LE CAPITAL REVIGORE PAR LES NOUVELLES TECHNOLOGIES DE L’INFORMATION ET DE LA COMMUNICATION?

Chapitre 2 de l’avant-dernier livre de Tom Thomas « La face cachée des nouvelles technologies »

Rien de nouveau, disions-nous, dans les transformations des rapports de production capitalistes induites par les NTIC : elles ne font que poursuivre dans le même sens que celles induites par les innovations scientifiques et technologiques précédentes, avec toujours pour seul but d’augmenter la productivité et l’intensité[1]du travail afin que se poursuive la valorisation du capital (qu’augmente donc la pl produite afin que se maintienne le taux de profit).

Bien sûr, certains peuvent appeler « nouveau » une technologie nouvelle. Mais ce qui importe dans le MPC, ce n’est pas la technologie en soi, mais comment elle favorise la valorisation. Et alors, ce qu’il y a de véritablement nouveau dans cette dite « troisième révolution industrielle » qui, selon ses admirateurs, doit permettre de revigorer la valorisation du capital, cette fameuse « croissance » tant espérée, c’est que, contrairement aux deux précédentes[2], elle n’y parvient pas ! Elle n’apporte pas les gains de productivité espérés à hauteur d’au moins 2%, seuil minimum pour générer une nouvelle croissance en développant à la fois production (de marchandises et de pl) et consommation (grâce à la baisse de la valeur des marchandises).

Ce que ne comprennent absolument pas les économistes non marxistes, c’est le pourquoi de ce blocage, alors même que les NTIC apparaissent comme un progrès technologique considérable. Ils parlent alors de « paradoxe de la productivité » et se désespèrent du fait que « de nombreuses explications à ce paradoxe ont été formulées, mais aucune ne parvient à convaincre véritablement. »[3]

Déjà, en 1987, l’un d’entre eux, l’américain Robert Solow s’était fait remarquer en énonçant ce constat, souvent cité depuis : « On voit des ordinateurs partout, sauf dans les statistiques de la productivité ».

On peut sur ce point compléter les statistiques concernant les pays de l’OCDE rappelées dans l’introduction par celles concernant la France : « en France, la croissance de la productivité était de 4,7% sur la période 1950-1975, de 2,8% sur la période 1975-1995, de 1,6% sur la période 1995-2007 et enfin de 0,3% pendant la « grande récession » (2007-2012) »[4]. En fait, les deux dernières périodes de forts gains de productivité (de 4 à 5% par an) sont celles des années 30 aux USA et des années 50 en zone euro et au Japon[5]. C’est-à-dire les périodes où se sont diffusées largement les innovations de la seconde révolution industrielle. Mais après les années 2000, au moment où les NTIC se diffusent massivement, tout en se perfectionnant encore, les gains de productivité s’écroulent et stagnent à moins de 1% dans les pays de l’OCDE.

En effet, les NTIC se diffusent alors partout, et en particulier dans des secteurs de l’économie dit « tertiaires » ou « de services » (comme les commerces, banques, administrations, comptabilité, etc.) qui jusqu’alors étaient beaucoup moins mécanisés et productifs que les secteurs industriels. Là, il y avait encore des « réserves de productivité », et les NTIC ont été l’instrument ad hoc pour les développer (et y faire baisser considérablement la main d’œuvre, comme le montre les exemples des grandes surfaces commerciales mises à mal par la concurrence du e-commerce type Amazon, ou celui de la disparition progressive des agences bancaires).

Cependant, les importants gains de productivité que le capital a obtenu de ce côté-là ont été contrebalancés par l’expansion gigantesque de secteurs parasitaires, improductifs et gouffres ou se perd la pl, à commencer bien sûr par celle du capital financier, fictif, mais aussi celle de bureaucraties de toutes sortes, celle des dépenses policières et militaires, celle pour réparer un petit peu certains dégâts du capitalisme qui gênent la bourgeoisie elle-même, etc. Dépenses parasitaires (ou « faux frais » selon l’expression de Marx) de la valorisation du capital, en ce sens qu’elles alimentent ces secteurs au détriment de la reproduction d’un capital productif de pl[6]. Ainsi des économistes estimaient que, aux USA, déjà en 2007, la part des banques représentait 40% du profit total des firmes.

Ceci dit le problème de fond de la valorisation du capital se situe évidemment là où est produite la pl, dans toute la chaîne de cette production, des matières premières jusqu’aux produits finis en passant par toutes les étapes de la fabrication. Et là, comme on vient de le rappeler, c’est la dégringolade historique des gains de productivité qui est le problème et suscite l’incompréhension des experts officiels.

Pourquoi les NTIC, qui constituent un incontestable progrès technologique, n’engendrent-elles pas une augmentation des gains de productivité ? La réponse n’est pas très difficile à trouver : il suffit de constater que, dans la situation du capitalisme sénile, la quantité de travail social employé à la production de pl est devenue très faible à force de progrès scientifiques appliqués à la production. Ainsi, si on considère une valeur produite V = Cc + Cv + pl, une augmentation de la productivité reviendrait, par définition, à diminuer Cc + Cv afin d’augmenter la pl. Diminution obtenue par le moyen d’une mécanisation accrue, mais de telle sorte évidemment que Cc (la valeur de celle-ci) augmente moins que la diminution de Cv (la valeur de la force de travail) qu’elle permet. Or Cv est déjà tellement faible relativement à Cc qu’une nouvelle augmentation de l’efficacité de la machinerie n’entrainerait pas une diminution de Cv d’une envergure suffisante pour augmenter significativement la pl, laquelle (c’est-à-dire la quantité de surtravail) est d’ailleurs déjà très importante au regard de Cv (quantité de travail nécessaire) et du nombre de travailleurs productifs employés. Là est bien la cause de cette diminution des gains de productivité : cette diminution drastique de la quantité de travail vivant employée dans la production de la pl.

De fait, avec les NTIC, c’est moins la productivité qui s’accroît que l’intensité du travail[7]. En effet, comme nous l’avons vu ci-dessus, l’évolution majeure apportée par les NTIC dans l’industrie (qui était déjà très automatisée, à un haut niveau de productivité) n’est pas tant l’automatisation accrue d’un certain nombre de tâches (même si cela existe encore tant qu’il y a, ne serait-ce qu’un peu, de pl supplémentaire à grappiller) qu’un grand bond en avant dans la connectivité, permettant en même temps qu’une segmentation accrue, précise, et à l’échelle mondiale, des principales chaînes de production, la coordination et le contrôle très resserré de tous les travailleurs, une chasse hyper efficace au moindre temps mort, la recherche et l’organisation d’une flexibilité totale du temps de travail et des approvisionnements en fonction des moindres variations de la production, l’obtention pour les hommes comme pour les marchandises d’un « flux tendu » maximum. On peut d’ailleurs constater empiriquement que remplacer le marteau à main par le marteau pilon, la diligence par le train à vapeur, le charbon par l’électricité, le tournevis par la visseuse pneumatique, etc. augmentait évidemment considérablement la puissance du travail humain (facteur de la productivité), tandis que remplacer le téléphone, le train à vapeur, la machinerie fordiste des années 50 par le smartphone, le TGV, la machinerie automatisée commandée par les NTIC des années 2000 ne l’a guère augmentée, mais a surtout augmenté l’intensité de ce travail (sa vitesse, sa densité).

Un progrès technologique qui est utilisé pour augmenter l’intensité du travail, donc diminuer le nombre d’emplois, et pour mondialiser la concurrence afin de faire baisser les salaires, ne peut manifestement pas permettre une augmentation sérieuse et durable de la production de pl et de la croissance. Car il ne suffit pas d’accroître la quantité de surtravail pour cela, il faut aussi la transformer en argent, en pl, par la vente. Or, si ce « progrès » entraine, grosso modo, un certain gonflement des emplois très qualifiés à revenus élevés, cela est loin de compenser, en terme de consommation, l’accroissement beaucoup plus important des masses paupérisées et l’effondrement, dans les pays développés, où ils étaient nombreux, des emplois intermédiaires, ces « couches moyennes » fer de lance de la consommation.

Cela incite les capitalistes à stimuler la consommation par l’accroissement pharaonique du crédit. D’où les krachs tel celui de 2008, dans lequel la masse de crédits immobiliers a joué un rôle déclencheur. D’où encore leur utilisation pour lancer sans cesse de nouveaux produits, susciter de nouveaux besoins (souvent d’un intérêt médiocre, voire nuisibles). Mais cela change ce qui est consommé sans augmenter la consommation globale (d’autant plus que baisse la valeur des marchandises en même temps que la quantité de travail pour les produire). Et encore faut-il que les capitalistes obligent les individus à consommer. Ils ont en effet obligation d’acheter ordinateurs, logiciels, cartes bancaires, imprimantes, scanners, smartphones, etc., puisque nombre d’actes de la vie quotidienne, démarches administratives, etc., sont obligatoirement à effectuer par ces moyens. Et, en plus, il y a l’obsolescence programmée.

Ceci dit, concluons provisoirement cette analyse générale de la façon dont les capitalistes ont développé et utilisé les NTIC pour faire évoluer les rapports de production de sorte, espéraient-ils, à revigorer la valorisation du capital. D’abord observons qu’il s’agit là simplement de leur rôle obligé en tant que serviteurs, fonctionnaires du « capital automate » : leur volonté n’est qu’une traduction, une manifestation plus ou moins habile de celle du capital de toujours se valoriser. Mais ensuite constatons que la diminution drastique de la quantité de travail social employé dans la production, c’est-à-dire l’évanescence de la base même de cette valorisation, permet d’affirmer qu’aucune nouvelle technologie, aucune « révolution industrielle », ne peuvent s’opposer à cette tendance contemporaine, bien au contraire. Pas plus cette 3èmeque provoqueraient les NTIC, que cette 4èmequ’annonceraient les NBIC, l’intelligence artificielle, les « hommes augmentés » selon ceux qui pensent prévoir le futur en ignorant cette évanescence qui entrave dès aujourd’hui une telle croissance, ainsi que, bien sûr, ce qui les renversera, eux et leurs projets destructeurs : une révolution communiste.

On vient de voir comment les capitalistes s’appliquent néanmoins férocement à leur tâche de revigorer la valorisation du capital en durcissant terriblement, au moyen des NTIC, les rapports d’exploitation et de domination dans lesquels sont les prolétaires. Mais cela ne saurait leur suffire puisque, comme on vient de le voir également, cette revigoration ne peut advenir de cette façon. Il leur faut donc actionner beaucoup plus vigoureusement cet autre levier qu’est l’exploitation sauvage et sans retenue des ressources planétaires[8](et cela jusqu’à tendre à la destruction de son habitabilité).

On ne refera pas ici la liste et la description des innombrables et désastreux ravages écologistes, exacerbés de nos jours par un capital sénile et prêt à tout pour se survivre, se valoriser encore. En effet, du fait qu’ils touchent aussi, quoique dans une moindre mesure, les couches bourgeoises, ils sont beaucoup mieux documentés que les autres, ceux qui, dans d’autres domaines, touchent spécifiquement les couches populaires. Mais puisque notre sujet est de savoir si les NTIC peuvent permettre au capital de se revigorer, il est intéressant de commenter, brièvement, l’idée complaisamment répandue qu’il pourrait, par la convergence des énergies « vertes » et des NTIC, connaître une croissance durable et vertueusement verte.

Or, tout d’abord, les énergies vertes ne le sont guère, pas plus que les appareils qu’utilisent les NTIC. L’enquête du journaliste G. Pitron en a donné récemment une démonstration fondée[9]. Elle amène à devoir tirer la conclusion[10]que l’espoir d’une nouvelle croissance du capital de ce côté est tout aussi dangereuse, et tout aussi vaine, que celui d’y parvenir par l’exploitation décuplée des prolétaires.

Tel est en effet le résultat de cette enquête, qu’on peut résumer comme suit :

Les NTIC, avec leurs ordinateurs, clouds, big data, smartphones et autres appareillages, de même que l’électricité dite verte avec ses éoliennes et panneaux solaires contiennent, et donc consomment, de grandes quantités de métaux rares. Or, souligne cette étude, ces métaux ne sont pas dits rares pour rien : leur extraction, traitement, puis recyclage (faible) et déchets finaux (très toxiques) sont des causes d’extrêmes pollutions. Au point que les dégâts écologiques qu’engendrent tous ces divers appareils aggravent encore le dramatique état de la planète sur ce plan. De sorte, par exemple, que « l’énergie verte » des éoliennes et panneaux solaires ne serait pas moins génératrice de graves pollutions que celle à base de gaz ou de pétrole. Et elle ferait même pire si on considère qu’il faudrait installer un énorme appareillage de batteries pour stocker l’électricité qui n’est ainsi produite que par intermittence. Lesquelles consomment du lithium, métal aussi rare que cher et polluant, tant à extraire qu’à traiter. La batterie, c’est aussi, en matière d’écologie, le grand défaut de la voiture électrique. Car si on considère l’ensemble du cycle de vie de cette voiture, de l’extraction des matières premières jusqu’au recyclage et déchets finaux, cette voiture émet autant, voire plus, de CO2 que celle à essence. Bien sûr, si on isole la voiture électrique de l’ensemble de ce cycle, et si de surcroît on ne tient pas compte du remplacement fréquent des batteries, ni de l’électricité consommée (quand bien même proviendrait-elle d’éoliennes ou de panneaux solaires) alors, certes, la voiture électrique est moins polluante que celle à moteur thermique. Et comme les mines de métaux rares, très polluantes et dangereuses pour la santé des mineurs et riverains, de même que les opérations chimiques qui les isolent des roches où ils sont enfouis, de même encore que le recyclage et le stockage des déchets sont relégués dans les pays pauvres, à main d’œuvre surexploitée, sans réglementations anti pollutions, il apparait que la voiture électrique, chère, réservée aux villes des pays riches, est le moyen d’assainir celles-ci (dont les édiles vantent les qualités « vertes ») en confinant toutes ses tares dans les pays pauvres. Voilà un exemple significatif des soi-disant vertus écologiques du capitalisme vert.

Quant à l’espoir que la convergence des NTIC et des énergies (soi-disant) « vertes » permettraient de revigorer la croissance du capital, il est, bien heureusement, infondé et vain. Ce serait oublier pourquoi, comme nous l’avons rappelé ci-dessus, aucune nouvelle technologie ne peut relancer durablement la valorisation du capital. Ce serait oublier les obstacles que rajouterait une telle orientation à cette valorisation. Notamment ceux-ci :

  1. a) Le développement des NTIC, comme celui des véhicules électriques et autres technologies « vertes », est très gourmand en électricité, dont la production est loin d’être « verte ». Par exemple, des experts prévoient que « d’ici 2025, 60% de la production électrique mondiale serait absorbée par les NTIC»[11]. Quels moyens, quelles ressources pour cette énorme production supplémentaire ?
  2. b) Car, évidemment, les ressources ne sont pas inépuisables. Certes, le vent et le soleil le sont. Mais il leur faut des panneaux solaires et des éoliennes. Lesquelles « engloutissent davantage de matières premières que les technologies antérieures», et « selon la Banque Mondiale […] cela vaut également pour le solaire et pour l’hydrogène…. »[12]
  3. c) D’ailleurs, d’une façon plus générale, les chiffres de consommation de l’ensemble des métaux semblent insoutenables à moyen terme tant la ressource s’épuise. Et plus elle s’épuise, plus on exploite des gisements difficiles d’accès, peu productifs, et plus l’extraction devient coûteuse, notamment en énergie. Par exemple, « pour la même quantité d’énergie dépensée, les groupes miniers extraient aujourd’hui jusqu’à dix fois moins d’uranium qu’il y a trente ans et c’est vrai d’à peu près toutes les ressources minières. »[13]

Mais que le MPC consomme aujourd’hui les ressources de la nature à un rythme beaucoup plus rapide qu’elles ne se renouvellent (ou pas) est un fait bien établi. Ce qu’on peut conclure à propos de la convergence des technologies « vertes » et des NTIC, c’est que ce n’est certainement pas cela qui sortira le capital de sa sénilité, revigorera sa valorisation, pas plus que cela pourrait engendrer un « monde meilleur » comme le proclament les écolos-capitalistes, ou comme l’espèrent les plus naïfs d’entre eux.

[1]Sur les concepts de productivité et d’intensité, voir annexe.

[2]La première fut celle des machines à vapeur, fin 18ème-début 19ème, la deuxième celle de l’électricité, des moteurs à explosion, de la pétrochimie, du téléphone, etc., celle d’une croissance longue et forte jusque vers la dernière partie du 20èmesiècle, « l’âge d’or » du capitalisme selon ses apologistes.

[3]Les universitaires A. Bergeaud, G. Cette, R. Lecat, « Ralentissement de la productivité, du paradoxe à l’explication », Cahiers Français n°398, p. 21. Ils ont pourtant cherché toutes sortes d’explication, sauf celle de Marx, mais sans pouvoir en retenir aucune. Et P. Artus, « chef économiste » de la banque Natixis, peut confirmer : « Pourquoi le digital ne relance-t-il pas la productivité ? Autant de questions sur lesquelles les chercheurs vont devoir se pencher. » Ils se penchent déjà tellement sans succès qu’on se surprend à penser : pourvu qu’ils ne tombent pas !

[4]Cahiers Français n°398, p.56.

[5]Ibidem, p. 22. Pour la Chine, les statistiques sont très incertaines.

[6]Cf. TT 2011d, chapitre 4, section 4.1.

[7]Pour un commentaire sur les différences entre productivité et intensité, voir annexe.

[8]Nous laissons ici de côté la question controversée des guerres comme moyen, ou pas, de résolution de la crise.

[9]G. Pitron, La guerre des métaux rares. La face cachée de la transition énergétique et numérique. Ed. Les liens qui libèrent.

[10]Que lui-même ne tire pas, se bornant à un état des lieux, doublé d’un appel aux occidentaux à se liguer contre la Chine.

[11]Les Echos 22.01.18.

[12]Guerre des métaux rares, op. cité, p.214.

[13]Ibidem, p. 222.

 

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