LA FACE CACHÉE DES NOUVELLES TECHNOLOGIES

Introduction de l’avant-dernier livre de Tom Thomas « La face cachée des nouvelles technologies »

En ce début 2018, la toile de fond de la situation du capitalisme contemporain est toujours constituée des énormes obstacles auxquels se heurte la valorisation du capital. Certes, cela revêt des aspects concrets différents suivant les régions du monde et leur place dans les chaînes mondiales de la valorisation. La crise n’y a pas partout la même intensité. Néanmoins elle sévit partout, mondialisation oblige. Crise mondiale, mais aussi crise chronique, entrecoupée de quelques faibles soubresauts, puisque ces obstacles sont insurmontables, dont les causes essentielles ont déjà été analysées à plusieurs reprises[1], on n’y reviendra donc pas ici.

Il est d’ailleurs instructif d’observer que les économistes officiels sont de plus en plus nombreux à reconnaître que certaines caractéristiques de cette crise leur paraissent sérieusement inquiétantes. Par exemple Mr. P. Artus, chef économiste de la puissante banque d’affaire Natixis, constate[2]qu’il s’agit d’une « stagnation séculaire », et poursuit : « Quand on regarde l’ensemble de l’OCDE[3], on constate un affaiblissement continuel de la croissance de la productivité du travail et de la productivité globale des facteurs[4]. La productivité du travail augmentait de 2% par an dans les années 90(et 5% dans les années 70, nda) et au début des années 2000, aujourd’hui, c’est 0,6% par an ; la productivité globale des facteurs augmentait de 5% par an, aujourd’hui, c’est 0,5%. » Cependant Mr. Artus, comme tous ses collègues, ignore les causes profondes de cet effondrement des gains de productivité. Donc il ne comprend pas pourquoi les capitalistes ne parviennent pas à les revigorer. Il ne peut alors, désorienté, que s’étonner que cela n’advienne pas bien que « le nombre de robots par emploi a doublé en 20 ans(dans ces pays, nda), l’investissement en nouvelles technologies a plus que doublé en pourcentage du produit intérieur brut (PIB) ». Ce qui aurait dû, selon les économistes, comme cela a toujours été le cas dans le passé après de tels investissements, permettre une relance de ces gains.

Encore plus nombreux sont les hauts fonctionnaires du capital qui s’inquiètent de ce que le moyen qu’ils ont eux-mêmes choisi pour empêcher l’effondrement généralisé du MPC après le krach de 2008 – à savoir l’émission monétaire ultra-massive afin de sauver les banques de la faillite et d’offrir aux entreprises, aux Etats, aux consommateurs un crédit quasiment illimité et gratuit[5]– aboutisse, ce qui est effectivement inéluctable, à un nouveau krach financier, bien plus ample et destructeur que le précédent.

On le sait, le niveau d’endettement de l’économie mondiale atteint des niveaux inouïs, 275% du PIB mondial en 2016 selon la Banque des Règlements Internationaux (BRI), 226.000 milliards $ en octobre 2017, soit 324% de la production économique annuelle, selon l’Institute of International Finance (IFI). Mais à quoi ont servi ces gigantesques monceaux d’argent ? A trois choses essentiellement. A renflouer les caisses des banques, des entreprises, des Etats dont les Banques Centrales rachetaient les dettes en émettant de la monnaie (elles sont devenues leurs créanciers, mais ne seront jamais remboursées). A soutenir les cours boursiers, les entreprises utilisant l’argent moins pour investir que pour racheter leurs propres actions et augmenter les dividendes (ainsi par exemple, sur les dix dernières années, les 500 grandes sociétés composant l’indice boursier américain Standard and Poor’s ont versé des dividendes et racheté leurs propres actions pour un montant supérieur aux bénéfices réalisés). A financer des fusions et acquisitions d’entreprises (élimination de concurrents, concentration du capital). Tout cela ne constituait pas d’investissements productifs de réelle croissance, mais à coup sûr productifs d’une gigantesque bulle financière de capital fictif (d’argent qui rapporte de l’argent sans passer par un réel processus de production de pl).

Bref, le capital s’est maintenu en vie après le grand krach de 2008 en se dopant de plus en plus à l’émission monétaire. Il est comme le drogué qui doit sans cesse augmenter sa dose… jusqu’à l’overdose : un nouveau krach.

Le plus extraordinaire est que la plupart des hauts fonctionnaires du capital le savent très bien. Comme, par exemple, Hervé Hannoun et Peter Ditus, ex-dirigeants de la BRI, qui affirment : « Ces politiques sont irresponsables[…] Les apprentis sorciers ont construit un modèle de croissance basé sur la dette qui nous conduit tout droit vers le prochain krach financier. »[6]Et presque tous reprochent aux gouvernements de ne pas avoir profité du moment de relatif répit dans le mouvement d’approfondissement de la crise que cette politique d’émission monétaire massive avait permis pour avoir engagé les réformes de « structure » qui, selon eux, auraient revigoré la « croissance », la vraie, celle de la production de pl, pas celle de l’émission monétaire.

Pourtant ce reproche est injustifié. Les gouvernements Reagan, Thatcher, Mitterand, par exemple, sont bien connus pour avoir engagé vigoureusement de telles réformes dites « d’austérité » et de « rigueur » (à l’encontre des classes populaires seulement), ou aussi « libérales » (libérer le capital des charges fiscales et autres qui entravent ses profits). Mais elles n’ont pas pu produire les résultats escomptés. Loin de comprendre pourquoi – ce qui serait comprendre que le capital a atteint l’âge de sa sénilité, a fait son temps et eux avec[7]– ces fonctionnaires s’imaginent que l’échec provient du fait qu’ils n’ont pas assez durement « réformé ». Ils s’acharnent donc à accentuer toujours davantage cette politique, sans autre résultat que de dégrader toujours davantage les conditions de travail et de vie des masses.

Beaucoup pensent que les NTIC (Nouvelles Technologies de l’Information et de la Communication : fusion de l’informatique et des télécommunications en un système de réseaux) et la robotisation leur fourniront de nouveaux moyens pour surmonter cet échec. Une fois encore dans l’histoire du capitalisme, des progrès technologiques spectaculaires, vite baptisés « nouvelle révolution industrielle », permettraient de nouveaux gains de productivité qui revigoreraient la production de pl. C’est cette idée que nous allons plus particulièrement critiquer dans cet ouvrage. Ceci en examinant quelles transformations les NTIC permettent aux capitalistes d’opérer dans les rapports de production – puisque ce sont certains rapports de production qui produisent la pl et non pas « la technologie ». Cet examen permettra de savoir dans quelle mesure ces transformations peuvent ou pas induire de tels gains, et bien évidemment, de savoir aussi quels sont leurs effets sur la situation des masses populaires, particulièrement des prolétaires.

[1]Cf. TT 1999, 2004, 2009, 2011d, 2014.

[2]Les Echos, 27.12.17.

[3]Organisation de Coopération et de Développement Economique, regroupe 35 des pays les plus développés.

[4]Indice qui se rapproche le plus de la productivité « vraie » dans le MPC, celle qui se traduit par une augmentation de la pl relative (cf. annexe).

[5]Se sont même développés des crédits à taux négatifs : des Etats étaient payés pour emprunter !

[6]Cités dans Les Echos, 18.12.2017.

[7]Cf. note 1.

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