UN SCOOP AHURISSANT – EN APPARENCE – DU DIPLO

Par Jean-Pierre Garnier

«Comme le “spectre du communisme” faisait trembler l’Europe au XIXe siècle, le spectre de l’écologie fait trembler le monde du grand capital. » C’est  là en tout cas l’heureuse nouvelle dont le sociologue bourdivin Alain Accardo vient de régaler le lectorat citoyenniste du Monde diplomatique en guise de vœu (pieux) pour le nouvel an[1]. Mais le plus beau est l’intitulé de l’article où figure cette prophétie : «Vie et mort du petit bourgeois gentilhomme». Car le profil sociologique de la «nouvelle petite bourgeoisie des cadres, des diplômés d’études supérieures, des universitaires, des artistes et autres groupes et catégories de nouveaux entrants jeunes et riches en capital culturel» qui constitue la cible de l’article et du livre dont il assure la promotion[2]correspond en tous points au profil aussi bien des lecteurs du Diplo que des journalistes du mensuel dont ils ont fait leur bible. Tous ont en commun, en effet, de par leur place dans la division capitaliste du travail et la fonction qui en découle d’agents dominés de la domination, selon le sociologue Pierre Bourdieu dont A. Accardo se réclame pourtant, de pourvoir aux «besoins sociaux grandissants en encadrement, éducation, information, conseils, présentation, divertissement, etc.»[3].

Qu’est ce qui, dès lors, distinguerait le néo-petit bourgeois égocentré indifférent au «social» que fustige le sociologue, de son double de la vraie «gauche “degôche”»? Tout simplement — c’est le cas de le dire tant ce distinguo est marqué, comme on va le voir, par le simplisme —, que le premier en serait encore à adopter le style de vue individualiste voire égotiste diffusé par les médias dominants et conforme au «nouveau monde» cher à Macron mais déjà dépassé, caractérisé par la «consommation compulsive» et l’«hédonisme à courte vue», tandis que le second serait porté par «la marée montante de la sensibilité écologique» qui «au cours des années 2010», aurait «petit à petit submergé le paysage». Finis, par conséquent, le narcissisme et l’égoïsme encouragés par la concurrence libre et non faussée propre au néo-libéralisme. Place à «l’écologie en tant que sensibilité de masse s’exprimant dans un projet collectif global de transformation sociale», qui, au dire de A. Accardo, serait «en train d’apparaître à un nombre de citoyens comme la seule issue à la crise de civilisation où nous sommes».

De mauvais esprits, critiques mais probablement superficiels, seront peut-être tentés de discerner dans ce credo une profession de foi — l’écologie comme levier d’un bouleversement du monde décisif relève bien, de l’aveu même, involontaire, de A. Accado, de l’«apparition», au sens quasi religieux du terme —, et d’y opposer les instrumentalisations incessantes dont il a fait l’objet par les pouvoirs en place et ceux qui briguaient la succession, dès son… apparition, soit dès le début des années 70 du siècle dernier. Mais A. Accardo a déjà paré à une telle objection. De manière assez expéditive et cavalière, à vrai dire, sans se fatiguer à élaborer une argumentation un tant soit peu étayée ni à vérifier si la réalité confirmait ses assertions. Selon lui, toutes les manœuvres consistant à recruter des élus «verts» ou des personnalités affublées de cette couleur parmi le personnel politique dirigeant sont autant de «vaines tentatives de récupération électoraliste de l’écologie par les gouvernements successifs». Qu’on se le dise : «ces tentatives de la soi-disant gauche de gouvernement puis de la droite macroniste pour enter sur le tronc capitaliste un greffon écologique se sont jusqu’ici soldées par un fiasco». Un échec qui toutefois doit être sérieusement relativisé.

Car tout dépend de ce qui était et demeure réellement visé. L’interminable succession d’«alternances» politiciennes sans alternative politique entre première et deuxième droites qui ont jalonné l’histoire du pays depuis maintenant un demi siècle pour le plus grand profit d’un capitalisme néo-libéralisé n’aurait pas été rendue crédible ni même possible sans la participation de nouveaux venus rangés sous la bannière verte aux différents scrutins à tous les échelons de l’appareil d’État et même à l’échelle européenne. On dirait que notre sociologue n’a jamais entendu parler de René Dumont, Antoine Waechter, Dominique Voynet, Yves Cochet, Brice Lalonde, Noël Mamère… pour ne mentionner que les figures les plus médiatisées. Tous ont contribué, chacun à sa manière, à pallier, ne serait-ce que partiellement et temporairement, la crise de légitimité d’une «démocratie» à bout de souffle en y injectant l’élixir de jouvence écologiste. De ce point de vue, n’en déplaise à A. Accardo, la «récupération électoraliste de l’écologie» fut une réussite. Dernier exemple en date, Jean-Luc Mélenchon et sa «transition écologique», non plus vers un quelconque socialisme mais vers un capitalisme reverdi. Dans leur immense majorité, les néo-petits bourgeois, lecteurs du Diplo en tête — pour ne rien dire des collaborateurs du mensuel —  ont voté pour le leader du «mouvement» puis pour ses candidats. Même si le score électoral de ces «insoumis» d’opérette n’a pas été mirobolant aux dernières élections européennes, leur irruption dans les joutes politiciennes n’a ébranlé en rien l’ordre (capitaliste) des choses existant, pas plus, au demeurant, que la montée en puissance récente du parti écologiste rival de Yannick Jadot. Et il en aurait été de même s’ils l’avaient emporté. Car tel n’était pas le but : c’est au contraire à stabiliser cet ordre et assurer sa pérennité en le repeignant de vert qu’ils doivent œuvrer.

Peu importe, cependant, pour A. Accado et ceux qui lui ont ouvert les colonnes du Diplo : «le seul aspect important de la réalité actuelle qu’on puisse considérer comme une nouveauté véritablement capable d’entraîner des changements essentiels dans le cours de notre histoire»n’est autre que «l’affirmation durant la dernière décennie de la conscience écologique». Que cette conscience n’ait rien à voir avec la conscience de classe prolétarienne qui, aux yeux des dirigeants, militants ou théoriciens de feu le mouvement ouvrier, était la condition sine qua non de toute révolution anticapitaliste, n’est pas pure coïncidence. Dans la vision du monde d’Accardo et de ses pareils, cet impératif reste le point aveugle. Et il n’y a aucune raison de chercher à le remettre en lumière puisque ces «mouvements inséparablement individuels et collectifs » déclenchés par la prise de conscience écologique concernent «les populations humaines» dans leur ensemble, toutes classes confondues, pourrait-on dire si elles n’avaient pas disparu de l’imaginaire citoyenniste de l’auteur, en phase sur ce point avec celui de l’équipe du Diplo[4]. Certes, il arrive encore parfois à cette dernière de parler de lutte des classes, mais seulement quand l’actualité l’y oblige et en prenant bien soin de vider ce concept de son acception marxienne et du substrat théorique qui le fonde[5].

Accardo, néanmoins, n’est pas à une contradiction près. En bon bourdieusien, c’est paradoxalement à un «mécanisme de communication immédiate d’habitus à habitus» qu’il attribue l’unanimisme dont la cause écologiste ferait, à le lire, de plus en plus l’objet. Or, comme il le rappelle pourtant en note, l’habitus, en tant que «système de dispositions incorporé par les individus au cours de leur socialisation», «varie donc en fonction de leur origine sociale». Différenciation structurante et structurée qui devrait logiquement et même dialectiquement impacter, comme on dit aujourd’hui, la prise de conscience écologique et les réactions qu’elle suscite. À en juger par la composition sociologique des «manifestations pour le climat», il semble effectivement que cette préoccupation, pour ne pas parler de priorité, ne soit pas également partagée. Et que l’habitus de leur composante principale voire parfois exclusive, à savoir les jeunes générations de la classe moyenne que la sociologie et les médias mainstream disent «éduquée», ait encore quelque mal à «communiquer» avec celui du populo. A. Accardo croit s’en tirer par le déni en invoquant une «même matrice collective» qui façonnerait les individus de la même manière : «mêmes réactions aux mêmes conditions structurelles d’existence et aux mêmes stimuli culturels». Comme si le vécu objectif et subjectif du chauffeur de bus ou de la caissière d’hypermarché pouvait être assimilé à celui du chercheur au CNRS ou du cadre d’entreprise ou encore de… l’abonné au Diplo ! À croire que A. Accardo mette la sociologie matérialiste d’inspiration marxienne dans le même sac où il fourre les «analyses interactionnistes des politologues de service» et la «myopie pointilliste des instituts de sondage», incapables de saisir, selon lui, cette «forme de sensibilité proprement sociale» de son cru que serait l’écologisme, et donc «l’apparition  du nouveau dans l’ancien». Il faut dire que l’on voit mal par quel biais scientifique on pourrait appréhender ladite «forme de sensibilité proprement sociale», de même que la «sensibilité de masse» évoquée au début de l’article, censées définir la prise de conscience écologique, notions pour le moins fumeuses dont le flou, qui n’a rien d’artistique, se prête à toutes les interprétations.

En tout cas, comme au lendemain de l’insurrection de Mai 68 où elle avait fait parler d’elle comme nouveau sujet révolutionnaire, voilà que la petite bourgeoisie intellectuelle, passée au citoyennisme, récidive par l’entremise de l’un de ses idéologues relayé par le Diplo. Il nous refait le coup, en effet, du changement social radical qui se profilerait à l’horizon grâce à la mobilisation massive de sa classe d’appartenance. Sous le signe de l’escrologisme, cette fois-ci[6]. Le postulat de base qui sous-tend cette nouvelle prophétie ne saurait bien entendu être discuté : «un tel projet est par essence incompatible avec la logique du développement capitaliste». Encore faudrait-il pour le mener à bien dans ce sens que ladite essence, assez mystérieuse pour les béotiens, avouons-le, n’aille pas de pair avec l’évanescence des classes sociales et de la lutte qui les oppose dans l’esprit de tous ceux qui partagent la croyance citoyenniste. En attendant, on peut toujours une fois de plus se livrer aux rodomontades dont raffole ce milieu préservé qu’est l’entre soi néo-petit bourgeois.

À cet égard, A. Acardo ne faillit pas à la tradition des proclamations guerrières de caractère général sans autres effets que d’annonce. «Il devient chaque jour plus clair, affirme t-il, surtout dans l’esprit de la jeune  génération, que non seulement il faut se battre pour sauver la planète, mais encore que le combat pour sauver le monde naturel est absolument indissociable de celui pour changer le monde social». Une consigne pourtant guère appliquée par le mouvement Extinction/Rébellion, pour ne mentionner que lui. Ce qui explique que ses mascarades carnavalesques en plein centre de Paris n’aient suscité aucune répression de la part de la flicaille, contrairement aux manifestations des Gilets jaunes. Ce qui n’a pas empêché une ravie de la crèche escrologiste embauchée par le Diplo d’applaudir l’audace de ces adeptes verdâtres et stipendiés de l’«action directe»[7]. D’une manière générale, on pourra noter que les manifestations pour «sauver la planète» se déroulent sans heurts avec les forces de l’ordre bourgeois, avec en prime l’approbation des media mainstream. Mais il en faudrait plus pour désarçonner A. Accardo. Soucieux de mettre les points sur les i, il croit même bon de préciser : «En d’autres termes, si on veut vraiment sauver les écosystèmes, il faut les sortir du capitalisme. Ou plutôt, il faut sortir le capitalisme du genre humain». Or, c’est précisément sous ce dehors humaniste d’apparence radicale que l’éthos néo-petit bourgeois va pointer le bout du nez.

Pour A. Accardo, «le système capitaliste existe toujours et partout conjointement sous deux formes». La première «objectivée en structures, en institutions et en distributions extérieures»serait à «combattre par toutes les voies traditionnelles de la lutte politiques». Lesquelles, pour tout citoyenniste qui se respecte, se résument en fin de compte à la voie électorale, légale et pacifique bien sûr, tant de fois empruntée dont l‘inefficacité pour la lutte anticapitaliste n’est pourtant plus à prouver. D’autant que l’État, auquel le citoyenniste s’en remet en le fétichisant, a une raison d’être que ce dernier s’entête à ignorer : assurer les conditions générales de la reproduction des rapports de production capitalistes[8]. Et l’on ne voit pas pourquoi ni en quoi son verdissement, déjà bien entamé, permettrait qu’il en aille autrement, comme l’expérience, évoquée plus haut, l’a montré. Mais l’autre forme du capitalisme dont il importerait de se débarrasser, selon A. Accardo, ne semble pas davantage, si l’on y parvenait, de nature à en finir avec ce mode de production. Il s’agirait d’une forme «intériorisée et incorporée en un certain type de Sujet qu’on peut personnifier sous les traits d’un “petit bourgeois gentilhomme” ». Ce qui exclue donc le bourgeois à part entière, c’est-à-dire le capitaliste, qui, épargné par l’appel au combat dont A. Accardo s’est fait le chantre, peut ainsi continuer à dormir tranquille… et polluer comme bon lui semble[9]. L’ennemi ne serait donc autre que ce «petit bourgeois gentilhomme» qui «s’est aussi enraciné, à des profondeurs variables, en chacun d’entre nous». L’heure serait-elle enfin venue de l’autocritique ? Il le semble bien à première vue, mais à première vue seulement.

«Il s’ensuit, prévient A. Accardo pour clore son propos, que le combat contre le système capitaliste est toujours aussi, en quelque manière, un combat contre une part de soi-même, contre le petit bourgeois opportuniste qui sommeille en chacun, prêt à s’éveiller à l’appel des sirènes». De quelles sirènes? De celles contre lesquelles l’auteur mettait en garde ses lecteurs au début de son article, incarnées par des idéologues soixante-huitards passés au service de l’«oligarchie» et par leurs héritiers macroniens. N’avaient-ils pas réussi jusqu’à il y a peu à «coloniser et les entendements et les sensibilités» des classes moyennes, «au point de pénétrer même les milieux les plus réfractaires en principe à l’esprit bourgeois et les plus favorables traditionnellement aux valeurs de l’humanisme progressiste  ou aux idéaux du socialisme révolutionnaire » ? Un envoûtement, aurait pu ajouter A. Acardo, qui a conduit la plupart d’entre eux à voter sans faillir pour une pseudo gauche institutionnelle moderniste qui n’était autre qu’une deuxième droite[10]. Mais notre sociologue ne pouvait, pas plus que les journalistes du Diplo qui hébergent certains de ses écrits, s’aventurer jusque là. Outre que nombre d’entre eux ont fait partie des cohortes de gogos «degôche» dupés par cette imposture, ils sont persuadés que le sommeil du «petit bourgeois opportuniste» qui réside en eux est définitif et que, donc, l’avis de décès annonçant sa mort ne les concerne pas. Sans s’apercevoir que la croisade escrologiste dont ils se font aujourd’hui les hérauts n’a fait que le ressusciter, paré maintenant d’un habit vert si éblouissant qu’il les rend aveugles à sa réapparition.

S’il en fallait une preuve supplémentaire ont la trouvera, outre dans l’article déjà mentionné du Diplo sur les exhibitions publicitaires des militants de XR, dans deux autres, publiés coup sur coup l’année passée, du politologue Razmig Keucheyan, gourou d’une écologie marxisante qui ne fait qu’ajouter au confusionnisme «environnemental» ambiant[11]. Il faut cependant, pour être juste, en citer un autre, toujours publié dans le Diplo, plus réservé à l’égard de la voie royale, celle d’un écologisme débridé, où «la gauche» — ou ce qu’il en reste —, «en quête d’un supplément d’âme»selon l’auteure, est conviée à s’engager[12]. Certes, cette collaboratrice régulière du journal, ne peut s’empêcher de prendre au sérieux elle aussi le «nouveau projet offert [sic] par l’organisation Extinction Rébellion (XR)» censé permettre d’«aller vers un accomplissement de l’humanité». Sans que lui vienne à l’idée de confronter la «spiritualité laïque» qui imprégnerait les «idées fondatrices des activistes de XR» aux généreuses subventions dont ils bénéficient de la part de certaines fondations capitalistes anglaises ou étasuniennes alors que l’on peut douter, au vu de l’identité des donneurs, que ce mécénat privé soit désintéressé. Mais peut-être cette journaliste n’est elle pas au courant !

Toujours est-il qu’elle a malgré tout mis le doigt par avance sur la faiblesse idéologique et politique de cet erzatz de projet révolutionnaire que serait la cause écologiste tant vanté par A. Accardo. Pour elle, «la révolution intérieure pour tous» qu’impliquerait, selon ce dernier, la lutte sur le front écologique, «est un combat qui rencontre moins d’obstacles de la part des pouvoirs que les projets de révolution sociale». On ne saurait mieux dire ! Notre journaliste précise d’ailleurs sa critique d’une manière qui paraît anticiper celle que devraient susciter les élucubrations psychologisantes et moralisantes de A. Accardo. «Ce genre différent de grand récit qui réapparaît ainsi a le vif intérêt de rappeler que le désir de se vouer, corps et… âme, à un idéal collectif est toujours ardent. Mais il faut reconnaître que souvent il évapore la lutte des classes pour désigner un nouvel ennemi.» Lequel n’est autre que «l’embourgeoisé, le consommateur, le “puissant”, et leur vieux monde», soit le personnage que A. Accardo a dans le collimateur.  Mais c’est à un autre apôtre patenté de l’évangile escrologiste que songe Evelyne Pieiller, bien en vue lui aussi au Diplo : le journaliste et député François Ruffin.

Il faut dire qu’en matière de prêchi-prêcha escrologiste celui-ci ne cesse depuis déjà quelque temps de surpasser d’autres pasteurs, croyants ou non, qui ont choisi ce créneau. Sur les plateaux de télévision et dans les studios de radios dont il est l’un des clients les plus appréciés, comme dans son dernier ouvrage, F. Ruffin se fait fort de «rouvrir un chemin pour la gauche », chemin qui aurait pour vertu d’«inciter les rouges et les verts à se réunir, à se rassembler», de permettre que se noue une «alliance entre le travail et l’environnement». Son credo, répété à satiété, est connu : «Le monde touche à sa fin, le capitalisme ne fait plus rêver. » Mais, pour F. Ruffin, c’est le vert qui doit primer sur le rouge[13], car «on n’est plus sur des questions de niveau de vie aujourd’hui, mais sur la question de la survie».  Priorité qui pourrait a priori déconcerter. Non seulement le niveau de vie demeure plus que jamais le souci majeur de classes populaires de plus en plus précarisées voire paupérisées que le député de la Somme se targue de représenter, mais aussi parce que la mise en avant de la survie comme impératif premier semble donner le feu vert, si l’on peut dire, aux préoccupations les plus terre-terre placées sous le signe peu enthousiasmant d’un sauve-qui-peut généralisé. Ce qui reviendrait à rouvrir pour la gauche un chemin balisé par le pessimisme dissuadant à coup sûr celle-ci de l’emprunter. Mais tel n’est évidemment pas le propos de F. Ruffin qui, au contraire, se voit «incarner une espérance» et même «investi d’une mission spirituelle» avec le «bonheur commun» pour horizon.  Investi par qui ? Non par Dieu, encore que sa formation scolaire initiale dans un établissement de jésuites ne soit sans doute pas étrangère à cette vocation mystique soudaine, mais par lui-même, visiblement grisé par sa fulgurante accession — on n’ose dire «ascension» — au triple statut d’écrivain, de cinéaste et d’homme politique reconnu.

«J’assume l’au-delà», affirme crânement F. Ruffin dans son dernier ouvrage[14]. Ce qui fait réagir la journaliste du Diplo, s’échinant tant bien que mal à donner un tour progressiste à cette déclaration d’un individu qui figure tout de même parmi les personnalités «de gauche» les plus prisées dans ce journal. «L’au-delà, aujourd’hui, suppute t-elle, ce serait d’abord l’ouverture à la quête métaphysique, ce serait l’insurrection de l’âme réclamant la fraternité effective avec tout ce qui est, au plus loin du consumérisme et de l’individualisme». Au plus loin aussi, surtout, du socialisme et du communisme dont, au demeurant, F. Ruffin se garde bien, pour sa part, de se réclamer.  Néanmoins, ce dernier, à l’unisson avec la journaliste, n’hésite pas à dresser un parallèle osé en se demandant si la «grande force du communisme» n’était pas «spirituelle». Et de s’interroger : «Est-ce que le communisme n’était pas, avant tout, un désir de communion ?». Avant tout ce que Marx a pu écrire sur le sujet dont F. Ruffin, il est vrai, comme la plupart des citoyennistes n’a jamais su et encore moins compris grand chose. La journaliste du Diplo s’empresse en tout cas de lui faire écho en postulant que «cet au-delà», qui fut longtemps représenté par l’«idéal “rouge” porté par sa conception matérialiste de l’histoire» n’est autre celui que «M. Ruffin revendique».  En feignant d’oublier que celui-ci renoue avec une conception d’inspiration chrétienne totalement idéaliste où un au-delà du capitalisme est purement et simplement évacué du devenir éventuel de l’humanité.

[1] Alain Accardo, «Vie et mort du petit bourgeois gentilhomme», Le Monde diplomatique, janvier 2020.

[2] Alain Accardo, Le petit bourgeois gentilhomme  Sur les prétentions hégémoniques des classes moyennes, Agone, 2020

[3]  Alain Accardo, art. cit.

[4] Mis à part sans doute les fameux «1% » de l’«oligarchie» auxquels la gauche bien pensante se plait à réduire d’ordinaire les classes dirigeantes et leurs alliés.

[5] Halimi-Rimbert : les Marx-Engels du XXIe siècle

www.librairie-tropiques.fr/2019/02/halimi-rimbert-les…

[6] On nous pardonnera ce jeu de mots qui synthétise à quoi se réduit l’érection de l’écologie en vision du monde  susceptible d’aider à le changer radicalement : une pure escroquerie politico-idéologique.

[7] Claire Lecœuvre, «Les écologistes tentés par l’action directe», Le Monde diplomatique  novembre 2019.  Sur l’innocuité politique de ce genre d’exhibitions ludiques, voir :

Le Diplo entre le rouge et le vert – Librairie Tropiques

www.librairie-tropiques.fr/2019/11/le-diplo-entre-le… 11 novembre 2019

[8] Tom Thomas, L’État et le Capital

www.demystification.fr/…/letat-et-le-capital

[9] Paradoxalement, une autre journaliste du Monde diplomatique contredit A. Accado dans le même numéro de janvier 2020 où l’article de ce dernier est publié, comment l’instrumentalisation de la question écologique peut servir à culpabiliser et pénaliser le bas peuple pollueur en épargnant l’élite bourgeoise dont le train de vie pollue au moins tout autant. cf. Anne Cécile Robert, «Au nom de l’urgence écologique», Le Monde diplomatique, janvier 2010

[10] Jean-Pierre Garnier et Louis Janover, La deuxième droite, Agone 2013, 1ère ed. 1986.

[11] Voir : Se faire des amis avec J-P.Garnier : Sauver la planète, au …

www.librairie-tropiques.fr/2019/08/se-faire-des-amis… 19 août 2919

SE faire des amis avec J-P.Garnier : L’obsolescence …

www.librairie-tropiques.fr/2019/09/l-obsolescence… 20 septembre 2020

[12] Evelyne Pieiller, «La gauche en quête d’un supplément d’âme», Le Monde diplomatique, décembre 2019

[13] Étant entendu que, dans le cas de Ruffin et des citoyennistes de gauche qui le suivent, le «rouge» est des plus «pâles» voire rose, couleur associée à un réformisme de plus en plus «modéré».

[14] François Ruffin, Il est où, le bonheur, Les liens qui libèrent, 2019.

 

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