POSSIBILITÉ DU COMMUNISME

CHAPITRE 4 du livre de Tom Thomas « Nécessité et possibilité du communisme »

4.1. Qu’est-ce que la propriété? De la propriété privée personnelle à la propriété privée capitaliste

La possibilité du communisme étant celle d’abolir le rapport social de la propriété privée capitaliste, il convient donc d’abord de dire ce qu’elle est58.

D’une façon générale la propriété n’est pas d’abord un droit mais un fait, ou plus exactement un faire, un comportement. Un comportement d’appropriation des conditions de leur vie que les hommes tirent de la nature. Et, puisqu’ils ne peuvent s’approprier ces conditions que collectivement, en tant qu’animaux sociaux et politiques, il s’agit d’un comportement dans un certain type de coopération (de rapports sociaux) déterminée, de façon plus ou moins adéquate, par les outils qu’ils ont créés. Ainsi il n’y a pas « la » propriété. Concrètement elle est ce que sont les différentes formes historiques que prend ce comportement, ce que sont les différents rapports sociaux qui déterminent qui fait quoi, s’approprie quoi, et comment. Par exemple il y a eu les formes communautaires d’appropriation dans les sociétés primitives (du fait de la faiblesse des instruments qui obligeait à faire appel à la communauté pour affronter une nature alors toute-puissante), celles de la propriété privée personnelle dans les sociétés marchandes et des débuts du capitalisme, les différentes formes (financières et managériales) de la propriété privée capitaliste. Et d’autres encore si on examine l’ensemble des modes de production et d’organisation sociales au cours de l’histoire.

Mais nous ne considérerons ici que la propriété privée telle qu’elle naît, puis telle qu’elle se transforme en propriété capitaliste avec le monde bourgeois dont elle détermine les individus et leur société.

À l’origine il s’agit d’une propriété privée personnelle (PPP), c’est-à-dire fondée sur l’unité de la possession des instruments de son travail et de la propriété de leur produit par un individu (tous les individus n’en jouissent pas: ceux qui n’ont pas la propriété des moyens de leur travail, la terre par exemple, ou les outils pour le compagnon de l’artisan, ou les moyens de transport pour celui du marchand, etc.). Entendons dorénavant par possession la capacité, l’art de savoir manier dans toute leur complexité les moyens du travail, de savoir les utiliser selon un but59. Et entendons alors par propriété la reconnaissance juridique (et policière) de cette possession et l’appropriation de la part des produits du travail qui en découle.

Cette PPP ne peut évidemment concerner que la petite production. Elle sera dissoute par la grande qui séparera propriété et possession, tout en collectivisant d’une certaine manière l’une et l’autre mais au sein de la classe bourgeoise comme nous allons le rappeler.

Mais auparavant observons que la PPP n’existe aussi que comme dépossession, quand bien même tous en jouiraient, puisque chaque propriétaire doit vendre pour acheter ce qu’il ne produit pas et dont il a besoin. Il doit obligatoirement se dessaisir du produit de son travail (l’aliéner) pour pouvoir dessaisir un autre individu du sien. Et il ne peut le faire que par la médiation d’un étalon, l’argent, représentant la valeur sociale de ces produits (leur valeur d’échange). De sorte que: 1°) les autres ne sont qu’un moyen pour le propriétaire privé, et qu’il cherche à en obtenir le plus contre le moins; 2°) son travail lui devient relativement indifférent dans la mesure où il n’est qu’un moyen pour gagner de l’argent, et le plus possible, et par tous les moyens possibles (ruse, escroquerie, etc.).

Bref, dans la propriété privée l’appropriation est aussi immédiatement désappropriation60, et l’argent en est le support puisqu’il sert à la fois de moyen pour l’échange, et aussi pour l’accaparement et l’accumulation. D’abord le commerce a permis à certains, qui réussissaient à revendre plus cher ce qu’ils achetaient ailleurs à bas prix, d’accumuler des fortunes (système mercantile dont Venise fut un archétype). Lesquelles leur permirent ensuite d’acheter non plus seulement des produits finis, mais des moyens de production et directement le travail d’individus dépourvus, eux, de moyens, n’ayant que la possibilité de vendre leur travail, et devant donc accepter d’être payés moins que ce qu’ils fournissaient61. C’est le début du système capitaliste.

Tels sont, très brièvement rappelés, quelques-uns des caractères essentiels de la PPP dans son mouvement historique vers la propriété privée capitaliste. L’idéologie bourgeoise la pose en nec plus ultra, en fondement définitif et intangible de l’individu soi-disant ainsi libre, car maître de lui-même. Et en système le plus efficace qui puisse être parce que chacun pourrait donner ainsi libre cours à son « esprit d’entreprise », à sa créativité, dans une concurrence, un esprit de compétition stimulant toutes les énergies. Il ne s’agit en fait que des cache-sexe pour masquer l’appât du gain, et ce monde merveilleux de la propriété privée dégénère aujourd’hui, pour au moins la troisième fois en un siècle, en d’immenses catastrophes mondiales. Maintenir ce discours dans ces conditions, c’est simplement vouloir maintenir, quel qu’en soit le prix pour l’humanité, l’appropriation des richesses par une petite minorité qui en dépouille la majorité qu’elle asservit en la dépossédant de toute propriété, non seulement des biens matériels, mais aussi de toutes les autres conditions d’un pouvoir sur leur vie. Mais cette majorité peut s’en construire un, malgré et contre la bourgeoisie: s’organiser pour et dans la lutte révolutionnaire pour renverser le capital!

Ce mouvement spécifique de totale dépossession est la caractéristique essentielle du rapport de propriété capitaliste. Il est, à son origine, dépossession des paysans de leurs terres communales, puis des populations colonisées (et souvent exterminées). Il est un mouvement généralisé de dissolution de la propriété personnelle de ses moyens de travail62 et de concentration des conditions matérielles et intellectuelles de la production aux mains d’une classe particulière qui se les est appropriées. Le procès de dissolution de la PPP accompagne celui du développement de la propriété capitaliste. Ce qu’il faut examiner maintenant de plus près, c’est en quoi ce développement aboutit à créer les conditions concrètes, la possibilité de l’abolition de cette propriété capitaliste des conditions de la production, donc en quoi il indique le chemin qui permettrait de sortir de la crise contemporaine.

Pour s’approprier, la bourgeoisie exproprie. Dans ce constant procès historique, les prolétaires sont non seulement dépossédés des conditions objectives de leur travail, mais aussi jusqu’à leur savoir-faire, leurs compétences de métier, et se retrouvent réduits dans leur grande majorité à un travail de détail, parcellaire, abrutissant, fait de gestes répétés à l’infini, simples serviteurs ou surveillants d’une machinerie de plus en plus sophistiquée, efficiente et omniprésente. Et leur dernière propriété, leur force de travail, devenant de plus en plus inutile, ils ne peuvent même plus s’en dessaisir pour s’approprier de quoi vivre. Dans ce procès historique s’affirme concrètement ce qu’est « le concept de capital » défini par Marx: la séparation des conditions du travail d’avec ceux qui les utilisent, laquelle se fait gouffre au fur et à mesure que ces moyens se perfectionnent et que se dégrade concomitamment la qualité du travail prolétaire, jusqu’au dépérissement de sa quantité (mais alors, comme nous l’avons vu, c’est aussi le dépérissement du rapport capitaliste lui-même!).

Mais dans ce procès s’affirme aussi autre chose d’important concernant ce qu’est la propriété capitaliste contemporaine, qu’il convient de rappeler nettement car c’est un fait très souvent ignoré et passé sous silence. Il s’agit du développement de sa division en deux formes différentes: en propriété juridique d’une part qui, représentée par des titres (les actions notamment), prend progressivement la forme spécifique de capital financier, et d’autre part en possession, selon la signification que nous en avons déjà donnée: maîtrise des « instruments », aujourd’hui de la machinerie et de l’organisation du procès de production.

Marx disait du petit capitaliste: « celui qui fait fructifier le capital, même s’il en est le propriétaire, représente deux personnes: celle qui possède et celle qui utilise le capital63 ». Le dédoublement se réalise concrètement avec le développement de la grande industrie qui nécessite des investissements de plus en plus considérables, donc hors des moyens d’un seul capitaliste (ou d’une famille). Il faut donc faire appel à beaucoup d’autres qui avanceront l’argent (actionnaires, banquiers et autres créanciers) en échange de titres divers. Ils se négocient dans les Bourses ou entre financiers. Ils forment le capital financier, une propriété extérieure au procès de production, aux mains de gens qui, le plus souvent, n’en connaissent même rien ou pas grand-chose, sinon les résultats financiers! Marx les a nommé « les capitalistes passifs ». Passifs au sens qu’ils sont extérieurs au procès de production de plus-value, en touchant une partie sous forme de dividendes, intérêts, rentes. Mais il faut bien que d’autres exercent le rôle de « capitalistes actifs » (toujours selon la dénomination de Marx) dans ce procès. Ce sont ceux qui en ont la possession, la maîtrise de la machinerie dans toute sa complexité, et celle de l’organisation des postes de travail qui en découle. Ce sont les « managers », les « puissances intellectuelles » dirigeant et organisant la production comme production de plus-value. Ils sont possesseurs parce qu’ils ont pu s’approprier, chacun une parcelle car il s’agit d’un collectif, les sciences, les savoirs technologiques, et toutes les connaissances nécessaires au fonctionnement global très complexe et sophistiqué de la grande industrie hautement mécanisée. Ces capitalistes actifs « confèrent aux moyens de production la fonction de capital64 ». Ils font partie de plein droit des capitalistes (sont de ce côté de la séparation qu’est le capital) car ils travaillent « en tant que capitalistes, c’est-à- dire exploiteurs du travail d’autrui65 ».

La propriété capitaliste ne se limite donc pas à celle du capital financier. Ensemble capitalistes financiers et capitalistes en fonction font partie de la classe bourgeoise qui s’est appropriée, et s’approprie tous les jours davantage, les moyens de production et les richesses. Cela indépendamment du fait qu’ils peuvent aussi se disputer le partage de la plus-value, que les uns reçoivent sous forme d’intérêts, dividendes, bonus, spéculations boursières, etc., les autres sous forme de très hautes rémunérations, retraites chapeaux, stock-options66, etc. Remarquons que ces fonctions de capitalistes financiers et capitalistes actifs étant de plus en plus exercées directement par différents appareils d’État, les dirigeants de ceux-ci font aussi partie de cette classe de propriétaires: même s’ils ne possèdent pas eux-mêmes de titres de propriété ils exercent des fonctions d’appropriation (comme l’État lui-même en général d’ailleurs) au détriment du peuple, et y compris sous l’aspect qu’ils lui ôtent tout pouvoir.

Une conséquence essentielle de cette situation est qu’abolir la propriété ne se réduit nullement à abolir la propriété financière (et encore moins à la nationaliser, qui n’est pas l’abolir). Ce qui sera développé plus loin.

Mais avant, faisons le point. On voit que le développement de l’accumulation capitaliste a impliqué la réduction de la petite production et de la forme de propriété lui correspondant, la PPP. La puissance scientifique et mécanique des moyens de production modernes, leur concentration, la complexité de leur mise en œuvre, nécessitent, d’une part des masses énormes de capital-argent, à la mesure de ces moyens considérables (de ce capital fixe), et d’autre part, des compétences scientifiques, techniques et d’organisation qu’il faut mobiliser pour les mettre en œuvre. Le capital se développe ainsi sous la forme d’une puissance financière et intellectuelle dont les propriétaires et possesseurs sont les agents. Ces agents, plus ou moins associés à la tête de telle ou telle entreprise, se veulent et agissent individuellement, mais aussi collectivement, comme capitalistes propriétaires privés.

Sous la forme argent la propriété du capital peut se concentrer aisément en assez peu de mains puisqu’alors son accumulation n’a pas de limite, et que le capital financier peut gonfler d’autant plus vite (du moins jusqu’au krach) qu’il est déjà gros. Et c’est ce qui advient effectivement. La possession des moyens de production est, elle, appropriation des sciences et techniques. Elle est donc plus dispersée, plus diverse, chaque capitaliste actif ne disposant que d’un seul cerveau, à capacité limitée. De sorte que l’accaparement d’une part de la plus-value par ces « puissances intellectuelles de la production », selon l’expression de Marx, est aussi plus dispersé, entre des mains plus nombreuses. De sorte que cet accaparement est beaucoup plus visible de la part des capitalistes financiers, et apparaît alors beaucoup plus scandaleux non seulement par l’énormité des fortunes de cette petite minorité, mais aussi par le fait, que celle-ci étant extérieure au procès de production, cet accaparement se montre ouvertement comme pillage et parasitisme, tandis que beaucoup de ces puissances intellectuelles de la production semblent n’avoir qu’un rôle technique, créatif, et mériter plus ou moins leurs hautes rémunérations par leurs connaissances mises au service du procès de production, où elles sont indispensables. Il est moins aisé de voir qu’elles usent de leur domination sur ce procès pour mettre leurs compétences au service de la production de plus-value.

Pour toutes ces raisons, le capital financier semble à lui seul être la propriété capitaliste, à lui seul le capital et, avec ses agents les capitalistes financiers, les traders, les aventuriers de la spéculation, les amateurs de paradis fiscaux, être la seule cible de la gauche qui se dit radicale. Et cette propriété financière est d’ailleurs la plus facile à saisir, partiellement par l’impôt ou totalement par la nationalisation, parce qu’elle est concentrée dans un nombre relativement réduit d’institutions, qu’il ne s’agit que de saisir des choses, du « papier », et qu’un simple décret suffit pour ça. On fait croire que, ce faisant, on abolit le capital, ou du moins le « mauvais capital », et qu’on favorise « le bon », celui qui produit (la plus-value) et embauche. Sauf que nous avons vu que les raisons de la récession et du chômage ne se trouvaient pas principalement dans les « excès » du capital financier et l’avidité de ses agents.

À vrai dire jamais l’abolition de « l’enveloppe » financière du capital ne peut à elle seule abolir le capital (au contraire elle en dépend aussi), c’est-à-dire le rapport de propriété du capitalisme moderne dont l’essence est la domination des moyens de production (et de leurs possesseurs, les puissances intellectuelles de la production) sur les producteurs qui ont été dépossédés de toute maîtrise sur ces moyens.

Ce qu’il faut faire maintenant, c’est donc déterminer quelles sont les conditions d’abolition de ce rapport de propriété que le capitalisme a créées, et quelles autres sont encore à créer. Et, s’il est possible de les créer, comment le faire, et par quels rapports sociaux seront alors remplacés ceux du capitalisme ainsi aboli.

4.2. Conditions existantes d’abolition de la propriété capitaliste

À l’ancienne forme de propriété, la PPP, une division sociale du travail entre petits producteurs indépendants propriétaires et possesseurs de leurs outils, ou employant, pour les manufacturiers, une main-d’œuvre qui possédait encore l’art de ses métiers, a progressivement succédé, avec le capitalisme moderne, de nouvelles formes de division sociale du travail, donc de propriété67, qu’on peut résumer dans cette division essentielle: propriétaires financiers et puissances intellectuelles de la production d’un côté, prolétaires (qu’ils soient actifs ou chômeurs) de l’autre. Le capital est un pouvoir social qui a non seulement accumulé de son côté la richesse matérielle, mais aussi, et pourrait-on dire surtout, qui a absorbé, face au travail, « l’accumulation du savoir et de l’habileté, des forces productives du cerveau social68 », et ce faisant, l’a organisée comme machinerie propre à extorquer le maximum de surtravail (substance de la plus-value) aux prolétaires. Extorsion qui n’est évidemment pas le fait de la machinerie elle-même, mais de la façon dont elle est conçue, organisée, et utilisée par les puissances capitalistes. L’écart entre l’appropriation, par un petit nombre, et la désappropriation subie par la masse atteint alors des sommets, proportionnels à l’immense puissance sociale appropriée. Il en va de même pour l’antagonisme des intérêts des deux classes ainsi séparées.

Nous avons vu que la propriété financière était la cible quasi unique des critiques dites de gauche du capitalisme, et pourquoi cette critique ne touchait pas le contenu essentiel du rapport social de production et de propriété qui s’appelle le capital (ni même ne permettait de surmonter sa crise actuelle69). C’est pourquoi l’annulation des créances détenues par les capitalistes et leurs États, la nationalisation des titres de propriété et des entreprises financières, bref la destruction du système financier existant, comme l’abolition de toute propriété juridique, par et dans un procès révolutionnaire, n’est qu’un premier pas dans celui-ci. La concentration du capital financier contemporain est un facteur favorable à sa mise en œuvre, de même que la nature de ce capital « de papier », extérieur au procès de production, une simple propriété juridique qui peut changer de mains en quelques secondes si un pouvoir politique révolutionnaire dominant, et bien sûr armé, en décide ainsi.

Plus complexe, et demandant plus de temps, est la suppression du rapport capitaliste dans son autre aspect, le plus fondamental et amplement développé dans le capitalisme moderne, qui oppose concrètement, dans le déroulement du procès de production lui-même, les puissances intellectuelles de ce procès aux exécutants. Insistons encore une fois: « au fond du système capitaliste, il y a la séparation radicale du producteur d’avec les moyens de production70 ». Là on n’est plus dans le superficiel, comme on l’est encore avec le capital financier. Et c’est une séparation qui n’a fait que s’amplifier au cours de l’histoire du capitalisme! Au point même qu’elle tende à rejeter les prolétaires hors de l’atelier, hors du travail.

C’est donc cette séparation qu’il faut abolir pour achever le capitalisme. L’abolir, c’est que tous puissent s’approprier et exercer, ensemble associés, le pouvoir social formé des savoirs accumulés depuis les origines de l’humanité afin de maîtriser, au mieux que ces savoirs le permettront, les conditions de la production de leurs vies. Or, le fait que ce patrimoine de l’humanité, soit aujourd’hui concentré et universalisé dans les sciences, qui, toutes ensemble forment ce que Marx appelait un « intellect général », un « cerveau social », est un facteur favorable, et indispensable, pour leur appropriation par tous, associés (chacun pour la part qu’il peut et désire s’approprier, mais suffisamment pour qu’une haute culture générale commune permette les échanges entre tous et la participation « en connaissance de cause » aux décisions et aux travaux communs). En effet, les savoirs ne sont plus alors intimement liés à l’habileté, au « métier » d’un individu, ils ne sont plus ceux d’une activité parcellaire et bornée, mais ils sont, dans cet intellect général, la synthèse, le concentré, la quintessence71 de tous les savoirs accumulés. Ils sont ainsi détachés des individus, ainsi que sous une forme et dans un langage appropriable par tous72. Ce à quoi s’opposent le rapport capitaliste et ses partisans.

L’appropriation de cet intellect général par les prolétaires est en particulier nécessaire pour qu’ils puissent s’approprier toutes les conditions de la production, notamment toute cette machinerie créée par le capitalisme afin de pouvoir l’orienter et l’utiliser autrement, et en faire les moyens de production d’une autre vie, d’autres individus.

Il ne suffit pas d’ailleurs de posséder les machines, de maîtriser leur fonctionnement, mais tout le système de production. Ce qui inclut le « travailleur collectif », cette vaste coopération qui constitue une puissance bien supérieure à la simple addition des puissances individuelles qui en font partie. Mais dans le capitalisme elle se présente toujours comme une puissance du capital parce que conçue, organisée, imposée par lui comme une division du travail spécifique, dont le seul but est d’augmenter au maximum la production de plus-value que s’approprie la classe bourgeoise. De sorte que cette coopération est pour les prolétaires comme « une puissance étrangère qui les domine » au lieu de « leur propre puissance conjuguée73 » qu’ils pourraient augmenter et utiliser à leur profit.

Néanmoins le fait favorable est que cette coopération existe74. Et qu’elle est d’autant plus puissante aujourd’hui qu’elle est à l’échelle mondiale, s’appuyant sur toutes sortes de moyens de communications extrêmement efficaces et rapides (Internet bien sûr pour le dernier en date). On peut organiser, par exemple, le travail en commun entre scientifiques dispersés sur toute la planète, bénéficier instantanément des toutes dernières informations sur tous les sujets. Mais dans la division mondiale du travail capitaliste, autrement dit impérialiste, il ne s’agit pas de coopération entre associés librement unis, mais de rivalités entre capitaux dans l’exploitation des peuples et des ressources pour y obtenir la place dominante. De sorte que la coopération y est considérablement affaiblie, bridée, tant par la résistance qu’y opposent les peuples dominés que par les conflits inhérents à l’appropriation capitaliste. Conflits armés qui n’ont cessé depuis la Seconde Guerre mondiale de ravager des territoires et massacrer des populations, causant bien plus de pertes que celle-ci n’en a causées. Conflits « pacifiques », par de multiples moyens, comme par exemple: les brevets ou le protectionnisme. Coopération terriblement affaiblie aussi par le fait que les capacités intellectuelles, créatives, de plusieurs milliards d’individus sont laissées en friche, niées, broyées, inutilisées dans ce système fondé sur le rapport de production capitaliste. Non déterminées et soumises à ce rapport, elles pourraient constituer une puissance décuplée contribuant à libérer les individus de la domination du travail répulsif, contraint, et donc une puissance pour la conquête du temps libre qui leur permettra de s’approprier « l’intellect général » et la maîtrise collective des moyens de la création de leurs vies.

Car en effet le temps libre – le temps libéré de la contrainte d’avoir à effectuer un travail répulsif sous l’emprise de nécessités extérieures (déterminées par le niveau des forces productives et les rapports sociaux d’une époque75) – est une condition matérielle qui sera indispensable aux prolétaires pour qu’ils puissent abolir le rapport qu’est le capital jusque dans son fondement (la dépossession des prolétaires des moyens de production, qui les dominent). C’est de la possibilité du temps libre que dépend pour une bonne part le succès du procès révolutionnaire, c’est elle qu’il faut maintenant appréhender.

On a vu (chapitre 2, section 2.2) que la baisse de la quantité de travail productif contenue dans chaque marchandise grâce aux gains de productivité a fini par entraîner celle du surtravail issu du procès de production. Or pour le capital, s’il y a baisse du surtravail, donc de la plus-value qui en représente la valeur, donc finalement des profits et surtout du taux de profit, la production n’a pas d’intérêt. Sans surtravail, le travail ne l’intéresse pas. Alors il supprime le travail tout entier: c’est le chômage, au lieu que ce pourrait être – ce qui sera réalisé par le prolétariat révolutionnaire – une diminution du temps de travail. Il supprime le travail, et des moyens de production, non pas parce que les besoins de la population sont satisfaits, mais parce que ses besoins à lui de surtravail, base des profits, sont insatisfaits! Bref, pour lui la diminution du temps de travail induite par les progrès incessants de la mécanisation et de la productivité est un drame. Et ce drame est un scandale pour le peuple, une entrave intolérable au développement humain. Car le capital ne peut que transformer la diminution du temps de travail, un peu, parfois, en temps de loisirs aliénés, beaucoup (et de plus en plus) en temps de précarité, de chômage, de misère. En temps vide, inutile au développement humain, donc inhumain.

Mais pour les prolétaires cette situation n’est pas que catastrophique. Car l’augmentation considérable du temps libre est aussi un extraordinaire moyen pour abolir la condition de prolétaire en abolissant le rapport de propriété et de production capitaliste, autrement dit en abolissant la division du travail capitaliste et, finalement, le travail prolétaire (le travail contraint, répulsif, aliéné et aliénant).

En effet, le temps libre peut être transformé, par la lutte révolutionnaire, de temps vide et inhumain en temps de luttes, en temps plein et riche d’activités d’appropriation et de développement de l’intellect général et de tout le patrimoine construit par les générations précédentes. Cette transformation est au cœur du procès révolutionnaire menant au communisme, qui sera exposé plus loin (chapitre 5). Limitons-nous pour le moment à rappeler en quoi cet énorme potentiel de temps libre que recèle la société actuelle est un potentiel, une possibilité pour le communisme.

Parce que ce temps peut être temps pour lutter, s’organiser collectivement, apprendre; temps pour conduire et achever le procès d’abolition du capital en s’appropriant ce pouvoir social qu’a absorbé et accaparé le capital. Parce que cette diminution de la quantité de travail prolétaire, que le procès révolutionnaire amplifiera et achèvera de réaliser après la chute de l’État bourgeois, implique l’achèvement de la disparition de la valeur d’échange (et de l’argent qui la représente), et donc de la production pour l’argent, pour l’accaparement de l’argent, l’aveugle « production pour la production » de n’importe quoi, n’importe comment, ainsi que de la répartition des travaux et des richesses qui en découle. Autrement dit, dans ce mouvement c’est la production pour la valeur d’usage, pour des besoins déterminés par les individus associés qui devient le déterminant76.

Nous avons vu que la crise actuelle manifeste que ce procès de dissolution de la valeur est déjà bien avancé, même s’il est loin d’être encore achevé, ce que seul un procès révolutionnaire pourra réaliser, le capital ne s’écroulant pas tout seul. D’ailleurs chacun peut constater empiriquement que nombre de produits sophistiqués, par exemple un ordinateur personnel, sont vendus à des prix dérisoires au regard de leur étonnante valeur d’usage, de la puissance scientifique qu’ils incorporent (et ces prix pourraient être bien plus bas puisqu’ils intègrent une large part de faux frais, comme publicité, taxes pour la bureaucratie, etc., et aussi bien sûr les profits et hautes rémunérations des capitalistes). Un certain nombre de produits sont déjà potentiellement reproductibles quasiment gratuitement. « Une vidéo vendue sur Internet à 100000 exemplaires demande exactement le même travail qu’une vidéo vendue à 100 exemplaires, à la commercialisation près » observe un journaliste77 constatant anxieusement le développement généralisé du « low cost » et le recul de l’emploi avec la croissance du « high tech ».

Tel est le résultat inexorable de la science appliquée à la production: diminuer la quantité de travail contenu dans la marchandise, diminuer la valeur de celle-ci. Elle y agit comme valeur d’usage78, qui ne produit pas elle-même de valeur supplémentaire (de plus-value) mais contribue à en faire produire par les ouvriers employés (tout en en diminuant finalement le nombre, et la production de plus-value avec, comme il a été rappelé). Sa valeur est simplement transmise au produit par fractions (soit, grosso modo, ce que la comptabilité nomme l’amortissement).

Observons aussi que la valeur de la force de travail scientifique (le temps de travail qu’il faut consacrer à produire cette force, à acquérir une compétence scientifique) qui entre dans celle de la machine quand elle est construite comme marchandise, pour être vendue à un entrepreneur, est elle-même dérisoire au regard de la valeur d’usage qu’elle représente, faite de la part du patrimoine scientifique accumulé par l’humanité qu’elle intègre, et qu’elle fournit au capitaliste qui l’achète. En effet, en relativement peu de temps un élève peut acquérir une connaissance représentant un héritage considérable, une puissance à la création de laquelle il n’a pris lui-même aucune part79. Acquisition très bon marché au regard de ce qui est ainsi acheté, puisqu’elle ne lui coûte que le prix de son entretien en tant qu’élève et celui de ses professeurs, bien souvent pris en charge pour une large part (bien qu’encore insuffisante pour les petits revenus, notamment en ce qui concerne les études supérieures) par la société. Ce qui montre que les hauts revenus des cadres supérieurs sont bien plus un prélèvement sur la plus-value, qui découle de leur possession des savoirs, que le prix de leur force de travail. C’est cette possession qui explique que le propriétaire juridique des moyens de production, le capitaliste financier, doit accepter de partager avec eux la plus-value.

Tout ça pour dire qu’existe la possibilité, potentielle, d’acquérir les connaissances intellectuelles: elles sont là, héritage du passé, disponibles et appropriables gratuitement par tout un chacun: il suffirait d’en avoir le temps, l’envie, et la volonté d’y consacrer les efforts nécessaires (sans lesquels un individu ne peut acquérir aucune qualité, qu’elle soit d’ordre scientifique, artistique, sportif, etc.).

Bien évidemment le capital, qui n’existe que comme valeur se valorisant, est obligé, pour rester capital, de tout faire pour tenter d’enrayer cette tendance à la dissolution de la valeur qu’engendre le développement de la science et de ses applications à la production. Mais il l’a lui-même engendrée, et devrait continuer à le faire (à accroître la productivité) pour continuer à se valoriser. Ce qu’il ne peut plus faire ou pas suffisamment, pour les raisons que nous avons indiquées au chapitre 2. Il ne lui reste donc plus qu’à appliquer des mesures souvent d’une brutalité inouïe, et toujours désespérées car elles ne peuvent pas lui faire retrouver la fameuse croissance qu’il espère. Nous l’avons déjà observé à propos de soi-disant remèdes à sa crise comme l’émission monétaire massive, l’étatisme renforcé, le protectionnisme, la dégradation des salaires et des conditions de travail, et quelques autres. Ajoutons à la panoplie les tentatives de donner une valeur, par le biais d’un prix, à ce qui n’en a pas. Par exemple en créant toute une législation coercitive pour créer juridiquement une propriété intellectuelle, scientifique notamment, en faire une marchandise qu’on puisse vendre bien que le vendeur n’en soit pas dépossédé quand il la vend, bien qu’il ait lui-même largement puisé gratuitement dans l’intellect général pour s’approprier ses connaissances, bien que le « produit » d’un cerveau soit une valeur d’usage qui n’intègre qu’un travail (activité) libre, jouissif, riche, et qui ne peut avoir un prix élevé que parce qu’il est réservé à une petite minorité, et ne peut exister ainsi que parce que d’autres sont voués à un travail aliéné pour la nourrir et sont privés de pouvoir exercer un telle activité riche. Aujourd’hui on voit le capital tenter de s’approprier tout ce qui est encore resté pure valeur d’usage, comme, par exemple, des éléments naturels tels que les plantes, les gènes, la mer, l’air pur, le soleil qui sont vendus comme marchandises par ceux qui s’approprient le vivant, y compris l’humain, l’espace, etc.

Il faut ici redire, car c’est là surtout le moyen essentiel et le plus insupportable qu’il utilise pour relancer la valorisation, que le capital s’emploie avec une extrême brutalité à repousser les limites de l’exploitation des prolétaires jusqu’à leur extrémité létale. Tous ses idéologues ne cessent de répéter, avec une hargne toujours renouvelée ces antiennes: « le travail coûte trop cher », « il faut être compétitif », autrement dit que tous les prolétaires acceptent les niveaux de salaires et les conditions de vie les plus bas dans le monde. Nous avons montré précédemment l’impasse de cette recherche effrénée d’augmenter l’extraction de la plus-value sous sa forme absolue, sans parler de la barbarie que cela implique, et qui s’étend jusqu’à cette tendance à détruire les conditions de vie sur terre.

Face à cette situation, il y a aussi, et heureusement, un autre possible. Ce possible est un futur potentiel dont le procès de réalisation a ses conditions initiales dans le présent, dans le réel (sinon ce ne serait qu’une utopie). Il est la possibilité du communisme, laquelle repose dans « les conditions matérielles pour faire sauter cette base bornée80 » qui est celle du rapport d’appropriation et de production capitaliste. Cette borne est qu’il implique la mesure de la richesse par le temps de travail prolétaire, répulsif, alors même que celui-ci disparaît. Dans le communisme, au contraire, le critère de la vraie richesse est justement cette disparition, le temps libre au profit d’une activité développant les hommes dans toutes sortes de riches qualités. C’est-à-dire un temps libéré de la domination du capital. Donc d’abord temps de lutte pour l’abolir.

On a énoncé ci-dessus, du moins pour les plus essentielles, lesquelles des conditions permettant cette abolition ont été créées, par le capital lui-même, et développées aujourd’hui jusqu’à un point de mûrissement tel que le procès de réalisation du communisme n’a plus grand-chose à voir avec les gigantesques obstacles qu’il devait surmonter lors des révolutions précédentes (Russie, Chine, pour les deux exemples majeurs), et qu’elles ont d’ailleurs, comme on le sait, échoué à franchir.

Mais on a dû constater aussi, qu’en même temps que le capital créait ces conditions, il faisait tout ce qui est en son pouvoir pour en faire des situations qui préservent la valorisation du capital et les rapports d’appropriation capitalistes. Ainsi le temps libre est fait par lui chômage; la richesse, misère; la puissance sociale, propriété privée d’une classe ultra minoritaire et de son État tentaculaire.

Conclusion: cette situation manifeste deux choses concomitantes. L’état avancé des facteurs de dissolution du capital (de l’ampleur de ses contradictions) par lui-même, sa sénilité, avec toutes leurs conséquences catastrophiques. Mais aussi que cet état offre des moyens d’une puissance potentielle considérable pour entamer, et développer victorieusement jusqu’au bout, un procès révolutionnaire communiste qui, non seulement est, pour commencer, la seule sortie de crise possible, mais qui réalisera l’abolition de la condition de prolétaire, c’est-à-dire du rapport d’appropriation capitaliste jusque dans son fondement ultime: le travail contraint, répulsif, qui disparaîtra évidemment en même temps que la division puissances intellectuelles/exécutants (possesseurs/dépossédés).

Il s’agit en quelque sorte de « libérer » ces moyens de leur carcan capitaliste afin de pouvoir les développer jusqu’au bout de leurs potentialités81. « Libérer » la production des valeurs d’usage de la domination des valeurs d’échange, « libérer » le temps libre de la misère et de l’aliénation d’un temps vide, « libérer » la coopération mondiale des individus des divisions du travail impérialistes, de la concurrence, des idéologies nationalistes, et des guerres qui s’ensuivent, etc. Ce que libérer veut dire, d’une façon générale, c’est un mouvement au cours duquel les individus s’approprient les conditions existantes de l’auto-construction de leurs vies, et, à partir de là, en créent de nouvelles pour les construire plus élevées, plus riches de qualités. C’est ce procès révolutionnaire d’abolition du capital et du prolétariat dont il faut maintenant, en ayant vu les conditions existantes qui le rendent possible, expliciter la réalisation, du moins dans ses grandes lignes.

 

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