SPÉCIFICITÉ HISTORIQUE 
DE LA CRISE CONTEMPORAINE

CHAPITRE 2 du dernier livre de Tom Thomas « Nécessité et possibilité du communisme »

2.1. De quelques faux remèdes

Les critiques qui accusent le capital financier et ses « exagérations » d’être la cause essentielle de la crise, voire la seule, évitent ainsi soigneusement de mettre en cause le système capitaliste lui-même. Ils se refusent à admettre sa sénilité et sa faillite. Au contraire, ils rivalisent de propositions pour le faire perdurer.

Beaucoup, notamment à gauche, se contentent de préconiser que l’argent et le crédit ne servent pas à l’enrichissement outrancier d’une petite minorité et aux spéculations, mais au développement du capital productif de plus-value (grosso modo le capital industriel), lequel est supposé par eux pouvoir ainsi poursuivre sa croissance (« verte » éventuellement), créer des emplois et une richesse qu’il suffirait ensuite de répartir un peu mieux pour qu’augmente le bien- être général. Il a pourtant déjà été amplement montré, à maintes reprises29, que le blocage de la croissance, et nous l’avons encore rappelé brièvement au chapitre précédent, est en réalité celui de la valorisation et de la reproduction élargie du capital (de son accumulation), et qu’il est structurellement fondé sur celui des hausses de productivité. Ce n’est pas parce que les profits et le crédit sont mal employés qu’il y a crise. C’est parce que leur conversion en moyens de production et de productivité accrus n’est plus assez rentable. On ne fait pas boire un âne qui n’a pas soif, dit bien l’adage. D’où le phénomène de « trappe à liquidités » que nous avons évoqué ci-dessus. Et d’où aussi cette constatation que font certains économistes distingués: « Les politiques monétaires très expansionnistes ou les politiques de prêts publics aux pays ne résorbent pas ces problèmes (que pose la crise, n.d.a.)30 »
.

Certains de ces critiques du capital financier se veulent plus radicaux en se posant comme anticapitalistes. Ils proposent que l’État, supposé représenter « l’intérêt général », capte l’essentiel de la plus-value par l’impôt au détriment du capital et des capitalistes privés. Il pourrait alors augmenter les emplois publics et parapublics, lancer de « grands travaux », financer des investissements. Il pourrait aussi ajouter à tout cela l’obligation d’une hausse des salaires et une bonne dose de protectionnisme. Et voilà la consommation et la production nationales, la croissance et les emplois nationaux qui repartiraient à la hausse31.

Miracle d’un capitalisme étatisé! Comme si cet État pouvait agir efficacement pour la croissance capitaliste en dehors du cadre des lois de la valorisation telles qu’elles jouent dans la situation contemporaine32! Situation telle que cette valorisation est bloquée par l’efficacité même avec laquelle le capital fait produire (productivité élevée, division planétaire du travail très accentuée, etc.). Et cela l’État n’y peut rien changer. On rappellera en revanche plus loin en quoi cette « efficacité » – qui est devenue catastrophique pour le capital lui-même, et encore plus pour les masses qui vivent sous sa domination – constitue une base solide pour sortir de la crise en sortant de cette domination.

Chacun sait d’ailleurs que ce miracle étatiste a déjà été proposé maintes fois aux citoyens, et a toujours tourné au fiasco (cf. 1981 pour le dernier en date en France), ou au cauchemar quand ce type de capitalisme était poussé jusqu’à l’extrême d’une bureaucratie totalitaire et dictatoriale (le stalinisme par exemple).

La soi-disant solution d’une étatisation accrue (car elle déjà considérable même sous le couvert du « libéralisme ») du capital repose sur une série d’erreurs. Rappelons en trois parmi les principales.

Une analyse superficielle de la cause de la crise33 trouvée dans l’accroissement exponentiel des écarts de revenus financiers et patrimoines entre les masses populaires et une petite poignée de riches de plus en plus riches. Certes le fait est scandaleusement énorme. Mais si les 1 % les plus riches (pourcentage souvent avancé pour définir les scandaleusement riches) ont effectivement démultiplié leurs accaparements (bonus, stock-options, retraites chapeaux, parachutes dorés, salaires inouïs, etc.) relativement aux périodes précédentes, là n’est pourtant pas la raison essentielle qui fait qu’une part toujours plus petite des richesses produites revient aux prolétaires. Cette raison repose surtout dans le fait que la part du capital fixe (machinerie) dans la valeur produite ayant constamment augmenté, et particulièrement dans les soixante dernières années, relativement à celle de la main-d’œuvre prolétaire (capital variable), il en résulte nécessairement que la part de la valeur produite lui revenant (et revenant à ses propriétaires, financiers et managers) soit aussi augmentée, et notamment la fraction de celle-ci représentant la plus-value afin que soit maintenu le taux de profit. Le développement de la productivité dans le capitalisme, c’est toujours nécessairement aussi celui du taux d’exploitation (pl/Cv, plus-value/coût salarial), même quand le salaire augmente. Et comme il aboutit finalement à une diminution, d’abord relative, puis absolue de la quantité de travail employée, cela induit inéluctablement une baisse de la masse salariale (qu’accentue encore le recours accru à l’extraction de la plus-value sous sa forme absolue que nous avons évoqué au chapitre 1). Fondamentalement on retrouve là le phénomène suraccumulation de capital/sous-consommation des masses qui ne relève pas d’une question de morale ou de gouvernement, mais est absolument inhérent aux rapports capitalistes de production.

Or, c’est justement ce qu’ignorent les tenants de la thèse que l’insuffisance des salaires (c’est-à-dire la sous-consommation des masses), cause n°1 selon eux de la non croissance et de la crise, serait due à l’extrême et immorale cupidité de cette petite minorité de riches. À faux diagnostic, faux remède. C’est pourquoi ils aboutissent alors à cette deuxième erreur quant aux moyens de résoudre la crise. Puisqu’ils la réduisent, dans son fondement, à un problème de partage des richesses. Il suffirait, pour l’essentiel, de « prendre aux riches » pour redresser les comptes de l’État et élever le niveau des prestations sociales et des salaires, ce qui ferait augmenter la consommation, et alors la production aussi. Bien évidemment le protectionnisme est ici plus ou moins sous-entendu, puisqu’on ne peut partager que ce qu’on produit.

Laissons ici de côté la critique du protectionnisme, dont on sait que, comparé au libéralisme, ce serait pour les peuples subir la peste au lieu du choléra. Non seulement parce qu’il est tout à fait inefficace à améliorer la fameuse croissance et le niveau de vie des peuples dans la situation du capitalisme moderne, mais, pire encore, parce qu’il est une source abondante et intarissable d’exacerbation du nationalisme, de la xénophobie et des conflits entre peuples. Intéressons-nous plutôt à cette thèse d’apparence très radicale, et aussi très simple, de « prendre aux riches » pour donner aux autres. L’objectif n’a rien que de louable. Mais, à y regarder de plus près, ce type de promesse se heurte d’emblée à cette contradiction, puisqu’elle ne touche rien de fondamental aux rapports de production capitalistes, de vouloir relancer les investissements tout en augmentant les coûts salariaux, alors même que la crise manifeste une énorme suraccumulation de capital relativement à ses possibilités de valorisation. En système capitaliste (étatisé ou pas), l’heure, dans une telle situation, est à la destruction du capital excédentaire, à la réduction des coûts salariaux, à l’intensification du travail « flexibilisé », au chômage accru, faute de pouvoir obtenir une augmentation suffisamment forte de la plus-value sous sa forme relative (gains de productivité).

Ajoutons que, quand bien même – imaginons-le un instant, bien que cela soit impossible sans une révolution victorieuse – les riches auraient été vraiment pressurés comme des citrons, et au profit d’une redistribution en faveur des masses34, cette élévation de leur niveau de vie ne serait que très provisoire. Car, le rapport de propriété capitaliste des moyens de production subsistant, l’écart reprendrait son envol, les nouveaux propriétaires juridiques étatiques remplaçant les anciens, associés aux mêmes puissances intellectuelles dirigeantes. Un adage dit qu’il ne suffit pas de donner un poisson à celui qui a faim, il faut lui apprendre à pêcher. Le communiste ajoute: il faut en plus qu’il ait la propriété des moyens de la pêche! Il ne s’agit pas de redistribuer les richesses, de rebattre les cartes, pour changer la situation des prolétaires (illusion d’une Nouvelle Donne, d’un New Deal35, alors qu’on reste dans le même jeu où ce sont toujours les mêmes qui gagnent)! Il faut qu’ils prennent possession de tous les moyens, matériels et intellectuels, de la production des richesses, c’est-à-dire que soit abolie la condition de prolétaire. Quitte à faire une révolution politique, et il en faudrait pour vraiment « prendre aux riches » et pas seulement une petite part, autant ne pas s’arrêter sitôt en chemin, et aller jusqu’à la victoire, jusqu’à s’approprier toutes les conditions de la production. D’ailleurs, comme le disait Saint-Just – et il l’a vérifié à ses dépens – « ceux qui ne font les révolutions qu’à moitié creusent eux- mêmes leurs propres tombeaux ».

Enfin, observons une troisième erreur. Elle est que tous les divers idéologues et partis qui se proposent à qui mieux mieux comme guides de la société et dirigeants de l’État partagent en commun cet espoir de pouvoir sortir de la crise en restaurant « la croissance », c’est-à-dire la valorisation et l’accumulation du capital. Ils divergent seulement – un peu – sur les moyens d’y parvenir.

Cette erreur est fondée sur une méconnaissance profonde de la situation historique d’un capitalisme arrivé à son âge sénile. Situation que, même si on imagine un instant que la bourgeoisie pourrait identifier correctement la cause de la crise dans le niveau atteint par la productivité et l’ampleur du phénomène contradictoire suraccumulation du capital/sous-consommation des masses qu’il entraîne, elle ne pourrait pas trouver la solution pour en sortir, puisqu’elle ne pourrait pas établir les conditions d’une reproduction élargie du capital du type « Trente Glorieuses ». C’est cette caractéristique historique spécifique de la crise actuelle qu’il est essentiel de comprendre, justement parce qu’elle est spécifique et que, donc, elle implique une orientation spécifique de la lutte des prolétaires qui, sinon, seront effroyablement broyés.

2.2. Spécificité de la crise contemporaine

La crise est le moment, et a pour fonction, de rétablir le procès de la reproduction élargie du capital. Il s’agit donc pour les États, qui sont responsables de reproduire la société capitaliste, de mettre en œuvre une politique de crise qui crée les conditions d’une relance de la croissance, c’est-à-dire d’une croissance de la production-réalisation de la plus-value qui soit aussi celle du taux de profit. Pour y parvenir trois conditions au moins sont à réunir.

1°) Détruire les capitaux « excédentaires », surcapacités de moyens de production, stocks de marchandises, capitaux financiers. Notamment les titres de la dette des États, qui ont été accumulés en masses énormes pour détruire les dettes privées, et qui le seront eux-mêmes pour une part par l’inflation et le défaut de paiement, pour l’autre par l’impôt et la réduction des dépenses de services publics tels que l’enseignement, la santé, etc. Ces destructions ne sont réalisables qu’au moyen de grandes violences: un chômage massif, une dégradation considérable des conditions de vie des masses populaires, et pire encore, jusqu’à des guerres36. En Europe par exemple, la situation des peuples de nombreux pays tels la Grèce ou l’Espagne, qui s’aggravera encore d’ailleurs, est celle que connaîtrons, et commencent à connaître, les autres. Dans le même temps les États devront aider encore davantage le capital (exonérations de charges, aides financières diverses, crédit gratuit, nationalisations, etc.).

2°) Accroître les moyens coercitifs de l’État (national, ou fédéral comme l’envisagent certaines fractions des bourgeoisies européennes). En effet, puisque ces destructions entraînent aussi le délabrement de la condition de prolétaire, et même leur destruction en grand nombre sur la planète (misère absolue, famines, guerres), il est inévitable qu’ils résistent et que s’accentuent les résistances et révoltes (avec quelle orientation est une autre question), et donc que s’accentue la dictature de la bourgeoisie pour y faire face. Et aussi pour tenter de l’emporter dans les conflits extérieurs qui vont, eux aussi, s’accentuer puisqu’ils décideront quels capitaux seront détruits et quels autres survivront. L’histoire des années 30, comme l’actualité, enseigne que cet étatisme accru se présente toujours comme un changement du personnel gouvernant, les nouveaux arrivés prétendant qu’ils sauront, eux, mettre l’État au service du peuple en mettant le capital (souvent nommé « l’économie ») au service du peuple, voire qu’ils développeront un capitalisme sans capitalistes grâce aux nationalisations.

Ces deux premières conditions peuvent être réalisées ensemble si la bourgeoisie l’emporte dans la lutte des classes qui va se développer. Mais le capitalisme ne sera pas pour autant sorti de sa crise, car il en faut pour cela, last but not least, une troisième.

3°) Cette troisième condition, c’est de trouver les moyens d’une nouvelle et forte hausse de la productivité. En effet les destructions qu’opère la politique de crise ne règlent pas pour autant à elles seules le problème du blocage de la reproduction élargie du capital. Elles ont pour objet de tenter de rétablir le taux de profit en ramenant la masse des capitaux à proportion de celle de la plus-value. Mais ce faisant elles enclenchent une spirale récessionniste qui vient s’opposer à ce résultat espéré: fuite des capitaux devant l’investissement productif, chômage massif et baisse des revenus des travailleurs qui font effondrer la consommation37, baisse des recettes de l’État malgré les hausses d’impôt qui lui interdit toute relance « keynésienne » de l’économie, d’autant plus qu’ils sont tous déjà surendettés. On voit bien aujourd’hui leur impuissance à concilier ces deux objectifs contradictoires que sont « la rigueur », c’est-à-dire la récession, pour réduire les capitaux excédentaires fixés dans leurs dettes gigantesques, et la « croissance » de leurs dépenses également nécessaire pour y parvenir! Des deux côtés, c’est la crise qui non seulement continue mais s’aggrave.

Ceux qui pensent que le capitalisme peut sortir de la crise s’encouragent en disant: il l’a déjà fait! Pleins d’espoirs ils mettent par exemple en avant qu’en 1945 la dette des USA se montait à 130 % du PIB, celle de la Grande-Bretagne à 260 %, tandis que Japon, Italie, Allemagne, France, etc., étaient des champs de ruines, leurs États en faillite, et que cela n’a pas empêché les Trente Glorieuses.

Certes, mais premièrement ces niveaux d’endettements étaient consécutifs aux énormes dépenses de la guerre, laquelle avait réalisé une des conditions de la reprise rappelée ci-dessus: la destruction d’une masse énorme de capitaux. L’endettement d’aujourd’hui n’est pas la contrepartie d’une telle destruction de la suraccumulation de capital (même si les guerres en Irak, Afghanistan, Libye, etc., y ont contribué).

Deuxièmement, et c’est une condition dont nous avons signalé l’importance, le capitalisme a pu, sur la base de ces destructions, trouver les moyens de nouvelles et fortes hausses de la productivité tant dans l’industrie, avec la généralisation du fordisme (et les financements du plan Marshall), que dans l’agriculture avec le développement de grandes exploitations « productivistes » (remembrement, mécanisation, intrants chimiques, etc.). Ces gains de productivité appliqués à la reconstruction qui pouvait se développer sur les vides laissés par les destructions de la guerre ont été suffisamment élevés pour pouvoir entraîner une hausse de l’emploi et du niveau de consommation des masses en même temps que de la plus-value relative38, générant une « spirale vertueuse » de croissance. Et, comme il l’a été rappelé ci-dessus (chapitre 1), le capital était alors aussi poussé à un partage significatif de ces gains de productivité avec les masses salariées du fait que la situation de l’époque l’y obligeait, en même temps que la gauche politique et syndicale contribuait puissamment à briser les luttes ouvrières et à reconstruire l’État bourgeois.

Ainsi les trois conditions essentielles pour une reprise de la croissance, telles que nous les avons énoncées au chapitre 1 (destructions massives de capitaux, prolétaires soumis à l’État, gains de productivité importants) étaient réunies (dès la fin des années 40 en France). On a vu pourquoi cette croissance « fordiste » s’est bloquée, vers la fin des années 60 dans les métropoles du monde « libre », jusqu’à laisser place à la récession à partir du krach de 2008. Reste à déterminer si la bourgeoisie peut à nouveau réunir ces trois conditions afin de pouvoir sortir de la crise en ouvrant un nouveau cycle d’accumulation du capital.

Tant qu’elle domine dans la lutte de classe, donc tant qu’elle réalise la condition n°2 (prolétaires soumis à l’État), elle peut aussi réaliser la n°1 (destructions). Il n’en va pas de même pour la n°3 (productivité), tout aussi indispensable pour relancer la fameuse croissance « régulée » de la production/consommation.

En effet des obstacles, sérieux au point d’être quasi insurmontables, s’opposent aujourd’hui à ce que la bourgeoisie investisse sérieusement dans l’obtention de nouvelles et fortes hausses de productivité. Tout simplement parce qu’ils en obèrent la rentabilité. Résumons-les dans leurs caractéristiques essentielles:

Dans les produits issus de la grande industrie contemporaine le coût du travail employé – et encore plus le coût du travail productif qui n’en est qu’une fraction – est devenu une part relativement faible du coût final des marchandises produites (ce qui manifeste l’importance de la diminution de la quantité de travail productif employé, même si celle-ci inclut évidemment le surtravail non payé, ou plus-value, qui n’est pas un coût pour les patrons). Cette part est de l’ordre, en général de 10 %, voire moins, suivant de nombreuses déclarations des patrons eux-mêmes. Ce que résume par exemple celle-ci de celui de General Motors: « avec toute la technologie que nous avons maintenant dans nos usines, le facteur coût du travail (pour lui y compris celui du travail improductif, n.d.a.) est devenu une composante relativement mineure, c’était différent il y a dix ans » (Les Échos du 6 août 2012). Ce qui bien sûr ne les empêche pas d’en rechercher encore, et particulièrement férocement aujourd’hui, la réduction puisque c’est leur fonction. À l’inverse, évidemment, celle de la valeur de la machinerie et de ses approvisionnements en matériaux et énergies (Cc) est devenue très élevée. Augmenter la productivité consistant à abaisser le coût de production Cc + Cv (machinerie + masse salariale) d’une marchandise par le moyen d’une augmentation de Cc qui soit inférieure à la diminution de Cv qu’elle permet, on voit que cela devient très difficile quand la productivité est déjà élevée: les nouveaux investissements que nécessite cette augmentation sont alors en général peu rentables puisque la diminution de Cv qu’ils induisent ne peut être que faible en proportion du fait qu’elle porte sur un volume de main-d’œuvre déjà réduit. Les économistes parlent des « rendements décroissants » des hausses de productivité. Tellement décroissants, qu’il y a quasi blocage39.

À ce premier et fondamental obstacle s’ajoute celui d’un autre au niveau de la réalisation de la plus-value (de la consommation). C’est le phénomène, classique et périodique, suraccumulation de capital/sous-consommation des masses dont nous avons déjà parlé au chapitre 1. Or il ne peut être surmonté que s’il y a découverte et mise en œuvre de nouveaux gains de productivité suffisamment élevés pour pouvoir augmenter le niveau de vie des masses tout en étant rentables pour le capital. Ce que la situation décrite au paragraphe ci-dessus ne permet justement pas!

Le blocage est alors aggravé par la réaction des capitalistes face à cette situation. Elle est de chercher à augmenter ce qu’ils ne peuvent plus obtenir, ou pas assez, par le moyen des gains de productivité (l’extraction de la plus-value relative) par celui de l’extraction de la plus-value sous sa forme absolue. C’est bien sûr ce qui explique les « délocalisations » dans les pays « émergents » dont la Chine est l’archétype. Le capital a pu y trouver un certain relais de croissance à la fin du XXe siècle, cumulant les avantages d’un niveau de productivité élevé en même temps que de conditions de vie des prolétaires proches des descriptions de Dickens ou Zola. Par exemple, et pour mémoire, Foxconn, le célèbre sous-traitant chinois d’Apple (et autres), emploie à lui seul en 2012 plus d’un million d’ouvriers et ouvrières, qui travaillent six jours sur sept pour un salaire maximum de cinq cents euros par mois, sans assurances sociales, logés dans des casernes dortoirs, soumis en tout au bon vouloir des patrons, etc. Or, entre autres effets, le développement de l’extraction de la plus-value sous cette forme absolue augmente la production – d’autant plus que la productivité est élevée en Chine aussi – tout en bridant drastiquement l’élévation de la consommation (différence avec l’extraction sous la forme relative). De ce fait la Chine devait beaucoup compter sur les exportations, surtout vers les USA et l’Europe, lesquelles étaient payées de plus en plus à crédit au fur et à mesure que les emplois, délocalisés, y disparaissaient. Mais la crise vient mettre un terme à ce système fondé sur le crédit, et la Chine n’y échappera pas à son tour, ainsi que les autres pays « émergents ».

Bref, ce n’est pas en remplaçant des emplois mal payés par des emplois très mal payés et des chômeurs que le capital sortira de cette crise! Pas plus que l’inverse d’ailleurs! Le fait que les capitalistes soient, aujourd’hui, obligés de se concurrencer plus par ce moyen (ce que ses élites dirigeantes appellent « tenir compte de la réalité du monde contemporain », « gagner la bataille de la compétitivité ») que par les gains de productivité, s’entraînant ainsi mutuellement dans une formidable spirale récessionniste, est aussi un net indicateur de l’état de sénilité où en est arrivé le système. Le fondement essentiel de cet état, et c’est ce qui en fait sa spécificité par rapport aux autres crises, est dans le niveau historiquement atteint par la baisse de la quantité de travail vivant contenue dans les marchandises qui, certes, diminue leurs valeurs mais aussi, finalement, entrave les hausses de productivité qui, seules, seraient susceptibles de relancer la croissance – c’est-à-dire la croissance de la production/réalisation de plus-value (relative) – dans le capitalisme contemporain hautement mécanisé, et donc système de production/consommation de masse. C’est cette baisse de la quantité de travail, et non pas le niveau des salaires, qui est la clé de la situation actuelle: elle est un problème insurmontable pour le capital, mais aussi un moyen potentiel d’enrichissement, de liberté et de jouissance pour les individus du communisme de demain. Nous y reviendrons donc plus loin évidemment.

Auparavant il convient de dire un mot sur ces obstacles à la valorisation du capital, qui ne sont nouveaux que par leur ampleur et leur gravité, et qu’on peut regrouper sous le terme de catastrophes écologiques.

L’expansion effrénée de la production du maximum de choses, et de n’importe quelles choses (« production pour la production » qui est une des caractéristiques essentielles du capitalisme relevée par Marx), motivée et conditionnée par la seule recherche du profit maximum, a conduit le capitalisme à générer des catastrophes écologiques inédites par leur ampleur et leur gravité. Elles sont assez connues pour qu’il ne soit pas nécessaire de les rappeler ici. Observons seulement qu’elles constituent aussi des obstacles à l’augmentation de la productivité tant par les coûts qu’elles induisent pour la société que du fait des résistances qu’elles y développent. Par exemple citons l’agriculture ultra-chimique qui a atteint de telles limites en termes de monocultures, de dégradation des sols, de pollutions des eaux, de destructions de la nécessaire biodiversité, de santé publique, que, là aussi, on en arrive à des rendements décroissants et à des blocages pour continuer sur cette voie de la production aveugle40.

Une partie de la bourgeoisie elle-même, que ces dégâts touchent aussi dans une certaine mesure, s’en inquiète. Pourtant, bien qu’ainsi avertis, la classe dirigeante et les multiples partis politiques « verts » aspirant à diriger l’État, et participant souvent déjà à cette direction, restent comme tétanisés, incapables de proposer une alternative adéquate réaliste. C’est que tous ces « verts », aussi divers soient-ils, n’envisagent nullement de sortir du capitalisme, pourtant seule cause de ces désastres. Ils n’ont donc à proposer que des mesures coercitives et marchandes (eux qui ne cessent de protester verbalement contre la « marchandisation » du monde!) via une augmentation des prix (de l’énergie, des taxes anti-pollution, des coûts de construction, des traitements des déchets, de l’agriculture « bio », etc.) qui n’aboutissent qu’à aggraver les difficultés de la valorisation du capital en même temps qu’elles pèsent sur les masses (ce qui d’ailleurs ne les poussent pas à y adhérer)41. Quant à la « décroissance », c’est-à-dire la désaccumulation du capital, que prônent certains d’entre eux, elle n’est pas acceptable dans le cadre du capitalisme, ni par le capital qui la subit dans la crise comme le problème à résoudre, ni par les masses populaires qui manquent de tant de choses que c’est d’une autre croissance dont elles ont besoin. Nous verrons plus loin que c’est l’abolition du capitalisme (des « circonstances ») qui seule permettra un changement des activités et des comportements.

Tous les obstacles que nous venons d’évoquer, et encore bien d’autres (voir chapitre 3), constituent aujourd’hui une limite à la valorisation du capital général que celui-ci ne peut guère repousser. Son accumulation tend donc à stagner, voire à décroître (récession), structurellement et non plus comme un stade qu’il pourrait dépasser comme il a encore pu le faire après la Seconde Guerre mondiale.

Certes la concurrence oblige toujours chaque capitaliste particulier engagé dans la production à essayer de risquer malgré tout quelques investissements susceptibles de lui donner un avantage technologique sur ses concurrents, que ce soit en termes de productivité ou de mise sur le marché de nouveaux produits. Il peut obtenir par là ce que Marx a appelé une « plus-value extra » (vente à un prix supérieur à la valeur sociale du produit, situation de monopole sur un produit), c’est-à-dire temporaire, le temps que ses concurrents fassent de même, et qu’alors les prix s’abaissent, notamment dès que la protection des brevets tombe (cf. par exemple le cas des génériques en pharmacie, les produits des NTIC « copiés » par les chinois, coréens, etc.). Ils s’abaissent parce que les valeurs des marchandises s’abaissent du fait de la productivité élevée. Aujourd’hui chaque capitaliste particulier doit malgré tout essayer de poursuivre ses investissements technologiques pour survivre dans la concurrence (qu’il tente aussi d’éliminer en la rachetant). Il y est poussé par cette nécessité et l’espoir de cette plus-value extra. Mais aussi il en est découragé par les rendements dégradés de ce type d’investissement et la perspective de ne même pas pouvoir amortir son investissement en cette époque de crise chronique.

Ainsi on voit que la situation du capitalisme contemporain est telle que tout progrès dans les applications de la science à la production (de la productivité) tend à aggraver les obstacles à la valorisation du capital général qui ont été rappelés ci-dessus plus qu’il ne contribue à en repousser les limites. C’est-à-dire qu’il constitue plus un facteur de dévalorisation du capital que de sa valorisation. Or nous avons vu qu’un accroissement de l’extraction de la plus-value sous sa forme relative par le moyen d’une forte augmentation de la productivité générale était une des conditions indispensables à la reprise de la croissance, c’est-à-dire de la valorisation du capital! Voilà que la situation est telle que cette augmentation aboutirait au résultat inverse, sa dévalorisation.

Cette tendance à la dévalorisation est aujourd’hui d’autant plus forte qu’elle est accrue par des facteurs externes au procès de production de la plus-value stricto sensu. En effet, au cours de son développement historique le capitalisme a dû utiliser des moyens qui, comme celui des gains de productivité, étaient à la fois facteurs de valorisation et de dévalorisation, les deuxièmes finissant par l’emporter sur les premiers. C’est notamment le cas de trois d’entre eux, bien connus: le capital financier (le crédit), le capital commercial et, de plus en plus important et grossissant, l’État. Ces moyens ont stimulé la production de la plus-value, de l’extérieur du procès de sa production, et sa réalisation. Mais ils ne pouvaient exister et se développer qu’en tant que consommateurs de la plus-value sociale puisqu’ils n’en produisent aucune. Leur accroissement est devenu d’autant plus fort que croissaient aussi l’accumulation du capital et les difficultés de sa valorisation (cette croissance étant évidemment aussi celle des contradictions du capital) puisque leur rôle était d’en être un stimulant. Mais stimuler n’est pas produire. Et quand les conditions internes de la production de la plus-value se sont mises à dépérir fortement, jusqu’à manquer comme nous avons vu que c’est aujourd’hui le cas, l’accroissement de ces stimulants ne pouvait plus jouer leur rôle sur une valorisation ainsi dépérissante. À l’inverse, son effet sur la dévalorisation était devenu énorme, à proportion du grossissement de ces moyens externes. Ils contribuaient alors à accroître ce dépérissement, consommant toujours plus de plus-value sociale qu’ils n’aidaient à en produire (l’exemple du crédit et du capital financier est sur ce point particulièrement clair). Comme pour le dopage: on doit en consommer toujours plus pour être stimulé, mais finalement survient l’overdose!

Le capitalisme est contradiction en actes, disait Marx. Tous les moyens qu’il a mis en œuvre au cours de son développement historique sont à la fois facteurs de valorisation et de dévalorisation du capital. Les gains de productivité augmentent la production/réalisation de plus-value, mais en sapent aussi le fondement en diminuant, relativement puis absolument, la quantité de travail vivant qui la produit, le crédit la stimule (notamment en accélérant la rotation du capital), mais en en absorbant de plus en plus au fur et à mesure de son accroissement comme capital financier, idem pour l’État dont l’appareil politico-bureaucratique parasitaire grossit démesurément, et les faux-frais et gaspillages d’une production aveugle viennent aussi amplifier la dévalorisation. La situation du capitalisme contemporain est celle d’un retournement historique de ces mouvements de sens opposés: les facteurs de la dévalorisation sont devenus structurellement supérieurs à ceux de la valorisation42.

Structurellement veut dire que les capitalistes ne peuvent plus réunir les trois conditions essentielles ci-dessus rappelées pour sortir de la crise en ouvrant un nouveau cycle de reproduction élargie du capital, contrairement à ce qu’ils ont pu faire jusque-là lors des crises passées de suraccumulation de capital/sous-consommation des masses. Telle est la spécificité historique du capitalisme contemporain et de sa crise.

Il est absolument nécessaire, pour déterminer une lutte politique efficace, réaliste, permettant de sortir de cette crise, de comprendre cette spécificité afin d’en tenir compte. Car elle indique que toutes les tentatives de relance de la croissance capitaliste, non seulement ne peuvent être recherchées qu’aux moyens, « classiques », de destructions massives d’hommes, de moyens de production, de richesses de toutes sortes, et d’une dégradation d’autant plus considérable des conditions de vie des masses que la plus-value sera davantage extraite sous sa forme absolue, mais qu’elles sont de plus sont vouées à un échec rapide. Tous les partis politiques et idéologues proposant des recettes pour une nouvelle croissance du capital, pour un «  bon  » capital créateur d’emplois correctement salariés, etc., doivent être considérés comme bonimenteurs ou des charlatans. Ni les émissions monétaires massives des banques centrales pour couvrir les dettes publiques, ni l’étatisation accrue de l’économie et de la société, le protectionnisme et le nationalisme, ni un capitalisme « vert »43, ni des augmentations de salaires au détriment des profits, bref, rien de ce qui n’engage pas un procès révolutionnaire pour sortir du capitalisme, à commencer par la destruction de son État, ne peut à notre époque, compte tenu donc de la spécificité historique ci-dessus énoncée, permettre de sortir de la succession ininterrompue de catastrophes (chômage, misère, guerres, totalitarismes, destruction de la nature) que le capitalisme empilera et accroîtra nécessairement pour tenter de survivre.

La compréhension de cette crise poussée jusqu’à celle de sa spécificité historique permet donc de délimiter deux camps politiques antagoniques. L’un (droite et gauche réunies) qui prétend faire advenir un impossible nouveau cycle de croissance du capital, quelles que soient les divergences dans ce camp quant aux moyens, et qui revient en réalité à proposer un prolongement catastrophique de la crise. L’autre, réaliste, communiste, qui affirme l’absolue nécessité d’un procès révolutionnaire pour abolir le capital. C’est des causes fondamentales de cette nécessité, au-delà de l’analyse du blocage structurel de la croissance du capital, dont il nous faut maintenant parler pour en montrer le caractère impérieux et le contenu.

 

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