RÉALISATION DU COMMUNISME

CHAPITRE 5 du livre de Tom Thomas « Nécessité et possibilité du communisme »

5.1. Nécessité d’une transition

Savoir reconnaître la nécessité d’une phase de transition entre le moment d’une révolution politique victorieuse, qui ôte à la bourgeoisie régnante d’importants moyens de son pouvoir dans la « superstructure » (État et forces armées, médias et moyens d’éducation, etc.), ainsi que la propriété juridique et financière des entreprises, et celui où les classes disparaissent en même temps que toutes les formes de la possession capitaliste, est ce qui distingue les révolutionnaires concrets, conscients de ce que sont les conditions à réaliser pour parvenir à ce résultat, des utopistes qui les ignorent. On peut toujours, et sans grande difficulté, poser les principes d’une société communautaire idéale d’individus libres. Mais il est plus ardu de comprendre ce qu’il est possible de transformer à partir de telle ou telle situation historique particulière (« les circonstances » disait Marx dans ses thèses critiques sur Feuerbach), notamment du potentiel de temps libre quelle recèle. Le problème n’est pas le communisme – qui sera d’ailleurs l’invention d’individus très différents de ceux d’aujourd’hui et non pas la réalisation d’un projet de société ficelé par ces derniers, et dont on ne peut donc concevoir que les fondations (l’abolition du rapport capitaliste et de ses manifestations, les nouveaux rapports sociaux qui en résulteront) – mais la transition au communisme telle qu’on peut la déduire (en déduire les tâches) de ces circonstances.

Celles-ci sont aujourd’hui ce que nous avons résumé dans la formule « l’âge sénile du capitalisme ». Leur côté positif en est que le niveau élevé des forces productives, de la production et de la productivité recèle des conditions matérielles très favorables à l’abolition du rapport capitalisted’appropriation, à sa possibilité comme le chapitre 4 l’a explicité. Mais elles ne sont pas les conditions toutes prêtes sous « l’enveloppe » de la propriété juridico-financière qu’il suffirait de supprimer pour réaliser le communisme, c’est-à-dire une communauté d’individus librement associés, s’étant appropriés la puissance sociale, les conditions organiques de la production de leurs vies.

En effet le développement, aveugle, des forces productives par le capitalisme a aussi été celui des séparations, notamment celles entre les producteurs et les moyens de production (les prolétaires d’avec les puissances intellectuelles de la production), ou encore entre l’État et la « société civile » (à l’exception de la mince couche supérieure de la bourgeoisie plus ou moins fusionnée avec l’État). Abolir le capital, c’est abolir les rapports sociaux que sont ces séparations. Et pour cela, il faut du temps et des luttes. Par exemple s’approprier la science, l’intellect général, pour abolir le rapport puissances intellectuelles/prolétaires nécessite un certain nombre d’années, et aussi beaucoup de temps libre, autant pour apprendre que pour lutter contre toutes les résistances que ces puissances y opposeront, plus ou moins ouvertement ou camouflées (elles subsisteront en effet nécessairement le temps que cette séparation soit abolie puisque beaucoup des connaissances qu’elles détiennent resteront indispensables). C’est ce procès d’abolition des séparations léguées par le capitalisme contemporain à l’indispensable révolution politique du prolétariat, ou procès de communisation de la société, dont il faut maintenant poser les grandes lignes pour expliciter le passage de la possibilité du communisme à sa réalisation (encore une fois, il ne s’agit pas de faire ici le « programme » du communisme, mais seulement d’expliciter le procès qui mènera aux nouveaux rapports sociaux qui en seront le fondement).

5.2. Début de la transition: l’État bourgeois comme cible

La révolution communiste n’est pas un « grand soir », une prise de la Bastille, mais un procès de luttes des classes jusqu’à leur abolition, c’est-à-dire celle des rapports sociaux qui les constituent et les reproduisent. D’abord les prolétaires se forment en classe quand leur situation leur devient insupportable, qu’ils réalisent devoir s’unir pour ne pas périr inéluctablement dans des combats localisés, parcellaires, entreprise par entreprise, corporation par corporation. Et ils ne peuvent forger leur unité qu’en se donnant un ennemi commun. Celui-ci ne peut évidemment pas être tel ou tel capitaliste particulier, ni même une catégorie particulière de capitalistes, les méchants financiers par exemple, mais l’ensemble des capitalistes qui s’oppose à eux tous, et qui est représenté par l’État. C’est bien l’État – par essence, par construction – qui organise la protection et la reproduction des rapports sociaux qui forment la société capitaliste. Simplement changer les dirigeants de l’État ne changerait rien à cette fonction, pas plus que changer le commandant d’un navire n’en ferait un avion. Ce n’est que lorsqu’ils s’en prennent à l’État, que les prolétaires commencent à s’unir en classe indépendante poursuivant ses propres buts, par ses propres moyens, refusant de lier leur sort à celui de « leur » capital, bref à se faire prolétariat.

D’abord, et l’expérience historique des révolutions prolétariennes l’a enseigné bien souvent, avant même que la théorie ne l’explique (on sait que c’est la grande leçon que Marx a tirée de la Commune de Paris de 1871), le prolétariat doit détruire l’État bourgeois, et non simplement en changer, en bons citoyens82, le gouvernement. Cependantil ne peut pas abolir toute forme d’État immédiatement. En effet ce serait imaginer que les rapports sociaux d’appropriation privée, les séparations, les classes, qui engendrent la nécessité de l’État pourraient l’être également. Ce serait donc imaginer qu’après une révolution politique prolétarienne renversant l’État bourgeois il n’existe plus d’intérêts particuliers égoïstes, corporatistes, de classe, locaux, etc. Ce qui évidemment n’est pas le cas (et on verra plus loin les conditions de leur dissolution). Et ceci implique qu’il faut encore qu’un intérêt général, différent de ces intérêts particuliers83, s’impose comme intérêt de la société. On sait, d’une part, qu’un tel intérêt général se représente et agit par le moyen de l’État. Et, d’autre part, qu’il recouvre toujours un intérêt de classe qui se pose comme universel, qui s’affirme comme celui de tous. En l’occurrence ce que la révolution politique change, doit changer pour que se poursuive le procès de communisation, c’est que la forme d’État qu’elle construit sur les ruines de l’ancien représente les intérêts d’une autre classe: le prolétariat. C’est aussi une contradiction puisque cet État, comme tout État, est en lui-même un pouvoir séparé, dominant, qui a inévitablement tendance à rechercher sa perpétuation comme appareil spécial, et donc à lutter contre son dépérissement. Ce qu’il fera au nom de l’intérêt général qu’il est censé représenter et défendre, l’intérêt des prolétaires, réduit alors à un intérêt matériel alors qu’il est l’abolition de la condition de prolétaire.

Ce que peut et doit faire d’abord le prolétariat c’est de créer une nouvelle forme d’État, de type « Commune de Paris », que la tradition désigne sous le nom de dictature du prolétariat (tout État organisant la dictature d’une classe). C’est-à-dire une forme telle qu’elle favorise sa participation directe au pouvoir, organise le contrôle le plus strict possible sur les activités de cet État, et de ses dirigeants en particulier, stimule la continuation de sa lutte pour s’abolir en tant que prolétariat. Mais observons néanmoins que parler d’État prolétarien, de dictature du prolétariat, est une formule ambiguë. Il ne peut pas, en effet, exister longtemps une domination des prolétaires dans l’État s’ils restent prolétaires, c’est-à-dire dépossédés dans la société civile, dans leurs activités quotidiennes de production de la société et d’eux-mêmes, des conditions de cette activité84. D’ailleurs « dictature du prolétariat » est une sorte d’oxymore dans la mesure où si les prolétaires dominent ainsi complètement (dictature), c’est qu’ils ne sont plus prolétaires! Bref, cette formule a surtout l’intérêt de marquer que le prolétariat a conquis des moyens et des positions, perdues par la bourgeoisie, d’où il peut, et doit, accentuer son combat multiforme pour supprimer jusqu’à leurs racines les rapports d’appropriation bourgeois, mais présente aussi l’inconvénient de masquer que cet État prolétarien reste malgré tout contradictoire, car aussi le lieu d’un pouvoir spécial, séparé (plus ou moins selon les circonstances) des individus prolétaires eux-mêmes, et de ce fait, une base pour le développement d’une « nouvelle bourgeoisie ». Laquelle lutte pour inverser le cours du procès révolutionnaire en sa faveur, et peut y parvenir comme l’ont prouvé les expériences russes et chinoises85.

Mais les socialistes ou communistes vulgaires ne se posent même pas ce problème d’un État prolétarien. L’État bourgeois actuel leur convient, pire ils veulent le gonfler en étatisant (nationalisant) plus ou moins l’économie et la société, ce qui serait, selon eux, restreindre, voire abolir, la domination du capital! Certains86osent affirmer qu’avec eux au pouvoir, c’est le peuple qui est au pouvoir!

Ouvrons ici une parenthèse pour remarquer qu’il existe quelques passages, à vrai dire quelques lignes dans une œuvre qui en compte des milliers, des écrits de Marx et Engels qui peuvent servir d’alibi prestigieux aux thèses étatistes87. Par exemple ce passage de l’Anti-Dühring qui tente de résumer le procès révolutionnaire: « Le prolétariat s’empare du pouvoir d’État et transforme les moyens de production d’abord en propriété d’État. Mais par là il se supprime lui-même en tant que prolétariat, il supprime toutes les différences de classe et oppositions de classe et également l’État en tant qu’État88 ». Nous avons déjà assez critiqué commeerronée – du point de vue de Marx lui-même tel que le résume le concept de « capitalistes actifs » et que le justifie son analyse du fondement du rapport social capitaliste d’appropriation dans la séparation et l’opposition des conditions de la production d’avec les prolétaires – cette idée que les nationalisations seraient l’abolition de ce rapport pour ne pas y revenir ici. L’étatisation de ces conditions ne supprime ni les classes ni, évidemment, l’État. Elle ne supprime qu’une forme juridico-financière de la propriété pour la remplacer par une autre. Pour la justifier en la présentant comme communiste, le stalinisme a usé d’un raisonnement circulaire absurde: la preuve que l’État est communiste c’est qu’il a étatisé la propriété; et cette nationalisation est communiste parce que l’État l’est! Complément: s’il subsiste, contrairement au passage ci-dessus cité de l’Anti-Dühring, ce n’est pas que subsistent les classes à l’intérieur de l’URSS (en 1936 Staline les déclarait officiellement abolies), mais à l’extérieur seulement, d’où les bourgeoisies cherchent à abattre la « patrie du socialisme », y infiltrent des espions, y achètent des collaborateurs, y mènent des guerres.

Ce complément, exact en effet, n’enlève rien à l’absurdité du raisonnement circulaire sur l’État et le communisme, comme à celle de son pendant qui prétend à l’abolition des classes par le moyen des nationalisations, ignorant la réalité des rapports de propriété capitalistes. Un des résultats de cette absurdité est que toute tentative pour abolir la condition de prolétaire est condamnée (puisqu’il n’y a plus de classes!), ainsi concomitamment que toute tentative pour faire dépérir l’État en se réappropriant le pouvoir social (au contraire, puisque l’État est l’incarnation du communisme, ce serait attaquer89celui-ci, et ça mérite le goulag ou l’exécution!). Tout est alors inversé. La lutte prolétarienne pourabolir les classes et l’État est cataloguée comme bourgeoise; la lutte bourgeoise pour le défendre et le renforcer comme prolétarienne.

À l’opposé de ces thèses sur la communisation de la société par le moyen de l’étatisation renforcée, il faut opposer la nécessité d’une poursuite de la lutte de classe après le renversement de l’État bourgeois pour abolir jusqu’aux racines le rapport d’appropriation qui est le capital. Cette conquête du pouvoir social par les individus associés est évidemment aussi en même temps dépossession de l’État de ce pouvoir, donc abolition de l’État. C’est ce procès de transition au communisme dont il faut expliciter maintenant les grandes lignes. Il ne révolutionne pas que les circonstances, mais les individus eux-mêmes.

5.3. Transformation réciproque des hommes et des circonstances dans la transition

En même temps qu’il a renversé l’État bourgeois, le prolétariat a conquis d’importantes positions de pouvoir à tous les niveaux de la société et dans tous ses domaines (économie, politique, forces armées, médias, éducation, culture, etc.). Il pourra et devra en user pour s’y renforcer et les renforcer afin de poursuivre ce début d’appropriation du pouvoir social, ce qui passe, notamment, par celle de l’intellect général. Cela exige le maximum de temps libre. Nous avons vu l’important potentiel que recèle d’ores et déjà le niveau de développement atteint par les forces productives. Il pourra très rapidement être libéré, et même davantage, augmenté. Rappelons brièvement quelques-unes des mesures qui permettront de parvenir à de grands résultats dans ce domaine90. Dans leur généralité elles sont fondées sur lasuppression du chômage, des innombrables gaspillages de l’aveugle production pour la production capitaliste, et des très nombreux emplois propres aux seuls besoins bourgeois de consommation et de domination. Ce qui permet en contrepartie de partager les travaux qui seront estimés nécessaires selon le critère de la valeur d’usage entre un nombre beaucoup plus grand de travailleurs, donc de réduire considérablement le temps de travail de chacun.

D’emblée le surtravail cesse d’être la condition déterminante du travail et du développement général91. Il subsiste seulement comme travail nécessaire pour certaines dépenses sociales telles l’éducation, la santé, l’État tant qu’il subsiste, etc. Mais toutes sortes d’activités parasitaires qui vivaient du surtravail, telles la publicité, les activités boursières ou les industries du luxe pour ne citer que quelques exemple, sont immédiatement supprimées, tandis que d’autres, telles les activités financières et étatiques, sont fortement réduites en attendant de pouvoir l’être aussi.

Le déversement de tous les emplois devenus sans objet dans des activités productrices de ce qui sera reconnu comme nécessaires et vraies valeurs d’usage contribuera à diminuer le temps de travail, et ceci par le partage de ce temps de travail contraint entre tous. Mais, plus encore, par la suppression de l’énorme quantité de surtravail que devaient fournir les producteurs pour payer ces emplois et leurs moyens: en effet toutes ces activités maintenant disparues absorbaient une énorme masse de richesses produites par ce surtravail, d’autant plus qu’elles étaient souvent hautement rémunérées.

Dans le même mouvement, c’est l’ensemble du surtravail (de la plus-value) qui était accaparé par les hauts cadres dirigeants aux revenus pharamineux, tous secteurs d’activités confondus (économiques, étatiques, médiatiques, artistiques, etc.) qui est immédiatement considérablement réduit. Ainsi le surtravail qu’ils accaparaient se transforme en diminution du temps de travail pour les producteurs, ou/et en élévation de leurs revenus (un nouveau partage des richesses accompagne une nouvelle répartition et diminution du travail).

Une autre grande source de la diminution du temps de travail sera que, sur un plus long terme, il pourra être entrepris une rationalisation de la production par de nombreuses voies. Elles vont de la suppression des gaspillages induits par l’obsolescence planifiée des produits (aussi bien par des défauts volontaires que par la mise sur le marché, à grand renfort de publicité, de nouveaux produits qui n’apportent en réalité aucune innovation satisfaisant un besoin utile), jusqu’à ceux induits par l’organisation capitaliste de l’espace, (mégapoles surpeuplées d’un côté, campagnes désertifiées de l’autre) qui cause d’énormes dépenses de transports (qu’ils soient automobile ou en commun) et de santé publique. La mise en œuvre d’un Plan permettra de mieux répartir les ressources et moyens de la production en fonction de besoins déterminés démocratiquement92, donc dans la mesure où il est l’expression des choix des producteurs associés et non d’une techno-bureaucratie étatique. Ce qui, entre autres gaspillages, évitera ceux causés par les crises de surproduction inhérentes au capitalisme et leur cortège de destructions massives.

Le procès révolutionnaire est une lutte de classe pour l’accroissement du temps libre, mais pour qu’en même temps celui-ci permette aux prolétaires de s’approprier la puissance sociale. Elle inclut une lutte pour le partage du travail contraint entre tous. Les puissances intellectuelles doivent en assumer leur part, qu’elles le veuillent bien ou qu’elles y soient contraintes. De sorte qu’augmente aussi de cette façon le temps libre des prolétaires pour leur activité d’appropriation, et que ces puissances, une partie du moins qui en comprend plus ou moins l’intérêt humain, y participent en meilleure connaissance des réalités. Par leur activité d’appropriation les prolétaires se transforment eux-mêmes, et aussi leur travail sur lequel, donc sur les moyens duquel, ils acquièrent progressivement une maîtrise collective: il devient progressivement tout autre, un travail riche.

Le partage du travail pour travailler moins et tout autrement a une dimension internationale essentielle. On sait en effet que les procès de production sont aujourd’hui amplement mondialisés. Aucun pays, aucun peuple, ne peut se développer dans l’autarcie compte tenu de la puissance des forces productives modernes et de l’ampleur des besoins des individus modernes (ceci même si on peut légitimement mettre en cause la qualité et l’intérêt de ces besoins). Mais la mondialisation capitaliste se caractérise par une division du travail à l’échelle mondiale93qui accentue la désappropriation des prolétaires. En effet, elle gonfle formidablement, dans les métropoles impérialistes, les fonctions commerciales, financières, scientifiques, qui assurent la maîtrise des procès de production et l’accaparement de la plus-value et, à l’autre extrémité, les fonctions productives, prolétaires, dans les pays « dominés » (ce sont ces peuples et non ces pays qui le sont vu qu’en leur sein ils sont dominés par leur propre bourgeoisie associée avec celle de pays impérialistes). De sorte que les emplois qui sont développés dans les pays impérialistes sont surtout des emplois qualifiés souvent bien rémunérés (les individus non qualifiés y formant la masse des chômeurs, sauf s’ils acceptent des conditions de travail et de vie « chinoises »), tandis que la plus-value que produisent les ouvriers des pays dominés, dans les pires conditions d’exploitation, reflue pour une grande part dans les premiers (abritée, souvent, dans leurs paradis fiscaux), captée par leurs grands oligopoles.

Un exemple typique de cette segmentation poussée à l’extrême est celui de la firme Apple et de ses sous-traitants, Foxconn étant le plus connu. En 2009 Apple n’emploie que 25000 personnes aux USA, Foxconn en emploie 1,3 million en Chine, dont 250000 travaillent exclusivement pour Apple. Voici ce qu’en dit un journaliste94: « si la Chine est le pays qui produit l’iPhone d’Apple, elle doit reverser 96,4 % de ce qu’elle perçoit aux pays impliqués dans la chaîne de valeur (conception, brevets technologiques, composants…). Ainsi, sur les ventes d’iPhone en 2009 aux États-Unis, le Japon a récupéré 670 millions de dollars, l’Allemagne 326, la Corée 259, les États-Unis 108, alors que la Chine ne conservait in fine que 73 millions des 2 milliards qui ont été comptabilisés dans sa balance commerciale ». Et M. Thibault, l’auteur de cet article, professeur à l’université de Perpignan, de conclure: « les pays qui, aujourd’hui, s’enrichissent le plus sont ceux qui maîtrisent la plus grande part de la valeur ajoutée d’un produit, et non plus ceux dont les ouvriers le produisent95». On s’en doutait particulièrement en ce qui concerne les 250000 ouvriers chinois! De même que les richesses de leur sous-sol valent aux peuples dominés plus de guerres que de dollars (cf. le pétrole).

Il s’agit donc de détruire cette division du travail et des revenus qui caractérise et organise le « travailleur collectif » à l’échelle mondiale, la coopération à la façon capitaliste-impérialiste, et de la remplacer par une association d’individus coopérant librement, consciemment et volontairement, faisant de cette puissance sociale décuplée par son échelle planétaire une puissance pour eux, pour leur développement réciproque. Cette voie s’oppose évidemment radicalement à celle du protectionnisme, étatiste et nationaliste par nature quoi qu’en disent ses partisans « de gauche », et qui stimule la concurrence entre prolétaires de différents pays, chacun soutenant ainsi « son » capital, espérant en obtenir plus de miettes parce que, fort de ce soutien, il se porterait mieux.

Observons enfin que tout cet ensemble de luttes, par lesquelles, ayant renversé l’État bourgeois, les prolétaires prennent progressivement possession des conditions de la production, a aussi pour résultat d’accélérer considérablement l’augmentation de la productivité du travail, donc la diminution de la quantité de travail nécessaire à la production.

D’abord parce que cette augmentation ne serait plus bloquée par les capitalistes, qui ne la mettent en œuvre que si elle autorise une diminution de la valeur Cv de la masse salariale plus forte que l’augmentation de la valeur de la machinerie Cc qui la permet96. Pour des travailleurs dirigeant le procès de production, l’intérêt pour un gain de productivité ne serait pas aussi limité: il serait d’économiser le plus possible sur toute la quantité de travail vivant, celle qui leur revient commecelle qui constitue du surtravail, de produire en travaillant le moins possible, avec le moins de peine possible.

Ensuite, parce que l’utilisation de l’intelligence et le développement des connaissances scientifiques et technologiques de tous les individus, la motivation qu’ils auraient à les mettre en œuvre parce que ce serait pour eux-mêmes et non pour la bourgeoisie, centupleraient les progrès de la productivité du travail, et donc ceux de la diminution du travail contraint.

Tout ce qui vient d’être évoqué montre que les révolutions du XXIe siècle bénéficieront d’un potentiel très considérable d’accroissement du temps libre. Mais leur tâche essentielle sera d’en faire un moyen pour l’appropriation des conditions de la production de leur vie par les individus associés, et par là pour la suppression des classes. Cet objectif ne peut évidemment pas être atteint immédiatement97, et c’est pourquoi la lutte de classes continue pendant toute une phase, dite de transition au communisme, ou de communisation. C’est que la bourgeoisie conserve encore de solides positions après qu’elle a perdu le monopole du pouvoir d’État. Par exemple, des alliés au niveau international, là où elle n’a pas encore été renversée; des positions idéologiques fortes, des comportements égoïstes, parce que les idées et comportements anciens se perpétuent plus ou moins du fait que les rapports sociaux qui les fondent n’ont pas pu être tous immédiatement et totalement abolis, et qu’ils leur survivent même toujours quelques temps.

Si, donc, le rapport puissances intellectuelles/prolétaires subsistant génère des comportements bourgeois d’appropriation, ils ne sont pas que le fait de ces puissances. Ils existent aussi chez les prolétaires, en tant qu’ils sont aussi des agentsdu capital (reproduisent le capital) en même temps que son ennemi. Certes, l’effet des comportements privés prolétaires n’offre pas la moindre possibilité de s’enrichir beaucoup (sinon à titre exceptionnel, une chance sur des millions, par les jeux de hasard). Il est surtout qu’ils prennent la forme de comportements individualistes et corporatistes par lesquels ils cherchent à améliorer un peu leur condition personnelle, leur condition de prolétaire (quand bien même cela passe par une lutte collective). Ce type de comportement amène en général à soutenir « son » entreprise, « son » capital, donc à passer des compromis avec la classe dominante dans les rapports de production qui, après une révolution politique, reste, au moins un moment, celle des puissances intellectuelles. Compromis qui maintiennent, reproduisent ces rapports, donc la condition de prolétaire.

Ces comportements privés des prolétaires sont générés par le rapport social capitaliste du fait qu’il implique l’existence du travail prolétaire. Voué à ce travail répulsif, contraint, aliéné et aliénant, le prolétaire a pour intérêt immédiat, spontané, de vendre cette seule propriété qu’il a, sa force de travail, le plus cher possible, de fournir le moins possible de ce travail tout en demandant en retour de recevoir le plus possible98. Bref, tant que subsiste le travail prolétaire en quantité importante (ce qui était notamment le cas lors des révolutions russe et chinoise), existent aussi les comportements privés qu’il génère chez les prolétaires, bien qu’ils n’aient pas grand-chose à attendre de ce côté-là (c’est toujours l’appropriation desconditions de la production qui, grosso modo, détermine la répartition des revenus). Autrement dit, il y a toujours chez le prolétaire, après la révolution politique – donc tant que le procès de communisation n’a pas supprimé cette condition en même temps que celle de bourgeois – un intérêt privé, particulier, auquel doit nécessairement s’opposer un intérêt général, représenté par un État qui doit, entre autres choses, imposer le travail contraint à tous ceux aptes à travailler, et subsumer tous les intérêts privés sous cet intérêt général.

Mais cet intérêt de classe coïncide avec les intérêts privés quand les prolétaires prennent conscience qu’ils ne veulent plus de ce travail, que l’intérêt privé essentiel pour eux n’est pas la lutte sans fin pour améliorer sa condition, mais de s’abolir comme prolétaires en abolissant le travail prolétaire. Et quand se développe cette conscience de cet intérêt commun, alors c’est que le prolétariat entreprend de réaliser le communisme (la Communauté).

Cette lutte pour la réduction du travail répulsif à un minimum négligeable, en même temps lutte pour l’appropriation des conditions de la production, c’est, dit autrement, une lutte pour un travail (une activité) riche de qualités, de créativité, de satisfaction de besoins également riches de qualités (scientifiques, artistiques, etc.). C’est ce point qu’il faut maintenant expliciter pour comprendre pourquoi une telle activité, de tels besoins, généreront des individus nouveaux, en même temps qu’ils seront créés par eux, ainsi que la coïncidence des intérêts personnels avec ceux de tous, c’est-à-dire la fin de l’opposition privé/social (intérêts privés/intérêt général), donc la Communauté, sans classes et sans État99.

Bien des penseurs ont, depuis longtemps, su et affirmé que l’abolition du travail répulsif était la condition de base d’unbonheur bien terrestre, et le temps libre « la vraie richesse » comme le dira Marx plus tard. Par exemple dès 1516 Thomas More écrit, dans son célèbre ouvrage l’Utopie, que la propriété privée doit être abolie afin que personne ne puisse contraindre d’autres à travailler pour lui. Ceci fait, « le but des institutions sociales en Utopie est de fournir d’abord aux besoins de la consommation publique et individuelle, puis de laisser à chacun le plus de temps possible pour s’affranchir de la servitude du corps, cultiver librement son esprit, développer ses facultés intellectuelles par l’étude des sciences et des lettres. C’est dans ce développement complet qu’ils font consister le vrai bonheur ».

Marx a repris cette idée du « développement complet des facultés » des individus comme fondement de leur liberté, de leur individualité et de leur Communauté. Mais un de ses mérites est d’avoir démontré qu’il était une condition de l’abolition de la propriété privée plutôt que l’inverse100: « la propriété privée ne peut être abolie qu’à la condition que soit réalisé un développement complet des individus; ceux-ci se trouveront en effet en présence de forces productives et de formes d’échange de caractère multiforme (et très sophistiquées, n.d.a.) et seuls des individus dont le développement sera complet pourront se les assimiler, c’est-à-dire en faire l’activité libre de leur existence101 ».

Fin du travail répulsif, fin des divisions du travail intellectuels/exécutants, fin de la propriété privée, travail riche,production de valeurs d’usages, sont autant de façons différentes pour dire: fin des classes et de l’État, société communiste, Communauté d’individus librement associés.

Quels seront ces individus, cette société? Encore une fois, il ne s’agit pas d’essayer de lire « dans les marmites de l’avenir », de faire le plan d’une société idéale qu’il n’y aurait plus qu’à appliquer. Mais ce qu’il est possible de faire, c’est de comprendre la « circonstance » générale qui est la condition, et le produit, de cette Communauté d’individus libres, possesseurs de leurs moyens d’existence. Elle est une nouvelle praxis (activités par lesquelles les hommes se produisent), à savoir un travail riche. Il faut donc rappeler, brièvement, ce qu’est celui-ci, comment il révolutionne les individus, autrement dit leurs rapports sociaux.

Le travail riche102est « travail libre », « travail attractif » selon les formulations de Marx (l’opposé du travail prolétaire, contraint et répulsif). Il précisait: « ce qui ne signifie en aucun cas qu’il soit pur plaisir, pur amusement comme le pense Fourier avec ses conceptions naïves et ses visions de grisette. Des travaux effectivement libres, la composition d’une œuvre musicale par exemple, requièrent justement à la fois un sacré sérieux et l’effort le plus intense103». Chacun le sait: qui veut jouir dans et de son activité trouvera un plaisir plus grand en réalisant des choses plus subtiles, ingénieuses, belles, en franchissant des obstacles, en découvrant à ses sens des domaines inconnus, et en recevant des autres l’affirmation qu’elles ont répondu à leurs besoins en en élevant la qualité, en les enrichissant. C’est un enrichissement des qualités développées par les uns par celles développées par les autres (voir ci-après). C’est évidemmentparce qu’il est ainsi jouissance que le travail riche est aussi attractif, volontaire, libre.

Le travail riche l’est d’autant plus qu’il met en œuvre des qualités plus développées et multiformes. « Qu’est-ce que la richesse, sinon l’universalité des besoins, des capacités, des jouissances104 ». Et justement, le procès d’appropriation des conditions du travail riche est aussi un procès qui fait apparaître de nouveaux besoins: ceux d’acquérir toujours davantage des moyens et qualités qui développent les facultés de l’individu, ses capacités à enrichir son activité, donc son être, de cette vraie richesse qui est jouissance105. On reconnaît ici la vieille distinction entre être et avoir, mais n’édictant pas philosophiquement l’être comme idéal, mais déterminant matériellement les conditions historiques de son développement (aujourd’hui: développement des forces productives permettant l’élimination de la nécessité du travail contraint, procès révolutionnaire d’abolition des rapports capitalistes).

Ainsi l’appropriation dont il est question dans les conditions du communisme n’a rien à voir avec l’accaparement de l’argent et des choses propre au monde bourgeois. Elle n’est pas ce désir frénétique d’avoir, ce qui n’a rien à voir avec le développement de qualités personnelles, de son individualité, mais, au contraire, ce qui le permet.

On voit bien alors que « l’abondance » dont il est question dans le communisme n’est pas celle du consumérisme bourgeois, mais celle de qualités, de capacités, de facultés, et des besoins correspondants. Et de tels besoins, propres au développement des qualités des individus, étant limités par la nature même de l’être humain, il en résulte que cette sorte d’abondance n’a rien à voir avec « la production pour la production » de tout et n’importe quoi, qui est une caractéristique du capitalisme, dans lequel les besoins, étant d’accaparer des choses et de l’argent, sont de ce fait illimités, frénétiques: on veut toujours en avoir plus, et on n’est jamais satisfait parce qu’on ne recherche le plaisir que dans la quantité maximum, ce qui est sans fin.

Ainsi le communisme n’a rien à voir avec un quelconque « productivisme », contrairement à ce qu’en disent des critiques malhonnêtes et ignorants.

Nouvelles activités (travail riche) pour tous = nouveaux besoins pour tous, et réciproquement. Il s’agit donc alors d’individus nouveaux. Autrement dit de rapports sociaux (d’une société) nouveaux106. Car ces nouveaux besoins et activités ne peuvent être satisfaits que par des échanges réciproques tels que chacun puisse trouver chez les autres de quoi acquérir les qualités qu’il n’a pas, ou de quoi perfectionner celles qu’il a. Tant il est vrai que « la vraie richesse de l’individu dépend entièrement de la richesse de ses rapports réels107». Et c’est pourquoi l’intérêt de chacun est alors le libre et le plus haut développement de tous, puisque plus les autres sont riches de capacités et facultés, et plus je peux m’en enrichir moi-même. Échanges gratuits puisque le travail riche est non seulement libre, volontaire, jouissance, mais qu’il ne trouve ainsi à développer sa richesse que dans l’élévation de celle des autres, que son intérêt est d’y contribuer. De même, plus les échanges sont élargis, jusqu’au monde entier donc, portent sur la satisfaction la plus ample possible de besoins universels au lieu d’être bornés par la propriété privée (par exemple le système des brevets qui freine considérablement les progrès scientifiques et technologiques), ou par un nationalisme archaïque, des traditions sclérosantes, des limites religieuses, et plus ils peuvent être riches (d’ailleurs dès aujourd’hui le développement des sciences et technologies est le fait de travaux d’équipes nombreuses, souvent multinationales, associant de multiples capacités). Bref, le travail riche n’existe que dans ces rapports d’échanges spécifiques, brièvement esquissés ci-dessus dans leurs principes. Autrement dit, il fonde une société spécifique, en l’occurrence une Communauté d’individus librement associés, à vocation planétaire. Et, à partir de ce qui vient d’être dit, on peut montrer maintenant le lien entre travail riche et Communauté, comment ce lien la définit elle aussi (il s’agit d’une détermination réciproque108).

Le travail riche fonde une Communauté réelle – et non pas illusoire comme la Nation, faite d’individus privés (égoïstes), divisée en classes antagoniques – parce que une telle activité implique:

Premièrement qu’elle ait été ainsi suscitée par un besoin social lui-même de qualité élevée, et deuxièmement, que son auteur ait pu s’approprier des autres, du patrimoine social qu’ils ont acquis et développé, les moyens matériels et intellectuels lui permettant de répondre à un tel besoin, et de pouvoir s’affirmer ainsi, par son activité, comme un créateur non seulement de lui-même, mais de l’humanité: d’affirmer sa nature humaine. Le travail riche est libre. Il est une réponse aux besoins que suscite dans l’individu la richesse du monde extérieur, l’existence de ce monde en lui, des autres en lui: ce qui est la réelle Communauté. Le Manifeste du parti communiste de Marx et Engels résume cela dans cette relation réciproque: « le libre développement de chacun est la condition du libre de tous ». Il y a coïncidence entre l’intérêt personnel et celui des autres: ce qui est une autre façon de définir une réelle Communauté (intérêts communs).

Ainsi, et pour tordre le cou à une vieille et fausse caricature, on voit que le communisme n’a rien d’un « collectivisme » uniformisant et coercitif, qui ôterait à l’individu toute liberté, le placerait comme élément d’un troupeau sous la férule d’un État représentant l’intérêt collectif (qui n’est qu’une autre formulation de l’intérêt général). Un tel collectivisme n’est qu’un totalitarisme, comme l’ont prouvé les sociétés, soi-disant communistes, de type stalinien.

C’est une caractéristique, historiquement spécifique, du procès révolutionnaire communiste que de faire « la révolution non seulement contre des conditions particulières de la société passée, mais contre la « production de la vie » antérieure elle-même, contre l’ensemble de l’activité109 » qui en est le fondement. En effet, puisqu’il réduit, puis supprime le travail répulsif, et développe le travail riche pour tous. Et cela signifie la fin des contradictions telles que propriété privée/production sociale, classe dominante/classe dominée, intérêt privé/intérêt général. La coïncidence des intérêts privés étant la fin d’un intérêt général séparé d’eux, c’est donc aussi la fin de l’État. Observons que c’est parce qu’elle n’affirme pas la nécessité de construire, par une lutte de classe continue, cette coïncidence, que la thèse anarchiste (libertaire) sur l’abolition immédiate de l’État par la révolution, niant la nécessité d’une transition au communisme, n’est qu’un sympathique bavardage. En revanche, une fois cette coïncidence effective, la volonté commune pourra être réalisée par des instances non coercitives la représentant réellement. Parce qu’elle existe à la fois comme intérêt commun et intérêts des individus. Parce que ces instances pourront pour cette raison être transparentes, ne pas cacher d’intérêts divergents, d’autant plus qu’elles pourront être aussi contrôlées étroitement par tous, qui en auront les moyens matériels et intellectuels.

Mais après avoir esquissé le chemin qui mène à la suppression des classes et de l’État, rappelé les conditions à réaliser et les moyens de les réaliser dans le procès révolutionnaire dit de transition au communisme, il est nécessaire de revenir à la question du pouvoir prolétarien après le renversement de l’État bourgeois, car c’est celle qui a le plus divisé le mouvement révolutionnaire, et le divise encore.

5.4. D’abord sont les circonstances

D’abord sont les circonstances. Car si les hommes font leur propre histoire, ce ne peut être que selon les possibilités, et donc aussi les limites d’une situation historiquement déterminée. Circonstances que le procès révolutionnaire a justement pour but de transformer, et les hommes avec, qu’ils le mènent ou le subissent.

Pas plus qu’il n’est sage de partir sans avoir quelque idée sur où il est judicieux d’aller, il ne suffit pas de savoir où aller si on ne sait pas d’où on part. Analyser les circonstances, c’est:

1°) Comprendre le potentiel révolutionnaire existant aujourd’hui (ce qui a été résumé dans la section 4.2). C’est faire cette « analyse concrète de la situation concrète » que prônait Lénine pour répondre à cette toujours première question: que faire?

2°) Comprendre les obstacles qu’ont eu à surmonter les révolutions passées (de la Commune de Paris à la Révolution Culturelle chinoise), les difficultés qu’elles ont résolues, les erreurs qu’elles ont commises. Bref, tirer la leçon des expériences.

3°) Une telle analyse doit évidemment tenir le plus grand compte des circonstances historiques particulières de ces révolutions. C’en est même un préalable.

Les deux premières tâches sont d’une évidence banale.Mais la troisième est trop souvent non prise en compte, notamment par des gens se voulant révolutionnaires radicaux parce qu’ils affirment que la volonté politique peut tout, qu’il suffit de décréter le pouvoir des prolétaires, pour les uns, ou du peuple, pour les autres, l’abolition de l’État, la fin du travail, pour que tous ces « principes » communistes soient réalisables. Et donc, a contrario, si les révolutions passées ne sont pas parvenues à les réaliser, ce serait parce que le pouvoir avait été hors des mains des prolétaires, absorbé par un nouvel appareil d’État bureaucratique.

Certes, le constat de la domination des prolétaires par l’État bureaucratique est juste. Mais ce qui est ignoré dans cette affirmation, c’est qu’une révolution politique ne suffit pas à établir le pouvoir du prolétariat, que ce pouvoir est une construction, une lutte permanente pour l’abolition du prolétariat (et alors évidemment de « son pouvoir » particulier). Une lutte, plus ou moins longue, par laquelle il exerce un pouvoir de classe – et c’est donc qu’il lutte contre un autre pouvoir de classe, que son pouvoir est plus ou moins limité – pour ne plus exister comme classe, pour abolir tout pouvoir de classe.

Or beaucoup limitent cette question du pouvoir à une question de formes. Par exemple ils affirment qu’une forme « conseilliste » ou « libertaire » assurerait le pouvoir du prolétariat par opposition à une forme « léniniste » qui l’en priverait. Ce qu’ils recherchent, c’est une forme de représentation qui ne sépare pas les représentés de leurs représentants, qui ne soit pas abandon de son pouvoir social à d’autres, à une institution séparée, donc à une sorte d’État malgré tout. Or une telle démocratie « absolue » nécessite la coïncidence des intérêts particuliers. Ce n’est qu’alors que toute forme d’intérêt général distinct de ces intérêts disparaît, et toute forme d’État avec, au profit du pouvoir des individus associés: la représentation subsiste, mais comme démocratie « absolue », expression d’intérêts communs, donc noncoercitive, transparente (pas d’intérêts particuliers égoïstes à cacher) et donc vraiment contrôlable par ces individus. La construction du pouvoir des prolétaires, c’est leur conquête des conditions matérielles et intellectuelles du pouvoir. Non seulement celle des moyens « techniques » (appareils d’État, médias, forces armées, etc.), mais aussi du temps libre et des connaissances nécessaires pour qu’ils en soient réellement possesseurs. Non seulement l’occupation de la « superstructure » étatique et idéologique, mais aussi l’appropriation des conditions de la production110. Toutes conditions qui peuvent se trouver assez rapidement réunies dans les circonstances d’aujourd’hui111, mais qui ne l’étaient pas du tout au XXesiècle en Russie et en Chine où régnait une telle pénurie de moyens et de produits de toute première nécessité que cela engluait les populations dans la « gadoue112» du travail répulsif et de toutes les divergences d’intérêts privés et de classe que cela impliquait nécessairement.

La démocratie est avant tout activité, pas seulement un droit, ni un vote par lequel les individus ne feraient que se dessaisir de leur pouvoir, mais exercice de ce pouvoir par eux-mêmes associés. Nous avons rappelé brièvement les conditions de fond que nécessite cet exercice, dont l’existence dépend des circonstances historiques. La forme de l’État prolétarien pendant la transition au communisme n’est évidemment pas pour autant sans importance. Cependant elle ne peut suppléer à l’insuffisance de ces conditions, elle en dépend plutôt. Mais dans cette limite, imposée par les circonstances, elle peut, ou pas, en faciliter la réalisation, c’est-à-dire favoriser, ou pas, l’apprentissage des prolétaires à l’exercice du pouvoir, donc leurs luttes et initiatives pour s’approprier les moyens du pouvoir. C’est donc le contraire d’un État qui absorberait en lui tous les pouvoirs, toutes les forces des individus alors méprisés, infantilisés et au mieux, ou plutôt au pire, « assistés113».

Mais l’État, quel qu’il soit, ne peut pas de lui-même s’attacher à développer toutes les conditions de sa propre disparition. Il faut l’y obliger. Il n’y rien là d’incompréhensible: il est nécessairement lui-même une manifestation des contradictions qui subsistent pendant la phase de transition, dont la racine est dans l’existence persistante de différentes formes d’appropriation privée. Ce sont les circonstances elles-mêmes qui sont contradictoires.

 

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