SUR LE THEME DE L’ABOLITION DE LA CONDITION DE PROLETAIRE

Texte de la conférence donnée par Tom Thomas à Lyon le 16 novembre 2012 à l’invitation de l’association TABLE RASE

Puisqu’il s’agit tout aussi bien de l’abolition du capitalisme, il faut d’abord rappeler que le capital n’est pas une chose. Dans son essence c’est un rapport, historiquement spécifique, d’appropriation privée des moyens de production dans lequel ces moyens et leurs propriétaires sont non seulement séparés de ceux qui les utilisent mais s’opposent à eux, les dominent et les écrasent. Dans son existence, le capital est valeur se valorisant. Il n’existe que comme valorisation et donc accumulation permanentes. Ce sont ces « utilisateurs », les prolétaires qui produisent cette valeur supplémentaire, ou plus-value, de par le fait bien connu, découvert par Marx, que l’ouvrier reçoit sous forme de salaire, une quantité de travail social (de valeur) moindre que celle qu’il a fourni.

 

Ce qui importe pour cerner notre débat, c’est de voir ce qu’est devenu aujourd’hui le capital. Ce que je ne pourrais faire qu’en me limitant à une analyse, très succincte au regard de l’ampleur du sujet, concernant ces deux composantes principales.

Du côté du rapport de dépossession et de domination évoqué ci-dessus, on peut rappeler trois faits majeurs :

1°) Les moyens de production se sont formidablement mécanisés et concentrés. Les sciences appliquées à la production sont devenues la force de production essentielle.

2°) Ce faisant, ils sont de plus en plus séparés des producteurs immédiats, devenant une formidable puissance qui les domine au point qu’ils n’ont plus aucune maîtrise sur elle, qu’elle leur est complètement étrangère. Ceux-ci, suivant un processus d’ailleurs souvent exposé (taylorisme, fordisme, etc.) ne sont plus que des exécutants de plus en plus réduits à un travail de détail, répétitif, dégradant, répulsif. Et même maintenant, on y reviendra, de plus en plus expulsés hors de la production, sans travail.

3°) Quant aux propriétaires des moyens de production, ils se sont en quelque sorte spécialisés et divisés en propriétaires juridiques – en gros les capitalistes financiers – et possesseurs, maîtres de ces moyens, c’est-à-dire ceux que Marx appelait « les puissances intellectuelles de la production », ou aussi les « capitalistes actifs » : ceux qui organisent et mettent en œuvre le procès de production comme procès de production de plus-value, par opposition aux « capitalistes passifs », ces propriétaires financiers extérieurs à ce procès. Ces puissances intellectuelles font partie « du travailleur collectif », mais du côté du capital en tant qu’elles y sont comme organisant (consciemment ou pas, peu importe ici) sa domination sur les prolétaires, leur désappropriation, tant des moyens de production que des richesses produites.

Cette évolution du rapport de domination et de dépossession est évidemment déterminée par les exigences de la valorisation-accumulation permanente du capital s’accumulant puisque celle-ci est sa vie, son existence même.

Pour les satisfaire, les capitalistes ont mis en œuvre de nombreux moyens au cours de l’histoire. Par exemple la colonisation puis la mondialisation « libérale » (élargissement de l’aire de valorisation), ou encore l’accroissement du crédit (important notamment pour augmenter la plus-value par l’accélération de la rotation du capital). Mais le plus essentiel de ces moyens est celui qui intervient dans le procès même de la production : c’est l’accroissement de la productivité par le moyen d’une mécanisation sans cesse accrue et perfectionnée. Pour quels résultats ?

D’abord ceux relatifs à la domination et dépossession croissante des prolétaires déjà évoqués ci-dessus.

Quant à la valorisation du capital, ces résultats sont paradoxaux.

Dans un premier temps, des gains de productivité assez importants permettent d’enclencher une « spirale vertueuse » type « trente glorieuses ». Ils permettent d’augmenter la quantité de marchandises produites pour un même capital engagé, tout en abaissant leur valeur individuelle, de sorte que la production accrue qu’ils entraînent peut être absorbée par une consommation elle aussi accrue. Bref, sans entrer ici dans une analyse détaillée des effets premiers des gains de productivité, on peut les résumer par cette formule : production accrue de marchandises et de plus-value, élévation de la consommation. La plus-value extraite par ce moyen est dite par Marx « plus-value relative ». Si je souligne l’importance de ce mode d’extraction, c’est qu’il est le seul qui, dans un procès de production hautement mécanisé, permette de développer à la fois production et consommation, c’est-à-dire accroissement du surtravail et de sa réalisation en plus-value. Du moins pendant un temps.

Pendant un temps seulement car les gains de productivité dans le capitalisme impliquent toujours et nécessairement une augmentation de la production plus importante que celle de la consommation puisqu’ils impliquent que la part des richesses produites revenant aux producteurs diminue relativement à celle revenant aux propriétaires et possesseurs de la « machinerie » (capital fixe) dont la valeur croît constamment relativement à celle de la force de travail humain productif employé. C’est pourquoi ils aboutissent toujours à des crises de surproduction/sous-consommation. Elles ne peuvent être alors surmontées que par la destruction violente du capital « excédentaire » et la mise en œuvre de nouveaux gains de productivité accompagnés d’une extension du marché mondial.

Or, si la cause profonde de la crise actuelle est bien celle-là (et non les seuls « excès » de la finance comme le serinent les « experts »), son analyse concrète révèle qu’elle présente aussi une spécificité historique. Celle-ci est que l’évolution du rapport de production capitaliste dont je viens de parler est arrivée à un point tel qu’il est entré en contradiction antagonique avec les exigences de la valorisation du capital (l’essence du capital, son rapport spécifique d’appropriation des conditions de la production et de ses résultats, s’oppose à son existence, sa valorisation-accumulation). Pourquoi ? Il y a certes de nombreuses causes qui freinent et entravent aujourd’hui la valorisation du capital. Mais la plus essentielle (cause interne), en dehors de la résistance ouvrière, est que ce rapport social qu’est le capital a été vidé d’une grande partie de sa substance, les prolétaires, par les gains de productivité. Les capitalistes ont si bien réussi à perfectionner et généraliser la mécanisation, chacun y trouvant un surplus de profit immédiat, qu’aujourd’hui la quantité de travail prolétaire productif de plus-value ne représente guère que 10 à 15% des coûts de production dans la grande industrie. De sorte que cette évolution (le développement capitaliste des forces productives) a abouti à saper la base même de la valorisation, ce travail productif, et par là évidemment l’existence du rapport de production qu’est le capital. Dit autrement, le capital existant comme valeur se valorisant, ce procès se bloque quand la valeur des marchandises en mouvement dans ce procès devient insignifiante.

Il résulte de cette situation que la crise actuelle est insurmontable dans le cadre du capitalisme, car cette situation rend très difficile tout nouveau gain de productivité supplémentaire. En effet d’un côté le coût du progrès technologique est très élevé vu le niveau de sophistication de la machinerie déjà atteint, de l’autre les économies de masse salariale qu’ils permettraient seraient faibles vu la faible part des salaires dans les coûts de production. Or seuls des gains de productivité significatifs, c’est-à-dire un accroissement de l’extraction de la plus-value sous sa forme relative, permettent cette « croissance » que tous les idéologues du capital appellent de leurs vœux, droite et gauche confondues ! On est ici au cœur de ce qui distingue l’analyse marxiste de la crise de toutes les autres, lesquelles aboutissent toutes à proposer des recettes pour relancer la croissance dans le cadre des rapports de production capitalistes.

Ces recettes vont des plus illusoires – prétendre développer un « bon » capitalisme sans profits financiers, ou pas « trop », « au service de l’humain » parce qu’étatisé – aux soi-disant réalistes qui veulent rétablir les profits par l’accroissement de l’extraction de la plus-value sous sa forme absolue puisque ce n’est plus guère possible sous sa forme relative. C’est alors le « choc de compétitivité » qui est proposé, augmenter l’intensification du travail par la flexibilité, la précarité, les licenciements, la baisse des salaires tant directs qu’indirects. Mais à l’époque moderne de la production de masse mondialisée, cette méthode est immédiatement récessionniste par l’écroulement de la consommation qu’elle implique. Et c’est bien ce qui se passe aujourd’hui sous nos yeux. Ce « réalisme » ne mène donc qu’à une aggravation de la crise !

Première conclusion : nécessité de l’abolition du rapport capitaliste, donc du travail prolétaire

La situation que je viens de décrire brièvement est donc catastrophique pour la société capitaliste, c’est-à-dire surtout pour tous ceux qui vivent sous la domination du capital. Elle ne peut conduire qu’à l’aggravation des conflits, de la misère, du chômage.

Ce sont les rapports capitalistes de domination et de dépossession qui en sont la cause ultime, puisque ce sont eux qui, à ce moment de leur évolution historique comme je l’ai rappelé, sont devenus antagoniques à la valorisation du capital, c’est-à-dire à la croissance et à la pérennisation du travail prolétaire, sinon à travers sa considérable dégradation, des guerres, des catastrophes écologiques. Mais en même temps qu’il en réduit la quantité et le dégrade, le capital ne peut se passer de ce travail. C’est donc aux prolétaires eux-mêmes, constatant qu’ils n’ont qu’un avenir catastrophique, de se charger de son abolition.

Abolition qui veut dire : abolition de leur séparation et dépossession des moyens de production, appropriation par eux de ces moyens de la production de leurs vies.

Deuxième conclusion : possibilité de cette abolition

Pour s’approprier ces moyens, et, sur cette base, ce qu’on peut appeler « le pouvoir » en général, celui d’être libre créateur de soi-même et de la société, pour exercer ce pouvoir, cette activité d’auto-construction, il faut avoir du temps libre. C’est une condition absolument nécessaire (sans être pour autant suffisante). Temps libre pour lutter, apprendre, expérimenter. S’approprier n’est pas une question juridique, ne se règle pas par une loi : c’est une activité, donc avec certains moyens. Et pour que la cuisinière exerce le pouvoir, pour paraphraser Lénine, il faut que cuisiner n’occupe que peu de son temps.

L’énorme potentiel de temps libre, créé par le capitalisme lui-même, offre la possibilité matérielle d’un processus révolutionnaire qui, seul, pourra faire de ce potentiel une réalité et en faire alors un puissant moyen pour cette appropriation qui est l’autre face de l’abolition du travail prolétaire. Supprimer le travail contraint, répulsif, aliéné qui caractérise la condition de prolétaire, c’est le remplacer par un travail riche, maîtrisé, jouissance et donc aussi volontaire, libre. Jouissance, il est une activité non pour l’argent, et l’accaparement de l’argent et de choses qu’on achète, mais pour des valeurs d’usage et pour des besoins eux-mêmes riches de contenus scientifiques et artistiques dans de multiples domaines. C’est de la richesse qualitative de leurs besoins et activités pour les satisfaire que dépendent la richesse des rapports qui détermineront la société comme communauté d’individus librement associés. C’est un point que je ne peux pas développer ici.

Quelques exemples rapidement évoqués suffiront pour apercevoir un peu de cet immense potentiel de temps libre.

Immédiatement après une révolution politique le nouveau pouvoir peut diminuer considérablement le temps de travail contraint de chacun par diverses mesures telles que :

– Donner une part du travail social à tous les chômeurs et sous employés.

– Supprimer nombre de fonctions immédiatement abolissables telles que : publicité et marketing, finance, luxe, etc. Réduire drastiquement l’énorme caste politique et médiatique qui vampirise le peuple, et bien d’autres appareils bureaucratiques. Toutes mesures qui auront un double effet sur la réduction du temps de travail contraint : affecter ces quantités de travaux supprimés à celles subsistantes ; diminuer la quantité de travail prolétaire et paysan de cette part qui entretenait les agents de ces fonctions. Ce à quoi contribuera aussi l’abolition des revenus au-delà d’un certain niveau.

– Faire participer autant que possible l’ensemble des travailleurs intellectuels, et des oisifs aptes au travail, au travail contraint encore nécessaire.

A plus long terme la diminution du temps de travail contraint peut être amplifiée par des mesures telles que :

– Suppression des immenses gaspillages engendrés par le mode de production capitaliste. Par exemple l’industrie de l’automobile privée (mais cela nécessite une réorganisation spatiale de l’habitat et des emplois), ou encore les gigantesques dépenses militaires (mais cela nécessite le communisme universel). Je rappelle, juste pour l’anecdote, qu’aux USA l’administration pénitentiaire est le 3ème employeur du pays derrière General Motors et Walmart ! De même l’éradication de toutes sortes de pollutions et de mauvaises conditions de travail et de vie réduira notablement les besoins dans les secteurs de la santé.

– Développement accéléré de la mécanisation et de la productivité. Car non seulement il ne sera plus bridé par l’exigence que ça augmente le profit, mais aussi parce que des milliards d’individus pourront enfin développer et mettre en œuvre leur intelligence.

Il ne s’agit pas d’acter la diminution de la quantité de travail prolétaire en en partageant le solde entre prolétaires, comme l’ont parfois proposé certains idéologues tels Gorz, Lipietz, Meda, en France, lesquels prolétaires se partageraient aussi leurs salaires et mèneraient une sorte de double vie : contrainte et aliénée au travail, mais libre et épanouissante, soi-disant selon ces auteurs, dans les loisirs (comme si la pauvreté et l’aliénation pouvaient ne pas être celles de l’individu tout entier !). Il s’agit d’utiliser le temps libre pour transformer l’individu, dans le but ultime qu’il n’ait qu’un seul temps d’activités riches. Il ne s’agit pas de la fin du travail en tant qu’efforts. Le travail, ou activité, riche nécessite des efforts. Mais ceux-ci sont alors aussi jouissance puisqu’il s’agit de se fixer pour soi le développement le plus élevé du plus de capacités possibles, de repousser sans cesse ses limites, d’explorer de nouveaux domaines, de surmonter des obstacles. En ce sens l’abolition du travail prolétaire n’est pas l’abolition du travail. Il reste le travail comme activité d’une appropriation toujours plus élevée par les individus associés des conditions de leurs vies, activité d’auto-construction.

Pour terminer, deux remarques sur la situation actuelle

La première est que la grande illusion dans laquelle baigne encore aujourd’hui une majorité des prolétaires, c’est de croire à la possibilité d’une nouvelle croissance au moyen d’un capitalisme étatisé, d’une lutte pour plus de travail prolétaire sur le sol national, d’une relance de la production nationale par des salaires plus élevés et des mesures protectionnistes.

Outre que sauver « son emploi » dans le cadre maintenu du capitalisme amène à se battre boîte par boîte, nation contre nation, à accepter finalement la dégradation de ses conditions de travail au nom de la « compétitivité », cette illusion économique s’accompagne d’une grave illusion politique, celle de la croyance que l’Etat actuel pourrait parvenir à de tels résultats pourvu qu’il soit « bien dirigé » par des gens promettant d’être au service du peuple, de vrais représentants du peuple. Prétention qui est celle des dirigeants du Front de Gauche (qui promettent un capitalisme sans capitalistes) aussi bien que du Front National (qui promettent un capitalisme avec des capitalistes patriotes).

La situation réelle impose au contraire aux prolétaires de déconnecter la lutte immédiate pour un revenu, le logement, la santé, etc. de l’obtention d’emplois que le capital ne peut plus leur fournir qu’en moindre quantités et en plus dégradés. Ce qui ne peut être qu’une lutte contre l’Etat dont le rôle est, par construction, de reproduire la société telle qu’elle est, fondée sur les rapports d’appropriation capitalistes. D’ailleurs il n’y a pas de lutte pour le revenu, pour le partage des richesses qui ne dépende pas d’une lutte pour s’approprier les moyens de la production des richesses. Et l’Etat étant à la fois le produit et l’organisateur, le garant de l’appropriation privée – y compris par lui-même – ne peut que s’opposer à cette lutte qui est aussi forcément sa remise en cause.

La deuxième remarque est que le développement de l’extraction de la plus-value sous sa forme absolue pour tenter de suppléer à son affaiblissement sous sa forme relative (par les gains de productivité) est aussi la fin du camouflage de l’augmentation du taux d’exploitation des prolétaires. Camouflage qui était ce fait que cette forme relative permettait une hausse de la consommation générale, y compris des prolétaires (bien que la part du produit social revenant au capital ait crû bien plus que celle leur revenant). Camouflage qui a notamment été à la base de ce que certains économistes ont appelé « la régulation fordiste » des « trente glorieuses », compromis réformiste déjà mis à mal par bien des ouvriers en 1968. Compromis aujourd’hui démoli par le capital lui-même. Il y a là un effondrement de la base matérielle du réformisme, et donc de ce qui s’appelle « la gauche », qui a tant égaré et pourri le mouvement ouvrier. Ce vieux mouvement ouvrier subsiste certes encore, car l’effondrement de sa base matérielle n’est pas automatiquement immédiatement celui de l’idéologie qu’elle a générée. D’où il résulte qu’une tâche urgente des communistes est de lutter contre cette idéologie bourgeoise et de se démarquer absolument, nettement, de ceux qui luttent pour la faire survivre, qui sont en France, notamment, les dirigeants et idéologues du Front de Gauche (le PCF repeint superficiellement en rouge par la verve d’un Mélenchon!). Démarcation qui exige, notamment, de montrer les illusions et les dangers d’une nouvelle croissance du capital (y compris « verte »), ainsi que le fétichisme de l’Etat.

 

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