NAISSANCE ET ESSENCE DE L’ETAT

CHAPITRE 1 du livre de Tom Thomas « Etatisme contre libéralisme? »

Commençons par préciser un choix de vocabulaire. Tout pouvoir dominant plus ou moins centralisé dans une société n’est pas à proprement parler un Etat. On dira plus loin ce qui distingue nettement cette « superstructure » de l’époque capitaliste de celles qui l’ont précédée. Le mot Etat n’apparaît d’ailleurs que vers le 16ème siècle, en Europe, notamment avec Machiavel2. User de ce mot pour désigner toute forme de pouvoir sur la société, quelles que soient les époques, est certes une commodité de langage couramment usitée, mais qui gomme les spécificités déterminantes de l’Etat. C’est pourquoi, j’ai choisi ici de réserver ce mot à l’époque du mode de production marchand et capitaliste en général, et ceux « d’Etat moderne » pour le capitalisme contemporain.

Comme beaucoup d’autres, Marx a usé de cette commodité. Par exemple, quand il parle de l’Etat athénien ou romain, ou encore d’Etat au moyen-âge. « Au moyen-âge, il y avait serf, bien féodal, corporations de métiers, corporations de savants, etc., c’est-à-dire qu’au moyen-âge, propriété, commerce, société, homme, tout est politique… Au moyen-âge, vie du peuple et vie de l’Etat sont identiques »3. Mais justement, il ne s’agit pas alors à proprement parler d’Etat puisqu’il n’y a pas séparation entre « vie du peuple » et « vie de l’Etat », ce qui est, nous le verrons, une caractéristique essentielle de l’Etat. Ici Marx utilise ce mot parce qu’il est celui qu’utilise Hegel. Or précisément, il le critique en lui opposant que « l’abstraction de l’Etat en tant que tel ressortit seulement à l’époque moderne parce que l’abstraction de la vie privée ressortit seulement à l’époque moderne. L’abstraction de l’Etat politique est un produit moderne »4.

Certes, des prémisses de cet Etat ainsi historiquement délimité peuvent être aisément trouvées bien avant la révolution bourgeoise qui l’institua pleinement. Toute nouvelle organisation sociale trouve d’abord des bases dans la précédente (et même les précédentes puisqu’en la matière on peut remonter jusqu’à Rome, Athènes, et au delà). C’est ainsi, par exemple, que Marx constatait dans La Guerre Civile en France que « le pouvoir centralisé d’Etat avec ses organes omniprésents – armée permanente, police, bureaucratie, clergé et magistrature – tire son origine de la monarchie absolue ».

Pour déterminer ce qui caractérise l’Etat comme appareil spécifique à l’époque marchande et capitaliste, nous analyserons sa naissance au terme, notamment, de sa gestation au sein de l’époque féodale, et montrerons en quoi cette naissance est aussi une rupture avec les formes politiques précédentes. Rupture évidemment la plus clairement et radicalement posée par la Révolution française. Ce très bref rappel historique reposera sur, et vérifiera, cette célèbre affirmation de Marx:

« C’est toujours dans le rapport immédiat entre le propriétaire des moyens de production et le producteur direct (rapport dont les différents aspects correspondent naturellement à un degré défini des méthodes de travail, donc à un certain degré de la force productive sociale) qu’il faut chercher le secret le plus profond, le fondement caché de tout l’édifice social et par conséquent de la forme politique que prend le rapport de souveraineté et de dépendance, bref, la base de la forme spécifique que revêt l’Etat à une période donnée. Cela n’empêche pas qu’une même base économique (la même quant à ses conditions fondamentales), sous l’influence d’innombrables conditions empiriques différentes, de conditions naturelles, de rapports sociaux, d’influences historiques extérieures, etc., peut présenter des variations et des nuances infinies que seule une analyse de ces conditions empiriques pourra élucider »5.

Les premières sociétés humaines ont connu des formes d’organisation sociale que l’on peut aussi caractériser comme politiques dans le sens où ce qui les distinguait de celles des animaux, même réputés les plus sociaux comme les abeilles ou les fourmis, était la conscience d’une activité commune, d’une volonté commune, d’un rapport collectif dans l’appropriation des conditions de leur vie, de la nature. Pour l’homme, le rapport à la nature est toujours un rapport socialement organisé et représenté dans sa conscience et ses manifestations (danses, récits, peintures, etc.).

A l’origine, la première de ces conditions sont les moyens de subsistance les plus élémentaires (nourriture, abri, etc.), et c’est la nature elle-même qui les fournit: dans la chasse, la cueillette, l’homme ne semble que prendre ce qu’elle lui donne. On prend, et on produit pour prendre (armes de chasse ou de guerre). Or si la nature fournit les conditions inorganiques de la vie, s’approprier ses fruits c’est s’approprier un territoire. Dans les situations primitives, cette double appropriation ne pouvait être que collective. D’où deux conséquences bien connues:

Premièrement, la communauté est alors la condition de l’appropriation du territoire et de ses richesses. L’homme ne peut exister que comme élément d’une communauté, et non comme individu, c’est elle le sujet, non lui. Il n’existe d’abord que dans un réseau de parenté plus ou moins vaste, se renforçant d’alliances matrimoniales, déterminé par le statut qu’il a dans ce réseau. La communauté est la condition organique, construite, représentée dans la conscience (généralement de forme religieuse), de l’appropriation des conditions inorganiques de l’existence. Qui n’est pas membre de la communauté n’existe donc pas comme homme, mais comme barbare, guère plus qu’un animal, qui pourra comme tel être éventuellement considéré utile en tant qu’esclave.

Deuxièmement, la vie étant conditionnée par l’appropriation d’un territoire, la guerre est une activité essentielle de toutes les communautés primitives. D’ailleurs, par elle, il s’agit toujours de prendre pour vivre, non seulement à la nature mais aussi à d’autres (guerre et chasse sont initialement la même chose).

Il en résulte que les premières formes de hiérarchies sociales, d’embryons de pouvoirs politiques, sont souvent celles qui posent un individu comme chef de guerre, parfois descendant supposé du dieu fondateur, et aussi les sorciers et prêtres qui, communiquant avec lui et avec ses collègues qui animent la nature, connaissent les conditions favorables, les remèdes, etc.

Ainsi, les communautés se fixent dans des hiérarchies, statuts, coutumes, règles (car communauté ne veut pas dire qu’il n’y pas de litiges internes à surmonter), qui apparaissent avec le temps comme leurs présupposés. Elles se structurent progressivement en de nombreuses fonctions spécialisées au fur et à mesure qu’elles se développent et se complexifient. Chefs de guerre, religieux, maîtres des coutumes et des règles (ou magistrats), forment des hiérarchies plus ou moins complexes. Cependant, il ne s’agit pas d’Etat à proprement parler mais d’une organisation sociale au sein même de la communauté, chacun, mêmes les plus hauts placés, n’étant qu’un de ses éléments. Elle se subdivise, se hiérarchise, et par là pose des embryons de pouvoirs séparés, mais reste perçue comme un seul sujet. Le pouvoir est d’ordre naturel et divin. Comme la communauté dont il est un organe, il est présupposé et non pas construit par les individus, ne serait-ce que parce que les individus n’existent pas.

Pendant des millénaires, les sociétés restent fondées sur le rapport à la terre. Mais évidemment, leur organisation politique se transforme au fur et à mesure que ce rapport évolue. Et il évolue avec le développement des moyens de production. Par exemple, les premières formes de pouvoir unifié et despotique sur de grandes masses de population se sont développées là où l’amélioration des méthodes agricoles nécessitait de vastes travaux collectifs (notamment pour l’irrigation: Mésopotamie, vallée du Nil, etc.). Dans ces grands ensembles humains, la communauté ne peut pas se fonder sur les seuls liens de parenté. Ces travaux collectifs, y compris la construction de temples, pyramides, etc., soudent la collectivité tout en la soumettant au despote. De plus en plus aussi la communauté se fonde sur l’idéologie de règles qui apparaissent comme ses présupposés, notamment celles de l’appartenance religieuse. Beaucoup plus tard, dans les formes communautaires dégradées des systèmes féodaux, les hommes restent socialement définis par des appartenances à des états (noblesse, religieux, tiers, en France), des ordres, des corporations, etc. Bref, encore au Moyen-Age, en Europe, le pouvoir est fait de liens d’allégeances et de dépendances personnelles, justifiés par un ordre perçu comme naturel. Il n’est pas construit par les hommes mais présupposé, donné par Dieu. De ce fait, il n’y a pas encore de séparation société civile/société politique, pas d’Etat au sens strict du terme.

On voit se développer les prémisses d’une telle séparation avec la dégradation du système féodal en monarchie absolue. Le monde féodal est lui aussi fondé sur une occupation commune de la terre mais avec des fonctions, et les ressources afférentes, déjà très hiérarchisées: militaires et judiciaires pour le seigneur, serfs attachés à la terre commune (mais disposant d’une partie de leur travail, de la propriété des basses-cours, parfois de lopins, etc.), Eglise pour unir en une société ordonnée ce monde divisé. Car le roi n’était au début qu’un seigneur comme les autres, un chef de coalition plus ou moins occasionnelle pour la guerre. Mais celle-ci étant fréquente, sa position se renforce, en même temps que par des mariages habiles. Le pouvoir royal déborde de son propre fief, se dissocie donc de la propriété de la terre, et dès lors devient un embryon de pouvoir séparé, s’affirme comme extérieur à la communauté terrienne et villageoise, comme l’organisateur d’une unité plus large. Ce faisant, il se heurte à l’Eglise, autre puissance non seulement terrienne comme lui mais surtout jusque là seule organisatrice de l’unité générale (la chrétienté), mais sur une base idéologique. S’en suit une longue phase de luttes entre ces deux prétendants au pouvoir central, qui doivent aussi néanmoins s’entendre contre le peuple qu’ils tondent sans merci. Lors de la célèbre querelle des investitures (1057-1122), l’empereur doit finalement céder au pape et se rendre à Canossa. Mais la tendance s’inverse, et en 1562, Michel de l’Hospital fait, devant le Conseil du Roi, sa déclaration proposant la neutralité religieuse du pouvoir royal. Elle reçoit sa première traduction en 1598 par l’Edit de Nantes. Par la suite, Richelieu et Louis XIV confirment la prééminence royale sur celle du pape et transforment les dignitaires de l’Eglise et les féodaux en riches rentiers, courtisans sans pouvoir politique propre6. En 1648, les traités de Westphalie mettent fin aux guerres de religion en confirmant le primat du pouvoir politique (c’est la religion du prince qui prime sur son territoire).

L’unité territoriale plus large sur laquelle se fonde le pouvoir royal n’est pas qu’une lutte contre un rival, la papauté, elle a pour ainsi dire un caractère déjà laïque (bien qu’aussi les rois doivent se présenter comme élus de Dieu et se faire sacrer) car elle a une base matérielle très nette dans l’extension du commerce, de l’artisanat et des manufactures, en développement dans les villes. Le monde féodal morcelé se désagrège avec l’extension des échanges, des foires, des villes, des métiers qui doivent évidemment s’affranchir de la relation féodale fixée à la terre, des limites parcellaires du fief et des règles religieuses telle que l’interdiction du crédit7. Dans les villes, les artisans et commerçants tendent à se détacher des liens de dépendances personnelles au seigneur. Ils obtiennent des franchises en échange de taxes qu’ils lui versent, qu’ils défendent et accroissent par la pression de leurs corporations. Dans ce nouveau monde bourgeois, l’homme n’est plus fixé à la terre mais court après l’argent, la richesse n’est plus la terre, mais l’argent. Ainsi, le monde féodal a commencé à se dissoudre sous l’effet de l’extension des échanges, quand la terre est devenue elle-même un objet de commerce, un moyen d’argent, la communauté paysanne en étant dépossédée par les seigneurs qui se l’approprient par la force8 (cf. les tristement fameuses « enclosures » en Angleterre, pays où cette dépossession a été la plus violente et la plus radicale). A la suite des bourgeois, par extension, la relation serf-seigneur des services réciproques et rapports personnels est remplacée progressivement par un simple rapport d’argent, d’extorsion de rentes et de taxes. On assiste au développement de l’impôt, et donc d’une administration fiscale et policière pour lever l’impôt. Le pouvoir royal s’est octroyé très tôt le privilège d’émettre une monnaie, seule valable sur un vaste territoire dont il assure aussi la défense et l’extension, toutes choses en quoi il est utile à la bourgeoisie naissante. C’est cette grande division du travail entre la ville et la campagne, les métiers et la glèbe, qui a fait la monarchie et, en France, la monarchie absolue, le roi s’y appuyant sur la bourgeoisie des villes, soutenant le pouvoir de ses corporations contre celui des nobles et pour les réduire (à la différence de l’Angleterre où les nobles ont réussi leur Fronde en s’unissant à la bourgeoisie qu’ils laissent accéder au pouvoir pour garder la propriété foncière, contre la volonté absolutiste des rois).

« De l’organisation tribale à l’Etat… l’existence de la ville implique du même coup la nécessité de l’administration, de la police, des impôts… en un mot de la politique en général »9En France, à partir de Richelieu, domine un pouvoir politique qui se veut indépendant des féodaux, de l’Eglise, du pape, et bien sûr du peuple. La monarchie absolue affirme tenir son pouvoir de Dieu mais le tient de la force. « L’Etat, c’est moi » disait Louis XIV, ce qui montrait bien que l’Etat était encore peu de chose, simplement un début d’appareils spécialisés de militaires et de fonctionnaires fiscaux, juridiques et policiers, qui, recevant leur pouvoir par délégation du roi, devaient aussi lui acheter fort cher leurs charges. Mais par cette formule du Moi, le roi se posait encore, du moins formellement, dans un rapport de dépendance personnelle avec ses sujets, le Père désigné par Dieu pour les protéger et les nourrir (le boulanger qu’était encore Louis XVI quand le peuple voulu le ramener à Paris, avec la boulangère et le petit mitron, pour qu’il le nourrisse).

En se posant comme absolue, la monarchie se constitue en pouvoir politique centralisé et unique. Les nobles et les dignitaires de l’Eglise ne sont plus que des courtisans poudrés, vains, ridicules et inutiles, simples parasites cumulant propriétés et privilèges, percevant des rentes sans payer d’impôts. C’est la bourgeoisie des villes qui exerce progressivement les fonctions du pouvoir administratif, économique et intellectuel. A la veille de la Révolution, le pouvoir bourgeois est déjà pratiquement constitué dans l’ancien système. Cela distingue la révolution bourgeoise, qui n’a plus qu’une pichenette à donner, une Bastille vide à prendre pour conquérir le sommet du pouvoir et parachever l’avènement de la société bourgeoise, de la révolution prolétarienne qui a encore, après avoir renversé l’ancien pouvoir politique, tous les rapports sociaux à transformer pour triompher.

A vrai dire, le roi en France ne posait problème à la bourgeoisie que parce qu’il s’opposait, en se crispant sur l’absolutisme par son refus de la monarchie constitutionnelle qu’elle lui offrait, à mettre le droit de propriété et du commerce, et la fiscalité notamment, en conformité avec la transformation des rapports sociaux à quoi poussait irrésistiblement le développement des moyens de production et des échanges. C’est-à-dire s’opposait à la libre propriété individuelle, au droit de travailler et de commercer librement, à l’abolition des privilèges fiscaux exorbitants des oisifs, à l’abolition des ordres et corporations qui corsetaient étroitement les activités dans des règles sclérosantes. Ainsi par exemple, quand, le 9 février 1776, Turgot abolit les corporations, il est renvoyé en mai et celles-ci rétablies autoritairement par le roi le 28 août. La bourgeoisie elle-même était d’ailleurs divisée à ce sujet, car si maîtres et compagnons voyaient tous deux les avantages de pouvoir entreprendre, travailler, échanger et circuler librement, les maîtres, eux, craignaient aussi la perte de leur pouvoir sur des compagnons qui auraient la liberté d’aller se vendre au plus offrant ou de pouvoir s’établir à leur compte, ainsi que le démantèlement des règles corporatistes de fabrication qui allait stimuler la concurrence. Sous leur pression, la célèbre nuit du 4 août 1789 où furent abolit les ordres et privilèges ne le fit pas pour les corporations. La volonté d’abolir tout groupement d’intérêts particuliers suivant l’idée que, sans cela, l’individu serait soumis à d’autres que lui-même, ne serait pas entièrement libre, aboutit aux fameuses lois d’Allarde du 2 mars 1791, puis plus radicale encore, Le Chapelier du 14 juin 1791, laquelle interdisait toute association aux maîtres comme aux ouvriers. Non seulement elle leur interdisait le droit de s’associer, mais même jusqu’à celui de faire des pétitions, poser des affiches, envoyer des lettres circulaires, etc. Il fallait qu’il n’y ait de rapports qu’entre individus seuls, supposés libres et égaux. Son exposé des motifs indique clairement: « Il n’y a plus de corporations dans l’Etat, il n’y a plus que l’intérêt particulier de chaque individu et l’intérêt général. Il n’est permis à personne d’inspirer aux citoyens un intérêt intermédiaire, de les séparer de la chose publique dans un esprit de corporation… Il faut remonter aux principes que c’est aux conventions libres d’individu à individu de fixer la journée de travail pour chaque ouvrier, à l’ouvrier de maintenir la convention qui a été faite avec celui qui l’occupe. Quant aux salaires, seules les conventions libres et individuelles peuvent les fixer ».

Evidemment, réduire l’individu à l’isolement du privé était le réduire à peu de chose, surtout pour la grande majorité de ceux qui n’avaient que leur puissance de travail comme possession sans en avoir la propriété de ses moyens. En ce qui les concerne, cette liberté-égalité était pure idéologie, faisait fi des inégalités réelles: c’était « le renard libre dans le poulailler libre ». Et on voit déjà que, même dans ce soi-disant rapport d’égalité, « c’est à l’ouvrier de maintenir la convention », non au patron (lesquels, en plus, ont la majorité aux Conseils des Prud’hommes chargés de juger de leur bonne application), tandis que sa liberté d’aller s’embaucher ailleurs s’il trouve mieux est immédiatement contredite par l’existence du livret ouvrier, véritable chaîne dont seul le patron a la clef (c’est lui qui le détient, et pas d’embauche sans le livret). Les règlements d’atelier sont draconiens et relèvent de la seule et entière souveraineté patronale10. Donc, l’organisation de syndicats, mutuelles, etc., devint très vite une revendication ouvrière. Aussi, rapidement, il apparu que l’Etat, loin d’être l’expression d’une volonté générale relativement homogène, l’association des individus, était l’enjeu d’une lutte de classes et devint l’instrument de la domination de la seule bourgeoisie sur le peuple dès après Thermidor.

Ce très bref aperçu ne prétend pas passer pour un historique, même sommaire, de l’évolution des sociétés. Il s’agit seulement de rappeler que: 1°) pendant des millénaires, les diverses fonctions politiques n’ont pas été séparées de la société, mais exercées en son sein, de la même façon que les différentes personnes d’une même famille se partagent des travaux différents, dans des rapports directs et transparents. Et que, 2°) ces fonctions se sont multipliées, diversifiées et spécialisées en même temps que le perfectionnement des outils amenait une plus grande division sociale du travail au sein des groupes humains, et une individualisation des travaux, dont le caractère social s’estompe alors derrière l’échange de leurs produits.

Ce qui est à la base de tout ce mouvement, et qu’il faut donc d’abord mettre en évidence, c’est le lien entre ce développement de l’individualisation qui s’accompagne de la dissolution progressive de la communauté, et celui des moyens de production. Progressivement, et d’abord extrêmement lentement, les outils et les techniques se perfectionnent. La communauté apparaît donc de moins en moins comme le moyen, la condition de la vie (ce qu’elle est encore dans les formes d’agriculture peu développée où est dominant le rapport à la terre), mais c’est l’outil qui, devenant plus efficace, apparaît, avec celui qui l’utilise, comme ce moyen. Or cet outil n’est encore que le prolongement de son utilisateur, un moyen dépendant de sa force, de son habileté, du temps qu’il consacre à en user, bref un moyen dépendant de qualités personnelles. Le produit semble alors n’être qu’un produit individuel, résultat des aptitudes et des efforts du seul producteur. Il en résulte une tendance inéluctable à ce que celui-ci, 1°) se considère comme produisant, par son seul travail, ce qui est nécessaire à sa vie, ou à se le procurer par échange; 2°) à ce qu’il veuille l’exercer librement, c’est-à-dire être propriétaire des moyens de son travail (terre, outils) et disposer de son produit; 3°) à vouloir, donc, que lui soit reconnu entièrement, jusque sur le plan juridique, cette propriété, ce droit à posséder, à travailler, et à disposer du produit de son travail selon son seul gré. C’est alors la période historique de la naissance de l’individu privé comme propriétaire privé. Naissance qui est activée, en Europe, par le développement rapide d’un commerce élargi, dont une ville comme Venise est l’exemple type. La domination d’une activité pour l’argent, l’enrichissement lié à la propriété des vaisseaux, le développement d’un système de crédit pour les financer ainsi que les échanges, d’une administration pour faire respecter les contrats, d’une capacité militaire vouée à la protection et l’extension du commerce, s’accompagnent de la création de ce qu’on a appelé des « villes-Etat ». Le pouvoir politique y représente alors les intérêts généraux de ces divers intérêts privés des armateurs, banquiers, commerçants, et y est construit par eux comme institution spéciale.

Ainsi l’Etat naît au cours d’une longue période de gestation concomitante à celle de l’individu privé. Car comme l’homme ne vit et ne produit qu’en société, il lui faut bien rétablir par un biais, l’Etat, ce qu’il atomise par un autre, la propriété privée, l’individu privé.

Il pourrait sembler pourtant que des individus libres, propriétaires des moyens de leur vie, puissent aussi pratiquer librement leurs activités, échanger librement avec les autres, et donc qu’il n’y ait pas, ou peu, besoin d’Etat. Il le semble d’autant plus que les contraintes sociales de la production s’imposent comme naturellement à l’individu libre par le biais de la concurrence qui l’oblige à se plier aux conditions générales de son époque. Dans ce système, chacun dans sa spécialité ne produit pas directement pour lui, mais pour vendre. Son produit, son travail, ne sont que le moyen pour lui de se procurer d’autres produits, fabriqués par d’autres, dont il a besoin. Il ne travaille que pour l’argent. Les autres ne sont qu’un moyen pour lui, et il n’est en rapport avec eux que via l’échange des marchandises par le truchement de l’argent. Il doit vendre et acheter pour vivre. Et la vente lui apprend, si elle se fait ou pas, suivant les prix de l’échange, si son produit répond ou pas à des besoins sociaux et s’il a été fabriqué ou pas dans les conditions normales de productivité du moment. La concurrence, le « marché », c’est la pression des uns sur les autres pour que chacun travaille selon les exigences et les conditions sociales de l’époque. L’échange (le marché) est le moyen de socialisation des travaux privés des individus privés, l’argent la médiation qui organise leurs rapports.

Mais voilà: cette pression aveugle des uns sur les autres exige qu’un certain nombre de conditions soient réunies pour pouvoir s’exercer, et plus encore pour que puisse se constituer une société, et qu’elle se reproduise. Tout d’abord, il faut que la propriété privée existe, soit reconnue et défendue, car la concurrence c’est aussi le vol et la guerre. Il faut ensuite que les échanges soient protégés, exécutés conformément aux contrats. Il faut encore que tout ce système soit accepté, contraint ou forcé, par tous, notamment ceux, les plus nombreux, qui sont exclus de la propriété. Bref, et pour en rester à un minimum, il faut des lois, des forces de police, des magistrats, une monnaie de valeur légale, des routes et des canaux pour commercer, une armée, et beaucoup d’autres choses encore que les individus privés n’ont pas, et ne peuvent pas établir par eux-mêmes. Il faut donc assurer d’innombrables conditions sociales pour que le marché fonctionne. Les idéologues les appelleront « l’intérêt général ». Par définition, il est autre que les intérêts privés, sa réalisation relève donc d’un organisme spécial, extérieur aux individus mais sans lequel il n’y a pas d’intérêt privé, de production privée, de propriété privée, qui puissent exister. « Là où il n’y a que des individus, toutes les affaires qui ne sont pas les leurs sont des affaires publiques, des affaires de l’Etat »11.

Ainsi, si c’est bien le développement même des moyens de production qui génère la propriété privée et l’individu privé, il génère aussi par là l’Etat comme force politique spéciale pour organiser les conditions du marché, de l’unité des individus séparés, c’est-à-dire de la socialisation des travaux et de la reproduction de la société (on dirait aujourd’hui dans le vocabulaire à la mode: de son développement « durable »). Mais observons bien que cette forme politique n’est pas seulement l’effet de la propriété privée, elle est aussi absolument nécessaire à son existence, elle en est une condition. Et si l’Etat est le produit de ce rapport social, il le reproduit aussi et le façonne à sa manière. C’est, plus que son rôle, son existence même: il ne peut faire que cela, sans quoi ni lui, ni la société qu’il organise ne peuvent subsister.

L’Etat n’est donc pas n’importe quelle forme de pouvoir et de domination de certains hommes sur d’autres. Sa première caractéristique est d’être l’organisation d’un pouvoir extérieur aux individus dans une société qui s’individualise. Mais qui s’individualise dans les séparations de la propriété privée, en détruisant tout ce qui restait encore des anciens liens communautaires et de dépendances personnelles, ordres, corporations, etc. Dans les sociétés anciennes, il y avait déjà des hiérarchies, des chefs, des inégalités, des règles, des fonctions diversifiées. Mais cela n’était que la combinaison des divers éléments d’un tout, présupposés comme ce tout lui-même. Dans les sociétés élargies à de très grands nombres et plus complexes, les pouvoirs religieux, juridiques, militaires, constituent des embryons de pouvoir extérieur, bien qu’ils fassent encore partie intégrante de la communauté comme l’illustre le fréquent imaginaire archaïque d’une filiation dieux, rois déifiés, peuple élu. Et ceci est inéluctable tant que le travail collectif, la communauté, est la médiation nécessaire immédiate et directe entre l’homme et la nature. L’extériorité (et donc l’autonomie) est la première caractéristique de l’Etat. Engels a cette bonne formule que le chef primitif « est au sein de la société », tandis que l’homme d’Etat « est obligé de vouloir représenter quelque chose au dehors et au dessus d’elle »12.

«… C’est uniquement par opposition à la vie privée que l’Etat moderne existe »13L’avènement de l’Etat est indissociable de cette époque historique où la société se sépare en deux corps distincts: la société civile des individus concrets14, là où chacun vit sa vie, exerce son activité, développe son intérêt personnel dans des relations avec les autres faites de ventes et d’achats (« dans la société civile, chacun est pour soi-même une fin » disait Hegel), et l’Etat qui est censé incarner la volonté générale, l’unité de la société, la communauté. Cette société n’est pas une communauté, plus ou moins hiérarchisée, fondée sur une vie et une activité commune (communautés primitives), ou sur un ordre commun de type religieux (Egypte antique, Incas, etc.), ou regroupée derrière un chef de guerre pour des expéditions de pillage (les divers Barbares), ou sur un mélange du religieux et du militaire (société féodale), mais une société scindée en deux, la société civile où la communauté n’existe pas parce qu’y règnent seulement les intérêts privés, la concurrence et l’égoïsme dans les relations personnelles de la production, et l’Etat où elle n’existe que sous une forme imaginaire, idéologique: la Nation, dont les éléments ne sont que des êtres juridiques à l’existence fugace, les citoyens.

En conclusion de ce chapitre, il apparaît que l’Etat est une forme de pouvoir sur les individus qui marque une profonde rupture avec les régimes antérieurs15. Avant, toutes les hiérarchies étaient présupposées, d’ordre naturel et divin, et dès lors transparentes et conçues comme des rapports de dépendances personnelles. Tandis qu’avec l’émergence des individus de la propriété privée, la grande nouveauté est que ce sont eux qui construisent volontairement et consciemment l’Etat comme moyen de leur unité sociale, protecteur de cette propriété. Il n’y a plus d’organisation sociale naturelle, elle est construite.

Ainsi, il apparaît donc que l’Etat est inhérent aux rapports sociaux de la propriété privée. Il est un élément spécial et indispensable de la société qu’ils fondent, le capitalisme. Il ne peut que faire tout son possible – y compris bien sûr par l’usage de la contrainte et de la violence – pour la perpétuer et se perpétuer lui-même, quels que soient les hommes qui l’occupent.

Certes, l’Etat ne fait pas que reproduire la société. Il le fait en la façonnant de telle sorte qu’elle se développe selon son essence. C’est-à-dire qu’il s’occupe à réunir les meilleures conditions – parmi lesquelles la maîtrise de la lutte des classes est essentielle – pour que la valorisation et l’accumulation du capital soient maximales. Différents gouvernements y parviennent plus ou moins bien, ce qui fait croire que tels ou tels changements d’hommes à la tête de l’Etat peut créer la prospérité ou la faillite, la richesse ou la pauvreté. Mais tout cela dépend de la santé du capital. Les différents gouvernements ne diffèrent donc que par leur capacité à y contribuer, suivant les situations, ce qui implique entre autres choses d’avoir parfois à obliger les capitalistes à accepter quelques réformes, ce dont nous parlerons ci-après. Le rôle de l’Etat n’est pas de défendre les intérêts de tel ou tel capital particulier16, mais les intérêts généraux du capital, considérés à juste titre comme étant ceux de la société capitaliste, dont dépendent les intérêts particuliers. C’est pourquoi, vous pouvez changer de gouvernement disent les démocrates, mais pas vous attaquer à l’Etat lui-même, ses institutions et ses prérogatives fixées par la constitution et les lois, car ce serait alors s’attaquer à cette société elle-même.

L’Etat n’est pas spécialement créé pour favoriser des individus, les bourgeois, ni même une classe, mais parce qu’il est une nécessité pour reproduire une société dans son ensemble (au nom de l’intérêt général) dans laquelle une classe est favorisée. C’est en s’attachant à reproduire ce qui fonde la société qu’il fait valoir les intérêts de la propriété privée, puis du capital qui la détruit en la collectivisant (au sein d’une minorité). C’est en ce sens que l’Etat est « la forme par laquelle les individus d’une classe dominante font valoir leurs intérêts communs et dans laquelle se résume toute la société civile d’une époque »17Mais cette forme provient elle-même de ce que les individus bourgeois sont incapables de dominer eux-mêmes directement. C’est par et dans l’Etat que les individus bourgeois s’organisent en classe dominante, unifiant leurs différentes fractions, et garantissent leurs intérêts essentiels. Ils doivent passer par cette forme particulière, donner à ces intérêts une forme politique, extérieure à eux aussi (même si, évidemment, ils l’influent fortement par tous les moyens qu’ils détiennent), devant apparaître formellement comme la volonté générale et, pour cela, se légitimer aussi auprès des classes populaires. « C’est justement cette contradiction entre l’intérêt particulier et l’intérêt collectif qui amène l’intérêt collectif à prendre, en qualité d’Etat, une forme indépendante, séparée des intérêts réels de l’individu et de l’ensemble et à faire en même temps figure de communauté illusoire… Précisément parce que les individus ne cherchent que leur intérêt particulier qui ne coïncide pas pour eux avec leur intérêt collectif… cet intérêt est présenté comme un intérêt qui leur est étranger, qui est indépendant d’eux… »18.

Observons que dire que l’Etat revêt une forme indépendante des intérêts des individus, y compris bourgeois, parce qu’il doit représenter l’unité et la puissance sociale qu’ils n’ont pas en étant dans les séparations du privé et les antagonismes de classes, n’est nullement dire qu’il est indépendant de ces rapports sociaux de propriété qui fondent la société civile bourgeoise, ni de son mode de production dont il est au contraire un agent actif.

Finalement, on aboutit à cette spectaculaire contradiction, dont nous verrons le développement plus loin, que l’individu bourgeois qui est prétendu libre dans et par la propriété privée, voit aussitôt cette liberté contestée, niée par la domination de l’Etat puisque cette propriété et donc lui-même en tant qu’individu ne peuvent exister sans cette domination de l’Etat. Et le principe même de cet Etat, qui est qu’il est – soi-disant – la volonté générale et l’intérêt général, pose son intervention dans la société civile, dans les vies des individus privés, comme n’ayant théoriquement aucune limite puisque l’intérêt général pourra toujours être affirmé comme supérieur à n’importe quel intérêt privé. Ce qui ouvre immédiatement la possibilité de l’Etat totalitaire. La seule limite à cette tendance inhérente à l’essence de l’Etat, ce sont les luttes populaires (à condition évidemment qu’elles ne cherchent pas elles-mêmes à renforcer l’Etat!).

 

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