LA GAUCHE EXTRÊME ET LA CRISE

CHAPITRE 4 du livre de Tom Thomas « La montée des extrêmes »

Le Front de Gauche (FG) en France est typique de ces partis qui, en Europe notamment, tentent à la faveur de la crise de revivifier la vieille idéologie réformiste-étatiste et ses programmes dits « de gauche », qui faisaient autrefois la fortune des partis, dits « communistes », de type stalinien.

On sait que la gauche a souvent fortement contribué, y compris par la répression la plus brutale quand elle gouvernait (par exemple, le PCF dans la période 1945-1947), à maintenir les revendications et luttes prolétaires dans le cadre borné des rapports sociaux capitalistes, et des conditions qui en découlent pour la reproduction du capital (notamment celle qui implique que le prolétaire le reste). Aujourd’hui le FG (en ses deux composantes, le PCF et le Parti de Gauche) se fait le continuateur de cette vieille tendance historique du mouvement prolétaire (en sa majorité du moins). Il affirme un diagnostic profondément erroné de la crise contemporaine pour en déduire des propositions, tout aussi erronées, qui sont celles qu’a toujours portées cette tendance37.

Erreur de diagnostic. La cause de la crise ne serait pas dans la dégradation ample et rapide des conditions de la valorisation du capital38, mais seulement dans les excès d’une finance39 débridée, qui affaiblit par son exubérance le « bon » capital productif en accaparant les profits qui, ainsi, ne sont ni réinvestis en nouveaux moyens de production, ni distribués en salaires afin d’augmenter la consommation. Ce qui serait l’explication de la panne de la croissance et de l’emploi.

Erreur sur la solution. Vu le diagnostic, elle apparaît évidemment toute simple. Bon dieu ! mais c’est bien sûr : « prendre aux riches » actionnaires pour faire à leur place ce qu’ils devraient faire en tant que capitalistes, donc soucieux avant tout de l’accumulation du capital (de la croissance), à savoir investir pour produire plus, et augmenter les salaires pour qu’une consommation accrue stimule cette production accrue. En même temps il faudra instaurer un fort protectionnisme pour que ce ne soient pas les importations de pays « low costs » (pardon, adeptes du dumping social et écologique) qui nourrissent cette hausse de la consommation. Et pourquoi les capitalistes ne voient-ils pas qu’ainsi la crise serait résolue, le capitalisme serait sauvé, et eux avec ? Ce serait parce que les financiers « dominateurs » n’auraient chacun que des intérêts égoïstes et de court terme, j’amasse de l’argent et après moi le déluge ! De la fantastique crise de la valorisation du capital, il n’est ici pas question !

Erreur aussi sur le moyen de cette politique de vases communicants (je prends aux riches pour investir à leur place et donner aux pauvres) que serait l’État gouverné par le FG. Ce qui revient à demander à l’organe suprême du capitalisme d’abolir les tares inhérentes à ce système, par exemple la fraude et l’évasion fiscales, ainsi que les conditions de son fonctionnement, par exemple en ruinant le crédit, si essentiel aujourd’hui à la reproduction du capital, par l’abolition des dettes qualifiées pour l’occasion « d’illégitimes ». Et pourquoi pas aussi les profits ? Comme toujours le petit bourgeois prétend que l’État du capital fasse un tri entre un « bon » et un « mauvais » capital.

Erreur enfin sur le résultat de cette politique en ce qui concerne les prolétaires : elle n’est qu’un miroir aux alouettes, de vaines promesses de politiciens chevronnés qui les condamneraient en réalité, s’ils arrivaient au pouvoir, à une existence encore plus misérable au lieu de l’avenir meilleur annoncé.

Rappelons brièvement les caractéristiques essentielles de cet ensemble d’erreurs.

Ces idéologues et politiciens de gauche qui résument la crise à la domination et aux abus du capital financier devraient se rappeler ce sage conseil de Vauvenargues : «Avant d’attaquer un abus, il faut voir si on peut en ruiner les fondements». S’ils les connaissaient, alors ils sauraient aussi, comme le résume l’analyse de la situation du capitalisme contemporain (cf. chapitre 1), que la caractéristique historique particulière de la crise actuelle est qu’elle n’est pas surmontable dans le cadre des rapports sociaux qui sont le capital et le capitalisme. La fameuse croissance (valorisation-accumulation du capital) ne peut être trouvée (sinon très épisodiquement et faiblement) ni par le moyen d’une augmentation de l’extraction de la pl sous sa forme absolue, comme le tentent actuellement les bourgeoisies avec acharnement, et encore moins par celle de la pl sous sa forme relative, dont les conditions se sont considérablement et définitivement dégradées au fil des trente dernières années (ce qui a d’ailleurs été la cause profonde de la crise).

Ils sont encore plus superficiels quand ils mettent la dégradation de la situation des travailleurs sur le dos de « licenciements boursiers », ou autres manœuvres des capitalistes pour maximiser leurs profits. Il n’y a pas besoin que les patrons soient des méchants, des « voyous » selon une formule très à la mode à gauche, pour que la nécessité d’avoir à obtenir un taux de profit maximum – autrement dit les contraintes de la compétitivité – s’impose à eux.

Certes, l’État peut décider de « prendre aux riches ». Certes, il ne pourra pas rembourser la dette publique, et devra l’effacer d’une manière ou d’une autre (défaut, inflation), et cela quel que soit le parti au pouvoir. Certes, il peut étatiser davantage l’économie, décider d’investissements via, par exemple, une grande banque d’État40 (ce qui se fait d’ailleurs déjà en partie). Certes, il peut décider d’augmenter les salaires, les ressources des hôpitaux, de l’enseignement et autres « services publics ». Le programme du FG pour les élections de 2012 est ainsi une vaste énumération d’augmentations massives des dépenses de l’État (non chiffrées d’ailleurs) et de nouveaux impôts et taxes sur le capital et les capitalistes (non chiffrés également). Production, consommation, emplois, niveau de vie des travailleurs, seraient ainsi accrus par ce système néokeynésien de vases communicants. C’est oublier qu’en système capitaliste, étatisé ou pas, la production est d’abord déterminée par les exigences de la valorisation du capital, par le taux de profit. Or l’analyse montre que le capital est aujourd’hui dans une situation où les conditions de cette valorisation sont définitivement dégradées. Que l’augmentation de l’extraction de la pl sous sa forme relative, la seule qui puisse permettre, pendant un temps, une augmentation de la production et de la consommation, est quasiment bloquée.

Bref, dès lors qu’on a compris les causes profondes de la crise actuelle on sait que le programme du FG de relance étatique de l’accumulation du capital est illusoire. D’ailleurs ce serait en réalité prendre aux riches, moins pour améliorer le sort des masses populaires que pour payer une bureaucratie d’État décuplée (ce qui n’est pas peu dire vu ce qu’elle pèse déjà) et les gaspillages insensés qu’elle engendrerait inéluctablement, comme les expériences historiques l’ont amplement démontré. La répartition des richesses dépend toujours, d’une façon ou d’une autre, de celle de la propriété et de la possession des moyens qui sont nécessaires pour les produire. Et que ceux qui en sont les titulaires soient de l’État, ou nommés par lui, ne fait pas qu’ils ne soient pas moins accapareurs que les maîtres privés41. Le même rapport de domination et d’appropriation entre les maîtres des conditions de la production et ceux qui en sont dépossédés (qui définit le capital) subsiste, que ces maîtres soient de l’État ou n’en soient pas.

Le programme du FG n’est pas qu’illusoire, il est dangereux. Notamment en ce qu’il contient un renforcement des mesures protectionnistes, et, plus généralement, une forte propension au nationalisme. Ainsi, par exemple, le FG critique les grands patrons, non pas d’être les fonctionnaires zélés du capital, mais d’avoir «perdu de vue l’intérêt national, l’intérêt de notre patrie républicaine, l’intérêt de notre souveraineté technique»42. Outre que l’intérêt national n’a jamais été, au premier chef, qu’une justification de l’intérêt des capitalistes, et que de ce fait les prolétaires n’ont pas de patrie, le FG se fait là l’émule du FN en demandant aux capitalistes d’être de bons patriotes, ce qui ne changerait pas le sort des prolétaires, bien au contraire, ni même n’améliorerait la situation du capitalisme, bien au contraire également. En cultivant, comme le FN, même si c’est avec moins de fougue et plus de précautions oratoires, la tare nationaliste que la crise exacerbe, le FG alimente la xénophobie qui prospère sur ce sinistre terreau.

De la même façon, les grandes proclamations de guerre contre la domination de la finance mondialisée aboutiraient, si elles étaient transformées en actes, à une catastrophe pour la croissance du capital « français » tant espérée par le FG. Car, comme Marx d’ailleurs l’avait déjà observé43, plus la dette de l’État est importante, et elle est aujourd’hui pharaonique, et plus la vie de l’État dépend du crédit, donc des financiers (étrangers à plus de 60 % pour la dette française) auquel il doit emprunter. Pour se sortir des griffes des financiers, il n’y a pas d’autre moyen que de sortir du capitalisme, mais cela le FG ne l’envisage pas une seconde. D’ailleurs ses maîtres à penser ne savent même pas ce qu’est le capital ! Ils sont, en particulier, totalement imprégnés à leur insu de ces fétichismes de la marchandise et de l’État qui fondent leur idéologie et leur programme politico­-économique. Et qui les rapprochent, bien malgré eux et bien qu’ils jurent mordicus le contraire, des extrémistes de droite (ou « populistes ») du FN. Mais si ce rapprochement advient, c’est aussi que la crise exacerbe dans les masses populaires ces mêmes fétichismes, d’où la parenté entre FN comme FG qui cherchent à les conquérir pour leur opération « coup de balai » censée transformer le cours du capitalisme. C’est que, comme il a déjà été dit, c’est dans l’évolution du MPC, donc dans la situation concrète de crise où il en est arrivé aujourd’hui, que se trouvent les bases des forces politiques, notamment aujourd’hui l’influence de ces mouvements « populistes » étatistes.

 

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1 commentaire

  1. Mercier

    http://blog.mondediplo.net/2013-07-08-Ce-que-l-extreme-droite-ne-nous-prendra-pas

    voilà ce qu’il serait souhaitable de méditer, avant de céder au discours classique « les extrêmes se rejoignent »….
    cdlt
    th M

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