de la dette annule la créance plus ou moins longtemps après, donc annule alors la monnaie de crédit correspondante. Mais nous verrons que ces annulations sont loin de compenser la masse des crédits et des titres financiers, car ceux-ci ne cessent de croître bien davantage, et de façon exponentielle avec le capitalisme moderne. Et nous verrons pourquoi c’est inéluctable, ainsi que les conséquences : les krachs financiers.
Ce qui importe à ce stade de l’exposé, c’est de saisir que le crédit est une création de monnaie supposée correspondre à une valorisation, une création future de valeur. Quand une banque prête, elle inscrit au passif de son bilan un dépôt fictif d’un montant égal à celui du prêt. Le crédité est comme «un déposant imaginaire de la banque» (Marx), et ce dépôt sera éteint quand le crédit sera remboursé. L’emprunteur pourra tirer des chèques sur ce dépôt pour payer ses fournisseurs (commerçants, entreprises, etc.), qui les déposeront à leur banque, y créant un dépôt sur lequel ils tireront d’autres chèques pour payer leurs frais, qui seront déposés dans d’autres banques, etc. Enfin les Chambres de Compensation4 établiront les soldes de tous ces virements en comparant et compensant tous ces chèques déposés dans différentes banques entre eux, ne laissant à régler entre elles en « vrai argent » que des soldes relativement faibles au regard des sommes ayant circulé. Les besoins de liquidités dont les banques ont néanmoins besoin au jour le jour pour régler ces soldes sont couverts par les dépôts qu’y a faits la clientèle qui y a ouvert des comptes. La banque tient compte de la stabilité statistiquement estimée de la masse de ces dépôts afin que les prêts qu’elle accorde n’en constituent qu’une partie.
Pour accroître leurs capacités de prêts, et les profits afférents, les banques peuvent aussi obtenir des liquidités par l’emprunt ou l’escompte de leurs créances auprès d’autres banques, voire même auprès de la Banque Centrale. Depuis les années 80-90, elles en obtiennent aussi en vendant leurs créances à des organismes financiers créés à cet effet. Ce qui leur permet en outre de se débarrasser sur d’autres du risque de non remboursement. Nous aurons à en reparler (chapitre 2, section 2-1).
Bref, la monnaie de crédit est donc essentiellement une création ex-nihilo par les banques. Selon la formule bien connue des spécialistes, « les prêts font les dépôts ». Et sachant que les banques trouvent, comme nous venons de le voir, de nombreuses sources de liquidités, les banques peuvent prêter beaucoup, sans d’autres limitations que le taux réglementaire des réserves obligatoires5. Limitations réduites à peu de choses aujourd’hui où les Banques Centrales émettent des liquidités sans limite et gratuitement. Leurs craintes de n’être pas remboursées est souvent bien moindre que celle de ne pas toucher les intérêts que rapportent leurs prêts, d’autant plus qu’elles s’entourent de garanties leur permettant de saisir les biens du débiteur le cas échéant, et encore d’autant plus aujourd’hui qu’elles sont « too big to fail », c’est-à-dire garanties par les Etats, nous y reviendrons. Certes les Etats tentent parfois de limiter l’émission de crédits, l’émission privative de monnaie. Ils disposent pour cela de quelques moyens comme celui d’augmenter les taux d’intérêts que réclament les Banques Centrales pour fournir de l’argent aux autres banques (taux dits « directeurs » dont découlent les taux des crédits aux entreprises et particuliers), ou encore d’augmenter le taux des réserves obligatoires. Mais ils ne peuvent jamais aller très loin dans ces tentatives de limitation. C’est qu’ils en sont foncièrement empêchés du fait, non seulement qu’ils sont loin de pouvoir contrôler toutes les transactions privées, mais aussi parce que le crédit est un ingrédient indispensable à la valorisation du capital, et qu’il en faut de plus en plus au fur et à mesure de son accumulation. Ainsi par exemple, dès qu’augmentent les taux d’intérêts déclinent les investissements et la fameuse « croissance », augmente le chômage, les prix etc., ce qui ne manque pas, à trop persévérer dans ce sens, de créer une crise économique et sociale. Mais aussi dès qu’ils baissent, augmente alors la masse de capital fictif et les krachs destructeurs qui s’en suivent. Nous reviendrons plus loin sur ces rapports entre crédit et accumulation.
1.2.2. Les titres boursiers.
Actions et obligations en sont les formes les plus simples. Le principe de ces deux formes de titres est bien connu : il s’agit d’une avance d’argent à des entreprises que des agents particuliers du capital, directeurs, cadres, etc. (les capitalistes actifs), sont chargés de convertir en moyens matériels et humains dont ils useront pour produire le maximum de pl. Les possesseurs d’obligations sont de simples prêteurs d’argent, touchant un taux d’intérêt, en général fixe. Les possesseurs d’actions sont censés être copropriétaires de l’entreprise, et ils se partagent une part de la pl sous forme de dividendes, tout en espérant surtout une hausse de la valeur vénale de leurs titres. En fait seule une petite poignée de gros actionnaires exercent les fonctions de propriétaires financiers (capitalistes passifs6), c’est-à-dire décident de où placer l’argent et à quels capitalistes actifs le confier. Les autres actionnaires ne font qu’attendre le revenu.
En matière de revenus tous ces titres boursiers ne sont qu’un droit sur une éventuelle valorisation future dans les procès de production dans lesquels cet argent a été investi. Leurs valeurs sont donc, grosso modo, fixées par capitalisation du gain futur espéré (et s’effondrent évidemment lorsqu’il ne se réalise pas). Par exemple, si le taux d’intérêt est de 3% à un moment donné et le gain espéré pour un titre de 90 euros, ce gain représente le revenu d’un capital financier A tel que A x 3% = 90 euros, soit A = 3000 euros. Dans le cas des obligations dont le taux d’intérêt est fixe, on voit que la valeur vénale d’un titre baisse lorsque le taux du marché monte, et inversement. Dans le cas des actions le jargon boursier utilise le CCR7 (coefficient de capitalisation des résultats). Il s’agit du rapport entre le cours boursier et le dividende. Par exemple si ce CCR est de 20 et le dividende de 90, la valeur de l’action est de 1800 (soit la capitalisation d’un flux espéré comparable à un intérêt de 5%). Autrement dit la somme d’argent misée, ici 1800, serait remboursée en 20 ans. Au-delà de son côté rébarbatif ce raisonnement mérite d’être compris, car il et un élément qui permet de comprendre la situation du capital contemporain. En effet, plus les CCR sont élevés et plus cela signifie que le niveau des cours est élevé par rapport aux bénéfices réalisés, et cela signifie donc que le niveau de bénéfices attendus dans le futur par l’investisseur sont probablement très exagérés, pure spéculation sur une élévation improbable de la production de pl. A supposer que le dividende reste de 90, un CCR de 40 équivaut à un taux d’intérêt de 2,5%, et évidemment encore moins si, comme c’est la tendance lourde contemporaine, le dividende de chaque titre diminue (ou est alimenté directement par de l’emprunt). Nous rappellerons ultérieurement que cette baisse des rendements (cette hausse des CCR) est aujourd’hui monnaie courante, et pourquoi elle manifeste la crise de la valorisation du capital à travers cette baisse des taux.
Quoi qu’il en soit de cette crise actuelle, retenons pour le moment cette conclusion partielle qu’à travers ces calculs de capitalisation les prix des titres financiers sont « régis par des lois indépendantes de la valeur du capital réel qu’ils représentent »8. Ils sont fixés sur la base de paris sur des valorisations futures. Dans le cas des actions et obligations ce pari a encore un lien assez étroit et bien visible avec des procès de valorisation connus dont on peut essayer de supputer les résultats futurs, au moins à court terme. Mais nous verrons qu’avec les « produits dérivés » s’échafaude comme un château de cartes de titres financiers dont les liens avec ces procès réels se distendent de plus en plus, au point de sembler inexistants aux yeux des spéculateurs. Ce en quoi les krachs financiers viennent régulièrement leur dire qu’ils se trompent.
Enfin, ce qu’il faut aussi remarquer avec ces titres boursiers, c’est qu’ils sont, comme les créances, un dédoublement, une démultiplication du capital9. Ainsi une société peut vendre son capital à des actionnaires, et les actions circulent sur le marché boursier comme valeurs capitalisées, à côté du capital physique ou intellectuel (des brevets par exemple) initial augmenté par l’argent ainsi récolté et investi. Premier dédoublement : il y a les titres et ce capital augmenté. En même temps la société peut emprunter à une banque en gageant ce même capital (ses équipements, ses immeubles, etc.) et donc le doubler à nouveau, tandis qu’à son tour la banque titrisera10 et monnayera ses créances, et c’est encore de l’argent qui dédoublera une nouvelle fois ce même capital. Ainsi pour un capital de valeur donnée mobilisé dans un procès de production, des titres financiers, des signes de valeur d’un montant triple ou quadruple circulent dans la sphère financière.
Si on considère en plus que tous ces titres peuvent être achetés eux-mêmes à crédit, on devine l’ampleur que peut connaître le développement du capital financier. Ce que nous examinerons au chapitre suivant. Auparavant il nous faut rappeler ce qu’est l’intérêt, et quelle idéologie il induit automatiquement.
1.2.3 L’intérêt.
Dans le crédit11, le prêteur ne cède pas l’argent (il n’est pas donné), mais seulement son usage, sa valeur d’usage qui lui est attribuée de produire un revenu. Le prêteur s’évite la peine d’avoir à participer à cette production, mais il en veut néanmoins pour son argent. L’intérêt est le nom donné à la part du profit qui lui revient. Ainsi il voit son argent fonctionner tout comme un capital réel, puisque le A prêté lui revient comme A’, A gonflé de l’intérêt.
Que cet argent soit réellement du capital, cela n’est vrai que s’il est utilisé comme tel, donc que s’il disparaît dans un processus de valorisation réel, par lequel A, après avoir disparu parce que transformé en moyens de production et marchandises à vendre, réapparait grossi d’une plus-value effectivement produite. Mais nous voyons alors en effet que l’intérêt ne peut jamais être qu’une part du profit issu de cette pl (donc du surtravail qui en est la substance)12.
Mais à la surface des phénomènes, et dans l’idéologie qui découle de son observation, l’intérêt apparaît tout autrement. Avec le capital de prêt il se crée en effet une séparation entre la forme de son revenu, cet intérêt, et le profit qui en est à l’origine. En effet, l’intérêt est en général fixé par un taux fixe, et donc ne semble pas dépendre du profit (sauf quand le débiteur fait faillite !). Et comme le profit est lui-même une forme mystifiée de la plus-value13, cela veut dire que l’intérêt est comme doublement détaché de sa réelle origine, cette plus-value, et apparaît comme n’ayant rien à voir avec elle aux yeux des prêteurs L’intérêt leur apparaît comme la rémunération de l’argent, sans même que, pour son propriétaire tout du moins, il ait à se frotter au travail, à faire le pari d’un procès de valorisation réussi. Et, pour l’emprunteur, il est un coût comme un autre, «le coût de l’argent». (A vrai dire le seul coût de l’argent est celui de sa fabrication et de sa distribution !) Dans l’esprit bourgeois on trouve souvent ce genre d’explication vulgaire de l’intérêt : « l’intérêt que réclame le prêteur….trouve sa justification dans le fait tout simple que le présent a plus de valeur que le futur – ce que traduit bien la sagesse populaire dans le dicton : un tiens vaut mieux que deux tu l’auras – et que, sacrifiant une jouissance présente pour une jouissance future, le prêteur est fondé à réclamer une indemnité… »14. Si l’argent présent valait mieux que le reflux futur qu’on en attend quand on l’avance, il n’y aurait ni capitaliste, ni spéculateur, eux dont toute l’activité est fondée sur l’idée que deux tu l’auras valent mieux qu’un tiens! Que cette idée amène à une renonciation de consommation immédiate, c’est l’esprit et la vertu mêmes du capitalisme (et du protestantisme vu par Weber), pour qui la valeur d’usage de l’argent est la production de l’argent et non pas la dilapidation, pas même la thésaurisation. Quoiqu’il en soit de ses justifications éthiques de «l’indemnité», l’auteur de ces lieux communs ne nous dit surtout pas d’où elle vient. Or nous le savons : non pas d’une quelconque affaire de sacrifice de l’homme aux écus, mais du surtravail du prolétaire.
Première conséquence de la notion d’intérêt, il semble s’établir un circuit direct A-A’. Le capital de prêt A semble pouvoir se valoriser sans même avoir à passer par la risquée transformation en moyens de production, puis par « le saut périlleux » de la marchandise produite en A’ par sa vente, le prêteur devant en principe toucher son intérêt quoiqu’il arrive. Ce à quoi A sera employé, et la manière dont il le sera, disparaissent. Ce capital financier prend, progressivement au fil de l’histoire, la forme d’une masse d’argent indifférenciée, concentrée par les banques et autres institutions spécialisées, qui semble rapporter de l’argent sans autre considération pratique que le niveau des taux d’intérêts. Même le plus petit épargnant peut déposer son argent à la Caisse d’Epargne, et recevoir un intérêt qui lui semble tout naturel. K. Marx ne cesse de faire observer, en des pages véhémentes, indignées, et étonnées, que c’est dans cet aboutissement logique et historique de capital porteur d’intérêt « que le capital revêt sa forme fétiche la plus pure »15. Là le capital semble s’auto-reproduire automatiquement en permanence. Pour son possesseur « …l’intérêt lui pousse qu’il dorme ou qu’il veille, qu’il soit chez lui ou en voyage, de jour et de nuit. »16. Bref, « …la capacité de l’argent ou de la marchandise de faire fructifier leur propre valeur indépendamment de la reproduction (de la production de pl, n.d.a.), c’est la mystification capitaliste dans sa forme la plus brutale. »17
Deuxième conséquence, le profit d’entreprise apparaît être le résultat de l’efficacité du travail des managers, des cadres, les capitalistes actifs. Il y aurait le produit du capital en soi, considéré dans l’imaginaire fétichiste comme étant l’argent, c’est l’intérêt, et il y aurait, à côté, celui de l’activité capitaliste, c’est le profit. « L’intérêt n’est que le simple fruit de la propriété du capital »18. Le profit serait le fruit du travail des capitalistes actifs, de leurs mérites à avoir su produire, puis vendre à un prix supérieur aux coûts de production qu’ils auraient sus minimiser (sans léser personne puisqu’ils ont acheté toutes les conditions de la production sur le marché, donc à leur valeur). Il y a là la base à partir de laquelle se développe l’idéologie du «bon capitalisme». Tout ce qui se passe dans la production serait naturel, technique, et juste (tous les membres du « travailleur collectif » coopèrent, tous sont payés en fonction de la valeur de leur puissance de travail, de leurs capacités et de leurs efforts, etc.). Tandis que, pour cette idéologie, le financier qui ne fait qu’avancer l’argent-capital, qui « représente la propriété capitaliste avant le procès de circulation et en dehors de lui », est un parasite, qui s’enrichit sans travailler.
Ainsi se développe l’idée que le «capitaliste actif», celui qui travaille tant et plus à maximiser le surtravail des ouvriers, reçoit, comme tout travailleur, un salaire, certes généreux (surtout qu’il est assorti bien souvent de primes, bonus, etc.), mais juste rémunération de ses efforts. Comme si la fonction d’organiser l’exploitation des ouvriers, de « conférer aux moyens de production la fonction de capital », d’être « le représentant des moyens de production vis à vis des ouvriers»19, faisait des dirigeants de l’entreprise, de l’encadrement, des salariés comme les autres. Comme si les exploités avaient à se soucier de la répartition du profit entre ce qui va aux propriétaires juridiques du capital sous forme de dividendes, et ce qui va aux «capitalistes actifs», aux maîtres de la production, sous forme de plantureuses rémunérations, de multiples juteux avantages forts justement dits «de fonction», voire pour les plus hauts d’entre eux de dizaines de milliers de stock-options, des bonus, des retraites chapeaux pharamineuses, etc. Mais ce n’est pas le lieu ici de traiter davantage de la question des classes sociales, ni des contradictions entre les actionnaires, maîtres de l’argent, et les cadres supérieurs, maîtres du fonctionnement, c’est à dire de la mise en œuvre de la reproduction de l’argent (augmentée de la plus-value).
Revenons donc à l’intérêt comme rémunération de l’argent. Dans chaque période et sur chaque marché il se fixe un taux d’intérêt général en fonction de l’offre et de la demande d’argent. Les Banque Centrales qui gèrent les principales monnaies fixent ainsi des taux « directeurs » qui constituent la base à partir de laquelle les autres banques fixent leurs propres taux, lesquels peuvent aussi évidemment varier plus ou moins en fonction de la qualité de l’emprunteur : plus le prêt est risqué, c’est-à-dire plus l’espoir de valorisation de son capital est ténu, et plus le taux sera élevé. Ainsi l’argent devient capital financier, du «capital indifférent à la manière précise dont il sera employé », indifférent à sa destination, à ses métamorphoses. Le capitaliste financier achète des titres en fonction du taux d’intérêt qu’ils portent, du dividende qu’ils espèrent en recevoir, sans autres considérations. De sorte que le capital financier est en quelque sorte comme un « capital commun à toute une classe », le capital argent, que les institutions financières répartissent entre les différentes activités et entre les différents pays en fonction des espoirs de valorisation qu’ils y supputent. C’est comme capital indifférencié que le capital devient pleinement mondial, se déplaçant avec rapidité au gré des meilleurs rendements puisque sous cette forme il est parfaitement fluide. Voilà une des raisons pour lesquelles la dite « financiarisation » de l’économie (si critiquée par les idéologues de la gauche bourgeoise) et la mondialisation des chaînes de production de la plus-value croissent nécessairement ensemble.
Avec le capital financier, on arrive donc au point ultime de la logique de la valorisation : seul compte l’accroissement futur dA de l’argent A avancé. C’est cette croissance future, virtuelle, qui fixe la valeur du capital actuel (valeur fixée par capitalisation, comme nous l’avons vu ci-dessus). Le comportement de la finance est bien cela : la supputation d’un flux d’argent futur, éventuel. Par nature c’est donc un comportement spéculatif. Comment précisément sera créée cette richesse, est un problème qui ne l’effleure pas ou peu. Tout semble se renverser. Au lieu que ce soit le capital engagé dans une activité productive qui donne droit, après validation sociale par la vente, au profit moyen, c’est un profit futur, imaginé indépendamment de tout profit existant, qui détermine la valeur financière du capital actuel. Celui-ci n’est donc que potentiellement capital (valeur se valorisant), il est, dans la réalité du moment présent, capital fictif. Il reste, comme titre financier (négociable à tout moment contre argent), entre les mains de son possesseur, sans qu’il ait à le métamorphoser dans la production. « Ainsi, il ne reste absolument plus trace d’un rapport quelconque avec le procès réel de mise en valeur du capital, et l’idée d’un capital considéré comme un automate capable de créer de la valeur par lui-même s’en trouve renforcée. »20
Autant dire aussi qu’un tel système est, par sa nature même, fondé sur la spéculation. La spéculation est fustigée par les idéologues de gauche comme un enrichissement sans cause, qui ne tient qu’à des paris sur les modifications des prix, qui n’est que le résultat « d’opérations qui n’ont pas de finalité en dehors des plus-values(en fait simplement des gains spéculatifs, n.d.a.) qu’elles engendrent »21. On reconnaît là la prose alambiquée des tenants du «bon capitalisme». Comme si cette finalité n’était pas aussi, et avant tout, celle de tout capital, son essence même. Comme s’il était possible de séparer le mouvement d’accumulation du capital réel d’avec la croissance du crédit et du capital financier !
1.2.4. Pourquoi le crédit ?
L’avance d’argent est évidemment indispensable au procès de valorisation : pas de production sans investissements. La masse d’argent nécessaire croît en même temps que se développe la grande industrie, se perfectionne la machinerie, se concentrent les capitaux, s’élargit la mondialisation, etc. En conséquence le rôle des prêteurs d’argent, des banques et des bourses, du système financier en général, du capital financier donc, devient plus important et plus essentiel dans l’accumulation du capital. Aujourd’hui, c’est par centaines, par milliers de milliards d’euros ou de dollars que sont couverts les investissements des grandes firmes multinationales, y compris les opérations d’achat type OPA, ou de fusions-acquisitions par lesquelles se poursuit le mouvement historique de concentration du capital. Telle est la fonction première et de plus en plus massivement essentielle de l’avance d’argent, du crédit, du capitalisme financier qui en est le moyen.
Mais le crédit à d’autres vertus en matière d’accroissement des gains. Citons en deux.
1) Il permet d’accélérer la rotation du capital, c’est-à-dire le temps pour qu’un capital A devienne A’ et puisse alors être réinvesti. Supposons un procès A-M-A’ qui dure 6 mois produisant une pl de grandeur x. Si, par un crédit, le producteur peut toucher A’ au bout de 3 mois, il peut engager un nouveau cycle de production avant que le premier ne soit terminé, et alors en 6 mois le même A aura produit une pl de 2x (dont il lui faudra déduire l’intérêt payé au prêteur). Un temps de rotation d’un même capital divisé par deux grâce au crédit, c’est un profit (presque) multiplié par deux.
D’une façon générale tout ce qui raccourci le temps qui sépare l’avance de A d’avec la production et le réinvestissement de A’, tout ce qui raccourci le temps du cycle A-M-A’ que forment les différentes phases de la production et de la circulation des marchandises et de l’argent accélère la rotation du capital et accroît la production de pl. Et le crédit en est un moyen : marchandises payées au producteur avant d’être produites (on l’a vu récemment pour les vaccins anti Covid prépayés par les Etats), vendues par le commerçant avant que l’acheteur ne l’ait payée, etc., ce sont des usages anciens que le capitalisme a systématisé et développé massivement, à grande échelle.
2) Il permet d’obtenir de formidables « effets de levier ». On appelle ainsi en référence bien sûr au fait qu’un levier permet de soulever un poids supérieur à la force engagée le fait que le crédit permet au spéculateur qu’est tout financier de démultiplier ses gains (mais aussi ses pertes) à partir d’une même mise. S’il espère obtenir un gain de 30% sur une opération boursière, par exemple, il multipliera ce gain (si tout va bien) en augmentant sa mise à l’aide d’un emprunt à un taux qui sera largement inférieur sur le marché bancaire.
Attirés par toutes ces diverses perspectives d’augmentation de gains financiers, qu’ils soient directement issus d’une augmentation de la production de pl, ou indirectement dans le cas de spéculations purement financières avec effets de levier, les possesseurs d’argent ne manquent pas d’user et d’abuser du crédit. Crédit qui, à la fois, est un facteur indispensable à l’accroissement de la production de pl, à la fameuse « croissance », et un facteur de crise en ce qu’il pousse à une suraccumulation de capital productif en même temps qu’à une suraccumulation encore plus grande de capital financier fictif (les fameuses « bulles »). Il accélère l’accumulation de capital productif parce qu’il est, dans un premier temps, moyen d’augmenter la valorisation. Et parce qu’alors les affaires marchent bien, c’est l’optimisme, voire l’euphorie, et la demande de crédit augmente en même temps que la production de marchandises et de plus-value. Cela jusqu’à la crise qui advient inéluctablement du fait que la consommation n’augmente jamais aussi vite que cette production, que l’accumulation de capital productif, et de beaucoup, ce qui est le principe même du rapport salarial. Mais de plus, et c’est ce que nous allons maintenant examiner, la masse de capital financier s’accroît à partir d’elle-même à beaucoup plus grande vitesse encore que celle du capital argent investi dans des procès de valorisation réelle du fait de l’autonomie de l’argent22, de sa faculté de pouvoir s’accroître sans rapport avec la richesse réelle qu’il est censé représenter. Faculté que réalise le crédit, c’est à dire l’émission de la monnaie de crédit. D’où des « bulles » financières et les krachs qui s’en suivent et qui ruinent, pour plus ou moins longtemps, le système du crédit, tarissant les investissements, et donc la croissance, l’emploi, etc. Bref, le crédit est à la fois indispensable au développement du capital, en même temps que facteur de crise en ce qu’il accroît, en même temps que les forces productives et le marché mondial, les contradictions du capitalisme, qu’il décuple jusqu’à le mener à sa sénilité, à son pourrissement actuel. Ce que nous verrons plus loin.
CHAPITRE 2. HYPERTROPHIE DU CAPITAL FINANCIER.
2.1 La dérégulation ou le capital financier libéré.
Le mouvement historique de l’accumulation du capital fait sans cesse grossir la masse des investissements et donc aussi du capital financier. Cependant le phénomène de la démultiplication du capital financier que nous avons examiné dans le chapitre précédent a connu un bond si formidable à partir des années 70, et encore plus formidable depuis la crise des subprimes de 2008, qu’il revêt maintenant une signification particulière. Il convient donc d’en rendre compte, puis d’en examiner les effets (chapitre 3), puis d’en donner la signification (chapitre 4), puis enfin les conséquences quant à une nécessaire et possible orientation communiste des luttes de classe à venir (chapitres 5 et 6).
Ce bond fait partie de la réponse apportée par les hauts fonctionnaires du capital aux difficultés croissantes qui, à partir de ces années 70, ont entravé et érodé sa valorisation23, marquant la fin des « Trente Glorieuses » et son entrée dans son âge sénile. Elle a consisté principalement en deux mesures conjointes :
1°) La mondialisation24, autrement dit la délocalisation (via la sous-traitance à des firmes locales ou la création de filiales) de toutes sortes de travaux dans des pays où la main d’œuvre était très bon marché, extraordinairement bon marché, et pouvait être fortement productive de pl dans certaines phases des procès de production. En même temps cette concurrence mondialisée entre ouvriers faisait pression sur ceux qui subsistaient – de moins en moins nombreux – dans les pays du Centre, les obligeant à se soumettre à une forte dégradation de leurs conditions de travail et de vie. Elle a aussi permis de faire baisser les prix des biens de consommation courants des travailleurs de ces pays riches, ce qui a contribué à leur relative résignation devant cette dégradation.
2°) L’ouverture des vannes de l’émission de crédits, et de monnaie donc, par le moyen de l’abandon de l’étalon-or auquel était encore lié le dollar, et, par son intermédiaire les autres monnaies. En même temps était développée une « dérégulation » qui assouplissait considérablement les règles de contrôle prudentiel par lesquelles les Etats pouvaient quelque peu limiter les émissions de crédits des banques, et qui autorisait de plus la création de toutes sortes d’organismes financiers hors des quelques règles qui encadraient encore le système bancaire.
Sans redire ici l’histoire des monnaies, restons-en à ce fait bien connu qu’elles ont longtemps été métalliques, donc avaient une valeur en elles-mêmes, contenaient du travail, et que les monnaies papiers émises massivement par les pays capitalistes étaient encore, jusqu’en 1971, directement, ou par leurs liens avec des monnaies qui l’étaient comme le dollar ou le sterling, liées à l’or, même si ce régime de l’étalon-or avait déjà dû être suspendu à diverses reprises, ou bien la parité monnaie papier-or avait dû être changée par la dévaluation de la monnaie papier.
Mais l’extension inouïe des échanges, donc aussi des paiements internationaux et des signes monétaires en circulation, ne pouvait que se heurter aux limites de la production d’or. Limites économiques de deux ordres : les coûts élevés d’extraction, de conservation et de circulation de l’or, l’absurdité de vouloir faire correspondre (par la libre convertibilité des monnaies en or) une masse de signes de valeur, de numéraire et de titres de créance, devenue gigantesque à la valeur d’une seule et rare marchandise, l’or. Ce qui, d’une part, compte tenu de l’augmentation constante des besoins en or, amenait son prix à des niveaux très au delà de sa valeur réelle, ceci au seul bénéfice des producteurs d’or et au détriment considérable des autres branches d’activité. Et, d’autre part, induisait, avec le système des parités fixes (par exemple 35 $ = 1 once d’or selon les accords de Bretton Woods après la deuxième guerre mondiale), l’incapacité des banques centrales à assurer la convertibilité des billets en or dès que celle-ci, lors des crises, était demandée massivement. Car les stocks métalliques des Banques Centrales ne pouvaient pas correspondre à la masse de monnaies scripturales en circulation, immédiatement échangeables contre des billets, eux-mêmes convertibles en or (directement, ou via une monnaie liée à l’or comme le dollar). Et c’est cette convertibilité de la monnaie scripturale, de crédit, en «vrai» argent qui était particulièrement et massivement demandée à chaque crise : impossible à réaliser, elle devait alors être suspendue, cela juste au moment où l’or était mis en demeure d’assumer son rôle (qui apparaît bien alors comme imaginaire) de garantir la valeur des signes monétaires, et, derrière eux, des marchandises. Tout comme si la société d’assurance faisait faillite au moment du sinistre. Il est d’ailleurs évident qu’une seule marchandise, l’or, ne pouvait plus, depuis longtemps, représenter la valeur de toutes les autres, ce qui lui était demandé en temps de crise. Du moins cette convertibilité n’aurait pu être assurée qu’au moyen d’une hausse astronomique des prix de l’or, qui, du coup, aurait dévalorisé complètement la masse des autres signes monétaires et des autres marchandises (ce que le système des parités fixes était censé éviter). Dans un tel cas il faudrait faire un impossible choix entre un prix pour l’or ou un prix pour les marchandises.
C’est pourquoi en réalité le système de l’étalon-or n’a pu être appliqué que sur une courte période, de 1880 à 1914. La convertibilité des billets fut suspendue dès la première guerre mondiale. Puis encore pendant la grande crise des années 30. La ruée aux guichets des banques des détenteurs de papiers anxieux de les convertir au plus vite en «vrai» argent, en or, avait rapidement asséché les réserves des Banques Centrales. L’encaisse or de la Grande Bretagne, par exemple, a diminué de 80% entre 1929 et 1931. L’inconvertibilité y fut décrétée en septembre 1931, en avril 1933 aux U.S.A., en 1935 pour la France. Après la deuxième guerre les accords de Brettons Woods, en juillet 1944, établissent l’hégémonie du dollar. Toutes les monnaies du monde « libre » étaient définies par rapport au dollar, qui restait seul convertible en or (et seulement pour les Banques Centrales). A cette époque la guerre avait permis aux U.S.A. de gonfler leur stock d’or jusqu’à détenir les trois-quarts des réserves mondiales et, à la faveur de leur énorme supériorité commerciale, financière, militaire, de faire du dollar la monnaie universelle dans les règlements internationaux. Le dollar était alors dit «as good as gold».
Tous les soldes du commerce international étaient réglés en dollars. Cette situation donnait aux U.S.A., et à eux seuls, l’avantage énorme de pouvoir payer leurs déficits simplement en émettant des dollars, ou plutôt des Bons du Trésor U.S., ce qui revient au même. Par exemple, les dollars issus des excédents commerciaux de pays comme le Japon étaient rapatriés aux U.S.A. en échange de Bons du Trésor rémunérés (c’est ainsi que le Japon était alors devenu le premier créancier des U.S.A., détenant plus de 20% de sa dette). La FED25 était comme la Banque Centrale du monde, avec monopole du droit d’émission de la monnaie internationale. Et plus ces pays remplissaient leurs coffres de dollars, plus ils étaient intéressés à ce qu’il ne s’écroule pas, donc à en soutenir le cours en achetant toujours plus de Bons du Trésor US.
Mais si cette facilité d’émission a permis aux U.S.A. d’accroître à la fois leur niveau de vie et leur hégémonie sur l’économie mondiale, en finançant leurs achats à bon compte, elle avait son revers : le creusement des déficits et de la dette publique finissaient quand même par miner la confiance dans la valeur de dollars émis à tout va. La coûteuse guerre du Vietnam aggrava cette situation. Si bien que dès 1960 la valeur des dollars détenus à l’extérieur des U.S.A. dépassait celle du stock d’or de Fort Knox (à 35 dollars l’once). Malgré l’éphémère constitution d’un pool de l’or constitué avec sept pays européens (1960-61), la convertibilité du dollar ne pouvait plus être assurée26, alors justement que les énormes déficits américains poussaient les détenteurs de dollars à la demander.
La seule solution était de dévaluer le dollar, et de se libérer définitivement des limites de l’or comme représentant de toutes les valeurs. Ce que fit Nixon en 1971. Etaient alors ainsi annulés l’ensemble des accords de Brettons Woods de juillet 1944 qui avaient organisé le système financier du « monde libre »(44 pays avaient signé ces accords) sous la domination du dollar, auquel toutes les autres monnaies étaient rattachées, et donc celle des USA, notamment via des institutions contrôlées par eux, comme le FMI (fond monétaire international) ou la BIRD (banque internationale pour la reconstruction et le développement). Toute cette domination économique étant bien sûr soutenue par des forces militaires, les complots et coups d’Etat organisés par la CIA, etc. Dès lors les diverses monnaies n’avaient plus le moindre lien avec l’or. Elles valaient en fonction de la capacité qu’elles avaient, ou pas, d’être créances sur une part de la richesse sociale, celle que leur zone d’influence leur permettait de représenter. Le billet de banque n’est que cela : « une assignation sur le stock de produit de la nation et sur sa force de travail »27, une assignation sur la richesse sociale, une représentation de cette richesse. Inutile pour cela de passer par l’or : le billet peut jouer directement ce rôle, tout comme l’assignat émis par la première République française était assignation sur les biens de l’Eglise et des nobles. Un symbole chiffré quelconque suffit à représenter cette part de la richesse nationale, à marquer cette assignation (du moins tant qu’on lui fait confiance dans sa capacité à assumer ce rôle). Ce qui permet de se passer de l’or, des freins qu’il mettait à l’émission monétaire, et de faire l’économie de ses coûts de production.
L’abandon de l’étalon-or et des accords de Bretton Woods a permis la dérégulation dite « libérale » des mouvements des capitaux et marchandises (libre commerce, libre circulation des capitaux, libre émission de monnaie de crédit, libre création de titres financiers en tous genres). Dès lors les vannes du crédit étaient grandes ouvertes, les flux financiers massivement accrus, qui permettaient en particulier de développer les IDE (investissements directs à l’étranger), le commerce mondial (transports par containers notamment) et d’élargir ainsi les chaînes des procès de production, c’est-à-dire de la valorisation. Ce qui a été appelé la mondialisation.
Sur ces bases dérégulées se sont multipliés les « produits financiers » les plus divers, souvent dérivés les uns des autres, empilés comme un château de cartes, le contenu de chaque sorte de titre étant fait d’autres titres, qui eux-mêmes sont le reflet d’autres titres, etc. La multiplicité des produits financiers est telle qu’on n’en citera ici que quelques exemples.
Ainsi les OPCVM (organismes de placement collectif de valeurs mobilières), tels les SICAV, ou les Mutual Funds anglo-saxons, dont le contenu est fait d’autres titres financiers (actions, obligations ou autres). Comme l’observait déjà Engels en son temps à propos de ce type de sociétés de portefeuille («Financial Trusts») elles n’ont pour activité que de collecter de l’argent en échange de leurs titres, acheter et vendre des titres financiers divers, percevoir intérêts et dividendes. Et il notait : « Dans ces cas-là les actions primitives sont dédoublées puisqu’elles constituent la base d’une nouvelle émission d’actions. » 28
On peut aussi citer les marchés à terme qui permettent de spéculer sur les variations futures du prix des marchandises (du blé, du fer, etc.) sans jamais détenir la marchandise. Le gain, ou la perte, c’est seulement la variation du prix sur le marché entre deux dates. De même pour la vente de titres à découvert : on peut parier sur une baisse sans avoir à posséder les titres.
L’invention de ces « produits financiers », est presque sans limites. Certains, comme les ETF ou « trackers »29, qui répliquent les variations de simples indices (ou « notions » dans le langage financier) qui constituent leurs « sous-jacents ». Par exemple l’indice CAC 40 qui reflète le cours des 40 plus grosses sociétés de la Bourse de Paris, ou des indices qui reflètent les cours du pétrole, ou ceux de toute autre branche d’activité, ou des types d’investissements (petites sociétés, sociétés technologiques, etc.) et bien d’autres « produits » encore comme ces titres dont les sous-jacents sont des taux d’intérêts, ou des devises. Le cours de ces « produits » dérivés varient en fonction de ceux de leurs sous-jacents, qui eux-mêmes varient en fonction des valeurs qu’ils représentent (cours des actions du CAC 40, cours de telles matières premières, etc.).
Tous ces produits financiers dérivés les uns des autres gonflent en une masse d’autant plus imposante qu’elle est démultipliée par le crédit qui, par effet de levier, permet d’engager des sommes beaucoup plus importantes dans ces spéculations. Mais les effets de levier jouent dans les deux sens, gains et pertes, d’où l’ampleur elle-même décuplée des krachs30. De sorte que ces produits, bien que ne représentant pas de l’argent investi dans la production, ruinent par ces krachs le capital réel en provoquant un effondrement plus ou moins durable du système de crédit qui est indispensable à son fonctionnement.
On peut aussi observer le développement du « shadow banking »31. La manœuvre consiste, par exemple, à ce que des banques intéressées se groupent pour créer une société ad hoc à laquelle elles apporteront les créances qu’elles veulent monnayer. Cette société crée des titres32, en général du type appelé CDO33, dont le support sont ces créances, lesquels sont vendus sur les marchés financiers, et l’argent ainsi récolté retourne aux banques en proportion des créances qu’elles ont apportées. Ces CDO sont ainsi créés par des sociétés en dehors du système bancaire, et échappent donc aux quelques contraintes réglementaires qui l’encadrent encore. Leur support, sorte de salade niçoise de créances ou autres titres, est totalement obscur à ceux qui les achètent, souvent de gros investisseurs (assurances, caisses de retraites, etc.) attirés parce qu’il s’agit de placement à court terme très liquide, affichant des rémunérations intéressantes, et soi-disant peu risqués puisque composés d’un mélange de risques divers. L’avantage de la manœuvre est qu’elle permet aux banques de récupérer immédiatement tout ou partie de l’argent de leurs prêts pour le « faire tourner » plus rapidement en le prêtant ailleurs (accélération de la rotation de leurs fonds prêtables). Ce qui a, pour deuxième avantage, de transférer le risque de non remboursement des prêts à d’autres. Mais, revers de la médaille, cette façon de faire a déclenché le grand krach dit des subprimes de 2007-2008. C’est ainsi que les CDO dits subprimes, qui mélangeaient des créances hypothécaires avec beaucoup d’autres, et qui ont déclenché le grand krach de 2008, ont montré ce que valaient en réalité de tels échafaudages de titres spéculatifs, et leur conséquence : l’effondrement d’un seul des éléments de l’échafaudage, celui des hypothèques liées au marché immobilier US, a entraîné celui du système financier mondial ! Krach typique de l’effet château de cartes caractéristique du capital financier hypertrophié.
Mais on ne peut pas exposer toutes les sortes de produits financiers tant il y en a, et tant il s’en invente sans cesse de nouveaux. Les quelques exemples ci-dessus brièvement décrits suffisent pour montrer comment ils prolifèrent en se démultipliant à partir d’eux-mêmes, formant comme un château de cartes reposant les unes sur les autres. Ceci fait on peut en revenir à un exposé plus général du phénomène moderne de l’hyper extension du capital financier.
Nous avons déjà montré pourquoi le gonflement du crédit, et avec lui du capital financier, sont des phénomènes qui ont toujours, et nécessairement, accompagné le mouvement historique de l’accumulation du capital. Mais ce qu’il faut remarquer, parce que cela marque une étape nouvelle dans cette histoire, celle de la sénilité du capital, c’est que ce gonflement a connu une accélération particulièrement considérable, bien au-delà de celle de l’accumulation du capital réel, à partir des années qui ont suivi l’abandon de l’étalon-or et les mesures de dérégulation. Décisions qui ont permis la libre multiplication de « produits financiers » de plus en plus complexes et obscurs, échappant à tout contrôle34.
Ce qui aussi est remarquable dans ce gonflement, c’est que les titres financiers sont de moins en moins primaires, c’est-à-dire des titres tels que des actions ou obligations représentant de l’argent avancé pour, en principe du moins, immédiatement disparaitre en étant converti en moyens de production d’une éventuelle pl. De l’argent donc qui fait partie du cycle A-M-A’ de la valorisation du capital. Tandis que les titre financiers dérivés de ces titres primaires s’éloignent de plus en plus de la sphère de la production de pl, se démultiplient comme s’ils en étaient détachés et qu’effectivement l’argent pouvait produire de l’argent tout en restant argent, sans disparaître dans la production : A-A’ sans le moyen terme M (marchandises formant les moyens de production et marchandises produites).
Mais cet éloignement n’est pas une coupure. Avec les titres financiers un même capital réel, de l’argent converti en moyens de produire de la pl, est représenté plusieurs fois. Il y a donc distanciation entre des produits financiers toujours plus dérivés les uns des autres et le capital réel qui est à la base de ce château de cartes. Mais cette base est bien ce qui le tient debout. Il y a à la fois lien entre le capital financier, fictif, et le capital réel, et distanciation toujours accrue avec l’accroissement du capital fictif sur lui-même. Distanciation n’est pas coupure. La base du château de cartes que forment les produits financiers est toujours l’argent qui s’investit dans la production de pl. Par exemple un tracker dont le sous-jacent est l’indice CAC 40 reste lié par là à l’évolution des cours des actions qui composent le CAC 40. Une créance hypothécaire qui était un sous-jacent des titres subprimes restait évidemment liée au marché immobilier, etc. Il n’y a pas coupure, mais gonflement autonomisé de la masse des titres financiers par rapport aux procès de valorisation dont finalement ils dépendent. Car c’est seulement la pl qui se dégage, éventuellement, de ces procès qui peut nourrir, in fine, l’accroissement, en valeur35 de l’argent investi dans un titre financier36. Ce que manifeste le gonflement du capital financier bien au-delà de celui du capital réel, c’est l’autonomie de l’argent par rapport à la valeur qu’il est censé représenter (c’est-à-dire par rapport à la quantité de travail social contenu dans les marchandises). C’est là un point essentiel à comprendre si l’on veut en finir avec l’hégémonie du capital financier et non pas se contenter d’en critiquer seulement les conséquences. Et c’est le plus difficile à comprendre tant il semble que le crédit, l’émission, l’usage et la répartition de l’argent soient des choses aisément contrôlables par l’Etat. Ce qui revient à ignorer que l’autonomie de l’argent est inhérente à sa nature de représentant de la valeur extérieur à sa substance, le travail. Extériorité qui induit son autonomie ainsi que son mouvement d’auto accroissement automate, lequel n’a une base réelle en terme de valeur qu’au moyen de la production de pl, ce que les krachs financiers viennent régulièrement rappeler. Nous rappellerons la cause de cette autonomie annexe 3.
Nous avons vu que l’idéologie bourgeoise de l’argent produisant de l’argent trouve ses justifications dans des phénomènes réels comme la péréquation des taux de profit37 ou l’intérêt. Avec le capital financier il y a comme une adéquation généralisée du système capitaliste à cette idéologie. Pour paraphraser Marx, la manière d’être de l’argent y devient adéquate à son idée38, cette idée où il apparait comme richesse en soi et créateur de son propre accroissement.
Ainsi tous ces titres financiers semblent être la forme idéale du capital : une promesse, un espoir de valorisation sans que l’argent ait à courir le risque de disparaitre dans un procès réel de production et de réalisation de pl. Mais créer un titre financier n’est pas créer de la valeur. C’est seulement créer un droit de recevoir une part d’une valeur qui sera créée (si tout va bien) en dehors de la sphère financière, dans un réel procès de production de pl. Cela quel que soit l’éloignement apparent de tel ou tel produit financier d’un tel procès39. Et il convient de rappeler à ce propos que cette pl est aujourd’hui essentiellement produite dans les pays « émergents » à bas salaires avant d’être ramenée dans les pays impérialistes du Centre (ou les paradis fiscaux qu’ils contrôlent) qui, en tant que donneurs d’ordre, maîtres des technologies et des principaux circuits de commercialisation, pressurent toute la chaîne des sous-traitants40. De sorte que doit être réaffirmé ici les liens entre mondialisation et financiarisation, qui n’ont cessés de se développer concomitamment depuis les débuts du capitalisme, certes, mais avec une ampleur toute particulière depuis le tournant de l’année 71.
Pour en finir avec la description du capital financier, son évolution et ses rapports avec le capital réel, il faut maintenant rendre compte d’une forme particulière de ce capital fictif, qui en devient une composante de plus en plus grande au fil du temps mais, là aussi, tout particulièrement depuis les années 70 (encore un signe de l’arrivée du capital à son âge sénile !) : la dette publique.
2.2 La dette publique.
La dette publique « …opère comme un des agents les plus énergiques de l’accumulation primitive […..] (elle) a donné le branle aux sociétés par actions, au commerce de toute sorte de papiers négociables [……] et à la bancocratie moderne. »41
Elle est la troisième grande forme de capital fictif que nous allons examiner, suite aux deux autres que nous avons déjà examinées précédemment : la monnaie de crédit et les titres boursiers. Elle est, avec les impôts et taxes censés la rembourser, la source de financement qui permet à l’Etat d’assurer son train de vie et son rôle d’organisateur des conditions générales de la reproduction de la société capitaliste, lesquelles sont fondamentalement les conditions de la valorisation du capital. L’argent de la dette publique n’est en général pas directement destiné à l’investissement dans tel ou tel procès de production particulier, mais à réaliser ces conditions générales de la valorisation que sont l’éducation, la police, le droit, les infrastructures lourdes, l’armée, la santé, etc. Ceci évidemment, sauf cas de nationalisations, ou d’aides financières (subventions, prêts, etc.) à des entreprises.
Comme le disait Marx, le rôle de la dette publique dans la valorisation du capital ne date pas d’hier. J’ai déjà montré42 pourquoi, et comment, pour assurer ce rôle de capitaliste en général, les fonctions et les actions de l’Etat avaient dû s’élargir et s’approfondir sans cesse dans les domaines les plus variés au fur et à mesure de l’évolution de ces conditions au cours de l’histoire, dont, principalement, l’évolution des modes d’extraction de la pl, (autrement dit, l’évolution des rapports de production). Je n’y reviendrai donc pas ici. Cet accroissement continuel des fonctions et actions de l’Etat s’est évidemment accompagné d’un accroissement concomitant de ses dépenses et de la dette publique pour les financer.
Mais il s’est produit une augmentation si considérable de cette dette à partir de la fin du 20ème siècle qu’il s’agit alors, dans ce domaine aussi, d’un phénomène nouveau, qui accompagne et manifeste une phase nouvelle (on le verra chapitre 3) dans l’histoire du capital : celle de sa sénilité.
Ainsi par exemple la dette publique de la France qui représentait 21,2% du PIB en 1978 grimpa régulièrement jusqu’à 100,4% en 2019, puis à plus de 120% en 2020 avec le gros coup d’accélérateur induit par la crise de la Covid. Il en fut grosso modo de même pour tous les principaux pays capitalistes, avec un record de hausse pour le Japon (240% en 2019) et de modération pour l’Allemagne (60% en 2019). De nombreux autres pays ont des dettes supérieures à 200% de leur PIB. Mais l’accroissement incessant et de plus en plus spectaculaire des dettes publiques depuis une cinquantaine d’années est un fait suffisamment documenté et exposé par les divers médias pour qu’il ne soit pas utile de le rappeler ici davantage.
Il l’est par contre d’en rappeler la cause puisqu’évidemment elle reste ignorée de ces médias, sauf à dire, comme ils le répètent, qu’elle est que les Etats dépensent trop ! Simple tautologie, vrai prétexte à exiger une réduction des dépenses dites sociales. Cette cause, redisons-le, est dans les difficultés croissantes et insurmontables de la valorisation du capital. Ce sont elles qui impliquent des dépenses accrues de l’Etat tant pour aider directement le capital en général (baisses d’impôts et taxes, subventions diverses pour la recherche, l’embauche, la formation, augmentation des commandes publiques, etc.), que pour contenir la montée des émeutes et révoltes que ne manque pas de susciter la permanente détérioration des conditions de travail et de vie des diverses couches populaires. Et aussi les dégâts écologiques devenus trop monstrueux pour être totalement ignorés. Et aussi encore pour financer les guerres et menaces de guerres qu’avive une concurrence de plus en plus féroce entre les capitaux dominants du fait de leurs communes difficultés à se valoriser.
Qu’augmentent partout les dettes publiques, et où vont les dépenses publiques qu’elles permettent d’augmenter sont choses bien connues. Mais examinons quand même de plus près. Comme nous venons de le rappeler ci-dessus, cet argent n’est en général pas dépensé comme capital43, mais en conformité avec le rôle de l’Etat d’être organisateur et garant des conditions générales (économiques, juridiques, policières, sociales, etc.) de sa valorisation et de sa reproduction. Mais les titres de créance qui représentent les dettes publiques sont néanmoins pour leurs possesseurs comme un capital puisqu’ils rapportent de l’argent (quoique parfois très peu, les taux d’intérêt actuels de cette dette flirtant avec 0, voire même sont négatifs) et peuvent être vendus comme n’importe quelle marchandise. Mais ils ne sont qu’un capital fictif. L’argent récolté a depuis longtemps été dépensé par l’Etat, non pour être investi productivement (sauf cas particuliers, tels les entreprises nationalisées), mais pour payer ses fonctionnaires, ses politiciens, son armée, combler les déficits des organismes sociaux (assurance maladie, sécurité sociale, retraites, etc.), entretenir et construire des bâtiments (écoles, hôpitaux, administrations, etc.), distribuer des prébendes, etc. La créance publique est « ….un capital fictif, illusoire. Non seulement parce que la somme prêtée à l’Etat n’existe plus du tout, mais encore parce que jamais elle n’avait été destinée à être dépensée en tant que capital, à être investie…. »44. Observons enfin que, comme tout titre financier, le Bon du Trésor donne lieu à divers produits dérivés spéculatifs. Par exemple en France le contrat notionnel coté sur le MATIF (marché à terme international de France), créé en 1986. Lequel porte sur les variations de la « notion » qu’est, dans la langue financière, le taux d’intérêt des emprunts de l’Etat français. Produit financier qui n’est évidemment pas du capital réel.
Les titres de la dette publique n’apparaissent pas directement comme des créances sur une pl à venir éventuellement dans le futur, mais comme droits à prélèvements sur des impôts et taxes futurs. Ceci dit ce n’est là qu’un détour car impôts et taxes dépendent étroitement en fin de compte de la production de richesses, donc de la production de pl. Mais en réalité cette production faiblissant et les dépenses de l’Etat augmentant pour tenter d’y pallier, cela fait plusieurs dizaines d’années que les Etats font de la cavalerie en ne remboursant leurs dettes arrivées à terme que par le moyen de nouvelles dettes. Lesquelles sont toujours accrues par rapport aux précédentes puisqu’elles doivent servir à la fois à les rembourser et à combler de nouveaux déficits budgétaires, en général toujours accrus eux aussi. Il est de toute façon depuis longtemps acquis que les dettes publiques ont atteint un niveau tel qu’elles ne pourront jamais être remboursées, sinon en monnaies si dévaluées que la société capitaliste dans son ensemble en serait ruinée. Si les dirigeants bourgeois parlent parfois encore de nécessaire remboursement, tout en le sachant impossible, c’est parce que cette soi-disant nécessité est un argument qu’ils utilisent pour rassurer les créanciers pour qu’ils continuent de prêter, et, plus encore, pour justifier que l’Etat doive réduire les dépenses sociales pour faire les économies qui le permettront.
Bref, avec l’augmentation constante des dettes publiques, qui dépasse aujourd’hui celle, pourtant remarquable, des dettes privées, on a celle, tout aussi constante, de la masse de capital financier, fictif. Dans de tels « faits qui montrent qu’une accumulation de dettes arrive à passer pour une accumulation de capital, on mesure à quel degré de perfection atteint la dénaturation des choses qui se produit dans le système du crédit. »45 On a aussi « le développement d’une classe de créanciers de l’Etat qui sont autorisés à prélever pour eux certaines sommes sur le montant des impôts »46. Cela même si aujourd’hui cette remarque doit être tempérée dans le cas de dettes d’Etats de quelques pays riches qui n’offrent, provisoirement, que des taux d’intérêts proches de zéro, et même négatifs. Mais des créanciers peuvent trouver mieux que zéro dans d’autres pays. De sorte que, par exemple : « Chaque année la plus grande partie du budget fédéral brésilien est allouée au remboursement de la dette publique détenue à 80% par les vingt mille familles les plus aisées du pays. Autrement dit les impôts que paient les plus pauvres – notamment la TVA particulièrement inégalitaire – servent avant toute chose à enrichir les nantis. »47. On se rappelle aussi que, récemment, des pays comme la Grèce ou l’Argentine ont été sommés par les représentants des grandes puissances impérialistes créancières, le FMI notamment, de prendre des mesures drastiques d’appauvrissement considérable de leurs populations pour pouvoir obtenir un moratoire sur le remboursement de leurs dettes publiques et obtenir les nouveaux prêts, à des taux positifs pour eux ruineux, mais absolument nécessaires à leur survie en tant que pays capitalistes. C’est ce qui arrive aux pays dominés qui sont amenés à emprunter aux organismes financiers des pays impérialistes ou contrôlés par eux : un accroissement de leur dépendance et de la pauvreté de leurs populations pressurisées par ces créanciers. Le remboursement de leurs dettes est un puissant moyen de pompage de la richesse qui est produite dans ces pays par ceux du Centre. De deux façons. Parce qu’elles ont en partie servi à financer des travaux (notamment d’infrastructures) effectués par les grandes multinationales des pays impérialistes, à leur acheter des armes et autres marchandises. Et parce que ces mêmes pays ont touché des intérêts, souvent élevés. De plus, en échange d’accords sur la restructuration de leurs dettes (acceptation par les créanciers d’un moratoire, d’une annulation partielle, de nouveaux prêts), les puissances dominantes imposent la vente de biens publics (entreprises, concessions minières, terres, eau, etc.) à leurs multinationales, ainsi que le « libéralisme économique » (libre circulation des capitaux et des marchandises) qui renforce leur domination.
D’une façon générale la dette publique est « un cadeau du ciel »48 fait aux capitalistes. Elle permet à l’Etat de financer aux frais des populations le financement des conditions générales de la valorisation du capital. Et aussi de financer, toujours aux frais des mêmes, de grands travaux ou d’autres commandes dont les firmes capitalistes tirent grand profit. De payer des intérêts aux créanciers de l’Etat. De sauver des entreprises de la faillite, notamment, lors des krachs financiers, et comme nous le rappellerons au prochain chapitre, les banques « too big to fail » (« trop importantes pour faire faillite », car cela entrainerait l’effondrement de tout l’édifice capitaliste). En privatisant les entreprises publiques et des fonctions publiques telles que les Retraites, la Santé, l’Enseignement, etc., l’Etat fournit, en plus des titres de sa dette, de nombreux placements juteux au capital financier qui, de par sa masse hypertrophiée, en manque cruellement, surtout d’aussi bonne réputation.
Pour clore l’ensemble de ce chapitre 2 concernant l’hypertrophie du capital financier dans le capitalisme contemporain, il faut redire que, quel que soit « l’éloignement » de divers titres financiers de « l’économie réelle », le profit financier provient toujours, in fine, du succès futur d’un tel procès, de la production d’une future et éventuelle masse de pl qu’aura à se partager la masse de capital financier. « Pas de titres d’Etat sans dépenses de l’Etat, pas d’actions sans entreprises réelles, pas de spéculation sur les marchés à terme des matières premières sans commerce de ces matières premières »49. Le capital financier n’est jamais complétement hors sol. Et c’est bien ce dont témoignent les krachs. Non seulement il est dépendant du capital réel, mais c’est réciproque. L’un ne s’accroît pas sans l’autre. Que son accroissement soit disproportionné par rapport à la production réelle de pl dont dépend ses gains n’enlève rien aux liens indissolubles qui les tiennent ensemble. Ceci dit pour ceux qui prétendent avoir le vrai capital productif (dit le « bon » capital créateur de progrès et d’emplois) sans le capital financier et les « excès » qui lui sont inhérents.
Nous allons maintenant voir que ce que manifestent aujourd’hui les krachs financiers n’est pas le même type de crise, n’est pas la même contradiction interne au capital que ce qu’ils manifestaient autrefois. De même que nous verrons que l’hyper expansion du capital financier n’accompagne plus comme autrefois l’accumulation du capital réel, mais au contraire son déclin, sa sénilité.
CHAPITRE 3. LE CAPITAL FINANCIER ET LES CRISES.
3.1. Avant 197150.
Les krachs financiers ont accompagné l’histoire du capitalisme depuis ses débuts. Leur cause immédiate générale fut toujours celle du gonflement d’un capital financier au delà de la production de pl qui était espérée lui revenir à partir des activités industrielles ou commerciales qui formaient son support. Pour mémoire on peut citer parmi les premiers, au 18ème siècle, ces deux krachs retentissants que furent celui des sociétés financières fondées en France par le banquier Law (notamment sa banque qui introduisit les premiers billets de banque en France, et sa Compagnie des Indes Orientales), et celui, en Angleterre, de la South Sea Company. Sociétés supposées rapporter gros, à partir de l’exploitation de territoires en Louisiane pour Law, et du commerce avec l’Amérique Latine pour la South Sea. Beaucoup de titres furent vendus pour financer ces projets, peu ou pas de gains arrivèrent. Parmi les spéculateurs ruinés, il y eut Newton, qui, aussi savant qu’il fût en matière de chute des corps, n’avait pas prévu cette chute la.
Le mécanisme de ce gonflement est bien connu. Quand les affaires se présentent bien, des banques s’empressent d’accorder des crédits, et des particuliers fortunés d’acheter des titres. Les prix montent, et l’euphorie avec. Leur hausse s’auto entretient parce que les premiers gains avivent l’espoir d’autres encore, parce que aussi ces premiers gains fournissent aux emprunteurs des garanties supplémentaires (des « collatéraux » dans le jargon financier) pour obtenir de nouveaux prêts plus importants. Les effets de levier augmentent. Et tous les acheteurs de titres ont beau savoir, comme ils le disent eux-mêmes, que « les arbres ne montent pas jusqu’au ciel », ils continuent de spéculer de peur de rater encore quelques juteuses hausses, ne serait-ce même que la dernière51. Et puis, inévitablement, arrivent des affaires qui périclitent, des mauvaises récoltes, des profits espérés qui deviennent des pertes réelles, des faillites, des emprunteurs qui font défaut et entrainent les prêteurs dans leur chute. Tous les détenteurs de titres veulent alors, au même moment, les vendre contre du « vrai argent » (or, ou monnaie forte comme la livre sterling ou, plus tard, le dollar), ne serait-ce que pour rembourser les emprunts avec lesquels ils avaient spéculé en jouant des effets de levier, et ne pas perdre les garanties qu’ils avaient fournies aux créanciers ni, mieux encore et si possible, leur propre mise. Mais quand tout le monde veut vendre au même moment, les prix chutent. Les emprunts ne peuvent donc pas être remboursés. Et les garanties elles-mêmes n’en sont plus, leur valeur ayant baissé avec le krach52. C’est alors les fournisseurs des crédits, les banques qui se retrouvent avec d’énormes pertes (accentuées par les effets de levier consentis). L’échafaudage inextricable des titres et obligations réciproques que forme le système financier se rompt en divers endroits, pouvant entraîner sa chute tout entière (le krach). Et alors entrainant aussi, notamment dans le capitalisme moderne où les entreprises sont massivement dépendantes du système de crédit et du capital financier, une paralysie, voire un effondrement de toute l’économie.
Tel est, grosso modo, l’engrenage classique qui, des krachs financiers, amène la crise généralisée de l’économie. Du moins l’engrenage dans son déroulement temporel. Car dire que ça commence par le krach financier pour en arriver à la crise économique généralisée (effondrement de la production et de la consommation, chômage, etc.) n’est pas dire que la cause qui engendre ce processus est dans cette origine temporelle. Le fonds de l’affaire, l’origine au sens de cause, est l’inverse. C’est parce que l’économie réelle n’a pas produit la pl espérée, celle qui, sous forme de dividendes ou d’intérêts futurs espérés, fondait la valeur des titres53, que la valeur de ces titres s’est avérée fictive. Répétons-le : le krach financier ne crée pas la crise du capital réel, il la révèle. Elle commence comme krach financier parce que c’est dans la sphère financière que se manifeste, ou pas, la création de pl, le retour de l’argent avancé A en argent augmenté A’. Mais ce n’est pas dans cette sphère que la pl qui est à la base des gains qu’escompte recevoir le capital financier est créée ou pas.
Nous pourrions en rester là : les krachs financiers révèlent la fictivité des procès de valorisation future sur lesquels reposaient la montagne des crédits finalement non remboursés, et révèlent donc la fictivité de ce capital financier. Mais il faut aller plus loin. Car en même temps qu’ils révèlent cet échec, cette insuffisance de la valorisation, ils contribuent à créer les conditions d’une reprise des procès de valorisation. Cela parce que la destruction des capitaux financiers en excès entraine en même temps celle des entreprises les moins performantes, à faible productivité (appelées aujourd’hui « entreprises zombies »), des procès de valorisation les plus obsolètes, aux méthodes de production les moins productives, ce qui assainit les marchés au profit des plus performantes, poussées par la crise, et donc par une concurrence exacerbée, à améliorer encore plus leur productivité. De sorte que, du moins jusqu’au tournant que marque symboliquement l’abandon de l’étalon-or en 1971, les crises pouvaient être, à travers les destructions54 qu’elles engendraient, un moment de transformations des rapports de production, sur fond de machinerie plus perfectionnée, permettant une reprise des procès de valorisation55 grâce à une productivité générale accrue. Ce qui n’est plus le cas aujourd’hui, et cela est également révélé par la spécificité du développement de capital financier qui s’effectue de nos jours comme nous le verrons ci-après.
La cause générale de la crise du capital réel, des échecs des procès de valorisation se trouvait alors dans un excès de capital en fonction, de capital industriel, par rapport à la consommation. Une loi du développement capitaliste est en effet, rappelons-le, qu’il s’accompagne toujours d’un accroissement plus fort du capital en procès (sous toutes ses formes, machinerie, argent, marchandises) que de la masse salariale. Autrement dit cette loi est qu’il creuse sans cesse l’écart entre la part de la production vendue qui retourne au capital et celle qui revient aux salariés. « La raison d’être de toute véritable crise demeure toujours la pauvreté et la limitation de la consommation des masses, en face de la tendance de la production capitaliste à développer les forces productives comme si elles n’avaient pour limite que la capacité de consommation absolue de la société. »56 C’est une contradiction directement engendrée par la recherche du maximum de pl, ce qui pousse toujours l’exploitation des masses salariées à son extrême degré en même temps que la production à la plus grande quantité possible.
Cependant les crises de cette période d’avant les années 70, et à la différence de celles qui vinrent après (1997, 2000, 2008 pour les plus marquantes), se situaient dans le cadre historique d’une dynamique générale positive pour l’accumulation du capital. Laquelle était certes aussi une dynamique d’accroissement de cette contradiction accumulation des forces productives-masse salariale, production-consommation, qui finissait en crises, avec leur lot de destructions de plus en plus massives. Mais, comme dit ci-dessus, elles étaient aussi un moment de résolution, temporaire, de cette contradiction et étaient suivies d’une reprise des procès de valorisation. Les entreprises les plus modernisées, les plus novatrices, les plus concurrentielles repartaient sur de nouvelles bases : meilleures technologies, nouvelles organisations du travail, concentration accrue par élimination des concurrents tombés en faillites, marchés élargis par ces éliminations et par l’expansion mondiale (colonisation par exemple).
On peut rappeler à titre d’illustration de ce type de crise celle des années 30 ouverte par le célèbre krach boursier du 24 octobre 1929 à New-York. Célèbre par son ampleur, et celle des destructions catastrophiques (chômage et misère de masse, deuxième guerre mondiale) qui furent la condition d’une reprise vigoureuse des procès de valorisation, celle des «Trente Glorieuses ». Mais la quinzaine d’années pour en arriver à cette reprise et l’ampleur des destructions matérielles et humaines qu’il a fallu pour y parvenir indiquent étaient l’indice prémonitoire qu’il s’agissait de la dernière crise du capital qui ait ainsi pu déboucher, in extremis, sur une nouvelle phase de croissance soutenue. De fait cela ne fut ensuite plus possible.
Le processus menant au krach boursier d’octobre 29 fut d’un grand classicisme. Les USA s’étaient considérablement enrichis au détriment des belligérants de 14-18 (de la France et de l’Angleterre surtout) en leur vendant toutes sortes de fournitures57, puis en venant tirer les marrons du feu en 1917. Le capitalisme US put ainsi prendre un essor foudroyant après cette guerre face à des concurrents européens ruinés. D’où l’explosion des crédits et des spéculations tout au long des années précédant le krach, en corrélation avec des investissements massifs qui finirent par provoquer une surproduction agricole et industrielle, en même temps qu’une euphorie boursière inconsidérée : de 1921 à octobre 1929 la masse monétaire augmenta de plus de 60% aux USA, tandis que les prix des titres boursiers montèrent jusqu’à représenter 19 fois leurs revenus (CCR de 19), le cours des actions ayant doublé dans les seules deux années précédant le krach. Après le krach, l’indice général des prix baisse de 20% sur un an aux USA, tandis que celui de matières premières tels que café, coton, blé, etc., baisse de plus de 50%. Donc les faillites se multiplient tant dans la production que dans le commerce et les banques. Pour couvrir leurs créances impayées les banques et autres entreprises doivent rapatrier leurs avoirs extérieurs. D’où asséchement mondial du crédit et des échanges commerciaux. D’où crise mondiale. Ce n’est qu’après la deuxième guerre mondiale58 que le capital connu une nouvelle phase d’accumulation rapide (les Trente Glorieuses), dont les bases furent les destructions massives du fait de la guerre, les fortes augmentations de la productivité que cela a ensuite permis (généralisation et perfectionnement du « fordisme » en Europe occidentale et au Japon), et donc de l’extraction de la pl sous sa forme relative (« régulation fordiste »)59, et une nouvelle extension de la mondialisation avec la fin des empires coloniaux protectionnistes (mais l’URSS et la Chine n’y étaient pas encore incluses), dont profitèrent surtout les USA pour répandre leurs capitaux dans le « monde libre » (plan Marshall par exemple) et devenir les maîtres impérialistes incontestés de ce monde.
Maintenant il faut comprendre pourquoi les krachs financiers du 21ème siècle manifestent une forme de crise du capital réel, de blocage des procès de valorisation, qui est différente de celles des siècles précédents dont nous venons de rappeler brièvement les principes généraux. Cette différence se voit clairement en ce qu’elles ne débouchent pas sur une reprise de ces procès comme ce fut le cas après la deuxième guerre mondiale, mais qu’il s’agit au contraire d’une sorte de crise chronique60, d’une croissance globalement maigrichonne de plus en plus dépendante d’un endettement privé et public rapidement croissant et accompagnée d’un chômage important, parsemée de krachs financiers de plus en plus massifs et destructeurs. Elle se voit, mais encore faut-il l’expliquer.
3.2 Capital financier et crises à l’époque du capital sénile61.
Après le découplage dollar-or de 1971 l’expansion continue de la masse de capital fictif s’accélère à grande vitesse, et les dettes publiques y prennent une place croissante. En même temps s’accroît la part de « produits dérivés » de plus en plus éloignés de l’économie réelle, bien que dépendant in fine de ses procès de valorisation. Le crédit et ses effets de levier sont toujours les moyens de cette croissance, mais la monétarisation massive et systématique des dettes publiques, et même privées, est une remarquable nouveauté dans l’histoire du capitalisme. Elle est inaugurée en mars 2001 par le Japon, puis largement développée après 2010 par l’U.E. et aux U.S.A. Elle en dit long sur l’état avancé de la sénilité du capitalisme contemporain. Et c’est bien sûr parce qu’il s’agit de la situation concrète contemporaine, parfaitement ignorée des économistes patentés, que nous devons maintenant l’analyser, tout ce qui précède en étant la nécessaire introduction.
A partir du milieu des années 60 les progrès technologiques ne produisent plus les hausses de productivité qui avaient permis la « régulation fordiste » des « Trente Glorieuses ». La tendance à l’élévation du niveau de vie que les salariés des pays développés et impérialistes avaient alors connue s’effritait en même temps que les masses prolétaires entraient en révoltes (1965-1975) contre ce travail fordiste des « Temps Modernes » rendu de plus en plus abrutissant et usant par la recherche permanente de nouvelles hausses de productivité, qui de plus n’était plus guère compensées par celles des salaires. Révoltes accompagnées, parfois précédées, par celles d’une jeunesse qui refusait d’être embrigadée dans les sales guerres coloniales (Algérie, Vietnam), ainsi, pour beaucoup, que subir le terriblement morne et ennuyeux avenir « metro-boulot-dodo » d’employés salariés et soumis qui les attendait.
Face à ces obstacles objectifs et subjectifs qui entravaient les procès de valorisation, les capitalistes ont évidemment cherché les moyens de les contourner foncièrement, au-delà des miettes lâchées pour calmer les luttes sociales (notamment en 1968), et de la seule répression policière. Comme l’extraction de la pl sous sa forme relative était bridée par l’épuisement des gains de productivité, il leur restait la possibilité d’augmenter son extraction sous sa forme absolue62, c’est-à-dire la baisse des coûts salariaux, l’allongement de la journée de travail et l’augmentation de l’intensité du travail (plus de quantité de travail dans un même temps). Ce qu’il était difficile de faire dans les pays développés, comme les puissantes luttes ouvrières des années 65-75 venaient de le démontrer. Mais il y avait la possibilité d’y parvenir par une extension de la mondialisation dans les pays à bas salaires. Elle pris la forme, à la différence de l’ancienne colonisation, d’une « délocalisation » massive dans des pays à très bas coûts salariaux de certains segments de la production, ceux qui exigeaient une main d’œuvre encore nombreuse mais peu qualifiée (chaînes d’assemblage et fabrications textiles notamment), par le biais de sous-traitants locaux ou de l’implantations de filiales. La Chine d’après Mao (mort en 1976) devint ainsi rapidement « l’usine du monde »63. Face à cette concurrence, les prolétaires des pays riches ne surent et ne purent mener que des luttes protestataires et dispersées sans lendemains. Et, progressivement, les conditions de travail et de vie des prolétaires qui y subsistaient encore devinrent de plus en plus précaires et misérables.
Ce mouvement de fractionnement et d’extension généralisés des chaînes de valorisation des capitaux d’un bout à l’autre de la planète, selon ce que Ricardo appelait les avantages comparatifs de chaque localisation, a assuré pendant un temps (environ un vingtaine d’années vers la fin du 20ème siècle) le maintien d’une certaine expansion des productions et de la consommation de marchandises64. La pl était essentiellement produite dans les pays de la sous-traitance, mais rapatriée dans les Centres impérialistes (ou leurs paradis fiscaux) par des mécanismes bien connus65.
Mais une croissance fondée pour une large part sur l’extraction de la pl absolue est une croissance qui est entachée d’une faiblesse congénitale. Car elle trouve rapidement ses limites, dans celle même de la journée de travail, dans l’épuisement absolu des travailleurs, dans la sous-consommation induite par la pression à la baisse des salaires qui, mondialisation oblige, se répercute jusque dans les pays développés. Comme Marx l’a très précisément démontré, c’est l’extraction de la pl sous sa forme relative, c’est-à-dire par le perfectionnement constant de la machinerie et de la productivité, qui est la forme idéale pour la croissance du capital. Cela parce qu’elle permet, pendant un temps, l’augmentation conjointe, quoique que disproportionnée en faveur de l’accumulation du capital, de la production et de la consommation (mais également disproportionnée en défaveur de la consommation : d’où les crises du 20ème siècle). C’est pourquoi la crise structurelle de la production de pl due à la diminution constante des gains de productivité n’a pu qu’être seulement momentanément masquée par la mondialisation.
Après 1971 et la dérégulation, les crédits pouvaient être émis et circuler quasi librement. Les IDE (investissements directs à l’étranger) se sont alors massivement développés pour répondre aux besoins de financement dans les pays de délocalisation. Pas seulement pour des investissements privés (usines, entrepôts, etc.), mais aussi pour des dépenses publiques. En effet les Etats de ces pays empruntèrent beaucoup, rivalisant entre eux pour attirer les fabrications délocalisées, en finançant, notamment, les infrastructures nécessaires (nourrissant en même temps une vaste corruption, incluant les politiciens étrangers, comme en témoignent, par exemple, les nombreuses affaires de « rétro commissions » qui ont défrayées la chronique en France et ailleurs). Chantiers qui faisaient souvent la fortune de quelques multinationales du béton ou des transports, tandis que, d’une façon plus générale, non seulement la pl extraite dans les pays à bas coûts refluait dans les pays du Centre, mais aussi les intérêts des emprunts qu’ils avaient accordés. Et, le dollar étant la monnaie internationale dans laquelle se faisaient toutes les transactions et les crédits, quand les prix des matières premières montaient, comme par exemple ceux du pétrole par deux fois dans les années 70, des flux de dollars, en l’occurrence dits pétro dollars, y refluaient encore plus massivement. Car c’est dans et à partir de ces Centres financiers (Wall Street à New York, la City à Londres) que l’argent pouvait être recyclé et fructifier dans de nouvelles affaires, de nouveaux prêts de par le monde.
Comme il se doit tous ces flots de crédits contribuèrent au développement démultiplié du capital financier dans les Centres financiers mondiaux. Ce gonflement colossal entrait en contradiction avec celui, beaucoup plus limité, de la production de pl par le capital réel. Or les débiteurs étaient les Etats des pays de la périphérie qui (à l’exception de la Chine), s’étaient endettés bien au-delà de leurs ressources et capacités de remboursement. Aussi les krachs financiers qui ont émaillé l’histoire moderne depuis les années 70 ont d’abord été déclenchés par des défauts de paiement dans ces pays. Par exemple en 1982 (Mexique, puis une vingtaine de pays d’Amérique Latine), en 1997 (Asie du Sud-Est), mais il y en eu bien d’autres. Dans ces cas, les Banques Centrales des pays créditeurs et le FMI intervenaient pour que ces défauts de paiement soient limités et n’entraînent pas la faillite de leurs banques détentrices des créances impayées : quelques remises de dettes, des moratoires pour d’autres, et l’octroi de nouveaux prêts pour payer la masse des créances restant dues. « Sauvetages » qui s’accompagnaient d’exigences « d’austérité » drastiques au détriment des peuples des pays débiteurs pour essayer de sécuriser les remboursements futurs.
La crise de 1997 en Asie du Sud-Est a été la dernière de cette période de l’après 1971 qui n’ait pas eu un caractère mondial. Après les krachs finirent par atteindre les Centres financiers impérialistes eux-mêmes, avec, en l’an 2000, l’effondrement de la bulle des valeurs technologiques (les NTIC, nouvelles technologies de l’information et de la communication) à Wall Street. Lequel fut suivi par le grand krach de 2008, toujours à Wall Street, qui failli dégénérer en un effondrement mondial de l’économie pire que celui d’après octobre 1929. Mais nous verrons que cela fut évité aux moyen de mesures monétaires qui n’apporteront qu’un bref répit tout en créant les conditions d’un prochain krach beaucoup plus gigantesque. C’étaient là les signes que la « mondialisation libérale » avait atteint ses limites quant à sa capacité de stimuler la production de pl. Or cette capacité consistait, pour une large part, comme nous venons de le voir, à augmenter la production de pl sous sa forme absolue en même temps que le nombre de prolétaires employés à cela dans les pays dominés. Et étant donné qu’il s’agissait par la de surmonter l’épuisement des gains de productivité, c’est-à-dire des gains du volume de pl extraite sous sa forme relative, on aboutit au constat que, sous une ou l’autre forme de son extraction, celle-ci s’avère évanescente. Constat, donc, qui sera expliqué dans la suite de cet ouvrage tant dans sa cause que dans ses conséquences, que la poursuite de la croissance, de l’accumulation du capital, frôle ses limites. C’est dire aussi que la crise du capital réel a un autre fondement que dans la période précédente. Elle n’est plus seulement la manifestation d’une exacerbation de la contradiction suraccumulation du capital-sous consommation des masses qui pourrait être surmontée, comme nous l’avons rappelé section 3.1 précédente. Mais la manifestation d’une limite insurmontable rencontrée par la valorisation du capital. Manifestation donc que son accumulation, la fameuse croissance, entre dans une phase historique de déclin inexorable, tend même à se transformer en stagnation, voire en décroissance.
La crise dite des subprimes de 2008 a pleinement rendu évident le constat de cette nouvelle situation : elle n’a pas pu être suivie d’une reprise significative de cette croissance, tandis qu’au contraire la dégradation des conditions de travail et de vie s’amplifiait dans le monde, ainsi que les dégâts écologiques et autres catastrophes. Et on sait, grâce à Marx, la cause fondamentale des difficultés que rencontre la production d’une pl, qui devrait pourtant être toujours augmentée en même temps qu’augmente la masse de capital mis en œuvre pour la produire et pour qu’ainsi se maintienne le taux de profit. Cette cause est la diminution drastique de la quantité de travail vivant productif de pl à laquelle a fini par aboutir le perfectionnement permanent de la machinerie et l’augmentation de son usage66. Ce perfectionnement a d’abord été facteur de la valorisation continue du capital en permettant d’augmenter la productivité (c’est-à-dire l’extraction de la pl sous sa forme relative). Ce qui, en abaissant la quantité de travail contenue dans chaque marchandise, donc leur valeur, a d’abord stimulé, moyennant le type de crises dont nous avons parlé ci-dessus section 3-1, production et consommation de masse, croissance et emploi. Mais finalement le capital a tellement bien réussi dans ses efforts de réduction de la quantité de travail employée, qu’il a fini par saper la substance même de cette valeur, ce travail vivant, et qui plus est, à saper plus fortement la part de ce travail qui produit la pl (le travail productif). Dire que le capital est sénile, c’est dire que le mouvement de sa valorisation, d’accroissement continu qui est son existence touche à sa limite. C’est surtout en dire la cause : la production de pl s’étiole parce que la diminution de la quantité de travail productif de valeur a fini par entrainer celle de la pl qui en est une partie.
C’est pourquoi il s’agit d’une situation historique nouvelle : aucune crise ne peut sortir le capital de cette situation dans laquelle il s’est mis de par son propre mouvement, parce qu’il n’y a aucun moyen d’accroître significativement la production de pl quand la quantité de travail humain qui la produit est évanescente.
3.3 Les Etats face à la sénilité du capital. L’émission monétaire comme potion magique.
C’est bien cette situation de crise sans sortie de crise qui, si elle existe depuis la fin du 20ème siècle de façon chronique, rampante, plus ou moins larvée, se manifeste de façon éclatante depuis le krach des subprimes de 2008. Dans sa cause immédiate et l’enchaînement des faits, ce fût pourtant un krach comme les autres. Les subprimes étaient des produits financiers obscurs de type CDO, entremêlant des titres hypothécaires risqués, car fondés sur des spéculations immobilières que les banques incitaient des emprunteurs pourtant peu solvables à mener, à d’autres titres de créance eux-mêmes souvent obscurs. De nombreux gros organismes financiers, assurances, banques, fonds de placement, etc. avaient achetés des subprimes qui, d’abord, présentaient l’avantage d’être très liquides et de proposer un bon taux d’intérêt. Quand le marché immobilier qui avait fortement monté à cause des prêts accordés massivement s’est écroulé, les hypothèques, garanties de débiteurs devenus insolvables, ont été fortement dévalorisées. Chute des banques créditrices, chute aussi des prix des subprimes, chute en chaîne de gros organismes financiers, comme la fameuse et énorme banque Lehman Brothers par exemple, panique financière généralisée. Huit des plus grandes banques U.S., et donc du monde, se sont effondrées, et une vingtaine en Europe, ainsi que d’énormes organismes financiers, comme A.I.G., la première société d’assurances mondiales, de nombreux grandes sociétés industrielles ont également fait faillite, comme Chrysler et General Motors.
Sur le krach lui-même, rien que de très classique, si ce n’est son extraordinaire ampleur : distorsion entre de réels procès de valorisation et la masse des crédits et titres financiers dérivés dont ils étaient la base, effets de levier accroissant cette spéculation, défauts de paiement, panique et krach. Déjà plus remarquable est la généralisation du krach à toutes les grandes places financières mondiales, montrant l’enchevêtrement des réseaux financiers67. Mais cela était déjà le cas en 1929. Ce qui est nouveau, c’est qu’à la suite de cette crise les Etats, qui, comme d’habitude, durent intervenir pour colmater les brèches et sauver le système financier, furent obligés de faire appel pour cela à une émission monétaire massive. Cette politique dite de « quantitative easing » (QE, assouplissement quantitatif) s’est avérée nécessaire pour sauver le système financier qui, sinon, aurait entrainé dans sa débâcle le capital en général qui ne peut pas plus se passer d’argent et de crédits que les hommes d’oxygène. Elle consiste en ce que les Etats, mais aussi parfois des entreprises, puissent emprunter sans limite, les Banques Centrales émettant autant de monnaie que nécessaire en achetant les titres de leurs dettes (lesquelles ne leur seront jamais remboursées, il s’agit donc bien d’émission monétaire pure68). Et puissent le faire gratuitement puisque l’émission monétaire massive fait baisser les taux d’intérêt jusqu’à 0% ou presque – et même à taux négatifs pour certains Etats, qui gagnent ainsi de l’argent quand ils empruntent ! Ces taux faibles permettent aux entreprises de faire de même : emprunter à satiété. Mais elles empruntent essentiellement non pas tant pour investir que pour faire monter les dividendes et les cours des actions au moyen de rachats d’actions massifs par elles-mêmes. Nous reviendrons chapitre 4 sur la signification de tout cela, dont certains résultats sont déjà bien connus : 1°) endettement pharaonique des Etats ; 2°) aucun effet sur une reprise de la valorisation du capital et de sa croissance69.
D’autres résultats sont à prévoir, que nous dirons aussi ultérieurement. Car s’il ne faut évidemment pas s’attendre à ce qu’imprimer des billets soit une potion magique qui puisse engendrer miraculeusement de la croissance et de la richesse, il ne faut pas imaginer non plus que ce soit sans conséquences désastreuses sur la situation économique et sociale.
Pour le moment contentons-nous de rappeler, afin de bien distinguer la situation contemporaine du capital de l’ancienne, que ce qui est nouveau ce n’est pas que les Etats interviennent pour renflouer et sauver le capital défaillant en y investissant de l’argent public et en ainsi socialisant les pertes, ni qu’ils s’endettent pour cela. Ce qui change, c’est l’ampleur et la forme que cela prend au fil de l’histoire de l’accumulation du capital, jusqu’à ce saut qualitatif que constitue l’utilisation de l’émission monétaire massive et pérenne, sans rapport avec une augmentation correspondante de la production de richesses, mise, en œuvre après le krach de 2008.
Pour évoquer brièvement cette évolution, on peut rappeler qu’au 19ème siècle, l’aide étatique était essentiellement orientée vers les infrastructures nécessaires aux grandes industries naissantes (ce à quoi on peut aussi relier la colonisation). Par exemple les chemins de fer. En France, c’est dès 1842 que l’Etat en finance le développement. En 1848 il indemnisa les capitalistes de la faillite de la ligne Paris-Lyon en la nationalisant. Entre 1857 et 1863 ce sont 2600 km. de lignes qui seront nationalisées. Puis finalement l’ensemble des lignes avec la création de la SNCF à l’été 1937. Nationalisations qui, comme toujours, bénéficient aux ex-propriétaires grassement indemnisés, mais aussi, dans ce cas, à l’ensemble des entreprises capitalistes bénéficiant ensuite de coûts de transport inférieurs à leur valeur70. Comme on le sait, bien d’autres nationalisations du même genre intervinrent à la Libération pour permettre la reconstruction du capitalisme français aux frais de la société (les prolétaires étant en plus sommés brutalement71 de travailler comme des bêtes pour cette reconstruction).
Puis, à partir des années 80, les financements étatiques sont de plus en plus orientés vers le sauvetage du capital financier dont les krachs répétés mettaient en péril l’indispensable circulation de l’argent dans les procès de valorisation du capital réel. Cela était déjà arrivé occasionnellement lors de la crise déclenchée en 1929. Un exemple célèbre en fût le sauvetage de la banque Creditanstalt de Vienne. Aux mains d’une branche de la famille Rothschild, elle fût déclarée en faillite le 11 mai 1931. Ce qui menaçait de nombreuses autres banques et entreprises auxquelles elle était liée par des emprunts, des prêts ou des dépôts (lesquels étaient aussi ceux de nombreux particuliers). Pour éviter une panique générale, l’Etat autrichien injecta 100 millions de shillings dans la banque, plus 30 millions via la Banque Nationale d’Autriche. Déjà, en 1931, une banque « too big to fail » !
Mais c’est à partir de l’hyper accroissement du capital financier d’après 1971 dont nous avons parlé ci-dessus (chapitre 2) que les injections d’argent public dans ce domaine se sont faites de plus en plus fréquentes et massives. Pour n’en citer que quelques exemples des plus célèbres, rappelons les cas, aux U.S.A., des 7,5 milliards de dollars engagés par l’Etat pour sauver la banque Continental Illinois en 1984, des 4 milliards pour la First Republic Texas, des 350 milliards en 1989 pour le sauvetage des Caisses d’Epargne, etc. : au total, entre 1984 et 1995, ce sont 1.234 banques commerciales qui y ont été sauvées grâce à la reprise de leurs créances douteuses par l’Etat72. En France, l’exemple du Crédit Lyonnais, alors nationalisé, quelques 100 milliards de francs de pertes pour l’Etat (après sauvetage et privatisation), soit environ 10.000 fr. par contribuable73, est des plus célèbres. Mais bien d’autres entreprises ont été prises en charge par l’Etat (via des subventions, des cadeaux fiscaux, des nationalisations etc.). Le 13 décembre 1999 l’Etat japonais a carrément nationalisé plusieurs banques, dont, par exemple, la célèbre Nippon Credit Bank.
Après le krach des subprimes de 2008, les injections d’argent public se firent encore plus massives, et donc aussi les dettes publiques. C’est que ce krach était d’ampleur mondiale, et inédite depuis celui de 1929. D’énormes organismes financiers durent être nationalisés en catastrophe pour palier à leur faillite qui aurait entrainé la chute du château de cartes financier (c’est pourquoi ils étaient dits « too big to fail », trop importants pour que l’Etat les laisse faire faillite). Plus de 700 milliards de dollars furent ainsi injectés dans le système financier aux USA (plan Paulson), 170 milliards d’euros dans l’U.E.
Si les principaux organismes étaient devenus « too big to fail », c’est parce qu’ils étaient tous liés entre eux à travers une chaîne complexe de crédits réciproques, de participations communes dans des titres de type CDO, de consortiums pour financer de gros investissements, etc. De sorte que si l’un tombe, ce sont les autres qui tombent aussi. D’autant plus que la panique s’installe encore plus rapidement que l’euphorie dans le domaine financier. Tous les détenteurs de titres, souvent achetés à crédit, veulent les céder contre du « vrai argent », et du plus sûr qui soit74 (dollar, euro, ou, mieux, or). Et quand tout le monde veut vendre, les prix baissent et les dettes peuvent encore moins être remboursées. Bref, le crédit s’assèche, l’épargne de précaution s’accroît, l’argent ne circule plus, et tout le système de la production et de la consommation se bloque qui a besoin du crédit comme l’organisme humain de l’oxygène. Il faut en rétablir l’apport. Marx l’avait déjà compris qui affirmait que dans une telle situation « seule une banque dont le crédit n’est pas ébranlé peut atténuer la panique en multipliant la monnaie de crédit »75. Mais vu les masses financières gigantesques qui sont nécessaires au fonctionnement du capital contemporain, aucune banque, ni même groupe de banques, n’a la possibilité d’émettre autant de crédit qu’il le faudrait. Seules les principales Banques Centrales, qui ont la possibilité d’émettre de la monnaie à volonté, peuvent le faire, sans crainte de ne pas être remboursées des titres de dettes (des obligations en général) qu’elles achètent massivement, principalement aux Etats, mais aussi aux autres banques qui lui revendent les créances des crédits (qu’elles ont pu consentir sans risque du fait de cette quasi garantie), mais aussi, secondairement, aux entreprises.
Il y a à la fois continuité et nouveauté dans la situation actuelle. Continuité dans le fait que l’Etat soutient financièrement le capital, et, de plus en plus au fil de l’histoire du MPC, le capital financier. Nouveauté dans le fait que ce soutien exige maintenant l’émission monétaire à tout va. Cela parce qu’il a fini par devoir prendre des proportions telles, du fait de l’ampleur des difficultés de la reproduction du capital arrivé à son âge sénile, que ses dettes se sont alors accumulées régulièrement de plus en plus massives. Au point qu’il ne pouvait plus attirer les prêteurs sans devoir augmenter les taux d’intérêt à des niveaux insoutenables. Insoutenables car le paiement des seuls intérêts aurait fini par dépasser ses capacités de remboursement. Et aussi car les taux du crédit bancaire aux entreprises et particuliers seraient alors élevés encore plus, ce qui aurait ruiné la croissance qui a un besoin vital de ces crédits. Il ne restait donc plus aux Etats que la solution d’ouvrir les vannes de l’émission monétaire, qui fait tomber les taux d’intérêts à zéro, ou même parfois en dessous pour certains d’entre eux, ce qui leur permet de s’endetter ad libitum. Des taux négatifs des années durant76, c’est là un phénomène absolument nouveau dans l’histoire du capitalisme, et très remarquable : l’inversion de la notion même d’intérêt et la négation de l’idéologie que l’argent produise de l’argent comme le poirier des poires. Et cela porte sur des sommes non négligeables : « L’indice Bloomberg Barclays représentant les obligations à taux négatifs a dépassé les 17.400 milliards de dollars lundi »77 (23 novembre 2020). Nous verrons ce qu’il y a à en dire chapitre 4.
Concernant l’euro, c’est le 26/07/2012 que cette politique d’émission monétaire à tout va dite de « quantitative easing » a été officialisée par le président (Mario Draghi) de la Banque Centrale Européenne (BCE) déclarant qu’elle émettrait autant de monnaie qu’il sera nécessaire (« whatever it takes »). Mais de fait cela faisait déjà longtemps que les principales Banques Centrales monétisaient les dettes croissantes des Etats en rachetant massivement les titres (obligations) correspondants : depuis 2001 au Japon, 2008 pour la BCE et la FED (USA), 2009 pour l’Angleterre. Mario Draghi ne faisait qu’officialiser cette pratique tout en ajoutant qu’elle n’aurait pas de limite, décidant ainsi de facto, hors de toute procédure démocratique, de la nullité de tous les traités et règles en vigueur dans la zone euro concernant les déficits budgétaires et les niveaux de dette autorisés, l’interdiction de la monétisation des dettes publiques, les missions de la BCE, etc. Et ça faisait encore plus longtemps que, aux USA, la FED, dirigée par Mr. Greenspan, avait, dans les années 90, développé une politique de taux très bas afin de faciliter le crédit, donc l’émission monétaire privée par les banques privées. Ce qui a débouché sur les gros krachs de 2000 et 2008 !
Pour la seule BCE les rachats de dettes sont passés de quelques 1.000 milliards d’euros en 2008 à plus de 6.000 milliards en 2019. Depuis 2001 le montant de la dette mondiale globale, publique et privée, a triplé pour atteindre, selon le FMI et la Banque des Règlements Internationaux, plus de 250.000 milliards de dollars en 201978, soit 322% du PIB mondial (contre 120% en 1980). La Covid a ensuite soudainement contribué à gonfler considérablement le niveau des dettes publiques. Mais elle n’a fait ainsi qu’accentuer, certes fortement, une tendance qui lui préexistait, déjà bien établie. Elle n’est responsable que de cette accentuation, pas du phénomène lui-même.
Une autre chose à remarquer, est que si le montant « de la dette publique des pays développés a été multiplié par trois entre 2000 et 2020, atteignant 60.000 milliards de dollars, les paiements d’intérêt sont stables depuis 2008 (début de la politique de leurs Banques Centrales de taux proches de 0, n.d.a.) [……] Dans les pays émergents, la dette publique a été multipliée par sept pour atteindre 19.000 milliards de dollars, et les paiements des intérêts ont bondi à 680 milliards en 2020 contre 220 milliards en 2000. »79 Il est prévu qu’en 2022 chacune des deux parties paieront la même somme d’intérêts, « soit environ 860 milliards, alors que la dette publique des marchés développés devrait être trois fois supérieure à celle de la sphère émergente. »80 C’est qu’évidemment les taux d’intérêts exigés pour les pays dits émergents sont beaucoup plus élevés, vu qu’en général ils coulent plus qu’ils n’émergent !
Des dettes monétisées par les Banques Centrales, c’est de l’émission monétaire pure, car en réalité elles ne sont pas supposées être remboursées après que l’argent correspondant ait fructifié, directement ou indirectement, dans une production de richesses réelles, puisque, chacun le sait, une telle fructification est impossible vu la sénilité du capital. Une monnaie qui ne représente aucune richesse, ni présente, ni même éventuellement future en étant investie dans l’économie réelle81, dans le pari d’une pl future, c’est de la « monnaie de singe ».
Et voilà en effet que cette monnaie est si peu fiable dans sa fonction de représenter une valeur stable que certains de ceux qui en détiennent choisissent de revenir à l’or, bien que ses cours fluctuent également et que les transactions supportent des frais. D’autres qui veulent rester liquides choisissent de prêter à l’Etat même avec un taux d’intérêt négatif : ils s’assurent ainsi d’un remboursement certes diminué, mais supposé certain du fait de la qualité de l’emprunteur ! On en arrive ainsi à une inversion du rapport débiteur-créancier, c’est ce dernier qui paie l’intérêt ! A-A’, le rapport capitaliste idéal, qui se transforme en son inverse, il y a là une raison de plus de s’interroger sur ce qu’il en est du mode de production capitaliste, et que nous avons déjà caractérisé comme étant sa sénilité.
CHAPITRE 4. ABOUTISSEMENT D’UNE HISTOIRE.
Nous pouvons tirer maintenant une première conclusion des 3 chapitres précédents, celle que suggère le titre de ce chapitre, et qui concerne bien sûr l’histoire du capitalisme. Bien d’autres faits que ceux décrits dans ces 3 chapitres le permettent, comme, par exemple le constat des gravissimes dégâts écologiques en cours de développement, mais ceux ici décrits y suffisent amplement, comme nous allons le montrer. Pas seulement le montrer, ce qui n’est pas trop difficile. Mais en dire la cause, condition indispensable pour savoir si, et comment, il est possible de ne pas périr en même temps que le capital.
4.1. L’illusion monétaire : un va-tout désespéré.
Un éditorial du journal économique Les Echos, qui représente grosso modo le point de vue majoritaire des élites capitalistes françaises, et plus particulièrement celui des « milieux d’affaires », disait (19.01.1987) : « Aujourd’hui tout se passe comme si l’argent avait pris son indépendance. Il mène sa vie propre, génère ses propres marchés, trouve en lui la source de ses propres richesses. » Et poursuivait en s’inquiétant de ce que « la Bourse s’envole pendant que, dans le même temps, les investissements productifs aient tant de mal à rattraper un niveau décent…. ». Description presque remarquable pour un tel journal en ce qu’elle rend compte de deux phénomènes qui sont inhérents au capitalisme : l’autonomie (et non pas l’indépendance, d’où le « presque ») de l’argent par rapport aux valeurs (quantités de travail social) qu’il est censé représenter, et, ce qui en découle, son accroissement démesuré sous la forme de capital financier (non seulement celui de la Bourse, mais de tous les capitaux financiers dans leurs différentes formes) par rapport à la production de richesses réelles.
Mais description seulement, qui ignore tout de la cause de ces phénomènes, ainsi que ce qui en découle quant à leur inéluctabilité, au caractère automatique de l’accroissement autonome de l’argent. Qu’il semble « trouver en lui la source de ses propres richesses » est quelque chose qui, pour l’éditorialiste comme pour tous ses pareils, est étrange mystère. Que Marx a percé (cf. annexe 3).
Or, si l’argent permet de tout acheter82 en tant qu’il représente une valeur (par simple convention depuis que tout lien avec l’or a été aboli) pouvant s’échanger contre n’importe quelle autre valeur (marchandise ou service), il n’en produit aucune. « Il n’y a pas d’argent magique » a même reconnu l’ancien directeur de la B.C.E. Il ne produit rien, mais permet, entre autres choses, d’acheter ce qu’il faut pour produire et vendre (y compris les individus). Cela Marx n’est pas le seul à l’avoir dit, loin de là, mais il est celui qui l’a indubitablement et admirablement démontré en analysant l’origine et l’essence de l’argent et leur conséquence : son mouvement autonome. Et aujourd’hui s’effondre sous les yeux de tout un chacun le mythe de l’argent qui produit de l’argent puisqu’il suffit de bien regarder pour voir tout le contraire. Idem : ce ne sont pas ceux qui possèdent l’argent qui produisent les richesses.
Ainsi, bien sûr, on le voit dans l’existence des taux d’intérêts négatifs dont nous avons parlé précédemment83. Mais pas seulement. On le voit très bien aussi dans le phénomène de « trappe à liquidité » dont nous avons parlé ci-dessus : l’émission monétaire massive menée par les Banques Centrales depuis plus d’une dizaine d’années s’est montrée tout à fait inefficace à relancer la croissance capitaliste, c’est-à-dire celle des procès de production au moyen desquels l’investissement de A abouti à produire A’ = A+pl , procès dans lesquels, en tout cas pour les financiers qui avancent A, de l’argent est imaginé produire de l’argent. Même un journaliste du Figaro est capable de constater que « la politique de baisse des taux d’intérêts trouve ses limites : ce n’est pas parce que l’argent est bon marché que les entreprises et les ménages emprunteront, mais parce qu’ils ont des projets viables (i.e. profitables)….les banques centrales ont beau créer des liquidités jusqu’à plus soif, cet argent ne parvient pas à s’incarner dans des investissements »84.
Les économistes officiels ont d’ailleurs presque tous observé, pour s’en inquiéter, que les entreprises avaient surtout utilisé les masses d’argent mises quasi gratuitement à leur disposition, puisque la politique de « quantitative easing » a abaissé les taux d’intérêts à presque zéro, non pour investir davantage, mais pour augmenter le niveau des dividendes, racheter leurs propres actions (ce qui a mécaniquement pour effet d’en faire monter les cours), monter à coups de dizaines de milliards des opérations de fusion-acquisition type ou d’achats d’entreprises type OPA (offre publique d’achat), ce qui, non seulement n’augmente nullement les capacités productives, mais, en général, se solde par des destructions de capacités de production et d’emplois.
Par exemple de 2009 à 2019, les 500 plus grandes entreprises cotées US (sociétés composant l’indice Standard and Poors 500) ont versé des dividendes et racheté leurs propres actions pour un montant supérieur aux bénéfices réalisés. En France, une étude portant sur les 40 plus importantes entreprises (celles qui composent l’indice CAC 40)85 indique que le pourcentage des bénéfices distribués aux actionnaires (donc non investis) sous forme de dividendes et de rachats d’actions est passé de 67% en 2000 à 92% pour les 5 années 2014-2019. Près d’une dizaine de ces entreprises affichent un taux de distribution supérieur à 100% (pour ce faire elles empruntent ou vendent certaines de leurs activités).
Première conclusion : « Une des grandes évolutions des dernières décennies est la place prise par les investissements financiers, qui prennent le pas sur les investissements productifs »86. Deuxième conclusion : cela nourrit forces spéculations et grossit la masse de capital financier sans le faire de celle du capital réel. On le constate, par exemple, dans l’explosion du niveau de valorisation des actions (le CCR, ratio cours/bénéfice)87. Ainsi l’émission monétaire à tout va n’a produit qu’une dévalorisation de la monnaie se manifestant en une inflation du prix des actifs boursiers et immobiliers, une bulle de capital fictif. Laquelle, ainsi hyper gonflée de l’énorme masse d’argent issue des dettes monétisées par les Banques Centrales, ne manquera pas d’exploser en un nouveau krach, beaucoup dévastateur que les précédents puisque la bulle de capital fictif ainsi formée est beaucoup plus démesurée que la précédente.
Elle a aussi fortement contribué à produire l’accentuation des inégalités de revenus et de patrimoines que tous les économistes reconnaissent, et même, parfois, critiquent, sans comprendre que c’est une tendance qui accompagne inéluctablement le mouvement historique de l’accumulation du capital88. Il s’accompagne en effet, au fil de cette histoire, d’un gonflement des investissements à engager pour financer une machinerie et ses approvisionnements (capital dit « constant ») de plus en plus importante89, en même temps que d’une concentration correspondante, et finalement oligopolistique (voire monopolistique) de ce capital réel (« la grande industrie »). A quoi correspondent évidemment le gonflement et la concentration du capital financier qui représente ce capital réel. Il en va de même pour le capital commercial lui-même hyper concentré et automatisé (cf. Amazon et autres Walmart ou Carrefour par exemple). Et, comme on l’a vu, ce capital financier grossit encore davantage en se démultipliant sur lui-même. Puis, ce gonflement s’est encore plus fortement accentué depuis que l’émission monétaire à tout va s’est développée, puisque cet argent, comme on vient de le rappeler ci-dessus, ne va pas à l’investissement productif mais au capital financier (phénomène de la « trappe à liquidités »). Or de plus, non seulement celui-ci est de plus en plus concentré90, mais les taux d’intérêts bas pratiqués depuis trente ans entrainent mécaniquement une hausse du prix des titres (puisque ceux-ci sont fixés par capitalisation comme nous l’avons expliqué précédemment). Enfin on peut rappeler que la concentration de la majeure partie du capital contemporain est aussi la conséquence d’un phénomène mathématique connu sous l’appellation « d’intérêts composés » : les intérêts s’agrégeant au capital de départ, le plus gros s’accroît plus vite que le plus petit. Par exemple un capital de 1000 euros placé à 3% devient 3.383 euros au bout de 50 ans, tandis que 100 euros à 3% deviennent 338 euros. Soit +2383 euros dans un cas, et +338 euros de l’autre. Voilà de nombreuses raisons objectives qui accroissent la concentration des fortunes.
Ainsi il faut bien comprendre que l’augmentation des masses financières et de leur concentration n’est pas tant due à l’avidité particulière d’individus et à une politique particulière dite libérale – même si évidemment tout cela existe et joue un rôle – qu’à des phénomènes objectifs propres au développement historique du MPC dont ces individus financiers, via cette politique, sont les exécutants91 zélés car intéressés. Et comme en même temps, la crise chronique du capital sénile génère chômage, précarité, pauvreté accrues des masses, tous ces phénomènes cumulés expliquent sans peine l’aggravation des inégalités, sujet de tant d’indignations bourgeoises vertueuses et de colères populaires salutaires. Mais ils l’expliquent, et cela est bien moins perçu, soigneusement caché même, comme inhérent au système capitaliste lui-même, et particulièrement à la sénilité du capital. Ce qui rend caduque l’explication dite « de gauche » que cela serait, principalement du moins, le résultat d’une politique particulière, à laquelle il serait possible d’opposer une autre politique qui, par un simple changement de gouvernement à la tête du même Etat, supprimerait toutes ces tares du capitalisme sans l’abolir.
En ayant ainsi constaté que l’argent ne produit pas d’argent, qu’il n’y a pas d’argent magique, nous avons en même temps constaté que la politique du Q.E. ne produisait pas ou peu de relance de la croissance du capital. Tout juste a-t-elle permis de lui tenir la tête hors de l’eau, mais en lui attachant un très lourd boulet aux pieds : l’énorme masse financière gonflée loin au-delà de toutes les précédentes, emplie de dettes monstrueuses irremboursables. Autrement dit cette politique du Q.E. n’est qu’un va-tout désespéré des fonctionnaires du capital. Et certains d’entre eux savent déjà qu’ils n’ont gagné de cette façon qu’un bref sursis immédiat en échange d’un proche futur très aggravé. Maintenant il faut expliquer pourquoi tout cet argent disponible n’est pas investi, comme espéré, dans des procès de production et de croissance réelle, c’est-à-dire pourquoi le capital global est sénile. Car seul qui connait la cause peut connaitre la solution.
4.2 Aboutissement d’une histoire.
Donc, comme on vient de le voir, l’argent abonde, mais n’est que peu investi productivement. Cela tous les économistes le constatent et s’en inquiètent. Ainsi, par exemple, début 2019 « près de 2.000 milliards de dollars (1.763 mds euros) de « poudre sèche » (argent disponible n.d.a) apportés au secteur de « private equity » des fonds privés hors bourse ne trouvent pas à s’employer »92. Pas ou peu d’investissements dans de réels procès de production de pl, c’est pas ou peu de croissance du capital productif. Par exemple, en France, les 40 firmes du CAC 40 parviennent tout juste à investir de quoi, au mieux, entretenir et renouveler leurs capacités de production déjà installées93. Certains reprennent l’expression de l’ancêtre Ricardo et parlent d’une « stagnation séculaire ». D’autres parlent de « l’énigmatique chute de la croissance de l’investissement et de la productivité »94. Enigmatique puisque les taux d’intérêts bas, l’argent quasi gratuit abondant, devraient au contraire les stimuler, ainsi que la consommation.
Enigmatique ? Il n’est pourtant pas nécessaire d’être un économiste patenté pour savoir que si des milliers de milliards d’argent liquide fournis à guichets ouverts ne vont pas à l’investissement productif, mais tombent dans la « trappe à liquidité » et viennent gonfler le capital financier, c’est que l’espérance de profits futurs réels95 est insuffisante, voire même que la crainte de pertes l’emporte plus ou moins largement. La cause spécifique en est connue96, et nous l’avons rappelée : c’est l’épuisement de la valorisation, de la production de pl du fait de l’abaissement de la quantité du travail humain qui la produit auquel a finalement abouti l’accroissement continu de la mécanisation induit par la recherche permanente d’augmentation de la productivité.
Il s’agit donc d’une cause structurelle et définitive, ne pouvant même que s’aggraver dans la mesure où quelques progrès et investissements technologiques seront encore possible, même s’ils sont aujourd’hui souvent peu efficaces pour le capitaliste concerné97 et nuisibles pour le capital en général puisqu’accentuant cette cause de l’épuisement de la valorisation. C’est pourquoi tous les efforts que déploient aujourd’hui les hauts fonctionnaires, privés ou publics, du capital pour relancer la production de pl et la croissance en augmentant le taux d’exploitation des travailleurs qui y sont encore employés – et cela bien qu’ils s’attèlent à cette tâche avec la plus grande et brutale énergie – ne pourront, qu’aboutir à de maigres résultats. Telle est la spécificité du capital arrivé à l’âge de sa sénilité. Autrefois les crises étaient le moyen et le moment où se résolvaient, à travers des destructions matérielles et humaines de toutes sortes, les blocages que rencontrait la valorisation du capital. Comme nous l’avons fait remarquer ci-dessus (chapitre 3), il y avait alors possibilité de sortie de crise parce qu’il y avait des réserves d’augmentation importante de la pl au moyen de celle de la productivité (extraction de la pl sous sa forme relative). Ce fût, par exemple, l’épisode des « 30 glorieuses ». Cette possibilité a disparu vers la fin du 20ème siècle. La productivité du capital en général a fini par arriver à un niveau si élevé qu’elle ne progresse plus que très peu98. Mais, surtout, répétons-le encore car c’est le phénomène fondamental, et très largement ignoré, qui caractérise le capitalisme contemporain comme sénile, les gains de productivité ont si bien réduit la quantité de travail vivant employé dans la production de pl qu’ils en ont ainsi considérablement amoindri la source, et cela définitivement. Et c’est ce résultat qui, décourageant les investissements, envoie l’argent émis massivement dans la « trappe à liquidité » du capital financier.
Ce dont il s’agit avec cette politique de Q.E. c’est une tentative de faire survivre le malade par le moyen d’une perfusion massive d’argent. Et le malade ce ne sont pas seulement les entreprises, grandes ou petites, en manque de rentabilité, mais c’est parfois même, du moins dans quelques pays riches, certaines catégories sociales populaires qui sont aussi perfusées. Les entreprises sont traitées généreusement à coup de subventions, de dégrèvements fiscaux divers (impôts, taxes, charges sociales), de prise en charge par l’Etat d’une partie des coûts salariaux, sans oublier la destruction du droit du travail (commencée dès les années 80 en Europe) afin de favoriser l’extraction de la pl sous sa forme absolue. Quant au peuple, il s’agit de tenter d’éviter ses émeutes en soutenant quelque peu sa consommation. Dans les pays encore riches l’Etat leur distribue un peu d’argent. Des économistes célèbres comme Milton Friedman ont même préconisé « l’argent hélicoptère », un (petit) arrosage d’argent tombé du ciel ! D’autres, dans le même genre, préconisent, qui un « revenu garanti pour tous », qui une « allocation universelle », qui un « revenu de base », et qui d’autres gadgets encore. Marx et Engels prévoyaient déjà, dans le Manifeste du Parti Communiste (1848) que le capitalisme appauvrirait à un tel point les masses populaires que la bourgeoisie allait être « obligée de devoir le nourrir au lieu de se faire nourrir » par elles. Bien évidemment c’est ce qu’elle ne peut faire puisqu’elle n’existe que nourrie par des prolétaires qu’elle peut exploiter, produisant une pl qu’elle peut s’approprier. Aussi les miettes qu’elle peut parfois accorder pour calmer la colère du peuple ne sont et ne peuvent être que ….. des miettes. Car ce sont les exigences du capital, les conditions de son existence, de sa reproduction, qui s’imposent nécessairement, et elles sont celles de l’existence et de la reproduction de la société actuelle, que les Etats ont pour fonction d’assurer dans toutes ses caractéristiques essentielles. Et plus que d’hypothétiques miettes, ce sont les violences policières et l’Etat totalitaire qui les imposeront.
Observons enfin que tout ce qui vient d’être dit quant à la situation du capitalisme sénile contemporain n’est absolument pas dû à la Covid. Cette pandémie n’a fait qu’aggraver, certes fortement, cette situation, révéler plus ouvertement cette sénilité. Elle ne les a pas créées. Baisse des investissements, des gains de productivité99 et de la croissance, augmentation constante des dettes publiques, politique d’émission monétaire à tout va, formation d’énormes bulles de capital fictif, accroissement du chômage, de la précarité et de la misère, restriction des libertés, exacerbation des nationalismes et des conflits internationaux, accentuation de la tendance au totalitarisme étatique, tous les phénomènes caractéristiques de la sénilité du capital se développaient déjà bien avant la pandémie de la Covid. Par exemple ce constat : « Entre 2000 et 2014, l’investissement dans les usines et l’équipement a chuté d’environ 7,5% à 5,7% du PIB en Europe, et de 8,4% à 6,8% aux Etats Unis. Ce sont les chiffres de l’OCDE, et les autres statistiques vont dans le même sens. »100. Ceci bien avant la Covid donc, et alors que le crédit était pourtant déjà presque gratuit ! Par exemple encore : l’émission monétaire à tout va a été officialisée presque 10 ans avant la Covid (et initiée, sans l’avouer, bien avant), même si 20% des dollars en circulation ont été émis dans la seule année 2020. Ce qui est évidemment une accélération considérable de la tendance antérieure. Mais seulement une accélération. Ainsi la Covid a seulement fortement amplifié des tendances antérieures en aggravant les difficultés de la valorisation du capital par le gel de nombreuses activités, le frein aux échanges internationaux du fait de la fermeture de frontières, les dépenses publiques engendrées, etc. En 2016, un éditorialiste reflétant le point de vue des milieux économiques dirigeants écrivait, faisant un bilan désabusé des années précédentes : « De profondes mutations sont en train d’installer un monde sans croissance […..] sans investissement (il y a) épuisement du progrès technique ; révolution technologique sans gains de productivité : ces phénomènes sont des forces fondamentalement déflationnistes, qui empêcheront tout retour à une dynamique semblable à celle que l’on a connue pendant les Trente Glorieuses. »101 Tout cela se passait déjà bien avant la pandémie Covid !
Cette pandémie a, par contre, rendu plus évident, plus visible l’état du capitalisme : anémie de la croissance, dégradation des finances publiques et des services publics (systèmes de santé notamment), fort chômage endémique, creusement des inégalités entre classes et nations, Big Pharma qui se goinfre, Etats bureaucratiques aussi obèses et omnipotents qu’inefficaces, incompétents et gaspilleurs, et ne pouvant gérer la reproduction de la société capitaliste qu’en tendant au totalitarisme. Et, caractéristique plus cachée de cette situation, le fait que la Covid est une conséquence des dégâts causés à la planète par l’exploitation destructrice qu’en fait le capitalisme, et une expansion démographique démentielle et incontrôlée102 qui l’aggrave. En effet, la Covid est une zoonose103 virale. Ce n’est pas ce phénomène qui est nouveau, mais le fait que depuis une cinquantaine d’années il se fait de plus en plus fréquent, très fréquent, en même temps que se multiplient les types de virus (et de bactéries). Récemment : grippe H3N2 de 1968, coronavirus SARS-CoV-1 de 2002-2004, grippe H1N1 de 2009, coronavirus MERS-CoV de 2012, sans oublier le VIH toujours là, Ebola (2014-2016), etc. Et l’avenir semble devoir être bien pire, notamment avec la fonte du pergélisol du fait du réchauffement climatique, qui libérera des millions de virus et bactéries pouvant causer un nombre incalculable de morts. « Ce sont les mêmes activités humaines qui sont à l’origine du changement climatique, de la perte de la biodiversité et [….] du risque de pandémie. »104 Activités que les blablas et déclarations de foi écologiques à la mode dans la bouche de tous les politiciens ne sauraient évidemment transformer, mais seulement une abolition du mode de production capitaliste ! Mais démolir la pseudo écologie bourgeoise qui s’affiche partout n’est pas le sujet de ce livre.
Ce qui vient d’être dit ci-dessus ne sera évidemment pas dit par les possesseurs des moyens d’information qui forment l’opinion publique. Bien au contraire la bourgeoisie se servira de la Covid selon son intérêt. Elle s’y est déjà empressée en utilisant le prétexte de la lutte contre la Covid pour édicter des lois et décrets liberticides – il est vrai qu’elle n’avait que ce moyen ayant depuis longtemps dépossédé les masses populaires de toute maitrise sur leurs conditions de vie – et enserrer la société sous une chape de plomb. Elle le fait et le fera pour rendre la pandémie seule responsable d’une crise économique et sociale dont elle n’a fait qu’amplifier et accélérer le cours. On peut d’ailleurs remarquer à ce sujet que la deuxième guerre mondiale a causé infiniment plus de destructions, humaines et matérielles, que la Covid. Et pourtant la reprise de la croissance après 1945 a été rapide et forte. De sorte, par exemple, que dès le début des années 60 les dettes des Etats (par exemple, en 1945, 115% du PIB pour les USA, 250% pour la Grande Bretagne, 290% pour la France) avaient été ramenées en dessous de 25% du PIB. Or, même la plupart des économistes officiels sont aujourd’hui d’accord pour dire qu’il n’y aura jamais de reprise suffisante de la croissance, tant en vigueur qu’en durée, pour qu’il puisse y avoir baisse des dettes publiques105. Et cela parce que en 1945 les conditions d’une reprise vigoureuse de la valorisation du capital, donc de la croissance, au moyen de fortes augmentations de la productivité étaient réunies, ce qui n’est pas le cas aujourd’hui, et ne peut ni ne pourra pas l’être, pour la raison fondamentale que nous avons déjà indiquée.
Bref, la pandémie Covid aura prolongé, accéléré, accru l’avancée, déjà bien amorcée depuis longtemps, du capital dans la sénilité. Et elle aura révélé plus ouvertement les tares, décuplées par cette sénilité, du MPC.
Tout ce qui vient d’être exposé dans ce chapitre 4 pour caractériser la situation du capitalisme contemporain signifie, de façon certaine, une chose : nous sommes entrés dans l’époque de l’aboutissement d’une histoire commencée il y a 5 ou 6 siècles en Europe, celle du Mode de Production Capitaliste (MPC). Crise écologique, crise sanitaire, conflits sociaux, montée des totalitarismes et des conflits, accompagnent partout la sénilité du capital, la crise du mouvement de sa valorisation qui est son existence.
Cet aboutissement est comme un renversement. Ainsi, à l’origine, le crédit stimule la valorisation et l’accumulation du capital. Il en recevait sa part sous forme d’intérêt et d’accumulation de capital financier. A la fin, avec l’émission monétaire pure, il est créé de la pl fictive, de la valorisation fictive (profits par émission monétaire, sans réelle production de pl), et en même temps on voit apparaître des taux d’intérêts négatifs. Au début l’augmentation des crédits et du capital financier accompagnaient celle des technologies, de la machinerie et de l’accumulation du capital réel. Lesquels progrès de la machinerie augmentaient la productivité et l’extraction de la pl (sous sa forme relative). L’accumulation se poursuivait ainsi, à travers des crises qui permettaient de surmonter ses contradictions (notamment suraccumulation de capital/sous-consommation des masses). A la fin il y a productivité élevée accompagnée d’une dégénérescence de cette extraction parce que les progrès de la machinerie ont « trop bien » réussis à abaisser la quantité de travail humain productif de pl. Objectif que poursuivait chaque capitaliste particulier pour améliorer ses profits, mais qui a fini par les amener tous à ce résultat : le blocage de la valorisation dont ce travail est la source. A la fin il y a donc une masse énorme de moyens de production mécanisés, automatisés, et une masse encore beaucoup plus énorme de capital financier qui, pour partie, a financé ces investissements et en a reçu les profits (qu’il doit partager entre toutes ses fractions « dérivées » et démultipliées). Mais ni la machinerie, ni le capital financier ne produisent de pl, seul le travail humain, dont l’efficacité est décuplée par l’usage de la machine. La production de pl approche donc d’une limite. Ce qui est alors à l’ordre du jour est bien un autre renversement : celui du MPC. D’ailleurs le capital contribue puissamment à se renverser lui-même en sapant la base de sa reproduction, sa raison d’être : la production de pl. Mais s’il dépérit de lui-même sous le poids de ses contradictions devenues insurmontables, il ne périt pas de lui-même, prêt qu’il est aux pires destructions pour survivre. Il faut l’achever. Ce renversement se nomme donc : révolution pour abolir le capitalisme, c’est-à-dire les rapports de propriété et de production qui le fondent. Car dire que nous sommes dans l’époque de l’aboutissement de l’histoire du capital, que son existence, qui est valorisation et accumulation, approche de sa limite, n’est pas, répétons-le, dire qu’il se renversera de lui-même. Pour employer une image mathématique on peut dire que cette limite est asymptotique : il l’approche jusqu’à presque la toucher, mais sans la toucher jamais, sinon en détruisant toute l’humanité et la planète avec lui. Et il en est tout à fait capable dans sa lutte, dont sont chargés ses fonctionnaires que sont les capitalistes, pour ne pas mourir, pour toujours extraire de la pl. Il a failli y parvenir en 1940-45 où l’humanité a frôlé la guerre nucléaire généralisée. Il faut donc le faire mourir. Savoir pourquoi et comment, s’organiser et lutter en conséquence, ce sont les enjeux fondamentaux de l’époque contemporaine.
CHAPITRE 5. UNE EPOQUE DE CRISE FORTEMENT AGGRAVEE.
C’est la bourgeoisie qui, d’abord, est à l’offensive, et, dans ce chapitre, nous allons voir pourquoi elle y est obligée en nous appuyant sur les analyses énoncées précédemment.
Quand le président de la Banque Centrale Européenne, Mario Draghi, officialisa, le 26 juillet 2012, la nouvelle politique de « quantitative easing » développée déjà depuis quelques années pour tenter de rétablir la croissance, il déclara qu’il fallait le faire « whatever it takes », quoi qu’il en coûte. C’était pour dire que la situation économique était si mauvaise qu’elle justifiait de prendre une mesure aussi contraire aux lois économiques officielles, à l’orthodoxie budgétaire, aux traités européens et aux missions de la BCE. C’était pour dire aux financiers : vous aurez tout l’argent que vous voulez et gratuitement, financez les entreprises, investissez sans peur. Nous avons vu le résultat : la « trappe à liquidité », le capital financier revigoré au point de former une nouvelle énorme bulle, mais pas la croissance (sinon celle du prix des actifs mobiliers et immobiliers). Alors il faut se poser la question : quoi qu’il en coûte, oui, mais à qui ?
La plupart des hauts fonctionnaires du capital sont bien conscients que l’émission monétaire ne sert à rien, pire est nuisible, si l’argent n’est pas investi dans des activités économiques réelles106. Et que, pour cela, il faut qu’il y ait profits et espérances de profits. Ils n’en connaissent pas la base, la plus-value (la quantité de travail non payé), mais agissent néanmoins pratiquement de sorte qu’il en soit produit le maximum. Du moins l’espèrent-ils.
Chaque capitaliste particulier est toujours poussé à rechercher un avantage concurrentiel107 en recherchant des gains de productivité par des perfectionnements technologiques. Mais aujourd’hui le coût de ces perfectionnements au regard du peu d’économie de main d’œuvre qu’ils permettraient (du fait du niveau déjà très faible que représente cette main d’œuvre dans les coûts de production) n’apporte en général que peu de gain108. C’est ce qui explique la faiblesse des investissements : leur peu de rentabilité. Et dans la mesure où ils se poursuivent néanmoins dans certains secteurs sous l’effet de la concurrence, ils accroissent encore davantage le chômage, donc affaiblissent la consommation.
Face à ces difficultés, les capitalistes sont nécessairement amenés à rechercher du côté d’un accroissement de l’extraction de la pl sous sa forme absolue. C’est-à-dire, redisons le109, par une augmentation du temps de travail et de la flexibilité du travail (de façon à ne payer que strictement du temps de travail effectif et de raccourcir ainsi au maximum le temps payé), une intensification du travail (par exemple augmentation des cadences, ou du nombre de machines à approvisionner et surveiller), une baisse des salaires et des charges sociales (salaire indirect), une baisse des retraites, etc. Bref, tout ce qui peut permettre d’augmenter la quantité de travail non payé sans nécessairement investir davantage (même si cela est souvent fait conjointement).
Des baisses d’impôts consenties par l’Etat aux entreprises viennent grossir la part de pl qu’elles peuvent s’attribuer sous forme de profits. Et, en diminuant les recettes de l’Etat, qui du coup doit augmenter ses dettes, elles lui servent de prétexte pour abaisser ses dépenses, plus exactement ses dépenses sociales (santé, enseignement, logements sociaux, etc.). Ces baisses d’impôts peuvent donc être considérées, comme celles des charges sociales, comme une baisse du salaire indirect que reçoivent les salariés. Du moins, bien sûr, dans les pays et dans la mesure où celui-ci existe110.
Ce qui amène à devoir rappeler que l’extraction de la pl sous sa forme absolue a essentiellement lieu dans les pays à bas coûts salariaux et environnementaux. C’était exactement le but de ce que j’ai appelé la 3ème phase de la mondialisation111 qui a été le principal moyen qui a permis de ralentir pendant une vingtaine d’année l’aggravation de la crise de valorisation du capital commencée dans les années 70 dans les pays impérialistes développés. Trois à quatre milliards de travailleurs (notamment grâce à l’entrée de la Chine et des pays de l’ex URSS dans le système du capitalisme mondialisé) ont été alors inclus dans des chaînes de production de pl mondialisées entre les années 80 et la grande crise de 2007-2008. Non seulement ils travaillaient pour un salaire très bas et dans des conditions sordides, mais exerçaient ainsi sans le vouloir une pression à la baisse sur les salaires des prolétaires dans les pays riches. Par contre la pl qu’ils produisaient, et produisent toujours, était rapatriée dans les caisses des capitaux financiers des pays du Centre (souvent situées dans des paradis fiscaux). En effet, en tant que sous-traitants, ou filiales, les entreprises locales des pays « émergents » sont dépendantes des donneurs d’ordre que sont les grands oligopoles internationaux détenteurs des brevets et des marques, et contrôlant les circuits commerciaux dans les pays riches et donc consommateurs. De sorte que ces firmes peuvent imposer les prix les plus bas à leurs sous-traitants et filiales en faisant jouer la concurrence, et revendre beaucoup plus cher dans les pays du Centre où sont ainsi récupérées et concentrées d’énormes quantités d’argent (sous forme d’impôts et taxes, de marges commerciales, de rentes sur les brevets, de bénéfices des filiales, etc.). De nombreuses études ont cité de multiples exemples, tels ceux-ci : « Sur 100 euros dépensés par un consommateur pour une paire de Nike, seulement 2 euros reviennent à l’ouvrier qui l’a confectionnée (quelque part chez un sous-traitant asiatique, n.d.a.). Sur 50 euros déboursés pour un maillot Adidas, cette proportion est encore moindre : le salaire des sous-traitants ne représente que 5 centimes environ. »112
Que la pl soit essentiellement produite dans les pays à bas coûts salariaux et environnementaux, puis captée et concentrée par les grandes multinationales dans les pays du Centre (et leur paradis fiscaux) peut être illustré par ce constat : « Les 200 plus grandes multinationales concentrent 25% du produit mondial, mais n’emploient que 0,75% de la population mondiale »113. Il faut encore ajouter que les pays dits « émergents » sont étouffés par les dettes qu’ils ont été poussés à contracter114 pour, entre autre, construire les infrastructures leur permettant d’attirer les investissements et les commandes de ces firmes multinationales. La charge de ces dettes entretient un flux financier permanent vers les pays du Centre qui pèse comme un boulet sur ces pays « émergents », qui passent ainsi sous leur coupe (souvent via les oukases du FMI qui représente les intérêts généraux des grands pays impérialistes). Par exemple en 2019 cette charge absorbe 60% du total des recettes publiques du Gabon, 46% de l’Angola, 50% du Ghana, et ce sont au total 52 Etats qui doivent y consacrer plus de 15% de leurs recettes115.
Cependant l’accroissement de l’extraction de la pl sous sa forme absolue se heurte assez rapidement à des obstacles. Citons pour mémoire les principaux :
Dans les pays développés, c’est la faible quantité de travailleurs productifs encore employés qui fait qu’il n’est pas possible d’obtenir plus qu’un faible accroissement de pl par le moyen du durcissement de leurs conditions de travail. Elles l’ont d’ailleurs déjà tellement été depuis la destruction systématique du droit du travail qui régissaient les rapports salariaux de l’époque des Trente Glorieuses (destruction allant jusqu’à nier ce rapport dans les systèmes « ubérisés » et les statuts du genre « autoentrepreneurs), qu’il semble difficile d’aller beaucoup plus loin sans faire monter dangereusement, pour le capital, le niveau des refus et des révoltes.
Dans les pays à bas salaires aussi les conditions de travail sont tellement au plus bas qu’il est difficile de faire « mieux ». D’ailleurs la journée de travail et la résistance physique des travailleurs, sans parler de leur résistance par la lutte, sont, comme ce fût le cas aux débuts du capitalisme industriel en Europe au 19ème siècle, une limite déjà atteinte : au-delà il n’y aurait que des travailleurs si épuisés qu’ils ne produiraient pas grand-chose, et mal.
De sorte que dans ces pays, comme autrefois en Europe, se développe une puissante tendance à un accroissement tant quantitatif que qualitatif de la mécanisation, c’est-à-dire à la recherche d’une meilleure productivité (extraction de la pl sous sa forme relative). C’est notamment le cas de la Chine, « l’usine du monde » qui, pour des raisons qui ne serons pas développées ici (héritage de la période maoïste notamment), a pu passer du stade de sous-traitant des multinationales à celui de grande puissance impérialiste mondiale (ce que l’Inde essaie de faire avec beaucoup de retard et beaucoup moins de succès, encombrée qu’elle est encore de rapports sociaux et d’idéologies religieuses archaïques). Mais pour être compétitive cette mécanisation doit se faire immédiatement à hauteur de celle atteinte par les pays dominants (importation de leurs technologies puis développements autonomes, puis si possible dépassement, comme le fit et est en train de le faire la Chine). Ce qui ne manquera pas d’amener rapidement aux mêmes blocages des procès de valorisation.
Bref, de tous côtés, Chine comprise (même si là il semble116 ne s’agir encore à ce jour que d’un ralentissement de la croissance), la situation du MPC se dégrade, et les dettes, publiques comme privées, se sont concomitamment accumulées à grande vitesse depuis les années 1980, et encore plus vite depuis les années 2000, et encore plus depuis la pandémie Covid, pour tenter de relancer la croissance. Tant et si bien, on l’a vu, que cette tendance ne peut plus être perpétuée que par l’émission monétaire par laquelle les Banques Centrales achètent massivement des titres d’emprunts d’Etat (par exemple ils constituent environ 25% du bilan de la BCE) et maintiennent ainsi les taux d’intérêts bas (voire négatifs pour certaines dettes), ce qui alors stimule aussi l’émission monétaire privée par le crédit bancaire classique.
Or ce moyen ne peut ni s’arrêter …. ni durer longtemps !
Il ne peut pas s’arrêter sinon les Etats ne pourraient plus user du procédé dit de la cavalerie, c’est-à-dire du principal, sinon du seul moyen qu’ils ont pour rembourser les dettes arrivées à échéance en contractant d’autres emprunts, grâce à cette politique des Banques Centrales. Or, si les Etats emprunteurs réputés les plus sûrs faisaient défaut sur leurs remboursements, ce serait la panique chez tous les financiers et toute l’économie capitaliste s’effondrerait.
Et ont-ils d’autres moyens de rembourser ? Ils ne peuvent évidemment pas s’acquitter de leurs dettes en espérant accroître leurs recettes fiscales comme lors des Trente Glorieuses : il y faudrait une croissance tout à fait impossible à atteindre, et cela d’autant plus que cet accroissement de la fiscalité la briderait davantage. Ce ne sont d’ailleurs pas les nouvelles technologies supposées pouvoir doper la croissance, 5G, 6G, IA (intelligence artificielle), voiture électrique, « société connectée », économie verte et bien d’autres qui – sans même discuter de leur utilité ou nocivité – pourraient être le moyen d’une nouvelle croissance de la valorisation117, bien au contraire comme les premiers grands développements des NTIC vers la fin du 20ème siècle l’avaient déjà prouvé (et pour la raison fondamentale que nous avons déjà dites ci-dessus). De même que les économistes constatent toujours aujourd’hui qu’« en dépit de leur dynamisme, les jeunes pousses comme la plupart des acteurs de la Tech créent bien peu d’emplois alors qu’elles bénéficient de nombreuses aides financières qui pèsent sur les finances publiques »118.
Selon les idéologues de gauche il y aurait un autre moyen bien simple d’augmenter les recettes de l’Etat : prendre aux riches, au capital financier. Certes, et il faudrait le faire, mais alors il faut savoir qu’il s’agit de prendre possession de tout le capital pour l’abolir. Car on pourrait bien multiplier l’impôt fétiche de la gauche sur la fortune, l’ISF, par 10, ou plus encore, et aussi celui sur les revenus élevés, que ce serait très loin de suffire à rembourser les dettes publiques, et même de supprimer les déficits budgétaires. Car, par contre, cela serait plus que suffisant pour affoler tous les épargnants, bloquer les investissements, faire fuir les capitaux, et plonger le capitalisme dans la récession119. Cette idéologie de l’aile gauche de la bourgeoisie ignore que capital financier et capital réel sont liés de telle sorte qu’on ne peut détruire l’un sans le faire de l’autre.
D’autres fondent leurs espoirs dans une future inflation que la puissance de l’émission monétaire ne manquerait pas de produire, et qui permettrait alors de rembourser en « monnaie de singe »120 (l’inflation joua ce rôle, mais parce qu’il y avait en même temps forte croissance, dans l’après 2ème guerre mondiale). Mais pour qu’il y ait une inflation qui puisse augmenter la base fiscale, et donc les recettes fiscales, au point que cela puisse permettre de rembourser des dettes aussi colossales, il la faudrait assez puissante, une hyper inflation qui puisse faire monter considérablement les prix nominaux des marchandises vendues. Et encore, pour que les prix montent ainsi il faudrait qu’il y ait une pénurie de biens de consommation, une demande nettement plus forte que l’offre. Or l’offre de biens est surabondante, tandis que l’accroissement de la demande implique des hausses de salaires, d’autant plus importantes que les prix auraient monté. Hausses que, pour cause de sénilité, le capital serait bien en peine d’accorder, d’autant moins que mondialisation et chômage de masse n’y poussent pas. Enfin la hausse des prix se trouve aussi contrecarrée par les fortes tendances déflationnistes alimentées par la baisse de la valeur des marchandises du fait des hauts niveaux de productivité atteints.
Donc, certes, l’émission monétaire massivement débridée est un puissant facteur d’inflation, et « l’argent hélicoptère » distribué dans certains pays riches peut y stimuler un moment une hausse de la consommation et des prix, mais cela sera loin d’être suffisant pour relancer une croissance susceptible de palier aux déficits publics et de rembourser les monceaux de dettes. Pour mémoire, l’expérience de l’hyper inflation monétaire sans croissance a déjà été faite en 1922-1923 en Allemagne, avec les résultats que l’on sait. Une stagflation (stagnation + inflation), comme cela a déjà été le cas dans les années 70, peut ainsi très bien se déclencher à brève échéance : hausse des prix nominaux, du fait de la dévalorisation de la monnaie, sans croissance du fait de la sénilité du capital. Enfin la politique de Q.E. peut de surcroit entrainer à la longue une perte de confiance dans la valeur de la monnaie, et susciter alors, en plus de l’inflation, une hausse des taux d’intérêts, ce qui induirait la ruine des finances publiques et privées fondées entièrement sur le crédit à bas taux, et par là une très grave aggravation de la crise générale.
Ce qui est d’ores et déjà certain c’est que continuer une politique d’émission monétaire massive, c’est inéluctablement continuer d’alimenter la « trappe à liquidités », de gonfler l’immense bulle financière, et préparer le prochain méga krach. De sorte que l’inflation est déjà là, et fortement là, dans ce gonflement.
Bref, cette politique monétaire (QE) ne peut donc pas durer longtemps. Et, pour résumer, son résultat apparaitra sous deux formes conjointes :
1) Un éclatement de l’immense bulle financière formée à partir de ces liquidités non investies dans des procès de production d’une réelle pl, mais qui néanmoins en dépendent pour obtenir un rendement. C’est tout le capital financier qui s’écroule alors, faisant apparaitre sa fictivité, et avec lui le fonctionnement du capital réel qui dépend des investissements financiers. Accentuer davantage l’émission monétaire ne serait alors plus possible : la confiance dans la monnaie serait nécessairement au plus bas, et donc la crainte d’être remboursé en « monnaie de singe », ou même pas du tout, bloquerait les possibilités d’emprunt, tant privés que publics. Il faudrait augmenter considérablement les taux d’intérêts pour trouver des prêteurs, ce qui ruinerait les entreprises et Etats emprunteurs (qui ne pouvant plus faire de cavalerie feraient alors défaut sur leurs dettes), ainsi que la consommation.
2) Un amoncellement de dettes publiques tel qu’elles ne pourront pas être remboursées. Les « experts » qui le savent bien ont beau rivaliser d’imagination pour trouver une parade à ce fait, il ne s’agit jamais, au bout du compte, que d’annuler le remboursement de la seule part de ces dettes détenue par les banques centrales. Ce qui, premièrement, ruinerait la confiance des financiers et détruirait le système de crédit, et, deuxièmement, laisserait intacte la masse des millions de milliards de monnaies déjà émises, lesquelles seraient alors dévalorisées. Ce qui aboutirait à la même chose, le système capitaliste ne pouvant fonctionner si ce représentant universel de la valeur ne vaut plus rien121
Il s’avérera finalement que les chats se sont mordus la queue : en voulant maintenir en vie le système de crédit qu’est le système financier – certes indispensable au fonctionnement du capital réel – les Etats l’auront en fait conduit à sa plus grande ruine.
Ainsi, comme nous venons de le dire dans les paragraphes ci-dessus, ils ne peuvent ni renoncer à la vitale perfusion qu’est l’émission monétaire pour la survie du capital ….. ni la poursuivre. Ou plutôt, quel que soit le choix qu’ils doivent nécessairement faire entre ces deux alternatives, ils ne feront qu’aggraver la situation. Cette contradiction insoluble est évidemment une manifestation évidente de la situation de sénilité aggravée dans laquelle se trouve le capital contemporain.
A vrai dire il ne reste au capital et à ses fonctionnaires qu’une solution qu’ils puissent espérer assez efficace pour prolonger leurs existences avec celle du capital. Elle n’est pas dans le sauvetage du seul capital financier, mais, concomitamment, dans celui du capital réel, et cela « quoi qu’il en coûte » aux peuples, quelles que soient les destructions et catastrophes induites, quelles que soient les violences et les totalitarismes nécessaires pour la mettre en œuvre. Cela passe par une relance de la production de pl au moyen d’un accroissement de son extraction sous sa forme absolue (sans négliger pour autant les quelques marges qui subsistent pour le faire sous sa forme relative, par augmentation de la productivité). Il s’agit donc d’un durcissement brutal et généralisé de toutes les conditions de travail et de vie des couches populaires. Loi après loi, répression après répression, ce processus a déjà été bien entamé depuis les années Thatcher, Reagan, Mitterand, etc. et ensuite systématiquement poursuivi. Et il s’accentuera nécessairement, considérablement, avec, parallèlement, pour étouffer les résistances qui s’accentueront tout aussi nécessairement, un renforcement constant de la violence étatique, d’un totalitarisme pouvant évoluer jusqu’à de nouvelles formes et moyens technologiquement ultra sophistiqués de contrôle des masses et de fascismes (de type orwellien par exemple). Les prétextes de cette politique seront toujours les mêmes : que la nécessité de rembourser les dettes exige de réduire les dépenses sociales de l’Etat, et que la lutte contre le chômage exige que les entreprises, pour embaucher, fassent des profits, ce que favorise l’abolition des charges sociales et impôts qui pèsent sur elles. Là est le « quoi qu’il en coûte » annoncé par Mr. Draghi et considéré depuis par les bourgeoisies comme un très grand homme !
Ce bref tableau de la situation n’est pas une prophétie. Elle existe déjà sous nos yeux. Et comme nous en connaissons les causes irrémédiables, on peut effectivement en conclure qu’il s’agit bien de l’aboutissement de l’histoire du capital, commencée il y a environ 4 à 5 siècles. Cet aboutissement cette sénilité, n’est pas, pas encore du moins, une agonie. Si la valorisation a atteint ses limites, elle ne les touche pas tout à fait. C’est, nous l’avons dit, une limite asymptotique. Il y a encore moyen d’exploiter davantage la nature et les hommes. Il n’y a que deux limites absolues au capital : la destruction de la planète, la révolution communiste qui abolit le capital.
Dire que nous sommes entrés dans une époque de tempêtes est user, voire abuser, d’une image banale. Ce n’est pas la première fois que des crises s’accompagnent de destructions, de guerres, de luttes de classe acharnées. Là est en effet la banalité. Mais par contre, c’est la première fois que les conditions matérielles d’une issue communiste sont réunies122, ainsi que celles (il y en a un vaste choix : guerre nucléaire, pandémies, désastres écologiques, etc.) d’une destruction de la planète ou/et de l’humanité. Chaque camp peut aller jusqu’à l’une ou l’autre de ces issues. Un adage boursier dit, à propos des krachs, « say what, say when, but never say both », dites quoi, dites quand, mais ne dites jamais les deux. Pour ce qui est de l’avenir du capitalisme on ne peut pas dire quand, mais on peut choisir le quoi : l’une de ces deux issues. Et comme nous connaissons les causes de la sénilité du capital qui génère cette situation, nous pouvons aussi savoir comment nous y orienter vers le résultat qui nous convient : l’abolition du capital.
CHAPITRE 6. S’ORIENTER DANS LA CRISE.
Les capitalistes seront certainement poussés quasi automatiquement aux pires extrémités puisque c’est littéralement leur survie, et avec elle celle de leur maître, le capital, qui est en jeu. Pour les autres, le plus grand nombre, qui seront tôt ou tard poussés à lutter contre ces extrémités pour leur propre survie, la question sera de ne pas se limiter à en combattre les manifestations les plus nocives, mais, et c’est évidemment l’essentiel, d’aller jusqu’à en éliminer les causes, donc le capital lui-même, autrement dit les rapports de propriété et de possession qui le définissent.
La théorie ne fournit pas de recettes toutes prêtes pour éradiquer ces causes. Mais elle peut dire ce qu’elles sont et si les conditions objectives de leur élimination peuvent être réunies ou pas. Elle peut donc fournir une orientation, une boussole permettant de ne pas s’égarer, de ne pas perdre de vue ce but dans les multiples et diverses batailles partielles, détours, vicissitudes, situations qui marqueront les luttes à venir. Comme on dit : de ne pas perdre le nord.
Le nord en l’occurrence, c’est donc l’abolition du capital. Ne pas le perdre, c’est s’employer à faire avancer, jour après jour dans les luttes de classe la conscience et l’organisation qui permettront de l’atteindre, au cours d’un chemin plus ou moins long, dont la première étape stratégique est la destruction de l’Etat bourgeois. La réussite de ce processus implique que soient combattues et éliminées les fausses pistes, les fausses analyses que les différents organes, partis, idéologues de la bourgeoisie, quand bien même se déclareraient-ils « de gauche », essaieront d’imposer.
Ils s’y emploieront en s’appuyant sur la critique de nuisances, abus, excès et injustices apparentes, criantes, qui, pour réelles qu’elles puissent être, ne sont que des effets du MPC, et qu’on ne peut vraiment supprimer qu’en supprimant cette cause qui les engendre inéluctablement. Elles sont principalement de deux types :
1) Que ce dont souffrent les opprimés, ce sont des abus, des excès, des injustices dus à l’avidité des riches capitalistes au pouvoir, à « l’argent roi ».
2) Que l’Etat, dirigé par des gouvernants « au service du peuple, pourrait corriger ces faits condamnables et obliger le capital et ses agents à être « au service du peuple », de « l’humain d’abord ».
Cette illusion sur l’Etat ayant déjà été traitée123, j’ai choisi dans cet ouvrage d’attaquer cette autre fausse piste qui consiste à prendre pour cible les abus du capital financier et de l’accaparement des richesses par une petite minorité tout en conservant les rapports de propriété, de possession et de production qui fondent le capitalisme. Ce choix résulte du fait que l’idée de réduire les énormes inégalités dans la répartition des patrimoines et des revenus est évidemment, et à juste titre, très populaire auprès des opprimés. Quoi de plus juste et de plus évident que de prendre aux riches pour enrichir les pauvres ? Oui bien sûr, mais peut-on avoir le capital sans les effets, les conséquences du capital ? Bien sûr que non ! Ce serait ignorer que c’est lui qui dirige nécessairement, indépendamment de ceux qui pensent le gouverner. Lui qui impose la nécessité de sa valorisation maximum124, de laquelle dépend l’existence et la reproduction de la société capitaliste.
C’est ce qu’ignore « la gauche » en particulier qui fait du capital financier son soi-disant ennemi. Il serait le « mauvais capital » qui parasiterait le « bon capital » producteur de biens réels en pompant la plus-value qu’il produit au profit des seuls financiers qui « s’enrichissent en dormant », et en creusant de monstrueuses inégalités de revenus et de patrimoines. Faire rendre gorge à ces richissimes financiers permettrait, selon ces socialistes vulgaires, d’investir plus dans le « bon capital » créateur de richesses réelles et d’emplois, en même temps que, par une plus juste répartition de l’argent, d’augmenter les salaires des masses, leur consommation et leur niveau de vie. Rien moins qu’un retour aux bonnes vieilles « Trente Glorieuses » ! Rien de moins que d’ignorer non seulement que c’est le capital qui dirige dans le MPC, ce pourquoi Marx les appelait « socialistes vulgaires », et que d’ignorer qui plus est l’état de sénilité avancé où il se trouve aujourd’hui. Dommage qu’ils ignorent aussi ce sage conseil de Vauvenargues : « avant d’attaquer un abus, il faut voir si on peut en ruiner les fondements ».
Observons d’abord que cette hostilité à la finance qu’affichent bruyamment et avec force effets de manche les socialistes vulgaires s’est toujours évanouie étrangement dès qu’ils arrivent au pouvoir, ne durant au mieux qu’un faible temps face au « mur de l’argent » qu’ils ne parviennent jamais, ni même ne cherchent vraiment à abattre en s’en prenant à ses fondations. Observons ensuite qu’elle est aussi ancienne que le capitalisme, c’est une ritournelle qu’il est bon de chanter quand on veut être populaire vite fait et sans risques. Dans les années 30, par exemple, la gauche s’en prenait aux « 200 familles » pour ne pas s’en prendre au capitalisme lui-même et à l’abolition des classes sociales, comme le font aujourd’hui ceux qui s’en prennent aux 1%, voire aux 10% pour faire bonne mesure.
Par exemple au 19ème siècle Proudhon voulait le crédit gratuit125, car il pensait qu’ainsi tout le profit pouvait rester aux mains des producteurs, lesquels alors auraient pu investir davantage. Cette position revenait à prôner un retour à la petite production artisanale puisque ce n’était qu’une façon de supprimer le crédit (qui, en effet, aurait avancé l’argent sans avoir l’intérêt, le prix de l’abandon de la valeur d’usage de l’argent ?). Crédit indispensable à la grande production que Proudhon abhorrait. K. Marx n’avait pas manqué de critiquer ces élucubrations réactionnaires comme étant le reflet d’une « aspiration bourgeoise (qui prend) des formes à vous faire dresser les cheveux sur la tête »126. D’une façon générale il expliquait que « les économistes vulgaires » limitent leur critique du capital à celle du capital financier « parce qu’il est la forme où, se manifestant sous la forme la plus irrationnelle (A-A’, l’argent qui produit de l’argent, n.d.a.), il offre la cible la plus facile pour les socialistes vulgaires »127. Cette cible est d’autant plus facile aujourd’hui que le capital financier se gonfle extraordinairement en même temps que le capital réel périclite dans sa sénilité, et avec lui se dégradent les niveaux d’emplois et de vie. De là à voir une relation de cause à effet entre ce gonflement et cette dégradation, oubliant au passage la crise de la valorisation du capital réel, il n’y a qu’un pas, que franchit allègrement l’observateur superficiel.
Aujourd’hui Proudhon revenant sur terre pourrait observer que le crédit gratuit, voire même à taux négatif, ne parvient pas à faire prospérer l’investissement. Parce que, bien sûr, ce qui fait le besoin de crédit du producteur, et l’accord du prêteur pour faire crédit, c’est l’espoir d’une réelle future valorisation dans le procès de production que financerait ce crédit. L’illusion monétaire est de croire l’inverse.
La vérité est que non seulement il est hautement abusif de parler de « bon » capital productif et d’en souhaiter la croissance128 quand on voit les horreurs, catastrophes et dégâts humains et écologiques que celui-ci engendre, mais que, surtout, et nous l’avons déjà montré, il est impossible de séparer capital réel et capital financier. L’un n’existe pas sans l’autre, ni ne se développe sans l’autre. Le capital financier, c’est-à-dire le crédit, est inhérent à l’existence même du capital qui est un procès, sans cesse répété, mais dont chaque cycle commence par une avance d’argent A et se termine, si tout va bien, par cette avance grossie de la pl, A’, qui sert à recommencer le procès en l’élargissant (phénomène d’accumulation). La finance est partie intégrante nécessaire et inévitable de cette succession de cycles qui sont l’existence du capital et dans lesquels il grossit sans cesse aussi bien sous les formes de moyens de production et marchandises que d’argent.
Que le capital financier grossisse plus, et même beaucoup plus que le capital réel, que la production réelle de richesses (plus exactement de valeurs), nous avons vu comment : par l’émission de monnaie de crédit, largement déréglementée depuis les années 70, et par la démultiplication des titres financiers sur eux-mêmes. Et nous rappellerons (annexe 3) pourquoi cela est rendu possible par la nature même de l’argent d’être une représentation du travail dans une forme indépendante de celui-ci (de la marchandise qui le contient et le représente), dans une forme extérieure, donc autonome, à celui-ci (à celle-ci). Mais l’exubérance du capital argent que permet cette autonomie n’est pas synonyme d’indépendance vis-à-vis de la substance qu’il représente : le travail. Il ne s’agit donc en réalité que d’une autonomie limitée. Ce que manifestent des phénomènes comme les krachs financiers qui, corrigeant l’hypertrophie de titres financiers au regard de la production réelle de richesses (de valeurs) démontrent régulièrement ce lien.
Nous n’avons pas seulement vu comment le capital financier accumule des masses inouïes d’argent, mais nous avons vu aussi pourquoi ce phénomène s’était autant accentué à l’époque de la sénilité du capital, en même temps que pourquoi cet argent était concentré en peu de mains. Parce que :
1) Le capital productif est devenu sénile du fait de l’énorme quantité de capital fixe (machinerie) accumulé tout au long de l’histoire du MPC, qui entre dans sa composition. Ce qui mobilise évidemment des sommes d’argent proportionnelles, donc de plus en plus importantes, et concentrées de plus en plus en peu de mains puisque ce capital productif l’est.
2) Sénilité du capital veut dire aussi peu ou pas d’investissement. La pl encore produite n’est pas ou peu réinvestie, donc elle est va dans les mains des actionnaires (les financiers) sous forme de dividendes (augmentés), ou est placée par ces entreprises non financières dans des entreprises financières. L’économiste Cedric Durand observait129 ainsi que, depuis les années 70-80 les entreprises non financières plaçaient de plus en plus d’argent dans les financières, de sorte que la part de leurs revenus financiers dans leurs profits marquait une nette tendance à augmenter régulièrement. Dans tous les principaux capitalistes le même phénomène s’est manifesté, dans des proportions plus ou moins fortes selon les pays.
3) De même pour les tombereaux d’argent déversés par milliers de milliards (politique de « quantitative easing ») par les Etats surendettés et financés par les Banques Centrales et qui restent dans la sphère financière (phénomène de la trappe à liquidités) contribuant puissamment à y créer des bulles particulièrement phénoménales de capital fictif.
Au passage on peut remarquer aussi que les mêmes causes qui font gonfler le capital financier expliquent que les profits reçus par les financiers peuvent augmenter – du moins momentanément – quand bien même la production de pl stagnerait, voire diminuerait. En effet, une grande part de pl non réinvestie dans le procès de production permet, premièrement, une augmentation des dividendes versés aux actionnaires130 ; deuxièmement, des placements financiers rapportant des profits financiers qui seront également distribués comme dividendes. Si à cela on ajoute les diminutions des impôts et taxes, consenties aux entreprises par les Etats, qui permettent ainsi d’augmenter la part de pl à distribuer aux actionnaires, on voit que, effectivement, les profits peuvent augmenter même si la production de pl diminue. Et encore plus quand les entreprises profitent des taux quasi nuls pour emprunter afin de distribuer davantage. Mais tout ceci n’est qu’artifice, et ne peut durer longtemps puisqu’à force de réduire les investissements dans les procès de production de pl, on réduit inexorablement la base de tous les profits (et des recettes fiscales), financiers compris.
Bref, ce qui est ici à retenir, c’est que sénilité du capital et hypertrophie pharamineuse du capital financier sont deux phénomènes absolument conjoints, les facteurs qui causent cette sénilité sont aussi ceux qui sont le fondement du gonflement contemporain particulièrement remarquable du capital financier, qui se fait d’autant plus pharamineux qu’il faut y ajoute la capacité du capital financier (de l’argent en général) à se démultiplier de façon autonome. Ce n’est pas l’hypertrophie du capital financier qui ruine le capital réel, c’est la ruine du capital réel qui engendre cette hypertrophie. Elle est le symptôme, il est la cause.
Que l’argent aille encore plus que jamais aux actionnaires, à la finance et au capital financier est donc avant tout une manifestation de la sénilité du capital, et non pas essentiellement une anomalie qui serait propre à une politique particulière de gouvernements particuliers. Que la part de pl qui est accaparée par le capital financier soit plus importante que par le passé, c’est essentiellement dû aux caractéristiques du capital sénile que nous venons de rappeler ci-dessus (points 1, 2 et 3). Ce gonflement des fortunes financières permet certes à leurs bénéficiaires d’accaparer de plus en plus de droits d’appropriation de la richesse sociale. Ce qui est évidemment un scandale. Mais c’est là, redisons-le, un phénomène indissociable de la sénilité du capital, des difficultés contemporaines de la production de plus-value, de la valorisation.
D’une façon générale le capital financier n’est pas le « parasite » qui pompe la sève du « bon capital » en accaparant la pl qu’il produit, ou plutôt que produisent salariés exploités par le capital et ses agents capitalistes (financiers passifs et dirigeants actifs). Il en accapare, certes, mais il en apporte aussi également. Il n’y a là qu’un phénomène propre aux procès de reproduction et d’accumulation du capital (A-M-A’-A’-M’-A’’…etc.), qui n’a rien de nouveau dans l’histoire du capitalisme. Cette part de pl qu’il reçoit est partagée entre tous les apporteurs de l’argent qui permet l’achat et le fonctionnement des moyens de la produire, et d’en accroître la production (en augmentant la rotation du capital par exemple, en achetant des machines plus perfectionnées, etc.). Il y a les actionnaires, mais aussi tous les prêteurs à qui les premiers doivent laisser une part de pl sous forme d’intérêts. Comme le faisait remarquer Marx, « l’intérêt ne traduit pas le rapport entre capitalistes et ouvriers, mais entre deux (ou plusieurs, n.d.a.) capitalistes »131. Et il y a tous les titres qui composent tout le château de cartes du capital financier qui prétendent avoir aussi, in fine, une part de pl (comme les krachs viennent le rappeler périodiquement), même si leurs détenteurs s’imaginent que l’argent peut créer de l’argent comme on peut aussi en gagner au casino, au poker, en pariant sur des chevaux, etc.
Cédric Durand, en étudiant « l’aversion pour l’investissement »132 qu’ont les capitalistes financiers contemporains estime que le capital financier ne parasite pas, ne ponctionne pas le capital réel. Il affirme en effet qu’« il n’y pas d’augmentation de la captation nette de ressources des firmes non financières par le secteur financier »133. Et il ajoute que « la moindre propension des firmes à investir leurs profits […] (n’est pas due à) une simple ponction accrue du secteur financier sur les firmes non financières […] puisque la proportion des paiements nets aux marchés financiers n’augmente pas. »134 De sorte conclut-il que « dans sa globalité la finance ne fait que reprendre d’une main aux firmes non financières ce qu’elle leur a apporté de l’autre »135 en investissant.
Imaginer un capital financier non hypertrophié, c’est …. imaginer, car le propre de l’argent c’est son autonomie (nous y reviendrons annexe 3). La démultiplication du capital financier sur lui-même, dont nous avons décrit quelques-uns des mécanismes, n’augmente pas la part de pl qu’il reçoit, elle est simplement à partager entre une masse de titres formant une valeur monétaire démultipliée et disproportionnée.
Que le gain d’argent, poussé jusqu’à la frénésie d’enrichissement, soit particulièrement accentué chez les financiers n’a rien d’étonnant. C’est là une pulsion que partagent quasiment tous les individus du capitalisme, à un degré plus ou moins élevé selon leur position sociale et, parfois, leur morale, leur éthique, leur humanité. Car comme l’argent est, dans ce monde, « le représentant matériel de la richesse universelle », permet de tout acheter, il est non seulement le moyen, mais « l’objet de la frénésie d’enrichissement ». On veut l’argent, cela devient « la pulsion de tous »136. Et évidemment cette frénésie est particulièrement déchaînée chez les financiers. Ayant avancé A pour avoir A’, ils sont des représentants du capital dans la sphère où il n’existe que sous la forme A-A’, l’argent qui rapporte de l’argent. Telle est donc leur foi, telle est leur fonction, telle est leur vie et le but de leur vie. Ils ne se sentent pas coupables de quoi que ce soit puisqu’ils ne font qu’exécuter ce qui leur parait naturel et le propre de tous les hommes (de la soi-disant nature humaine). Mais ce sont des rapports sociaux qui les produisent ainsi, eux et leur fonction. Ou plutôt qui les produisent eux comme fonction : fonctionnaires du capital.
Si le capital financier n’est pas un parasite du capital productif, il est par contre exact qu’il doit consommer de la pl – et donc de la richesse sociale produite ailleurs – pour fonctionner puisque lui-même ne produit rien : il se contente d’avancer l’argent pour qu’elle soit produite137. Comme le capital commercial138, autre exemple, qui doit aussi prélever de la pl pour fonctionner. Pour payer les hommes, les bâtiments, les systèmes informatiques, etc. Que ces sommes ne soient pas investies productivement, ce qui ralentit la valorisation et la croissance du capital, c’est un fait. Et c’est d’ailleurs pourquoi Marx disait qu’elles constituaient « des faux-frais » de la valorisation, des dépenses improductives pour le capital réel139. Que ces sommes constituent un prélèvement exorbitant sur la richesse sociale produite140, et les organismes du capital financier un boulet pour la société, ce sont aussi des faits. Qu’il serait de la plus grande utilité de les réduire drastiquement, c’est certain. Mais pour cela il ne suffit pas de nationaliser les organismes financiers, ni d’espérer limiter par décret leurs profits, saisir leurs patrimoines, ou pendre quelques financiers haut et court pour l’exemple. Car de telles mesures ne supprimeraient nullement les rapports sociaux de propriété et de possession qui engendrent l’argent, le capital productif et le capital financier qui forment, nécessairement réunis, « le capital ». Elles ne supprimeraient donc pas davantage les fonctions qu’ils génèrent.
Il reste ce phénomène qui, dans son apparence, ne peut que frapper à juste titre les peuples d’aujourd’hui : plus s’accroissent le chômage, la précarité, la misère de couches de plus en plus larges des populations, et plus en même temps gonflent les capitaux financiers et les fortunes astronomiques de ses hauts dirigeants et serviteurs. C’est évidemment la cause d’une « juste colère » contre « la finance » et les « élites » économiques, politiques, médiatiques qui justifient ces gouffres d’inégalités, ou ne les critiquent que du bout des lèvres pour ceux de ses membres qui en perçoivent le danger.
Mais le problème n’est pas celui d’un vase communiquant qui ferait passer l’argent des entreprises productives, au détriment de l’emploi et des salaires, dans les poches profondes du capital financier. Répétons-le sans hésiter : c’est parce que le capital productif s’enfonce toujours plus dans la sénilité, peine de plus en plus à produire de la pl que, paradoxalement, le capital financier et les inégalités gonflent dans les proportions particulièrement extraordinaires que l’on constate aujourd’hui. C’est un phénomène mécanique géré par une volonté politique. De tous les faits qui viennent d’être rappelés ci-dessus, on doit tirer cette conclusion, en ce qui concerne le choix d’une orientation dans les luttes de classe, que considérer les financiers comme « la » cible à attaquer – et à attaquer mollement, seulement pour leur enlever une partie de leurs revenus et de leurs patrimoines – c’est en rester à vouloir supprimer quelques effets du capital sénile sans toucher le moins du monde aux rapports de production qui les causent. C’est même se montrer incapable de comprendre que ce genre de mesures, loin de relancer le moins du monde la croissance du capital, et ce qui est supposée alors l’accompagner, celle des conditions de vie et de travail du peuple, aboutira à l’effet contraire141.
Tout au long de cet ouvrage il a été rappelé combien il était erroné de séparer la critique du capital financier fictif de celle du capital réellement productif. L’un n’existe pas sans l’autre. Dans son perpétuel mouvement automate de valorisation et d’accumulation le capital revêt successivement les formes de moyens de production, de biens de consommation, d’argent. C’est d’ailleurs pourquoi ceux qui désignent le capital financier comme cible ne proposent nullement de le supprimer, parce qu’ils savent qu’évidemment ce serait absolument incompatible avec le fonctionnement du capital réel. Ils préconisent seulement de le ponctionner afin de relancer la consommation, et par ce biais la production et la croissance. Ce qu’ils ignorent, c’est qu’à l’époque de la sénilité du capital la croissance n’est pas tant bridée par la faiblesse de la consommation que par les difficultés structurelles de produire la pl. Or dans le MPC la production est toujours production de pl, produire des marchandises n’en est que le support. Aujourd’hui le problème du capital n’est pas de réaliser la pl par la vente des marchandises, mais de la produire dans leur fabrication.
Observons qu’une relance de la croissance par le moyen de « grands travaux », tels par exemple que de « verdir » la production, se heurterait au même obstacle. De même encore que l’espoir caressé par certains dirigeants d’une nouvelle croissance par le moyen de progrès technologiques « disruptifs ». Avec les millions de milliards d’argent magique déversés, les seules choses qui croissent sérieusement et avec constance remarquable, ce sont les dettes publiques et les bulles financières.
En résumé, s’attaquer à l’hyper gonflement et à la concentration du capital financier sans s’attaquer au capital dans sa totalité est faire un diagnostic erroné sur les causes de la crise et, en conséquence, se tromper de cible, et courir à l’échec. De même, rappelons ici pour mémoire, cette autre fausse idée qui accompagne toujours la précédente, qui est d’imaginer pouvoir se servir de l’Etat comme moyen de domestiquer ainsi « la finance » et favoriser le « bon » capital142.
Après avoir dit comment et pourquoi se gonflaient les bulles financières, il peut être utile d’expliquer pourquoi l’argent pouvait ainsi s’accumuler d’une façon autonome, en disproportion avec la somme de valeurs réelles qu’il est censé représenter. Cette explication amènera à comprendre le fondement, l’origine de l’unité du capital réel et du capital argent (ou capital financier). Mais, compte tenu de son caractère quelque peu ardu, et parce qu’elle n’est pas absolument indispensable aux analyses exposées dans cet ouvrage, elle a été reportée en annexe 3.
POUR CONCLURE : UNE PERSPECTIVE COMMUNISTE.
Résumons quelques faits que nous avons établis dans les chapitres précédents.
Capital financier et capital réel ne peuvent pas être opposés, l’un comme « bon capital » productif et l’autre comme « mauvais capital » financier qu’il n’y aurait qu’à siphonner fiscalement pour relancer une croissance vertueuse du premier, « verte » et créatrice d’emplois. Le grossissement colossal du capital financier est une réalité aussi incontestable que monstrueuse, rendue possible par l’autonomie de l’argent143. Mais il n’est que l’effet de la sénilité du capital réel. L’évanescence de la valeur et de la pl qui la caractérise se manifeste notoirement par la faiblesse, voire la baisse, des investissements dans les procès de production de pl, alors même que monnaie et crédit gratuit sont massivement disponibles, et par l’entassement d’argent (épargne, profits, émission monétaire) qui, n’étant pas transformé en moyens de production et biens de consommation, est placé dans la sphère financière comme capital fictif.
Dans les situations de crise des siècles précédents, les capitalistes, avec l’aide des Etats (dont le rôle est d’organiser et promouvoir la reproduction du capital144 et, par là, de la société capitaliste) parvenaient à mettre en place des mesures permettant de relancer la croissance de la production de pl, et donc du capital. Les difficultés de la valorisation étant aujourd’hui structurelles, il n’y a plus de politique qu’ils puissent mettre en œuvre pour y parvenir. Une époque type « Trente Glorieuses » qui n’est à jamais plus possible. La seule perspective que puisse offrir aujourd’hui le capitalisme aux peuples du monde, c’est du sang, de la sueur et des larmes, et des désastres écologiques en prime. La seule chose qu’ils puissent faire pour s’y opposer vraiment n’est pas de miser, comme autrefois, sur quelques réformes en leur faveur, mais sur un processus révolutionnaire qui, à partir d’une révolution politique abolissant l’Etat bourgeois, se poursuivrait jusqu’à l’abolition des rapports de propriété, de possession, de production145 qui sont au fondement du mode de production capitaliste.
La nécessité de cette abolition n’est pas une découverte d’aujourd’hui, loin de là. Mais elle a été enterrée sous les décombres des révolutions passées et la consolidation dans le mouvement ouvrier international d’un courant révolutionnaire en paroles146, mais réformiste en fait puisque limitant son ambition à l’amélioration du niveau de vie, tout en faisant croire que l’Etat était un appareil neutre pouvant être au service des intérêts de tous. Cela tout en soutenant peu ou prou (et souvent prou) le colonialisme. Redécouvrir cette nécessité est aujourd’hui non seulement indispensable au vu de la situation, mais, mieux encore, c’est découvrir que les conditions matérielles de sa réalisation sont, pour la première fois dans l’histoire, réunies. Comme toujours, c’est dans le présent que germent et se développent les prémisses du futur. Le présent n’est qu’un moment d’une histoire. « Il faut comprendre le présent comme un devenir »147. Lequel devenir, tel qu’il est contenu dans notre présent, ne peut être que la fin du capitalisme. Quoi que sous deux formes : fin de l’humanité ou communauté humaine (le communisme).
En effet ce qui est la cause, cachée mais fondamentale, de la sénilité du capital, à savoir la diminution drastique de la quantité de travail productif de pl qu’il peut employer du fait du développement impressionnant des sciences et techniques et de leurs applications dans la production, est en même temps un moyen formidable, essentiel de l’abolition de ces rapports capitalistes.
Développons un peu cette conjoncture. Ces rapports sont de dépossession des prolétaires148 des moyens, tant matériels qu’intellectuels, de la production de la vie, de la société, des individus. C’est un fait indubitable, et l’épisode de la Covid a encore fourni un bel exemple de cette dépossession, de la perte de toute maîtrise collective de notre destin, soumis en l’occurrence aux injonctions aussi péremptoires que contradictoires de scientifiques étalant leur science incertaine autant que, bien souvent, leurs rivalités pour les places, les honneurs, l’argent. Soumis aussi aux manœuvres des laboratoires avides de juteux profits, soumis aux oukases de la bureaucratie étatique et aux ambitions des politiciens les yeux rivés sur les places à occuper, les prébendes à recevoir, et dès lors soumis aussi aux déferlement des thèses complotistes émises à jets continus par des individus adeptes d’explications simplistes, substituts de leur ignorance, exactes manifestations de leur dépossession. Mais rien qui puisse ressembler à la construction d’une intelligence collective, condition d’une maîtrise collective pouvant fonder les actions et comportements les plus aptes à lutter contre la Covid, et plus encore contre sa cause dans l’activité du capital et des capitalistes, afin de prévenir les pandémies à venir.
Abolir les rapports de possession qui caractérisent le capitalisme, c’est y évidemment y substituer des rapports d’appropriation. Mais qu’est-ce à dire ?
Il ne suffit pas en effet d’abolir la propriété privée formelle, juridique et financière, de ces moyens, par des nationalisations par exemple. Il faut, et c’est plus difficile et plus long, abolir la possession privée par les individus qui forment aujourd’hui l’essentiel de la classe bourgeoise, des connaissances scientifiques et intellectuelles en général qui leur donnent la maîtrise de ces multiples moyens. Cette hyper division sociale possesseurs/dépossédés, si développée dans le capitalisme moderne, est un fondement de cette classe possédante et dominante, bien que cachée derrière l’apparence que ce ne serait là que des travailleurs plus ou moins qualifiés et méritants. Et qui a la possession des moyens de la production en possède aussi nécessairement l’orientation (quoi produire), la mise en œuvre (comment produire), et la répartition des résultats.
Prendre possession de l’ensemble de ces moyens intellectuels, c’est prendre possession de l’ensemble des connaissances accumulées depuis les origines de l’humanité – ce que Marx appelait « le general intellect », ou « le cerveau social » de l’humanité. Ce résultat de l’accumulation historique et collective des travaux humains est l’héritage commun de tous les vivants. Ils doivent se l’approprier. Et le fait même que cet héritage existe comme « general intellect »149, sous une forme universelle qui s’appelle la science, est une condition existante pour y parvenir. Certes, il y faudra bien des efforts, bien des « révolutions culturelles », au cours desquelles les individus se changeront eux-mêmes dans leurs capacités, besoins, comportements, et donc dans leurs rapports sociaux. Lesquels deviendront communautaires – et non plus ceux d’individus séparés – parce que fondés sur le commun intérêt d’échanger leurs qualités, leurs compétences, les travaux qui les manifestent. Chacun souhaitant ce type d’enrichissement dans lequel se développe son humanité en même temps que celle des autres, et par celle des autres, il s’agira d’échanges volontaires, et donc libres, et non plus dictés par des contraintes et dominations qui lui seraient extérieures. Ce qui est évidemment tout à fait autre chose que l’intérêt égoïste de s’enrichir d’argent, d’une chose qui ne permet que d’en acquérir d’autres, comme si la quantité de choses faisait la qualité humaine !
Mais il n’est pas l’objet de ce livre de développer ce que pourrait être, dans ses très grande lignes et sans tomber dans l’utopie, mais sur la base des conditions réelles déjà existantes, une telle société communiste. Ici, il est seulement question de rappeler brièvement qu’existe aujourd’hui la condition matérielle essentielle pour abolir les rapports de propriété, de possession et de production capitalistes au moyen de leur remplacement par des rapports communistes. C’est le temps libre. Le temps libre qui doit exister en abondance pour que les prolétaires, les dépossédés puissent exercer directement et collectivement le pouvoir c’est-à-dire pour qu’ils puissent acquérir tous les moyens, matériels et intellectuels de l’appropriation des conditions de leurs vies150.
Revenons brièvement, résumé en quatre points, sur ce sujet du temps libre (temps libéré du travail contraint151, travail plus ou moins pénible qu’exige la société de chacun de ses membres en fonction de ses capacités, travail non libre donc).
1) Le potentiel de temps libre est aujourd’hui très important dans tous les pays où le capital s’est développé, ce qui concerne au moins les trois quarts de la population mondiale. Il y a le temps libre déjà créé par le capital (rentiers, chômeurs, précaires, inactifs non répertoriés, etc.). Il y a celui qui pourra être créé immédiatement en supprimant toutes sortes d’activités qui seront rendues inutiles dès la victoire d’une révolution politique. Par exemple dans les domaines financiers152, commerciaux (publicité, marketing), dans les monstrueux appareils bureaucratiques étatiques et paraétatiques (des niveaux locaux jusqu’aux sommets) et ceux des grandes entreprises, dans les pléthoriques appareils médiatiques et propagandistes de la « culture » bourgeoise, dans les multiples productions gaspilleuses et néfastes, telles, par exemple, les diverses productions de luxe, l’automobile personnelle, le sport professionnel, les loisirs aliénés, etc. Et il y a celui qui sera créé au fur et à mesure que toutes sortes de fonctions et travaux deviendront caduques au cours du processus menant à l’abolition totale des rapports d’appropriation capitalistes, par exemple les fonctions militaires153 et policières, les travaux de réparation (jamais suffisants d’ailleurs) des multiples dégâts humains et écologiques imputables au MPC, au fur et à mesure aussi que seront rendus inutiles certains besoins néfastes induits par lui, comme par exemple ceux générés dans le domaine des transports par les folles mégapoles, un aménagement du territoire, national comme planétaire, anarchique engendrant une circulation d’hommes et de marchandises hypertrophiée, terriblement gaspilleuse en ressources et en travail, et catastrophique sur le plan écologique. Il y a encore celui que générera une reprise des gains de productivité qui, non seulement ne seront plus limités par les exigences de la valorisation, mais seront stimulés par la hausse générale du niveau des compétences scientifiques de toute la population, toute entière impliquée dans les choix économiques et sociaux (quoi, combien, comment produire). De sorte que ce qui subsistera de travail contraint, et qui sera partagé entre tous, ne représentera qu’une part tout à fait minime du temps de chacun, ne sera plus déterminant de sa vie. En même temps les formidables capacités productives amassées par les générations passées permettront, et d’autant plus au fur et à mesure qu’elles seront ainsi profondément transformées, d’assurer à chacun un niveau de vie matériel des plus satisfaisant, bien qu’évidemment les besoins ne soient plus alors ceux d’une consommation privative toujours accrue de choses, et que l’affirmation de soi devienne celle de ses qualités proprement humaines, et non plus l’étalage de sa fortune et de sa domination sur autrui. L’usage communiste du temps libre n’a ainsi rien à voir avec celui que produit le capitalisme, qui est chômage, inactivité, vide, ennui de la vie quotidienne, ou au mieux, selon les moyens financiers de chacun, satisfaction des besoins aliénés suscités par les rapports marchands et « la société de consommation » de choses, ce qui n’a évidemment rien à voir avec l’enrichissement réel des individus. Il est au contraire de s’en servir comme d’un moyen pour un développement des individus dans le plus de sens possibles : scientifiques, artistiques, corporels, etc. Un moyen d’appropriation du « general intellect », cette puissance sociale qui est l’accumulation, l’universalité, la quintessence de tous les progrès, inventions et réalisations des générations précédentes, mais qui est aujourd’hui appropriée du côté du capital par les fractions intellectuelles de la bourgeoisie.
2) Un usage intelligent – c’est-à-dire développant l’intelligence, la maîtrise des moyens de l’autoproduction de leur vie quotidienne par les individus – de ce temps libre permettra le succès du processus révolutionnaire abolissant le MPC. Certes la revendication de partager équitablement le travail pénible et répulsif entre tous est ancienne. Mais dans les conditions d’autrefois il s’agissait d’une revendication d’égalité de la peine et de la pénurie (« qui ne travaille pas ne mange pas », « à chacun selon son travail »), une sorte d’égalité qui, au-delà de son caractère utopique, ne supprimait en rien la condition de prolétaire (mais aboutissait plutôt à vouloir en faire celle de tous), ni n’augmentait la richesse sociale. Dans les conditions d’aujourd’hui la revendication de partage égalitaire du travail contraint, du moins dans le cadre des mesures d’accroissement du temps libre évoquées ci-dessus, est au contraire un facteur de cette augmentation et de la suppression de la condition de prolétaire qu’elle permet.
Cette appropriation du « general intellect » par les prolétaires, par tous les individus qui en étaient désappropriés, est abolition de la division sociale du travail puissances intellectuelles/exécutants. C’est-à-dire l’abolition de la forme la plus cachée de la propriété privée154. C’est aussi celle de la condition de prolétaire (qui va de pair avec celle du bourgeois) puisque dès lors ils possèdent tous les moyens de participer pleinement à l’exercice du pouvoir dans tous les domaines : le temps libre, les compétences, les moyens matériels. On a là, sur le plan du moyen, qui est l’utilisation communiste du temps libre pour réaliser cette appropriation, la réponse à la question posée ci-dessus concernant l’abolition réciproque de la propriété privée et du travail aliéné.155
3) Cette appropriation a aussi pour résultat que leurs activités deviennent celles d’un travail attrayant, parce que un travail riche, un travail où l’individu met en œuvre, développe, perfectionne de multiples qualités, un travail qui répond au besoin personnel qu’il a de faire exister et prospérer ses qualités (si elles n’étaient pas objectivées dans une œuvre et dans des rapports aux autres, ce serait comme si elles n’existaient pas). Cela peut lui demander beaucoup d’efforts – il en faut toujours pour élever ses activités, ses besoins, soi-même donc, vers la qualité maximum – mais c’est une jouissance personnelle. D’autant plus grande que ce travail satisfait aussi les besoins les plus élevés, les plus exigeants d’autres individus, donc crée des liens sociaux de reconnaissance réciproque et non de concurrence. Un tel travail étant généré par un besoin intérieur, étant jouissance, est donc un travail libre, volontaire, non lucratif.
4) La généralisation et la suprématie du travail riche s’accompagne du développement de nouveaux rapports sociaux. On peut, sans tomber dans l’utopie156, les prévoir au niveau de quelques principes essentiels tels qu’ils ressortent des possibilités, aujourd’hui existantes et tout à fait décelables dans le capitalisme contemporain, rappelées ci-dessus : le temps libre, l’appropriation par tous du « general intellect » et des conditions matérielles et sociales de la production des individus et de la société, le travail riche.
L’appropriation par tous du « general intellect » ne veut évidemment pas dire que chacun pourra tout connaître de toutes les sciences, maîtriser tous les arts, etc. Cela veut dire que chacun sera mis en capacité de puiser librement dans cette puissance sociale accumulée depuis les origines de l’humanité ce qui lui sera nécessaire pour les activités satisfaisant ses besoins personnels – lesquels sont alors, dans cette situation, créés et stimulés par les besoins des autres qui suscitent en chacun le désir d’y répondre – et aussi lui permettant de participer en toute connaissance de cause à la gestion des affaires communes, à laquelle chacun apportera librement ses compétences particulières, par intérêt bien compris, fier et satisfait de participer au développement général et ainsi de l’humanité, donc de lui-même comme homme.
Le travail riche de chacun s’enrichissant des qualités et activités de tous, celles-ci peuvent être appropriées librement et gratuitement par tous. Car non seulement ce travail est exercé librement, volontairement par l’individu parce qu’il a ainsi la jouissance de répondre à un besoin personnel, mais parce qu’il a aussi celle de se voir demandé, apprécié, reconnu par autrui comme contribuant au bonheur et au développement des hommes, et donc d’affirmer ainsi sa sociabilité humaine, son humanité. Alors l’intérêt particulier n’est pas séparé de l’intérêt général. Ils se rejoignent dans le fait que « la véritable richesse intellectuelle dépend entièrement de la richesse de ses rapports réels »157, et cette coïncidence est évidemment une condition nécessaire de l’existence d’une Communauté (société communiste158). Alors aussi, c’est l’activité elle-même qui est directement la médiation entre les individus, qui fait leur association, et non plus l’argent. Association sans aucun caractère corporatiste, ou national, ou ethnique, ou religieux, sans aucun but lié à des rivalités ou de la concurrence, mais association universelle puisque fondée sur l’intérêt commun, alors bien compris, que le plus haut développement des qualités, activités, besoins de chacun nécessite celui de tous, donc coïncide avec l’intérêt personnel.
L’abondance qui est une condition et une caractéristique de la société communiste n’a rien à voir avec l’abondance comprise comme accumulation de choses, avec une consommation frénétique, gaspilleuse et jamais satisfaite de choses159, d’argent. Elle est abondance de temps libre pour des activités librement choisies, de relations sociales multiples et variées, de la jouissance éprouvée à perfectionner et élargir par ces moyens le champ, le niveau, la qualité de ses compétences, de ses besoins, de ses activités et de ses rapports aux autres. Aucune limite autre que celle des capacités humaines (du cerveau, du corps, du temps) ne doit venir s’opposer à cette abondance.
Aujourd’hui, et c’est l’état même de sénilité avancée du capital qui permet de le dire, il n’y a rien d’utopique à affirmer que les conditions matérielles existent, celles du temps libre, pour que la volonté, la lutte politique puissent réaliser cet état d’abondance communiste. Bien sûr connaître le but, savoir qu’existent les moyens matériels de l’atteindre, n’est pas connaître le chemin. Savoir que ce but est l’abolition des rapports de propriété, de possession et de production capitalistes, d’où découlera celle de l’Etat et des classes, n’est pas non plus savoir ce que seront les hommes de ce futur, leurs besoins, leur organisation sociale, leurs activités, etc. Le temps libre, dont nous venons de montrer qu’il est le moyen de de cette abolition dans un processus révolutionnaire, concomitamment avec l’appropriation par les hommes des conditions organiques de leurs vies, donc de leur liberté, n’est que ce moyen. Pas le but. D’ailleurs tant qu’on parle de temps libre, c’est qu’il y a un temps qui ne l’est pas, qui est contraint. Une opposition qui disparait dans le communisme. Ceci dit, il n’y a pas de programme communiste, parce que le communisme sera ce que les hommes construiront dans le cours de leur appropriation du « general intellect », dans le cours du processus révolutionnaire où ils se transformeront eux-mêmes dans leurs besoins, leurs rapports, leurs activités, leurs buts. Et ils y seront tôt ou tard obligés par le capital lui-même, car le communisme est le seul futur qui ait un avenir. Et demain commence maintenant.
Paris, mars 2020.
ANNEXE 1. LES CHAMBRES DE COMPENSATION.
Les Chambres de Compensation sont des organismes financiers qui effectuent le calcul d’une position nette (le solde) entre deux ou plusieurs acteurs financiers détenant des titres qui les engagent les uns envers les autres.
Pour en expliquer le mécanisme, prenons l’exemple simple de l’émission de monnaie par chèque ou virement informatisé tirés sur deux banques différentes. Monsieur A émet un chèque de 3000 euros tirés sur son compte à la BNP, qu’il remet en paiement à Monsieur B, lequel le dépose sur son compte au Crédit du Nord. Monsieur C a émis un chèque de 4000 euros sur le Crédit du Nord, pour Monsieur D qui le dépose à la BNP. La Chambre «compensera» ces papiers les uns par les autres, de sorte que, la BNP ayant une créance totale sur le Crédit du Nord de 4000 euros, et à l’inverse le Crédit du Nord une créance de 3000 euros sur la BNP, celui-ci réglera 1000 euros à celle-là. 7000 euros ont circulé en chèques, mais seulement 1000 en espèces (ou même pas, étant simplement crédités sur un compte par la banque débitrice, qui prête ainsi à l’autre en attendant un solde en sens inverse).
Le système de compensation généralisée, et aujourd’hui matériellement facilité par l’informatique, les cartes à puce etc., ce sont des milliards qui circulent par simples jeux d’écritures, enchevêtrant crédits et débits dans un système qui peut, à la limite, être à somme nulle. « Dans le cadre de ce que l’on appelle la Chambre de Compensation, les banques règlent alors leurs dettes mutuelles par simple jeu d’écritures, en ne versant que les soldes. Ceux-ci peuvent être extrêmement modestes et/ou se compenser d’un jour sur l’autre. Pour peu que les banques s’accordent des délais de paiement, la chambre des compensations représente pour elles un moyen de multiplier à l’infini les crédits. »160 C’est-à-dire peuvent émettre de la monnaie sans avoir à en sortir de leurs coffres, où beaucoup moins qu’elles n’en émettent.
Les Chambres de Compensation « compensent » ainsi chaque jour des millions de transactions sur toutes sortes de titres financiers (bancaires, boursiers, produits dérivés), etc., en assurant le paiement immédiat des soldes dus par les débiteurs, qui les lui régleront ultérieurement (en fin de journée, de semaine, de mois suivant les cas).
ANNEXE 2. EGALISATION DES TAUX DE PROFIT161.
Cette égalisation (ou « péréquation » dans le vocabulaire de Marx) exécute cette loi qui veut que chaque capital A engagé dans une affaire, quelle qu’elle soit, doive obtenir un même taux de profit (ou à peu près). Tous les capitaux (hors sous-traitants dépendants et dominés) tendent ainsi à obtenir, à peu près, une sorte de profit moyen, ce à quoi ils parviennent en se déplaçant d’une branche à l’autre, d’un pays à l’autre, quittant les moins profitables pour aller vers les plus profitables. Des entraves étatiques peuvent être mises à ces déplacements (ce à quoi s’oppose le « libéralisme »), mais elles ne peuvent alors qu’entraver aussi l’accumulation du capital là où elles existent, et favoriser « l’évasion » des capitaux vers des cieux qui leur soient plus propices.
Le mécanisme par lequel cette égalisation est réalisée consiste en une sorte de partage de la plus-value réalisée globalement de sorte que certaines branches de la production en reçoivent plus qu’elles n’en produisent et d’autres moins. Partage, ou péréquation donc, qui s’effectue aveuglément à travers la concurrence et au moyen de ces déplacements de capitaux. Expliquons en le principe en prenant l’exemple simplifié de la production de deux marchandises M1 et M2.
Supposons, pour encore simplifier, qu’elles aient été produites avec un même taux d’exploitation (rapport pl/Cv) de 1 et aient absorbé la même quantité de travail, 1000, mais avec des valeurs du capital constant (bâtiments, machines, matières premières, etc.) différentes, et telles que leurs valeurs se décomposent alors ainsi :
pour M1, sa valeur 1000 se décompose en 800 Cc + 100 Cv + 100 pl162
pour M2 sa valeur 1000 se décompose en 500 Cc+ 250 Cv + 250 pl
La marchandise M1 ne serait pas produite dans ces conditions où le capital argent engagé de 900 n’y recevrait qu’une plus-value de 100, alors que seulement 750 engagé dans la production de M2 recevrait 250 de plus-value. La loi du profit moyen doit évidemment jouer pour qu’un capitaliste entreprenne de produire M1. Supposons un taux de profit moyen à 20%. Le capital argent de 900 engagé pour M1 doit donc obtenir un profit de 180 pour obtenir ce taux, et celui de 750 engagé pour M2 obtenir 150. Cela aboutit à la formation des prix de vente suivants :
M1 = 900 + 180 = 1080
M2 = 750 + 150 = 900
Cette péréquation se réalise par le fait que les capitaux fuient la branche de production de M1 y réduisant l’offre tant que le prix de vente de 1080 n’est pas atteint, et affluent dans celle de M2, y accroissant la concurrence jusqu’à abaisser le prix de M2 à 900. Ces prix, dits prix de production, qui résultent du «droit» au même profit pour chaque capital égal, apparaissent alors comme le résultat d’une somme de coûts de production (Cc+Cv) payés avec l’argent qu’avance le capitaliste, à laquelle il rajoute le profit moyen, qu’il a, pense-t-il, le « droit » de s’approprier puisqu’il a payé les coûts de production à leur valeur de marché, chacun a donc eu son juste dû, il n’a volé personne, le surplus est supposé être le prix de son mérite. Le travail y apparaît comme un de ces coût, qui s’ajoute à d’autres pour former le prix, alors qu’il est, au contraire, la seule substance de la valeur, dont le prix n’est qu’une manifestation déformée par cette égalisation des taux de profit (et d’autres facteurs comme la loi de l’offre et de la demande).
Ainsi, dans le rapport capitaliste, « le prix de production de la marchandise s’est développé comme une forme métamorphosée de la valeur »163. A la surface des échanges, la valeur n’apparait pas (c’est bien pourquoi elle reste un mystère pour les économistes). Ils s’effectuent selon des prix qui semblent n’avoir aucun rapport avec elle. Mais au fond le travail reste bien le seul créateur de la valeur (sans le travail non seulement pas de plus-value, mais le capital ne se reproduit même pas). Ce n’est pas parce que la répartition de la plus-value se fait proportionnellement aux capitaux engagés qu’il ne s’agit plus de surtravail. Il y a dans l’égalisation des taux de profit, résultat de la concurrence entre les capitaux, comme une «socialisation» de la plus-value entre tous les capitalistes, l’affirmation que le capital est général, aujourd’hui «mondialisé», fonctionnant partout selon les mêmes normes. Les prix sont toujours l’expression des valeurs, mais globalement, à ce niveau de socialisation. A ce niveau global, qui est celui du plein fonctionnement de la loi de la valeur, du travail mondialement socialisé, la somme des prix est toujours égale à la somme des valeurs, la somme des profits à celle des plus-values164.
Un résultat très important de cette égalisation des taux de profit étant que tout A engagé dans une affaire, quelle qu’elle soit, tend à produire le même A’ quand les affaire sont dénouées, les marchandises vendues, il en résulte que c’est A qui semble produire A’, que le profit semble être une qualité propre à A, le fruit de A comme la poire celui du poirier. L’observateur superficiel, l’économiste bourgeois notamment, l’explique en disant que, puisque tous les coûts de production ont été payés à leur valeur, et non pas en dessous, c’est bien que le profit ne peut pas provenir de la production, du travail. De sorte que la péréquation des taux de profit obscurcit considérablement l’origine du profit165, et renforce tout aussi considérablement l’idéologie que l’argent produit de l’argent en toute autonomie, et grâce aux mérites de visionnaires de ceux qui l’ont avancé, et de gestionnaires de ceux qui l’ont transformé en moyens de production.
Observons, par cet exemple extrême de l’obscurcissement de l’origine du profit, que suivant la loi de la péréquation des taux de profit, un capital engagé dans un procès de production entièrement robotisé, donc n’incorporant pas de travail vivant productif de pl, peut néanmoins très bien obtenir du profit166 tant que de la plus-value est produite ailleurs, dans des pays à bas coûts salariaux par exemple (d’où l’intérêt de la mondialisation en général pour tous les capitalistes, pas seulement pour ceux qui délocalisent tout ou partie de leurs procès de production particuliers).
Et remarquons enfin que les mouvements de capitaux qui sont nécessaires à la péréquation des taux de profit sont entravés par de multiples aléas comme les brevets, les monopoles, le protectionnisme, et autres faits qui limitent, voire interdisent leur libre déplacement.
ANNEXE 3. SUR L’AUTONOMIE DE L’ARGENT.
D’où provient cette autonomie de l’argent qui apparait comme la possibilité qu’il semble posséder de s’auto-multiplier comme les petits pains de la parabole et de produire de l’argent par lui-même ?
La réponse, comme nous allons très brièvement le rappeler167 est qu’elle provient des rapports de production et de propriété capitalistes. Ce sont, entre autres caractéristiques, des rapports de séparation entre producteurs (ou unités de production) produisant indépendamment les uns des autres, bien que produisant les uns pour les autres et les uns au moyen de ce que produisent les autres, autrement dit, bien que la production soit toujours sociale et non pas privée. La question est donc : comment ce caractère social est-il pris en compte, comment se manifeste-t-il malgré ces séparations entre producteurs privés, indépendants ? La réponse part du fait qu’alors leurs produits prennent systématiquement et nécessairement la forme marchandise : ils sont produits pour le marché, pour la vente. Et ce n’est qu’après que ces produits-marchandises aient été vendus que leurs producteurs savent si leurs travaux sont validés socialement, que leur caractère social est avéré et alors aussi révélé. C’est-à-dire qu’ils savent si les marchandises qui représentent leur travail, dans lesquelles leur travail est cristallisé, premièrement correspondent qualitativement (valeur d’usage du produit) à un besoin social, et, deuxièmement ont été fabriqués dans les conditions sociales de l’époque, c’est à dire contiennent la quantité de travail moyen, usuel que nécessite la fabrication du produit considéré à une époque donnée. Disons, pour employer une formulation proche, que le marché vérifie que ces marchandises sont désirées et fabriquées à un coût de production normal, concurrentiel. C’est donc par l’échange marchand, après qu’elles aient été produites et vendues, que les travaux effectués privativement sont socialisés et reconnus comme sociaux.
A première vue l’argent (la monnaie) ne semble jouer qu’un rôle d’intermédiaire dans l’échange immédiat de deux marchandises M, lequel apparait comme M-A-M. Mais déjà alors A apparait comme séparé, donc autonome : on peut avoir, et on a effectivement, M-A, puis plus tard A-M. Il reste alors à voir pourquoi cette autonomie engendre aussi la possibilité, et dès lors l’automaticité, de l’auto-accroissement de A et des bulles financières.
Dans l’échange il doit y avoir égalité. Qu’est-ce qu’il y a de commun dans chaque M qui puisse être égalisé ? Seulement du travail. Donc l’égalité doit être celle des quantités de travail contenues dans chacune des M échangées. Le hic, c’est qu’il doit s’agir d’égaliser la quantité d’une même chose, un même travail donc. Ce ne peut donc pas être le travail concret, lequel est d’une qualité, d’une habileté, d’une intensité différentes pour chaque individu. Ce ne peut être qu’un travail indifférencié, un même travail que Marx a appelé du travail simple abstrait. Dans l’échange, le travail concret est réduit de fait, et aussi aveuglément qu’automatiquement, en travail abstrait168. C’est la première condition pour qu’il y ait échanges des marchandises et socialisation des travaux effectués privativement. La deuxième est que les quantités de travail abstrait que contiennent les marchandises échangées doivent être sociales, comme il a été dit ci-dessus.
La quantité de travail social abstrait que contient une marchandise est appelée sa valeur. Mais il résulte de ces deux conditions que cette valeur ne peut pas être connue directement, ni par les producteurs, ni même par un Etat. Tout ce qu’on sait, c’est que quand des marchandises s’échangent, se vendent, premièrement, c’est le moment où est reconnu le caractère social du travail qu’elles contiennent, deuxièmement, il s’agit nécessairement d’échanges fondés sur l’égalité de leur valeur. Une quantité x d’une marchandise M1 s’échange contre une quantité y de M2 ; xM1 =yM2 veut dire que la valeur de xM1 égale celle de yM2. Ce qui signifie qu’on ne connait la valeur de M1 que dans le rapport d’échange qu’elle a avec M2, et réciproquement. La valeur de chaque M ne se connait que sous la forme de valeur d’échange, comme rapport d’échange avec une autre M qui lui est complétement extérieure. Et c’est cette extériorité de la valeur d’échange par rapport à la valeur qu’elle exprime, dont elle est la forme et la mesure, qui va, nous allons le voir, fonder l’autonomie de l’argent par rapport aux valeurs qu’il représente.
Donc une marchandise ne peut pas porter une étiquette indiquant sa valeur (quantité sociale de travail abstrait, inconnue des producteurs). Elle ne peut strictement rien dire là-dessus par elle-même : sa valeur ne peut être dite que dans un rapport avec une autre, donc par une autre. Si la marchandise A sert d’équivalent à B, on dira que xA est la valeur de yB. C’est à travers des millions et millions d’échanges que se comparent les marchandises (et avec elles les travaux), que se font, aveuglément, les égalisations de la quantité sociale de travail abstrait que contiennent les marchandises échangées, forme cachée que doit prendre, dans les sociétés marchandes et capitalistes, le travail concret pour manifester et prouver son caractère social. La concurrence est le gendarme qui oblige à ces égalisations169.
Avec la multiplication des échanges, une marchandise spéciale va prendre le rôle d’être la marchandise dans lesquelles se mesurent toutes les autres. Si xA = yB = uC= vD = …..nZ, c’est que la marchandise A, par exemple, peut servir d’équivalent à toutes les autres. Au lieu de passer par une série de trocs pour arriver à obtenir la marchandise désirée, échanger B contre Z par exemple, dans la quantité désirée, il est évidemment bien plus commode de les comparer toutes à la même. Avec A je pourrais obtenir directement toutes les marchandises voulues, et dans la quantité voulue. C’est ainsi qu’historiquement certaines marchandises, puis une marchandise particulière, se dégagent qui jouent le rôle d’argent (monnaie) : telle sorte de coquillage, tels métaux, le bronze, l’argent et enfin, plus particulièrement, l’or (à cause de ses particularités de se conserver, d’être divisible en aussi petites quantités que le nécessite tel échange particulier, d’être d’une valeur relativement stable et élevée, etc.).
Ainsi une marchandise, appelée argent ou monnaie, s’isole de toutes les autres, devient l’étalon universel dans lequel s’expriment, se mesurent et se comparent toutes les autres valeurs (à travers leurs formes dérivées, les prix). La valeur de toute marchandise se dit x grammes d’or, ou y euros, ou etc., et par ce moyen elles se comparent toutes entre elles simultanément et immédiatement.
Il résulte déjà de tout ceci que « la monnaie n’est pas une chose, mais un rapport social »170, une des manifestations concrètes du rapport marchand généralisé. « Le produit devient marchandise, la marchandise devient valeur d’échange », et la valeur d’échange, forme d’existence de la valeur d’une marchandise comme rapport à une autre marchandise, acquiert dans l’argent, dans la monnaie, « une existence sociale universelle », distincte de toutes les marchandises particulières et pouvant s’échanger contre toutes, les acheter toutes. L’argent est une forme sociale d’existence de la marchandise, et donc du travail qu’elle contient, détachée de la forme naturelle de celle-ci. Il représente une valeur d’échange universelle détachée de toutes les marchandises, « une marchandise universelle à côté des marchandises particulières ». D’où l’autonomie de l’argent par rapport aux valeurs, aux quantités de travail social dont il est censé être la représentation, l’équivalent, et la mesure.171
On a donc l’explication du lien entre l’argent et « la frénésie d’argent », « l’auri sacra fames » dénoncée par bien des moralistes avant et après Virgile, et en paroles du moins – par la plupart des religions. Elle est évidemment dans ce fait que l’argent, marchandise spéciale faisant face à toutes les autres comme valeur d’échange universelle, est « le représentant matériel de la richesse universelle »172. De ce fait son accaparement devient « la pulsion de tous ». Le scandale, c’est que cette richesse universelle étant le produit du travail social, du travail combiné de tous les travailleurs, l’argent permet sa privatisation. Avec l’argent, la puissance sociale peut devenir, et devient effectivement, la puissance de particuliers. La richesse produite socialement est accaparée privativement.
Ainsi on comprend pourquoi il s’est finalement formé avec le développement et la généralisation des rapports marchands, une classe de capitalistes et de financiers qui s’acharnent furieusement, à obtenir de l’argent par tous moyens, production de pl, commerce, spéculations financières et à se l’accaparer. En fait tout un chacun veut l’argent dans le monde des rapports marchands, mais eux sont en situation d’y parvenir parce qu’ils en possèdent et en accaparent les moyens. La difficulté n’est pas de comprendre la puissance de l’argent, et donc la frénésie d’argent qui en découle, mais son origine, sa cause. Et cela nous venons de le voir : elle est dans les rapports historiques et sociaux spécifiques de propriété et de production privés qui engendrent nécessairement l’argent comme représentant de la richesse universelle. Mais ils l’engendrent aussi, et là on est plus particulièrement dans le sujet de cet ouvrage, comme « valeur d’échange promue à l’autonomie »173. C’est à cause de cette autonomie, c’est parce que le représentant universel de la richesse est posé sous une forme argent, une forme monétaire qui lui est extérieure, séparée des produits du travail et du travail lui-même qui les crée, que les signes monétaires peuvent être créés et démultipliés librement. Ce qui notamment réalisé par les banques au moyen du crédit, et permet à l’argent ainsi formé en capital argent, en capital financier, de se démultiplier sans rapport proportionné avec la somme de valeurs qu’il est censé représenter (moyens de production, immobilier, biens de consommations, etc.). C’est cette autonomie, et donc ces rapports de propriété et de production privées qui en sont la cause, qui permet le gonflement des bulles financières et des krachs dévastateurs qui s’en suivent. Comme le disait déjà Marx : « Aussi longtemps que le caractère social du travail apparaît en tant qu’existence monétaire de la marchandise et donc en tant qu’objet extérieur à la production réelle, la crise monétaire (et les krachs, n.d.a.) sont inévitables ….. »174.
Il résulte donc de tout cela qu’aussi longtemps qu’existera l’argent, donc aussi longtemps qu’existeront ces rapports sociaux qui l’engendrent, existera l’idéologie du mouvement A-A’, de l’argent produisant de l’argent, et existeront des individus particuliers accaparant des fortunes, des spéculateurs, des bulles, des krachs, etc.
Ouvrages de Tom Thomas cités dans cet ouvrage sous le sigle T.T. suivi de l’année de parution.
TT 1990 : A propos des révolutions du 20ème siècle, ou le détour irlandais, Paris, Albatroz (épuisé).
TT 2000 : Karl Marx et la Transition au Communisme, Paris, Albatroz (épuisé).
TT 2003 : Les Mondialisations, Bruxelles, Contradictions.
TT 2004 : La crise chronique ou le stade sénile du capitalisme, Bruxelles, Contradictions.
TT 2006 : Propriété et Possession, Aliénation et Liberté, Bruxelles, Contradictions.
TT 2009 : La crise. Laquelle ? Et après. Bruxelles, Contradictions.
TT 2013 : Nécessité et possibilité du communisme, Champrepus, Jubarte.
TT 2017 : Le Capital Automate, Champrepus, Jubarte.
TT 2020 : Contre l’Etat, Paris, Critiques.
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